‹ MassenetChapitre 9 sur 36 · CLEMENCE · texte numérisé non relu

CLEMENCE

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Ce que surtout il faut dire, c'est la maîtrise toute spéciale de Massenet dans l'anecdote : Lescaut, Guillot de Morfontaine, Mesdemoiselles Poussette, Javotte et Rosette nous en content, en passant, de vives, de pittoresques, d'amusantes, sortes de hors-d'œuvre agréablement aromatisés et disposés autour du mets principal.

Le musicien ne néglige rien pour en bien orner la table, et en outre il ne fait fi d'aucun des convives. Point de « seigneurs sans importance » ; le moins loquace de tous sera écouté et approuvé lorsqu'il dira son mot; et l'on conviendra que cette innovation n'est déjà pas si banale !

Une agréable et douce réminiscence de cette œuvre fat intitulée le Portrait de Manon.

Werther ^ offrait aux librettistes un sujet séduisant sans doute, mais particulièrement escarpé. Ils n'eussent guère rencontré plus de difficultés

I. Cet ouvrage avait déjà inspiré plusieurs dramaturges et musiciens : en Italie Werter et Carlotta, opéra de Puccita, représenté à Milan en 1804 : Werther, opéra de Rafaele Gentili (Rome, 1862). En France, Werther et Charlotte, comédie [sic] en un acte, en prose, paroles de Dejaure, musique de Kreutzer, jouée aux Italiens, le i*^"" février 1792 (V. la note suivante). Serait-ce, d'aventure, un thème de cet ouvrage qui aurait servi de timbre au chœur, peu Gœthéen, chanté par « Bobin et les dames », à l'acte lY du Chapeau de paille d'Italie, de Labiche, 0 sur l'air de Werther ? »

avec Adolphe de Benjamin Constant ou Volupté de Sainte-Beuve. L'émouvante conclusion à bien préparer, tel était le but qu'il s'agissait d'atteindre, à moins d'adoucir le dénouement selon les traditions de l'Opéra-Comique^ Mais heureusement ils n'y songèrent pas, et tous leurs efforts tendirent à diriger l'attention du spectateur vers l'inévitable catastrophe.

Quelques observations préliminaires sur le roman de Gœthe seront ici à leur place. C'est lui-même qui écrivait : « Les Souffrances de Werther ont été de très bonne heure traduites en français. L'effet produit fui grand comme partout, parce que dans la traduction purent passer toutes les idées d'un intérêt humain, général, que renfermait l'original. » Comme partout?... Effectivement, et le malicieux Henri Heine ne manque pas de nous rappeler cette affirmation du

I. Ainsi que dans les versions de rechange de Mignon et de Mireille. Le fFer^/ie/- précité, deDejaure et Kreutzer, leur avait frayé le chemin. Un « vieux serviteur » détournait le coup fatal et sauvait ainsi le héros. Nicolaï s'était appliqué à la même tache, mais différemment. Dans l'ouvrage destiné à améliorer le roman de Gœthe, « le héros ne s'est pas tué, mais seulement souillé de sang de poulet; car le pistolet, au lieu d'être chargé de plomb, ne l'était qu'avec une vessie de sang. Werther devient ridicule, continue à vivre, épouse Charlotte, bref, finit plus tragiquement encore que dans l'original de Gœthe ». (Henri Heine, De V Allemagne.)

grand poète : « Mon compatriote Wolfgang Gœthe chante avec complaisance « que le Chinois, d'une main tremblante, peint sur verre Werther et Charlotte ». Mais en France notamment le public s'éprit du héros et de sa lugubre fin. Ce n'est pas lui — non plus d'ailleurs que le public allemand — qui eût approuvé « le petit épilogue très refroidissant » souhaité par Lessing et burlesquement réalisé par Dejaureetpar Nicolaï.

Tout Paris pour Charlotte eut les yeux de Werther ^.

Curieux rapprochement : S'entretenant un jour de son ouvrage avec son famulus Eckermann : « Voilà bien, dit Gœthe, un être que, comme le pélican, j'ai nourri avec le sang de mon propre cœur. Il y a là assez de mes émotions intimes, assez de sentiments et de pensées pour suffire à six romans, non en un petit volume, mais en dix. Je n'ai relu qu'une fois ce livre-, et

1. Le nombre est grand des succédanés de Werther qui éclorent en France ; il suffit de rappeler Jacopo Ortiz, le Peintre de Salzhourg, Werthério Stellino, ou le Nouveau Werther, les dernières années du jeune d'Olban. Et ce n'était qu'un commencement ! George Sand, dans sa préface à Ohermann, annonçait que le mal de Werther, celui de René, celui du héros de Sénancour, ne figuraient que « sur la première page du livre des fléaux divins ! »

2. Ce n'était d'ailleurs pas une exception ; car Eckermann avait précédemment noté : « Nous avons parlé de Werther,

je me garderai de le relire. Ce sorjt des fusées incendiaires ! Je me trouverais fort mal de cette lecture, et je ne veux pas retomber dans l'état maladif dont il est sorti ». De son côté, Massenet déclarait « avoir mis dans Werther toute son âme et sa conscience d'artiste ». Et il semble bien, en vérité, que pour tous deux cette dramatique aventure constitua un moment de significative importance.

Le compositeur a écrit là son meilleur et plus touchant poème d'amour. Sa pensée y est plus forte, plus élevée, et s'exprime en un langage d'une sobriété plus vraiment émouvante qu'en ses autres ouvrages.

Le procédé du leitmotiv est ici employé sous forme mélodique ; les thèmes subissant, selon le cas, des accourcissements ou des transformations rythmiques.

N'oublions pas que Werther est, comme René, comme Saint-Preux et toute leur compagnie, « un enfant et un amant de la Nature ». La passion qui bouillonne en lui ne l'empêchera point de contempler avec une calme soumission cette nature qui l'entoure et l'enveloppe, et synthéti-

qu'il n'a jamais relu qu'une fois, environ dix ans après sa publication. Il a agi de même pour tous ses autres écrits. »

sant volontiers des impressions si diverses, il pourrait dire avec Obermann : « Tout est douleur, vide, abandon, si Tamour s'éloigne ; s'il s'approche tout est joie, espoir, félicité : une voix lointaine, un son dans les airs, Tagitation des branches, le frémissement des eaux, tout l'annonce, tout l'exprime, tout imite ses accents et augmente les désirs. La grâce de la nature est dans le mouvement d'un bras ; la loi du monde est dans l'expression d'un regard. Cest pour Tamour que la lumière du matin vient éveiller les êtres et colorer les cieux ; par lui les feux du midi font fermenter la terre humide sous la mousse des forêts; c'est à lui que le soir destine l'aimable mélancolie de ses lueurs mystérieuses... Le silence protège les rêves de Tamour; le mouvement des eaux le pénètre de sa douce agitation ; la fureur des vagues inspire ses efforts orageux, et tout commandera ses plaisirs quand la nuit sera douce, quand la lune embellira la nuit, quand la volupté sera dans les ombres et la lumière, dans la solitude, dans les airs et les eaux et la nuit ^ »

I. M""® de Staël, qui, on le sait, considéra le romantisme avec une clairvoyance plutôt bienveillante, a écrit, à propos de la vogue, due à Werther, des sentiments exaltés : « De là

La lune... Ne l'oublions pas, car elle éclairera l'une des meilleures pages de la partition ; une mélodie exquise se glisse parmi les appels d'une valse lointaine accompagnant l'entretien de Charlotte et de Werther ; elle revient encore après l'explosion des aveux, et lentement s'achève tandis que la jeune fille « se retourne une dernière fois vers son compagnon éperdu de souffrance » . Dans sa lettre du 20 janvier 1772, celui-ci évoquait le souvenir de cette soirée : « Le jour, j'espère jouir au soir du clair de lune, et je reste dans ma chambre. Je ne sais plus bien pourquoi je me lève, pourquoi je me couche... » Ce « clair de lune » demeure à côté de tels vers de Virgile, de Shakespeare, de Lamartine et de Shelley, les poètes qui ont le

cet enthousiasme obligé pour la lune, les forêts, la campagne et la solitude ; de là ces maux de nerfs, ces sons de voix maniérés, ces regards qui veulent être vus, tout cet appareil enfin de la sensibilité, que dédaignent les âmes fortes et sincères... » Elle ajoute aussitôt : « L'auteur de Werther s'est moqué le premier de ces affectations. » [De i Allemagne.) Soit ! Mais Chateaubriand se croyait obligé d'y adhérer, ainsi qu'en témoigne ce passage d'une lettre adressée à son ami Joubert : « Uu petit bout du croissant de la lune était dans le ciel tout justement pour m'cmpêcher de mentir ; car je sens que, si la lune n'avait pas été réellement là, je l'aurais toujours mise dans ma lettre. » M. Anatole France, dans Les dieux ont soif, a noté l'influence de Werther sur un jeune jacobin. L'auteur, dit celuici, « est un jeune Allemand dont j'ai oublié le nom ».

plus amoureusement reflété sa féerique lueur.

Le deuxième acte contient un air d'une regrettable vulgarité, dans lequel Werther déplore frénétiquement le mariage de Charlotte avec Albert, personnage dont la neutralité, soit dit en passant, s'affirme en tout ce qu'il chante. Heureusement le rayon lunaire passe de nouveau dans l'orchestre, et l'amoureux, songeant à la Mort, l'évoque en une fort belle imploration au « Père qu'il ne connaît pas ». Autour de ces élans volète et bourdonne la rieuse et riante sœur de Charlotte, ce qui leur apporte un adroit contraste. On regrette seulement que cette jeune personne, ayant vu disparaître le héros qu'elle aime secrètement, se mette à fondre en larmes ; car nous attendons d'autres larmes, autrement tragiques, et nous sommes plus agacés qu'émus par les malheurs de Sophie.

Le prélude du troisième acte prépare l'auditeur à la lecture des lettres de \Yerther par Charlotte, l'une des meilleures inspirations de Massenet. Le duo des deux sœurs est bien venu ; il serait meilleur sans cette apologie du rire à laquelle se livre la cadette, uniquement, sans doute, « pour montrer sa belle voix ». Suit Yarioso des « larmes », précédé d'un dessin

orchestral involontairement imité du Don Carlos de Verdi, et qui est empreint d'une juste émotion ^

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{Werther, acte III.)

(Verdi : Don Carlos, acte IV.)

Vient la lecture d'Ossian, tout à fait appropriée au texte parla notation musicale, y compris la harpe d'Erin. (Lorsque Gœthe, en 1774» faisait traduire par Werther ce poème gaélique de l'adroit Macpherson, il ne prévoyait pas que, cinquante ans plus tard, il n'y verrait plus que des « apparitions moqueuses, abattues, comme une mauvaise épidémie, sur un siècle débile ! »)

La scène de la remise des pistolets n'est naturellement pas négligée. En fait, le mari de Charlotte commet là un assassinat dont la faible amoureuse est la complice quasi inconsciente ^

I, Les vers de cet arioso, ainsi que le début de ceux évoquant le rire, sont empruntés au recueil des Poésies posthumes de Thérèse Maquet.

a. Napoléon I**" blâmait cet envoi, par Charlotte, des pistolets à "Werther, sans qu'auparavant elle eût cru devoir dire à

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Elle s'efForce d'ailleurs de racheter sa passivité, et un très beau prélude nous dépeint sa course affolée à travers la nuit. La suprême entrevue, où reparaît le thème du clair de lune, est un peu longue, mais très scéniquement conduite, et s'achève enfin sur le cruel contraste des chants enfantins de Noël avec le déchirement des suprêmes adieux.

Le liYveidu Jongleur de Notre-Danie dutplaireà Massenet, indépendamment de ses mérites intrinsèques, par ce fait qu'il ne contient point de rôle de femme. Donc, il allait pouvoir montrer au public que Tamour humain n'était pas son unique domaine, et qu'une pièce où seuls des représentants du sexe laid seraient appelés à paraître, pourrait, avec autant de bonheur que les autres, solliciter les faveurs de sa muse ! Il risqua la partie et gagna Tenjeu.

Albert un seul mot lui faisant part de ses pressentiments et de ses craintes. Aucun motif de silence n'était suffisant en face de la nécessité pressante de sauver la vie de son ami. Goethe convenait que l'empereur avait raison. Ajoutons que ce dernier blâmait l'auteur d'avoir montré son personnage conduit au suicide, non pas seulement par sa passion malheureuse pour Charlotte, mais aussi par les chagrins de l'ambition froissée. « C'était, disait Napoléon, affaiblir l'idée que se fait le lecteur de l'amour immense de Werther pour cette femme. » (V, Conversations de Gœthe avec Eckermann , 4 janvier 1824.)

Était-il, au fond, si difficile à gagner ? Jadis un trouvère employait, pour exalter la Sainte Vierge, les mêmes mots et les mêmes notes que pour chanter la dame de ses pensées. « Tout au plus, au lieu de Marote la bergère, dit-on la Vierge Marie, et cette substitution fait à peu près seule un chant religieux de ce qui auparavant était une pastourelle ou une chanson courtoise \ » Simple transposition, qui ne s'opère pas moins facilement de nos jours qu'au xiv^ siècle. Et, plus que tout autre, Massenet possédait la dextérité nécessaire pour que le public n'y vît que du feu... sacré.

Il fut vite conquis par les épisodes variés qui se succèdent sur la place publique, devant l'abbaye de Cluny. Jean, le bon jongleur, essuie les ironiques brocards de la foule qui repousse impitoyablement ses offres de services. Peut-être, ainsi que le fera la Grande coustume de France , méprise-t-elle les «jongleurs, basteleurs et joueurs de cordes et tous autres jeux diffamez ». Après avoir vainement proposé des tours de passe-passe, et des chants patriotiques sur Roland^ Charlemagne^ Pépin ^ (« Peaux de lapins ! » réplique un lous-

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