A. L AND EL Y
[L Art musical, 31 mars i8qi.)
Je commence à croire que ce Massenet a trop de talent et pas assez de génie. Sa souplesse m'inquiète et sa poétique est tellement flottante que je ne sais plus où la fixer.
11 me semble pourtant que ^assentiment du public avait indiqué au jeune maître la route qui devait le conduire sûrement au succès.
Chaque fois qu'il a sincèrement exprimé son sentiment, — un peu trop raffiné peut-être — le public s'est pâmé. Dans le domaine de la grâce et du charme, il n'a pas de rival. Sa musique est « fin de siècle » et sa mélodie d'une exquise déliquescence.
Mais que voulez-vous ? Ce nerveux a l'ambition d'être un puissant et un fort. Or, comme il est doué mieux que personne et qu'il a du talent à revendre, il se fait illusion à luimême et en impose à ceux qui l'écoutent. Alors il froisse rageusement les cymbales, souffle à pleins poumons dans les cuivres et tape à tour de bras sur la grosse caisse. C'est du bruit, de la sonorité, si vous le préférez, pleine d^effet je l'accorde volontiers, mais ce n'est jamais cette éloquence grandiose et suprême qui se manifeste, dans l'inspiration des maîtres.
Victor Wilder.
(Gil Blas^ i8 mars 1895).
Le Mage, s'il n'est point le chef-d'œuvre de l'auteur de Marie-Magdeleine est un ouvrage dans lequel se retrouvent toutes les qualités du maître et surtout la clarté, la grande qualité française^ que l'on cherche à détruire. Quant à l'orchestration, nous ne croyons pas qu'il en existe dans les œuvres de ce temps de plus moderne, ni de plus intéressante.
Intérim.
[Le Figaro j 18 mars 1891).
M. Massenet a écrit une œuvre sérieuse et séduisante à la fois, qui marque encore d'un pas en avant, sa marche ascendante vers le grand drame lyrique, tel que le conçoivent les idées modernes.
Armand Gouzien.
[Le Rappel^ 18 mars iSgij.
Disons-le nettement ; Le Mage accuse un sérieux effort. Le nouvel ouvrage de Massenet est en général d'un style plus serré que ses aînés. On y découvre parfois plus de souci de la vérité dramatique et l'union y devient plus intime entre les vers et la musique.
FOURCAUD
(Le Gaulois, i8 mars 1891).
M. Massenet — ce n'est pas moi qui lui en ferai le reproche, — paraît de moins en moins vouloir s'attacher de façon exclusive à une école
Les « wagnériens » crient à la banalité et les italiens se plaignent de la sobriété parfois excessive des idées mélodiques dans le chant.
Mais les uns et les autres devront, avec le public, rendre justice à ce qui est particulier à M. Massenet, c'est à dire une grande bonne grâce, l'éclat de l'orchestre et souvent une inspiration tendre et voluptueuse, à l'impression de laquelle on ne résiste pas.
Henry Fouquier.
{Le XLX" Siècle, 18 mars 1891.)
Massenet est un doux rêveur, que la Muse visite lorsque ses pas s'égarent sous les ombrages discrets ou dans les sentiers fleuris, mais auquel elle tient rigueur dès qu'il s'avise de vouloir escalader les cimes. Quoi de plus troublant, dans la gamme attendrie, que cette cantilène du dernier acte du Mage, délicieusement dialoguée par Anahita et Zarastra :
Viens, je bénis tes pleurs, En baisant tes longs cils d'or Pour voir tes yeux en fleurs Fleurir encor.
Voilà du JMassenet du bon coin.
Ely-Edm. Grimaud.
[Les Annales politiques et littéraires^ mars 1891 .)
On ne voit point qu'un pas en avant ait été fait, et, au milieu de ces batailles d'écoles, le mot entendu dans les couloirs est assez spirituellement juste, qui dit que c'est là de la « Musique opportuniste »
Paul Ginisty.
(Petit Parisien^ mars 1891.)
Pourquoi l'aimable et gracieux maître, le mandoliniste charmeur ne se contente-t-il pas de boire dans son verre, un joli verre taillé à facettes, plein de sirop parfumé à l'essence de roses ? Quelle imprudence d'aspirer à larges traits le hanap de Bayreuth quand son estomac délicat refuse de s'assimiler cette puissante ambroisie I
Henry Bauer.
{Echo de Paris, mars 1891.)
Si le poème est insuffisant, la musique n'est pas beaucoup meilleure. La nouvelle partition de M. Massenet vaut mieux que le Cid^ mais demeure très au-dessous à'Esclarmonde.
A. Ernst.
{La Paix^ mars 1891.)
Cette partition du Mage est abondante en idées, riche d'inspirations mélodiques". Le musicien foulant aux pieds les vieux moules, s'est abandonné à son propre génie, sans se soucier de formes, jusqu'ici trop exclusivement admises par l'Opéra. Il a fait œuvre personnelle et s'est efforcé d'unir davantage par un lien symphonique, l'orchestre à la scène. Certes, il serait facile de citer dans cette partition plus d'une, page, où Massenet s'est élevé jusqu'au sublime, où il a trouvé des accents d'une pénétrante sincérité pour traduire dans sa langue imagée les situations qui lui étaient offertes. Mais ce qu'il faut surtout noter, c'est que dans son orchestre, le drame marche, agit dans une communion intime avec les événements de la scène.
E. Stoullig et Noël.
(Z^5 Annales du Théâtre de la musique, i8gi.)
... M. Massenet au contraire a le grand tort d'essayer alternativement de toutes les voies et de ne persévérer dans aucune. Avec une habileté extraordinaire, un don d'assimilation rare, une note mélodique bien particulière, il n'arrive qu'à charmer un temps le publiciste très facile à se laisser séduire, et n'a pas encore écrit l'œuvre vraiment forte et personnelle qu'on serait en droit d'attendre. Et voilà bien longtemps qu'on l'espère
Le Mage^ il n'y a pas à dire, est un des opéras les moins intéressants qui 'soient sortis de la plume de M. Massenet, justement parce qu'il est revenu simplement à cette mélodie coulante, mièvre et sensuelle qui plaît le plus facilement du monde au public de nos jours, et qu'il ne paraît pas avoir eu aucun autre objectif que d'enlever quelques bravos au plus vite ; est-ce que par hasard il aurait fait cet ouvrage encore plus rapidement que d'habitude et pour devancer à tout prix. Salammbô ?
Des amis dévoués nous avaient annoncé (( qu'il emploierait là toutes les ressources de son imagination si poétique et si colorée, toute sa science et le résultat de vingt années d'expérience du théâtre, qu'il y mettrait sa nervosité, et cette tendresse infinie qui touche si bien le cœur des femmes. » Cet appel aux bravos féminins ne restera pas sans doute inefficace et je conviens qu'il y a de la tendresse dans plusieurs phrases d'Anahita et de Zarastra, qui roucoulent deux duos tout à fait propres à se chanter dans les salons.
Ce qu'il y a de mieux dans le rôle de Zarastra et j'ajouterai dans tout l'opéra, c'est la prière que les cuivres avec sourdines au pavillon chantent pour lui quand il s'agenouille au pied de la montagne sainte et qu'il invoque Ahoura Madza.
Adolphe Jullien.
[Musiciens d* aujourd'hui, iSgz.)
Ainsi que Salomé ressemblait à Marie-Magdeleine, Anahita roucoule des romances qui convenaient admirablement à JNlanon. Les cris de guerre détonent dans sa bouche, elle manque de vocation pour les Hojotoho des Walkyries. Quant
au roi Iranien, quant au grand prêtre Amrou, ils n'existent même pas, ce sont de simples fantoches ; le dernier, dénué de toute conviction musicale, évolue d'un duo à la Verdi, à un air à la Gluck dont le style paraît bien déplacé dans le sanctuaire si profane de la Djahi.
Cependant il faut louer en cette partition du Mage la coupe scénique des divers tableaux, très courts, aux récits inutiles très clairs et parfois d'une jolie couleur, tel le premier par exemple avec le lamento des captifs et le réveil au camp, l'air de Zarastra, au cinquième acte, où l'on retrouve l'accent mâle des Erinnyes, une jolie altération rythmique du duo du premier acte rappelé au dernier, sous les paroles: « W entends que ma voix » et quelques accents vrais dans le rôle de Varedha qui donna à 3L'"^ Fiérens l'occasion d'un brillant début à l'Opéra.
Georges Servières.
[La Musique française moderne, 1897).
Première représentation a le I