BAL MILITAIRE
LUNDI 19 et MERCREDI 21 MARS
et 3»« ReprésentatioD, THAÏS
Le Bureau de Localion i;st ouvert a i'Onei a, côlé gauche de la façade, de 1 0 lieurej. à 7 heures.
On savait déjà le ver blanc nuisible à l'agriculture ; on saura désormais que le vers blanc (avec une s) est non moins nuisible à la musique.
Au vrai, prose et vers me sont bien indifférents ; mais j'entends au moins qu'on me serve l'un ou l'autre^ et c'est pourquoi je réprouve cette langue maître Jacques, insexuelle au premier chef, qui va comme elle peut, sans savoir où, et qui,
— c'est vraiment le cas de le dire, — ne rime à rien, n'ayant même pas l'excuse vaillante des tendances qu'elle affiche...
Je dirai brièvement ce poème, puisqu'aussi bien il est bref ; et je le dirai assez clairement pour montrer combien vaine fut l'idée du musicien qui le considéra, en un jour d'évidente aberration^ comme capable de détenir en soi toute la matière indispensable à l'expansion tyrique dont ne saurait se passer un sujet d'opéra.
Athanaël, un ex-philosophe aimable de l'Alexandrie décadente, — appelons-le un fêtard désabusé, — s'est converti à la catholique religion — et est venu, subitement, augmenter de sa personnalité repentie le nombre de ces cénobites qui peuplent le désert thébaïque dont Antoine, — par sa tentation célèbre — et Siméon le stylite, — par sa position désobligeante,
— demeurent pour nous, grâce à l'autorité du témoignage des hommes, les spécimens aussi accomplis que surprenants.
Mais Athanël a connu Thaïs, et, en sa foi nouvelle, qui arde de prosélytisme^ il rêve d'arracher Thaïs à une vie de débauches et, en la convertissant, de la ramener au Seigneur. Il part pour Alexandrie, arrive chez son ex-ami Nicias, un gentil épicurien, fin de ce siècle-là, et, actuellement, protecteur attitré de l'ineffable Thaïs. Là, il prêche si bien, — et si mal pourtant, car il n'est pas Polyeucte, oh non î — que Pauline-Thaïs quitte,, sans presque une hésitation, ses palais somptueux et sa vie de bâtons de chaises (y avait-il des chaises et les chaises avaient-elles des bâtons) ? pour aller, dans le désert, revêtir la blanche robe des nonnes blanches.
Là-dessus Athanaël, satisfait de son œuvre, et louant le Seigneur, revient à sa cabane de cénobite esseulé. C'est alors qu'il s'aperçoit de cette vérité, éternelle celle-là, que si l'esprit est prompt la chair est encore plus faible. Il a des visions, des
rêves atroces^ des tentations d'un libidinisme affolant (qui font le sujet du ballet dans Thaïs), Il aime Thaïs, il la veut, il est fou d'elle... fou jusqu'à l'érotomanie. Et il part dans la direction du couvent des nonnes blanches. Quand il y arrive. Thaïs va mourir, — pourquoi ? On ne le saura jamais, — mais mourir saintement, en vraie fille repentie.
Alors se déroule la seule scène réellement dramatique de l'œuvre, la seule théâtrale au sens strict du mot. Thaïs meurt en exaltant sa foi nouvelle, durant qu'Athanaël, satanique désormais, crie sa passion inassouvie. Beau contraste d'opéra, conclusion puissante d'une œuvre malheureusement tramante et attardée, factice et sans possibilité d'émotions justifiées, en raison même d'un poème qui croit vibrer, et qui ignore que le son ne se propage pas dans le vide.
Car c'est une erreur énorme, et j'en suis, pour mon propre compte, désolé.
Posséder les plus beaux dons d'artiste ; avoir en soi la vie débordante ; détenir, en presque monopole, le charme et ses exquises contagions ; être, pour tout dire d'un mot, la musique même, et mettre tant et de si admirables qualités au service du néant !
LÉON Kerst.
{Le Petit Journal^ 17 mars 1894).
Il demeure visible maintenant que M. Massenet est guidé dans le choix de ses sujets par une idée fixe, obsédante^ dominatrice de son œuvre, idée qui met en lutte la courtisane et le prêtre. Thaïs est une nouvelle incarnation des amoureuses célèbres déjà magnifiées en de procédents ouvrages par Tardent artiste. Elle est sœur de Manon, de Salomé, de tant d'autres, quoique sanctifiée, et, quoique maudit, le Paphnuce de M. Anatole France, devenu Athanaël sous la plume avisée de M. Louis Gallet, est proche parent de Jean, du mage Zaràstra ou d'un non moins illustre fondateur de culte.
Plus désireux de déployer sa maîtrise mélodique et harmonique, d'utiliser ses merveilleux dons dedescripif et son étourdissante virtuosité d'écriture que de créer des êtres dissembla-
bles, d'en scruter les caractères différents afin d^exprimer l'humanité particulière à chacun d'eux, M. Massenet n'est nullement gêné, comme on pourrait le croire, par cette similitude de personnages et de situations. Au contraire, sa personnalité n'en parut toujours que plus frappante, n'ayant pas à chercher des manières diverses de se manifester, et sa musique sembla dès lors d'indiscutable sincérité, d'une venue naturelle de l'esprit et des sens, jamais en repos.
Mais cette recherche évidente des mêmes types, cette volonté de les associer presque constamment à une pareille action dramatique n'exclut pas en M. Massenet le désir de varier la forme de ses poèmes. Il compte pour ainsi dire autant de collaborateurs que de pièces et il a bien soin de choisir ses camarades de gloire dans les camps littéraires les plus opposés. Aujourd'hui, il revient à M. Louis Gallet, le compagnon actif de ses débuts, l'associé direct de ses premiers succès, et ce raprochement intellectuel nous vaut un libretto non seulement charpenté de main de maître, ce qui n'étonnera personne, mais encore conçu d'après un système poétique assez inusité, ce qui intéressera tout le monde.
Alfred Bruneau.
( Gil Blas^ i8 mars 1894).
Thaïs, selon notre appréciation, est bien une comédielyrique, ainsi que l'ont classée les auteurs et, en effet, l'étude de mœurs s'y trouve, au 2^ et au 3' actes, suffisamment indiquée. De quel nom qu'on veuille l'appeler si l'action ne captive pas profondément, n'émeut pas au vrai sens du mot, on n'en suit pas moins les diverses phases avec intérêt et la personnalité capiteuse de Thaïs suffirait, à elle seule, pour tenir l'esprit en éveil.
La musique de Thaïs dégage un charme continu dont on ne se rend pas compte, parce qu'elle ne contient que très peu de morceaux à grand effet, mais on la subit, on se laisse bercer par elle avec le plus doux abandon. Les réminiscences, dans la partition, sont une exception ; on peut, si l'on veut, trou-
ver des bouts de phrases mélodiques qu'on a déjà entendues dans d'autres ouvrages de Massenet, mais ces similitudes ne sont qu'apparentes, car la suite en modifie complètement Texpression. Thaïs est une œuvre originale, d'une portée tout à fait particulière, qui plaira aux dilettanti de notre ville et qui fournira, croyons-nous, longue carrière.
(Petit Méridional, Montpellier^, 22 décembre 1896).
Il est probable que la partition de Thaïs va être l'objet de critiques auxquelles, d'après l'effet de la représentation, le compositeur doit être le premier à s'attendre. i\L Massenet a, d'ailleurs, assez souvent trouvé le succès, et il est un artiste d'une trop incontestable valeur pour que la vérité ne lui soit pas due.
Ce que l'on reprochera à l'œuvre nouvelle, c'est, dans son ensemble^ de manquer de relief. M. Massenet est tellement maître de sa pensée et de son écriture, qu'il a fait toujours la « musique qu'il veut ». On aimerait mieux lui voir commettre de temps en temps quelque grosse erreur, qu'il rachèterait par un de ces élans dont on n'est pas maître. Il y a de ces pages inspirées dans Werther — son chef-d'œuvre peut-être — il ne s'en rencontre pas dans Thaïs^ où tout est bien, mais dont aucune partie ne se détache puissamment.
Peut-être aussi la production de M. Massenet est-elle trop hâtive et force-t-il son inspiration à couler trop régulièrement. De là des répétitions de formules dont nous ne lui ferions pas un crime, car qui n'a pas de formules ? — Gounod, Schumann, Wagner lui-même ont les leurs — mais lorsque ces répétitions s'attachent au caractère même de la mélodie, elles arrivent parfois à côtoyer la réminiscence.
Une autre cause, peut-être, a nui à la contexture générale de la partition de Thaïs : nous croyons qu'elle avait été écrite en vue de l'Opéra-Comique, ce qui expliquerait qu'elle n'a pas toujours l'ampleur de facture qui convient au cadre de l'Opéra, même lorsqu'une pièce, comme Thaïs, n'a [que deux personnages principaux.
• Malgré ces restrictions, il ne faudrait pas croire que les pages charmantes soient rares dans l'œuvre nouvelle. Le premier tableau tout entier, — le repos des Cénobites et la scène d'Athanaël s'éloignant, pendant que les frères prient pour lui — est un petit poème complet et d'une couleur exquise.
Ch. Darcours.
[Le Figaro, 17 mars 1894.)
Il n'importe ! Même en cette insuffisante et superficielle disposition du poème, la musique pourrait être grande, au moins dans les scènes capitales entre la courtisane et Athanaël. Elle ne l'est point. M. Massenet est, certes, un musicien des mieux doués, des plus habiles. Il a plus de qualités qu'il n'en faut pour faire des chefs-d'œuvre. Que lui manque-t-il ? — Deux vertus : la simplicité de Tesprit qui se recueille en face des manifestations humaines condensées dans une fiction, et l'oubli du public. Sa recherche de l'effet est constamment sensible. Désir de plaire, désir d'étonner : c'est tout un. J'ignore ses façons pratiques de procéder ; je ne le vois que trop exclusivement préoccupé de l'extérieur d'un drame. Qu'il emploie ou non le leit-motive^ ses scènes sont petitement construites, par contrastes voulus et soulignés, sans haute vue musicale, sans claire conscience des points culminants. Son art ménage des places pour l'applaudissement et le sollicite. Le plaudite, cives y est devenu son obsession.
Je ne lui reproche pas de n'être point wagnériste : il l'est bien plus qu'il ne l'avoue et qu'on ne le dit. C'est à Wagner qu'il a emprunté les motifs conducteurs, la forme générale des scènes et l'idée même des épisodes symphoniques narratifs dont il a pris^ depuis Esclarmonde, l'habitude d'entremêler ses partitions. Je lui reprocherai bien plutôt, au fond, de demander au maître de Bayreuth des artifices, quand les vraies leçons de l'auteur de la Walkyrie, assimilables à tous les tempéraments , portent , essentiellement, sur l'unité du drame, considéré du dedans au dehors. On se passerait fort bien, par exemple, de l'intermède du second tableau, intitulé
Alexandrie^ et qui dérive, bien singulièrement, de la fameuse Chevauchée des filles de Wotan. Mais passons.
Je ne fais pas un grief à M. Massenet de son italianisme à la Verdi. Voyez, notamment, la dernière scène de Thaïs. ]e ne fais pas compte des impressions à la Gounod qu'il prodigue. Tout cet éclectisme, mêlé de négligence de pensée, nous trouverait indulgents si nous avions devant nous une franche construction dramatique. Mais nous n'avons que des placages de mélodies et de symphonies plus ou moins ingénieuses, plus ou moins heureuses sur des situations données. Autrement dit, ce n'est pas l'édifice qui apparaît aux yeux : c'est sa décoration.
FOURCAUD
{Le Gaulois, 17 mars 1894).
Le curieux^, c'est — à travers l'inspiration d'un compositeur raffiné, nerveux et impressionnable, de sensations toutes parisiennes et modernes, singulièrement accessible aux ambiances — de suivre les transformations du type de Thaïs. Ce n'est plus la courtisane de race grecque frappée par la venue du solitaire et subitement touchée de la grâce ; c'est une horizontale lassée^ en qui l'habitude a tué le désir et le plaisir ; c'est une aimable créature molle et veule, fatiguée de sa paresse, du recommencement des mêmes travaux et des mêmes bizarreries. Le dégoût du dieu d'amour la tourne à l'amour de Dieu et le cloître est un endormeur de son ennui et de sa lassitude comme la morphine fait pour d'autres, ses paréilles.
Cette Thaïs parisienne est peinte des couleurs d'une musique légère et délicate, marquée d'élégance et de grâce. Discrètement souriante et railleuse à l'entrée de la courtisane, elle fond en accords pâmés, murmure ses câlineries et ses. voluptés prometteuses au duo avec Athanaël et se teinte de douceur ineffable, de torpeur délicieuse durant l'intermezzo dans la montée de l'adorable chant des violons qui frémit comme un baiser de grâce sur les yeux de «Thaïs touchée de la foi nouvelle.
Exquis de légèreté et de morbidesse sensuelle, le type musical s'achève dans la cantilène sur la statuette d'Eros, d'une mélancolie si distinguée, d'un sentiment si fin, d'une douceur, ah ! combien pénétrante ! C'est l'endroit le plus charmeur de tout l'ouvrage. La tenue du personnage demeure jusqu'à la mort au cloître, sourire de résignation enivrante, soupir de délivrance du monde de. l'ennui, contentement de ne plus être. C'est, commenté par la musique, l'anecdote de La Vallière au couvent à qui Bossuet demandait : « Eh bien ! Madame, ètes-vous satisfaite ? — Non I dit-elle, je suis contente ! »
H. Bauer.
(L'Echo de Paris, i8 mars 1894).
Une question que je me borne à signaler à mes lecteurs, c^'est le rôle joué dans la nouvelle pièce de M. Gallet par le mysticisme monacal. Partisan sévère du respect dû a la religion et aux religions, j'ai critiqué Hérodiade en ce que le judaïsme et le christianisme pouvaient n'en être point entièrement satisfaits. D'ailleurs, ces questions de détail n'occupent guère le grand public. Nous savons parfaitement qu'une pièce absurde ou peu logique peut ne point le choquer, si elle l'intéresse et l'émeut par ses côtés dramatiques ou spirituels. Je ne puis donc absolument rien préjuger du succès de Thaïs.
L'ouvrage est divisé en trois actes ; il n'y a réellement que deux actes avec un prologue, les deux actes proprement dits comprenant chacun trois tableaux. Dans la tétralogie de Wagner, Rheingold forme le prologue ; il fait l'histoire de la faute commise par Wotan, ayant recours a la ruse et la violence, lui qui était çhargé spécialement de faire respecter les traités et les conventions. Les embarras dans lesquels il se jette ensuite et les catastrophes qui en résultent sont les conséquences d'une première faute. De même, l'action de Thaïs résulte de de ce fait posé dans le prologue : un jeune cénobile est scandalisé de l'empire exercé par une comédienne-courtisane ; il veut la convertir et en faire une épouse de Jésus ; un vieux cénobite lui dit sagement : « Ne nous mêlons jamais aux gens
du siècle ; craignons les pièges de l'Esprit ! » Toute l'action est dans ces mots ; la comédienne est sauvée, du moins dans le sens monacal. Son sauveur est arrêté bien malgré lui sur le bord de l'abîme par l'obstacle qui arrête Fernand à la fin de la Favorite.
J. Weber.
(Le Temps, 19 mars 1894.)