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CHAPITRE I

Si les philosophes et les poètes sont, et chacun dans un ordre différent, les commentateurs de leur époque ; s'ils en anal3'sent l'évolution et en précisent la tendance et la caractéristique g^énérale, les musiciens, eux, reflètent de façon certaine inconsciente souvent même) l'état d'âme de leur génération, l'ensemble amalgamé de ses espoirs et de ses désirs ; en un mot ils résument et S3'nthétisent, du moins pour ce qui en concerne la partie spirituelle, pour ce qui touche le cœur et les sens, le milieu où ils vécurent et les êtres qu'ils approchèrent.

Il y a entre l'histoire d'art d'une nation et son histoire générale une étroite parenté pas toujours apparente mais pour l'anah^ste facilenient r(?connaissable ; et les plus grands musiciens d'une nation ne sont pas exclusivement ceux dont l'œuvre représente un progrès ou une révolution, mais aussi ceux dont on peut dire qu'ils sont comme l'écho de la voix de leur temps, les représentants autorisés de la muse qui inspira leurs contemporains, les révélateurs du secret idéal, de l'état d'àme d'une collectivité spirituelle.

Les musiciens d'aujourd'hui, il faut l'avouer, cherchent plutôt à donner des sensations, à produire une impression immédiate, qu'à émouvoir réellement, et ils sont en cela bien ce que nous méritons. Tel terrain, telle récolte. A l'austère

religion, aux silencieuses et réfléchies oraisons ont succédé l'extériorité du culte et les pompes théâtrales, à la passion saine et chaste, toute d'enthousiasme et de foi, ont succédé la frénésie des sens, la recherche des imprévus émotionnels et des mièvres subtilités. Comparée à la musique classique, la musique moderne est à cette dernière ce que sont les vers de Baudelaire et de Verlaine aux alexandrins de Racine et de Corneille.

Par-dessus tout plane, il est vrai^ l'art de Richard Wagner, mais dans cette succession d'idées philosophiques qui en est la 'Caractéristique principale, dans ce fatalisme auquel fait place, finalement^ la sérénité chrétienne, ne faut-il pas voir en plus grand, amplifié par lesouffle.du génie, la même recherche d'un idéal toujours entrevu, jamais atteint; la lutte pour le bonheur spirituel, lutte somme toute parallèle à celle des humains vulgaires, pour l'atténuation des misères et la satisfaction des appétits.

Les hommes de jadis cro3^aient; ceux d'aujourd'hui désirent. Ils regardent bien encore l'azur du firmament, mais leur œil terni n'y devine plus rien et le chromatisme des accords enchevêtrés pleure en des énervements factices et l'illusion perdue et la croyance morte.

Or ce ne sont pas les époques qui dépendent des musiciens, mais les musiciens qui dépendent des époques et le peintre n'est pas coupable de l'aridité d'un paysage. L^inspiration et le talent personnel mis à part, l'artiste' exécute, on pourrait dire presque inconsciemment, la besogne que lui assigne l'évolution naturelle des choses humaines ; ceux qui en reproduisent le mieux le caractère et l'image, ceux qui en précisent le plus les diverses exceptions, ceux en un mot qui se rapprochent le plus delà nature et de l'humanité, ceux-là sont les plus grands et les seuls vrais...

Etudier l'histoire de l'art d^un peuple, c'est analyser révolution de son âme, c'est revivre ses enthousiasmes, relire les pages de son intime existence ; connaître la musique d'une nation c'est avant tout connaître son cœur. Des peuples qui n'ont pas de musique, on peut dire qu'ils n'ont pas aimé et l'Angleterre par exemple sèche comme les exemplaires féminins qui exhil^ent sa laideur originelle sur les routes du monde entier, avec Purcell, Balfe et wSuUivan pour tous rei)ré^entants nuisiraux. est bien ainsi que l'Amérique la digne

mère de ce peuple presque exclusivement commercial et intéressé, anti-musical par nature et dilettante par « fashion ».

La musique c'est peut-être du rêve sonore et tous ne savent pas rêver.

S'il est fort agréable de s'encenser soi-même, de porter sur les siens des jugements enthousiastes, il est peut-être plus grand et plus utile surtout de voir les choses avec impartialité et de n'admirer ses résultats personnels qu'après avoir rendu hommage à ceux des autres en constatant de divers points, les irrévocables défauts. Tous les excès sont nuisibles, or le public français a ce déplorable travers de se partager, insensiblement au moins, en deux camps qui se méprisent mutuellement et s'attac[uent de toutes façons, la plupart du temps aux dépens de l'œuvre ou de l'artiste prôné qui subit les conséquences de ces ridicules algarades.

Les garçons pâtissiers se mêlent un peu trop à tout en France et trop souvent aussi des éléments étrangers déshonorent par leur contact certaines questions d'un ressort absolument privé. La question Lohengrin ne s'est-elle pas un peu appelée la question Boulanger et combien de fois n'essaye-t-on pas à Paris de tomber (momentanément au moins) un ouvrage quelle que soit sa valeur^ pour ruiner un directeur ou satisfaire des rancunes particulières.

Deux natiôns sont essentiellement, naturellement et avant tout musicales. Ce sont l'Allemaorne et l'Italie. Certes si l'on étudie l'évolution musicale depuis saint Grégoire-le-Grand jusqu'à nos jours faut-il constater certaines influences étrangères, notamment celles des contrepointistes flamands qui occupent une place importante dans la transformation de la monodie. 31ais à n'envisager la question qu'en bloc et par ses résultats il faut convenir que la mélodie est italienne et que l'harmonie est allemande. L'Italie malheureusement (fille aînée de la musique) ne sut pas garder intact le sceptre d'or qu'elle reçut la première. Avec Palestriiia monté au faite suprême, elle dégringola graduellement, puis la musique instrumentale lui porta le coup de grâce, elle qui fut Pergolèse,

Porpora et Bellini ne sait même plus chanter et l'œuvre dernière -U' A^' rdi <ora peut-être le chant du cygne de l'Italie musicale

Où les Italiens virent une prière et une caresse, les Allemands une philosophie émotionnelle, un commentaire idéal, les Français ne virent d'abord qu'un divertissement. Jusqu'à ces dernières années d'ailleurs, on peut dire que l'histoire du théâtre et celle de la musique sont en France intimement liées et qu'avant Berlioz il n'existait pour ainsi dire pas chez nous d'œuvre symphonique.

(Je ne crois guère que Ton puisse appeler ainsi les essais de (lossec.)

On peut avoir pour le genre « éminemment national » une affection paternelle, pleurer sur ses cendres et faire des vœux pour qu'il renaisse, on n'en est pas moins obligé de constater que sa déchéance a été en France le signal d'une véritable renaissance musicale, qu'on a cherché autre chose et qu'en cherchant on a travaillé, qu'en voulant faire du vérisme musical on a trouvé de nouvelles formules, essayé d'inédites combinaisons, étendu le domaine des recherches, labouré le terrain en friches et presque vierge, perfectionné l'outillement et les mo3'ens d'expression, ouvert d'infinis horizons... enfin que la nonchalance napolitaine a fait place sinon à la ténacité de l'artiste allemand, du moins à son ardeur infatigable, qui est une des grandes causes de sa supériorité. Et puis rien ne vaut la charrue avant l'ensemencement.

Pour moi la musique française est née d'hier, son précurseur fut MéhiLl qui naquit de Gluck, son initiateur (son créateur même devrais-je dire) Berlioz, à qui il n'a manqué que la science de l'écriture pour réaliser des chefs-d'œuvres complets, ses premiers nourriciers : Bizet, César Franck, .^lassenet, etc. etc.. qui tous, à des degrés divers et par des voies différentes, essaient de l'amener peu à peu au niveau de sa grande sœur d'rVllemagne.

Pour cette raison d'ailleurs, on ne peut comparer l'école musicale française à ses rivales étrangères. Elle est trop jeune ])ourcela et il n'appartient pas au présent de se mettre en l>arallèle avec le passé. Jusqu'à la seconde moitié de ce siècle nous n'avons à peu près eu que des hommes de théâtre faisant d'intéressante musique mais ne vo^^ant pas en elle le but avant l'effet. C'étaient de simples causeurs, non des philoso-

phes musicaux, or malgré Richard Wagner, par Richard AVagner peut-être même, je crois que l'avenir musical appartient à la S3^mphonie,que loin de marcher à une union absolue de la musique et de la poésie, nous allons à g-rand-s pas vers une scission complète de ces deux rivales, qui réunies se gênent mutuellement et dont la première n'est avant tout que l'immatérialisation de la seconde. •

On ne pourra d'ailleurs probablement jamais opposer quelle musique que ce soit, à la musique allemande nourricière et éducatrice naturelle, avec Bach^ Beethoven, Mozart, Wagner, qu'il sera difficile mémo d'égaler, et qui de toutes façons auront toujours l'antériorité, mais l'école italienne meurt d'anémie, de dég"oùt d'elle-même, courtisane vieillie répugnant presque aux sourds. Oui sait si cet art fade, factice et vain ne fera pas place à la musique française de demain, anoblie par l'étude et le raisonnement, épurée par l'assimilation graduée des principes fertilisateurs et solides des vieux classiques, unie au goût et à rélégance qui seront toujours nos supérieures qualités ; ce résultat est d'ailleurs presque obtenu déjà^ si l'on compare le mouvement musical des deux nations durant ces vingt-cinq dernières années. Verdi disparu il ne restera en Italie pas même un mélodiste, car enfin Mascagni, Pucini, Ponchielli Leoncavallo et tutti quanti sont des musiciens de troisième ordre tout au plus, qui ne savent même pas pasticher leurs anciens.

L'avenir musical de la France peut réserver donc de grandes surprises et j'en vois la plus grande preuve dans l'individualisme qui s'accentue de plus en plus chez nos compositeurs. Il y a enfin un genre français autre que celui du vaudeville et de l'opérette et la musique n'est plus exclusivement un passetemps distingué.

Certes du côté du public, il y a presque tout à faire, mais l'élan est donné c'est un enseignement à poursuivre, dont solidairement maîtres et auditeurs restent la nécessité.

Ce qui est douloureux à constater c'est qu'une partie de ceux qui dirigent la mode et font et défont (momentanément) les succès, ne mettent pas à Paris la conscience, la dignité et l'impartialité indispensables à ce rôle. L'essentiel serait d'encourager le plus possible nos musiciens nationaux, de les pousser dans la voie naturellement désignée par leurs dispositions, de s'occuper surtout d'eux de toutes façons, tandis que

nous leur témoignons la plus profonde indifférence, apl^laudissant les étiquettes plutôt que les produits et laissant à l'étranger le soin de nous désigner nos maîtres.

Je me demande si l'indifférence criminelle du public français envers les compositeurs nationaux, ne tua pas chez bien d'entre eux la verve inspiratrice avec l'espérance. Vo3'ez Bizet, Chabrier, Louis Lacombe pour ne citer que de récents exemples. Qui sait ce que nous avons perdu en refusant de les entendre. Ah ! pourquoi toujours demander à l'oiseau d'où il vient au lieu d'écouter ce qu'il chante !

Dans cette lutte pour l'indépendance de la musique française iMassenet est peut-être celui qui combat le plus utilement et qui obtient les meilleurs résultats, car si l'effort de nos jeunes est immense, si malgré le « je m'en foutisme » sacrosaint dont croit devoir se doubler toute cervelle fin de siècle, il y a somme toute une franche unanimité d'aspiration, vers un affranchissement absolu, peut-être parmi les enthousiastes, certains oublient-ils la juste mesure, tombant ainsi d'un travers dans l'autre, car s'il faut dans l'art comme dans la vie, s'affranchir des esclavages, s'élever au dessus des routines vieillotes et des préjugés tracassiers, on ne doit pas attaquer les lois initiales, la base même des choses que l'on veut rénover et sous prétexte de création ou de rajeunissement, démolir à tout hasard, sans savoir reconstruire.

C'est ce manque de mesure, ce désordonnement général, qui fait avorter tant de tentatives, sérieuses au fond et qui n'apparaissent que ridicules et stériles par la faute même de leurs auteurs.

Tout essai loyal, toute intention sincère est louable en ellemême et l'on ne devrait en principe qu'encourager toutes les tentatives raisonnées quelque soit leur but ou leur tendance, mais l'art musical repose sur des lois acoustiques mathématiquement modifiables seulement et dont le viol momentané doit avoir une géniale excuse. Un musicien qui néglige sciemment et sans raisons plausibles son écriture, est un artiste incomplet ou un impuissant. Quant à ceux, qui sortant à peine d'user leur fond de culotte sur les bancs du Conservatoire,

s'ingénient à (( dissonancer » pour paraitre les adeptes dételle ou telle gloire aveuglante on ne saurait mieux les comparer qu'aux bambins qui ne sachant pas lire, veulent pour carrière futur, le maréchalat de France.

Quel que soit l'idéal personnel que l'on poursuit, quels que soient les principes d'art que Ton ait ou simplement les préférences que l'on affiche, il faut déjà au point de vue musical pur, profondément s'incliner devant ^lassenet. Laissant de côté toutes questions d'école ou de petite chappelle ; disséquez ses harmonies, étudiez sa façon d'écrire, l'enseignement sera, pour vous, aussi fécond, , que vif le plaisir.

C'est que chez lui les licences sont non le but, mais le moyen, c'est qu'il cherche à réaliser un tout correct autant qu'élégant, c'est qu'il sait qu'avant l'enjolivement et les broderies ultimes^ il faut sur le métier dix fois mettre l'ouvirage et donner à l'édifice que l'on érige des fondations solides et résistantes. Sa fécondité prouve d'ailleurs son labeur incessant le désir 'de mieux faire, auquel il est toujours en proie, la méthode qui préside à l'élaboration de son œuvre, sa conscience dans la lutte, sa fidélité à la muse qui l'inspire et au devoir qu'il s'est tracé.

jMassenet est vraiment le musicien par excellence, l'homme qui vit pour et par la musique ; certes il s'intéresse à toutes les manifestations de l'art, à toutes les formes de la beauté, mais il rapporte invariablement tout à la musique, toute beauté, pourrait-on dire, a pour lui une traduction sonore ; vibrant comme une chanterelle, il s'imprègne immédiatement des impressions extérieures, s'émotionne à tout propos, s'enthousiasme et s'extasie d'une fleur qu'il cueille, d'une mélodie que lui chante son âme, puis subitement mélancolique retombe en sa rêverie, il veut des fleurs plus belles et des sonorités plus accomplies. Cette fièvre de production qui le dévore, cette diversité de moyens employés, ce changement de facture, de style, d'idées même, pourrait-on dire, qui lui font donner par exemple le Mage après Esclarmonde, ne sont pas du tout à mon avis de l'incertitude ou le simple désir de sacrifier à la

mode du jour, c'est bien au contraire une volonté opiniâtre, qui sait que la musique est à elle-même son but, qu'il faut varier sa palette et son coloris, s'essayer au succès par de multiples mo3'ens, obtenir de bons résultats par des causes toutes différentes et chercher toujours le mieux « et le plus vrai. »

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