‹ Masques modernesChapitre 20 sur 36 · BERTHE CERNY · texte numérisé non relu

BERTHE CERNY

Evénement, 25 a\ril 1889

Puisque c'est à propos de la pièce tirée de Paul Bourget, Mensofiges. — par un adroit auteur dramatique, M. Pierre Decourcelle, et un lettré du plus vif mérite. M. Léopold Lacour, un critique excellent — que j'esquisse une silhouette de mademoiselle Cerny (Madame de Moraines, l'autre soir, au théâtre du Vaudeville), il est tout naturel de rendre d'abord justice au triomphateur de la soirée, à l'exquis comédien Dieudonné. Il est. ce semble, le succès de la pièce, dans le rôle du baron Desforges; tous les tenanciers de verges dramatiques l'ont d'ailleurs ap-

IMl'RKSSIONS DE THÉÂTRE 153

plaudi et acclamé. Son monologue — si long — du quatrième acte. « il l'a fait savourer, de ligne en ligne », comme dit M. Vitu. L'heureuse idée qu'ont eue Lacour et Decourcelle! en trouvant la scène charmante et sceptique de Desforges avec sa maîtresse, madame de Moraines, qui attelle à trois (lui, Desforges. René Vincy, le petit poète d'un acte en vers, — et le mari). Dieudonné a montré là le merveilleux artiste qu'il est; libertin délicieux, au cœur un peu sec, aux nerfs délicats, à la volonté égoïste et tenace de viveur endurci, dont le sens supérieur et piquant de la vie pratique se joint à un esprit raffiné, voilà ce que cet acteur émérite a fait admirer en tenant la scène presque à lui seul pendant la moitié d'un acte.

Je ne sais pas de comédien, à Paris, même au Théâtre-Français, — surtout au Théâtre-Français, hélas! — qui eut détaillé ce rôle de Desforges, (sans emphase, sans emportement et où manquent les effets plus faciles de chaleur et de colère), avec un pareil sentiment de la modernité. — On se souvient d'ailleurs de jMontpavon, qu'il créa, dans le drame d'Alphonse Daudet : le Nabab. ]ç: le vois encore cherchant ses mots : « Là haut.... machin.... chose... le soleil... » Ah! celui-là, Dieudonné, a dans les veines du sang de Paris ; son talent, qui est de premier ordre, n'est pas poncif; il a la note juste et très moderne

\r>'t MASQUES :^I 0 D E R N E S

de la vie contemporaine; il est bien d'aujourd'hui.

Mademoiselle Cerny est bien d'aujourd'hui aussi, et même de demain. Pas sous la perruque rousse de madame de Moraines, cependant, ni dans ses toilettes, au premier et au second acte, au second surtout. Elle a une robe noire à effilés verts qui lui donne l'aspect d'un store japonais en bambous, et qui est bien la pire robe d'amour ; si ce serin de René Vincy avait eu. au théâtre. — dans la coulisse, bien entendu, — la fièvre de porter sur le lit cette adorable petite femme, que de dégâts î II ne fut rien resté du store. Bourget pourtant est assez précis en contant cette première visite de Suzanne : « Elle avait une de ces robes dont la souple étoffe ne redoute pas les froissements, une ceinture au lieu de corset, pas un bijou, pas trace de ces jupons empesés qui peuvent servir d'obstacle, mais de la soie molle et de la batiste; enfin, elle était comme nue dans ses vêtements et prête à l'amour. » — Rien n'est oublié.

Comment, ô perverse petite Bachellery. vous n'avez pas songé à l'effet que vous produiriez en arrivant chez ce nigaud de poète que vous avez entrepris de (( faire » — car c'est un simple conquis, lui qui croit être conquérant — vêtue d'une de ces robes dont la souple étoffe ne redoute pas les froissements comme nue et prête à l'amour? — D'aucuns ont pu

IMl'RESSIONS DE TUÉATRE loo

penser que mademoiselle Cerny eût figuré bien mieux Colette, ce joli rôle qui ne demande ni vigueur, ni puissance, ni grâce patricienne, mais des nerfs, de la fantaisie débraillée et vicieuse, une nostalgie de luxure, une mobilité d'impressions par quoi Colette est tour à tour dévouée ou vénale, fidèle ou changeante, toute d'instincts, d'humeur et de caprice, aux mines enjouées et légères.

Toutefois. Cerny. cette Colette que le public regrette, est preneuse d'un charme très enveloppant, en Suzanne, au quatrième acte, dans la toilette gris clair garnie de dentelle blanche. Et c'est le bilan d'une soirée où les spectateurs ont reconnu encore, avec surprise, sous la défroque brillante et modernisée du roman d'analyse de Bourget, quoi ! le spectacle et tous les personnages d'un mélodrame, ridicule sur le tard : les Filles de marbre.

jolie! oh! jolie! Cerny. C'est la plus jolie, la plus parisienne des actrices de Paris. Ou. si elle n'est pas jolie, elle est pire. Sautillante, pimpante, maligne, elle a une séduction de vice, un visage étrange de gamin rieur, étourdi, c'est un gavroche dont Socrate serait amoureux. Il semble que Dieu l'a façonnée et armée pour le péché; capiteuse, troublante, d'une voluptueuse attirance, avec l'allure garçonnière par un geste brusque çà et là — mais très femme par les

156 ^I A s 0 U E s MODERNES

fins cheveux et les frissons qui volètent, par les épaules blanches, chaque jour en progrès, les bras délicats, la taille guêpée et ployante, les hanches souples, les jambes élégantes, par sa ûintaisie et son caprice pour loi, à cœur presque perdu, par son académie élancée et parfaite, sa curieuse frimousse éveillée, aux yeux longs, grands ouverts et hardis sur les hommes à travers de longs cils, des yeux provoquants et démoniaques, — elle est mystérieuse et ambitieuse: en plus de tout cela, elle sent son Paris.

Rouée avec des airs innocents, espiègle avec un sortilège de pudeur et d'audace, elle a un gentil sourire, ingénu et câlin, le nez gouailleur et retroussé d'une enfant de Lassouche. avec quel frémissement de narines! — une physionomie bizarre, une saveur de fruit pas mûr. Elle a pourtant vingt ans bien passés; mais — est-ce un souvenir de son costume de petit pâtissier, à l'Odéon {Niima Roumestan) et de Puck {Songe d'une nuit d'été) — elle suggère à quelques Parisiens un petit frisson de correctionnelle, mademoiselle Cerny, amusante à regarder, et friponne.

<( Donne-moi de c'que t'as, je te donnerai de c'que j'ai. » On se rappelle la phrase qu'elle disait de façon si troublante dans le rôle d'Alice Bachellery. Le petit hôtel, c'est le rêve de toutes, car Vénus est sortie de l'onde, elle a quitté les poissons, les gros et les menus; elle demande un gentil palais pour ses

IMF'RESSIONS DE TUÉATRE 157

ébats et elle fait disposer sa conque marine au-dessus de la porte, en marquise. 11 y a un an, tous les journaux ont raconté — et c'est pourquoi j'en parle, car on sait mon horreur des indiscrétions — une aventure de mademoiselle Cerny; ils ont épilogue sur ses noces d'argent et de chocolat. Il y eut même des pamphlétaires pour s'indigner de ce futile incident de la vie parisienne. On s'est trompé, car l'hôtel est encore à venir. A ce qu'il paraîtrait, s'il y a eu occupation, elle n'a pas duré longtemps. Pourquoi? Qu'est-ce qui a cessé de plaire? — Le volage serait parti, le meunier aurait quitté le moulin d'amour et la meunière, trois jours après, laissant seulement le denier à Dieu. (Vrai ou faux, tout cela, qui sait? Ce sont les bruits de la grandVille).

Sur quel théâtre a débuté mademoiselle Cerny? A rOdéon, et dans des pièces diverses. Mais elle a eu quatre incarnations, où elle est inoubliable (pour ceux qui la virent, comme dirait M. de La Palisse) :

Puck.

Mademoiselle Bachellery.

Renée Maupérin,

Iza Clemenceau.

C'est dans Puck qu'elle se révéla. L'Odéon avait mis à la scène ce faux chef-d'œuvre de Shakespeare : le Songe d'une Nuit cfélé. Chœurs et musique de

lo8 MASQUES MODERNES

Mendelssohn. L'adaptation était fort ennuyeuse; au milieu de cet ennui, une gaie vision, Puck, mademoiselle Cerny, aux jambes exquises en un maillot ciel, au corps ravissant, bien moderne, et agile. Ce n'était pas un sylphe, quelque lutin ailé de la nuit amoureuse, non, — un gracieux clown androgyne. Pirouettant et acrobate, il distrayait de la prose ou des vers qu'on entendait (je ne sais plus); il allait, il venait, il tourbillonnait: il plaisait; il mêlait exquisement Paulus à Shakespeare.

Puis, le rôle de la petite Bachellery; elle y fut troublante, dans sa robe toute simple de débutante, et dans le costume blanc du mitronnet. Ohî à la fin, lorsqu'elle revêtait son manteau blanc doublé de satin rose, la délicieuse symphonie! « Chaud! chaud ! les p'tits pains de gruau !» 11 y eut sûrement de rapides émois parmi les spectateurs ; et tous les Parisiens — non pas les imbéciles qui s'éprennent seulement des vieilles cocotes, usées par plusieurs générations, et sont fiers de les saluer au Bois, de venir s'accouder un instant à la portière du coupé — mais tous les jeunes, ainsi que tous les vieux Desforges durent frémir d'aise, comme des étalons de race qui voient entrer dans le haras, jeune et inquiète, une souple et fraîche cavale. — « Chaud! chaud! »

Renée Mauperin. ce rôle s'estompe davantage; l'impression cependant fut toujours séduisante. ■ — A

un moment. Renée raconte qu'elle est entrée dans une église et qu'elle s'est agenouillée devant l'autel de la Vierge. « 11 m'a semblé qu'elle inclinait la tête et qu'elle faisait oui. »: mademoiselle Cerny était debout, dans l'attitude sculpturale de la Vierge, et, — coiffée d'un chapeau posé sur le côté, habillée merveilleusement, gantée haut de gants noirs, toute entière d'une modernité suprême. — quand elle baissa le front, elle évoqua véritablement la Vierge, et elle la fit désirable, une Parisienne aujourd'hui. (Peut-être, d'ailleurs, il en est ainsi; le bon Dieu a fait sans doute comme l'empereur du Japon: et les modes de la rue de la Paix sont peut-être obligatoires au Paradis, comme à Yeddo.)

Enfin, mademoiselle Cerny eut son dernier succès dans une pièce tirée d'un roman de Dumas : f Affaire Clemenceau, Elle était gentille, troublante encore en petit page endormi, tout vêtu de noir; et, au dernier acte, c'était distrayant de voir, tour à tour ou ensemble, l'actrice habillée, ensorcelante dans un décor princier, et sa ressemblance en marbre, complètement nue. qui surgissait comme l'icône prestigieuse d'une divinité païenne, au fond d'un temple. « — Non, pas ce soir! », répond Madame Clemenceau à son mari, qu'elle a trahi, dont elle est séparée, et qu'elle affole. L'imagination des spectateurs — et sûrement de quelques spectatrices — errait sur le marbre nu et

160 MAS OLE s MODERNES

sur mademoiselle Cerny; et chacun de ces deux objets d'art donnait certainement du charme à l'autre.

Cette critique est peut-être un peu frivole. Hélas! les pièces qu'on joue se ressemblent presque toutes : on y aime, on s'y marie, on y meurt. Les sujets, dans la mémoire, pour la plupart, se confondent et s'embrouillenL Des impressions de théâtre d'un Parisien depuis dix ans que peut-il rester? — Sarah, autrefois si harmonieuse, Sarah Chrysostome, aujourd'hui une mime admirable; Thérésa, qui empoignait, par instants, avec sa voix profonde et son large geste : la Zucchi, émouvante et géniale en un ballet, Sieba, dans la scène de l'enfer ; Paulus; qui zigzague en névrosé et claironne sa chanson; le tragédien anglais Irving, magnifiquement humain et décoratif: mademoiselle Brandès, dont le visage a la mélancolie, encore voluptueuse, de la femme, après l'amour (seulement le plaisir du spectateur est resté inachevé) ; Théo, qui semble une mousseuse rose blonde; Granier. le rire; Lavigne, aux aspects drôles et hurluberlus ; voilà ce qui subsiste, plus ou moins net. — Parmi ces impressions originales, mademoiselle Cerny a marqué la sienne, avec un art et un piment particuliers ; toute jeune, elle éveille — plus qu'une autre. — la petite griserie de l'avril, quartier de l'Opéra.

Page 1