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MADEMOISELLE

MARTHE BRANDÉS

Parts illustré j 23 mars 1889

La dernière marionnette de Dumas fils. — Mlle Brandès, Francillon, n" 2; car c'est toujours Mlle Bartet. la frêle exquise, qui reste la vraie Francillon. Oui. je vous présente la dernière et très élégante marionnette de Dumas fils, qui vient de l'habiller en duchesse de Guise dans le jeune et beau drame de Dumas père : Henri III.

Sortie du Conservatoire, après avoir eu l'ambition d'être peintresse et musicienne, — d'assidus cours suivis à telle époque font témoignage de ces deux

espérances, de ces deux vocations, — Mlle Brandès débuta au Vaudeville, le 15 janvier 1884. en incarnant l'héroïne d'un drame du second et tout aussi prestigieux Dumas : Diane de Lys. Puis, elle a figuré, à la Comédie-Française, le grand rôle d une pièce de Dumas fils encore, d'une pièce que cette reprise inattendue semble avoir déclassée de son rang de chef-d'œuvre : la Princesse Georges.

Certes, dans l'intervalle. Mlle Marthe Brandès a été une jeune fille de Sardou, Georgette, et une femme de Zola, Renée ; et. — lorsqu'elle fut l'enfant grandie dans le luxe et le bonheur, dans l'ignorance de la vie et du mal, la vierge. Georgette. au cœur ingénu et hautain près d'éclore à l'amour, à qui est tout à coup montré son berceau près du lit de prostitution de sa mère, — lorsqu'elle fut si curieusementune Phèdre moderne. Renée, l'épouse incestueuse qui couche le fils de son mari. Chérubin, sous des fleurs de perversité, petit à petit. — elle a grossi, • chaque coup, le troupeau de ses admirateurs qui marchent entête d'une certaine foule déjà acquise, comme des boucs à sonnailles.

Mais elle a eu moins de chance en « princesse Georges », la marionnette de Dumas. — car c'est lui qui la pousse, lui dont les conseils pratiques la hissent au succès, tandis qu'un ami de la mère, Mme Brunswick (c'est le nom' de la jeune actrice), M. le

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comte Barbey d'Aurevilly, seigneur de \'alognes et autres lieux, très grand écrivain français, apocalypse devant la cheminée.

« Maman ! maman ! »{Àcte III, scène vi. Princesse Georges). — Elle a très bien poussé ce cri, la nouvelle princesse de Birac ; et quelques poitrines en ont eu de l'émotion. C'est ce que prétendent les fanatiques. Beaucoup, plus lents à conquérir, disent simplement : « Oui, très bien, Brandès. De jolies épaules! » Qu'est-ce que cela prouve de jolies épaules ? Une qualité de plus, et incontestable, la beauté. « Oh ! non, pas belle ! protestent-ils encore. Intéressante.» Vrai, mieux que cela ; Mlle Brandès est infiniment gracieuse à regarder, tant elle s'habille à ravir; elle séduit, presque excitante, coquette de la nuque au talon.

Ah! souvent les adorables capotes montrées, dans une loge et dans les couloirs, un soir de première! Là, on voit toujours la sourieuse et préoccupée comédienne papotant avec des clubmen; ce n'est plus certes, la grande juive, dona Sol, la reine d'Espagne, Theodora, l'impératrice bysantine, Sarah Bernhardt enfin, la folle, la géniale, d'un génie interprète ; c'est la pelite Israélite qui batifole avec la« haute gomme» et a pour maître de distiction le prince de Sagan. — Est-ce entre un retour du bois et un essayage de

costumes que vous étudiez et que vous vous préparez à être reine de théâtre avec une couronne de resplendissements qui soient vôtres, — princesse des Acacias?

Georgette, Renée, voilà, je^pense, les deux meilleurs titres de Mlle Brandès. Elle en a deux encore, qui l'ont autant servie. A Londres, pendant la« season» de 1884, Mme Sarah Bernhardt, au Gaiety-Theater. jouait: Fédora. Mlle Brandès était au balcon; tout à coup elle pleure, elle sanglote, et ainsi sa présence est connue de toute la salle. Le biographe qui rapporte cette anecdocte ajoute: « N'est-ce pas un fait unique dans l'histoire du théâtre ? Le suprême hommage des larmes rendu par une comédienne à une autre comédienne ?» — Tais-toi, mon cœur.

Plus tard, à la première d'un autre drame de M. Sardou, — la Tosca, — Mlle Brandès, simple spectatrice, a poussé un cri déchirant et s'est à m.oitié évanouie, comme Sarah exprimait sa souffrance à chaque ordre de torture pour son amant, à chaque ordre donné par le chef de police Berton à ses sbires, tranquilles dans la coulisse. Ce fut l'événement de la soirée, cet émoi de Mlle Brandès, qui. bien qu'évanouie, eut encore la force de s'écrier : « C'est horrible ! » quand le torturé reparut sur la scène avec deux taches de rouge à ses tempes. Elle eut une part

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des comptes rendus des soiristes et soireux; Sarah et l'iiuteur se partagèrent le reste.

A quand le troisième « suprême hommage? »

Très nerveuse, — et c'est une excuse aux oublis de soi qui précèdent, — doit être cette jeune femme, si l'on en croit la notoriété de ses tracs épouvantables, toutes les fois qu'elle va affronter la représentation d'un nouveau personnage. Brune, le masque étrange, à larges méplats, — on ne sait quoi de bizarre, à première impression, comme un aspect de négresse blanche, — elle a des yeux roux, des yeux marrons, des yeux félins, de chatte ou de panthère, veloutés, parfois humides, prunelles mystérieuses, ambitieuses, et. dans sa carnation diaphane et lactée. une bouche forte, retroussée et rouge, impérieuse et brutale, gamine parfois, où toujours fleurit, incarnadine, la sensualité des luxes. Anguleuse de silhouette, mais harmonisée par les toilettes, d'une voix d'abord rauque qui parvient à charmer; les mouvements brusques par instants, elle a surtout, la belle aux regards fauves, un front droit et haut, qui inquiète, — front orgueilleux de sphynge.

Oh ! le mur de ce front ! Le public a pensé que derrière était un cerveau de comédienne supérieure. Que de fois il espéra qu'allait en jaillir un peu d'âme fas-

cinatriceî Le public attend; il semble qu'il le peut, qu'il ne sera point déçu. Ça va venir. Non, les fleurs idéales ne s'ouvrent pas sur ses lèvres, ni dans ses yeux roux. Une grande artiste va nous prendre, nous empoigner, nous traîner, éblouis^ extasiés, dans les chimères. — Brandès, après Desclée, après la divine Sarah, après Croizette. si bellement épanouie et sitôt disparue, à côté de Bartet qui semble une distinction d'âme. Hélas! on comprend qu'elle voudrait — de tout son désir, de son désir seulement — passionner, angoisser; elle en est tout près. — ça vient.

Non.

Elle est plusieurs autres, avec leurs jeux divers. qui vibrent dans ce corps plaisant. Elle est très bien. mais pas naturelle, pas elle; elle a avalé un fil de fer. « Ahî le mouvement de Desclée! » regrettait, l'autre soir, une louangeuse du temps passé. — Jamais pourra-t-elle éclore, la -x gommeuse », la fleur artificielle?

Artificielle sans doute, mademoiselle Marthe Brandès. pas encore — au gré de ceux qui demandent mieux que du métier. — traversée de la vie artistique, profonde et frissonnante, si puissante qu'elle en anime le marbre. Mais elle est pourtant exquise; et c'est à moins que de scintillantes et subites étoiles ne surgissent tout à coup du fond de l'horizon et

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n'ascendent au zénith. — la plus jolie espérance qui luise dans le passager crépuscule assombrissant les ciels de théâtre. Oh! ciels de théâtre! — où s'irradie la gloire des reines de comédie, nimbées de l'admiration contemporaine comme de lumière ! Ciels de théâtre trop souvent délaissés pour les ciels-de-lit où. dans le triangle cabalistique, en un rayonnement de pierreries, s'apothéose le Veau d'or! — C'est si doux pourtant l'admiration, même de petits enthousisames.

Venite, adoremus.

Nous prions, nous appelons une charmeuse nouvelle. Quand viendra-t-elle. la désirée, la souhaitée, une victorieuse tramant par le magnétisme de son geste, de sa voix, de ses lèvres, les foules vers l'idéal, l'acclamée enfin qui nous fera frissonner et qui nous charmera, r autre divine, — Brandès, qui sait ?

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