‹ Masques modernesChapitre 35 sur 36 · ALPHONSE DAUDET · texte numérisé non relu

ALPHONSE DAUDET

(L'Immortel)

4 août 1888

Ah ! nous a-t-on assez étourdis, assommés depuis une quinzaine, avec le nouveau livre de ce quart d'agent de change naturaliste ! Les pluies quotidiennes qui sont en train de noyer l'été charmant ne suffisaient pas. Pour un ennui plus grand, ce pamphlet — V Immortel, — est venu, et un journal roi, Figaro, quotidiennement, comme la pluie, suivi d'un chœur de journaux de moindre marque, nous a parlé de l'Académie, de son utilité, de ses membres, de ses candidats. Daudet avait-il tué l'Académie? Non, elle respire encore, la distinguée douairière, malgré

le poids du « chef-d'œuvre >> jeté à la tête. Un chefd'œuvre! quelle misère! La critique en est à ce point d'aplatissement et de servilité, qu'au lieu de juger, de montrer les voies nouvelles frayées par les esprits nouveaux, elle s'aplatit les pieds — car elle a des u pieds », la critique — et s'use les genoux sur les pavés disjoints, effondrés des anciennes grandes routes que chaque jour, de plus en plus, le public abandonne. — Personne, parmi ceux qui tiennent une plume, n'ose donc plus être sincère?

Personne n'ose dire — dire, non pas; car chacun constate cette déchéance de M. Daudet — mais écrire que ce livre — l'Immortel — est le plus terriblement morne qui soit, le plus sans intérêt d'art, d'observation même banale, ou d'intrigue, cette charade des romans. Ce n'est pas une besogne médiocre mais mauvaise, un gâteau rance dressé par menus placages d'un pâtissier autrefois habile, c'est le bâillement intellectuel de l'acheteur qui n'a rien à y croquer, — c'est aussi une pitié pour cet écrivain en vedette qui consacre, passé la cinquantaine, deux ans de sa vie à élucider ce rébus de salon : « Doit-on être ou ne pas être de l'Académie?» — Mais qu'est-ce que cela fait au genre humain? Disséquez des mouches, « Petit chose » bien vieilli, hélas ! vous y trouverez peut-être quelques impressions restées dans leurs yeux à cent facettes, vous les utiliserez - sans collaboration —

en des « lettres de mon moulin » de septuagénaire avant Theure, qui ressasse les batifolages de sa brillante jeunesse.

Ce sera moins puéril.

Après Thabit brodé du sous-préfet qu'il plaisanta gentiment dans une ballade en prose, au temps de bohème, l'immortel manqué s'acharne surle tard, en 382 pages, contre l'habit brodé — acceptable et si peu important pour une ambition sérieuse— des pauvres académiciens. Est-ce que toute la philosophie d'Alphonse Daudet, du petit Daudet, comme disent ses compagnons d'âge, tiendrait dans une poche de ces défroques?

M. Zola vient de manifester l'intention de se présenter à l'Académie, et M. Daudet, paraît-il, en est furieux. 11 s'indigne sincèrement — entre intimes — de cette trahison. Certes, je serais très heureux que M. Zola prit place, puisqu'il en manifeste le désir, parmi les quarante ; et aucun lettré ne me contredira. Mais il ne consacrera pas à cette juste fantaisie plusieurs années de son existence ; il attendra que des camarades de l'Institut fassent une démarche près de lui, et il ne se refusera pas à livrer bataille. Voilà qui est bien. Certes, je n'ai, jamais, fréquenté à Médan, je n'y suis jamais allé, et il se pourra que j'attaque ce Hugo des bas instincts, le dernier des grands roman-

IMPHKSSIONS LITTÉRAIRES 33.1

tiques ; mais je salue son puissant effort, son travail incessant et remarquable, ses attaques loyales. L'œuvre de M. Zola est une des plus robustes et des plus inintelligentes de ce temps ; on y sent une brute formidable, à chaque page. Les raffinés peuvent passer ; ils doivent, quand même, regarder avec respect ce sanglier dans sa bauge.

Oui, il s'exclame, à ce qu'on nous raconte, il crie à la félonie, le petit Daudet, lui qui a eu du talent, mais encore plus d'adresse. Au temps où il était en quête d'un dîner, il fut accueilli à la table de camarades ou d'aines ; de là un livre est résulté où la porte est ouverte sur le ridicule de méchants ménages : les Femmes d'artistes. Puis, il a écrit, par moitié seulement, et signé seul : les Lettres de mon moulin. Et on échange de ces dialogues :

— Est-ce que tu as lu le roman de Daudet?

— Oui, il n'y a pas beaucoup d'imagination. Et un troisième ajoute :

— On voit qu'il ne s'adresse plus à ceux qui en ont.

M. Daudet, peut-il affirmer encore qu'il n'a pas empêché de jouer, àl'Odéon, le drame d'Aubanel: le Pain du péché? Il a craint que, si on entendait, en un joli décor, cette poésie de lumière, on se demandât : « Tiens ! il y a donc, là-bas, d'autres Aiiésiennes que celles de ce butineur? »

Et rOdéon, aux ordres de Daudet, a refusé le drame provençal ; et Daudet a, dit-on, fait tout pour en empêcher la représentation au Théâtre Libre. (Combien là pourtant, écourtée de son décor et de son pittoresque!)

Certes, l'auteur du roman — l'Immortel — a cru ramasser des documents en prenant une histoire de faux autographes, en pillotant çà et là quelques traits superficiels, en colligeant des faits minimes sur de petits papiers, sur de petits cahiers, en agglomérant des croquis notés au petit bonheur, sur un petit bureau, — car tout est petit avec M. Daudet. Seulement le frisson manque, le souffle. Aucun des personnages n'existe, émouvant par son humanité; il n'y a à travers toute l'œuvre qu'une apparence de vie ; ce sont, dessinées sans ampleur ni maîtrise, des poupées, ciselées imparfaitement par un myope, étriquées et fausses, quisemblent vibrer par à coups, et presque toujours défaillantes. — Astier-Réhu, le héros du livre, quel Polichinelle pédant et empesé, conception de collégien ! Et sa femme, d'une si prétentieuse sottise, dont les invectives poussent au fond de la Seine le pauvre diable de secrétaire perpétuel! Et ce fantoche gesticulant de Védrine, le sculpteur ! Tous, dans un aspect théâtral, une préoccupation de l'effet où le peu de vérité s'évanouit. Il y a bien Paul Astier,

le jeune « struggle-for-lifeur », comme écrit en un barbarisme, M. Daudet, ce qui signifie : le jeune « lutte-pour-viveur » ; mais sa silhouette automatique est trop banale et convenue. Comme art, elle sort de la Belle-Jardinière. — Héros ou comparses. nul ne vous empoigne de sa passion: c'est affaissé, distendu, flasque, déjeté, vieillot, avec çà et là des intentions de gentillesses.

Voilà ce que les journaux parisiens célèbrent à qui mieux mieux depuis deux semaines. Les étrangers sont plus avisés, et ici ne voulant parler que d'après des témoignages certains, je reproduirai, par exemple, cette lettre du directeur d'une revue américaine, tirant à plus de cent mille exemplaires, à un de mes distingués confrères, M. Frédérie Loliée, qui a bien voulu m'autoriser à la citer : « Nous n'aimons, — c'est-à-dire nous, les Magazines. — point les articles trop élogieux. Chez nous, comme en Angleterre, comme en Allemagne, Daudet n'occupe qu'une place très secondaire, (j'ai écrit à plusieurs de nos directeurs de revues, et vous donne un résumé de leurs réponses.) C'est un esprit essentiellement latin, très féminin et dont toutes les créations sont latines, et latines au point de vue français. Son horizon, à notre idée, est étroit : il manque de virilité. Votre article, tel qu'il est. n'aurait jamais été goûté par notre public auquel il faut une cuisine plus simple et plus rude.

Daudet est passé, c'est un nain à côté des grands Russes, de Toistoï, etc. » — Quant au style, lilliputien et sans précision, une phrase, cueillie au hasard dans la description du dîner de gala chez la duchesse Padovani : « On se parle de haut, de loin, et des choses qui se disent pas une qui ne retombe sur la nappe banale et convenue parmi les facticités du dessert. » (Page 115.) Pourquoi retombent-elles les choses qui se disent? Est-ce qu'elles étaient déjà sur la nappe, sur cette nappe banale et convenue, parmi les facticités?

Il y a cinq cents daudetmatias de ce genre : « après avoir réflexionné » (p. 59) ; — « exploser sa colère » (p. 221). Mais c'est de la petite guerre, et pédante après tout. La Vie Parisienne, qui seule a eu le courage et l'esprit de quelques réticences parmi le concert d'enthousiasmes, a signalé une centaine de ces gaffes contre le dictionnaire, la clarté, l'exactitude même du menu détail des mœurs élégantes. Paul Astier, le gommeux, se fait « coudre » un œillet à la boutonnière. Où donc s'informe M. Alphonse Daudet? Estce les gommeux de Champrosay qu'il observe? Ou bien qui a écrit pour lui ce roman, à part quelques légères mosaïques personnelles ?

Ce ne peut pas même être son frère

Au dîner offert, en janvier, pour fêter leurs aéco-

rations simultanées, au peintre Besnard et au sculpteur Rodin, M. Alphonse Daudet disait, pendant le café, — après les « facticités » du dessert : « Ah î mon roman ! Vous verrez! Il est mondain, mondain! Il n'y a que des princes, des ducs, des ambassadeurs, des duchesses, des princesses, des membres de l'Institut. » Il souriait, content de lui, se rengorgeant d'en être arrivé là, le u Petit Chose », rejetant en arrière deux mèches de sa chevelure de violoniste tzigane, et assurant son monocle.

Il ajouta.

« — L'écriture, tout ce qu'il y a de plus simple, de plus limpide!... A mon âge, vous verrez, on ne s'amuse plus aux fioritures. C'est bon pour les décadents... ces Aïssas-Ouas de la littérature (M. Daudet rit de son mot qu'il faisait sans doute pour la vingtième fois)... A mon âge, on est pressé; on s'occupe seulement de dire, bien net, ce qu'on a gardé jusqu'alors, le fond de sa pensée... »

C'est ainsi qu'il avouait publiquement, avec une remarquable inconscience. — Lorsque, au bout de sa carrière, M. Alphonse Daudet pouvait travailler à son aise, en toute tranquillité, avec du temps à lui, se recueillir pour une œuvre définitive, alors qu'il n'avait besoin de rien sacrifier au succès, sa vie étant arrangée et célèbre, alors qu'il a voulu dédaigner la forme pour ne voir plus absolument que la pensée (comme

si d'ailleurs on pouvait séparer l'idée de son expression gracieuse ou noble), il a employé deux années de sa vie, deux années précieuses pour un homme qui s'en va,, à écrire un énorme et indigeste pamphlet contre l'Académie! Un grand écrivain, selon notre humble avis, doit être un croyant qui enseigne l'idéal, un confesseur de la réalité, un prêtre de la Vie. — « Pôvre » petit Chose! papillon de novembre aux ailes bleu et or déchiquetées par la bise, pareilles aux feuilles qui tourbillonnent et qu'emporte le vent, plus âpre ! Ça s'appelle : V Immortel. Et le public répond : De prof lin dis.

^.'Académie, c'est une institution, et bien inoffensive, pour des officiers de la littérature, généralement retraités. Il taut que, dans le crâne de M. Alphonse Daudet, une idée fixe se soit engraissée aux dépens de tout le reste de la cervelle, pour avoir consacré plusieurs années à un pamphlet contre cette institution, surtout lorsqu'on guigne la présidence d'une autre Académie, celle des Concourt, qui sera également une coterie, mais plus étroite.

« Doit-on être, ou ne pas être de l'Académie? » Voilà le fond de la pensée de M. Alphonse Daudet. On nous a raconté que, dégringolé de son fauteuil, il se roulait sur les tapis, en hurlant, qu'il disait à son éditeur : « Non. je ne le finirai jamais ce livre ! Je crois

que je deviens gâteux. » Dans les intervalles, je vois le « pôvre » petit Chose — qui fut trop retors pour être sincèrement plaint, s'il n'avait écrit une centaine de belles pages dans un roman : Sapho — assis devant son « petit » bureau, extrayant la substance de « petits cahiers ))^ et, veuf morne de sa verve en allée, écrivant sur son « petit » bureau, d'une « petite » calligraphie, sur de « petits » feuillets; il y entasse les erreurs que pourrait éviter l'attention la plus grossière, les fautes de français, et parachève, le cerveau brouillé avec toute grammaire et toute syntaxe, une œuvre détestable de fond et de forme. — Mais il joue encore de ses « petits » documents, avec l'habitude d'autrefois, comme un « petit » vieillard qui s'amuse et croit, avec des cartes et des dominos, édifier un monument.

Page 1