CARLO BERTINAZZI
(C'A Itlil X).
Enfin, le 10 avril 1741, Carlo Bertinazzi, né à Turin en 1715, fit ses débuts et fut reçu dans la troupe, au mois d’août 1742, après avoir obtenu plus d’une année de succès et surpassé les espérances qu’on avait fondées sur sou (aient dans le fameux personnage d’ Arlequin. Ce brillant début fut ainsi constaté par l’auteur du Mercure : « Le jeudi,
LA COMEDIE ITALIENNE
10 avril 1741, les comédiens italiens firent l’ouverture de leur théâtre par une pièce italienne, en prose et en trois actes, intitulée Arlequin muet par crainte, dans laquelle le sieur Carlin Bertinazzi, né à Turin, âgé de près de vingthuit ans, joua pour la première fois, avec applaudissements, le rôle d’ Arlequin, qui est le principal personnage de la pièce. Le sieur llochard , qui avait fait le compliment au public, à la clôture du théâtre, fit aussi celui de l’ouverture et s’exprima en ces termes : « Messieurs, ce jour, qui » renouvelle nos soins et nos hommages, devait être mar- » que par- une nouveauté que nous vous avions préparée; » mais l’acteur qui va avoir l’honneur de paraître devant » vous, pour la première fois, avait trop d’intérêt et d’iin- » patience d'apprendre son sort pour nous permettre de » reculer son début. » — « Si votre nouveauté tombe, a-t-il dit, j’apprendrai comment le public siffle, et c’est ce que je ne veux point savoir; si elle réussit, je saurai comment on applaudit, et ferai peut-être une funeste comparaison de sa réception à la mienne. » — Pour ne donner à ce nouvel acteur aucun lieu de reproche, nous nous sommes entièrement conformés à ses désirs, il sait, Messieurs, nonseulement ce qu’il a à craindre en paraissant devant vous, mais en y paraissant après l’excellent acteur que nous avons perdu (Thomassin), dont il va jouer le même rôle. Les sujets d’une si juste crainte seraient balancés dans son esprit, s’il connaissait les ressources qu’il doit trouver dans votre indulgence; mais c’est en vain que nous avons essayé de le rassurer : il ne peut être convaincu de cette vérité que par vous-mêmes, et nous espérons, Messieurs, que vous
ARLEQUIN
voudrez bien souscrire aux promesses que nous lui avons faites de votre part. Elles sont fondées sur une si longue et si heureuse expérience, que nous sommes aussi sûrs de vos bontés que vous devez l’être de notre zèle et de notre profond respect. »
C’est ainsi que l’on complimentait alors le public. Flatté de ce léger discours, il accueillit avec indulgence Carlin, qui du reste n’en avait pas besoin.
a La vérilé n’est point ilattée :
» Oui, Carlin paraît à nos yeux » Ce que Momus est dans les deux ,
» Ce que Neptune est chez Prolhée. »
Carlin avait un jeu vrai, naturel et comique. Garrick, le voyant dans une pièce où il venait de recevoir une correction de son maître, menaçant ce dernier d’une main et se frottant les reins de l’autre, fut ravi de la vérité de cette pantomime, et s’écria : « Voyez comme le dos de Carlin a de l’expression et de la physionomie! »
Carlin Bertim zzi était, comme tous les grands bouffons, d’un caractère très-mélancolique; comme celle de Dominique, sa gaieté était ce que les Anglais appellent humour; elle tenait à son esprit, et non à son tempérament. On raconte que Dominique, atteint du spleen au suprême degré, alla consulter Dumoulin, médecin célèbre qui lui conseilla pour remède d’aller entendre Dominique à la Comédie-Italienne, parce qu'il faisait rire tout le monde. « Hélas! lui répondit le pauvre acteur, je suis Dominique, et dès lors je me regarde comme un homme perdu. »
LA COMEDIE ITALIENNE
Aux talents du théâtre, Carlin joignait des connaissances en divers genres et toutes les qualités d’un honnête homme.
On raconte qu’un beau soir d’été, où la chaleur était étouffante, Carlin devant jouer dans deux pièces, Caméra ni, le semainier, vint lui dire qu’il n’y avait dans la salle qu’une seule personne et qu'il n’y avait pas lieu à donner la représentation. Carlin se mit à rire et dit qu’il fallait jouer quand même, puisqu’il y avait un public. J ai toile se lève; Carlin paraît, tire son sabre de bois, fait le tour du théâtre, et après mille lazzis, qui faisaient rire aux éclats un gros monsieur assis dans un coin de l’orchestre, il s’avance sur la rampe et lui dit :
« Monsieur Tout-seul, nous sommes désolés, mes camarades et moi, d’être obligés de jouer par le temps qu’il fait devant une seule personne; cependant, si vous l’exigez, nous jouerons. » Le spectateur entra en conversation avec l’acteur, lui dit qu'il était de la province, qu’il n’était venu que pour le voir jouer et qu’il le priait de lui faire cette faveur. Carlin se résigna et commença son rôle. Tout à coup le ciel se couvre, l’orage gronde et la pluie tombe par torrents. La salle se remplit comme par enchantement, et en moins d’une heure la recette s’élève à 900 livres, recette énorme à cette époque. A la fin de la dernière pièce, Carlin s’avance de nouveau sur la rampe et cherche son gros monsieur, qui s’était tordu de rire pendant toute la représentation. « Monsieur Tout -seul, êtes -vous encore là? » demanda Carlin. Le provincial se lève et répond : « Oui, monsieur Carlin, et vous m’avez bien fait rire! — Monsieur
ARLEQUIN
Tout-seul , je viens vous remercier de nous avoir obligés à jouer; grâce à vous, nous avons fait une énorme recette. Merci donc encore, monsieur Tout-seul. — Enchanté, monsieur Carlin; au revoir, » répondit le gros provincial en enjambant sa banquette pour s’en aller. Et tous les spectateurs de rire.
Lorsqu’on hésitait à afficher, soit à cause de la chaleur, soit pour quelque autre motif, Carlin disait à Camerani :
« Affichons toujours; qui sait? peut-être que M. Tout-seul viendra ce soir. »
Carlin mourut à Paris en 1785, et jouait encore, peu de temps avant sa mort. Son âge avancé ne lui avait rien fait perdre de sa vivacité, de son enjouement et de sa souplesse. On lui fit cette épitaphe :
u De Carlin pour peindre le sort,
Très-peu de mots doivent suffire :
Toute sa vie il a fait rire ,
Il a fait pleurer à sa mort. »
On a de lui, comme auteur, les Métamorphoses cl’ Arlequin.
La littérature moderne a fait de lui un personnage historique. En très-remarquable roman de M. de Latouehe lui attribue une correspondance suivie avec le pape Clément XIV, dont il avait été réellement le camarade d’école. MM. Kochefort et Gustave Lemoine ont fait, il y a quelques années, une très-jolie pièce sur cette donnée. Carlin, ignorant que le nouveau pape fût ce même Laurent Ganganelli, son ami d’enfance, recevait sa visite, le tutoyait et jouait avec lui une scène dont Ganganelli tenait ie manuscrit en riant si fort, qu’il oubliait de donner la réplique.
LA COMEDIE ITALIENNE
A propos du début d’un Arlequin au Théâtre -Italien , Collé, dans son Journal historique, parle ainsi des maîtres dans l’art burlesque : « Le lundi 21 courant (juin 1751), je fus à la Comédie voir un nouvel Arlequin qui y jouait depuis plusieurs jours. C’est un coquin assez léger, un saltimbanque, une espèce de danseur de corde, un bateleur, un froid comédien; comme il n’est ici qu’en passant, les Italiens n’auraient pas eu la maladresse de le laisser monter sur leur théâtre s'il eût été meilleur, ou même eût pu balancer Carlin, leur Arlequin actuel. Ce dernier, qui est depuis quelques années en possession de ce rôle, ne s’en tire point mal, quoiqu’il soit souvent lourd dans l’action et toujours bête dans le propos, quoi qu’en disent les partisans de ce mauvais spectacle. ïhomassin, son prédécesseur, était au moins aussi bête que Carlin, et même, si l’on veut, l’était davantage; mais il réparait ce défaut par un feu continuel dans l’action et des grâces inimitables. Ce comédien avait même une partie singulière dans un Arlequin, je veux dire le pathétique; il touchait jusqu’aux larmes dans certaines pièces, telles que la Double Inconstance, Timon, liste des esclaves, et autres; ce qui m’a toujours paru un prodige sous le masque d’ Arlequin. »
En 1777, Bigottini débuta dans les rôles d’ Arlequin. Voici ce que Grimm dit à son sujet :
« Un jeune Arlequin de soixante et quelques années, le sieur Bigottini, a débuté sur le théâtre de la Comédie- Italienne, dans une pièce de sa composition, intitulée Arlequin esprit follet. Le jeu du sieur Bigottini n’a aucun rapport avec celui de l’acteur qu’il doit remplacer; il n’a
ARLEQUIN
ni la même grâce ni la même finesse, ni la même naïveté : ses métamorphoses cependant sont ingénieuses et variées; et ses mouvements, sans avoir la souplesse et le moelleux qui caractérisent les moindres gestes de Carlin , sont d’une précision et d'une prestesse singulières. Rien n’égale la promptitude avec laquelle il change de costume et de masque; son talent à cet égard tient du prodige, mais c’est un genre de mérite qui n’amuse pas longtemps... Tl n’y a que l’esprit qui puisse se varier à l’infini, il n’y a que la grâce dont le charme soit toujours le même. » •
A la tin du siècle dernier, un des Arlequins les plus célèbres en Italie fut Golinetti.
Les principaux acteurs qui jouèrent les Arlequins sur les théâtres forains sont :
En 1698, Babron, fils de la demoiselle Babron, ouvreuse de loges de la troupe italienne de 1645. Il débuta au Jeu de Bertrand dans les Arlequins, courut la province et revint à la foire en 1725.
En 1700, Philippe Lalauze, dans la troupe de la veuve Maurice, devint son associé et passa en province en 1716. Il revint en 1720 et se mit avec Bestier, dont le spectacle n’existait que par tolérance. L’année suivante, il s’associa avec Maillard, Baxter, Alard et Sorin, qui avaient obtenu le privilège de l’Opéra-Comique.
En 1712, Micliu de Rochefort, peintre, dans la troupe d’Octave.
En 1721, Cadet, fils du maître machiniste de l’ancienne Comédie -Italienne à l’Opéra-Comique.
En 1721, Baxter, Arlequin anglais, célèbre danseur,
obtint le privilège de l'Opéra -Comique de la foire, fit de mauvaises affaires et se retira dans un ermitage où il mourut dans la dévotion en 1747.
En 1754, Lebicheur était peintre de profession ; il épousa la sœur d’Ilalliot, peintre de l'Académie. SI joua en province et entra comme Arlequin dans la troupe d’Honoré. Il imitait, à s’y méprendre, Thomassin. Il mourut en 1754.
De 1704 à 1758, Dolet, qui voyagea en Italie avec Constantini, s’associa avec Laplace, entra dans la troupe (l’Octave, monta, en 1722, un jeu de marionnettes, puis entra à l’Opéra-Comique, qu’il ne quitta qu’en 1725.
En 17(30, Nicolet père et fils, entrepreneurs de la salle ( les Grands- Danseurs (la Gaîté).
En 178(3, le petit Moreau, haut de quatre pieds.
En 1792, l’Italien Lazzari, directeur du petit théâtre auquel il donna son nom.
En 1804, Laporte, et Lepeintre aîné qui débuta dans les Arlequins sur le théâtre des Jeunes Artistes.
Le personnage d’ Arlequin, qui a subi autant de variations dans le type que dans l’orthographe de son nom, qui (ÏHarlequino , est devenu Arlechino, Arlicliino et aujourd’hui Arleccliino , est tant soit peu passé de mode en Italie. Meneghino et Stenterello l’ont remplacé. Cependant on le retrouve encore dans les théâtres de marionnettes. Là il est vêtu d’habits à carreaux jaunes, rouges et verts; il porte toujours son masque et sa mentonnière noire, simulant la barbe; mais, peut-être pour indiquer son grand âge, ses moustaches et ses sourcils sont devenus blancs.
En France, ce type est à peu près fini. Son esprit du
ARLEQUIN
siècle dernier est retombé dans ses jambes. Il n’est plus qu’un mime de tradition , plus ou moins gracieux. Cossard et Derruder ( planche 4) ont sauté et dansé ses derniers succès.
Les principaux acteurs qui remplirent encore les rôles d’arlequins, furent, en Italie :
Fremeri, en 1624.
Belotti, en 1625.
Girolamo Francesco, en 1650.
Astori, Venise 1720.
Bertoli, en 1750.
Ignazio Casanova, de Bologne, en 1754.
TRI VELIN
Tiuvelino est, sous un nom et un costume différents, le même type qu’Àrlequin avant que Dominique lui eût donné cette nuance de finesse que ses successeurs lui conservèrent depuis.
Au lieu de losanges rangés avec symétrie, ce sont des triangles sur les coutures seulement, et des soleils et des lunes semés cû et là sur l’étoffe. Il porte aussi le chapeau mou avec la queue de lièvre, mais il ne se permet pas de porter la balte. Son nom, du reste, qui veut dire porteur de guenilles, d’habit troué, est peut-être le véritable nom que portait l’Arlequin avant le seizième siècle.
Nous avons dit qu’eu 1655 Domenico Locatelli [Triveïni) jouait sur la scène de la Comédie-Italienne à Paris, quand
LA COMEDIE ITALIENNE
Dominique Biancolelli débuta sous le nom d ’Arlecliino. Ils furent valets tous les deux et eurent à peu près les mêmes caractères et les mêmes rôles. C’était un double emploi sous les chiffres de premier et second Zanni, car nous voyons, dans la nouvelle troupe italienne qui vint à Paris en 1716, beaucoup de pièces où les rôles de Zanni sont joués indifféremment sous le nom de Trivelin, Arlequin ou Scapin.
Dans les troupes qui couraient l’Italie, au dix- septième siècle, le rôle de Trivelino consistait à être un intrigant, à tourmenter sans cesse cette pauvre bête d 'Arlecchino. Il se liguait avec Fritellino et Truffaldino pour jouer des tours pendables au Docteur ou à Pantalon. C’était un vrai scélérat, digne de rivaliser avec Brigbella.
Dans Ariemire, parodie du Théâtre-Italien (1720) :
« TRIVELIN
Les biens de Pantalon deviendront mon salaire;
Le crime est approuvé quand il est nécessaire.
Mais Arlequin paraît; quoiqu’il soit un peu sot,
Je prétends qu’il conspire et qu'il soit du complot.
(A Arlequin.)
Avez-vous du courage?
ARLEQUIN
Oui , surtout à table.
TRIVELIN
.... Je connais vos talents pour manger et pour boire. Vous savez dignement remuer la mâchoire,
J’en conviens; mais je veux de vous d’autres exploits Pour un projet hardi, de vous seul j’ai fait choix....
ARLEQUIN
ARLEQUIN
.... Panlalon est en vie....
TRIVELIN
Cela m’importe peu, mon cher, j’ai résolu De l’assassiner.
ARLEQUIN
Fi ! cela sent la potence.
TRIVELIN
.... Il faut, cher Arlequin, me servir de second....
ARLEQUIN
Dans l’art d’assassiner je suis encor novice,
Ne comptez pas sur moi.
TRIVELIN
Vous êtes un poltron.
ARLEQUIN
Oh! parlez mieux, l’ami, je suis prudent....
Mais, pour assassiner Pantalon, point d’affaire....
Je ne puis voir sans peine égorger un cochon,
Comment pourrais-je, hélas! massacrer Pantalon! »
Domenico Locatelli, qui jouait au théâtre du Petit- Bourbon les rôles de Trivelin, était venu en France en 1645 ( planche 5). C’était un excellent comédien. Il a composé en français Rosaure, impératrice de Constantinople , pièce à grand spectacle, qui fut représentée en 1658. Après une carrière brillante, il mourut en mars 1671.
« La Parque souvent très-cruelle,
O justes deux! quelle nouvelle!
Par un tour traître et fort \ilain,
Nous vient d'enlever Trivelin,
LA COMEDIE ITALIENNE