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Maupassant, reclus dans les Alpes, sur les cimes, pour une pareille aventure. — Le cas du roman, Fort comme la fHort, est certes moins vif. Un peintre célèbre, Olivier Bertin, a pour maîtresse, depuis douze ou quinze ans une femme du meilleur monde, madame de Guilleroy. (11 est entendu, et l'auteur l'explique très bien, que la comtesse a été victime d'une minute d'égarement, d'une surprise de tout pendant une des séances où le peintre travaillait à son portrait, qu'elle en a eu du remords pendant deux ou trois jours, qu'elle a failli ne pas retourner à la tentation du péché; que, si elle a gardé son amant, elle s'est tenue à lui seul et à son mari, et qu'elle n'a pas cessé, par conséquent, d'être la plus honnête des femmes.)
Mme de Guilleroy, quand elle aima Olivier Bertin. avait une fillette ; cette fille a grandi, et elle ressemble à sa mère de foçon surprenante. Olivier Bertin. vieux Parisien, sceptique, habitué des grands clubs, membre de l'Institut, aime cette jeune fille, qui n'est pas la sienne, et qui ressemble à sa jeunesse. Pour ne pas trahir sa vieille amie, il se ûiit écraser par un omnibus et il meurt, à ce que tout le monde croit, victime d'un accident. — C'est très délicat. « Oh ! adorable! charmant!» s'écrient les belles madames.
Oui délicat, adorable, charmant ; peut être d'aucuns pourraient aimer mieux, estimer plus naturel que le
peintre souffrit, qu'il restât fidèle à son amour ancien, qu'il gardât son secret, comme le sonnet d'Arvers, et, pour se distraire de son mal, pour oublier, qu'il voyageât, ou, tout simplement, puisqu'il est artiste, qu'il analysât cette passionnette charmante que beaucoup de Parisiens un peu sur le retour ont pu avoir roccasion de savourer avec la mélancolie remontante et délicieuse du souvenir; et c'aurait été pour Olivier Bertin, qui sait? pour ce membre d'Institut, l'émotion susceptible de renouveler son talent. Je cite: «Ces quelques mots, à la fin d'une phrase, le frappèrent, comme un coup de poing en pleine poitrine: l'Art démodé d'Olivier Bertin... »
Un attrait de ce livre triomphateur : l'amour seu| l'amour séraphique, l'amour voluptueux, tous les amours ne suffisent pas à unir, pendant des années, ces deux êtres. Le peuple dit de quelqu'un qui est très bon «qu'il a le cœur sur la main». Les femmes de Balzac, elles, ont l'argent sur la main; elles n'aiment pas à demi. Maupassant, dans ce livre, ne va pas si loin; mais il donne à la tendresse d'Olivier Bertin pour Mme de Guilleroy d'autres arguments que la beauté de la comtesse. En passant, qu'il me soit permis de copier une bien jolie phrase qui évoque si bien cette femme: «Plus toute jeune, mais encore
belle, pas très grande, un peu forte, mais fraîche avec
cet éclat qui donne à la chair de quarante ans une saveur de maturité, elle avait l'air d'une de ces roses qui s'épanouissent indéfiniment jnsqiià ce que, trop fleuries, elles tombent en îine heure.)) Pour ne pas perdre celui qu'elle aime, cette maîtresse exquise eut «la préoccupation de lui plaire toujours, plus qu'aucune autre... d'une façon discrète et continue... elle le berça d'admiration... afin que partout ailleurs il trouvât l'amitié un peu froide et incomplète... afin que, si d'autres l'aimaient aussi, il finit par s'apercevoir qu'aucune ne le comprenait comme elle... Elle apprit à découvrir tous ses goûts.., elle sut en faire naître de nouveaux, lui créer des gourmandises de toute sorte, matérielles ou sentimentales... Elle s'efforça de séduire ses yeux par des élégances, son odorat par des parfums, son oreille par des compliments et sa bouche par des nourritures, » M. de Maupassant m'excusera d'avoir, par crainte d'être trop long, coupé ainsi cette page de subtile et profonde analyse, et qui nous sort des romans prétendus psychologiques d'aujourd'hui où l'on vit trop d'ambroisie et où la passion, angélique ou bête, avec sa phraséologie éternelle, explique tout.
Dans le livre de M. Georges Rodenbach — IJÂrt en exil, — il y a, entre autres, une scène très poignante. Jean Rembrandt, un vrai poète, lit à sa mère et à sa jeune femme «des poèmes d'impressions, des
choses ciselées et raffinées qu'il considérait, lui, comme les meilleures de son œuvre». La jeune femme résiste à peine à l'ennui et fixe ses yeux sur le feu, la vieille maman s'endort. Et on comprend le cri du malheureux : « Qu'importe l'indifférence de la foule, desautres \ mais les siens, ceux de son âme et de son sang, les avoir là tout près de soi, sans que leurs nerfs soient vibrants, sans que leur cervelle ait des rêves. Oh , douleur, la plus grande douleur qui fait que le poète! s'étant ouvert lesflancs comme le pélican symbolique, — ce n'est pas même à ceux qu'il aime qu'il pourra donner son cœur à manger! » — Olivier Bertin, le peintre dont M. de Maupassant a fait, dans un beau style net et classique, le magnifique portrait en pied, n'a pas lui, souffert cette souffrance. Mme de Guilleroy est une maîtresse, à la manière des femmes de Balzac ; elle est aussi la plus intelligente, la plus douce, la plus caressante, la plus consolatrice, la plus gracieuse, enfin la meilleure des amies, — une sœur de charité continue et admirable qui donne, avec tous les dévouements du camarade le plus sûr et le plus près de votre rêve, tous les baisers.
Aussi bien, on comprend presque qu'il meure, pour ne point la trahir, même dans sa pensée. (Mais alors, — arrêtons-nous — c'est détruire ma seule critique.)