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ESCLARMONDE

i6 mai 1889

(( En 1856, un garçon de quatorze ans, d'aspect frêle et exténué de fatigue, se dirigeait par la grande route de Chambéry sur Lyon ; il avait quitté la maison paternelle sans un sou ; il avait couché dans les champs ; il avait vécu des maigres provisions emportées de Chambéry.

« Les pieds étaient gonflés par la marche, les mains déchirées par les ressorts des voitures auxquelles il s'était accroché, son corps meurtri par les coups de fouet que les rouliers avaient administrés à ce petit

AVANT LA PREMIÈRE REPRÉSENTATION l2o

vagabond. Cependant cet enfant n'était ni un mendiant, ni un malfaiteur en herbe. C'était un petit artiste qui voulait gagner Paris, en passant par Lyon, où il comptait se reposer chez un parent et lui demander un secours avant de continuer sa route. (( Cet enfant s'appelait : Jules Massenet. » Ainsi écrivait, il y a déjà quelques ^années, M. Albert Wolff. C'est ce petit garçon, errant vers Paris sur les routes de France, dont l'Opéra-Comique va donner, demain, un opéra romanesque en quatre actes et huit tableaux : Esclarmonde. M. Massenet est, depuis déjà nombre d'années, consacré par le succès et surtout par le talent. Parmi ses œuvres typiques : Marie Magdeleine, partition exécutée à l'Odéon, le 12 avril 1873 ' ^^^ Erynnies, à l'Odéon encore, en 1873; ^"^'^^ oratorio, en 1875 ; le roi de Lahore, à l'Opéra, en 1877 ; Manon, en 1884 ; puis, Hérodiade; enfin, le Cid. Demain, à ces œuvres, toutes de premier ordre, va s'ajouter l'œuvre merveilleuse où triomphera, nous croyons, en même temps que M. Massenet, l'Esclarmonde vivante, mademoiselle Sibyl Sanderson. Au bas de l'horizon, une étoile nouvelle scintille, qui, demain, va monter dans le ciel et resplendir parmi les vieilles étoiles.

Américaine, avec la beauté de celles de sa race, les cheveux blondis, les sourcils sombres, le menton

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volontaire et énergique des conquérantes, la bouche exquise, le corps souple, la voix très douée et bien disante, mademoiselle Sanderson apparaîtra pour la première fois au public, hiératique dans une basilique, au fond de l'iconostase, détachant sa jolie et et charmeresse silhouette, coiffée de la haute tiare d'impératrice que surmonte la croix byzantine, et partout stellée de gemmes, sur le nimbe d'or des déesses ou des saintes.

Ave, dea.

Le sujet de cet opéra, Esclarmonde, d'autres le diront par le menu. Mais c'est une heureuse trouvaille des librettistes, MM. Alfred Blau et Louis de Gramont ; ce dernier — le poète des deux paroliers — en des vers bien ouvragés, a enchâssé la légende trouvée, légende qui prête au rêve et dont la variété de décors et de situations est très prenante. Cela se déroule en plein songe, là où les passés très lointains s'estompent, où les réalités, — dont ne demeure qu'une fleur comme un pollen de corolles liliales et d'ailes papillonnantes, —s'effacent dans le mystère des âges. Voici la musique, elle chuchotte, elle déferle ; et, sur cette action qui s'agite, voluptueuse, derrière de pâles et transparentes gazes tissées par les siècles, la musique chante naturellement ; elle n'y choque point les goûts modernes épris d'exactitude ; légende

et musique, les deux poésies ensemble s'épanouissent.

C'est une répétition, sans costumes, la dernière répétition d'essai. Taskin, — l'empereur Phorcas — assis sur son trône, vêtu d'un complet gris, déclare, dans le décor éclatant d'une basilique byzantine, à des choristes, hommes en chapeaux haute forme, femmes aux robes quelconques (et aux mains rouges, la seule clarté de ces masses sombres), ses volontés sans réplique. Les portes d'or s'ouvrent, Esclarmonde apparaît. La salle est éclairée comme pour une représentation ; mais une vingtaine seulement de spectateurs, dans les loges et, çà et là, sur une partie des fauteuils d'orchestre; les horsses grisent couvrent presque partout les velours rouges et les ors. (Aux premiers rangs des fauteuils, une danseuse s'est installée, et, relevant ses jupes courtes de tarlatane blanche, elle a montré, un instant, son gentil derrière blanc comme celui d'un lapin; les jupes retroussées font une auréole à l'amusante tête blonde.)

Le prologue fini, le premier acte s'achève maintenant dans le décor d'une terrasse du palais d'Esclarmonde. àByzance. — Les rares spectateurs, oublieux déjà de l'antithèse de ces décors merveilleux et de la pauvreté des costumes modernes, sont gagnés par le charme et le magnétisme de la musique. Où donc

est Massenet? Là bas, aux fauteuils d'orchestre, dans la pénombre que fait le balcon, — le long des baignoires, il se promène,, il va, il vient, ne pouvant tenir en place. Le front haut et large, les cheveux rejetés en arrière, les yeux inquiets et brillants, la moustache soulignant d'un trait net sa figure fine, sa figure adoucie de chef mérovingien, tout à coup il interrompt le spectacle, et il allonge de sa canne chaque geste de sa main. — Un détail Ta blessé, m.ais Facte continue et le drame empoigne de sa passion et de son étrangeté tous ceux qui sont là. Massenet, toujours, va et vient, — dans l'ombre, entre les baignoires et les fliuteuils d'orchestre, dans l'ombre, où luisent ses yeux créateurs et voyeurs, — il va et vient comme un fauve dans une cage.

Accoudé au bord d"une loge, heureux sûrement de la broderie harmonieuse mise à ses vers par cet artiste souverain qui a nom Massenet, mon camarade Louis de Gramont — le fils du comte de Gramont, dont les admirables sextines. extraordinairement ciselées, sont citées comme modèles par Théodore de Banville dans son traité de poésie, du comte de Gramont à qui Balzac a dédié un de ses chefs-d'œuvre — a la joie d'un poète qui se voit très luxueusement édité. 11 a fait du chemin. Gramont. depuis le temps — il y a déjà sept ou huit années — où il rimait, en

collaboration avec André Gill, de si jolies vers, par exemple :

Tel, au printemps, un vieux miche Parade, en galante toilette.

Tel, en haut des buttes perché.

Rit le Moulin de la Galette.

Gill et lui imprimaient leurs vers dans un journal, grand comme la main: la Petite Lune. Journaliste alerte, critique dramatique, il a donné à TOdéon, en vers français, le drame de Shakespeare: Othello.

Et, cet, hiver, le théâtre des Menus-Plaisirs a joué de lui une pièce naturaliste, Rolande, où on a paru s'indigner quand Zizi entre avec le baron Hulot, dans une chambre à coucher pour lui offrir sa première fois.

Dans l'opéra, Esclarmonde, le public ne se révoltera pas; pourtant la situation est presque pareille, mais autrement troublante. «Roland débarque au milieu d'une danse d'Esprits, raconte le livret. Bientôt un sommeil irrésistible s'empare de lui. 11 s'endort, puis se réveille sons un baiser. Les Esprits ont disparu : une femme voilée est près de lui. C'est Esclarmonde. «Qui es-tu?» lui demande Roland déjà charmé par cette apparition. Elle répond: «je suis une femme qui t'aime, et qui veut s'unir à toi] mais à une condition expresse: c'estquc tu ne verras pas mon visage et que

tu ignoreras mon nom. » Enivré de désir et d'amour, Roland accepte le pacte proposé. Un arbre gigantesque abaisse ses rameaux et les déroule pour la nuit nuptiale, autour des amants extasiés. » C'est délicieux etd'une indécence élégante, d'une perversité poétique infinie, quand les branches fleuries se rapprochent et tirent sur leur hymen un store immense de roses et d'avril

Alors, ce que le théâtre ne peut montrer, ce que la parole ne peut dire, la musique de M. Massenet l'exprime. 11 y a là tout un morceau qui est l'amour exaspéré, où deux êtres jeunes et beaux, qui s'adorent de toute l'âme et de tout le corps surexcités, joignent leurs lèvres mêlent les langues comme des lierres, s'étreignent des bras et des jambes éperdument, l'amour où les dents claquent, où deux êtres s'énervent, frisonnent à la recherche de l'unité, —

que veut, sans pouvoir l'atteindre, le baiser, — et enfin se pâment, La musique, devant ce rideau de roses que contemple le public, tour à tour langoureuse, passionnée, ardente, nuptiale, pénétrante, célèbre la messe des amants; puis un soupir, où se meurentdeux souffles voluptueux. «La nuitd'amour est terminée», comme dit encore le livret. Et, dans un autr^ décor, au milieu delà scène, sous des tentures, se dresse un lit, — comme un autel, dans une cathédrale erotique.

La musique de Massenet, d'ailleurs, est essentiellement, comme la parole de Jésus, une musique d'amour; elle entraîne toutes les jeunes filles et toutes les femmes. Jouisseuse et grisante, elle a le charme, la grâce, une jeunesse éternelle, l'attrait du péché. Sensuelle et délicate, elle frôle, elle caresse ; et les bras pudiques, qui se croisaient sur les seins effarouchés, puis les mains jointes, plus bas, pour cacher et défendre le cœur, se desserrent, apaisés et écartés lentement par des guirlandes langoureuses.

Salomé, éprise de Jean-Baptiste, le farouche mangeur de sauterelles ; — Marie, la courtisane de Magdala, blonde et échevélée, suivant avec un troupeau de filles éprises, sur tous les chemins de Galilée, le beau et doux parleur de Nazareth; — Eve, la premier rose féminine, dont la seule

évocation est capiteuse ; — Manon, si preneuse, si étourdie, si légère, si gentiment folle de son corps et dont la chanson de plaisir et le sourire égaient et et illuminent encore le plus joli des siècles; — Chimène, et son amour héroïque;" — Esclarmonde, enfin, dont le désir triomphe du temps, de l'espace, et dont le premier baiser se pâme dans les roses, — toutes ces charmeresses, toutes ces harmonieuses, que les élites et les foules admirent, attestent, en Massenet, le poète musicien des Yeux magiques, des chères Lèvres pour qui l'on meurt, et qui sont infidèles.

Impressions de Théâtre

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