‹ Masséna et sa familleChapitre 4 sur 75 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Cet ouvrage n'est ni une apologie, ni une critique ; nous avons essayé d'écrire simplement un livre d'histoire en dégageant, à l’aide de documents dont l'authenticité est indéniable, les personnages et les évènements de l'atmosphère de légende dont ils étaient entourés jusqu'à ce jour.

C'est ainsi que bien souvent nous nous sommes trouvés en contradiction formelle avec la plupart des biographes de Masséna et également avec des traditions locales généralement admises, motamment, par exemple, en ce qui concerne les liens étroits que l'on a toujours affirmés, sans les établir, entre Masséna et le village de Levens. Dans tous les cas, faisant abstraction de toute autre considération, nous nous sommes rangés impartialement du côté de la vérité historique telle qu'elle ressort de l'étude minutieuse et attentive des textes et nous nous sommes efforcés de représenter les hommes et les faits dans leur cadre exact.

Au regard de l'Histoire, et considéré avec le recul du temps, André Masséna apparaît, parmi les maréchaux de l'Empire, comme la plus grande valeur militaire de cette époque si fertile en hommes de guerre. Un seul général aurait pu se mesurer avec lui s'il eut vécu : Joubert (1).

(1) Cette opinion était d'ailleurs partagée par Masséna lui-même. Voir les Mémoires du Comte Lavallette, directeur des Postes, sous l'Empire et pendant les Cent Jou:s.— Société parisienne d'édit'on. Paris 1905, p.129.

Napoléon, on le sait, tenait Masséna en haute estime. Il le ménagea toujours, bien qu'il eût souvent l'occasion de s'en plaindre, mais il pardonnait beaucoup à celui qu'il avait lui-même nommé « l'Enfant gâté de la victoire » (1), car il savait que dans les circonstances critiques, il pouvait compter sur lui. « Activité, activité, vitesse, je me recommande à vous », lui écrivait-il en 1809, et Masséna fit faire à son armée cent kilomètres en quarante heures. L'année suivante, quand l'Empereur chercha parmi ses lieutenants le général le plus capable pour prendre le commandement de l'armée dirigée contre les anglais au Portugal, ce fût sur Masséna qu'il arrêta son choix. Le maréchal Masséna, si paradoxal que cela puisse paraître, est d’ailleurs le seul, qui sous l'Empire, ait commandé en chef devant l'ennemi.

Il est singulier de constater que Masséna, qui fut l'une des gloires de la République et de l'Empire, qui mourut chargé de titres et d'honneurs et demeure sans conteste le fils le plus illustre de Nice, est encore mal connu. De la vie de ses compagnons d'armes, on sait presque tout : sait-on qui était le père d'André Masséna ? Peut-on dire seulement de façon certaine, l'endroit où est né son fils ?

Certes, si la vie nuilitaire du maréchal a été étudiée dans ses moindres détails par de nombreux historiens,

(1) Et non » l'enfant chéri de la victoire », comme on l'a dit plus tard.— Mémoires de Barras par G. Duruy. Paris, Hachette 1895.T. 2, p.398, Le Ministre de la Guerre nous présente Masséna que Bonaparte a nommé « l'enfant gâté de la victoire ».

— Voir dans le même sens le rapport de Bonaparte au directoire après l'affaire de la Favorite :

€ La 32° demi-brigade s'est spécialement couverte de gloire. En trois jours elle à battu l'ennemi à San Michele, près Vérone, à Rivoli et sous Mantoue. Les légions romaines faisaient dit-on vingt-quatre milles par jour: es soldats français en font trente et se battent dans l'intervalle. A Rivoli Masséna enfant gûté de la victoire s'élance a la tête des braves de la 320,»

par contre, peu de renseignements nous ont été donnés sur son origine, Sa jeunesse, ses premières armes. On a même longtemps discuté sur le lieu de sa naissance. Parmi les différents auteurs d'aucuns l'ont fait naître à Levens, à La Turbie, à Antibes, à Nice enfin. Quant à ses parents, à part de vagues renseignements et quelques traditions orales transmises avec plus où moins d’exacti- «tude, rien de certain n'était écrit sur eux. Sa famille, nul ne la connaissait. Il semble même qu'un voile épais ait été jeté sur les origines du maréchal ainsi que sur ses années de jeunesse. Les rares biographes d'André Masséna : Toselk, Beauregard, Amic, le général Koch luimême, qui fut chargé de rédiger les « Mémoires du maréchal Masséna », sont muets, ou presque, sur les débuts de la vie du héros, et leurs renseignements sur sa famille fourmillent d'erreurs.

Il paraît à peine croyable que les noms même des proches parents de Masséna, de ses frères et sœurs, ne soient pas restés dans l'histoire locale. Cette obscurité a permis à certains écrivains de publier sur la jeunesse de Masséna de véritables romans-feuilletons où le héros de Gênes ne joue pas toujours le plus beau rôle (1).

Et pourtant, Masséna, pas plus d’ailleurs que ses compagnons d'armes arrivés aux grades supérieurs, ne s'est improvisé général, contrairement à l'opinion assez répandue et facilement admise ; bien plus, il ne fut jamais un général heureux, mais il sut forcer la victoire.

On s'est refusé aussi à le croire capable de grandes

(1) Aug. Gauthier, Les bandits justiciers des Alpes-Maritimes. Imp. V. Eug. Gauthier, Nice 1870.

— J. Galmot, Nanette Escartefigue. Nice, imp. Lersch et Emmanuel 1906.

— Général Baron de Marbot, Mémoires (Biographie de Masséna).

— Toselli. Notice biographique sur Masséna.

— Tisserand. La Révolution française dans les Alpes-Maritimes.

conceptions militaires et l'on a admis qu'il remportait la victoire parce qu'au moment psychologique, il était servi par un complaisant instinct de divination qui disparaissait après l'avoir inspiré. Il faut bien reconnaître pourtant que le plan de l'admirable bataille de Zurich, dont personne, pas même Lecourbe, n'a revendiqué la paternité et qui est bien, par conséquent de Masséna, ne fut pas un éclair de génie, mais le fruit de la longue et patiente réflexion d'un homme de guerre averti.

I nous à paru intéressant de chercher à connaître les antécédents du Prince d'Essling, de démêler et d'établir quelles influences obscures l'ont dirigé vers la carrière des armes : de suivre comment, à l'école de l’ancienne armée, son génie militaire s'était développé et de quelle manière les évènements favorables auxquels il se trouva mêlé lui fournirent l’occasion de sa prodigieuse carrière militaire.

Nous basant exclusivement sur des documents officiels qui nous ont été fournis par les actes consignés sur les registres de catholicité des paroisses, les archives départementales des Alpes-Maritimes, les archives communales de diverses localités de ce département, les Archives Nationales, celles du Ministère de la Guerre et les papiers de la famille Masséna, nous sommes parvenus à reconstituer la famille du maréchal et à retrouver les actes principaux qui ont marqué l'existence de chacun de ses membres.

Nous avons suivi pas à pas André Masséna pendant ses années d'enfance et de jeunesse ; au Royal Italien d'abord, où il apprend le métier des armes sous la surveillance de son oncle Marcel, et où vient le rejoindre son frère Jean: à Antibes, ensuite, où il se marie ; à Vence, où il instruit, puis, Commande un bataillon de Volontaires Nationaux ; à l'Armée d'Italie, enfin, où il conquiert tous ses grades et peut donner la mesure de sa valeur, jusqu'au jour où,

après le siège de Toulon, 1l est fait général de division.

Dès ce moment, il appartient à l'Histoire et tout a été dit sur lui.

Mais, à côté du maréchal, plusieurs de ses parents eurent une certaine notoriété, surtout pendant la période révolutionnaire. Son oncle Jérôme Marcel, quil'avait précédé au Royal Italien, fut longtemps officier et commanda le Fort Carré et la place d'Antibes; unautre de ses oncles, Augustin Marie, joua à Nice un petit rôle politique ; son cousin Philippe y fut conseiller municipal et Trésorier des Invalides de la marine,un autre de ses cousins, François, devint commissaire des guerres à l'armée d'Italie; son beaufrère, Honoré-Vincent Galli, avocat et magistrat à Nice, fut député des Alpes-Maritimes ; un autre de ses beauxfrères, Michel Uberti, y était commissaire de police ; son neveu, lieutenant de dragons, fut tué en Italie ; tous nous ont paru intéressants à des titres divers.

C'est donc non seulement l'histoire de la jeunesse du maréchal, mais aussi celle de sa famille, que nous offrons au public.

Trois stades sont bien nettement marqués dans la vie si curieuse et si agitée de la famille Masséna.

Dans le premier, elle habite Levens, le village d'origine. Ses membres vivent et meurent à l'ombre du clocher : ils n'exercent aucune profession et vivent paisiblement des revenus de la terre qu'ils possèdent et qui pourvoit à leurs besoins.

Plus tard, avec Dominique Masséna, c'est l'exode vers Nice. Le rural, attiré vers la ville, devient citadin. Des besoins nouveaux se font sentir : le désir de faire des affaires, lappât du gain transforment le villageois en commerçant. Les prairies de Levens, la vie champêtre au pied des oliviers de Saint-Antoine de Siga font place à une sombre boutique dans une rue étroite et tortueuse de la vieille ville, à Nice.

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Enfin, avec les descendants de Dominique, la famille se disperse et les Masséna semblent n'avoir plus de foyer. Les uns s'embarquent pour l'Amérique, d'autres se font soldats et les derniers viennent en France apprendre des métiers nouveaux pour eux : savonniers ou tanneurs. La tourmente révolutionnaire prend certains d'entre eux ; les uns sont emportés, un seul surnage, l'Empire en fera un maréchal de France ; les autres finiront inconnus ou presque comme ils ont débuté.

Si l'on voulait dégager les caractéristiques de Ia famille, on pourrait citer en première ligne le grand nombre d’enfants. Antoine Masséna en eut six; Dominique, huit ; Augustin Marie, dix ; M" Deporta, neuf; François, sept ; Me Galli, sept; Jules César, le père du maréchal, six. Cela explique l'émiettement de la fortune des Masséna dont le patrimoine, quoique important, se trouve régulièrement partagé entre un grand nombre d'ayants-droit.

Le second caractère de la famille est le sentiment religieux (1). Dominique Masséna, dont un frère était dans les Ordres, cède un de ses domaines au couvent des R. P. Augustiniens de Saint-Jean-Baptiste de Nice,

(1) Ce sentiment était d’ailleurs à cette époque partagé par toute la population niçoise, si l'on croit Smolett, qui dans ses « Lettres de Nice » (1763-65) déclare :

«€ Pour ce qui est de la religion, je puis affirmer qu'ici la superstition règne sous les plus sombres couleurs de l'ignorance et du préjugé. Je crois qu'il y a dix couvents de moines et trois de nonnes au dedans et au dehors des murs de Nice et il m'a été impossible d'apprendre que dans tous ces couvents un seul homme ait fait quelque progrès dans une branche quelconque des connaissances humaines. Tous les ecclésiastiques sont exemptés de tout service public, car ils sont tous sous la protection et l'autorité immédiates de leur évêque ou de son vicaire. L'évéque de Nice est suffrageant de l'archevêque d'Embrun de France et les revenus du siège s'élèvent à cinq ou six cents livres (douze mille cinq cents à quinze mille francs). Nous avons aussi un office de l'inquisition, mais il semble ne pouvoir accomplir aucun acte de sa juridiction sans y être spécialement autorisé par le roi. Toutes les églises sont des sanctuaires pour n'importe quelle sorte de criminels sauf s'il s'agit de haute

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