‹ Masques et visagesChapitre 19 sur 19 · LETTRE DE GAVARNI · texte numérisé non relu

LETTRE DE GAVARNI

les premiers rayons du soleil aient atteint les tours du Marboré, suspendu au-dessus de ta tête. Tu te dirigeras vers le pied de la troisième cascade à droite. En août, le lit de cette cascade est ordinairement à sec. C'est par là qu'il faut monter.

« — Monter?

« — Oui, monter à pic, au risque de te rompre vingt fois les os, et monter pendant des heures ; quand tu auras gravi le premier gradin, tu te seras élevé d'environ treize cents pieds. Patience ! c*est la moitié du chemin.

c II y a ensuite un pic noir à tourner, puis un grand bassin dans lequel il faut descendre par des crevasses, en s'aidant de quelques aspérités friables qui se brisent et roulent sous les pieds. Il faut remonter de l'autre côté, redescendre et remonter encore. On se trouve alors comme accroché aux flancs d'un pic. qu'on nomme la Penne de Saint-Bertrand. Ici commence un plateau uni qui a bien une petite lieue de longueur. Il domine, en surplombant, une vallée qui mène en Espagne. Mais ce n*est pas de TEspagne qu'il s'agit. Seulement, s'il te prend fantaisie de regarder en bas, sûr le tapis vert de la vallée, d'infiniment petites bétes blanchâtres qui s'y remuent lentement, et qui sont des moutons, ne t'aventure pas trop près de la pente de cette roche polie. Â ces hauteurs, le vertige vous prend. Admire plutôt, en face de toi, cette mer de montagnes et cet horizon bleu, formé de plusieurs provinces, qui se voit entre les vagues des premiers plans. Quelle gigantesque nature ! Et pas un homme, pas un arbre, pas une plante ! Partout de la pierre calcinée par le soleil ou la neige, et quelques nbages en flocons, pns aux dents de ces grandes scies.

< Or, c'est pour te montrer cette neige de près et te parler d'une idée qui m'est venue à ce propos, mon camarade, que je t'ai fait monter là. Bois quelques gouttes de rhum, un peu de courage encore, et nous allons arriver à la hauteur où Ton

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grille au soleil, tandis qu'on gèle à l'ombre : nous y voici. Asseyons-nous et causons.

< Vois-tu , ces plaques de neige , ordinairement triangulaires, toujours à Tombre, sont toujours plus petites que Tombre. Où l'ombre est maintenant le soleil sera tout à rheure. Mais le soleil a beau tourner vite, la nuit ne manquera pas de venir avant qu'il ait tout réchauffé autour du pic. La neige est l'exact tracé de l'espace qu'il a dû laisser.

c — Eh bien? dis-tu.

c -- Eh bien , en me demandant où Ton pourrait loger convenablement les critiques, gens assez gênants par ici (pardon, mon vieux Nick), et toujours jaloux d'affirmer quelque chose de triste, j'ai songé à ces bancs de neige en l'air qui leur conviendraient à ravir. N'auraient-ils pas là tout ce qu'ils demandent? Élévation de points de vue, profondeur pour les aperçus, de l'espace à souhait pour les généralités, et surtout éloignement raisonnable des frivoles préoccupations des arts d'ici -bas. Au moins là, ces sages, qui cherchent partout des raisons de grelotter au milieu de ces fous échauffés d'un rien qui soiit les artistes, au moins les critiques pourraient-ils émettre en toute conscience une proposition incontestable et convenablement ennuyeuse : Il gèle pourtant quelque part en plein midi dans le mois d^août. i»

Gavarni.

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