DOCKS DE LA LIBRAIRIE
38» BOCLBVARO SBBASTOPOL, 38
IMPRIMERIE GÉNÉRALE DE CH. LAHURE 9, rue de Fleurai, 9
Gavarni était mon ami, mon contemporain, et mon voisin de campagne. C'est pour moi une sorte de mélancolique plaisir que d'avoir réuni dans le volume qu'on va lire le portrait du grand artiste, en pleine fleur de talent et de jeunesse, les plus fins de ses dessins et de ses légendes dispersés dans vingt journaux et dans cent albums, et aussi des études qui sont un hommage rendu par les générations nouvelles à la génération de 1830.
Le portrait de Gavarni, dessiné par lui-
même^ que nous devons à robligeance de M. Curmer, est le seul qui existe; nous l'avons fait graver de nouveau. Il fallait cette tête fine et cet œil spirituel au devant de la longue procession des femmes fourbes des hommes de plaisir fatigués et des penseurs attristés et amers comme Thomas Vireloque.
H. DE ViLLEMESSANT.
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Un directeur vint un jour trouver le dramaturge Adolphe d'Ennery, qui débutait dans la carrière^ quand ses aînés y étaient encore, ce qui ne lui permettait d'être joué que de loin en loin.
— Mon cher ami, lui dit cet entrepreneur de spectacles, voici ma position : Je croyais que mon grand drame serait prêt cette se-
maine, malheureusement les décors ne marchent pas. Est-ce que vous ne pourriez pas me donner quelque chose pour amuser le tapis. Je ne serai pas exigeant, mais je dois vous prévenir que vous ne serez pas joué plus de quinze fois, d'autant plus qu'ayant tout sacrifié à la grosse machine qui doit tenir tout l'hiver, je ne pourrai rien vous donner comme mise en scène. Du reste je ne tiens pas précisément à ce que ce soit bon, mais à ce que ce soit vite fait.
Huit jours après, d'Ennery apportait son manuscrit qu'on lut aux artistes dans les combles et qii'on répéta dans les couloirs, la scène étant prise toute la journée par les préparatifs de la grande pièce. L'ouvrage de d'Ennery s'appelait la Grâce de Dieuy et eut deux cents représentations consécutives, ce qui en ferait aujourd'hui cinq cents. En revanche, la fameuse grande pièce qui lui succéda et dont j'ai oublié jusqu'au titre, fut
jouée onze fois devant des recettes humiliantes.
Cette aventure très-fréquente au théâtre représente plus exactement que toutes les définitions ce personnage irrégulier et fantastique qu'on appelle la postérité. Elle dédaigne presque toujours ceux qui travaillent le plus assidûment pour elle^ pour se jeter dans les bras d'un insouciant qui ne s'est jamais inquiété de savoir ce qu'il serait avant pas plus qu'après sa mort. Gavarni est le type de cet homme célèbre malgré lui. Il eût été bien étonné, quand il apportait tous les jours au Charivari sa pierre lithographique, si quelqu'un lui eût annoncé que la réunion de ces saynètes qu'il croyait si fugitives et si légères deviendrait un jour l'expression la plus saisissante et la plus vraie des mœurs de toute une nation et de toute une époque.
Gavarni a travaillé au jour le jour, je n'en
doutç pas, mais comme depuis longtemps hélas I c'est précisément au jour le jour que nous vivons, il est resté jusqu'à présent notre peintre le plus fidèle. Je n'ai jamais eu le bonheur de connaître, ni même la chance de rencontrer une seule fois le grand artiste dont je parle ici, comme le spectateur payant parle de la pièce qu'il a vue la veille, et dont il ne connaît ni les auteurs ni les interprètes. Peut-être est-ce la meilleure situation pour juger une œuvre. Il est certain en tous cas que je n'ai pu me laisser entraîner par les séductions de sa conversation qu'on disait adorable, vers cette sympathie irrésistible, qui devient la carte forcée de l'éloge. Ce qui me surprend chez l'auteur des^am me font toujours rirej des Hommes et des femmes de plume et des Fourberies de femmes j c'est son incroyable lucidité et la précision de ses coups. Il n'a jamais été dans ses dessins légendaires^ l'homme des concessions et des
PRÉFACfc. Il
périphrases. D'un mot et d'un trait de crayon il dégageait l'intention du fait. Quoi de plus naturel qu'une enfant laisse tomber sa poupée dans le jardin du voisin? Gavarni voit là toute une intrigue. En vain la jeune mère jure-t-elie à l'artiste ses grands dieux que le hasard seul a présidé à cet événement.
ce Pardon, madame, lui répond froidement Gavarni, une poupée ne tombe chez le locataire d'au-dessous qu'afin d'obliger celuici à rapporter celle-là. »
Il est arrivé à tout le monde de nourrir une sorte de passion pour un tableau ou une statue qu'on accepte sans contrôle. Un matin entre chez vous un homme du métier qui vous dit lorsque vous lui présentez l'objet de votre culte :
« Ce ne serait pas mal en efifet, si la jambe droite était un peu moins longue et si le cou était mieux emmanché. »
A partir de cette révélation, ces défauts que vous n'aviez pas aperçus vous sautent aux yeux, et vous prenez votre tableau en grippe. Gavarni a été toute sa vie cet homme du métier à qui rien n'échappe. Son regard de lynx a traversé les couches sociales en apparence les plus opaques. Comme Alexandre Dumas ûls a découvert le demi-monde dans Tocéan parisien, Gavarni a retrouvé dans les ruisseaux du boulevard extérieur les anciens beaux et les cocotes décrépites. Lorsqu'en rentrant nous coucher le matin à l'heure où le travailleur se lève, nous nous heurtons à une balayeuse, nous ne songeons guère que peut-être elle n'a pas toujours balayé. Gavarni, lui, l'enveloppe d'un coup d'oeil, et lui dit :
« Toi, je te connais, le balai que tu portes aujourd'hui, tu le rôtissais autrefois. Les roues de ta voiture ont été pour quelque chose dans la boue que tu jettes maintenant
duD^ des tombereaux. Ces deux jambes que tu fourres bravement dans des bottes d'égoutier, étaient comprimées dans des bas de soie rose, et ta figure tigrée d'éclaboussures était à peine mouchetée çà et là par un soupçon de taffetas noir. Tu es une lorette "vieillie. »
En suivant page par page Tœuvré de cet artiste exceptionnel, on assiste presque jour par jour à la décadence dé nos mœurs. Il a connu la grisette aimante et pauvre, et il Ta chantée dans ses chroniques, moitié plume et moitié crayon. Mais son illusion est courte, et le scepticisme ne tarde pas à poindre:
c( Monter à cheval sur le dos d'un homme qu'on ne connaît pas, t'appelles ça plaisanter, toi 1 » — dit à l'opéra un arlequin à une colombine. Plus tard il devient encore plus net.
« Ohé I v'ià le jour! ohél bonsoir la foire aux amours, » — crie un chicard en délire.