SARAH BERNHARDT
Figaro, 26 novembre 1887
Elle ne répète pas comme les autres, Sarah Bernhardt, la dernière héroïne de roman comique, la dernière comédienne qui se souvienne toujours de son origine des pays de moulins à vent, la grande cabotine, la suprême qui ne dise pas son rôle comme un président de cour prononce un verdict ou comme un évêque officie, la Sarah au sang artiste et bohème.
Comment Sarah compose un rôle :
Dès la première répétition, elle joue, avec la pensée de r auteur, et non avec son texte. Elle n'a pas
appris le rôle, elle ne l'apprendra qu'à la dernière extrémité, peu de jours avant la première. Connaissant les situations, ayant mis « Théodora » ou « la Tosca » dans sa peau, elle va d'instinct. Ses camarades poussent, chaque fois, plus avant le premier croquis, en gardent les dessous. Ils ont d'abord récité leur leçon, puis, dans cette monotonie, on a distingué comme quelques traits de fusain, une certaine esquisse à mesure affirmée, devenant silhouette, ensuite portrait du personnage ; c'est le procédé de tous. Mais elle, Sarah. recommence chaque fois une nouvelle toile, et elle improvise le texte comme dans (( la commedia dell'arte ».
Elle entre, par exemple, furieuse. « Misérable, tu m'as trompée!.. » C'est une situation; elle se moque des paroles et joue avec ses souvenirs, disant parfois des mots plus précis, plus nets, rappelant des détails d'amours de jadis, d'hier. Souvent, elle trouve ainsi un geste heureux, sorti de la vie même, une intonation admirable. M. Sardou laisse aller, puis, ce mouvement terminé, il indique ce qui est bon, ce qui est mauvais. « 11 faut recommencer, ma petite Sarah... » Et elle reprend jusqu'à dix fois, M. Sardou improvisant à mesure, composant aussi vite qu'elle, car il ne peut laisser aller au hasard les pas de son héroïne. 11 y a une grande et compliquée mise en scène, de nombreux personnages ; il faut donc que tout
soit réglé, que cette fougue primesautière de Sarah s'arrange avec les aspects des autres personnages et de la figuration, comme avec les aspects du décor. Mais M. Sardou joue de son interprète avec un doigté extraordinaire, comme un grand musicien, un Liszt, des touches du piano, sans même les regarder. A la fin, Sarah Bernhardt est éreintée, comme anéantie ; les répétitions finissent à une heure du matin, et c'est une recherche, en collaboration avec M. Sardou, une création incessante. — Les autres, tout autour, des Sancho Pança, à côté de mademoiselle Don Quichotte.
Le joli imprévu des répétitions, c'est elle, toujours très élégante, en ses toilettes jamais banales, ceinturée artistement. — la boucle fort curieuse, des plus rares, fut donnée par le prince de Galles, — aussitôt que son rôle lui permet de s'asseoir, s'interrompant en pleine fièvre, pour lever les yeux vers les cintres : « Nom de D.... quel froid !... Mes couvertures !.. Vite ! sacré nom de... » Elle s'enveloppe de plaids, de peaux d'ours ; elle a l'air d'une gentille bête, la figure blanche, les lèvres rouges, les prunelles brillantes, la houppe jaune, rouille d'automne, au sommet de la tête fine ; et c'est coquet, d'une attirance singulière, ce pâle et ce blond, ce frêle visage, antithétique à ce corps lourd, à cet étendu poil noir sous lequel une âme svelte et vibrante frissonne.
AVANT LA PREMIÈRE REPRÉSENTATION l'ili
Sarah est tragique: elle s'interrompt pour boire une tasse de thé bien chaud ; elle y mouille ses lèvres ; on reprend la tasse, et elle repart dans les chimères ; elle oublie le froid, les courants d'air. — Alors, tout à coup, un geste s'accompagne de l'envolement d'un plaid, de l'èparpillement pataud d'une peau d'ours à ses pieds menus.