LÉANDRE
Le premier type de Léandre est un amoureux frais et
rose, couvert de rubans et de dentelles. Il est l’amant pré-
féré de la belle Lavinia, d’Isabella ou de la naïve Béatrice. C’est ainsi qu’il fut d’abord créé en 1556 dans les troupes italiennes.
Corneille, Molière, hestouches le montrent, dans leurs pièces, sous un aspect séduisant. Sur le Théâtre-Italien, il en est de même jusqu’à la tin du dix-septième siècle, et
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nous avons dit que Charles Romagnesi, renommé par sa jolie figure, avait débuté à la Comédie italienne en 1694.
Ce rôle, après la mort de Charles Romagnesi, se transforma tout à coup, tant sur lts théâtres forains qu’en Italie, où il désigne un personnage ridicule sous le nom de Leandro il bello , et ce surnom de « beau Léandre », qui était bien mérité par C. Romagnesi, ne fut plus qu’une dérision pour le Léandre que l’on retrouve encore aujourd’hui dans la pantomime.
Nous n’osons assurer que ce soit Dubus de Chanville qui, aux spectacles forains, ait ressuscité en lui le Capitan. Ce type était usé; la transformation n’a pas été malheureuse. Léandre a le privilège de faire rire.
J1 semblerait à voir ce personnage arpenter le théâtre comme ferait un coq, en se pavanant, la tête perdue dans sa collerette; l’épée au flanc, la pointe en l’air, crevant les yeux de ses voisins ou s’embarrassant dans les jambes de son valet, que ce n’est pas là un amoureux, mais une sorte de matamore. En effet, ce beau Léandre ( planche 25) est toujours fils de quelque Capitan, grand tueur de Sarrasins; il est, lui aussi, amoureux d’Isabelle ou de Colombine; il daigne descendre jusqu’à cette petite, quand elle est fille ou pupille de Cassandre; mais, malgré sa belle fraise et ses manchettes de dentelle, son pourpoint tailladé à ventre arrondi, comme celui de Polichinelle ou du Matamore, l’épée de ses pères, ses titres et parchemins qu’il porte toujours sur lui, il ne réussit jamais qu’à recevoir des coups de pied destinés à son ventre, mais qui, grâce à sa promptitude d’évolutions, vont à une autre adresse.
La comédie italienne.
Il est Espagnol , hidalgo de la vieille roche. Il doit être riche, à en juger par les broderies d’argent qu’il porte sur ses vêtements jaunes ou roses, et le bonhomme Cassandre s’y laisse toujours prendre. S’il parle, il biaise horriblement, bégaye parfois, se tient droit connue un pin (on suppose qu’il porte un corset); raconte à celle qu’il veut épouser ses bonnes fortunes, qu’il a payées fort cher; se fait rosser par Arlequin, et fuit à l’approche de tout danger. S! est parfaitement ignorant de tout, hormis la science du blason. Maladroit, fort susceptible, il ne souffre pas que l’on passe avant lui, porte souvent la main à sa rapière, mais personne n’en a jamais vu la lame.
D’autres fois, il est vêtu en marquis Louis XV, mais il possède toutes les vertus de l’hidalgo sous sa perruque de chanvre, aussi bien que sous son poil court et roux.
Dans Cassandre aux Indes, parade du théâtre des boulevards (1756), Léandre est amoureux d'Isabelle. Cassandre partant pour les Indes a confié sa fille à la garde d’Arlequin, lequel se laisse séduire par Léandre, qui veut pénétrer auprès d’Isabelle. Après avoir fouillé dans les poches de l’amoureux, le valet y trouve : « Un livre à apprendre à lire, une tabatière de papier, un livre de civilité puérile et honnête, un cadran solaire avec une chaîne, une boite à mouches, en fer-blanc, un peigne d’écurie, un gant de peau. » Tout cela ne vaut pas grand’chose; aussi Arlequin lui fait-il faire un billet de dix écus , moyennant quoi Léandre pourra parler à Isabelle.
Léandre, qui ne sait pas écrire, fait une croix sur une
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adresse. Les conventions, entremêlées de lazzis, arrêtées, Arlequin va chercher Isabelle.
« Léandre. Je m’en vais lui z’y faire un petit compliment étudié en impromptu. » Isabelle entre, suivie d’ Arlequin. Léandre, « sans ôter son chapeau », lui adresse le compliment suivant :
« Mamselle, l’admiration de votre beauté a rempli mon cœur d’amour pour vos beaux yeux; et si vous aviez du réciproque pour votre très-humble serviteur, il n’y a pas de plus t’heureux homme sur la terre que je le serais dans tout l’univers. »
Isabelle. Monsieur, on ne saurait trouver un compliment avec de la fleurette plus galante , et je vous dirai naturellement que vous me conviendriez assez pour serviteur, mais qu’il n’y a qu’une petite minutie qui n’est qu’une bagatelle, c’est que je suis fâchée que vous ayez la gale.
Léandre toujours le chapeau sur la tête. Mamselle, je vous assure que je ne l’ai plus, elle m’a quitté dès l’àge de seize ans. Ça serait beau vraiment z’à un gentilhomme d’être galeux !
Isabelle. Monsieur, j’ai l’honneur de vous dire que j’ai vu par ma fenêtre que vous me faisiez les doux yeux. Il y aurait de la bienséance que j’eusse de l’amour pour vous, mais j’ai remarqué quelque chose qui rebrousse ma tendresse ; enfin , si ce n’est pas la gale que vous avez , il faut que ce soit la teigne.
Léandre le chapeau sur la tête. Si c’était z’un homme qui me fit pareille z’avanie, je lui couperais le visage; mais
LA COMEDIE ITALIENNE
comme c’est vous, mamselle, le respect que je dois t’avoir pour mes amours fait que je vous respecte.
Isabelle faisant la révérence à Léandre. Adieu, monsieur. Ane je vous ai trouvé, âne je vous laisse.
Arlequin. Mamselle, cela ne doit pas rompre le marché. Isabelle revient et fait encore la révérence à Léandre. Ane je vous ai trouvé, âne je vous laisse.
Arlequin rit et contrefait Isabelle. Ane je vous ai trouvé, âne je vous laisse. ( Ils sortent.)
Léandre seul. Qu’est-ce que cela veut dire? Me voilà tout confondu. Ah ciel ! je n’ai pas t’ôté mon chapeau! me voilà perdu z’à jamais, pour toujours.... Est-il possible que moi qui ôterais mon chapeau z’à un chien , je 11e l’aie point z’ôté à ma charmante maîtresse ! Elle 11e voudra plus t’avoir de correspondance pour moi. Je suis dans une fureur qui me met dans le plus grand chagrin.... Je n’ai plus qu’à m’aller noyer; et si j’avais du poison tout prêt, je crois que je nie passerais mon épée z’au travers du corps! »
Polidoro, l’amoureux ridicule au quinzième siècle dans une comédie de Beolco (Ruzzante), est le véritable Léandre moderne, laid, disgracieux, malade, mais riche et connaissant le pouvoir de ses écus.
« En somme, dit-il, l’argent est le vrai moyen d’obtenir toute chose, et, la chose obtenue, de la conserver. J’ai pris mes précautions pour accaparer les faveurs de la belle, car je ne suis point de ceux qui consentent à être seuls pour la dépense et en compagnie pour le plaisir. »
Survient le petit valet de Celega l’entremetteuse.
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Polidoro. Va devant, Forbino, et dis à ta patronne que j’arrive, et qu’elle ne me fasse pas attendre; dépêche-toi !
Forbino. J’y cours; mais donnez-moi au moins quelque monnaie pour la bonne nouvelle que je vous ai apportée, au sujet de Flavio votre rival.
Polidoro. Je ne donnerai que trop à ta maîtresse.
Forbino. Que le cancre la mange ! Je veux que vous me donniez quelque chose aussi.
Polidoro. Va-t’en vite, coquin ! tu as appris à affronter.
Forbino. Que la peste vous vienne ! Je payerais un écu , si je l’avais, pour que Flavio aille voir votre maîtresse avant vous, qu’il trouve l’argent qu’il lui faut et que vous restiez dans la rue à chanter la lodolina!
Polidoro. Pendard! si je vais sur toi !...
Forbino. Donnez-moi quelque chose.
Polidoro. Je te donnerai des giffl.es.
Forbino. Celui qui voudrait du mal à Flavio serait un grand sot. Il vaut mieux que vous, qui de votre vie ne m’avez jamais donné la pièce!
Polidoro. Attends-moi! je veux t’en donner une qui en vaudra dix.
Forbino. Un imbécile attendrait. Je vous présente mes respects, beau masque, et n’attends pas! »
Au siècle suivant, le nom de Polidoro est donné aux vieillards, comme dans gli Affiiti consolati, d’Alfonso Romei de Ferrare, 1G04.
Dans une féerie burlesque qui a fait, à bon droit, courir tout Paris (les Pilules du Diable ), Léandre s’appelait Satinez.
LA COMEDIE ITALIENNE
L’acteur Laurent aîné, mime remarquable qui avait joué les Arlequins sur plusieurs petits théâtres, donna à ce personnage un costume , des mouvements et une physionomie tout à fait dignes de remarque et dans la véritable couleur de la farce italienne.