‹ MassenetChapitre 26 sur 57 · NEW- YORK ANVERS · texte numérisé non relu

NEW- YORK ANVERS

Décembre 1895 Mars 1896

M'"^ Calvé. M"«= Brietti.

MM.Lubert. M. Dupuy.

Plançon.

La Navarraisc a eu à rOpéra-Comique, 28 représentations en 1895. Reprise avec M"^ Nina Pack et M. Lepr^stre, en 1897. *

1. a prodigieuse fortune de Cavaleria riisticana trouble, chaque jour davantage, tous les esprits — aussi bien les meilleurs que les pires — et, si une prompte réaction ne remet les choses en ordre, M. Mascagni va prendre, parmi les musiciens contemporains, la place d'un véritable chef d'école.

Une des plus tristes conséquences des succès faciles, immédiats et vertigieùx, comme celui que rencontra sur les di-

vers continents le petit opéra italien, de célébrité si rapide et si singulière, est de faire naître sans retard, en les âmes qu'ils affolent, le désir furibond de provoquer pareil enthousiasme, de jeter semblable perturbation dans le cours ordinaire des événements prévus, de s'emparer de façon identique des mêmes foules internationales^ de régner aussi un moment sur le monde par l'illusion qu'apportent avec eux les triomphes provisoires. Une formule d'art, ou d'apparence d'art, de commode compréhension, est-elle jetée par surprise en pâture à la bonne humeur des publics consentants que, vite, aux quatre coins de l'univers, on s'empresse à la recueillir, à l'utiliser, dût-on, pour cela, en rompre le sens qui forcément s'abolit dans ce trajet périlleux d'un pays à un autre, chaque race possédant ses propres mo3^ens d'expression qu'il convient de respecter, sous peine de déchéance. Mais l'ambition du succès prime toutes les sagesses réfléchies. Ce succès, on le croit certain par l'emploi des procédés déjà si heureusement mis en pratique. A quoi bon, dès lors, courir la chance de perdre aujourd'hui une bataille — que l'on pourrait, il est vrai, regagner demain — en essa3^ant d'imposer à des spectateurs toujours désireux des trouvailles, des hardiesses dont on suspecte l'effet foudroyant ? La brusque tentation des victoires instantanées est plus forte que la patiente espérance des conquête définitives, et les déceptions viennent parfois de ce que seules résistent à l'action du temps, progressent et s'installent en la popularité glorieuse les œuvres de bravoure, de lutte, d'invention et de rénovation, sachant garder, en dépit de tout, leur significative essence nationale.

Je n'entends pas viser de façon précise le cas spécial de y\. Massenet en énonçant ici ces quelques réflexions d'absolue généralité. Le musicien si personnel de Manon, de Marie Magdeleine et de Werther est encore trop riche en ressources diverses pour avoir besoin de rien emprunter à ses cadets ou à ses anciens et les mélodies frénétiques et tumultueuses dont, personnel toujours, il enlumina la partition de la Navarraise portent une marque à laquelle il est impossible de se tromper. N'ayez crainte, si le sujet élu cette fois ne comporte pas la luxuriante floraison symphonique et vocale que vous attendiez

peut-être, c'est cependant bien du Massenet que vous allez avoir aujourd'hui comme hier, du Massenet à ce point ardent et vibrant qu'il en paraît exaspéré. Sans faire allusion positive à un maître duquel tout essai, en somme, est curieux à observer, auquel toute tentative peut être justement permise — ce maître fut le mien d'ailleurs, et je n'ai garde de l'oublier — je veux plutôt, en écrivant ces linges, arrêter sur un chemin dangereux nos jeunes artistes que séduirait cette violente fantaisie d'un homme de grand talent, et leur donner le conseil de ne pas l'imiter, car la forme qu'elle revêt, sans doute (( amusante » et inoffensive en une manifestation isolée, deviendrait, à mon sens, d'un usage très périlleux, si elle se généralisait. Après avoir constaté^ en de récentes productions françaises l'influence directement italienne de Cavaleria rusticana^ il serait déplorable que cette influence, dont, il faut bien le reconnaître, la partition de la Navarraise^ par la coupe de ses deux tableaux, la contexture de ses scènes, son dramatique outrancier, porte quelques traces, se fortifiât, grâce à la prestigieuse virtuosité de M. Massenet, le compositeur de ce temps auquel on a coutume de prendre avec le moins de sans gêne les formules et la manière, le musicien charmeur et enjôleur par excellence, le maître aux irrésistibles séductions dont le reflet sur d'innombrables disciples jaillit si intense et si tenace.

On me comprendra mieux en lisant le résumé du poème que MM. Caïn et Jules Claretie ont tiré d'une courte et saisissante nouvelle de ce dernier, la Cigarette^ poème très vivant, très bien agencé en vue de l'effet, mais, en fin de compte, si ramassé, si uniquement anecdotique et pittoresque qu'il assigne au chant et à la symphonie un rôle tout à fait secondaire et assez peu conforme à celui qui leur est dévolu, aussi bien dans le drame lyrique moderne que dans l'opéra de tous les temps. Le libretto de la Navarraise ne haussant pas jusqu'à la pleine humanité l'épisode de guerre qu'il met en scène, laissant à cet épisode sa petitesse primordiale de fait isolé, précipitant l'action sans relâche du lever au baisser du rideau, il en résulte qu'au milieu des pyrotechnies militaires, de dangereux voisinage, la musique, forcément extérieure et néces-

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sairement tracée à la manière de certaines illustrations conventionnelles, occupe dans la nouvelle œuvre de M. Massenet une place que les admirateurs du maître eussent voulue plus importante.

Alf. Bruneau.

{Le Figaro, 4 octobre iSçô.)

Une Navarraise qui aime d'amour féroce un sergent espagnol qu'elle ne peut épousr : elle n'a pas d'argent. Pour s'en procurer la Navarraise fera tout, jusqu'à aller assassiner le chef ennemi, le carliste abhorré qui tient en échec les armées espagnoles. Et cela, elle le fait, moyennant finance, moyennant un marché conclu avec le général en chef. Mais son amoureux l'a suivie au camp ennemi, persuadé qu'elle y allait pour le tromper; et, dans sa poursuite, il a été blessé à mort.

Quand revient la Navarraise triomphante, enragée de toucher la prime convenue qui la fera épouse, elle ne trouve que le cadavre de son amant. Sa douleur éclate en un formidable et lugubre rire, le rire des folles ! — C'est tout.

Là-dessus, je Tai dit, une musique de flamme, qui va, qui court, et n'interrompt sa marche que pour fournir, çà et là, un ou deux arrêts musicaux d'une originalité, d'une couleur, d'un brio endiablés.

C'est là du théâtre, d'art réfléchi, personnel, très sûr et très nouveau, à égale distance du poncif et des absurdités avancées qu'on voudrait nous donner pour lanternes, quand elles ne sont que vessies, vite dégonflées, flasques et lamentables. Et c'est un grand succès.

LÉON Kerst.

{Petit Journal, 4 octobre 1896.)

Le sujet, comme on voit, n'est pas plus gai que celui de Cavaleria , et l'on ne peut, quoi qu'on fasse, échapper au parallèle qui s'établit de soi entre les deux œuvres où nous rencontrons à la fois simplicité de Timbroglio, arêtes géométriques

des caractères, brutalité scènique, extériorité des personnages, incidents enlevés à l'emporte-pièce, en un mot tout ce qui constitue, ainsi qu'on l'a dit, le mélodrame-express plus ou moins mis en musique. Il n'}^ manque pas même l'intermezzo séparant les deux actes, le rideau levé.

M. Massenet demeure artificiel jusque dans ses violences, à la différence de M. Mascagni, qui croit parfois que « c'est arrivé » ; mais quelle merveilleuse souplesse de patte ne conserve-t-il pas toujours ! Par comparaison, son collègue italien n'est qu'un enfant.

Le défilé kaléidoscopique de l'action ne permet guère d'arrêter au passage, dans la Navarraise^ une page de musique digne d'être signalée. Citons, du moins pour la forme, le premier duo entre Anita et Araquil, où l'on retrouve la morbidesse chère à l'auteur : « Araquil, laisse-:noi tes y eux », et la phrase de supplication d'Anita dans le trio qui suit.

En appliquant de son mieux à sa nouvelle œuvre la devise : « Courte et bonne » qui préside à l'existence de bien des gens^ le maître a enlevé sans conteste, à M. Mascagni, le record de l'heure, comme on dit en style vélocipèdique. Nous prisons fort cette victore.

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