FÉLICIEN ROPS
(Deuxième portrait.)
Figaro, 16 juin 1888
On a beaucoup vu, au Salon, le très excellent portrait de Félicien Rops, par M. Mathey. Qui donc, Félicien Rops? Un homme du plus prodigieux talent,
If- un des artistes les plus originaux de ce siècle, mais connu seulement d'initiés ; pourtant son œuvre gravé est si considérable qu'il a fallu pour le cataloguer,
__ incomplètement, un gros volume de cinq cents pages,
i^ pareil à un missel.
^m Le missel de Satan.
MASOL'ES MODERNES
péché dont elle porte le diamant souverain à la ceinture. Dans le troisième volume de leur journal, les Concourt racontent à la date 1866, une visite de Rops; ils silhouettent ce bonhomme brun, ses cheveux rebroussés et un peu crépus, sa tête où il y a du duelliste de Henri II et de l'espagnol des Flandres. «Il nous parle, écrivent-ils, du moderne qu'il veut faire d'après nature, du caractère sinistre qu'il y trouve, de l'aspect presque macabre qu'il a rencontré chez une cocotte, à un lever du jour, à la suite d'une nuit de pelotage et de jeu.» Plus loin, à la date 1868, les Concourt évoquent encore Rops, avec la même formule : « Il nous parle spirituellement de l'aveuglement des peintres à ce qui est devant leurs yeux, et qui ne voient absolument que les choses qu'on les a habitués à voir: une opposition de couleur, par exemple, mais rien du moral de la chair moderne. Et Rops est vraiment éloquent. » — On le voit, cet artiste n'est pas éclos d'aujourd'hui; cts notes des Concourt sont d'il y a vingt ans, même plus; et déjà, en 1856, Rops donnait hebdomadairement de verveuses lithographies à une feuille satirique de Bruxelles : Uylenspiegel. Ah ! pour qui ne peut se résigner à la banalité habile, le suffrage universel est dédaigneux; la foule marche sur les grands chemins frayés, battus par des milliers de pieds. Mais à présent Rops peutêtretranquillejla mieux que delà publicité.
Une élite l'admire.
Et Rops n'est ni plus ni moins fier qu'avant, comme si autrefois son témoignage lui suffisait.
Gai philosophe, la raillerie poussée d'aventure jusqu'à la mystification, connaissant toutes sciences depuis la magie et l'alchimie, ayant voyagé dans le monde entier, scrutateur, œil vif et traits mobiles qui sans cesse accompagnent son pittoresque de phrases, ses mots justes et imagés, Rops, toujours le « bonhomme » brun des Concourt, bonhomme qui ne l'est pas certes, le gars aux cheveux noirs rebroussés, sourit dans sa barbe à deux pointes.
Le méphistophélique! L'autre semaine, une Parisienne très élégante, une jeune mondaine — mettons Paulette^ de Gyp, — sonnait à la porte de l'atelier de Rops. 11 ouvre, étonné; et elle dit, un peu de pudeur roseà ses joues pâles et un frêle minois de jolie clownesse sous la voilette.
« — 'Vous me connaissez, monsieur, vous savez que je suis une honnête femme... 'Voilà un an, depuis mon mariage, que je vous entends célébrer comme un merveilleux aquafortiste, et personne, pas même mon mari, ne veut me montrer votre œuvre qui est assez souvent obscène, paraît-il... Tant pis! Vous êtes loyal, et je mets sous votre protection... 'Voulez-vous me faire voir, vous, ces gravures mystérieuses... ?»
Rops, gravement, comme s'il présentait les sujets les plus convenables, a tiré de ses cartons ce qu'il a chez lui de croquis, rapidement mordus ou tracés à la pointe sèche, d'études voluptueuses magistralement fouillées, quelques dessins, deux ou trois pastels ou aquarelles, toutes ces pièces rares enfin que se disputent les amateurs, où est fixée à jamais la psychologie du nu au XIX'^ siècle, la psychologie du nu contemporain.
Paulette ne broncha point, regarda toutes les séries de ces planches erotiques ; et quand Rops fut à sa dernière, la curieuse, — blonde bonbonnière de baisers, toute béante d'admiration, — dit:
« — Ce n'est que ça? »
Enthousiaste de cet éventaire de chefs-d'œuvre, mais désillusionnée par le champ étroit du vice, Paulette.
Vrai, Rops en a rougi.
Parisien d'amour, et par amour, — il est Hongrois d'origine, et Belge de naissance, — M. Félicien Rops, ainsi que tel écrivain, efféminé confiseur, ne papillote point des cantharides dans du papier rose ; lorsqu'il ne complique pas ses dessins comme les rébus que la Circé faisait deviner à ses pourceaux, c'est un artiste mâle. Et telles eaux-fortes de lui, — ' qui ont leur place à côté de celles de Rembrandt ou
de Durer, — en sont la preuve magnifique.
L'œuvre entière de Rops compte quelques milliers de pièces; et plusieurs centaines sont des merveilles, d'un art souverain. Parfois on en a pratiqué la contrefaçon ; mais les tribunaux ont poursuivi et condamné ces faussaires, dont les décalques et les vols sont aisément reconnus par les véritables amateurs.
S'il est impossible d'admirer longuement, en détail et comme on voudrait, la plume à la main, tout l'Œuvre de Rops (quelle puissance, par exemple, quel modelé, quelle perfection de forme, quelle vie, quelle chaleur, quelle volupté saine dans «l'hamadryade», à califourchon sur une branche de l'arbre — son amant!) je veux citer cependant tel dessin rehaussé de pastel. Le Tentateur, avec un buste d'homme et la terminaison du serpent, enroulé au tronc de Tarbre de la science du bien et du mal, tient, entourant Eve d'un de ses bras et d'un repliement de queue, la première des femmes, tandis que l'autre main cueille la pomme et va l'offrir à l'Eve immortelle, et dont nous sommes tous épris. Elle renverse sa tête blonde, et les doigts joints en son giron qu'elle protège encore, elle est déjà presque conquise ; elle écoute le Démon, et elle semble jouir autant des promesses de bonheur qu'il murmure doucement que du plaisir même; c'est la Femme, câline, coquette, frisonnante,
troublante, perfide, adorable. A côté des amants, cette légende : Eritis similes Deo ; vous serez semblables à Dieu. (De fait, l'amour est souvent comme Dieu en trois personnes).