LE MAGE
Opéra en cinq actes et six tableaux
Livret de Jean Richepin
Première représentation à V Académie Nationale de Musique, le i6 mars 1891
Varêdha, Mmes Fiérens.
Anahita, Lureau-Escalaïs.
Le Roi, MM. Martapoura.
Un prisonnier, Affre.
Zarastra, mm. Vergnet.
Amron, Delmas.
Un héraut, Douaillier.
(Danse : Mi'« Rosita Mauri.)
MM. Duc et Escalaïs chantèrent successivement le rôle de Zarastra. Le 27 juillet 1891, M"^ Bosman reprit le rôle d'Anahita, et Je 21 août, M'"« Domenech, le rôle de Varedha. Mlle Hirch remplaça également, par la suite, Mlle Mauri.
Le Mage eut trente-deux représentations en 1891.
Il n'en est pas des collaborations comme des mariages.
Si l'opposition des tempéraments est favorable à ceux-ci, la conformité des aptitudes est, au contraire, nécessaire à celles-là. La tâche du librettiste consiste à rechercher la voie la plus favorable au compositeur et à l'y conduire, après l'avoir . parée de toutes les séductions d'images et de rythme de sa poétique. L'entente complète est nécessaire ; entente de tendances intellectuelles ; les unes s'imposant comme la conséquence naturelle des autres.
La collaboration Richepin et Massenet n'offrait pas ces garanties. Le poète est un sanguin, un violent ; le musicien, un nerveux, plus voluptueux que vraiment tendre. Le danger m'apparut tout aussitôt en ce mariage d'idées de deux hommes
ennemis par la loi de nature. Lequel devait s'imposer à l'autre ? Le sang-uin étoufferait-il le nerveux, ou s'épuiserait-il au contact de ce dernier d'un sensualisme toujours plus inquiet plus affiné? Le système des concessions mutuelles a prévalu. Il en est résulté le Mage, une œuvre intéressante mais trop peu sincère, dans laquelle chacun des deux collaborateurs a voulu parler le langage de l'autre : M. Massenet s'efforçant d'être violent, presque brutal; M. Richepin, s'essayant à cette manière de volupté qui n'est pas sienne ; compositeur et poète se diminuant ainsi, sans atteindre à cette communion de sentiments qui leur reste impossible.
, Au lieu de ces guerriers touraniens, hirsutes et avides de vengeance, brandissant à travers les flammes leurs formidables massues, comme je préférerais pour M. Massenet quelques peuplades de la Grèce antique, chantant les sensations des étreintes amoureuses, durant les crépuscules de ces nuits sans ténèbres où flotte le regard diamanté des étoiles ; une idylle dans le lointain des âges d'or que traverserait, sans l'absorber, un drame de passion intime. Le Massenet des Erinnyes^ si personnel, si pittoresque, le Massenet de Marie- Magdeleine, d'Eve^ du Roi de Lahore, de Manon ^ avec sa sensibilité fébrile, son expansion irrésistiblement enjôleuse, la sonorité de ses harmonies troublantes et ces enlacements d'instruments d'où montent comme des soupirs humains, quel poète nous le rendra assagi encore par la pleine maturité d'un talent dont chacun proclame la maîtrise incontestable !
C'est parce que Musset sut rester Musset qu'une place lui sera toujours gardée dans notre souvenir. Il a chanté l'amour à sa façon, comme il le ressentait, et des générations entières d'amants et d'amantes ont vibré avec lui et vibreront encore, tant que la jeunesse saura rester jeune et que les bras se fermeront sur lesbras^ au rythme des baisers sincères.
Le musicien des Poèmes que l'on sait est de la famille du poète des Isluits. Pourquoi chercherait-il à renier une parenté que tant d'autres envient^ sans pouvoir comme lui justement y prétendre ?
Tel est le poème du Mage. Nous l'attendions autre de Jean .
Richepin. Ce poème, dans lequel les situations musicales abondent du reste, a le tort de rappeler les scènes capitales d'Aïda, de la Favorite et de V Africaine. Déplus, il manque d'attitude, de portée morale ; un reproche que ne devrait pas encourir un puissant comme le barde inspiré des Gueux et de la Mer. Ce Zarâstra, dont nous avons signalé la parenté avec quelques héros connus du répertoire d'opéra, a des ascendants plus haut placés encore ; tenté comme saint Antoine, ignifugé comme Joseph, hésitant entre son dieu et sa maîtresse, cruel au désir des autres, mais clément aux siens, il ■finit en défroqué et non en Mage. Si nous avons en M. Richepin critiqué l'architecte dramatique, le librettiste, nous tenons à louer hautement le poète qui, une fois de plus, a su affirmer l'éloquence de son lyrisme ardent et coloré.
Aux prises avec un poème tout de faits, dans lequel l'auteur se refusant à dessiner un caractère, n'a fait se mouvoir plus ou moins logiquement que des personnages., le compositeur ne pouvait exercer la psychologie musicale dont il est susceptible. Le Mage diffère ô! Esclarmonde^ mais ne recommence pas le Cid, Ici, pas de leii-motiv ; à peine quelques rappels de phrases, mais aussi pas de morceaux ni de ritournelles. Le Mage n'est pas un drame l3^rique, la faute en remonte au poète ; ce n'est pas davantage un opéra, mais une suite de peintures musicales, les unes exquises, les autres puissantes, plusieurs inégales ou graciles suivant l'occasion.
Le premier acte par exemple est à louer tout entier. Pourquoi ? parce que le poète, sans le vouloir, a favorisé en leur expression les deux aptitudes naturelles du musicien. Nous y retrouvons, en toute la fraîcheur de sa verve, le Massenet pittoresque et amoureux. Les trouvailles mélodiques et harmoniques abondent dans cet acte où, sans violence, d'une main délicate et ferme, le musicien sait exprimer avec un égal bonheur la mélancolie douloureuse des captifs touraniens et les amours si distinctes des deux héroïnes, Varedha et Anahita.
Sans méconnaître les élans dramatiques du premier tableau et les sonorités puissantes du second, j'ai moins goûté le deuxième acte. Peut-être le souvenir persistant d'Aïda n'étaitil pas sans influence sur cette impression.
Dans le troisième acte, au début tout au moins, le public n'a vu que les éclairs, n'a entendu que le's éclats du tonnerre, écoutant à peine le chant de Zarâstra, descendant de la montagne sacrée, et la mélodie » O ciel d'Aboura, beau ciel d'or en feu ! » Ici, la mise'en scène pèse sur la musique et l'écrase. Les chants de Zareistra ont la religiosité délicieusement humaine et intime de ceux de Jésus de Marie-Magdeleine et de Jean Cl Hérodiade. Leur charme se perd, leur parfum s'évapore en ce décor immense, qu'emplirait à peine le Moïse du Sinaï. L'attention renaît moins distraite avec l'arrivée de Varedha. Le librettiste a commis une faute en reprenant sans complication nouvelle la situation du premier acte. Le musicien la lui a fait pardonner par l'accent passionné et poétique encore des supplications de la prêtresse de Djahi, cette malheureuse quêteuse de voluptés toujours refusées.
Le ballet du quatrième n'a pas la valeur symphonique des ballets du Roi de Lahore et Hérodiade. Dans la scène du mariage qui suit, les applaudissements, ont relevé la phrase d'Amrou « Fais fleurir, ô sainte ivresse «et l'adorable évocation d'Anahita « Vers le steppe aux fleurs d'or ». Le final de cet acte, qui rappelle le chant touranien, est d'wnefiiria véritablement francese quoique exprimant les férocités touraniennes.
Nous répéterons pour le cinquième acte ce que nous avons dit pour le troisième. Là encore, le spectacle absorbe la musique ; la féerie tue Topéra. Ce n'est qu'après avoir plusieurs fois regardé, que le public écoutera le prélude et le duo d'amour se terminant par un court et véhément trio. Pour cette raison, le Mage obtiendra surtout les faveurs des abonnés qui, plus que les autres, auront cette facilité de satisfaire leurs oreilles après avoir gorgé leurs yeux.