‹ MassenetChapitre 35 sur 57 · OPINIONS DIVERSES · texte numérisé non relu

OPINIONS DIVERSES

Nier l'influence de Massenet serait peiner Louis Gallet et je n'ai garde de contrarier un si brave homme dont la vie entière fut toute de charité légale.

3lais reste à discerner si cette influence s'est fait sentir sur la musique ou sur ses auditeurs.

Monsieur Massenet, comme elles disent, détient le record du sentiment, puisqu'il abuse du violoncelle afin de conquérir les suffrages de tous les cœurs tendres.

Son succès nous est donc une garantie de supériorité intellectuelle sur les majorités, et tant Hérodiade ou le Cid surmonteront les planchettes à partitions de nos pianos modernes les progrès du féminisme nous ménageront de placides somnolences.

Alcanter de Brahm.

(Réponse à la question : Quelle influence croyez-vous qu'ait Massenet dans l'évolution de la musique française moderne ?)

Vous me demandez mon opinion sur Massenet, et quelle est son influence sur la musique actuelle.

D'abord, laissez-moi vous dire qu'il n'est pas de ma compétence de juger le musicien, mais je puis répéter ce que tant de maîtres autorisés disent de lui : Massenet est un très savant musicien.

3lon impression personnelle?

Je professe un véritable culte pour ce héros de la musique, ne serait-ce qu'en souvenir des émotions très grandes que j'ai ressenties en interprétant ses œuvres, ^lassenet est essentiellement musicien de théâtre, et cependant sa musique peut être transportée delà scène au salon avec un égal succès.

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parce qu'elle est éminemment passionnée, enivrante, parce qu'il sait parler une langue bien humaine; il s'est fait le prêtre de l'amour en musique.

Son influence? N'est-ce pas lui qui nous a conduit peu à peu à Wagner, en nous débarrassant de la musique italienne consistant en un abus d'andante et d'allegro^ en supprimant l'éternelle cabalette, si prisée avant l'apparition du Roi de Lahore, à l'Opéra.

Combien s'est-on détaché des airs de la Favorite en entendant Hérodiade\ et sans transition trop brusque, il nous amenait à écouter, puis à admirer ensuite l'œuvre wagnérienne, et dès lors Massenet, qui ne peut être accusé d'être un faux Wagner, a pris une première place parmi les compositeurs français. Son talent, absolument personnel, a fait école. Bien des jeunes cherchent à l'imiter et sont très flattés d'entendre dire de leur musique : c'est du pur Massenet. Donc, le nom de l'illustre maître Massenet sera pour la postérité synonyme de « génie ». Je vous dis ce que je pense, parce que toujours je pense ce que je dis.

Emilie Ambre-Bouichére.

(Réponse à la question : Quelle influence croyez-vous qu'ait Massenet dans révolution de la musique française moderne ?)

Je ne sais si je puis me permettre un jugement sur xMassenet ne connaissant pas la totalité de son œuvre, mais mon impression est qu'il n'a pas le génie inventif bien caractérisé, bien personnel et qu'il compose plutôt avec l'esprit qu'avec véritable émotion.

Alfred Apel.

{Directeur du Conservatoire de Brunswick.)

(Réponse à la question suivante : Que pensez-vous de Tœuvre de Massenet.)

A la mélodie arrêtée et classique de Gounod, quelques jeunes préfèrent celle de 31. Massenet, plus aisée^ plus lâchée, et dont ils ont moins à redouter la discipline et la contrainte. Dans l'histoire du genre (i) que nous étudions aujourd'hui. M. Massenet occupe une place importante. Par lui s'est introduit et comme insinué dans la « mélodie » française, quelque chose du « lied » allemand, de celui de Schumann surtout. Le premier parmi nous, 31. Massenet a composé des recueils ou tracés des cercles de chants (Liederkreise) qui par l'intimité et la fantaisie, rappellent un peu les Amoîtrs du poète ou VAinoîcr d* une femme.

Camille Bellaigue.

{QîL el que s chansons . Revne des Deux-Mondes, i5oct. 1897.)

Tout n'est pas faux dans les légendes qui circulent sur M. Massenet. iMais il en est d'erronées, je dirais presque de calomnieuses. Ainsi, certains le présentent comme une sorte d'improvisateur qui pond sans effort chaque hiver son opéra. On se rappelle le mot célèbre et ridicule d'Oscar Comettant : « Ce compositeur produit trop ; il fatigue la critique. » Un tel reproche est excessif. M. Massenet travaille avec méthode et régularité, ce qui ne signifie pas qu'il travaille vite. Il est ponctuel comme M. Zola, il obéit à la même discipline. Qu'il soit à Paris ou à Bruxelles, sous un ciel bleu ou sous un ciel gris, chaque matin, à Taube, il s^attelle à la tâche accoutumée. Il fournit cinq ou six heures d'un labeur intensif. 11 arrive, de la sorte, assez promptement à d'énormes résultats. Il besogne tandis que d'autres sommeillent. Il ne trouble même pas le repos de ses voisins, car — l'eussiez-vous cru ? — il n'a pas de piano. Il a banni cet instrument de son home. Il remplace les touches d'ivoire par des feuilles de papier. Les mélodies qu'il invente ne chantent que dans sa tête...

J'ai voulu connaître son état d'âme, alors qu'il enfante un nouvel ouvrage; et, pour ne pas troubler sa modestie, j'ai in-

(i) La chanson.

terrogé un de ses collaborateurs, psychologue subtil et poète délicat, M. L. Gallet, qui a bien voulu satisfaire ma curiosité. Il m'a peint un Massenet que j'ai lieu de croire ressemblant. Je puis reproduire, sans trop d'indiscrétion, ses confidences.

DonCj M. Massenet commence par s'engouer d'une figure historique ou légendaire, et presque toujours d'une figure de femme. Il en devient amoureux. Il l'emporte avec lui, il y rêve nuit et jour et n'envient que longtemps après à l'exécution. C'est à ce moment que le librettiste entre en scène. On prend rendez-vous. Et M. Massenet passe infailliblement par trois phases qui se succèdent dans un ordre invariable... Première phase V enthoiLsiasme... M. Massenet est heureux, il applaudit, il approuve, il est ravi du scénario ; il accable l'auteur de suaves compliments. Et le lendemain il écrit une lettre vibrante de fièvre et d'exaltation. Tout va bien... Mais attendez! La revirement s'apprête. Seconde phase: V inquiétude... Une deuxième missive arrive le surlendemain. Et celle-ci est plus indécise. Le musicien a relu le livret, il a relevé des imperfections, il y demande des changements, sous une forme d'ailleurs exquise et toujours polie : Cher ami, ne croye^-vons pas comme moi} etc. Si vous partage^ mon sentiment, je vous prierai de vouloir, etc. Comment résister à des requêtes si gracieusement présentées ? Le librettiste se met en quatre, il sue sang et eau. Il rogne, il ajoute, il transpose et interpose. 'L^ours, léché et reléché, prend sa physionomie définitive. Nous touchons à la troisième phase : réqîiilibre... M. Massenet est en possession de son sujet. Il en a arrêté les grandes lignes, fixé le détail. Le plus difficile est achevé. Il n'a plus qu'à s'occuper de écriture. » Et là, il est sans rival. Sa science, son adresse, ses ressources techniques tiennent du prodige. Il s'avance avec la sûreté d'un bon pilote parmi les récifs.

Il lui arrive quelquefois d'être troublé, sa sensibilité féminine est accessible aux impatiences. Il connaît les abattements, les dégoûts passagers. Son collaborateur le voit entrer chez lui, dolent, la mine tirée. « Qu'avez-vous donc? — Décidément, j'y renonce ! Ce que j'ai fait aujourd'hui est exécrable. — Allons, vous voulez rire ! w II le remonte, et, peu à

peu, M. Massenet reprend courage. Il n'était peut-être qu'à demi sincère en étalant tout à l'heure sa lassitude. (Qui peut lire dans le cœur des musiciens ?) Il avait besoin de se faire consoler ! Et c'est un sentiment naturel qu'éprouvent beau- . coup d'artistes. Ils exagèrent leur mal pour le mieux guérir; ils écoutent avec douceur la voix amie qui les réconforte, cette voix fût-elle un tantinet sceptique et moqueuse. Et d'ailleurs ces incertitudes sont un gage de probité. Il n'y a que les médiocres qui soient sûrs d'eux-mêmes. Les hommes supérieurs sont perpétuellement craintifs. M. Massenet est une vraie sensitive ; il vibre comme une harpe éolienne à toutes les brises. Il chercherait en vain à dissimuler cette mobilité d'impressions ; elle se trahit par mille nuances qui ne trompent point. Il avoue de bonne grâce ces défaillances momentanées. Il a écrit des mémoires qui formaient un cahier de quatre cents pages. Il les a jetés au feu. Espérons qu'il en retrouvera quelque part une copie. lia voulu détruire ses partitions manuscrites, et M""*" Massenet à dû arrêter la main qui s'apprêtait à consommer ce sacrilège.

D'autre part, la fantaisie de M. Massenet revêt les formes les plus imprévues. J'ai dit qu'il s'éprenait de ses héroïnes ; il s'éprend avec une égale ferveur d'un paysage, d'un nom, d'un titre. Dernièrement il songea à adapter la Rôtisserie de la reine Pédaiiqiie. Il vo3^ait cette rôtisserie avec ses poulets dorés, ses petites femmes en jupes courtes, la patronne du lieu, l'honorable amie de l'abbé Jérôme Coignard. Ce tableau lui était suggéré par ce seul mot de rôtisserie, et soyez sûr qu'un jour ou l'autre il mettra une rôtisserie en musique. Ce projet va se cristalliser dans son esprit et mûrir. Pour l'instant il est tout à Cendrillon, sa prochaine œuvre, où la fiction coudoiera la réalité, mélange de féerie et de gaieté familière. Puis il s'occupera de Sapho, la tragique amoureuse d'Alphonse Daudet, dont il " voudrait traduire l'infinie tristesse.

(( Vous remarquerez, m'a-t-il dit, que mes ouvrages sont empruntés à des sources très diverses. Je tâche d'en varier les sujets. Manon est venue après Hérodiade, Esclarmonde après le Cid. Je m'arrache à un milieu et me plonge aussitôt

en un milieu opposé, pour changer le cours de mes idées. C'est le meilleur moyen d'éviter la monotonie. »

Eh oui ! Manon, Chimène, Esclarmonde, Hérodiade sont des créatures dissemblables. Qui peut dire, cependant, qu'elles n'ont pas ensemble un air de parenté? C'est que malgré tout, elles sont issues du même père. Ce sont des charmeuses.

Adolphe Brissox.

[Extrait de « Portraits Intimes » 2" série.)

Le plus doué, parmi les doués, c'est Massenet. Clair, précis, génial, il est le maître de ceux en qui l'on espère, sa route est la bonne, tâchons de la suivre.

Gabrielle Ferrari.

Vous me faîtes l'honneur de me demander : » Quelle est l'influence de Massenet, sur l'évolution de la musique moderne en France. » Je ne suis pas digne de répondre à une question aussi délicate...

Je vais donc simplement, vous exprimer ma pensée.

L'œuvre de Massenet, d'une originalité transcendante, est conduite avec un goût sûr et un tact parfait. D'une grande richesse d'harmonie, elle est toujours claire, d'une pureté irréprochable, et porte à toutes ses pages l'empreinte du musicien de race qui tout en allant de l'avant s-ait s'arrêter à point. L'inspiration et le sentiment vrai sont ses fidèles acolytes.

Je crois que son influence sera très grande pour maintenir notre école française, et l'empêcher de sombrer dans le nébuleux ou des artistes de grand mérite se sont engagés, oubliant sa charmante caractéristique: toute de lumière, d'expression , de franchise et de finesse. Cette école, est brillamment et magistralement représentée par l'illustre maître, qui l'a ennoblie par la grande valeur de son talent, et a su rester français...

C'est une de ses gloires les plus éclatantes !... Xul jeune compositeur ne peut échapper à la haute portée de ce grand enseignement.

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