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LE PORTRAIT DE MANON

Opéra-Comique en tin acte Livret de Georges Boyer Première représentât io}i , â V Opéra-Cojiu'que , le 8 mai 1894

Desgrieux, mm.

TiBBRGE,

OPÉRA-COMIQUE Fugère. Aurore, Grivot. Jean,

G AND Février 1897 Desgeieux, mm. Véraid.

TiBERGE, Gamy.

Aurore, M-"" Djella.

Jean, La Fuente.

LE TREPORT Août 1894

MM. Dupuis.

Launay.

M"« Créhange.

Michelez.

M"-5 Laisné.

Elven,

TOULOUSE Avril 1S96 MM. Cofin.

JulcaU.

Mmes Ribes-Touruié, Albouy.

Le Portrait de Manon eut à l'Opéra -Comique, quinze représentations en 1894, six en 1895.

Une bluette direz-vous ; oui sans doute, mais une bluette réussie de tout point. L'idée du librettiste est charmante et a fort heureusement servi le musicien, nous prouvant en quelques pages exquises et finement orchestrées, que le Massenet d'aujourd'hui, excelle toujours à traduire les sentiments du cœur et les frais poèmes d'amour. Il faut voir avec quel art, quel goût et quelle délicatesse, avec quelle science et avec quel bonheur il a justement et mélancoliquement ramené les motifs de Manon ; écoutez dans cette note le premier air de Desgrieux, évoquant les souvenirs du passé, où la phrase d'entrée de Manon revient avec tant de persistance et de saveur. Et remarquez je vous prie le spirituel accompagnement descriptif du couplet de Tiberge.

Noël et Stoullig.

{Annales de la musique et du théâtre. 1894.)

La partitionnette de M. Massenet est un vrai bijou, finement ciselé, d'une grâce exquise. Au début, lorsque Des Grieux évoque les souvenirs du passé, reparaissent, avec un art consommé et une délicatesse de sentiment vraiment attendrissante, les motifs de Maîton ayant trait aux diverses péripéties de ses amours d'autrefois. La leçon d'histoire romaine est très spirituellement traitée ; tandis que le jeune vicomte ànonne comme un écolier les exemples de vertu et de continence de Scipion Tx^fricain, l'orchestre fait entendre un léger accompagnement à la forme scolastique du plus piquant effet. Le petit solo de Tiberge : « Dans le puits où jadis logeait la vérité », est d'une gaieté tout à fait plaisante. Le motif court alerte en notes piquées, sur un dessin des instruments de bois, pénétré ça et là de pizzicati des instruments à cordes qui en accentuent le rythme railleur.

Le portrait de Manon restera certainement au répertoire de rOpéra-Comique.

Victorien de Joncières.

(La Liberté^ 13 mai 1894.)

M. Massenet a cru, cette fois-ci, devoir mettre un peu de dialogue parlé, lui qui l'a supprimé très indûment dans Kassya.

La manière dont il a emplo3^é le dialogue n'est pas nouvelle et elle n'est pas bonne. Un morceau de chant commence ; tout à coup il est interrompu pour laisser dire quelques mots parlés. Un autre morceau s'arrête: vous cro3'ez qu'il est fini, un personnage continue en parlant un peu, puis il se remet à chanter quelques mots. Il me semble voir là un des effets d'une mauvaise influence de Wagner ; il y en a eu une bonne, mais elle est finie.

C'était une des utopies de Wagner de vouloir que l'auditeur se préoccupât avant tout de l'action scénique, et il ne cachait pas son mécontentement, quand il voyait, par exemple dans Tannhœiiser ^ le public prendre plaisir à tel ou tel morceau, sans s'indigner le moins du monde des tendances perverses de

l'amant de Vénus, ni s'apitoyer sur le sort de la malheureuse Elisabeth.

Croyez-vous que, lorsque Molière consultait sa servante, il lui lût une comédie en cinq actes d'un bout à l'autre, puis qu'il lui dît: « Maintenant, Brigitte, que vous avez bien écouté, que dites-vous de l'action? » Brigitte aurait répondu : « ^la foi, monsieur, l'action, quelle bête est-ce là ? » comme a répondu certaine cantatrice dont parle Grétry, et à qui le chef d'orchestre avait fait observer qu'elle n'allait pas en mesure.

Le public est comme cette servante ; il s'inquiète peu de savoir si une action théâtrale est bien logique, bien vraisemblable, pourvu qu'elle l'intéresse et l'amuse par l'enchaînement des scènes, les caractères des personnages, le dialogue et la musique. L'opéra sérieux ou comique nous en a fourni assez de preuves. Wagner lui-même, 'avec sa préoccupation de l'action, se livre à de longues conversations et à des tirades qu'admirent ses fervents adorateurs, mais qui ne charment nullement le public ordinaire. Aussi n'y a-t-il guère de directeurs de théâtre, même en Allemagne, qui ne se permettent des amputations sacrilèges dans ses partitions, dans Lohengrin, comme dans la Valkyrie et les Maîtres chanteurs.

Le dialogue a sa raison d'être dans Topéra-comique, ainsi que je l'ai montré ; mais, en admettant qu'il ne soit pas logique de parler et de chanter alternativement, il est encore moins rationnel de mêler les fragments parlés et les parties chantées, comme l'a fait 3L Massenet. Il a d'ailleurs laissé subsister si peu de dialogue qu'il aurait pu le supprimer. A mon avis, il a fait chanter des conversations qui auraient mieux valu en dialogue parlé.

Il y a dans sa musique d'excellentes parties que l'exécution ne m'a pas permis de saisir d'une façon assez suivie. Au commencement^, il y a un chœur dans la coulisse, un air du chevalier ; je ne puis rien dire du duo des deux hommes, et le duo des amoureux m'a laissé si peu d'impression que je ne sais même s'il est chanté tout entier; le commencement du moins s'}^ prêtait peu ; plus loin, il y a deux couplets d'Aurore. Dans la dernière partie de l'acte, il faut citer surtout un air de Desgrieux. En somme, c'est le rôle de Fugère qui a fait le

plus d'effet, ce qui très probablement est dû à l'interprétation. Tout en rendant fort bien certaines parties de son rôle, Fugère avait adopté une émission vocale uniforme et un peu creuse qui donnait à Desgrieux un air maussade et monotone. Grivot est bon comédien, mais il a trop peu de voix pour que Tiberge eût le relief que j'aurais désiré. Je ne dirai rien des femmes. M. Massenet regarde peut-être son nouvel ouvrage comme une bluette à laquelle il n'attache pas une importance extrême.

J. Weber.

[Le Temps ^ 14 mai 1894).

La musique du Portrait de Manon est proche parente de celle de Manon, et d'ailleurs la plupart des motifs essentiels de ce grand ouvrage reparaissent ici sans qu'on s'en plaigne ; il y a fort peu de dialogue, et les quelques répliques parlées ou déclamées sont, comme dans Manon^ accompagnées d'un gracieux babillage instrumental. Le premier morceau, en particulier, le monologue de Des Grieux revenant sur sa vie passée, est comme tissé de mélodies et de thèmes que notre oreille a vite reconnus. La page principale est certainement la scène où les jeunes amoureux examinent et rejettent tour à tour les divers genres de mort auxquels ils pourraient avoir recours : le début est fort agréable, avec une exagération de désespoir assez plaisante, avec de fines intentions pittoresques, et, si la chanson viHageoise d'x\urore n'est pas exempte de maniérisme, la déclaration d'amour que Jean lui adresse et la réponse attendrie de la jeune fille sont tout à fait jolies, avec une instrumentation délicate. Et ce motif caressant reparaîtra vers la fin, pour sceller l'union des deux jouvenceaux, après ([ue Desgrieux aura lancé contre l'amour des imprécations ([ui ne manquent pas |d'énergie, après qu'Aurore, ou plutôt .>lanon ressuscitée, aura chanté le pouvoir de l'amour dans une mélodie quasi-céleste, accompagnée par les lointains murmures du chœur : il n'en fallait pas moins pour que Desgrieux, faiblissant' devant cette voix de l'autre monde^ unît les gentils amoureux.

Le Portrait de Manon, somme toute, est une pièce sans prétention, joliment tournée et facile à monter, que les auteurs destinent, parait-il, aux petites scènes des villes d'eaux ou des casinos de bains de mer ; à l'Opéra-Comique, elle est agréablement jouée par Fugère et Grivot (Desgrieux et Tiberge), par M'"' Elven et Laisné (Jean et x^urore)... Et 31. Carvalho ne s'est sûrement pas trompé en pensant qu'elle ne ferait pas mauvaise figure à côté de Cavaleria riisti^ cana.

Adolphe Julliex.

{Le Journal des Débats^ 12 mai 1894.)

M. Massenet a des qualités de musicien, rares à tous égards, mais il faut bien convenir qu'il s'abandonne de plus en plus à sa facilité de produire. Je sais dans le trésor des légendes, un beau conte, où le filleul de plusieurs fées succombe au présent funeste d'un mauvais génie, qui l'a gratifié du don funeste d'aller toujours vite en besogne et d'être constamment satisfait de ses imaginations.

Que d'autres le flattent, il n'importe. Xous le supplions au nom de sa valeur même et en témoignage des ^uvenirs qui nous sont chers, de méditer le sens de la fable populaire. De lourds mécomptes dorment sous des succès apparents. Il ne tient qu'à lui d'en détourner l'éveil et de procurer à tous ceux qui voient ce qui est en lui, la joie de lui rendre justice.

Mais en vérité les heures comptent double au temps où nous sommes et pour viser le long avenir, il n'est pas trop tôt.

FOURCAUD

{Le Gaulois^ g mai 1894.)

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