‹ Masséna et sa familleChapitre 29 sur 75 · FRANÇOIS MASSÉNA · texte numérisé non relu

FRANÇOIS MASSÉNA

Commissaire des Guerres à l'armée d'Italie

Le moins que l'on puisse dire de François Masséna, c'est qu'il avait en lui tous les défauts et aucune des qualités de sa famille. Il ne causa aux siens que des ennuis et au cours de sa vie aventureuse et agitée, il ne lui arriva que des évènements fâcheux à la suite desquels ses parents durent intervenir pour le tirer d'embarras.

La physionomie de François Masséna est curieuse et les évènements auxquels il fut mêlé méritent d’être étudiés avec un certain développement.

Né à Nice, le 21 février 1762 (1), François Masséna eut comme parrain François Passeroni, et comme marraine Anne-Baptistine-Rosette Passeroni. Dès qu'il fut en âge d'apprendre un métier, il alla à Toulon comme ses cousins et s'employa dans une fabrique de savon. C'est sans doute à cette époque qu'il fit la connaissance de Ferru, révolutionnaire ardent, membre des clubs Jacobins de Toulon et de Marseille, dit « l'oiseau de proie » (2) et orateur écouté dans les assemblées populaires, que nous retrouverons plus loin.

François Masséna séjourna ensuite à Marseille et se maria avec Félicité Guéna (3); il revint ensuite à

(1) Nice, arch. par. Saint-Martin.

(2) Arch. nation. F. 7, 6868. Rapport au Ministre de la police du 21 mars 1818.

(3) Nice, arch. municip. Regist. des actes d'enrôlement volontaires 25 floréal, an VII, 25 mars 1812), acte d'engagement d'André Masséna, fils de François en date du 8 décembre 1819. Voici le texte de cette - pièce : € Par devant Deorestis, maire, André Masséna, étudiant, fils de François et de la feue dame Félicité Guéna, domiciliée elle en son vivant

Nice (1) et s'employa comme ouvrier savonnier dans létablissement de son père Augustin ; il eut même plus tard une fabrique personnelle (2).

Aucun fait saillant ne marque l'existence de François Masséna jusqu'en 1792. À cette époque, le Comté de Nice est envahi par les troupes françaises.

Dès le lendemain de son entrée à Nice, le général d'Anselme s'’occupa non seulement de réorganiser les autorités civiles (3) dissoutes ou disparues après la fuite de l’armée sarde, mais aussi suivant la pratique ordinaire des généraux de la Révolution pénétrant en pays, conquis, d'organiser une Société populaire.

C'est ainsi que, quelques jours auparavant, le général Montesquiou, commandant en chef l'armée des Alpes, qui opérait en Savoie, avait créé une société du même genre dont il s'occupa activement. Dumouriez en Belgique et Custine à Mayence procédèrent de manière identique.

Ces sociétés populaires, très nombreuses en France, animées d’un esprit jacobin prononcé, jouèrent un certain

à Marseille, et le père à Levens, canton d'Aspremont, né le 21 avril 1:94, à St-Pierre d'Arène, commune du département de Gênes, André Masséna, domicilié à Levens, taille 1 m. 0652, cheveux et sourcils noirs, yeux chàtains, front ordinaire, nez bien fait, bouche petite, menton rond, visage ovale, blanc, avec le consentement du sieur François Masséna, son père, présent et assistant, s'engage dans le 20° régiment de chasseurs à cheval. Bon pour le service par Provano, docteur en médecine, certificat de bonne conduite exigé selon la loi du 19 fructidor, an VI, sur les enrôlements. » — Signent: André Masséna, F. Masséna, Deorestis, maire.

(1) François Masséna et sa femme, Félicité Guéna, sont parrain et marraine, le 9 décembre 1786, d'une fille de Pierre Balbi (Nice, arch. par. Saint-Jacques, regist. des baptêmes).

(2) Arch. nation. F. 7-4864. Doss. 29097, Lettre d'Augustin Masséna au citoyen Ducos, frère du Directeur, datée de Nice le 15 fructid., an VII (1e" septembre 1799).

(3) V. l'étude très complète sur l'œuvre administrative du général d’Anselme. « La réorganisation des autorités civiles de Nice ». par J. Rance-Bourrevy. Imp. du Commerce, Nice 1911,

rôle en Provence, notamment, et ne furent pas étrangères à l'établissement du régime de la Terreur. Portalis, ministre des Cultes, sous l'Empire, les tenait pour des transformations plus démocratiques des anciennes loges maçonniques.

A Nice, la Société populaire (1) filiale de celle de Grasse à laquelle d'Anselme s'était également beaucoup intéressé, fut fondée le 2 octobre 1792, en la présence de Barras. Elle s'appela « La Société des Amis de la Liberté et de l'Egalité » et tint ses assises dans l'église du Couvent Saint-Dominique (2) dont les religieux furent expulsés. La première séance fut présidée par le F.'. Vidal, l'ainé, négociant de Grasse, et le 6 octobre, le bureau définitif fut constitué. Le juge Dabray en ayart refusé la présidence, le sous-lieutenant des canonniers du 3° bataillon des Bouches-du-Rhône, Mathieu Mourgues fut élu.

François Masséna, ainsi que son frère Philippe d'ailleurs, furent des premiers adhérents et leur nom, précédé de l'appellation ordinaire « le frère Masséna » revient souvent sur les registres de la Société. Aucune personnalité niçoise marquante n'en fit partie. « Elle se composait, dit l'historien Rance-Bourrey, d'officiers subalternes sous-officiers, soldats et volontaires nationaux employés des services administratifs et auxiliaires de l'armée, médecins et chirurgiens militaires, employés des hôpitaux militaires, convois vivres et fourrages, fournisseurs de l'armée... quant aux autres membres de la Société, ils se recrutèrent parmi les provençaux venus à Nice à la suite de l’armée, parmi les français précédemment fixés dans cette ville et en particulier parmi les commerçants qui après de mauvaises affaires dans leur pays, avaient passé

(1) V. la Société populaire de Nice, extrait du « Bulletin de la Société des Lettres, Sciences et Arts des Alp.-Marit. 1910, par J, Combet,

(2) Aujourd'hui le Palais de Justice,

le Var pour jouir des avantages du port franc ; parmi les nombreux suisses établis à Nice, parmi les juifs de cette ville et en général parmi les commerçants ; il faut ajouter tous ceux qui voulaient obtenir des fonctions publiques, honorifiques et lucratives tout à la fois ».

Que venait faire dans ce milieu, François Masséna, qui avait trente ans, aucun métier défini et fort peu de scrupules ? On s’en doute en voyant quelques jours plus tard l'ouvrier savonnier transformé en « capitaine des guides » de l’armée, c’est-à-dire quelque chose comme chef des éclaireurs, moitié guides, moitié espions, gens de-sac et de corde, prêts à toutes les besognes et à qui un vague titre militaire assurait une impunité certaine.

Est-ce grâce à la protection de son cousin germain, André Masséna, alors lieutenant-colonel commandant le 2% bataillon des volontaires du Var que François obtint ce poste ? On ne sait ; toujours est-il que sa connaissance de la région de Levens le fit désigner pour éclairer la marche de la brigade du général Barral qui allait s’avancer dans la vallée de la Vésubie. Barral était accompagné par Ferru (1), devenu commissaire des guerres provisoire, chargé de pourvoir à la nourriture et au ravitaillement des troupes. François Masséna se fait adjoindre à Ferru. Tous deux allaient bientôt faire parler d'eux. François Masséna parcourut le département ; il fut même fait prisonnier par les Piémontais et parvint à leur échapper (2).

(1 Réquisition : « Je prie les citoyens Maire et officiers municipaux de la ville de Nice d'ordonner qu'il soit de suite fourni une monture au citoyen Gersant, préposé pour les subsistances militaires. qui doit suivre le général Barral et le commissaire Ferru, dans différents endroits pour affaire de service. A Nice, le 31 octobre 1799, l'an It de la République française. — Signé: Deberse, inspecteur des subsistances de l’armée ». (Nice, arch. municip. vol. « Réquisitions », ans I-H et HD).

(2) Nice, arch. dép. L. SO (ancienne cote), renseignements fournis sur François Masséna.

La marche de la colonne Barral se poursuit par Levens, Duranus, Figaret, Lantosque et Roquebilière, où elle arrive le 22 octobre ; les réquisitions sont faites.

D'un seul coup, dit M. Auguste Musso (1), les soldats enlèvent :

1271etes 0e aros bétail à 127 fr, pièce. . : +. . + 12.192 40 têtes ne NON TS ENONCE 400 AO le de DIS MP TNT Nu, 0, 0 + 27640 DOC DC de VAN PAUL. Mn, 240 8 rubs fromage à 9 fr. 72 Argent pris dans la caisse du receveur municipal. . . 720 AU DC AO ITR Re aie le de 87 Sg”sacs:toile pour mettre le blé à 1.75. . . . . . 140 mt 5 LT ru, 150 Diîners aux officiers et au commissaire. . . . . . 50 Pour vol de linge, poules, etc., par la troupe. . . . 2.000

Toraz de la réquisition. … . . 18.691

Les habitants exaspérés quittent le village et unis aux fuyards de Levens, Figaret, Lantosque, gagnent les hauteurs de Belvédère, menaçant de couper la colonne. Barral se replie :

« Masséna.— dit Tisserand (2). — accompagné du commisaire des guerres, Ferru, et du sous-commissaire Baudoin, de la Roquette sur Var, n'épargne à ses concitoyens ni les réquisitions de vivres ni les sommations républicaines. Levens, le berceau de famille, fut l’un des premiers pays saccagés par

(1) « Les barbets à Roquebillière », par Auguste Musso: Imp. administ. Nice 1897.

(2) Tisserand. « Histoire de la Révolution française dans les Alp.- Marit.» Nice 1878. L'auteur confond, comme on l’a fait souvent, François Masséna dont il est question ici, avec son cousin germain, André Masséna, qui commandait à cette époque le 2° bataillon des volontaires du département du Var.

les volontaires; il fit prêter serment à Lantosque, à la Bollène, à Roquebillière le vingt octobre et envoya l'ordre à Belvédère d'apporter à Lantosque la contribution de guerre, sans quoiilirait les visiter. Comme on ne l’écouta pas assez vite il monta avec trois-cent-sept volontaires, le lundi vingt deux octobre, emprisonna le maire Laurenti (Paul), son frère Barthélémy et les autres conseillers qui tombèrent sous sa main et pendant qu'on les gardait à vue, il livra le village à discrétion. Vous eussiez vu ces terribles pillards jeter au vent les archives de la Mairie, entrer dans les maisons des principaux habitants et y prendre tout ce qu'ils trouvaient à leur convenance. Le château Rainaldi fut surtout saccagé; meubles et effets roulèrent par les fenêtres sur la place. Une femme indigne, pour .se faire bien voir des envahisseurs, dénonça une cachette où beaucoup de particuliers avaient déposé leur argenterie et des objets précieux. Tout cela devint leur proie. Ils parcoururent ainsi la campagne, emportant les troupeaux, la principale richesse du pays. Masséna allait pousser jusqu'à St-Martin-Lantosque, quand il apprit que Castelberg et ses six mille Autrichiens descendaient le col des Fenêtres. Il battit en retraite, laissant un noim à jamais exécré dans toute la vallée de Lantosque et surtout de Belvédère.

Ces premiers excès en inspirant Ja crainte aux montagnards, nous rendirent haîssables. (Oderunt quem metuunt. < Ils contribuèrent à ceite résistance opiniâtre qui demanda plus de deux ans de combats à outrance et qui ne fut pas une des moindres causes des horreurs commises contre nous par les Barbets ou brigands ».

C'est à cette époque qu'un poste français fut massacré à Levens par les paysans révoltés.

S'il est vrai que Tisserand fait des agissements de François Masséna et de Ferru dans cette région, un tableau un peu sombre, il n'en paraît pas moins certain que c'est à ces réquisitions et à ces procédés peut-être un peu vexatoires, que l'on doit la naissance de la révolte

des paysans, mouvement connu sous le nom de « barbétisme ».

En l'an VIII, Berthaud, commissaire du Directoire exécutif près la municipalité de Nice, s'exprime ainsi relativement à François Masséna :

4 Liberté-Egalité Nice, le 21 Vendémiaire an VIII.

Le Commissaire du Directoire exécutif près l'Administration municipale du Canton de Nice, au Commissaire Directoire exécutif près l'Administration Centrale.

Citoyen Commissaire,

Je réponds à votre lettre du 19 fructidor dernier pour vous donner les renseignements que vous me demandez sur le nommé François Masséna. Cet individu est natif de Nice, fabricant de savon dans l’ancien régime. Lors de l'entrée des Français, il fut envoyé par le général d’Anselme pour servir de guide au général Barale et au commissaire des guerres Ferrus dans les communes des montagnes de ce département qu'ils parcoururent dans tous les sens sans aucune résistance, étant au contraire très bien reçus partout; mais la conduite qu'ils tinrent à Utelle, Lantosque, Bollène, Belvédère, Rocabilliera et Saint-Martin où ils pillèrent, volèrent, violèrent, et commirent enfin toutes les horreurs imaginables, fut cause que les habitants de ces communes et autres environnantes prirent les armes pour déffendre leus femmes et leur propriété, les en chassèrent et les poursuivirent jusqu'à Utelle. Depuis cette époque, s’est formée l’armée des Barbets qui ont tant inquiété les troupes françaises par leurs brigandages.

Le Conseil Général de la commune de Nice instruit de ces horreurs, invita le général Anselme à retirer à François Masséna sa confiance qu'il n'aurait jamais dû lui donner, mais bien loin de là, il le nomma capitaine des guides. Un mois environ après sa nomination la quantité de dénonciations qui venaient des communes ci-dessus désignées, l'horreur générale

que lesdits Masséna et Ferru inspiraient, força d'Anselme de donner les ordres nécessaires pour les faire arrêter (1)...

Ces affaires de réquisition qui firent grand bruit, eurent leurs échos à la tribune de la Convention. De nombreuses plaintes avaient été déjà adressées contre les agissements du général d'Anselme ; Blanqui et Veillon, députés de Nice, obtinrent l'envoi dans le Comté, d’une commission extraordinaire qui fut composée des représentants Goupilleau, Collot-d'Herbois et La Source (2).

Ceux-ci arrivèrent à Nice, le 28 novembre 1792 et commencèrent leur enquête. Deux mois et demi plus tard, le 14 février 1793, Collot-d'Herbois, « au nom des commissaires envoyés à l’armée du Var et dans le pays de Nice » rendit compte de sa mission à la Convention dans les termes suivantes, en ce qui concerne notamment l'affaire Ferru-Masséna (3).

«€... De bien plus déplorables excès encore furent bientôt commis sur ce malheureux territoire (comté de Nice) et particulièrement dans la montagne. Là, sous les veux du général Barral, et d'après les ordres donnés par le général d'Anselme, des hommes féroces ont violé tous les droits de l'hospitalité, de

la pudeur et de l'humanité; là, des familles entières de la-.

boureurs se virent enlever les seuls et chétifs bestiaux qui les nourrissaient et ce fut sans aucun fruit pour l’armée, car on en a laissé périr la plus grande partie. Là Ferrus, commissaire des guerres, aidé de Masséna, capitaine des guides, investissaient les villages, fouillaient les maisons et chargeaient les mulets à leur suite de tout ce qu'ils pouvaient emporter; malheur à l’homme laborieux où économe auquel ils soupçonnaient une

(1) Nice, arch. dép. L. 163.

(2) Arch. parlementaires. T. 53. Séances de la Convention des 14 et 18 novembre 1792,

(3) Arch. parlementaires, 1° série T. 58, p. 538 et suivantes. (Convention nationale, séance du 14 février 1793),

somme d'argent. Le sabre sur la gorge, ils lui faisaient avouer où reposait le fruit de ses épargnes et de ses travaux; ils larrachaient avec violence et se glorifiaient de ses honteuses captüures. Les généraux avaient, au nom de la discipline, forcé des gardes nationales à protéger ces barbares exécutions.

.. Dès que les commissaires ont eu la certitude de ces faits, ils ont mis le capitaine Masséna en état d'arrestation. Ferrus - dénoncé depuis longtemps au général, n'avait pas à être destitué; il s’éloignait seulement de temps à autre avec des passeports de l'État-major qui l’a fait évader sous nos yeux au moment où nous avions donné ordre de l'arrêter. Le payeur de l’armée à fait une étrange déclaration; c'est que Ferrus n'avait jamais été breveté, ni employé sur les états de l’armée, cependant il est prouvé, comme vous venez de l'entendre, qu'il a reçu des ordres directs du général pour diriger des opérations importantes. »..…....

— Goupilleau : « Mon collègue a oublié de vous dire que le citoyen Férus faisant les fonctions de commissaire des guerres de cette armée, nous a mis dans la nécessité de le faire poursuivre. Il a échappé; nous demandons que le Conseil exécutif soit tenu de faire mettre en état d’arrestation ledit Férus ». —

La Convention se rangea à cet avis et un décret d’'arrestation fut lancé contre Ferru. Le général d’Anselme, rappelé, avait été arrêté à Apt et conduit à Paris (1). Les deux affaires étant connexes allaient être instruites en même temps

En réalité, Ferru ne s'était pas sauvé ; il s'était simplement rendu à Marseille et dès qu'il connut la mesure

(1) Dans son deuxième mémoire justificatif, en réponse aux griefs articulés contre lui par le rapport ci-dessus, le général d'Anselme répond : « Pourquoi ne pas me dire que j'ai fait arrêter le capitaine Masséna d'après la réquisition des commissaires ? Si j'avais favorisé le coupable, j'aurais bien pu, en faisant exécuter l’ordre, lui donner les moyens de le prévenir, mais le secret et la diligence que j'ai employés prouvent que j'étais loin de le protéger ». (Arch. de la Guerre. Correspondance de l’armée des Alpes et l'Italie, 14 avril 1793).

prise contre lui, se constitua spontanément prisonnier, fut amené à Paris, et incarcéré. Six mois plus tard, comme nous le verrons plus loin, le général d’Anselme et Ferru furent relaxés sans être inquiétés.

Quant à François Masséna (1), son cas fut plus net encore. Il avait été le héros d'un incident à Lantosque et

le général d'Anselme lui-même, sur l'invitation des commissaires enquêteurs Goupilleau, Collot-d'Herbois et La Source, l'avaient fait arrêter par les gendarmes le 4 décem-

bre 1792 et conduire à la prison de Nice, où il arriva « garotté avec une corde » (2) et fut écroué par le gardien Joseph Masson. :

Cette arrestation fit grand bruit à Nice et dans Île département et les échos en arrivèrent même jusqu'à l'Intendant Chistiani, parti de Nice avec l'armée sarde et

(1) François Masséna ne fut peut-être pas le seul qui se signala à cette époque par des agissements répréhensibles. On trouve dans les pièces justificatives "publiées à la suite du deuxième mémoire du général d’Anselme en date du 14 avril 1793, le document suivant:

Extrait d'une lettre écrite au maréchal de camp Dumerbion, commandant à Levens : € De Nice le 30 novembre, l'an 1°’ de la République française, j'ai appris d’un homme digne de foi (par un chef de corps qui était à. Levens) que le citoyen G.….. avait commis des exactions à Levens, à tel point qu'il avait menacé son hôte de le faire mettre en prison s'il ne lui donnait une somme d'argent. Vous voudrez bien faire vérifier le fait et le faire attester, afin que je puisse lui infliger une punition exemplaire. Je ne doute pas que si vous en eussiez eu déjà connaissance vous l’eussiez puni vous-même et m'en eussiez rendu compte. Vous voudrez bien en user de même dans tous les évènements de ce genre ; ce ne sera que par la surveillance et la fermeté que nous mettrons, que nous pourrons parvenir à extirper toutes ces concussions. Le général de l'armée du Var. Signé: Danselme ». (Arch. historiques de la Guerre. Correspondance de l’armée du Var et de l'Italie ; 2° mémoire justificatif d’Anselme). À

(2) Déposition de Joseph Masson, ex-gardien des prisons de Nice,

devant le juge de paix du 1°’ arrondissement de Nice en date du 11 thermidor, an VII (arch, nation. F. 7. ASG4. Doss. n° 28097).

réfugié à Tende, lequel à la date du 20 décembre 1792 (1) en informe le comte Graneri, Ministre de l'Intérieur du royaume sarde, en ces termes :

« Il a été conduit en prison un colonel et un capitaine. Celui-ci serait, dit-on, un certain Masséna, de Nice. Ils doivent être pendus au plus tôt, diton, publiquement à Nice ». | ,

De sa prison, François Masséna commença après deux semaines de réflexion par écrire au général Barral, son chef, la lettre suivante :

De Nice, dans ma prison, ce 18 décembre 1792, l'an 1° de là République.

Mon Général,

Si javais écouté votre conseil, je ne serais pas ici, que vous devinâtes en me disant que Danselme me perdrait; hélas, général, j'ai fait mon devoir, je vous ai aimé, estimé; voilà le seul crime que cet impitoyable ennemi peut me reprocher; eh bien mon général, je me flatte d’avoir part dans vos amitiés, je n’en demande pas davantage ; vous savez mieux que personne, que je ne mérite pas ce traitement; depuis quinze jours, je suis détenu dans une étroite prison. La dernière fois que j'ai eu l'honneur de vous quitter en sortant de chez vous, je trouvais l’ordre de me rendre à Levenzo, j'obéis sans pouvoir plus vous marquer combien j'étais pénétré de toutes les bontés que vous aviez bien voulu avoir pour moi, je vous prie de me conserver votre protection. Les bestiaux de Lantosque font mon crime hélasy vous le savez; si vous le jugez à propos, parlez du tort qu'on fait à mon zèle pour le bien de la patrie.

J'ai l'honneur d'être, mon général, votre très humble serviteur.

Le capitaine des guides : MASsÉxA (2).

(1) Nice, arch. dép. C. 54. Intendance générale de Nice. Correspondance (1792-93).

(2) « Notice biographique sur Masséna », par J.-B. Toselli, p. ?1 Nice 1869, imp. V. Eugène Gauthier.

Cette lettre n'ayant pas donné de résultat, il décide de s'adresser plus haut.

Aux citoyens législateurs de la Convention nationale.

Citoyens législateurs,

Le 4 décembre présent mois, j'ai été arrêté par la gens d’ar merie nationale, jetté dans un cachot, gardé à vue par une sentinelle qui a été continuellement à ma porte sans avoir pu découvrir comment ni pourquoi j'ai été arrêté et détenu; je m'attendais tous les jours à voir éclore contre moi quelque accusation; je m'attendais à voir faire quelque poursuite; d'après les lois je croyais que toute détention arbitraire était anéantie, que tout détenu devait être interrogé dans les vingtquatre heures, je pensais que dès qu’un homme était arrêté, son procès devait lui être fait, ou que sa liberté devait lui être rendue, mais rien n’a été fait, je gémis dans ma prison depuis vingt-trois jours et je ne connais ni dénonciateur ni accusateur, le concierge qui a voulu m'écouter m'a dit que le registre de la geôle porte que je suis détenu de l'ordre du général d’Anselme.

Citoyens législateurs, ma conscience ne me reproche rien, aussi j'ose avec confiance porter mes réclamations au sénat de La République pour demander ou mon procès ou ma liberté (1).

Ses amis pourtant ne l'abandonnaient pas complètement et on essaya, mais vainement, à la Convention nationale des colons marseillais (2) de le faire mettre en liberté.

L'accusateur publie, dit Berthaud (3) instruisit le procès, la convention nationale des Colons marseillais fut invitée dans un

(1) « Notice sur Masséna », par J.-B, Toselli.

(2) Le 4 janvier 1793, des délégués de toutes les communes se réunirent à Nice et se constituèrent en € Convention nationale des Colons Marseillais », nom qu'ils prirent pour rappeler que Nice fut autrefois une colonie marseillaise ; le Directoire des Colons Marseillais, prit, à partir du 2 mars 1793, le nom de Directoire des Alpes-Maritimes,

(3) Nice, arch, dép. L. 163. Éettre de Berthaud.

jour d'enthousiasme de faire grâce au détenu Masséna, mais cette assemblée indignée d'une pareille motion, menaça l'opinant de l’abbaye (1) comme ayant voulu déhonorer la Convention en lui proposant de sauver un grand coupable et elle ordonna à l’accusateur public de poursuivre les prévenus sans relâche. (Ce fait doit être consigné dans les procès-verbaux de ladite Convention déposée aux Archives de cette Administration centrale). ...., (2).

Mais pendant ce temps-là, sa famille s'occupait de lui de la manière la plus pratique et la plus efficace en préparant son évasion.

Il convient de noter ici que Honoré Vincent Galli, avocat, qui avait épousé quelques mois auparavant, le 14 juillet 1792, Marie-Lucrèce Masséna, sœur de François, venait d'être nommé président du Tribunal civil et criminel de Nice ; il est fort probable qu'il n'abandonna pas son beaufrère à son triste sort (3).

Quoi qu'il en soit, François Masséna, « retenu dans les prisons du palais pendant plusieurs mois sans avoir Jamais été interrogé et sans même qu'on sût la cause de son arrestation, ni non plus présumant par ordre de

(1) L'Abbaye, prison d'Etat à Paris, célèbre pour avoir abrité sous la Révolution, Brissot, Mue Roland et Charlotte Corday.

(2) Aucune pièce relative à cet incident ne figure aux arch. dép. des Alpes-Maritimes.

(3) Les administrateurs du département des Alpes-Maritimes, dans un rapport concernant H. Vincent Galli, en réponse à une demande de renseignements de P.-N Beauvais, du ?8 juin 1793, s'expriment ainsi :

« Les administrateurs soussignés rappellent que c’est sous la présidence dudit pétitionnaire (H.-V. Galli) que le nommé Masséna, capitaine des guides, mis en état d'arrestation par les citoyens représentants Goubpilleau, La Source, Collot-d'Herbois, pour raison de commissions et dilapidations dans nos montagnes, beau-frère dudit pétitionnaire, s'étant évadé de la maison d'arrêt sans aucune effraction quelconque, évasion qui a rompu une des chaînes relativement aux dilapidations commises sous le général d'Anselme..…. ». Arch. nat. fonds de la Police F. 7. 4862, dossier H.-V, Gall, n° 27016,

qui, quoi qu'on supposât pour lors que c'était par ordre du représentant Collot-d'Herbois, de facon que ledit François Masséna, se voyant oublié sans savoir plus à qui s'adresser, ayant un jour trouvé la porte de sa prison ouverte, il en profita pour se sauver et s'enfuir » (1).

En effet, subitement le 21 janvier 1793, François Masséna disparaît.

Nice, le 21 Janvier 1793. Circulaire au général, Au Pouvoir Exécutif, à la Convention nationale, à la Municipalité, etc...

Le geôlier des prisons vient de nous annoncer dans l'instant l'évasion du citoyen Masséna, nous croyons de notre devoir de vous en prévenir pour que vous preniez les dispositions que vous jugerez à propos.

Les administrateurs composant le Directoire des Colons marseillais. (2)

Une enquête rapide fut faite et le nouveau concierge de Ia prison (3) fut immédiatement soupçonné d'avoir facilité cette évasion, qui s'était produite sans effraction d'aucune sorte.

21 janvier. — La municipalité de Nice au citoven Saint- Martin, chef de l'État-major de l’armée d'Italie.

L'administration ayant fait aviser que le citoyen Masséna, militaire détenu dans les prisons de cette ville, d'ordre du: général d'Anselme, s'était évadé, nous y avons de suite envoyé un juge de paix, assisté d'un officier municipal, qui ont certifié, à leur retour, la susdite évasion qu'ils ont fait constater par un procès-verbal.

(1) Arch. nation. F. 7. ASGL Doss. 28097, déposition d'Augustin Masséna père, devant le Juge de Paix des premier, deuxième et troisième canton de Nice, ? messidor, an I.

(2) Nice, arch. dép. L. 5. Correspondance des colons marseillais f à,

(>) Joseph Masson avait été remplacé par Cavart, comme concierge de la prison,

Ce juge de paix continura le procès-verbal contre le geôlier que l'administration a fait mettre en état d’arrestation.

Nous nous empressons, citoyen général, de vous informer de cet évènement afin que vous puissiez prendre les dispositions qui vous paraitrons convenables.

Le juge de paix qui a procédé à ce procès-verbal est le citoyen Rossetti.

Le Maire et officiers municipaux (1).

Cavart remplaça François Masséna dans sa prison (2).

Le 22 janvier. — Les administrateurs composant le Directoire des Colons marseillais au Maréchal du Camp (Général Brunet) commandant provisoirement l’armée d'Italie :

Citoyen Général,

Nous vous envoyons ci-joint le signalement du citoyen Masséna tel que nous nous le sommes procuré; les informations

(1) Toselli. Notice biographique sur Masséna, p. 23.

(2) Ces évasions n'étaient pas choses rares à cette époque. « Le 10 prairial an IE (29 mai 1795), l'administration du district de Nice est saisie de nombreuses plaintes à ce sujet (les prisons). Les concierges laissent les femmes coucher avec leurs maris. Une d'elles ayant ainsi passé la nuit n’est sortie du sein de la volupté que percée de coups de - couteau et meurtrie en plusieurs endroits de son corps ». Le concierge a, dit-on, une conduite scandaleuse et il laisse les cachots dépourvus de paille.

Pour que les prisonniers ne puissent pas s'évader, on accorda au concierge Berrier les trois paires de « nonottes avec cadenas », la douzaine de clavettes et les six grandes traverses qu'il réclamait et dont il usa surtout pour les barbets.

Les précautions que l’on prit n'empêéchèrent pas la surveillance d'être très lâche mi les gardiens de se laisser corrompre.

Le 25 mai 1794 (6 prairial, an Il) le geôlier chef fut destitué pour avoir laissé sortir les prisonniers « pour aller à leurs affaires ». En l'an VI (14 octobre 1797), les concierges de la maison criminelle laissèrent évader André Daniel, prévenu de barbétisme. Le 2? frimaire, an V (12 décembre 1796), le concierge en second, Cadamartori,, permet aux prisonniers « d'aller souper dans leurs maisons ». (La Révolution à Nice, par J.Combet, Paris, Ernest Leroux 1912, p. 126-127).

que nous avons prises nous ont fait connaître que c'était par la faute, ou peut-être la complicité du concierge Cavart que ce prisonnier s'est évadé. Sur les notices que nous en avons données au Pouvoir Exécutif, il s’est fait arrêter et conduire aux prisons, ce concierge, et a ensuite dénoncé au juge de paix de sa section, nous n’oublierons rien pour découvrir, s'il en est, les complices et les causes de ce délit.

Nous n'avons point appris par les perquisitions qu'on a faites depuis leurs ayant produit quelque renseignement sur Masséna, nous vous en ferons part s’il nous en arrive quelqu'un. (1)

Les recherches n'aboutirent pas.

L'enquête qui fut faite à cette occasion, si elle n'apporta pas la preuve formelle, laissa tout au moins supposer, nous l'avons dit plus haut, que Honoré Vincent Gall, président du Tribunal civil de Nice et beau-frère de Masséna, n'était pas étranger à cette évasion.

Ces soupçons et la part qu'il prit dans la protestation du Conseil Municipal de Luceram, son pays natal, lors de la réunion à la France, l'obligèrent à son tour à fuir à Gênes.

Ilest à remarquer aussi que la sœur du fugitif, M" Louis Gaudo et également son mari, s'enfuirent à la même époque. Pourquoi toutes ces émigrations des enfants d'Augustin Masséna ? L'organisation de l'évasion de François Masséna et la part que ces personnages purent y avoir prise en est peut-être la raison. -

Aussitôt rendu à la liberté, François Masséna s'était réfugié dans la campagne, aux environs de Nice, où il NÉCULLCAChEN TA « jusqu'au mois de mai suivant (1793), mais comme en ce temps-là la terreur avait frappé tous les esprit, doutant d'être découvert, partit ensuite de cette commune et il se réfugia à Gênes » (2).

(DINiCe arche dEpi le 5, F07, 2 (2) Arch. nation. F.

séna père,

ï, 4864 Doss, 28097, déposition d'Augustin Mas-

ET SA FAMILLÉ 1132

Sa femme essaya d'obtenir du Directoire des Alpes- Maritimes un passeport pour se rendre à Gênes, mais le Directoire renvoya sa pétition à l'Administration municipale pour que celle-ci lui fournisse « tous les renseignements qui sont à sa connaissance sur les motifs de la pétition de la citoyenne Masséna » (1).

Il est peu probable que le passeport ait été accordé et M°° François Masséna n'eut d’autres ressources que de s'enfuir pour rejoindre son mari.

Arrivés à Gênes en mai 1793, un peu avant leur beaufrère Gaudo, les fugitifs furent bientôt rejoints par Honoré Vincent Galli, également émigré. De Gênes, François Masséna alla à Livourne, d'où il fut expulsé à cause de ses opinions politiques subseïsives. Il revint alors à Gênes et gagna sa vie en s'employant dans une fabrique de savon dont il devint bientôt le gérant. C'est en exil, à Saint-Pierre d'Aréna, que sa femme accoucha d'un fils, le 21 août 1794.

François Masséna fut inscrit le 29 juin 1793 sur la liste des émigrés du département des Alpes-Maritimes et son père Augustin vit ses biens saisis et placés sous séquestre.

Deux ans plus tard, des mesures ayant été prises pour permettre le retour dans leur pays de certaines catégories d'émigrés. Augustin Masséna se préoccupa de faire les démarches nécessaires pour obtenir la rentrée de son fils, d’après les dispositions des lois des 22 nivôse, 22 et 24 germinal, 23 et 24 prairial, an III. Il alla le voir à Gênes pour s'entendre avec lui, après avoir obtenu de la municipalité « un passeport pour aller acheter des matières premières nécessaires à sa fabrique » et au retour, il se présenta devant le juge de paix, Antoine Gauthier, à Nice, pour faire dresser un procès-verbal (2) relatant les

(1) Nice, arch. dép. L. 339. Regist. F° 2. (2) Arch. nation. F 7, 4864. Doss, 28097,

circonstances de l'arrestation et de la fuite de son fils François. Ses dires furent confirmés par quatre témoins ; les sieurs François Trabaud, agé de cinquante-cinq ans, Laurent Faraud, soixante-dix ans, perruquier, Jacques Vendenbourg, tous de Nice, et Mauran, quarante-cinq ans, né à Villefranche et habitant Nice où il exerçait la profession de perruquier.

Augustin Masséna s'adressa ensuite au représentant du peuple Beffroy, délégué par la Convention Nationale près l'armée d'Italie pour obtenir de lui l'arrêté nécessaire.

Le 18 messidor an Ii, François Masséna fut autorisé à rentrer (1) mais il ne sembla pas avoir été très pressé de revenir dans sa patrie. En effet, un mois plus tard, le 3 fructidor an III (20 août 1795), Augustin s'étant adressé au Directoire de Nice pour obtenir la radiation définitive du nom de son fils de la liste des émigrés, cette assemblée déclare qu'il n'y avait pas lieu de statuer sur cette demande tant que l'intéressé ne serait pas rentré sur le territoire de la République (2). .

(1) Voici ce document :

&« Liberté, Humanité, Justice, Bienfaisance, Egalité.

Nice, le 18 messidor, an III de la République Une et Indivisible.

Au nom du peuple français, les représentants du peuple délégués par la Convention Nationale près l'armée d'Italie, vu la pétition du citoyen Augustin Masséna, de cette commune, ayant pour objet d'obtenir la rentrée sur le territoire français de François Masséna, son fils, ci-devant capitaine des guides, qui n’a quitté la France que pour échapper aux poursuites qui avaient été faites contre lui d'après les ordres du représentant du peuple Collot-d'Herbois, vu l'acte passé et rédigé par le citoyen Gauthier, juge de paix de cette commune, le 7 de ce mois, qui constate l'existence du mandat d'arrêt ; arrêtent que conformément aux dispositions de l’article 4 de la loi du 22? prairial, le citoyen François Masséna est autorisé à rentrer en France et dans sa commune sans qu'il puisse être inquiété et à jouir des droits de citoyen français, dans lesquels les autorités constituées le maintiendront.

Signé : Berrroy. »

(2) Nice, arch, dép. L. 341, Fo 54,

Six mois se passèrent. Le 28 janvier 1796, François Masséna toujours à Gênes écrit la lettre suivante :

Gênes, le 8 pluviôse an IV.

Représentants,

Après la malheureuse expédition de Lantousca, ordonnée par le ci-devant général de l'armée d'Italie, d'Anselme, dont vous êtes plainement instruits, il n'y a sortes de maux dont je n’aye souffert. Obligé d'abandonner Nice pour me soustraire à la rage d'un ennemi puissant, je me retirai à Gênes et de là à Livourne, alors pays neutre avec notre République. Au moment de la guerre avec la Toscane, je ne tardai guère à me voir chassé le premier de cet état pour le crime pour moi le plus cher d’être un zêlé patriote républicain. Depuis lors, je me suis toujourstenu à Gênes, travaillant de mes bras pour subsister. De tous ces malheurs, le plus terrible pour moi fut celui de me voir porter sur la liste des émigrés, moi qui perdrait mille vies pour défendre le parti de la liberté.

Finalement il a plu maintenant aux braves patriotes niçois de me permettre de rentrer en France par un arrêté pris par le département. Après cette faveur, j'ai recours à vos représentants pour que vous daignez faire rayer mon nom de cette pour moi fatale liste. Je ne vous dirai rien du zêle, avec lequel, soit à Livourne qu’à Gênes, j'ai défendu notre chère Liberté, mais bien que je vous prie d’agréer encore mes purs sentiments pour m'être utile au tant que je le pourrai à la cause publique j'ose espérer que vous viendrez à mon secours en me donnant une place quelconque pour subsister moi et ma famille.

J'espère cette grâce de vous, Représentants.

Salut et Fraternité :

François MASsSÉNA.

Le citoyen Deluy (mon intime ami) vous présentera ou vous fera parvenir par la poste, des états de fournitures qui me paraissent avantageux pour la République. Comme cela me regarde particulièrement, je vous prie de donner tous vos soins dans ces entreprises si toutefois vous les croyez utiles à la nation et

vous m'obligeriez infiniment,

On voit par la lecture de ce singulier post-scriptum que François Masséna ne négligeait pas ses intérêts ; même dans l'adversité le vieil homme réapparaissait en lui et il ne semblait nullement torturé par le désir de revoir la France.

Il finit pourtant par rentrer et revint à Nice en vendémiaire, an IV, sur un: bâteau « avec un chargement de blé destiné à l’armée d'Italie ». Il ne séjourna pas longtemps dans son pays (1) et quinze jours après son arrivée, il réjoignit son cousin le général Masséna à l'avant-garde de l’armée pour occuper « une place de service qu'il n'abandonna qu'après la loi du 18 fructidor, an V » laquelle refusait les emplois officiels à tous les émigrés qui n'avaient pas obtenu leur radiation définiiive,

(1) François Masséna était resté assez longtemps à Nice pour vendre ou emporter tout ce qu'il possédait, ainsi qu'en témoigne le procès-verbal suivant :

« Ce jourd'hui vingt-six pluviôse, an six de la République française Une et Indivisible, à neuf heures du matin, nous, Pierre Maximin, Caissob et Charles Spigno, commissaires nommés par cette administration municipale de Nice à l'effet d’apposer les scellés sur tous les biens provenant des émigrés, nous sommes transférés, assisté du citoyen Ignace Rousset, administrateur municipal dans la maison d'habitation de François Masséna, rayé provisoirement de la liste des émigrés, sise en cette commune, rue de la Convention, Isle n° 6, occupée par le citoyen Jean-François Jouan lequel, après lui avoir notifié l'objet de notre mission, avons requis, sous les peines portées par la loi de nous déclarer les effets, meubles et immeubles appartenant audit François Masséna, il nous a déclaré que celui-ci avant son départ, avait vendu ou emporté avec lui tous les effets, meubles à lui appartenant, et qu'il n'avait absolument rien laissé dans ladite maison et quant aux immeubles, il nous a déclaré ne pas avoir connaissance qu'il en possêdât aucun, ce qui nous a été confirmé par les divers renseignements que nous pris d'ailleurs. De tout quoi nous avons dressé le présent procès-verbal qu'après lecture faite, avons signé:

Jean-François Gioan, l'aîné ; Spigno, Commissaire ; Caissob, Commissaire ; Rousset ». (Nice. arch. municip. vol. € Emigrés », an VI.)

— [avait également confié divers objets lui appartenant à Mlle Roques. Ceux-ci furent volés ou perdus en octobre 1792, et une réclamation à leur sujet figure aux archives dép. de Nice, (Série Q. 11 ancienne cote).

Il était pourtant nécessaire que François Masséna fut rayé définitivement de la liste des émigrés, ce dont l'intéressé paraissait ne se préoccuper nullement. La famille fit alors intervenir le général Masséna. Celui-ci écrivit de >adoue, le 4 octobre 1797, la lettre suivante adressée au Ministre de la Police générale à Paris.

Liberté - Égalité Armée d'Italie 1e Division

Au quartier Général de Padoue le 13 vendémiaire de la 6° année de la République française Une et Indivisible.

André Masséna, Général de Division, commandant la 1° Division active, au Ministre de la Police générale.

Citoven Ministre,

J'ai un cousin près de moi qu'il m'a suivi constamment dans toutes mes opérations militaires depuis le commencement de la guerre en Italie et il porte mon même nom. Ce cousin fut obligé de s'expatrier dans le commencement de la Révolution de Nice, ayant été chargé par le général d'Anselme, alors commandant l'armée d'Italie, d'une expédition révolutionnaire ses ennemis ou plutôt ceux de la liberté lui firent un crime de son trop de zèle en mettant en réquisition indistinctement pour l’armée les bestiaux de trois à quatre communes. Le général d’Anselme saisit avec empressement cette occasion pour donner au pays nouvellement révolutionné une preuve de sa bienveillance, mais ce n'était que pour couvrir l’infâme conduite qu'il avait tenue en entrant à Nice, de manière qu'il y eut ordre d'arrêter mon cousin et qui pour s’y soustraire fut obligé de quitter ses foyers et d’abandonnner sa famille. Le département des Alpes-Maritimes le porta sur la listes des émigrés, qu'il raya ensuite provisoirement.

Mon cousin a toujours cru que ce que le département avait fait pour lui suffirait et n’a point cherché à se faire rayer définitivement de la liste des émigrés par le ministre de la police générale, ce que j'aurais sans doute obtenu si je l'avais vu pendant mon séjour à Paris.

J'ai l'honneur de vous mettre ce court exposé sous les yeux, citoyen Ministre, en vous priant de vouloir bien accorder à mon cousin la radiation définitive, en vous assurant que Je n’oublierai jamais ce bienfait.

Le représentant Dabray, mon concitoyen, vous remettra Îles pièces nécessaires.

Je vous salue fraternellement.

Il est curieux de constater à la lecture de ce document combien André Masséna prend fait et cause pour son cousin qu'il soutient de tout son crédit; pour lui, François Masséna est blanc comme neige et toute cette “histoire n'est qu'une machination ourdie par d'Anselme avec lequel il avait été d'ailleurs assez mal à l'époque où il n'était que lieutenant-colonel au 2 bataillon du Var, lui reprochant ses manières hautaines et distantes. Remarquons également que le général Masséna entretenait avec Dabray des rapports excellents. Il n'en sera pas toujours ainsi dans l'avenir (1). Au reçu de la lettre qu'on vient de lire, le Ministre de la Police générale prescrivit une enquête sur l'affaire François Masséna et demanda des renseignements à Nice.

Mais le général Masséna, avec sa ténacité coutumière ne borna pas là son intervention. Quatre mois plus tard, étant à Paris, il écrivit de nouveau, à Barras cette fois, pour François Masséna et son beau-frère Michel Uberti, qui se trouvait dans une situation identique.

Paris le 14 pluviose an VI.

Le général Masséna a l'honneur de rappeler au citoyen Directeur Barras sa promesse de vouloir bien s'intéresser pour son cousin François Masséna et Huberti, son beau-frère tous deux

(1) Voir le chapitre de Me Honoré-Vincent Galli.

portés sur la listé des émigrés. Le rapport devant être fait par le Ministre de la police Gottin (?) au Directoire.

François Masséna fut mis en état d'arrestation dans le temps du général d’Anselme pour le même fait que Ferrus, ne pouvant être jugé, s'évadat de prison, et vint me trouver à l’armée où il a toujours était employé depuis. Il a été rayé provisoirement par le département des Alpes-Maritimes.

Huberti parti à l'entrée des français, n’a jamais porté les armes contre la République est rentré par le bénéfice de la loi des . . . qui permettait aux niçois de se rapatrier. Le département des Alpes-Maritimes lui a permis de rester à Nice après le 18 fructidor comme artisan.

Le général Masséna ose tout attendre des bontés du citoyen directeur Barras, et l’assure d'avance de la plus vive reconnaissance.

Barras inscrivit sur cette lettre la mention :

« Renvoyé au Ministre de la Police Générale pour être fait un prompt rapport. Paul Barras ».

L'enquête se poursuivit à Nice. Le 29 juillet 1799, Philippe Masséna amenait devant le juge de paix François Magallon, le gardien des prisons de Nice qui avait écroué François Masséna. Celui-ci, Joseph Masson, déclara : « avoir écroué le prisonnier sur son livre, en expliquant que c'était par ordre qu'on me présenta dudit général d'Anselme comme il doit résulter par mon dit livre, qu'en quittant ma place je consignai et remis au citoyen Gavart qui me remplaça dans la conciergerie des dites prisons ». On rechercha ce livre mais il ne fut pas retrouvé. Philippe Masséna accompagné d'’Augustin Cadamartori, concierge en exercice, des prisons de Nice désirant faire constater juridiquement qu'il n'est pas possible d'avoir l'extrait de l'écrou de François Masséna fit recueillir par le juge de paix Magallon le 18 thermidor, an VII la déposition de Cadamartori, qui déclara « que lorsqu'il fut établi geôlier

120 MAS$SÉN A

des prisons de la justice de ce département, on lui remit le livre des écroux, qui commence à l'époque du 11 messidor an II, les autres livres du temps précédent ne s'étant pas trouvés et probablement doivent avoir été égarés ou emportés, la vérité étant que le déposant ne les à jamais vus et non plus eu en son pouvoir ».

Philippe Masséna se démena dé son mieux à cette occasion dans l'intérêt de son frère François. Il fit encore établir par les témoins : Alexis Cauvin, tailleur, quarantesept ans ; Hyacinthe Catalan, propriétaire, soixante ans ; Dominique Caldelary, architecte, quarante-deux ans ; Honoré Vitalis, horloger, cinquante-quatre ans « que François Masséna ne possède pas de fortune, ni autrement, qu'il est enfant de famille et que d'autre part, leur père respectif pourra possèder pour toute fortune des biens pour une valeur de huit mille francs et quil a quatre enfants, deux mâles et deux femelles...»

Le 15 thermidor, an VIT, Philippe Masséna accompagna huit témoins chez le juge. Ce sont les sieurs Claude Pernet, magasinier ; Nicolas Canepa, marin ; Pierre Boët, menuisier ; Jacques Mauran, perruquier ; Blaise Bérardyv, négociant ; Vincent Perben, bijoutier ; Hyacinthe Catalan, propriétaire et Sébastien Vissy, marchand, qui attestent qu'après l'arrêté du réprésentant Beffroy, François Masséna vint à Nice pendant quelques jours pour y accompagner un chargement de blé et partit aussitôt pour l'avant-garde de l'armée d'Italie. ,

Le 19 thermidor, an VII, Augustin Masséna père, adressait au Ministre de la Police les pièces nécessaires pour obtenir la radiation. Le 29 du même mois, il priait le citoyen Ducos, chef de brigade, aide de camp du général Masséna et secrètaire du citoyen Roger Ducos, membre du Directoire exécutif de ne pas l'oublier : « daignez, cher citoyen, vous occuper de cette affaire vous rendrez le plus grand service à un père qui soupire depuis très

longtemps un acte de justice pour effacer à mon fils une tache qu'il n'a jamais mérité. Je vous prie de tenir compte des frais pour vous en rembourser au premier avis. Je vous prie agréer mes très humbles remerciments de toutes les bontés que vous avez pour moi. Je vous salue cordialement. Salut et amitié. Votre très affectionné ami, Augustin Masséna ».

Mais la solution de cette affaire n'était pas aussi simple qu'on le pensait. François Masséna avait bien été emprisonné, mais le registre d'écrou ayant été perdu, on ne savait ni la cause de son arrestation, ni de quelle autorité l'ordre émanait. Il était bien rentré à Nice mais pour repartir aussitôt à l'armée d'Italie. On le disait d’une part, fabricant de savon ayant une fabrique personnelle, c’està-dire propriétaire, et d'autre part, on le donnait comme ouvrier sans fortune en demandant pour lui le bénéfice de l’article 4 de la loi du 22 nivôse an III, qui déclarait :

Ne seront réputés émigrés les ouvriers et laboureurs, pourvu qu'ils ne soient sortis du territoire de la République que depuis le 1° maï 1793, qu'ils rentrent en France avant le 1° germinal, an IV et que dans le mois suivant, ils produisent devant le Directoire du district de leur résidence une attestation de huit témoins certifiés par le Conseil général de leur commune et constatant la profession qu'ils exerçaient avant leur sortie de France, ainsi que l’époque de cette sortie.

Le rapport fourni par le Ministre de la Police ne manqua pas de relever toutes ces contradictions. Des précisions sont demandées à Augustin Masséna père, qui écrit :

Nice, le 15 fructidor, an VII Augustin Masséna au citoyen Ducos, secrétaire du citoyen Roger Ducos, Membre du Directoire exécutif.

Citoyen, J'ai reçu, citoyen, votre chère lettre du 4 de ce mois ensemble la note cy-yncluse, selon laquelle la loi du 22 nivose an III ne

pouvait être invoquée que par les ouvriers vivant de son travail particulier.

Je vous annonce avec plaisir que mon fils est dans le cas de l'invoquer puisqu'il était véritablement ouvrier vivant de son travail journalier depuis son mariage qu'il contracta à Marseille. S'étant retiré en cette commune, il vivait avec sa femme et sa famille séparément de moi du produit de son travail journalier en qualité de garçon ouvrier dans ma fabrique de savons et comme on a oublié d’en faire mention dans les pièces que j'ai eu le plaisir de vous faire passer, celle que vous trouverez cijointe dument légalisés pourra suppléer.

Au reste, la loi du 22 prairial an IIT ne peut influer d'aucune manière sur la radiation de mon fils puisqu'il était à Gênes depuis deux ans auparavant.

Je ne doute pas qu'au moyen de cette nouvelle pièce, et surtout de vos bons offices , vous ne parveniez au but que vous vous êtes proposé, eñ atttendant recevez mes sincères remerciement de toutes les peines que je vous donne et croyez que je vous en garderai une éternelle reconnaissance. Vous prévenant que je saisirai avec transport toutes les occasions qui se présenteront pour m'acquitter envers vous d'un aussi grand service, c'est dans ce sentiment que je vous prie de me croire votre

affectionné.

Augustin MaAsséNa

P.S. — Mon frére Féraudy et toute ma famille se joignent à moi pour vous exprimer leurs sentiments de reconnaissance et me chargent de vous présenter leur hommages.

Ducos, dès le 26 fructidor, au VIT, communiqua les pièces reçues au citoyen Bô, chef de la quatrième division au bureau des émigrés avec une recommandation particulière :

« Vous m'avez promis, dans le temps de vous occuper de cette affaire tout autre cessant, veuillez bien me tenir parole, en mon particulier j'y compte et vous prie de

compter sur ma reconnaissance. »)

Quant au général Masséna il dut se dominer pour ne pas se facher et voici la nouvelle lettre qu'il écrivit de Zurich au ministre de la Police :

Armée du Danube. Au Quartier général de Zurich. Le 18 brumaire, an VII.

Masséna, général en chef, au Ministre de la Police.

Citoyen Ministre,

Le citoyen Ducos, frère du Directeur mon aide de camp vous a déjà entretenu plusieurs fois, d’une affaire relative au citoyen François Masséna, porté sur une liste d'émigrés. Je sais, citoyen Ministre, que vous avez bien voulu vous en occuper, que vous avez même écrit sur les lieux pour avoir des renseignements ; je viens vous prier de nouveau de donner tous vos soins à cette affaire pour la faire terminer, vous devez penser, citoyen Ministre, que je ne m'intéresse point à un homme qui serait l'ennemi de la République et de notre Gouvernement, celui dont je vous parle, en est au contraire le chaud partisan, a servi continuellement dans nos 2rmées, et enfin, est mon parent de très près. Ces conditions vous engageront, je n'en doute pas, citoyen Ministre, à faire rendre justice à celui que je vous recommande avec instance.

Salut et considération.

Le citoyen Ruffin-Massa, commissaire du Gouvernement près le département des Alpes-Maritimes fut invité à fournir d'extrême urgence des renseignements précis sur cette affaire.

Il ne fit que relater les faits que l'on connaît (1) et ses conclusions furent que François Masséna devait être con-

(1) Nice, arch. dép. L. 80 (ancienne cote). Minute sans indication de date ni adresse sur une grande feuille de papier Hollande.

sidéré plutôt comme un fugitif échappé de prison que comme un émigré véritable.

Voici les renseignements donnés sur le cas de François Masséna et qui s’inspirent largement des arguments fournis par l'intéressé :

« François Masséna, âgé de trente-quatre ans, fils d’'Augustin, natif de la commune de Nice, marié à Marseille, vivait séparément de son père avec le produit de son travail en qualité d’ouvrier dans une fabrique de savon de cette commune depuis plusieurs années, avant l'entrée de l’armée française dans la dite commune. .

Zélé pour la prospérité de la République, il se dévoua totalement à elle depuis le commencement de la guerre : il n'épargna rien pour bien mériter de la Patrie, il exposa sa vie pour le service de la République et fut même arrêté par les Piémontais desquels il eut le bonheur de se sauver.

La place de capitaine des guides qu'il occupât, enviée par des jaloux fut cause de son arrestation qui fut ordonnée par ordre militaire en décembre 1792 (vieux style) et après deux mois de détention illégale, pendant lesquels il ne put parvenir à faire entendre sa justification, il S'évadat des prisons et resta quelque temps caché, mais se voyant toujours privé par la plus infâme intrigue de la justice que tout homme libre doit attendre, il se décida à chercher un asile dans le territoire gênois, pays alors neutre avec la République française. s

Après s'être réfugié dans le territoire gênois, il fut inscrit sans doute par malveillance et contre l'esprit de la loi du 28 mars 1793 (V. S.) sur la liste des émigrés du 29 juin de cette dite année. Son inscription qui se trouve injuste pour les motifs allégués ci-dessus et attendu que personne n'ignorait sa détention aux prisons, ainsi que toutes les démarches qui furent faites en vain pour apprendre les motifs de son arrestation, et pour détruire toute inculpation.

Son évasion n'est pas plus un crime que celui de s'être réfugié en pays neutre, puisque sa fuite ne fut point volontaire,

mais ordonnée par la loi de la nature pour la conservation de son existence, ce qui ne devait jamais être un motif pour porter sur la liste des émigrés un républicain prononcé qui par ses principes connus devait être à l'abri d’être suspect.

N'ayant jamais cessé de réclamer auprès de qui de droit pour effacer de lui une tâche qu'il n’a jamais méritée, il obtint d'être rayé par un arrêté du 16 messidor, an II, du représentant du peuple Beffroi et par un autre du département des Alpes-Maritimes du 18 fructidor dite année et lesdits arrêtés furent de suite envoyés au comité de législation pour qu'il statuât sur ladite réclamation.

Après cette époque et pour profiter d'un tel bienfait, il se rendit en vendémiaire, an IV, dans cette commune avec un chargement de blé pour l’armée d'Italie et après quinze jours il fut envoyé à l'avant-garde de ladite armée où il occupa une place du service qu'il a continué jusqu'après la loi du 19 fructidor, an V.

Il est courant que le dit François Masséna était avant son départ artiste, travaillant à une savonnerie en qualité d'ouvrier et qu'il vivait du produit de son travail; qu'il n’est pas parti du territoire de la République volontairement, mais contraint par l'injuste détention et par le déni de la justice, après avoir essayé tous les moyens pour se faire entendre ; qu'il se réfugia dans le territoire gênois et qu'il a profité du bienfait de la loi du quatrième jour complémentaire, an III, qui rendait applicable à toute la République celle du 22 nivôse, an III, en faveur des ouvriers et laboureurs du Haut et Bas-Rhin en rentrant sur le territoire de la République en vendémiaire, an IV ».

A la suite de cette enquête, un arrêté du Directoire de l'an VIII, signé de Roger Ducos, Sieyès et Bonaparte raya définitivement François Masséna de la liste des émigrés du département des Alpes-Maritimes.

Pendant ce temps, François Masséna avait réussi à se faire attacher au service des vivres de Nice en qualité d'inspecteur. C'est alors que son cousin le général

demanda pour lui une place de commissaire des guerres (1).

Le 16 pluviôse an V, le Ministre de la Guerre, dans un rapport au Directoire, indique que le général Masséna demande une place de commissaire des guerres pour François Masséna. Il expose que celui-ci est employé dans le service des vivres en qualité d'inspecteur, qu'il sert depuis plusieurs années et qu'on ne peut faire un meilleur choix pour remplir les fonctions de cet emploi.

Mais le Ministre observe que la loi exige que ceux qui se présentent pour être promus à ce grade de commissaire des guerres aient préalablement subi l'examen qu'elle prescrit et que le citoyen Masséna ne justifie pas qu'il ait rempli cctte formalité.

Cependant, « d'après l'intérêt qu'y prend le général Masséna, le Ministre prie le Directoire de lui faire connaître si dans le cas où le cousin de ce général aurait l'âge requis par la loi, ce dont il sera pris information, son intention est de le dispenser de subir l'examen qu'elle prescrit et de lui conférer dès à présent le grade de commissaire des guerres ».

Quatre mois plus tard, dans un second rapport au Directoire en date du 9 prairial an V, le ministre de la guerre rappelle la demande formulée par le général Masséna et il ajoute que l'emploi ne fut pas conféré probablement parce que le général Masséna n'avait point donné l'âge de son parent, ni annoncé qu'il avait subi l'examen prescrit par la loi du 28 nivôse, an HIT.

« Depuis, le général Masséna a annoncé que son cousin avait trente ans et qu'il a rempli les fonctions d'aide commissaire des guerres à l'armée d'Italie. Le Ministre prie le Directoire exécutif de lui faire savoir si son intention

est de lui conférer l'emploi de commissaire des guerres ».

(1) Voir pour les pièces qui vont suivre le dossier Masséna François aux archives administratives de la Guerre,

Les années se passent ; François Masséna qui, entre temps, (1), s'était remarié vers 1800 avec une vénitienne, Thérèse Buratti, subit sans doute l'examen prévu ou en fut dispensé, car il est nommé commissaire des guerres lé22 pranak an V:

En effet, le’29 frimaire an VII, le général Masséna écrit au général Berthier pour lui demander des lettres de service en qualité de commissaire des guerres pour son cousin qui a été breveté et qui a cessé ses fonctions depuis la paix de Campo-Formio (1797). Le général Berthier répond que lettres et ordres de service ont été expédiés le 2 nivôse, an VIII.

Comment se comporta François Masséna pendant cette période ? On n'en sait rien. En tout cas, un fait significatif se passe. Après la paix de Campo-Formio, François Masséna cesse ses fonctions de commissaire des guerres. Il est réformé « par erreur et malgré l'avis de tous les membres du jury ».

Cette erreur paraît intentionnelle. Il semble que eu égard à la personnalité du général Masséna on n'a pu lui refuser la place sollicitée pour son cousin, mais que celui-ci est tenu sous une surveillance spéciale. On évite de l'employer aux armées et on préfère le laisser à Nice, où il a la gestion d’un hôpital et d'autres fonctions dans l'emploi de commissaire. En effet, un peu plus d’un an plus tard, le 26 messidor, an IX, le général Masséna écrit au Ministre de la Guerre en lui communiquant une lettre reçue du général Brune, relativement à son cousin, commissaire des guerres : « Vous y verrez, écrit-il, que s'il

(1) Sa femme le suivait aux armées et les six enfants de ce second mariage sont nés: le premier, Marguerite, en Suisse, vers 1801; le second, Augustine, à Nice, en 1803 ; le troisième, Victoire, à Nice, en 1805 ; le quatrième, François, à Levens, en 1808 ; enfin, les deux derniers, Claire et Françoise, à Nice, en 1811 et 1814. (Nice, arch. dép. dép. M. 310, vol. 4, Fo 147, recensement de 1815).

est porté sur la liste des commissaires réformés, ce n'est que par erreur et que c'est contre l'avis de tous les membres du jury. Je vous serais obligé de le faire remettre à sa place. » Le 1‘ thermidor, an IX, Masséna informe Île Ministre € qu'il a les plus grandes espérances sur la justice de sa demande concernant le commissaire des guerres, son cousin ». Le 19 thermidor, nouvelle lettre.

Une légère indisposition me retient chez moi (à Rueil), ce qui est cause que je ne puis me rendre à Paris pour avoir l'honneur de vous voir, citoyen Ministre, pour vous parler de mon cousin, le commissaire des guerres. Je vous ai écrit deux fois pour vous prier de vouloir bien vous intéresser à lui pour que justice lui soit rendue, en le faisant mettre sur le tableau des commissaires des guerres en activité, je n'ai pas eu le bonheur d’avoir une réponse de vous, ce qui me fait croire que mes let tres ne vous ont pas été remises, mon aide de camp est chargé de vous remettre celle-ci qui me fait espérer que j'en aurai réponse.

Vous connaissez l'affaire de mon cousin, citoyen Ministre ; Brune et moi, nous en avons parlé chez le Premier Consul, vous nous avez promis de le faire réintégrer, j'ai compté sur votre amitié comme j'y compte encore et vous serais obligé de vouloir bien me dire ce qu'il en sera pour que je fasse mes démarches, mais je vous le répète encore, je compte sur vous.

Je vous salue d'amitié.

MaAssÉNA.

Deux mois plus tard, le 23 vendémiaire, an X, le général Masséna rappelle encore au Ministre la promesse de faire comprendre dans la nouvelle organisation des commissaires de guerre son cousin François Masséna.

Trois jours se passent et Masséna apprend que son parent ne sera pas réintéoré. Il écrit alors la lettre suivante ;

Paris, le 27 vendémiaire, an X républicain.

Le Général Masséna au Ministre de la Guerre,

Si un rhume affreux ne me retenait pas chez moi, je n'aurais pas hasardé cette neuvième lettre de crainte qu'elle ne resta encore sans réponse, comme les autres, mais mon indisposition me force d’avoir,encore recours à la plume. :

J'apprends, citoyen Ministre, que mon cousin Masséna, commissaire des Guerres, n’a point été compris sur le travail qui vous a été présenté par la commission. Je réclame la parole que vous m'avez donnée plusieurs fois que mon cousin serait du nombre des commissaires employés.

Je compte trop, citoyen Ministre, sur votre amitié pour avoir la moindre inquiétude sur son sort.

Je vous salue d'amitié.

Le Ministre inscrivit en marge de cette lettre, la mention : « S'occuper de conserver dans la nouvelle organisation des commissaires des guerres son cousin le citoyen Masséna, commissaire des guerres réformé ».

François Masséna est, enfin, nommé à Nice, le 25 nivôse et le 8 pluviôse an X, le général Masséna remercie le Ministre de sa lettre l’avisant que le Premier Consul a maintenu son cousin dans la place de commissaire des guerres ; mais comme ce dernier doit être rendu à Nice, le 20 pluviôse, alors qu'il n’a reçu sa lettre que le 6 et qu'il a deux cent cinquante lieues à faire dans le fort de l'hiver, le général demande pour lui une prolongation jusqu'au 15 ventôse pour régler des affaires de famille.

Le 22 pluviôse an X, le Ministre acquiesce à cette demande et accorde le congé demandé. François Masséna arrive à Nice, le 3 germinal an X, et fait enregistrer à la Mairie sa commission de commissaire des guerres (1).

(i) Nice, arch. municip. Liasse € Emigrés ». Registre pour servir à l'enregistrement des commissions des fonctionnaires (6 nivôse an IX, 17 avril 1812),

on:

Ce n'est pas tout encore, le 20 messidor an XII, Masséna promu maréchal, demande au Ministre de vouloir bien présenter, au premier conseil de la Légion d'honneur, son cousin Masséna, commissaire des guerres,

actuellement à Nice.

Satisfaction lui est donnée. François Masséna devient

membre de la Légion d'honneur. Il est à Nice et ne néelige pas ses affaires. C’est ainsi que le 15 thermidor | an XIL, il obtient du préfet Dubouchage, l'autorisation de faire construire un moulin à Saint-Antoine-de-Siga (1).

Au mois de fructidor an XIII, François Masséna, pour son malheur, quitte Nice (2) dans les circonstances suivantes indiquées dans un rapport de M. Dalmont au Ministre, en date du 16 vendémiaire an XIV.

Le nombre des commissaires des guerres employés en Italie s'étant trouvé insuffisant, l'ordonnateur en chef Joubert retira quatre commissaires de la 27° division militaire et invita l'ordonnateur Blanchon à appeler près de lui ceux des commissaires des guerres employés dans les divisions les plus à proximité de la 27".

En conséquence de cette disposition, M. Grobert, commissaire à Chambéry, et Masséna, commissaire à Nice, furent requis par M. Blanchon de se rendre à Turin.

François Masséna rendit compte immédiatement à M. Bourotte, commissaire ordonnateur de la 8" division militaire à Marseille, de l'ordre qu'il avait reçu et l'informa également par lettre du 23 fructidor an XII, qu'il

se rendait à Turin après avoir remis son service à M. Sau-

(1) Voir &« Monographie de la ville de Levens », par Ed. Arène.

(2) La correspondance de Francois Masséna, commissaire des guerres à Nice, avec la municipalité est conservée à la bibliothèque municipale, (vol. € Correspondance des commissaires des guerres », an XIE, 1813). Voir la période comprise entre le 30 germinal an X, et le 22 fructidor an AI,

vaigue, conseiller de préfecture à Nice, remplaçant le préfet absent. Il partit le lendemain, 24.

Informé de ce mouvement dans le personnel des commissaires des guerres, le Ministre envoya aussitôt six commissaires des guerres en Italie et prescrivit à M. Blanchon « de renvoyer sur le champ M. Masséna à Nice ».

M. Joubert, ordonnateur en chef, en accusant au Ministre réception de cet ordre, annonce que Grobert et Masséna qui étaient censés exercer leurs fonctions à Turin, sont en réalité employés à l'armée près les divisions commandées par les sieurs Serras et Robin « conformément au désir que lui en a témoigné le maréchal Masséna ».

M. Dalmont, dans son rapport, ajoute que l'un de ces commissaires (Grobert) paraît honoré de la bienveillance particulière de M. le Maréchal, que l'autre est son proche parent et que M. le Maréchal lui a manifesté une très grande satisfaction de le voir servir dans l'armée qu'il commande et il termine par cette phrase qui donne, semble-t-il, la clef du déplacement de F. Masséna :

« D'après cet exposé, il est évident qu'en disposant ainsi qu'il l'a fait de MM. Grobert et Masséna, M. Joubert n'y a point été obligé par le défaut de commissaires disponibles, mais bien par des considérations que le Ministre saura bien apprécier ».

En conséquence, le rapport se borne à prier le Ministre de vouloir faire connaître ses intentions, et il termine en observant que M. l’'ordonnateur de la 8" division « qui n’a cessé de réclamer contre le déplacement du comimissaire Masséna, insiste en cet instant pour que ce commissaire soit tenu de se rendre à Nice ou qu'il y soit envoyé un autre commissaire, afin que le commissaire Leclerc puisse revenir à Aix ».

Le Ministre répond en note sur le rapport ci-dessus de M. Dalmont : « Je ne sais pourquoi vous avez envoyé en

Italie le commissaire des Guerres Masséna — je vous l'avais défendu — il s'y est déjà fort mal conduit. Donnezlui l'ordre de se rendre à Paris. Lorsqu'il sera arrivé, demandez-lui la justification de sa conduite ».

Nous avons vu comment François Masséna avait réussi, grâce au prestige qui s’attachait au nom de son cousin, à quitter son poste de Nice pour se faire attacher à l'armée

d'Italie.

Comment allait-il se conduire dans ses nouvelles fonctions ; nous allons le voir bientôt.

Dans un rapport de Berthier, major général, au Ministre Directeur de l'Administration de la Guerre, du 14 brumaire an XIV, il est dit:

« L'Empereur est prévenu qu'il se commet en Italie toutes sortes d'abus, que déjà il y a pour plus de quatre millions de réquisitions faites, que la ville de Modène a dû fournir pour trois cent mille francs ; moyennañt un pot de vin, on lui a donné le reçu de denrées quoique cette ville n'ait rien livré.

«€ L'Empereur ordonne de donner des instructions précises au conseiller d'Etat Bérenger pour régulariser le service, découvrir et arrêter les abus.

« Il veut qu'on trouve les coupables et qu'on fasse un exemple sévère.

« Les Commissaires Grobert et Masséna ont reçu l'ordre de se rendre à Paris »

Le 16 brumaire an XIV, le Ministre de la Guerre écrivait à Joubert, ordonnateur en chef: « Plusieurs commissaires des guerres et agents d'administration ne vous secondent pas comme ils devraient le faire et ne se conforment pas aux vues économiques et paternelles de l'Empereur. Votre devoir est de me les désigner sans

vous laisser arrêter par aucune considération particu-

lière. Désignez-moi d'une manière confidentielle ou officielle les personnes sous vos ordres qui peuvent donner lieu à ces plaintes. »

Le 20 brumaire an XIV (11 novembre 1805), le Ministre donne à François Masséna l'ordre de se rendre à Paris. Il écrit également à Joubert, ordonnateur en chef pour lui donner avis du rappel du commissaire Masséna et l'inviter à pourvoir à son remplacement.

Enfin, il informe le général Masséna des dispositions prises à l'égard de son cousin.

Le 24 brumaire an XIV, ie Ministre de la Guerre écrit au Prince Eugène, vice-roi d'Italie, pour lui faire connaître qu'il a rappelé à Paris les commissaires Grobert et Masséna, qu'il a chargé le général Favereau et le commissaire ordonnateur Leroux (1) d'une enquête à Modène et dans les autres places du royaume. Il le prie d'adjoindre à ces deux enquêteurs « quelqu'un de marque par son rang et ses qualités » en Italie, pour mener à bien cette mission et de désigner les places du royaume où ils devront se rendre pour avoir des renseignements.

Le 27 brumaire an XIV, le Ministre, par une circulaire aux commissaires ordonnateurs et ordinaires des guerres, leur signale « les dilapidateurs révoltants » en Italie, leur dit que l'Empereur a ordonné de rechercher et de punir les coupables et les invite à remplir rigoureusement leur devoir.

François Masséna, qui a reçu vers le 3 ou 4 frimaire des mains de l’'ordonnateur Joubert, l'ordre de se rendre à Paris, paraît un peu troublé par cette injonction. Le 29 brumaire, an XIV, il écrit au général Dejean, ministre de l'Administration de la Guerre, la lettre suivante :

(1) Qui se trouvait à Mantoue.

Gorizia, le 29 brumaire an XIV.

Masséna, Commissaire des Guerres, au général Dejean, Ministre-Directeur de l’administration de la guerre,

Je recois aujourd’hui la lettre par laquelle Votre Excellence m'ordonne de me rendre à Paris, elle m'est remise par M. l'Ordonnateur en chef au moment où je vais au Quartier général rendre compte d’une mission qui m'avait été donnée pour le service de l’armée. L'état de ma santé, à la suite des fatigues que j'ai essuyées, ne me permet pas d'exécuter vos ordres aussi promptement que je le désirerais. Je prie Votre Excellence de s'en assurer en jetant les yeux sur le certificat que j'ai l'honneur de lui envoyer. Je n'hésite cependant pas à me mettre en route, mais si l’état de maladie où je suis m'empêche d'arriver à Paris avec toute la diligence qui m'est prescrite, j'espère que Votre Excellence n’en sera pas moins persuadée de ma bonne volonté et de mon empressement à me rendre à ses ordres.

J'ai l'honneur de vous saluer respectueusement.

A cette lettre était joint un certificat médical dans lequel le chirurgien en chef de l'armée, Gonel, certifiait ; le 29 brumaire an XIV :

Que le commissaire des guerres Masséna se trouve en ce moment hors d'état d'entreprendre aucun voyage, étant atteint d'hémorroïdes enflimmées et de douleurs d’entrailles par suite des fatigues de la campagne... (!).

Piètre excuse ; François Masséna et Grobert espéraient gagner du temps et aussi sans doute comptaient sur l'appui du maréchal Masséna pour arranger cette affaire.

Le 6 frimaire, François Masséna écrit au Ministre une lettre qui n'est pas au dossier et dans laquelle il doit à nouveau arguer de sa maladie. On verra plus loin la réponse du Ministre à ces deux lettres.

Pendant ce temps-là l'enquête allait se poursuivre.

Le 8 frimaire an XIV, le général Favereau accuse réception au Ministre de la Guerre de sa lettre de mission du 24 brumaire dernier, et il indique qu'il va prendre des renseignements auprès du prince Eugène pour exécuter ses ordres et répondre aux instructions de l'Empereur. Il l'as$ure de son zèle.

Le 9 frimaire, le Ministre de la Guerre écrit au maréchal Masséna en ces termes :

Je suis peiné, Monsieur le Maréchal, de l'obligation où j'ai été d'appeler à Paris, Messieurs les Commissaires des guerres Masséna et Grobert ; j'en ai reçu l’ordre de Sa Majesté et cet ordre est motivé par les plaintes graves qui lui sont parvenues sur leur conduite.

Je désire, vous n’en doutez pas, Monsieur le Maréchal, qu'ils se justifient complètement, mais dans le cas où, contre mon désir, toutes les informations seraient à leur charge, vous penserez sans doute, ainsi que moi qu'ils seraient d'autant plus coupables que le premier aurait abusé de votre nom et tous les deux de la confiance illimitée que vous aviez bien voulu leur donner (1).

(1) Cette affaire avait fait un certain bruit à Paris ; presque à la même date, le 8 frimaire an XIV, Salicetti écrivait au maréchal la lette suivante:

Paris, le 8 frimaire, an XIV.

Au Maréchal Masséna,

L'attachement que je vous ai voué, mon cher Maréchal, me fait un devoir de vous communiquer quelques renseignements qui vous concernent.

Ils sont tirés d'une lettre que Sa Majesté Impériale écrit à son frère le prince Joseph.

L'Empereur lui témoigne qu'elle est médiocrement contente de votre conduite militaire et qu'il ne l’est pas du tout de l'ordre que vous maintenez dans votre armée.

Sous le premier rapport, Sa Majesté paraît croire que vous n'avez pas mis dans vos mouvements toute la rapidité nécessaire et que vos dispositions, surtout au combat de Caldéra n’ont pas été faites avec la prévoyance et la sagacité qui vous caractérisent.

Le 10 frimaire an XIV, François Leroux, commissaire ordonnateur écrit au Ministre de la Guerre qu'il s’occu-. pera de la mission particulière qui lui a été confiée, conjointement avec le général Favereau, dès qu'un suc-

Sous le second, Sa Majesté se montre particulièrement affectée des désordres qui existent dans l'administration de l’armée dont elle vous a confié le commandement. Elle paraît, entre autres choses, persuadée qu'une contribution de quatre cent mille francs a été frappée sur Vérone autrichienne sans qu'il en ait rendu aucun compte, que des commissaires de guerre se sont permis de détourner à leur profit des réquisitions qu'ils avaient frappées pour les besoins de l'armée, et malheureusement un de ces commissaires, qui porte votre nom, figure dans le nombre d'une manière désagréable.

Sa Majesté veut absolument que l’ordre le plus rigoureux règne dans l'armée, que rien ne soit toléré de ce qui pourrait affaiblir la confiance que le soldat doit avoir en son général et je ne dois pas vous dissimuler qu'elle pourrait s'en prendre à vous si le désordre dont elle se plaint se prolongeait davantage. |

Le prince Joseph a dû vous écrire, mais la place qu'il occupe ne lui a peut-être pas permis de s'expliquer aussi clairement que je le fais.

Vous sentez toute la délicatesse de votre position ; il est indispensable que tout ce qui vous entoure à l’armée, soit, non seulement à l'abri des reproches, mais des plus légers soupçons. Sa Majesté récompensera, n'en doutez pas, d'une manière digne de sa grandeur et de sa générosité les services que vous lui rendez.

J'ai cru tellement urgent de vous donner connaissance de ces faits que J'ai engagé Mnc Masséna à vous expédier un courrier. J'ose espérer que vous ne verrez dans ma démarche qu'une preuve de l'intérêt que je prends à votre gloire et de l'importance que Jj'attache à ce que vous conserviez dans toute son étendue la confiance dont Sa Majesté vous a investie. 4

Vous devez avoir auprès de vous un ancien secrétaire de M. Lucien (qui doit s'appeler Colomieu), qui a été nommé tout récemment membre du corps législatif. Mon opinion, qui m'a paru être aussi celle du prince Joseph est qu'il doit revenir à son poste le plus tôt possible,

Cette lettre est pour vous seul et ne doit servir qu'à vous éclairer sur votre véritable situation.

Agréez, mon cher général, une nouvelle expression de tous les sentiments que vous me Connaissez pour vous... »

Signé : S. (Sazicerni).

(Arch. privées de la famille Masséna, vol. 1, pièce 70).

cesseur lui aura été désigné pour assurer le service de la place de Mentoue.

Le 1‘ frimaire an XIV, le secrétaire particulier du Ministre de la Guerre répond à François Masséna :

J'ai recu vos deux lettres du 29 brumaire et 6 frimaire. Je pense, Monsiéur, que la première et la seule chose à faire, aussitôt que votre santé n'y mettra pas un obstacle, c'est d’obéir à l'ordre que je vous ai adressé. Vous connaîtrez ici les griefs qu'on vous impute et vous serez tout aussi à portée que partout ailleurs de vous disculper si ces griefs ne sont pas fondés. Le nom que vous portez est la plus sûre des sauve-garde contre toute accusation qui ne serait pas fondée.

Le 7 janvier 1806, le Ministre annonce à l'Empereur que par lettre du 4 janvier, il a chargé l'ordonnateur en chef Joubert de lui transmettre tous les renseignements qu'il pourrait obtenir sur les dilapidations commises en Italie.

En réponse à sa lettre du 9 frimaire an XIV, dans laquelle le ministre Dejean l'informait du rappel des commissaires Grobert et Masséna, le Maréchal avait répondu par la lettre suivante dont il convient de remarquer le style prudent et mesuré :

Au Quartier général de Laybach, le 8 nivôse an XIV, à Monsieur le général Dejean, Ministre-Directeur de l'Administration de la Guerre,

J'ai reçu, môn cher Général, la lettre confidentielle que vous m'avez adressée sur la marche des administrations de l’armée d'Italie. Je vous remercie d’abord de l’obligeante attention dont elle m'offre le témoignage et je vous prie de croire que j'y suis très sensible. Mais je ‘dois entrer avec vous dans quelques explications qui vous prouveront d’un côté qu'on a beaucoup exagéré les abus qui peuvent avoir eu lieu dans la partie administrative et d’un autre côté, que j'ai pris toutes les mesures que les cir-

constances permettront pour en assurer la répression. (Suit un long développement relatant dans tout leur détail les mesures prises par le Maréclial).

Vous savez, mon Général, ce que je vous ai dit, ce que j'ai dit au Ministre de la Guerre sur les inculpations dirigées contre le Commissaire des Guerres Masséna. J'ignore sur quoi elles portent etje penche à croire qu'on a beaucoup exagéré ses torts, s’il est vrai qu'il y en ait eu. Quoi qu'il en soit, je vous prie de l'entendre et de le juger vous-même dans votre équité. Je n’appellerai pas de votre jugement. Je lui ai fait donner, dans le temps, l'ordre de se rendre à Paris, je ne doute pas qu'il n’y soit arrivé et qu'il ne se montre empressé d'établir sa justification auprès de vous. Le commissaire Grobert à reçu le même ordre et à peu près à la même époque.

Le Maréchal de l'Empire :

(1) Le général Masséna avait à la même époque réalisé un bénéfice considérable en vendant des licences qui permettaient l'introduction des marchandises malgré le blocus. :

& D'accord avec le général Solignac, son chef d'état-major, il en inonda tous les ports du royaume de Naples. L'Empereur, informé que Masséna avait déposé la somme de trois millions chez un banquier de Livourne, qui avait reçu en même temps six cent mille francs du général Solignac, fit écrire au Maréchal pour l’engager à lui prêter un million et demanda deux cent mille francs au chef d'état-major. C'était juste le tiers que chacun d'eux avait gagné sur les licences. Vous voyez que l'Empereur ne les écorchait pas trop. Mais à la vue de ce mandat d'une nouvelle forme, Masséna rugissant comme si on lui arrachait les entrailles, répond à Napoléon que, étant le plus pauvre de maréchaux et chargé d'une nombreuse famille et eriblé de dettes, il regrette vivement de ne pouvoir rien lui envoyer !.…. Le général Solignac fait une réponse analogue et tous deux se félicitent d'avoir ainsi trompé l'Empereur, lorsque pendant le siège de Gaête, on voit arriver en courrier, le fils du banquier de Livourne, annonçant que l'inspecteur du Trésor français, escorté du commissaire de police et de plusieurs gendarmes s'étant présenté chez son père, s'est fait remettre le livre de caisse sur lequel il a donné quittance des trois millions six cent mille francs versés par le maréchal et le général Solignac en ajoutant que cette somme appartenant à l’armée était un dépôt confié à ces deux personnages et dont l'Empereur ordon-

Grobert et Masséna se décidèrent pourtant à se rendre à Paris. Ils y arrivèrent le 30 frimaire et descendirent rue Croix des Petits-Champs, n° 50.

naît la remise sur le champ, soit en espèces, soit en effets de commerce négociables, annulant les reçus donnés à Masséna et à Solignac.

Procès-verbal avait été donnée de cette saisie, à laquelle le banquier, qui, du reste, ne perdait rien, n'avait pu s'opposer.

Il est difficile de se faire une idée de la fureur de Masséna en apprenant que sa fortune venait de lui être ravie. Il en tomba malade, mais n’osa adresser aucune réclamation à l'Emperenr qui, se trouvant alors en Pologne, y fit venir Masséna. Après la paix de Tilsitt, le titre de duc de Rivoli et une donation de trois cent mille francs de rente furent la récompense de ses services, mais ne le consolèrent pas de cè qui avait été pris à Livourne, car malgré sa circonspection habituelle, on l'entendait parfois s'écrier: «€ Le cruel! pendant que je me battais pour ses intérêts, il a eu le courage de me prendre les petites économies que J'avais placées à Livourne ! » — (Mémoires du général baron de Marbot, tome 3, chap. 1, p. 18-19.

— Voir également les mémoires du général Lamarque qui raconte comment il eut la désagréable mission d'annoncer à Masséna la confiscation de ses millions. La scène se passe la nuit au palais Acton..

« J'ai aussi beaucoup connu à Naples le général Masséna. C'est sous ses ordres que j'ai fait le siège de Gaëête et après le siège, le roi Joseph me chargea auprès de lui d'une commission bien désagréable. Le Roi me fit appeler un soir à onzeheures et me dit: Le Maréchal déteste mon chef d’Etat-Major Berthier, mais il a beaucoup d'amitié pour vous, et je vous ai choisi pour lui annoncer que l'Empereur a fait saisir et confisquer trois millions que Masséna avait déposés chez un banquier de Gênes ; ces trois millions proviennent d'échanges de monnaies faites dans les provinces vénitiennes et le vice-roi s'en est plaint comme d’une exaction. Cette commission était désagréable!!!

Je priai en vain le Roi de la confier à un autre. Il insista: je dus obéir. Me voilà donc à minuit au palais Acton errant à la faible lueur d'une lampe à moitié éteinte dans une grande salle qui servait d’antichambre à la chambre à coucher du maréchal. Je frappe trois fois à sa porte d'une main timide et je me nomme à demi-voix: il vient m'ouvrir coiffé d’un bonnet de coton et enveloppé dans une grande robe de taffetas vert. Monsieur le Maréchal, je suis chargé par le Roi de vous annoncer une bien mauvaise nouvelle. Qu'est-ce ?... parle. C’est bien malgré moi que J'ai accepté une mission aussi désagréable. Parle donc! Viens-tu m'arrêter ? Ah! Monsieur le Maréchal, je me serais plutôt brûlé la cervelle devant votre palais que d'accepter un pareil ordre. Qu'as-tu donc à me dire ?.. parle, je suis résigné à tout! .. Je lui expliquai alors les ordres

Ils quittèrent Paris pour rentrer, l'un à Chambéry et l'autre à Nice, le 1° février 1806. (1)

Grobert et François Masséna furent-ils entendus par le ministre Dejean ? C’est probable, mais, sans attendre l'avis des enquêteurs ni le rapport de son Ministre, l'Empereur, décidé à faire un exemple, destitua le général Solignac qui avait été mêlé à cette affaire et prit à l'égard de Grobert et de Masséna le décret suivant :

Police générale Extrait des Minutes de la Secrétairerie de l'Empire d'Etat. Au Palais de Schœnbrunn, le — 6 nivôse an XIV. :

Napoléon, Empereur des Français, Roi d'Italie,

Sur le rapport du Directeur-Ministre de l'Administration de la Guerre, nous avons décrété et décrétons ce qui suit :

Article I

Les Commissaires des Guerres Grobert et Masséna sont destitués pour leur conduite en Italie.

de l'Empereur. Ses yeux étincelèrent de fureur; il se maîtrisa pourtant et me dit ces mots que je n'ai jamais oubliés : ( Tous les guerriers depuis Romulus ont fait leur fortune en versant leur sang pour leur pays. L’'Empereur croit donc que nous ne nous battons que pour l'assurer sur le trône et donner un Royaume à ce freluquet de vice-roi d'Italie ? Ce n'est pas pour moi que je veux de l'argent ; Masséna n'a pas oublié qu'il fut soldat et vécut avec cinq sous par Jour: je saurai vivre encore avec ma solde, mais le luxe nous à envahis ; l'Empereur nous a donné des titres, un rang à soutenir et mes enfants ont été élevés dans le faste qui sera un besoin pour eux ». Je cherchai à le consoler par des lieux communs ; Je lui dis que les grands hommes de tous les temps avaient été persécutés ; je l'engageai à lire Plutarque à peu près comme le valet du joueur engage son maître à lire Sénèque. « Je le lirai, me dit-il d’une voix forte, mais je lirai aussi Tacite, entends-tu, Tacite », et en prononçant ces derniers mots, il me serra la main et je lus dans son Âme qu'il trouvait cet acte de despotisme aussi cruel que ceux des Empereurs qui opprimèrent Rome ».

(Mémoires et souvenirs du général M. Lamarque, publiés par sa famille. Paris, H. Fournier jeune, 1835-36, T, 1, p. 320).

(1) Arch. nation. F. 7, 6430, n° 161. Rapport de police.

Article II

Le présent décret sera communiqué à ‘tous nos Ministres pour que ces deux officiers soient à jamais exclus de toute place administrative.

Article II] Le Directeur-Ministre de l'Administration de la Guerre est chargé de l'exécution du présent décret.

Signé : NAPOLÉON.

Pour l'Empereur, le Secrétaire d'Etat :

Signé : Hugues B. MaARET.

Pour copie conforme :

Le Sénateur, Ministre de la Police. Signé: Foucné.

Par le Sénateur Ministre, le Secrétaire général du Ministère de la Police générale :

Signé : SAULNIER (1).

Ce décret fut communiqué à tous les Ministres qui en accusèrent réception : notification en fut donnée à Françcois Masséna en ces termes :

Administration de la Guerre Paris, le 10 janvier 1806. 2° Section Bureau Particulier

Le Ministre, Directeur de l'Administration de la Guerre.

A Monsieur François Masséna, Commissaire de la Guerre, destitué, à Paris,

Je vous préviens, Monsieur, que par décret rendu au Palais de Schœnbrunn, le 6 nivôse an XIV, Sa Majesté l'Empereur et Roi vous a destitué pour votre conduite en Italie et a ordonné que vous soyiez à jamais exclu de toute place administrative.

(1) Arch. nation. F. 7, 4375. (original) et F. 7, 4867 bis. (expédition),

En conséquence, vous ne faites plus partie du corps des commissaires de la guerre et vous n'avez plus droit à aucun traitement à partir de la date de votre destitution.

Je vous salue. DEJEAN.

Ce n'était pas tout.

Par une lettre datée de Paris, le 25 avril 1806, le Ministre Dejean, informait François Masséna que :

L'Empereur ayant des pièces qui constatent, Monsieur, que vous avez reçu de la province de Padoue quatre-vingt mille francs pour le rachat de magasins de sel et de tabac que vous avez menacé d'emporter, m'a ordonné de vous écrire qu'il faut que vingt-quatre heures après la réception de la présente, cette somme soit rentrée dans la caisse des contributions de l’armée sous peine d’être poursuivi criminellement si vous apportez le moindre retard dans l’exécution de cette disposition.

Je vous notifie, en conséquence, les ordres de Sa Majesté et vous annonce que si, dans le délai prescrit, vous n'y avez pas satisfait et ne m'en avez adressé la preuve, immédiatement après, vous serez arrêté et mis en jugement. -

Comme j'ignore le lieu où cette lettre vous sera remise, c'est dans la caisse du receveur général du département où vous vous trouverez que vous devrez faire dans le délai prescrit, le versement de la somme susdite.

Je vous salue.

Pour le Ministre de la Guerre, Le Ministre, Directeur de l'Administration de la Guerre :

Signé : DEJEAN (1).

En même temps qu'il adressait cette lettre à François Masséna, le Ministre la faisait suivre de cette autre à l'adresse du Ministre de la Police générale :

Paris, le 25 avril 1806.

Je vous transmets ci-joint, Monsieur, deux lettres que J'adresse, par ordre de Sa Majesté Impériale, l'une à M. Gro-

(1) Arch. nation, F. %, 6470, n° 161,

bert, l’autre à M. Masséna, ci-devant Commissaire des Guerres, qui s'étaient rendus à Paris et qui ont quitté cette ville, il y a environ deux mois. Le premier demeurait avant la guerre à Chambéry, le second à Nice,

J'adresse au commandant de la gendarmerie de ces deux villes une seconde expédition de cette lettre pour être remise à chacun de ces commissaires des guerres, mais comme il pourrait se faire qu'ils ne fussent pas rentrés dans leur domicile, je vous prie de donner des ordres pour découvrir le lieu où ils se sont retirés et pour que les lettres qui les concernent leur soient remises par une voie sûre et d’en faire tirer des reçus.

Je prie en. même temps Votre Excellence de m'informer du résultat des ordres qu'elle aura donnés, afin que je propose ensuite à Sa Majesté telles mesures qui seront jugées nécessaires contre ces deux commissaires des guerres.

J'ai l'honneur de vous saluer.

Pour le Ministre de la Guerre, Le Ministre, Directeur de l'Administration de la Guerre,

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