LONDRES
Reprise juillet 1896
M">e Melba,
MM
Alvarez.
Albers.
Plançon.
St-PETERSBOURG {Petit Théâtre) Octobre 1896 Mii-^ Emilia Corsi.
M. Van Dyck.
L'ouvrage fut chanté en italien
OPERA COMiaUE Reprise 25 fév. 97 M"** G. Lejeune.
Vilma.
Delorn, Eyreams.
Leprestre.
Fugère.
Isnardon.
Jacquet.
Marc Nohel.
MM
La 200""" de Manon à rOpéra-Comique a eu lieu le 16 octobre 1893.
Manon fut donné 78 fois en 1884, 10 fois en 1885, 34 fois en 1891, 58 fois en 1892, 26 fois en 1893, 17 fois en 1894. (Reprise le 17 septembre avec ^jme Bréjean-Gravière, MM. Leprestre, Isnardon et Bouvet) et 17 fois en 1895.
Les 200 preuiiùres de Manon ont fait un total de un million cent soixante-quatre mille cinq cent trente-quatre francs de recette.
Les chanteuses ayant eu le plus succès dans Manon sont à part M"^ Heilbron, M""* Marie Rose, en Angleterre, M'"'' Emilie Ambre, en province, et M™^ Sybil Sanderson un peu partout (M"« Sanderson a fait ses premiers débuts à La Haye, dans Manon, qu'elle chantait sous le nom de Miss Palmer.)
(( Nulle exagération ne gâte cette musique. Une courtisane la Manon de Massenet ? Non, le mot est trop solennel ; gardons-le pour la Traviata. Une grisette seulement, vive, étourdie, gentille et légère comme une chatte, objet de luxe et de plaisir, d'amour soit, mais à la condition que cet amour ne la prendra pas au sérieux, encore moins au tragique et ne demandera pas plus à ce petit cœur qu'il ne peut donner. Fâchez-vous donc avec les roses, parce qu'elles vous piquent un peu les doigs ! Pas plus qu'une rose, Manon Lescaut n'a de traîtrise ou de méchanceté. Elle ne dupe personne et Massenet moins que les autres. Rappelons-nous son entrée au premier acte. La voilà tout éveillée, tout émue, pourquoi? Aurait-elle été abordée comme Marguerite par un bel inconnu ? Se demande-t-elle doucement troublée : Je voudrais bien savoir quel était ce jeune homme ? Non pas, elle a seulement entrevu quelques grisettes dans un cabaret ; des perles brillaient à leur cou, leurs yeux pétillaient de plaisir et voilà Manon ne rêvant plus que de s'amuser toute une vie ! Son imagination est prise avant son cœur, et c'est la curiosité, l'irrésistible envie de s'amuser (elle est tout entière dans ce mot), qui lui fera prendre sans se faire prier, d'abord le bras de Desgrieux et puis le bras de tout le monde.
M. Massenet a finement compris le caractère de Manon. Une seule fois il a accentué cette figure d'aquarelle d'une touche vigoureuse : dans l'acte du séminaire, le plus pathétique de la partition.
Mais dès l'acte suivant, à peine Desgrieux reconquis, comme Manon redevient elle-même. x\ l'hôtel de Transylvanie, dàns ce monde d'aigrefins et de filles, éblouie, étourdie par les reflets et les tintements de l'or, comme elle est à son aise ! Elle ne jettera pas le cri, que dans une autre fête jetait la pauvre Traviata. De sa voix claire et sèche comme une voix d'oiseau, elle chantera sans émotion ni tendresse, au lieu
d'un chant d'amour, une chanson de plaisir : Chanson étincelante et folle, brindisi éblouissant, au-dessus duquel vibre un bruissement suraicfu de violons, véritable atmosphère d'ivresse et de vertige, la seule où puisse respirer la frivole et vicieuse créature. »
Camille Bellaigue.
(L Année musicale^ 1890.)
Il paraît bien avoir voulu donner à chaque acte, une couleur, une tonalité propre, nne atmosphère particulière, pour employer les mots qu'on leur prête ; mais combien il a montré de timidité dans la mise en scène.
Il est un endroit pourtant, où l'auteur a su écrire une page charmante et tout à fait irréprochable, à quelque point de vue qu'on l'examine c'est la rencontre et le dialogue de Manon et du comte des Grieux à la promenade du Cours la Reine. Ici, le i)etit dessin d'orchestre indépendant des voix ; les répliques des deux personnages, d'une déclamation juste et d'un sentiment vrai ; puis la courte phrase mélodique du père, — un autre en aurait fait une véritable romance ou mélodie, — enfin leurs brefs adieux, tout cela sans forme arrêtée d'avance, cadence attendue, sans répétition de phrase vocale ou de parole, est d'une touche délicate et forme un tout excellent. Ce n'est pas long, mais c'est charmant.
Eh bien, j'aurais voulu que Massenet écrivit tout son opéra de la sorte.
Adolphe Julien.
{Musiciens (Taujotird^hiii, iSg-j).
'( Einen Roman dcr in den Orcus der Vergessenheitsank, mit Orpheusklaengen wieder aus der Unterwelt heraufzù beschsvœren, heisst so viel, als ihn zwoimal vergessen machen.
Evoquer des enfers, avec les accents d'Orphée, un roman tombé dans l'oubli, ne signifie pas autre chose que de le faire oublier deux fois.
Und Massenet voUbrachte dièses nutzlose Kunststùck.
Aua einem alten Liebesroman, liess er den Text seiner Oper 3lanon, zùrecht zimmern.
Die Musik die Massenet zù dieser Handlung, zu diesen Personen componiert hat, ist wie schon angedeut viel weniger der Ausfluss einer zvvingenden Eigenart, eines glaenzenden Genius, als vielmehr die geist reiche, élégante,aile die conventionellen, leichtbezwinglichen Hœhen und Tiefen, des musikalischen Ausdruks beherrschende Sprache eines feinen Kopfes.
Ailes technische gehorcht dem Componisten ; er mischt wunderbare klangfarben ; das Orchester handhabt er bis auf grelle Laermefïecte in den Posaunen, die in Verbindùng mit so harmlosenVorgaengen, wie dem Erscheinen einer Postkutsche, beinahe komisch wirken, mit ausgezeichneter Vollendùng.
Wenn Massenet der Traum seines Helden (II Act « Ichschloss die Augen) mit gedaemftenGeigen malt, in deren heimliches Gefluester ein Floetenton tropft, wenn er in einer Gavotte alten stils die Zeit des rococo zùm Leben erwacht, deren Tsenze weisse
Et jVlassenet accomplit cet inutile tour d'adresse. D'un vieux roman d'amour ; il se fit charpenter le livret de sa « Manon ».
La musique qu'adapta Massenet, à cette action, à ces personnages, est, comme il a déjà été remarqué, bien moins le produit d'une manière per-.
sonnelle s'imposant d'ellemême, que l'élégante et spirituelle expression d'un esprit délicat, dominant toutes les conventions, toutes les difficultés relativement accessibles, de la langue musicale.
x\bsolument maître de sa technique il sait amalgamer entre elles d'étonnantes sonorités. Il possède à merveille son orchestre et dispose à son gré même des plus creux effets de tapage des cuivres, qui, emplo3^és dans des situations aussi insignifiantes que l'arrivée d'une chaise de poste, jettent alors presque une note comique dans l'ensemble.
Lorsque Massenet dépeint le songe de son héros (IL acte : En fermant les yeux) avec les violons en sourdine, dont les murmures discrets sont entrecoupés de sons harmoniques, lorsque dans une gavotte vieux st\de, il fait revivreTépoquerococo; (Nuages
blendendc Puderwœlkchen aufwirbeln machten , wenn in die mùde, schlaefrige Clarinetten mélodie der Spielscene der Goldglanz eines tiefen Trompetentons hineinleuchtet ùnd in dem klagenden Ton des Englischorn, die Reue Manons, hineinreissend geschildert wird, dann spricht aus Ihm der Tonpoet, der Dichter in Tonfarben.
blancs de poudre de riz enveloppant les danseurs) quand à la scène du jeu, la mélodie monotone et lasse de la clarinette, alterne . avec l'éclat d'un son de trompette ou d'une note plaintive du cor anglais, dépeignant le repentir de Manon, alors s'exprime le poète-musicien, le coloriste sonore.
Ferdinand Pfohl.
[Die Moderne Oper., Leipzig, 1894.)
« Il n'en est pas moins vrai que cette partition fut
très passionnément discutée, à cause des tendances nouvelles qu'elle affichait sans hésitation et qu'en dépit de certains procédés personnels dans la manière de poser musicalement des personnages, à la scène et de la façon de conserver à l'Opéra- Comique le dialogue nécessaire, sans arrêter le drame symphonique de l'orchestre, il n'est pas moins vrai, disons-nous, que cette partition semble à tous, de celles qui laissent des traces à la fois et dans l'histoire et dans les Annales artistiques d'un peuple »
Ed. Noël et Edm. Stoullig.
[Les Annales du théâtre et de la musiqu^^ 1884.)
La reprise de Manon était impatiemment attendue et Ton ne s'explique point comment cet aimable ouvrage put être ôté durant si longtemps, du répertoire de l'Opéra-Comique. C'est de toutes les partitions de Massenet la \\\xs originale et la plus sincère ; elle est en maintes parties,- d'une inspiration ju-
vénile, d'une grâce légère, d'un sentiment frais et délicat, d'une couleur archaïque intéressante, d'un pittoresque amusant auquel le type de Lescaut appartient tout entier
Henry Bauer.
{LEcho de Paris, 14 octobre 1891.)
« Il est assez nature de penser que le musicien auquel nous devons les larges compositions du Roi de Lahore et ô!Hérodiade^ a dû assouplir sa manière et son style épris du grandiose, pour entrer de plein pied, dans le genre en faveur à rOpéra-Comique : mais on peut être assuré qu'en vue de les ajuster à un cadre de moindre dimension, il n'a ipodifié d'une façon trop sensible ni l'un ni l'autre : c'eut été commettre inutilement pour lui comme pour nous, d'étouffer en lui la vigueur de la conception musicale et de porter atteinte en pure perte aux qualités naturelles et acquises qui constituent son originalité de compositeur. En écrivant la partition de Manon, si Massenet a fait un pas vers l'Opéra-Comique (et je le crois, etj'en réponds) de son côté l'Opéra-Comique a fait deux pas vers lui. Le théâtre a ouvert ses portes toutes grandes et offert une large hospitalité à l'artiste ; mais une fois entré dans la maison, celuici n'en a cassé les vitres, ni écorné les meubles dont quelquesuns datent encore de la splendeur de la comédie à ariettes. »
Si j'ai bien écouté la partition de Massenet, si j'ai pu définir le frisson que m'a donné la lecture de ses pages passionnées, je puis affimer que la plume qui a écrit la rencontre dans l'hôtellerie d'Amiens, la scène de la lettre, celle du souper, celle du tète-à-tête, le bel acte de Saint-Sulpice, c'est toujours la même plume qui a couru sur les pages inspirées de Marie-. Madeleine^ d'Eve^ de la Vierge, des intermèdes et du ballet des Erynnies.
Que par son cadre, ses dimensions, le caractère plus intime du sentiment musical, Manon Lescaut soit un opéra-comique : à la bonne heure ! il le fallait bien et cela s'est réalisé sans coûter un effort à l'imagination du jeune maître; mais que pour acheter ce résultat celui-ci ait dû se faire une seconde manière en renonçant à son m.oi artistique, je le nie formelle-
ment. — Mais que faut-il entendre par ces mots : « Le style » de Massenet (puisque Massenet est assez heureux pour avoir un style et par là être quelqu'un dans son art) ? Il est aisé d'en définir l'origine et l'originalité. L'origine arrive en droite ligne de l'Allemagne ; l'originalité est le jet spontané de la nature créatrice du compositeur, fécondée en lui par une science consommée et un art d'écrire incomparable.
— J'ai entendu dire, de l'auteur de la partition de Manon : « Oh, c'est un maître symphoniste; mais sera-t-il jamais un homme de théâtre ? Ce doute n'est ni juste ni justifié, j'en appelle aux belles parties dramatiques du Roi de Lahore et à' Hérodiadc.
Le procédé de la musique de théâtre, chez Massenet, c'est l'alliance étroite des voix de l'orchestre avec celles de la scène ; prétendre les vouloir séparer dans la sensation, à laquelle concourt leur accord parfait, c'est méconnaître dans une volonté préconçue, la pensée du musicien, c'est la couper en deux, en faire comme les tronçons palpitants d'une couleuvre expirante.
Préoccupé de la liaison et de la suite du discours musical, le jeune maître construit la phrase vocale de façon à ce qu'il soit pour le moins aussi nécessaire, de la bien dire que de la bien chanter, qu'elle s'attache à rendre d'abord et parfois exclusivement, la parole du poète, et le sentiment dramatique de la situation. C'est le contrepied du chant italien d'autrefois, qui faisait du vers du signor Poeta, un canevas caché de la broderie mélodique. C'est parfois en soupirant que j'approuve
la méthode Massenet ; il ne faut pas toujours faire fi des
raisins mûrs et même des raisins verts de l'Italie : Le .^lozart des Noces de Figaro le savait bien, lui, le doux maître.
Voilà donc un très bel ouvrage et un très grand et durable succès pour le théâtre qui a eu la bonne fortune de conquérir, sur son voisin l'Opéra, dans cette soirée de Manon, qui vient de le grandir encore, le jeune maître auquel on doit les fières partitions du Roi de Lahore et Hérodiadc .
B. J ou VIN.
[Le Figaro, 20 janvier 1884.
(( Savez-vous ce qui vous déroute un peu dans (( Manon » ? C'est cet orchestre qui murmure de si jolies phrases, dans la demi-teinte, voilé, presque insaisissable, en accompagnant le dialogue, ce dialogue dont vous vous imaginez ne pas saisir l'esprit parce que vous ne Tentendez pas à découvert. C'est là une invention de M. Massenet, un procédé de mélodrame appliqué à l'Opéra-Comique et je trouve cette invention heureuse et supérieurement exprimée. Vous n'avez plus le dialogue, dans son simple habillement prosaïque, mais vous n'avez pas non plus le récitatif, qui donnait à des œuvres de demi-caractère, et parfois sans caractère, des allures de grand opéra.
Ernest Reyer.
(Le Jotcrnal des Débats y 26 janvier 1884.)
Je vous affirme qu'il n'y a pas dans l'évolution
actuelle de la musique et du théâtre, de question de l'Opéra- Comique : il y a une question du drame lyrique, une question" de la comédie lyrique et peut-être une question de l'opérette mais rien de plus. Vous choisissez une donnée sombre et joyeuse mais vraisemblable et faisant agir des personnages humains ; votre musique devra s'appliquer rigoureusement aux situations et aux paroles tout en restant de la musique.
L'art musical traité avec logique, suggère quantité d'expressions et des sensations de nature. Or la coupe de l'Opéra- Comique, ses morceaux intercalés au milieu des scènes, son unité constamment rompue, infligent au musicien un dédain perpétuel de la logique. Il n'écrit plus une pièce, il écrit des airs de romances, des ensembles de chœurs. Cela est à reléguer parmi les choses mortes et qu'il ne faut pas regretter.
Cet ouvrage un peu confus, sans unité, n'est ni
opéra-comique, ni drame lyrique, ni comédie et tient de tout cela. J'y reconnais partout la marque d'un artiste éminent : mais les concessions y sont pas trop nombreuses et j'ai le chagrin de voir là, bien du mérite perdu.
C'est mon devoir d'ajouter avec une entière franchise, que
tout le monde n'est point de mon avis et que les applaudissements ont été au second, au quatrième et au cinquième açte, poussés jusqu'à l'enthousiasme. Manon Lescaut paraît devoir être un immense succès, je le constate sans réticences.
FOURCAUD
{Le Gaulois, 20 janvier 1884).
On pouvait s'attendre d'avance au succès de la reprise de Maiioit. C'est une des œuvres raisonnables de M. Massenet ; aujourd'hui il faut bien ajouter cette épithète. C'est aussi celle qui a le mieux réussi à l'Opéra-Comique. Je ne la place pas au-dessus 6! Esclarmonde, qui est bien une œuvre comique, ou plutôt de demi-caractère, et il n'y a pas de morts; mais il faut croire que, l'absence de dialogue aidant, cet ouvrage semble au public un grand opéra-féerie Dans Manon, le dialogue est dit avec un accompagnement orchestral, mais enfin c'est du dialogue parlé ; Faust comptait comme opéra-comique quand on y parlait ; il est grand opéra depuis qu'on n'y fait que chanter. Cette distinction quelque peu ancienne n'a pas encore disparu. C'est ainsi qu'en Allemagne on appelait autrefois opérette un opéra avec dialogue, comme le Freischût\. On trouvera cette expression dans V Esthétique de Hegel^ qui est ^traduite en français.
Manon a cinq actes, l'effroi de bien des gens aimant à se contenter du chiffre traditionnel de trois actes. Cependant j'ai calculé, lors de la première représentation, qu'il n'y a en tout que pour deux heures et quarante minutes de musique. Le quatrième acte et le cinquième ne durent ensemble que quarante minutes, c'est-à-dire autant que le premier acte, qui est le plus long. C'est donc la faute des entr'actes quand la représentation dure près de quatre heures et demie, comme c'était le cas lundi dernier.
Le sujet, on le sait, n'est pas emprunté à \?i Morale en action; il a même fallu motiver l'arrestation de Manon par une accusation purement imaginaire ; on lui épargne le voyage d'Amérique; elle n'arrive même pas au, Hàvre. 11 est connu
qu'au théâtre il y a des finesses qui sont non avenues et, par contre, des duretés ou des effets scabreux qui s'atténuent. C'est ainsi que dans la Valkyrie il y a un adultère doublé d'un inceste, Siegmund et Sieglinde ayant la même mère et pour père Wotan. Les Allemands avaient constaté eux-mêmes, à la première représentation de la Tétralogie, qu'au théâtre on ne voyait guère qu'une femme enchaînée de force à un brutal et s'enfuyant avec l'homme qui mérite son amour, ^lanon, en somme, c'est Phr3mé ou Thaïs non repentante. Des Grieux est ce qu'Athanaël voudrait bien être, mais il s'y prend trop tard.
Dans son Histoire de la seconde salle Favart, c'est-à-dire de rOpéra-Comique, depuis 1840 jusqu'en 1887, 31. Soubies montre qu'en 1884 W-^^r^/z^r devait prendre le pas sur Dès 1880, la partition de Werther était assez avancée pour que les journaux en annonçassent la réception à l'Opéra- Comique ; les deux rôles principaux devaient être remplis par Capoul et Bilbaut-Vauchelet. Manon l'emporta gàrce à la pièce, probablement, qui a plus de mouvement, de variété et d'intérêt que l'histoire lugubre du suicide de Werther.
Les interprètes principaux furent 31""^ Heilbronn, Capoul et Taskin. Ce fut une carrière assez singulière que celle de la créatrice du rôle de Manon. Nous l'avons vue d'abord à l'Opéra-Comique remplir sans éclat de petits rôles d'utilité. Au bout de quelques années elle revint à Paris, créer au théâtre des Variétés le rôle principal, rôle travesti, comme on sait^ dans les Brigands d'Offenbach. Puis elle fit un court séjour au Théâtre-Italien, d'où elle passa à l'Opéra. Elle se montrait si exigeante que Vaucorbeil en profita pour se brouiller avec elle. Enfin elle créa d'une manière très remarquable le rôle de Manon. Ses deux grands succès à Paris furent donc les Brigands (non pas ceux de Verdi) et Manon (non pas celle d'Auber).
Représentée pour la première fois le 17 janvier 1884, la nouvelle Manon fut jouée^ dans l'espace de deux ans^ quatrevingt-huit fois Après le départ de iM"'' Heilbronn, on songea un instant à M"*" Jeanne Granier pour lui succéder. Cinq ans cependant se passèrent sans qu'on trouvât l'étoile cherchée ;
enfin, en iSqi, Manon reprit sa course et elle a dépassé aujourd'hui deux cents représentations.
Vers la fin de l'année 1884, quand M'"' .Marie Roze chanta Manon à Londres, elle demanda^ pour le dernier acte, le retour du thème principal de des Grieux ; il en résulta une version nouvelle qui, dit-on, fut maintenue. La partition et les parties d^orchestre avaient été gravées avant la première représentation. Il en est d'ailleurs ainsi le plus souvent aujourd'hui pour les partitions piano et chant.
En ce temps-là, le reportage était déjà très florissant et jamais peut-être il n'a été plus actif que pour Manon. C'étaient tous les jours des contes nouveaux: un amateur avait loué tout exprès un appartement à côté de 31'"" Heilbronn pour entendre plus tôt la musique de M. Massenet ; un autre, au contraire, avait quitté l'hôtel parce que les cris de Manon l'incommodaient, etc. On publia même des comptes rendus anticipés^ grâce aux dons d'ubiquité et de seconde vue que possèdent les reporters. En voici un exemple mémorable : « xM. Massenet inaugure un nouveau genre qu'il a déjà essayé dans Hérodiade, mais que A?iX\^ Manon il applique d'un bout à l'autre. Il n'y a pas d'air de duo, de quatuor dans son ouvrage, il y a des scènes, ou mieux : des sensations; sensations est est bien le mot propre. La peinture à les impressionnistes, la musique a désormais les sensationnistes, et M. Massenet est le 31anet musical. Chaque acte de l'ouvrage est bâti sur une idée et repose sur une phrase typique. Cette phrase est développée, change de rythme, de forme, d'allure, mais elle domine malgré tout. On nous avertissait cependant que M. Massenet n'était pas wagnérien. Je ne saurais dire aujourd'hui où j'avais pris cette précieuse démonstration que M. Massenet est plus wagnérien que Wagner et que, par conséquent il n'est pas wagnérien. Et il y a dix ans qu'on écrivait de telles bouff"onneries.
C'est assez la mode aujourd'hui de ne plus diviser une partition en morceaux mais en « scènes ». Verdi a même divisé Falstajf ?\m\i\ç^m.QXi\. en trois actes, dont chacun a Tapparence de la fameuse mélodie « infinie » dont les antiwagnériens se sont tant divertis.
Tout le monde sait aujourd'hui qu'il y a" des morceaux dans
Manon qui peuvent se détacher, si Ton veut, quoique leur véritable importance tienne à la scène pour laquelle ils ont été faits, et pas un auditeur, ni même un reporter, ne songerait aujourd'hui à trouver la moindre trace de wagnérisme dans Manon ^ à moins d'être assez arriéré pour croire que Wagner a inventé les Leitmotive.
xM. Massenet en a employé en efFet; il y a cinq motifs typiques par excellence. Des Grieux en a deux; l'un concerne ses sentiments d'honnêteté et de famille, l'autre exprime sa passion pour Manon. Brétigny en a un aussi pour rendre ses sentiments envers le même personnage. Lescaut a deux motifs, l'un se rapporte à ses allures de garde du corps, l'autre arrive chaque fois qu'il doit faire le mentor dans les deux premiers actes. J'ai donné une analyse exacte de l'emploi de ces motifs. En général, il est ridicule de vouloir peindre un personnage ou même un sentiment par un petit motif de ce genre. Ces motifs ne doivent servir que pour donner à l'accompagnement instrumental une couleur ou un caractère répondant à une scène ou à l'expression de ce que dit et chante un personnage ; c'est celui-ci qui doit être l'interprète fidèle et complet de ce qu'il veut apprendre à Tauditoire. Le public est de mon avis. Ce ne seront jamais les développements symphoniques qui l'attireront au théâtre où il va pour entendre chanter. Aussi le succès de Manoii est-il la meilleure justification de l'ouvrage contre l'hostilité dont M. Massenet a eu à souffrir, comme Bizet, Lalo et d'autres.
J. Weber.
{Le Temps ^ 24 Septembre 1894).
La partie symphonique ne l'emporte pas sur la mélodie ; c'est ce qu'il y a de curieux dans la manière de Massenet et la rend beaucoup moins moderne, dans le sens artistique du mot, qu'on le pourrait croire.
Manon c'est plus moderne en la forme que Carmen par exemple, et ça l'est moins au fond. Je ne peux mieux faire que de comparer Massenet à un Monsieur qui ferait deux pas en
avant et un en arrière. J'aime mieux Bsclarmonde que Manon, mais cette dernière est peut-être plus complète, c'est assurément l'œuvre la plus personnelle de Massenet.
Marcel Gachon.
(Le Moniteur Judiciaire de Montpellier, janvier 1890.)
<( Aux yeux de beaucoup de bons juges, Manon passe pour le chef-d'œuvre de Massenet. J'ai longtemps cherché les motifs de cette préférence que je ne partage pas. Je me les explique cependant, le sujet nullement héroïque convenait à la nature du talent de l'artiste qui s'essouffle et s'enfle en vain devant les données tragiques. C'est essentiellement une histoire d'amour et d'amour des sens ; appliqués à un pareil sujet, les défauts de sa manière efiféminée, langoureuse et sensuelle paraissent moins choquants. Il y a trouvé en outre l'occasion de peindre musicalement en agréables pastiches, un xviir siècle, gracieux, galant et conventionnel, pareil à celui qu'expriment en peinture les aquarelles de JMaurice Leloir. »
Georges Servières.
(La Musique française moderne^ i^97)-