CHAPITRE II
Des musiciens français vivants^ deux se partagent avant tous la faveur publique; deux, autant dans leur propre patrie qu'à l'étranger, représentent officiellement l'art national et quoique fort différents Tun de l'autre, tant par leur tempérament artistique, que par la diversité de leurs efforts et les résultats obtenus, caractérisent réellement les tendances de notre école, étant d'ailleurs, par les droits du talent et du labeur réalisé, les chefs mêmes du mf^uvement et les maîtres de tous les autres. Ce sont Massenet et Saint-Saëns.
Etablir un parallèle entre les deux, serait trop facile : Ce sont deux natures opposées; la première toute d'intuition et d'enthousiasme, la seconde toute de raisonnement et d'étude ; mais comme les deux extrêmes se touchent, ils ont les mêmes nerfs qui rattachent leurs dissemblances.
Pour m'exprimer franchement, je crois qu'on ne saurait mieux dire que Saint-Saëns le scholastique, le pince-sansrire, amer et glacial, représente le désir que nous avons de faire mentir la légende de notre frivolité musicale, le travail auquel nous nous astreignons pour être, musicalement, des (( forts en thème », l'érudition enfin à laquelle nous attachons tant de prix après Tavoir ridiculisée et trouvée incompatible avec la verve franche et l'inspiration originale, tandis que Massenetest lui au contraire, ce que nous sommes réellement, plutôt que ce qu'il nous plaît d'apparaître.
Aucun artiste vivant ne représente à tous les points de vue, aussi bien le modernisme français que lui ; il en est la vivante synthèse, l'absolu symbole, l'inimitable grand-prêtre; il a tous nos défauts et toutes nos qualités ; charmeur comme une parisienne, voluptueux comme les proses de Catulle .Alendès ou les nouvelles de Pierre Louys, assoiffé d'ambition, de gloire et de richesse, il est à côté de cela le bénédictin laborieux pour qui chaque seconde a du prix, le musicien passionné des vieux classiques autant que des nouvelles innovations,
ramoLireux de la forme et l'intelligent adaptateur des nouvelles formules; il n'est fermé à aucune tentative, il s'ingénie au contraire à allier entre elles les apparentes oppositions d'école et les différents styles; il voudrait plaire à tous sans pour cela se déplaire à lui-même, ne faire des concessions qu'en apparence, ne céder que pour mieux reprendre et se reprendre, poursuivant ainsi, malgré des zigzags et des redites, un but invariable, dont nous n'apercevons peut-être qu'un côté et qu'une partie. Comme tous ceux destinés à faire époque dans l'histoire de l'art, on le juge avec trop d'enthousiasme ; or, la critique doit être une pondération, le terrain musical étant cependant celui où se livrent les plus acerbes luttes et où se décroche le plus difficilement la victoire. Ce qui est incontestable avant tout, quelle opinion qu'on ait de lui, c'est l'extraordinaire influence qu'il a sur toute la génération musicale moderne.
Pas un musicien français n'a eu autant d'imitateurs, et indépendamment de ses élèves qui porteront jusqu'à leur heure ultime l'estampille de leur fabricant, il n'y en a pour ainsi dire pas un seul, qui au moins occasionnellement, n'ait pas employé ses formules, imité sa manière, quand ils n'ont pas absolument adopté ses S3^stèmes et sa mélodique^ en se servant des mêmes moules.
Massenet a presque obtenu en France, le résultat obtenu par Richard Wagner en Allemagne, dans les pays de race allemande et superficiellement ailleurs, c'est que tout le monde a voulu écrire comme lui. Ce qu'il existe de SousiMassenets, est extraordinaire; pernicieuse ou favorable, son influence se fera sentir plus longtemps qu'on ne le peut supposer dans la musique française, certainement d'ailleurs bien plus que celle de Gounod dont il n'a pas, comme on l'a dit, accepté l'héritage, mais dont il s'est seulement initié quelques tournures de phrases, quelques extériorités qui, sous sa plume d'ailleurs, veulent dire tout autre chose. Où Gounod (( contemple », Massenet « saisit »; et il n'y a*pas que cela qui les diffère.
Fondateur d'école, Massenet l'est donc malgré lui, et l'on fait du « Massenet » comme on a fait de l'italien et comme on voudrait faire du Wagner.
Ce qui caractérise un musicien, c'est avant tout la note personnelle. Il doit, en tant que théorie et que savoir résumer,
condenser plutôt, les maîtres passés, mais à tout cet acquis, ajouter son invention à lui, graver sa miirque indélébile; le passé ne lui peut livrer que des matériaux et des modèles, il ne doit pas en simplement copîer les ornements, mais dans cet argile pétrir de nouvelles figures et imaginer d'inédits dessins.
L'art est comme la vie un perpétuel récommencement, toutes choses s'engendrent entre elles et pas plus qu'un atome aucune idée ne se perd, malgré soi, on est toujours le fils de quelqu'un, et le résultat bon ou mauvais, a toujours une cause, qui fut elle-même un résultat, cela indéfiniment jusqu'à la perfection où à l'annihilement, ce qui est peut-être la même chose. Massenet, c'est le total des additions diverses que nous avons faites depuis Méhul,sur le terrain de la musique, c'est le résultat de nos incertitudes d'art, italianeries et germanismes se succédant par caprice ou însouciante légèreté^ c'est le produit de la bataille de notre conscience, avec la mode et la routine, de cette inconstance d'idéal, de' caractère et de goût, qui nous fait en politique, en art, en littérature, changer le fusil d'épaule à propos de bottes, et brûler par parti-pris, ce que nous adorions par insouciance.
On ne saurait trop le répéter^ JMassenet avec ses merveilleuses qualités et ses grands défauts, est l'âme même du peuple français et dans toute notre histoire d'art, à aucune époque, n'existe peut-être un artiste aussi caractéristique, aussi spécial et autant de son heure.
Berlioz avec sa géniale exubérance, ses envolées shakespeariennes, son intransigeance d'idées étonne en France ; né en Allemagne, il eut été presque AVagner, comme Auber 5^ aurait été un petit Ha3^dn. JMassenet ailleurs que chez nous, serait une énormité.
Uu seul peuple au monde est absolument musicien, c'est le peuple allemand (i).
Il peut naître partout des génies inventifs et de puissantes organisations, (Berlioz^ Saint-Saens, Massenet, Bizet etc. en sont pour la France la plus grande preuve) mais il semble que sous un autre ciel, ces natures s'atrophient quelque peu ou plutôt suivent une plus facile voie, qui n'est pas la vraie.
(i) Les Allemands traitent la musique comme une affaire d'état disait Spontini, je crois plutôt qu'ils en font leur religion suprême et leur plus noble idéal. (Note de l'auteur).
Que n'eut réalisé Meyerbeer, s'il était resté Allemand, quelle dififérente tache n'eussent pas achevés les maitres plus haut nommés, là-bas, dans le recueillement et la solitude, loin de nos bruits, de notre mode et de nos snobs. Cro3^ez-le bien, Massenet s'est élevé aussi haut qu'il est possible de le faire à un musicien, en conservant son tempérament français et encore laissera-t-il beaucoup plus que nouspouvions lui donner.
Les pierres, matériel de son édifice, il les a prises ailleurs, et c'est seulement pour nous plaire qu'il sacrifie la force à la grâce ; au fond de lui-même il me semble deviner quelque tristesse non seulement cette tristesse des sensuels, cet écœurement de ceux chez qui la vie parle trop fort et qui en sentent toute la misère, car les amours tôt ou tard finissent par le dégoût, mais avant tout le regret caché de ne se pouvoir libérer des entraves de la matière, de ne pouvoir violer le destin et diviniser le réve en élargissant l'horizon.
Tout pur artiste arrivé à la gloire et au succès, regarde malgré lui, du faîte du piédestal conquis, les sommets lointains frères des nuages, qu'il aurait peut-être escaladé. Le triomphe c'est une désillusion, car le musicien étant à la musique ce que le prêtre est à Dieu, le bruit des applaudissements n'étouffe jamais la voix de la conscience, et les concessions de l'artiste, ce sont les faiblesses de l'apôtre qui renia le seigneur pour plaire aux valets.