LE ROI DE LAHORE
Opéra en cinq actes et six tableaux
Livret de Louis Gallet
Première reprcsentation^Académie Nationale de Musique^ 27 jur// 1877
SCINDIA, TiMOUR,
Indra, Un chef,
Ali M
MM. Salomon.
Lassalîe .
Boudouresque.
Menu.
Auguez.
SiTA, M"* Joséphine de Reszké.
Kaled, M''"" Fouquet.
Radjahs :
MM. Grisy, Sapin, Mermand, Mont-
vailland, Lonati, B'réret.
Divertissement du troisième acte réglé par M. Mérante et dansé par M"*' Righetti, Mérante, E. Parent, Sanlaville, Fatou, Pallier, Piron, Montaubry, Robert. Mollnar, Lapy, Bussy, Larieux, Mercedès, Bornay, Monchanin, Roumier, Biot, Méquignon.
La partition dédiée à M. Halanzier-Dufrénoy, directeur de l'Opéra, fut éditée par Hartmann, et le livret par Calmann-Lévy.
La répétition générale^ contrairement à l'usage, eut lieu à huis-clos, et le 16 avril M. Halanzier avait eu soin d'écrire, à chacun des abonnés, la lettre suivante :
« Par suite d'un usage établi depuis longtemps et que j'ai respecté, Messieurs les abonnés de l'Opéra ont assisté jusqu'ici à la plupart des répétitions générales d'ouvrages nouveaux.
« Je me vois aujourd'hui, bien à regret, dans l'obligation de déroger à cet usage, et je viens vous expliquer la cause de cette exception. Les répétitions générales, quelque soin qu'on y apporte, ne sont, en réalité, que des épreuves préparatoires. Quand il s'agit de l'œuvre d'un maître, on peut, à la rigueur, livrer au public le secret des derniers travaux. Il n'en est pas de même avec un jeune compositeur, dont l'avenir tout entier
Monsieur,
dépend d'une impression qui peut être plus ou moins bonne et sur laquelle on revient toujours très difficilement.
(( Dans la circonstance présente, profondément pénétré de la grave responsabilité qui m'incombe, j'ai tenu à ne présenter l'œuvre de M. Massenet qu'après lui avoir consacré tous mes soins, jusqu'au dernier moment. J'espère que vous apprécierez, à sa juste valeur, un pareil scrupule, et que vous voudrez bien y voir, avant tout, non-seulement un sentiment de sollicitude toute naturelle pour un jeune artiste de grand mérite, mais aussi le grand désir qui m'anime de vous satisfaire, en ne négligeant rien de ce qui est de nature à atteindre un résultat aussi complet que possible.
« Je vous prie , etc.
« Le Directeur de V Opéra, « Halanzier.
Le Roi de Lahore eut a l'Opéra trente représentations en 1877 ; onze en 78 ; dix-sept en 79, et fut monté à Lyon, en 1880 avec Lassalle, au Théâtre Bellecour par M. Guimet.
« L'action se passe dans l'Inde à l'époque de l'invasion musulmane, dirigée par le sultan Mahmoud. Alim, roi de Lahore, pénètre tous les soirs incognito dans le sanctuaire du temple et murmure des paroles d'amour à la jeune prêtresse Sita. Mais le ministre du roi, Scindia aime la même jeune fille et veut l'épouser. Sur le refus de Sita il la dénonce comme sacrilège. C'est alors que le roi se fait connaître. Pour expier son crime et mériter Sita, il entreprendra la guerre contre les infidèles. Mais au fort de la bataille, il est frappé par Scindia et aussitôt abandonné de ses soldats qui reconnaissent pour roi le meurtrier. Alim demande à Indra, le souverain du ciel, la faveur de quitter le paradis et de revenir sur terre pour revoir sa bien aimée. Le u Bon-Dieu » exauce la prière d'Alim, mais il décide que son destin sera intimement lié à celui de Sita. « Quand elle mourra, tu mourras avec elle )>, a dit Indra. C'est ce qui arrive en effet :
Pour échapper à Scindia qu'elle abhorre, Sita ne voit pas d'autre moyen que de se poignarder. Alim meurt de sa mort.
L'apothéose des deux amants termine cette pièce orientale et féerique, très littéraire et très musicale, sinon très dramatique.
Dès l'ouverture, le sujet de Touvrage est
carrément pusé. A une longue phrase amoureuse pleine d'ampleur succède la description s3^mphonique delà bataille, qui est d*une sonoritépuissanteet vigoureuse. Le premier tableau, qui se passe devant Lahore, comprend le beau chœur : « Sauve-nous tout puissant Indra » et le duo mélodique entre Scindia et le grand prêtre Timour : « Je veux croire encore à ton innocence » phrase charmante qu'on ne se lasse point d'entendre répéter, et qui paraîtrait à notre sens encore plus jolie, si Lassalle la chantait un peu moins vite. Le second tableau — le sanctuaire * d'Indra — commence par le délicieux chœur des prétresses : (( Ame timide », suivi de cette phrase pleine de couleur, dite par Sita : « O Scindia, c'est l'esprit de mon père ». Vient ensuite le duo dont le début : u Celui qui t*aime enfant, te rend la liberté », est ravissant et se continue par le naïf récit de le jeune vestale : « C'était le soir d'un jour de fête », accompagné par le violon-solo ; l'amoureuse exclamation de Sita : (( Pourquoi troubler ainsi ma vie ». Quant au final, comprenant le bel air de Sita : « O Timour, tu me crois coupable », la charmante petite phrase d'Alim : Vois je ne serai pas ton maître », et la réponse de Sita : « Vous parlez d'obéir », il est d'une mélodie luxuriante et d'un souffle vraiment dramatique.
Après la symphonie de la bataille, le rideau se lève, au second acte, sur le splendide décor de Thàl. — Chéret pinxit.
Un ravissant dessin des violons sert à accompagner la danse des esclaves persanes. Puis vient une page absolument excjuise, le duo de Sita et de Kaled : « C'est le soir, la brise pure ». La reprise de la fanfare guerrière est d'une grande beauté. En véritable artiste qu'il est, 3L Massenet connaît la valeur des contrastes ; aussi a-t-il placé, après la délicate mélodie des deux femmes, la saisissante scène de l'abandon ! « Lâches, qui désertez ma cause ». avec la farouche réponse du chœur et la belle phrase de Scindia : « Tu m'as ravi, Sita qiie j'aime )> ; citons encore le duo passionné d'Alim et de Sita et arrivons au y' acte, qui est celui du paradis indien. Le
lever du rideau avec l'éblouissant tableau de Lavastre, a été salué de longs applaudissements. Massenet a réussi admirablement la musique de cet acte tout entier, depuis la marche céleste, jusqu'à la scène magistrale de l'Incantation : « Qu'il soit lui, qu'il ne soit plus lui ))^ en passant par les délicieux airs du Ballet des Apsaras^ si admirablement rythmés, si merveilleusement orchestrés, comprenant l'adorable motif de la valse lente, dit d'abord par le cor anglais et repris ensuite par les violons^ le gracieux épisode du petit flûtiste et ses variations sur la mélodie hindoue. Contentons-nous de rappeler au 4""" acte l'air d'Alim, l'arioso : « Viens charmer mon cœur amoureux», que Lassalle redisait à la demande générale et le finale qui était très dramatique et très mouvementé, sans cesser pour cela, d'être admirablement clair et chantant ; notons encore, en courant, le magnifique entr'acte, l'air de Sita et le dernier duo d'amour, bien enlevé par M"^ de Reszké dont la voix est charmante, surtout dans le médium, etc., etc. . »
NoEL et Stoullig.
[Annales du Théâtre et de la Musique, 1897.) *
Cet opéra n'est pas un chef-d'œuvre, à coup sûr ; il
ne paraît pas d'ailleurs avoir obtenu les suffrages de la presse, au même degré que les précédents ouvrages vocaux de M. Massenet, pour lesquels on avait dépensé des trésors d'indulgence, ou si vous voulez de bienveillance; mais enfin, c'est un ouvrage de mérite, intéressant à étudier^ qui témoigne d'efforts soutenus de la part du musicien et qu'on est heureux de rencontrer après tant de platitudes sonores dont je ne veux pas troubler le repos éternel
Adolphe Julliex.
[Musiciens d^ aujourd'hui, 1892.)
« Place aux jeunes et surtout place aux forts ! Massenet a 35 ans à peine. Beethoven à 35 ans avait fait Fidelio; Weber : le Freyschûtz; Rossini : Guillaume Tell; 3leyerbeer : Robert-
lO
le-Diable; Wagner: le Tannhaeuser ; Berlioz : Roméo et Juliette ; à 35 ans, Halév\' avait fait la Juive. .Mettons^ afin de nepaséveillerlasusceptibilité des biographes, que Rossini avait 36 ans lorsqu'il fit Guillaume Tell ; il avait fait auparavant le Barbier et Moïse. Donc ces maîtres là, lorsqu'ils écrivaient ces chefs-d'œuvres, étaient jeunes et ils étaient forts. C'est-à-dire qu'à 35 ans, ils avaient donné la mesure de leurs forces ; quelques-uns avaient atteint le point culminant de leur génie.
Il ne faut donc pas s'étonner de la précocité de Massenet, parce qu'à 35 ans, il a fait un opéra en 5 actes. Ce qu'il y a de vraiment surprenant, c'est qu'il soit arrivé à le faire représenter. Cela a eu lieu moins par la force des choses, que par Tefîet du hasard.
L'influence wagnérienne se fait-elle sentir autant qu'on l'a dit dans la nouvelle partition de Massenet. Je ne le pense pas ; dans tous les cas, comme ce n'est pas devant la troisième incarnation de Vichnou — je veux dire de Wagner — que Massenet aurait fléchi le genou, le mal ne serait pas sans remède, je trouve au contraire que le jeune maître, caressant tour à tour les styles des trois écoles, a fait une part à chacune. Ce qui n'empêche pas, que si Ton cherche dans son œuvre le cachet caractéristique de son individualité, on le trouvera. Or. ainsi que je le disais dernièrement l'individualité, l'originalité touche de bien près au génie.
Est-il en art un don plus précieux, plus rare que l'individualité ». Il
Ernest Reyer.
(Journal des Débats. 10 mai 1877 1.
Le troisième acte, à lui seul, mériterait les honneurs du répertoire. Il se passe dans le paradis d'Indra, en plein exotisme musical. La marche céleste, le ballet, surtout les variations de la mélodie indienne, petits bijoux d'harmonie, de contrepoint et d'instrumentation, tout cela donne bien l'idée de Champs-Elysées indous. Soudain, un homme paraît : x\lim, le roi de Lahore assassiné par son rival. Il vient de la terre, où il a souffert, aimé, où il est mort, et aussitôt éclate un
laniento déchirant. Tout l'orchestre gémit, sanglote, comme s'il pouvait à peine porter tant de douleur. C'est une trouvaille musicale et dramatique, cette brusque irruption de la misère mortelle au milieu des éternelles' délices ; c'est un exemple encore de l'alliance émouvante du sentiment humain avec le sentiment de la nature.
Camille Bellaigue.
(Psychologie musicale. Delagrave, iSgo).