‹ Masques et visagesChapitre 11 sur 19 · CHUT · texte numérisé non relu

CHUT

HISTOIRE DE POLITIQUER

— Je l'ai dit au feu roi, j'ai dit : « Sire, une cause qui méconnaît des hommes comme nous est une cause perdue ! »

— Ah çà, Dachu, ton père est jardinier, ton frère est bottier; moi j'suis maçon; toi qu'est-ce que t'es ?

— Un homme politique, parrain, sans ouvrage.

— Certainement, aux élections prochaines, si

l'honorable M , Braillard persiste dans cette voie

il pourra compter sur la mienne.

— Je lui dois mille écus, c'est vrai, mais enfin, supposons que tu sois électeur, est^e que tu donnerais ta voix à un homme qui parle du nez?

' . . . Vous n'êtes qu'un.... abonné!

' Vous en êtes un autre 1

HISTOIRE DE POLITIQUEB.

— C'est égal, moaieu Desormay,

une opinion à toi, ça. serait meilleur marché.

. . . Tandis que chaque citoyen ne doit avoir droit qu'à une majorité conforme à sa manière de

— Tenez, Mouillet, en politique vous êtes un... Rohespierre.

— J ' voua en ai jamais servi !

— Des principes ! Mais , tenez , m'sieu Faisandé^ vous n*ayez pas plus de principes qu'un lampion.

— Eh! qu'est-ce que tu veux que je fasse d'un gouvernement qui méconnaît mon principe?

— C'te profession de foi -là, voyez -vous, Polyte, à mon point de vue, c'est dégoûtant?

— Que' que chose de propre que ton point de

vue:

HISTOIRE DE POLITIQUER. 24l9

— Tu n'es qu'un.... mlon. V*Ià mon opîgnon su' ton opignon.

— Voyons, Trautapé, qu'est-ce que t'as perdu?.... ta femme?

— Non,Dachu.

— Ton petit?

— Non, Dachu.

— Ta tante Janson, la chamarreuse?

— Non, Dachu.

— T as perdu ton cousin du Port au Sel ?

— Non Dachu Trautapé a perdu Napoléon

le Grand, empereur des Français, roi d'Italie, protecteur de la Confédération du Rhin, etc..

— Oui, mais n'ébranlez pas Tédifice social !

— ....' Pourquoi?... Natole, c'est rapport que y a du monde... qu*ontpas Tmoyen d'avoir des opignons... comme ceux qu'ont de quoi...

— Après ça, c'iui qui n'adoptera pas mes manières de sei^tir, j'y couperai la figure et j'y mangerai r nez !

— De quoi! des crudités?... ça te ferait mal

HISTOIRE DE POLITIQUER

— Daoa le gouTernement de mon opiDÎon, tu dois être minis' des finances ou n'importe^ aussi bien comme moi^ si tu en as les dispositions t

. . . Mais, voyons. Limousin, avec un méchant budget d'une cinquantaine de millions, qu'est-ce que tu peux fiche ?

" — J'te chippe, un supposé, ta toupie; boni Qu'est-ce que tu dis ? Tu dis : Zidor est un' canaille. Pourquoi ? Pa'ce que nous aurions la

même opinion. Mais si nous aurions pas la même opinion, tu peux pas, pa*ce que c'est politique !

— Vous ne m'agacerez, voyez-vous, avec ces façons de penser-là, que jusqu'à un certain poing.

— De mon temps, avec toute la poudre qu'on tire aujourd'hui contre une bicoque, nous aurions brûlé l'Europe, et n'y aurait pas eu tant d'histoire !

PHILOSOPHES

PHILOSOPHES

Il n'est pas de philosophie amusante^ mais il est des philosophes amusants^ et j'ajoute : instructifs. Ce sont les philosophes sans philosophie^ ceux qui^ aidés du simple bon sens^ éclairés par une observation judicieuse des hommes et des choses^ restituent à la raison le charme et l'autorité que les arguties des sophistiqueurs philoso» phiques lui enlèvent. Ils ne courent jamais à ]'a«

Tenture et dédaignent les abstractions. Ils ont une sagesse terre-à-terre, et, quoiqu'on affecte de la déprécier, elle est la bonne. Us n*affîchent point d*opinionB doctrinales; leurs jugements sont des saillies, et, sans prétendre nous éblouir, ils nous éclairent. Aimable et saine philosophie ! — si Ton veut que nous l'appelions dé ce nom, — et qui nous paraît la fleur de cet esprit gaulois dont Montaigne et Voltaire sont la plus haute expression. On la reconnaîtra sans peine au parfum de fine raillerie et de vérité qui s'exhale des maximes suivantes.

PHILOSOPHES

— Faudrait pourtaot pas gros de sens commun pour emplir une calebasse comme ça, Phéime : e1 dire que ça peut vous tenir un boisseau de sottises I

-~ Méfie-toi, petit, des messieurs de la ville, de ceux qui parlent bas, de ceux qui parlent

haut, surtout! Quand on te parlera Religion^ prends garde à tes poches, et quand on te parlera Morale, prends garde à toil

— Vaà Paris, Jean, va gagner ta vie, garçon.... mais, quand t'auras de quoi, reviens chez nous. Les Parisiens, vois-tu, Jean, ça lèche les petits, (•a mord les gros.

— Tu mens, enfant, par gourmandise; jeune homme, tu mentiras par amour; homme, par orgueil; vieillard, paphypocrisie.... Race menteuse et sotte ! . . . . Comme si l'on ne pouvait avoir, sans ' tromper autrui, ni pommes, ni femmes, ni gloire en ce monde, ni paix dans l'autre.

PHiLOSOPHES.

— Et du pain pour demain. ... que tu as tout bu aujourd'hui?

— Tais-toi, Manon!.... puisque manger sans boire est au-dessus des capacités de l'homme.... faut bien que la faim nous vienne pour nous ôter la soif.

Un parchemin, un sabre, une blague :

La noblesse d'avant-hier, celle d'hier, celle d'aujourd'hui.

Le système des bosses est éclos sous la bosse des systèmes.

UASQUES ET VISAGES.

Vois, Bicliette, comme la vie, ce tissu de vérités, est semée d'images et d'illusion. Partout, à côté de la cliose on trouve le semblant : ciel, crime, soupir, malheur, bouquet de fleur, clair de lune, tout ce qui est du monde créé et recréé par l'art, double monde, envers de l'étofl'e dont la nature est le dessus; l'homme est le singe de Dieu.

— Ah! mon Dieu, oui.

— Jésus I comment que tu oses manger des champignons ?

— Les champignons, ma biche, c'est comme les hommes : rien ne ressemble aux bons comme les mauvais.

PHILOSOPHES

— Les romans donnent le diable aux femmes et les femmes au diable; bien souvent aussi les femmes donnent au diable les romans.

— Le sentiment croit tenir dans une bague rhumanité par les cheveux; erreur! il y a des femmes qui^ sans la graisse d*ours^ seraient chauves de tendresse.

On amuse l'amour^ ainsi que la migraine^ avec des bagues.

Ninie pense que les romans sont de mauvais livres, non pour ce qu'ils ajoutent à nos passions, mais pour ce qu'ils en ôtent.

— Les jeunes amoureux, ça rit de nous, Françoise, parce que nous nous sommes tenu ce que ça se promet.

— Mon neveu, un médecin vous guérira peutêtre de vos coliques; mais deux médecins vous guériraient, pour sûr, de la médecine.

PHILOSOPHES

— Mon cher mosieur Jalury^ faut se distraire : faut vous distraire : faut pas comme ça se laisser attrister par le chagrin^ faut pas 1 Voyez le fils de marne Bassain où ça l'a mené^ sou inclination ! . . . à se brûler la cervelle d*un coup de pistolet dans le ventre.... et ça pour une petite Moniquet.... je vous demande 1

— Quand on aura blagué de tout, voyez-vous, restera encore ça.... mosieur ' un coup de bâton sera toujours une vérité.

La Providence donne la pâture aux petits oiseaux^ mais aux petits enfants elle a donné la grarnïmère.

— Notre-Dame-de-Lorette ! Quels caractères, rue de la Bruyère ! . • . Rue de la Rochefoucauld quelles maximes !

Vous le reconnaîtrez facilement à sa mine et à son bonnet; il descend d'Ésope le ;Phrygien par les mâles. Les temps n'ont pas été toujours doux pour les penseurs de cette famille. Leur grand aieul^ vous vous en souvenez, était esclave et opprimé; il dut recourir à Timage et à l'allégorie pour faire passer des vérités utiles. Notre philosophe n'a pas eu une meilleure fortune, mais il

est né libre et il a eu la chance heureuse de venir dans un temps où l'on pouvait tout dire. Il n*est pas né d'hier. Je le soupçonne d'être nomade^ et Ton sait que rien ne favorise l'observation comme une longue vie et de longs voyages. Après avoir commencé par rire des sottises humaines^ il a fini par en prendre de Thumeur. On Ta cru misantlirope^ il n'en est rien. La misanthropie ^ quand elle n'est pas affection maladive, est toujours un suprême orgueil, et c'est l'orgueil des hommes qui l'a le plus irrité. Il est implacable pour toutes les hypocrisies et brise sans pitié le masque sur le visage des charlatans de toute robe. Cette haine vigoureuse qu'il a pour toutes les méchancetés se traduit en un sarcasme amer. Sa parole est brève et sentencieuse. Il pense comme Caton et parle comme le Paysan du Danube.

— Sa majesté le roi des animaux!

— .... L'homme est le chef-d'œuvre de la création!.... Et qui a dit ça?... L'homme.

•^- Ça n'a encore été éduqué aucunement. ... et déjàstupidel

— Mathieu n'a que ça pour lui : ne sait pas lire.

— Les cerveaux, c'était fêlé... mais les flacons !

•CM.ffU ht*

— Frères, possible I mais pas cousins.... pas cousins i

Ego ! Ego ! Ego ! . . . Tous égaux I

— N'y a sous la t. . . .oiture du ciel que le doux jus du vin, père Vireloque....

— Pour rendre un animal comme ça plus sauvage que naturellement.

— Misère-et-corde I faut pas chagriner ces petits mondes-là, des animaux, comme nous autres.... ca se dévore entre soi.

— Le nouveau seigneur de la terre.... pas fier avec le vilain, lui, et ne chiffonnera nullement les fillettes.... mais ne faudra pas manquer de pistoles aux fermages, ou gare les vaches !

Madame la Femme : une Altesse qui n'a pas sa plus triomphante ; mais lui faut plein son giron de secrets de Polichinelle.

— Ne faut pas baguenauder dans les bois^ mon doux mosieu; il y a des louveteaux dont la maman raffole de côtelettes de mouton.... en papillotes.

— L^homme ça mange les moutons, comme fait le loup, ça bêle comme le mouton et touche atout.... Misère-et-cordo!

— L'histoire ancienne, mes agneaux, c*est mangeux et mangés; blagueux et blagués, c'est la nouvelle.

Misère-et-corde ! . . . jeune enfance ! . . . c'est

déjà des histoires pour des toupies!...

— Faut voir monsieur Michel payer les gages à son domestique !

— « la jeune Europe... » une jeunesse de soixante ans ! et fatiguée.

— Quand le Figaro devient vieux, il se fait Sasile.

LES PETITS MORDENT

LES PETITS MORDENT

L*envie^ qui inspire souvent aux grands la calomnie^ ne souffle aux petits que la médisance. Ceux-là se vengent de leurs humiliations par des * coups de stylet; ceux-ci tirent raison de leur infériorité par des coups de langue. N'empêchons pas les petits de mordre; leur morsure n'a pas de venin. Si Ton dit que la charité en gémit, je réponds que souvent Thonnèteté a sujet de s*en ap-

plaudir. II faut^ à la morale qu'on outrage^ un moyen de répression; je ne lui veux pas un bâton^ mais il m'accommode assez qu'elle ait des verges.

Des traits comme ceux que Gavarni a recueillis ne déchirent personne. Nous les donnons comme d'excellents avertissements aux gens qui se croient exempts de toute retenue devant leurs inférieurs : il est bon qu'ils sachent que les petits mordent^ et qu'ils apprennent à les craindre.

LES PETITS MORDENT

— Comment I y vous ont donné vot' compte à cause de vot' cousin? excusez!... j'y aurais dit, moi : Madame, et le vot', de cousin?... un' jeunesse que vous aviez élevée!... Les maîtres, voyez-vous, ma. chère, c'est ingrat comme les oiseaux ! . . .

. — Des carottes! combien qu'y en a des bourgeois, et des huppés, qui ne vivent que de ça 1

— C'est ça qui serait un joli journal. . . qui vous donnerait tous les jours à mosieu des nouvelles de chez lui plutôt que du Caucase et de l'empereur Nicolas... Nicolas toi-même 1 Va, c'est moi qu'en sais du cocasse... pas vrai, madame?

— Mamselle chante, nous aurons de l'eau.

— Sans compter que des fois n'y a pas de quoi chez nous pour un pot-au-feu, et mosieu portera

' un paletot de drap double.

— Jésus ! un paletot de gras-double !

LES PETITS MORDENT

— CHe chaloupe !

— Un' poupée comme ça, ça vaut cher... à cause du taffetas.

— Je trouve que les cachemires ont été bien portés, cette année.... au mont-de-piété!

— La femme se porte bien, mais c^est le cha peau qui est mal porté !

— Du malheureux monde comme ça, ça n'y voit que d'un œil... et 'core pas sans lucarne!

— Vlà un nez qu'a coûté cher à mettre en couleur.

LES PETITS MORDENT

La madame du pavillon qui met ses bas 1 Pus qu* ça d* quilles 1

— Rire de la pauvreté, mes bourgeois, ce n'est que méchant; mais rire de la vieillesse, c'est bête.

— Que de paroissiens fameux dont il ne serait bientôt plus question par ici, si un homme de talent n'était pas là pour leur y tailler une couronne de n'importe quoi sur la mémoire !

— Y a-t-i donc tant de quoi être comme ea faraud... parce que, le jour de la distribution des nez, on s'aura levé à trois heures du matin I

— Y avait deux paroissiens de la queue qui se disaient tout bas que la défunte était une femme

bien légère...

— Merci 1 j'aurais voulu les y voir, eux, à la descendre, la sylphide, d'un troisième au-dessus de l'entre-sol I

— En v'ià du guignon! La femme à Salan-

LES PETITS MORDENT. 287

thoud^ qui perd son homme le même jour que son chien !

Pauv' femme 1... un si beau caniche!

— La moustache et pas de régiment!... mais pourvu qu'on paye la goutte aux anciens... pas vrai, colonel ?

POPULAIRE

XYII

POPULAIRE

On conçoit la prédilection de Gavarni pour les types populaires; ils ont une physionomie caractérisée et des grâces pittoresques qui doivent séduire Tartiste. Sous le rapport moral^ ils offrent au môme degré tout un ordre particulier d*idées et de passions^ parfaitement tranché sur le fond des mœurs générales^ et dont Tétude est fort intéressante.

Le populaire de Paris a quelques qualités^ tous les défauts^ et pas un ridicule. Il est essentiellement léger et ne s'attache bien qu*à des ombres et à des mots. Il est surtout remarquable par un tour d'esprit libre et vif, qui le fait incliner tout naturellement à la critique et à la raillerie. Quoiqu'il affecte de ne croire à rien, de n'être abusé par rien, il est d'une facile crédulité et se laisse engluer par tous les charlatans çt les meneurs d'ours de ce monde; il s'agit tout uniment de lui dorer la pilule. On ne parle pas assez du désintért ssement de la classe populaire ; je le trouve sublime. Ses regrets ne vont jamais plus loin qu'hier; ses espérances, plus loin que demain. Il faut de grandes calamités pour l 'atteindre ; un petit bonheur lui suffit. Ses joies les plus vives se composent de peu : il se contente, pour ses meilleurs jours, d'un petit amour, d'un petit vaudeville et d'un petit écôt. Combien y a-t*il d'hommes, parmi ceux dont on cite le plus le désintéressement, qui fussent satisfaits à si peu de frais ?

Gavarni a saisi avec un rare bonheur toutes les

POPULAIRE

nuances de ce caractère naïf ^ goguenard^ franc dans ses boutades^ mobile dans ses affections^ constant dans sa résignation à toutes les misères.

POPULAIRE

— Qu'est-ce que tu peux venir chercher par ici, philosophe?

— Je ramasse toutes vos vieilles blaf^es d'amour, mes colombes ; on en refait du neuf.

— La polioe va... a bien 6nîr par les reculer^ les ba... arrières... pa'c* qu'y a vingt-cinq ans que j'ai toujours dit, sous tous... les gouvernements, qu'on n'en trouverait pas déplus... joli emplacement pour la Cou... ourtille quel' Palais-Royal...

MASQUES ET TtS^OBS.

— Nous deseendoDs de la branche de Pigaonfumé par les femmes, mon cherl

— Et moi, je descends de la Courtille.

— Toinon, je n'yaux rien quand on m'oatine; je m' connais 1 . . .

— Une 6cbue connaissance que t'as là I

— Que veux-tu, Zénobie? chacun a sa misère!

Le lièvre a le taf; le chien, les puces; le loup, la faim... l'homme a la Boif.

— Et la femme a l'ivrogoe.

POPULAIRE

— Gueux de Paris ! c'est la mort aux balais?

— Paris ! du bruit plus que de besogne. .. mais pas tant que de boue !

— Au moins^ moi^ jMis pas que j*aime pas le trois-six I

— Les hommes? quéque chose de prope I

— Si moi j'ai rien à la caisse d'épargne... c'est les événements qu'en est cause.

— L' piano dans un ménage, c'est plus cher que r pain... mais c'est flatteur.

POPULAIRE

— Demander au concierge où est le portier I . qu*i faut être bète I

— On aime cet homme pour lui-même.

— Qarisse^ vous avez une peine en dessous 1 Mais, voyez-vous, Clarisse, c'esf pas à moi qu on cachera les mélancolies qu y a dans les cuisines; je connais ça à vos robinets, moi... Venons boire la goutte.

Page 1