DEJEAN
François Masséna n'eut rien de plus pressé que d'avertir son cousin le Maréchal de la décision de l'Empereur et de solliciter sa protection.
Il se refusa tout d'abord à payer la somme de quatrevingt mille francs qui lui était réclamée, puis sa famille paya, sauf un reliquat de vingt-six mille deux cent quatrevingt-huit francs dont l'Empereur sur la prière du Maréchal lui fit abandon (1).
(1) La lettre suivante du maréchal Masséna à son beau-frère H.-V.. Galli, nous éclaire complètement sur l'attitude de François Masséna vis-à-vis des siens et sur les sentiments d'André Masséna à son égard :
« Cosenza (Calabre), ce 24 août 1806.
A M. Galli, législateur à Nice,
Je n'ai reçu qu'hier, mon cher Galli, votre lettre du ?8 juillet.
J'apprends avec infiniment de peine tous les chagrins que mon respectable oncle a éprouvés et si peu mérités. F.... a été inconséquent. II m'a bien fait du mal, vous le savez mieux que personne. Qu'il soit ce qu'il doit être vis-à-vis de son père, pour moi, je le pardonne et qu'il n'oublie
Une note qui se trouve au dossier de François Masséna aux archives de la Guerre indique que celui-ci convint d’avoir reçu un effet de vingt-mille francs qu'il avait offert de verser entre les mains de son cousin après sa mission à Padoue et qu'il assura que celui-ci lui avait dit de garder pour ses frais de tournée.
Le décret impérial du 6 nivôse, an XIV, avait arrêté l'information ouverte en Italie sur les agissement de Grobert et de François Masséna ; l'affaire fut abandonnée et
jamais ce qui s'est passé. Cette leçon devrait le rendre plus prudent et plus sage. %
Je cours toutes les Calabres de retour du siège de Gaëêta. Je cherche par les moyens de vigueur et de douceur à les ramener à l'obéissance qu'elles doivent à leurs citoyens. J'espère dans peu tout calmer et pacifier. C’est un peuple bien féroce et vindicatif et encore loin de la civilisation.
Je vous remercie, mon cher Galli, de tout ce que vous avez fait pour ma femme et ma famille. Il était bien juste que vous fussiez au secours de votre femme et des vieillards (?) qu'une cause à laquelle ils étaient tout à fait étrangers. à oublier... des chagrins les plus cuisants. Ne doutez jamais de toute la part que j'y ai prise. Veuillez bien en convaincre mon oncle et ma tante Mais que pouvais-je faire pour eux ? Vous savez aussi tous mes malheurs et certes, bien peu mérités.
Ecrivez-moi quelquefois, mon cher Galli, et assurez mon oncle et ma: tante de ma tendre amitié pour eux. Bien des choses à ma cousine, votre femme. Beaucoup de caresses à votre petite famille. Ne m'oubliez pas auprès de mes sœurs et de leur famille et croyez à mon sincère attachement pour vous.
Le Maréchal MAssÉxA ».
De son côté, Mme André Masséna écrivant à H.-Vincent Galli, s'exprimait d'une facon plus véhémente :
« Ruel, ce 2 août 1806.
A Monsieur Galli, membre du corps législatif à Nice,
J'ai appris, mon cher cousin, avec bien du plaisir votre arrivée au sein de votre chère famille. Mais je suis peinée de ce que vous me dites que ma cousine soit malade, ainsi que le petit André. Il faut, mon cher Galli, lui faire changer d'air, celui que l'on respire à Nice, surtout dans la maison que vous habitez est pestiféré.
L'on apprend tous les jours quelque nouveau trait de la conduite de l'homme immoral dont nous avons été la dupe. Ce qui m'a le plus sur-
une lettre du prince Eugène au ministre Dejean, indique seulement « que ces deux commissaires sont les seuls contre lesquels la voix publique s'élève et que jusqu'à présent il n'a recueilli sur tous les autres que des renseignements favorables ».
Le commissaire ordonnateur Joubert ne fit pas le rap- . LA , . .
port promis et on n'eut pas non plus celui de la commis-
pris, c'est que votre beau-père qui ne peut qu'avoir été témoin de tout nous ait écrit d'une manière si pressante pour nous engager à faire des démarches dont je me repentirai toute ma vie. Cependant, je lui ai fait, mon compliment de ne plus être sous la tutelle d'une & catin » et d’une fille qui ne mérite que le mépris. L'on m'a assuré il y a deux jours qu'il venait d'arriver de nouveaux rapports sur son compte, et je ne serais point surprise qu'il fut encore recherché. Le Ministre de la Police que j'ai vu hier, m'a parlé d'une façon peu satisfaisante. Je vous assure que je rougis que l’on sache qu'il est mon parent, qu'il n’est point aimé de son pays et si vous pouviez lui faire dire de mettre un frein à sa mauvaise langue, vous lui rendriez service. A défaut, il lui en mésarrivera. Dites-moi s'il paie une pension à son (?) père et mère ?
Un porteur m'a apporté hier, à Paris, un habit et une veste pour vous, avec le bâton. Son mémoire se monte à cinq cent trente-cinq livres, quatorze sols, sur lesquels il compte que vous lui avez remis deux cent quarante livres. Dites-moi si vous êtes convenu du prix et si je puis lui payer ce qu'il réclame.
J'ai recu des nouvelles du 15 de mon mari. Il n’est pas content. M. Andoul est toujours en état d’arrestation, l'innocent paye pour le coupable.
Vous aurez sans doute appris que Gaëêta a capitulé après une douzaine de jours de siège.
Mille choses à ma chère cousine, embrassez vos chers enfants pour moi ; les miens me chargent de vous assurer qu'ils vous aiment beaucoup.
Adieu, mon cher Galli, donnez-moi de vos nouvelles et de celles de votre chère famille.
Suis, avec la plus tendre amitié, votre cousine.
Rosalie MASSÉNA ».
P. S. — J'ai reçu les savons ainsi que la caisse de vins et les gâteaux d'oranger. Faites agréer mes remercîments à ma chère cousine,
Et le 18 février, elle ajoutait : « Je suis fâchée de la conduite que François tient envers ses père et mère au souvenir desquels je vous prie de me rappeler.
(Arch. privées de la famille Masséna, vol. 2, pièce 131 bis, $ 1).
sion d'enquête composée du général Favereau et du commissaire ordonnateur Leroux.
Après cette aventure, François Masséna revint à Nice. Il habitait encore en 1815 le quartier du port, non loin de son frère Philippe et vivait avec sa femme, ses six enfants et deux servantes, Catherine Verola et Marie-Anne Manda (1).
Après quelques années, il se retira à la campagne et alla habiter Levens, puis la Colle-sur-Loup (Alpes-Maritimes).
Deux ans passèrent. Le maréchal André Masséna, duc de Rivoli, prince d’Essling, avait été nommé par l'Empereur président du collège électoral des Alpes- Maritimes. Il essaya à cette occasion de faire bénéficier son cousin François d'une mesure de clémence et sollicita la révocation du décret impérial du 6 nivose, an XIV. Il s'en ouvrit d'abord au Ministre de l'Intérieur dans les termes suivants (2):
Paris, le 9 février 1808.
Monseigneur,
Lorsque j'eus l'honneur de vous entretenir, hier, de Monsieur François Masséna, mon cousin germain, ex-commissaire des guerres, vous eûtes la complaisance de me promettre de vous occuper de son affaire dès que je vous en aurais eu écrit.
Un décret impérial du 6 nivôse an XIV, en Île destituant de sa place de commissaire des guerres, l'a déclaré incapable de remplir aucune fonction à l'avenir, en même temps qu'un autre décret lui ordonnait de verser une certaine somme au Trésor public. Les bontés de Sa Majesté l'Empereur et Roi ont, il y a peu de temps, atténué la rigueur de ce dernier décret, mais le premier existe dans toute sa force et prive mon cousin, sinon
(1) Nice, arch. dép. M. 310, vol. 4, Fo 147. Recensement de la ville de Nice.
(?) Arch. nation, F, 1, C. 3, Alpes-Maritimes (ancien),
de tous les droits du citoyen, du moins de ceux les plus chers attachés à cette qualité.
Il me serait infiniment douloureux lorsque j'irai présider le collège électoral du département des Alpes-Maritimes, de voir mon parent portant le même nom que moi, exclu de la liste des électeurs, dont il doit faire partie, ou s'il n'en était pas exclu de le voir jouir de moins de droits que ses collègues, les autres
électeurs.
Comme tous les Ministres furent chargés de concourir à l'exécution de ce décret, j'ai lieu de croire que Votre Excellence pourra me rendre le service de faire les dispositions nécessaires pour en obtenir la révocation ou si cela n'entre pas dans les attributions de ce Ministère, de m'indiquer les démarches qu'il faudra faire.
Je lui serai infiniment reconnaissant de tout ce qu'elle voudra bien faire pour cet objet.
Le Maréchal de l'Empire :
A la suite de cette lettre, Ia question fut étudiée et un rapport présenté à l'examen de l'Empereur le 2 mars 1808. La conclusion juridique était que François Masséna n'avait point perdu sa qualité d’électeur et de membre du collège électoral des Alpes-Maritimes, qu'il pouvait même être candidat sauf au Conseil général et au Conseil d’arrondissement. ï
L'Empereur après avoir pris connaissance de ce rapport, et malgré l'insistauce du Ministre fit inscrire sur le dossier de l'affaire cette note: « Rien à faire, le décret n'ôtant pas la qualité d'électeur ». La décision fut portée à la connaisance du maréchal qui, dépité, indiqua alors qu'il n'irait pas présider le Collège électoral de son département cette année-là. M. Dubouchage, préfet des Alpes- Maritimes, en exécution des dispositions de l’article 9 du règlement du 13 mai 1806, confia la présidence du collège à M, J.-B, Sauvaigue, conseiller de préfecture,
A la suite de toutes ces affaires, François Masséna, qui s'était fâché avec les siens, paraît avoir été en froid avec son cousin le maréchal dont il payait les bontés en ingratitude. Il lui reprochait sans doute de ne pas avoir réussi à le faire replacer dans son poste comme Grobert, son collègue, le fut plus tard.
Le maréchal avait pourtant pour lui une grande affection. Dans une lettre adressée à H. V. Galli, il disait : « Depuis longtemps, je ne reçois pas de nouvelles de François ; est-ce qu'il ne peut m'écrire sans me parler affaires qui doivent nous être tout à fait étrangères ? » (1).
Vint la chute de l'Empire, la Restauration, la Révolution de 1830.
Le maréchal était mort en 1817, François Masséna avait soixante-huit ans ; de La Colle, il écrivait au général Gérard, Ministre de la Guerre, la lettre suivante, dont il convient de savourer les termes :
Secrétariat Général N° 1934 à La Colle, près Vence, 488 le 4 septembre 1830.
19 Septembre 1830
Mon Général,
Les heureux évènements de juillet dernier dans lesquels s’il était possible d'augmenter votre gloire, vous auriez acquis l'illustre nom de grand citoyen français, me font recourir à l’honneur de votre bienveillance.
Seul reste du nom de la famille de feu Monsieur le Maréchal Masséna, Monsieur le duc de Rivoli excepté, je fus destitué de la place de commissaire des guerres que j'exerçais depuis vingt ans, ayant toujours servi sous les ordres de Monsieur le Maré-
chal Masséna, mon cousin germain. Oserai-je, mon Général,
DANSE vers AI ÉRE ïr ù & > Q (1) Paris, arch. privées de la famille Masséna, vol. 1, pièce 80,
vous supplier de me faire réintégrer, ou bien me faire donner une place où je puisse terminer, en servant mon pays, une carrière qui ne fut interrompue que parce que la franchise de mes opinions politiques déplut au chef de l'Etat (!...)
J'ai un fils âgé de vingt-trois ans. Jamais, sous le Roi fugitif, je ne lui ai permis de demander à entrer dans une administration, mais aujourd'hui je serai fier de le voir employer quelques faibles talents au service de notre belle et héroïque France.
Vos sentiments pour feu Monsieur le Maréchal Masséna me font espérer que vous daignerez accueillir favorablement la grâce que je vous demande et que mon fils, sinon moi, sera mis à même de servir son pays. La belle et noble direction que vous avez imprimée aux affaires me font croire que, plus heureux que moi, mon fils pourra travailler tout à la fois, pour le bonheur du peuple et dans l'intérêt de notre Roi citoyen.
J'ai l'honneur d'être avec respect, mon Général, votre très humble et très obéissant serviteur.
François MAsséNA, ancien Commissaire des Guerres.
Cette lettre resta sans réponse.
A partir de cette époque, on perd la trace de François Masséna et celle de son fils André, engagé au 26° chasseurs à cheval, le 8 décembre 1810.
Nous n'avons pas non plus de renseignements sur les six enfants nés de son second mariage.
Ferru et Grobert, commissaires des guerres à l’armée d'Italie, ont été mêlé de très près, comme on Fa vu, à la vie de François Masséna. Nous croyons utile de donner ici sur chacun de ces personnages quelques notes biographiques.
JEAN-JOSEPH FERRU
Commissaire des Guerres
C'est encore une figure bien singulière que celle de Jean- Joseph Ferru natif de Toulon et révolutionnaire ardent. D'opinion républicaine, il eut au moins le mérite rare à son époque de garder ses convictions, même sous l'Empire et la Restauration, de n'accepter aucune place sous ces régimes d'autocratie et de joindre quelquefois les actes aux paroles, ce qui lui valut de passer en prison la moitié de son existence. Néanmoins, ce fut un pur et il ne paraît pas que la question d'argent ait jamais été le mobile de ses actions, tout au moins de celles où il fut compromis.
Ferru, dans sa jeunesse, fut ouvrier savonnier et nous avons déjà dit que c'est à Toulon qu'il rencontra François Masséna. Très connu dans les milieux populaires, où il prenait souvent la parole, on l'avait surnommé, à cause de sa fougue, « l'oiseau de proie » et « l'orateur du peuple ». Electeur de 1789, et membre des premières assemblées primaires, il se signala si bien à la réaction que le 23 mars 1789, il fut décrété de prise de corps par le Parlement d'Aix et ne dut son salut qu'à l'insurrection de Juillet qui le rendit à la liberté. Membre du Club des Jacobins de Toulon, il dut s'enfuir en 1791 pour ne pas être arrêté de nouveau et vint à Marseille où la société populaire l'accueillit et le chargea de répandre la bonne parole dans les départements voisins. Les troubles de Provence éclatèrent. Ferru se joignit aux trois mille marseillais qui, le 26 février 1792, arrivèrent à Aix avec six
(1) Ferru est différemment orthographié suivant les pièces : on le
trouve écrit successivement : Férus, Ferruts, Ferrut : nous avons adopté l'orthographe de son mémoire justificatif.
Canons et désarmèrent dans sa caserne, sans effusion de Sang, grâce au sang-froid du général Barbentane, le 63° régiment suisse d'Ernest ; Ferru est encore avec les mêmes marseillais qui, après s'être avancés vers Salon où ils furent arrêtés par les commissaires de l'Assemblée, et quelques troupes, se portèrent sur Arles le 29 mars 1792 avec dix-neuf pièces de canon et s'emparèrent de la ville.
Après cette échauflouré, Ferru revint à Toulon où il fut désigné comme commissaire, « pour procéder à la levée en masse, en exécution du décret proclamant la patrie en danger ». On le retrouve quelques mois après commissaire du département du Var pour l'approvisionnement des vivres et, enfin, il est nommé commissaire provisoire des guerres à l’armée du Var, le 28 juillet 1792, par les Commissaires de la Convention : Gasparin, Lacombe- Saint-Michel et Rouver.
Le 10 août 1792, il arrive à Grasse, où ainsi que l'administrateur des guerres Chabert, il fait enregistrer ses pouvoirs (1). Quelques jours plus tard à la suite de troubles et de la pendaison de deux prêtres à Antibes, Ferru se rend dans cette ville pour informer sur ces évènements avec le président Mougins et le lieutenantcolonel d'état-major Rivas. Il affiche la proclamation suivante :
Citoyens,
La Patrie est en danger. Un des décrets de l’Assemblée Nationale vous l’a déjà annoncé. La suspension du Roi et les évènements du 10 août vous prouvent assez que les ennemis de la chose publique cherchent à tromper le peuple.
Enfants de la Patrie, citoyens soldats et soldats citoyens, obéissez à vos chefs, déposez vos haines et que notre arrivée soit un jour de triomphe pour la ville et les citoyens d'Antibes.
(1) Tisserand « La Révolution dans les Alpes-Maritimes », p. 109,
C'est à la clarté des flambeaux qu'on lut cette affiche; la ville illumina (1).
Le calme étant revenu, Ferru retourne à Grasse. On le retrouve aux côtés du général en chef, lors de l'entrée de nos troupes à Nice et l'on sait déjà comment, à la suite des plaintes nombreuses contre d’Anselme, François Masséna et lui-même, il fut décrété d'arrestation (14 février 17093) (2).
C'est à Marseille qu'il connut la mesure prise contre.
Jui; il se constitua spontanément prisonnier et fut conduit à Paris où, de même que le général d'Anselme (3), il rédigea le mémoire suivant pour justifier sa conduite.