CERTIFICAT EN FAVEUR DES PRÊTRES DU SAINT-SACREMENT
« Nous, Jean-Baptiste, évêque de Clermont, certifions que les prêtres dits delà Congrégation du Saint-Sacrement dirigent depuis longtemps notre séminaire de Thiers avec édification et une grande utilité pour notre clergé. Nous attestons qu'ils mènent une vie très sacerdotale, qu'ils sont d'une doctrine très éloignée de tout soupçon de nouveauté, fort soumis aux constitutions du Saint-Siège reçues dans l'Eglise, spécialement à la constitution Unigenitus. et qu'il seroit à souhaiter, pour les rendre encore plus utiles au clergé de France, que la bulle qui les érige en congrégation fût revêtue de lettres patentes et homologuées dans
(1) Document inédit de la bibliothèque de la ville de Clermont- Ferrand.
les parlements où ils ont des établissements. En foi de quoi, nous avons écrit de notre propre main et signé le présent certificat dans notre château de Beauregard, ce 11 juin 1731. »
Enfin, avant-.sa mort, Massillon voulut rendre à la simplicité de sa foi un hommage plus éclatant. Les oratoriens, les rédacteurs et les correspondants des Nouvelles ecclésiastiques, Soanen lui-même, pour jamais désespéré, s'élevèrent, à ce moment extrême, avec une nouvelle fureur contre le doux et saint vieillard; mais les flots soulevés par la haine des partis expirent impuissants à ses pieds. L'âge, la retraite, les infirmités n'avaient fait qu'accroître sa patience et sa longanimité. La vertu et la religion de l'illustre et vénérable pasteur brillaient d'une flamme plus vive et plus pure, à mesure qu'il se rapprochait de l'éternelle justice. Sa charité savait trouver des routes secrètes pour pénétrer partout. Nous avons les preuves les plus incontestables de la bienfaisance prévoyante et inépuisable qui, avec la prière, était devenue la passion de ce grand cœur. Ni les années ni la maladie ne l'empêchaient de visiter ses chères paroisses de la montagne et de leur porter la consolation de sa présence. Sa voix, dont le timbre charmant et l'accent mélodieux avaient ravi le
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grand siècle, était désormais affaiblie et tremblante ; il employait cependant ce qui lui demeurait de souffle; et il se plaisait à répandre à travers les villages et les fermes le pur froment de l'incorruptible vérité. Il voulut enfin tenter un effort suprême et donner à son troupeau le reste de ses forces.
Le populaire Bridaine remplissait alors la France de son ardente parole. Son éloquence brûlante, son austère vertu, le dévouement des prêtres qui l'accompag-naient, gagnaient partout les cœurs et les pénétraient des sentiments chrétiens. En entendant parler des miracles opérés par le zèle de l'homme de Dieu, Massillon, avant de mourir, désira obtenir pour ses ouailles une mission du P. Bridaine. L'apôtre se rendit à son appel pressant et réitéré.
A la vue de ce majestueux évêque qui souriait doucement à la vieillesse, aux infirmités, à la calomnie, de ce pasteur fidèle consumé dans la parfaite observance du devoir, de ce grand orateur de Louis XIV qui ne voulait rien publier que ses mandements et son catéchisme (1), de ce vénérable
(1) Dans son testament, dont l'original est aux archives du Puy-de-Dôme, Massillon écrivait avec une humilité digne d'un éternel souvenir : « Xous léguons à l'ainé de nos neveux... tous nos papiers manuscrits contenant nos sermons, coutérences,
père plus célèbre par ses aumônes et par son dévouement à ses prêtres que par son génie même ; le sévère missionnaire des campagnes, que l'aspect des puissants du monde laissa froid et indifférent, et dont les mœurs rudement chrétiennes se prêtaient mal aux compliments, se sentit attendri et ému, et avec une grâce qu'on ne lui connaissait pas, il dit à Massillon en l'embrassant : « Monseigneur, nous venons en tremblant élever nos faibles voix sur votre peuple ; mais nous vous supplions d'être la lumière de nos yeux et de nous former, pour la gloire de Jésus-Christ, à cet art admirable d'éloquence, de conviction et de conversion des cœurs que la France ne se lasse pas de célébrer en vous. »
Ce fut le 13 mars 1740 que s'ouvrit la mission de Bridaine pour ne finir qu'au 1er mai. La foule accourt non seulement de Clermont, mais des pays voisins, mais de la province entière. Massillon, dont l'air épanoui montre plus que ses paroles la divine consolation qui l'inonde, préside à toutes les instructions, à toutes les cérémonies, à tous
oraisons funèbres, etc., le conjurant de les garder potir son nsage, notre intention n'étant pas qu'ils soient jamais donnés au public, les soumettant néanmoins avec simplicité au jugement de V Eglise, dont nous ri avons jamais prétendu qu'interpréter la doctrine. »
les exercices. Dans le juste enthousiasme qu'il ressentait en voyant les merveilleux effets des efforts du P. Bridaine, il s'écriait : <t Je voudrais que cette voix pût éclater dans, toutes les parties du royaume. » Un organe plein de tonnerres, des traits d'un feu sublime, un zèle embrasé de la folie de la croix, remuaient jusque dans les dernières profondeurs toutes les consciences, même les plus endurcies dans le crime ou dans l'insouciance morale et religieuse. Marmontel, qui assistait à ces luttes souveraines de l'apôtre contre l'impiété, avait conservé un vif souvenir de cette action si véhémente et si vraie.
De cette grande mission, nous possédons des relations assez étendues écrites par deux autres témoins ; ce n'est pas le lieu d'en raconter l'édifiante suite et les pieux détails. Mais rien n'est plus émouvant. On y représente Massillon « au milieu de son clerg'é et de son peuple, passant les jours et les nuits dans le temple du Seigneur, pour fléchir sa colère et porter au recueillement et à la pénitence les âmes qui lui ont été confiées. » On nous le montre, « ce cher et respectable évêque, » les yeux baignés de larmes, le front rayonnant d'une joie sainte, distribuant à son peuple l'adorable Eucharistie. On nous le peint enfin, tenant le cordon
du dais le jour de la procession solennelle, « le visage enflammé, les yeux baissés, l'esprit recueilli, » soutenu par un miracle de volonté, et s'offrant comme une victime de propitiation.
On le croit avec peine. Ce fut contre ces deux grands serviteurs de Dieu, Massillon et Bridaine, unis dans une même foi et dans un même zèle, que les jansénistes se déclarèrent avec une colère désormais sans frein. Furieuses, de voir les succès d'apôtres soumis à l'Eglise, les Nouvelles ecclésiastiques déchirèrent sans remords et l'évêque et le missionnaire. On osa même adresser au prélat les feuilles qui l'attaquaient si violemment. Puis, supposant irrité ce doux vieillard, on s'écriait avec un diabolique accent de triomphe : « On lui envoya par la poste la feuille où il est parlé du P. Bridaine; en la lisant, il jeta feu et flamme ; il ne se possédait plus . Il est outré contre les pères de l'Oratoire qu'il croit à tort auteurs des Mémoires sur lesquels l'article a été dressé. M. Massillon porte là-dessus son ressentiment si loin, que le supérieur de l'Oratoire de Clermont, ayant à lui parler d'affaires pressantes, a été conseillé d'attendre à un temps plus opportun. Le propre neveu du prélat, parce qu'il était prêtre de l'Oratoire, a été obligé de se priver pour quelque temps
de la compagnie de son oncle, afin de ne pas essuyer les mortifications que son oncle veut faire porter gratuitement à ses anciens confrères. Si on veut l'en croire, c'est le missionnaire seul qu'il veut venger; il a crié bien haut qu'on calomniait un saint prêtre, un homme apostolique; mais personne n'a pris le change, parce que tout le monde sait bien que M. Bridaine n'a pas été calomnié (1). » Soanen, de plus en plus admirateur des convulsionnaires, était enchanté de ces injures; et il écrivait, ou plutôt on lui faisait écrire ces lignes éternellement honorables à la mémoire du fidèle pasteur : a J'ai lu la feuille des Nouvelles sur la mission de Clermont; et je sais par plusieurs témoins oculaires qu'on n'y a rien dit que de vrai. Mais si ce vrai déplaît parce qu'il fait peu d'honneur, il fallait le prévenir par la prudence plutôt que d'en faire un crime à des innocents. Vous savez, mon cher père, à quoi vous en tenir depuis longtemps. Fillos enutrwi ; ipsi autem sprevenmt me. La chère congrégation pouvait s'attendre à de meilleurs services (2). » Quant à Bridaine, il se vengea en véritable disciple de Jésus-Christ : il amena
(1) Nouvelles ecclésiastiques, feuille du 5 septembre 1740, p. 147.
(2) Lettres de Soanen, t. VII, p. 586.
le P. Joseph aux pieds de son oncle qui lui pardonna, en disant gracieusement au missionnaire : « Vous voyez, mon père, qu'il n'est rien que votre éloquence ne fasse réussir. »
Peu de temps après cette mission, Soanen et Massillon étaient visités par l'ange de la mort. Il y a quelques années, lorsque je visitais l'Auvergne, cherchant les traces de l'éloquent orateur et du vertueux évêque, personne ne put me montrer sa tombe ; et si ce n'est à Beauregard, où le souvenir de la charité de Massillon est toujours vivant et où l'on conserve religieusement son cœur dans la pauvre et vieille église, je trouvai sa mémoire bien effacée et sa vie tristement méconnue. Un curé à qui j'allais, — sur le conseil du regrettable bibliothécaire de Clermont, M. Desbouis, — demander quelques renseignements, me répondit avec brusquerie : « Massillon, mais c'était un janséniste. » Pour Soanen, on voyait encore à la Chaise-Dieu une cheminée où on lisait quelques lettres de son nom; c'était sa pierre tumulaire qu'on avait sciée et dont on avait fait deux chambranles.
Quant à nous, nous serions pleinement heureux si ces humbles lignes, fruit de longues et sincères recherches, pouvaient éclairer quelques esprits,
zélés sans doute, mais qui, ne réfléchissant pas assez à la différence des siècles et des sociétés, ont trop facilement regardé comme des ennemis du siège apostolique les hommes mêmes qui en furent les généreux défenseurs, les plus illustres évêques et les plus fidèles prêtres de l'Eglise de France.
On a souvent dit, et avec raison, que Massillon ets avant tout un moraliste. Sans doute il rappelle ou il expose le dogme chrétien ; mais son talent le pousse sans cesse à l'observation du cœur humain.
C'est pour l'homme la chose la plus utile et la plus intéressante que de s'appliquer aux ressorts si étrangement compliqués de son activité morale ; et si l'orateur dans cette œuvre paraît moins g-rand que lorsqu'il reste sur les sommets de la pure doctrine, il est en revanche plus varié et plus accessible. Au premier abord, il semble que l'étude du cœur doit être moins longue et moins complexe que celle de l'organisme ou celle de l'esprit. Cependant, la physiologie et
la psychologie, malgré leur étendue, seront plus vite arrivées à l'analyse des fonctions corporelles et des facultés intellectuelles que le moraliste à la science des choses du cœur : le corps et l'esprit ont des lois fixes, quoique très multipliées, tandis que, dans le cœur humain, à côté des lois fondamentales et générales, se rencontrent la part et l'action de la liberté individuelle ; ce qui en fait un merveilleux assemblage de rouages moraux, à la fois si puissants et si fragiles, où à chaque instant se sent la touche du suprême ouvrier, et où à chaque instant aussi se laissent voir des désordres et des fractures causés par une main perverse ou malavisée.
Aristote, le grand observateur de l'antiquité, cherchait avidement à lire ce que renferme cette œuvre singulière et contradictoire; mais c'était surtout un profond politique qui visait un but, qui enseignait à ravir la science de manier les clefs et les ressorts pour agir sur les autres hommes, pour profiter de leurs passions, de leurs faiblesses, de leurs vertus. Platon, moins savant, plus poète, plus enthousiaste, plus généreux, admirait dans le cœur humain ce qu'il y a de bon ; et il s'élevait vers des pensées moins égoïstes, moins intéressées, et, malgré les nuages dorés dont parfois il
les enveloppe, au fond plus vraies et plus justes. On peut étudier les mœurs par l'histoire générale comme Montesquieu, ou par l'observation de la société contemporaine comme la Bruyère. La meilleure méthode consiste à lire dans son propre cœur. L'historien, dans la variété des climats, des temps, des gouvernements, voit trop les différences et pas assez l'unité, et il prête aux influences secondaires l'action principale. L'observateur des caractères devient aisément satirique et sceptique. Mais en retour, qui ne regarde que son âme propre, en y considérant la bonté que Dieu y mit premièrement et les penchants trop égoïstes qu'y introduisit ensuite le péché, n'aperçoit pas assez exactement jusqu'à quel point peuvent se développer les germes du bien ou du mal. Il manque de contrôle. Je crois donc que, si Montesquieu et si la Bruyère eussent gag*né à plus étudier leur propre cœur avec les maîtres chrétiens et même avec les anciens philosophes, Massillon eût gagné, lui aussi, en étendant davantage ses horizons du côté de l'histoire générale et de la connaissance des hommes dans les divers rangs de la société. Sans doute, la direction éclairait Toratorien, mais il faut aussi voir les acteurs sur le théâtre politique et public, et non seulement dans
leur for intérieur. Ces deux aspects, si différents, sont nécessaires.
Les orateurs ont besoin de suite, d'étendue, d'un développement plein d'ampleur et de logique, ce qui demande plus de souffle et plus de travail, mais ce qui peut aussi conduire à des lieux communs et à des exagérations. La méthode des penseurs solitaires qui négligent les transitions,, resserrent leur idée, comme la Rochefoucauld, la Bruyère, Montesquieu, Vauvenargues et Joubert, est plus brillante, plus ingénieuse, plus vive, mais elle manque de cette solide unité d'action d'où sort la puissance sur les foules. Ils sont plus délicats et moins forts. Les uns ressemblent à une flamme vive, brillante, mais de peu de durée; les autres à un feu sombre et persistant.
Ce qui assure surtout au prédicateur l'unité qui manque aux philosophes et aux purs artistes, c'est le but vers lequel il tend avec passion. Les autres visent principalement à captiver l'admiration, à séduire les yeux, à charmer l'esprit ; ils créent des tableaux qui ravissent par leur couleur, leur ressemblance curieusement exprimée, leur énergie, leur netteté ou leur finesse, leurs ombres harmonieusement et savamment disposées. Lui, il n'a qu'un seul dessein, c'est d'être
utile. S'il étale nos plaies, c'est uniquement pour les panser et les guérir; s'il montre ce qu'il y a de bon en nous, c'est pour nous exciter à le développer. Et quand il expose, ce en quoi il excelle, les vertus des saints, les générosités des héros de la vie chrétienne, des martyrs, des solitaires, des amis de la pauvreté, il ne nous fait admirer que pour nous faire imiter. Mais, dit-on, parfois il excède ; il montre l'homme ou trop bas ou trop haut. Je ne sais, car il y a des cœurs qui sont tombés dans de bien profonds abîmes, et il y a des âmes qui. soutenues par la grâce, se sont élevées jusqu'au ciel, et on ne saurait trop louer un Vincent de Paul ou une Jeanne d'Arc. D'ailleurs, croit-on que la Eochefoucauld n'exagère pas aussi, quoique j'avoue que ce ne soit jamais en beau?
Tout homme a une part de générosité et une part d'égoïsme toujours en lutte. Le sermonnaire peut moraliser de quatre manières : 1° il expose les principes qui doivent nous guider dans la bataille ; 29 il montre les modèles et les héros de la vertu ; 3° il parle d'une façon générale du bien et du mal, rencontrant les lieux communs que seul le génie peut rajeunir; 4° enfin il s'occupe des mœurs de la société et du temps où il vit, ce qui est plus piquant et plus périlleux. Ce
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serait une curieuse, mais trop longue étude que d'examiner les œuvres de Massillon à ces divers points de vue. Laissant à ses lecteurs le plaisir d'admirer eux-mêmes sa manière de rappeler les règles de la loi chrétienne, et de considérer dans le jour où il les a placés les beaux portraits que son pinceau traça des maîtres de la sainteté, des héros de l'Eglise primitive, je voudrais me borner à montrer comment il a peint le vice et la vertu, les combats de l'égoïsme et. de la charité.. Ce sont là les enseignements généraux et les traits universels. Je voudrais ensuite passer de ces tableaux qui conviennent à tous les pays, du moins à toutes les sociétés chrétiennes, à l'examen que Massillon fait de son époque, ou plutôt des personnes de la cour et de la ville auxquelles il s'adresse.
La morale est inséparable de la doctrine. « Sans le dogme, dit excellemment Joubert, la morale n'est que maximes et que sentences; avec le dogme elle est précepte, obligation, nécessité. » Par conséquent, la chaire chrétienne s'appuie sur les immuables principes de la foi. Tous les prédicateurs doivent donc inévitablement faire au
dogme une place fondamentale. Cependant, même dans l'unité de l'orthodoxie, les genres comme les caractères sont différents. Les uns, ainsi que Bossuet, s'attachent plus exclusivement à l'exposition des mystères et à la défense des vérités de la religion; ils expliquent, ils prouvent, ils interprètent. Les autres recherchent davantage l'effet moral. Eappelant le dogme dont ils supposent l'auditeur pénétré, ils en tirent les conclusions pratiques, visent à la conversion ou au perfectionnement du cœur. De nos jours, les prédicateurs les plus goûtés du public s'appliquent surtout à défendre le christianisme contre ses nombreux adversaires ; les gens du monde, que les livres, les journaux, les revues tiennent en éveil sur les questions religieuses, aiment cette éloquence militante où se déploient les qualités qui semblent appartenir au barreau et à la tribune, et qui n'engagent pas le cœur. Frayssinous, avec son esprit net, délicat, judicieux, plutôt que profond, eut du succès dans ce genre naissant. Mais Lacordaire y brilla d'un incomparable éclat, et s'y montra pleinement neuf et original. Le feu, la vaillance, l'enthousiasme l'animent : il se jette sur les objections contemporaines, comme un soldat intrépide qui court aux barricades. Il aime le combat, il se plaît à l'odeur
de la poudre; et lorsqu'il a remporté la victoire, encore qu'il s'enveloppe de la robe de l'humilité, il ne quitte pas son épée, l'œil au guet, sachant bien que l'émeute est toujours à redouter. Néanmoins, au plus fort de la bataille, au moment où vous le croyez accablé sous le poids de la métaphysique, cuirassé d'arguments, ne songeant qu'à pousser sa pointe, il se retourne brusquement, oublie l'ennemi et a des cris qui ne sortent que de l'âme. On sent l'homme, et on frémit avec lui. Ainsi, en 1846, l'année la plus glorieuse de sa vie, il prouvait la divinité du Christ contre les rationalistes. Mais voilà que tout à coup, laissant tomber son épée, les yeux mouillés de larmes, avec un accent que n'oublieront jamais ceux qui l'ont entendu, Lacordaire s'attendrit sur la fragilité des affections humaines. L'amitié, l'amour, la piété filiale n'ont qu'un temps. La paternité, il est vrai, couronne la vie par un sentiment désintéressé.
« Mais, poursuivant l'amour toute notre vie, nous ne l'obtenons jamais que d'une manière imparfaite qui fait saigner notre cœur. Et l'eussions-nous obtenu vivants, que nous en restera-t-il après la mort? Je le veux, une prière amie nous suit au delà de ce monde, un souvenir pieux prononce encore notre nom; mais bientôt le ciel et la terre ont fait un pas, l'oubli descend, le silence nous couvre, aucun rivage n'envoie plus sur notre tombe la brise éthérée
de l'amour. C'est fini; c'est à jamais fini, et telle est l'histoire de l'homme dans l'amour. Je me trompe, Messieurs, il y a un homme dont l'amour garde la tombe; il y a un homme dont le sépulcre n'est pas seulement glorieux, comme l'a dit le prophète, mais dont le sépulcre est aimé. Il y a un homme dont la cendre, après dix-huit siècles, n'est pas refroidie, qui chaque jour renaît dans la pensée d'une multitude innombrable dénommes; qui est visité dans son berceau par les bergers lui apportant à l'envi et l'or et l'encens et la myrrhe. Il y a un homme dont une portion considérable de l'humanité reprend les pas sans se lasser jamais, et qui, tout disparu qu'il est, se voit suivi par cette foule dans tous les lieux de son antique pèlerinage, sur les genoux de sa mère, aux bords des lacs, au haut des montagnes, dans les sentiers de la vallée, sous l'ombre des oliviers, dans le secret des déserts. Il y a un homme mort et enseveli, dont on épie le sommeil et le réveil, dont chaque mot qu'il a dit vibre encore et produit plus que l'amour, produit des vertus fructifiant dans l'amour. Il y a un homme attaché depuis des siècles à un gibet, et cet homme, des millions d'adorateurs le détachent chaque jour de ce trône de son supplice, se mettent à genoux devant lui, se prosternent au plus bas qu'ils peuvent, sans en rougir; et là, parterre, lui baisent avec une indicible ardeur les pieds sanglants. Il y a un homme flagellé, tué, crucifié, qu'une inénarrable passion ressuscite de la mort et de l'infamie, pour le placer dans la gloire d'un amour qui ne défaille jamais, qui trouve en lui la paix, l'honneur, la joie et jusqu'à l'extase. Il y a un homme poursuivi dans son supplice et sa tombe par une inextinguible haine, et qui, demandant des apôtres et des martyrs à toute postérité qui se lève, trouve des apôtres et des martyrs au sein de toutes les générations. Il y a un homme enfin, et le seul qui a fondé son amour sur la terre, et cet
homme, c'est vous, ô Jésus! vous qui avez bien voulu me baptiser, me oindre, me sacrer dans votre amour, et dont le nom seul, en ce moment, ouvre mes entrailles et en arrache cet accent qui me trouble moi-même, et que je ne me connaissais pas (1). »
C'est ainsi que les grands talents, dans toutes les époques, s'élèvent à la hauteur des maîtres et des modèles. Ils n'imitent pas, ils ont leur langue et leur manière, ils sont hardis parce qu'ils sont forts, et par là ils créent un g*enre neuf, ouvrant des voies inconnues. Cependant, les conférences ayant pour but principal d'amener au sanctuaire les esprits qui en demeurent plus ou moins loin, se tiennent par conséquent dans les alentours du temple ou tout au plus sur le seuil, sans pénétrer dans le Saint des saints. Aussi elles se sentent des troubles ou des tumultes du dehors, des agitations du siècle, des préoccupations du temps. Par conséquent, si elles attirent ou du moins si elles intéressent les hommes du monde, au contraire, les âm3s pieuses, recueillies, méditatives, préfèrent savourer dans une chapelle ou une église retirée l'onctueuse et simple parole qui leur offre la substance des saints.
Vivant à une époque de foi, Bossuet n'avait pas
(1) Lacordaire, t. II, p. 483.
besoin de combattre les adversaires de l'Evangile ; mais il devait expliquer les livres saints à ceux qui les dénaturaient, ou exposer la doctrine et la morale aux fidèles qui se pressaient sous sa chaire. Son génie puissant et étendu suffisait à tout. Il aime, appuyé sur les Ecritures et les Pères, à montrer la belle ordonnance des vérités et des lois du christianisme. Il ne craint pas de toucher aux mystères. Ce grand esprit se plaît sur les sommets; mais il y fait monter avec lui, il y attire ceux qui l'écoutent. Loin de chercher à rendre le chemin difficile et ardu, il aplanit les obstacles. Ses expressions, même dans les sujets les plus métaphysiques, sont toujours simples ; il n'a rien qui sente la rudesse de l'école. Plus il est savant et profond, plus il tient à se faire comprendre par tous. Il sait qu'il enseigne, et que la première loi de l'enseignement est la clarté. Il est plus dogmatique que Bourdaloue, et il est moins didactique. Sa logique est plus serrée, et montre moins la méthode. Il y a plus d'inspiration et pourtant plus d'étude : seulement, l'étude de Bossuet, c'est le travail de toute une vie passée dans les livres sacrés, dans les Pères, dans la méditation. Ainsi nourri de la moelle des lions, plein de vigueur et de sang, il porte partout sa force, sa générosité,
son inépuisable ardeur. Le dogme prédomine, parce qu'il a vécu avec les docteurs et les maîtres, ou plutôt parce qu'il est de leur race même.
M. Nisard a justement remarqué dans Bourdaloue et dans Massillon une manière toute différente. S'ils sont de parfaits moralistes chrétiens, ils ne présentent plus le dogme avec l'étendue, l'éclat et la suite de Bossuet. De cette observation M. Nisard conclut qu'avec Bossuet la chaire française perd cette première franchise, cette force primitive, ce caractère sain, net, absolu qui en fait comme l'idéal.
Il est certain pourtant que le sermon n'exclut pas plus la morale que le dogme ; il est certain aussi que la morale seule séculariserait facilement l'éloquence sacrée, comme on l'a vu vers la fin du dix-huitième siècle. Je pense avec M. Nisard que Bossuet l'emporte sur Bourdaloue et sur Massillon, parce qu'il reste plus dans la pure doctrine. Mais il y a une autre raison, c'est que son génie est plus vaste et plus grand. L'enthousiasme, la poésie, le lyrisme, je ne sais quel accent de prophète, le mettent à un rang unique. Il ne pouvait pas n'être que moraliste ; il lui fallait interpréter la Bible, expliquer l'histoire du monde, chercher à voir l'avenir, étudier la politique de Dieu.
Soyons justes, en admirant l'incomparable Bossuet, pour ceux qui dans un autre genre ont atteint le suprême degré. Si, au point de vue littéraire, Bossuet est du sang des Corneille, comme lui aussi il a eu ses heures d'obscurité et de faiblesse. Tous ses sermons ne sont pas également beaux.
Bourdaloue, qui n'a pas ses élans sublimes, ses cris héroïques, ses hauteurs de vue, a plus de régularité, d'ordonnance et de plénitude. D'ailleurs, si le dogme est moins développé et moins explicite, il est toujours présent. Massillon, qui avait été professeur de théologie dans un séminaire, est pourtant moins théologien que Bourdaloue. Le goût s'était raffiné ; les expressions étaient devenues plus générales, plus polies, mais elles avaient perdu de leur force primitive. Tel le torrent qui roule des montag-nes, violent, superbe, plein de fougue et d'impétuosité, s'adoucit en baignant la vallée et se transforme en une eau limpide et charmante qui a plus de grâce et moins de puissance, qui rafraîchit, mais qui n'emporte plus.
Massillon est donc avant tout un moraliste, et, même dans le Petit Carême, il est un moraliste un peu sécularisé. Cependant, dans son Grand Carême et dans son Avent, il remonte souvent en-
core, très souvent même, aux sources de la doctrine chrétienne : par exemple, en racontant la mort du pécheur et la mort du juste, il a plus d'éloquence proprement dite que Bourdaloue, et n'est pas indig*ne de Bossuet.
Quoiqu'on en dise, plusieurs de ses sermons roulent sur le dogme comme les discours sur la mort, sur le jugement universel, sur la confession, sur le jeûne et bien d'autres. Quelques-uns sentent même le genre apologétique et touchent à ce que nous appelons la conférence, tels sont ceux sur la vérité d'un avenir et sur la vérité de la religion. Il a parfois, et d'une manière admirable, paraphrasé les divines paraboles, ainsi que dans le Mauvais riche et dans X Enfant prodigue. Alors, sortie uniquement du texte sacré, son éloquence est vraiment toute chrétienne, toute sainte et sans préoccupation humaine.
Préoccupation humaine ! A moins d'être un saint, est-il donc possible de l'éviter entièrement? L'orateur ne respire-t-il pas l'air de son pays; ne parle-t-il pas la langue de son temps; ne s'imprègne-t-il pas des idées, des inquiétudes, des aspirations de la société au sein de laquelle il vit et à laquelle il s'adresse? Oui; mais, plus le prédicateur revient purement au dogme, à la loi, aux
Ecritures, aux Pères, plus il plane au-dessus des faiblesses de son époque, plus il approche de l'idéal. C'est en ce sens qu'avec M. Nisard, en comparant Bourdaloue même etMassillon à Bossuet,je sens une sorte d'affaiblissement non seulement de génie, mais de méthode. Ce n'est plus le temps où les héros semblent toucher au ciel; ils marchent avec nous sur la terre.
La morale précisément, en dominant dans Massillon et dans Bourdaloue, les rapproche de nous. Même les grands lieux communs, les éternelles vérités du cœur, contemplés par un regard chrétien, appartiennent plus au domaine du moraliste qu'à celui du pur théologien. Mais il est évident que tout prédicateur doit les rencontrer sur sa route, et Bossuet est loin de les négliger. Le professeur de théologie peut se contenter de les signaler pour se hâter de revenir aux abstractions de la scolastique; mais l'orateur sait bien qu'avec eux il instruira l'auditeur. Oui, on a beau savoir qu'il faut mourir, que le temps s'envole rapidement, que le monde a des ennuis incurables, que le juste trouve dans l'espérance des choses impérissables et dans l'amour de la vérité des consolations supérieures aux enivrements des passions, des jouissances ou du luxe, le prédicateur, s'il est
l'homme de Dieu et de la parole sainte, a une manière de vous présenter les choses qui donne à la brutalité des faits un sens, un enseignement et une portée qu'on n'y voyait que confusément.
La première généralité des prédicateurs est l'imminence de la mort. Le soleil et la mort ne peuvent se contempler fixement, a dit un philosophe. Le chrétien ne pense pas ainsi. Si la nature frémit en y songeant, la grâce aide non seulement à la regarder, mais donne même à cet acte final de toutes les choses humaines des consolations inespérées. Bossuet, venu le premier, a composé des tableaux d'un effet unique sur notre néant et notre fragilité. On citera éternellement ces éloquentes pages où le souffle du g'énie renouvelle ce qui semble le plus usé. « Multipliez vos jours...; durez autant que ces chênes sous lesquels nos ancêtres se sont reposés et qui donneront encore de l'ombre à notre postérité ; entassez dans cet espace qui paraît immense honneurs, richesses, plaisirs. Que vous profitera cet amas, puisque le dernier souffle de la mort, tout faible, tout languissant, abattra tout à coup cette vaine pompe avec la même facilité qu'un château de cartes, vain amusement des enfants? Et que vous servira d'avoir tant écrit dans ce livre, d'en avoir
rempli toutes les pages de beaux caractères, puisqu'enfîn une seule rature doit tout effacer?... » Et tant d'autres magnifiques passages que tous nous avons présents à la mémoire. Bourdaloue multiplie et étend davantage ces considérations ; et le mérite même chez lui vient plutôt de l'abondance, de la justesse, de l'ampleur, de la fécondité, que de l'éclat et de la surprise. Même après eux, Massillon est neuf dans ces éternels sujets, fondements de la morale chrétienne, en approchant de nous, de notre cœur ces vérités ou ces faits, en les personnalisant pour ainsi dire. Bossuet montre les grandes lignes de l'horizon, et déchire les brouillards qui les recouvrent. Bourdaloue, se plaçant de plus près, décrit le détail des paysages et des points de vue. Plus près encore, Massillon nous fait toucher l'endroit où chacun de nous demeure, et le lieu où il devrait habiter. Le premier étonne et ravit, le second instruit et persuade, le troisième émeut d'une manière intime et douce : je parle de leur manière habituelle et générale, car Massillon a des instants où il ressemble à Bossuet, instants que ne connaît pas Bourdaloue. Bt si, pour achever d'exprimer mon idée, j'osais avoir recours à des comparaisons empruntées à la littérature profane, et tirées de genres bien différents, je dirais que Bos-
suet a l'accent des H or aces, Je Cinna et de Polyeucte, Bourdaloue possède le tissu solide, uni et ferme de Descartes, et Massillon révèle je ne sais quoi de tendre, de délicat, de sentimental même qui fait songer parfois à Racine, à Virgile, ou au-dessous, aux poètes lakistes de l'Angleterre. Par exemple, s'il parle des surprises de la mort, il entre dans certains détails intérieurs qui vous émeuvent sans vous renverser. « Il va mourir; et Dieu permet que personne n'ose lui dire qu'il ne doit plus compter sur la vie. Ses proches le flattent; ses amis le laissent s'abuser; on le pleure déjà en secret comme mort; et on lui montre encore des espérances de vie; on le trompe, afin qu'il se trompe lui-même. » Mais il ne s'arrête pas là; il s'élève plus haut, et il reprend sa supériorité dans les tableaux si justement admirés de la mort du pécheur et de la mort du juste. Cependant, je préfère beaucoup le second au premier, où les choses extérieures et physiques jouent un rôle un peu prononcé, tandis que le second est plus spiritualiste, plus moral, plus vrai même. L'âme fidèle « perce déjà avec des yeux mourants le nuag*e de la mortalité qui l'environne encore, et voit, comme Etienne, le sein de la gloire et le Fils de l'homme à la droite de sou Père tout prêt à la recevoir...
Quel bonheur pour vous d'être enfin quitte de toutes les misères qui nous affligent encore; de n'être plus exposée comme vos frères à perdre le Dieu que vous allez posséder ; de fermer enfin les yeux à tous les scandales qui nous affligent, à la vanité qui nous séduit, aux exemples qui nous entraînent, aux attachements qui nous partagent, aux agitations qui nous dissipent!... » Ce sont là de ces beautés de sentiment que n'atteint pas Bourdaloue, et que le Petit Carême a trop fait négliger. On sent vite combien le prédicateur dans ses tableaux l'emporte sur le simple philosophe. Il a un but qui est la conversion des âmes. Il ne parle pas pour peindre, pour décrire; il ne fait pas l'histoire désintéressée des choses humaines. Il veut amener au bien. Il ne juge pas si désirable de contempler, comme d'un rivage sûr, les efforts des navigateurs en proie aux fureurs de l'Océan, et de se trouver à l'abri des dangers auxquels ils sont exposés; il n'estime pas si doux non plus d'examiner de loin le spectacle des guerres ou des erreurs humaines, en se tenant dans le temple serein élevé par les sages,
Edita doctrina sapientum templa serena.
Son cœur est avec ceux qui luttent, qui sont dans le péril, il veut les secourir, les conduire au port.
Ce n'est donc point une simple considération des choses humaines. C'est un effort ardent contre l'ennemi, cherchant à entrer dans la place pour vaincre sûrement; et c'est ce qui rend, même au point de vue littéraire, si intéressants les sermons des grands moralistes. On suit leur campagne, on voit leur stratégie, on admire leur ardeur, et quand ils enfoncent leurs épées au bon endroit, on s'écrie : Il a touché, il est au cœur. Ils nous pressent si fort qu'on est bien vite forcé de convenir que nous sommes intéressés à la lutte, et que c'est notre âme elle-même qui est transpercée et qui saigne. Les prédicateurs du dix- septième siècle étaient sévères. Ils n'ont pas les ménagements de saint François de Sales qui déguisent l'amertume du remède. C'est qu'il fallait être austère alors pour une société encore pleine de foi, mais aussi pleine d'abus. Le langage rigide de Bourdaloue pouvait la sauver, en lui montrant qu'on doit être conséquent, et en lui apprenant ce que c'est qu'un vrai disciple du Christ. Mais, d'ailleurs, une autre raison a donné à la prédication de ce siècle un air trop sévère et trop rigoureux. Le contre-coup des Provinciales s'était fait sentir (1). Ou plutôt le
(1) C'est ce qu'a parfaitement montré le regrettable M. Feugère dans son beau livre sur Bourdaloue.
jansénisme en général avait forcé l'accent aux orthodoxes. D'autre part, les grands, en donnant ou en imposant leurs enfants à l'Eglise, avaient souvent plus de souci du temporel que du spirituel; et eux-mêmes, dans leurs mœurs, alliaient trop à la foi de l'Evangile la cupidité, l'ambition, le luxe et Fég'oïsme du siècle. En s' adressant aux puissants du monde, aux habitués de la cour, aux riches de la ville, voulant les ramener à la charité et quelquefois à la justice, les grands sermonnaires présentaient les aspects terribles du christianisme, la mort, le jugement, l'enfer, avec lesquels il n'est pas d'accommodement. Par son éducation, Bourdaloue avait des principes moins rigoureux que ceux de Massillon, mais il était en face des ennemis des jésuites; et, d'un autre côté, Massillon se voyait surveillé de près par les oratoriens qui lui reprochaient des attaches avec la compagnie même de Bourdaloue. Tous deux devaient . donc être sévères par nécessité ; Bourdaloue, qui paraît plus austère, à cause de son style pressé et fort, l'est pourtant moins au fond que Massillon; mais, en revanche, Massillon guérit par les onctueuses paroles qu'il verse à flots sur les plaies qu'il cause, ce que son glaive a parfois percé avec trop de force et de profondeur.
Ainsi, Bourdaloue, parlant au petit nombre de* élus, veut qu'on ne prêche jamais sur ce sujet sans « poser avant toutes choses les principes suivants: que nous avons tous droit d'espérer que nous serons du nombre des élus ; que non seulement nous sommes tous en droit, mais dans une obligation indispensable de l'espérer; et qu'il n'y a point même de pécheur qui ne doive conserver cette espérance. » Massillon se propose non pas de prouver la vérité du Panci electi, mais de réduire ses auditeurs à se demander si, vivant comme ils vivent, ils peuvent espérer de faire leur salut. Il montre donc dans les mœurs de la cour et du monde les raisons qui y rendent rares les élus et les saints. Personne n'était épargné, pas même le royal auditeur. Cherchant non pas, comme on l'a dit, un effet dramatique, un triomphe oratoire dont il fût surpris et troublé, mais la conversion des cœurs, il arrive à ce tableau effrayant du discernement final. L'effet fut foudroyant sur une assemblée pleine de foi.
Pour comprendre le sens et la portée de cette g*rande voix chrétienne, il faut se reporter au temps et aux circonstances, se fig*urer cette cour encore convaincue, mais n'ayant plus la dignité des mœurs évangéliques. Ces grands de Versailles ou ces riches de la ville à qui s'adresse l'o-
rateur, veulent allier le Christ et le monde, le plaisir et le salut. En vérité, cela serait trop commode. Ils aiment le jeu, les spectacles, le luxe, les dettes, la grande chère, la vie légère et dissipée, la domination, les premières places; serait-ce là l'humble troupeau dont le Dieu de Bethléem et du Calvaire est le pasteur? Fallait-il donc que l'apôtre fermât les yeux sur ces consciences attiédies et sur ce clergé courtisan et amolli ; ou, puisque la foi vivait encore au fond des âmes, n'avait-il pas raison de prendre sur l'autel le charbon ardent et d'en embraser ses lèvres? Hélas! il le voit trop, au milieu de ces dégradations sociales, au sein de ces mœurs où tout était sacrifié à l'agrément d'un petit nombre, à part, comme il le dit si bien, un David pénitent, une Estlier retirée de la foule, un Daniel innocent, les vrais élus, c'està-dire les disciples de l'humilité, de la mortification et de la charité de Jésus, sont aussi rares que les épis qu'on glane dans les champs après la moisson, ou que les grappes de raisin qu'on cherche à travers les vignes dont la vendange est faite. Lisez le texte publié en 1705 ; on ne peut parler plus hardiment : « La ville est une Ninive pécheresse ; la cour, le centre de toutes les passions avec plus de politesse, Les grands, qui ne croient être
nés que pour commander, n'usent de leur crédit et de leur pouvoir sur les petits que pour commettre à leur égard plus de cruautés et plus d'injustices; enfin, le troupeau de Jacob se sent aussi dérangé; les pierres du sanctuaire sont traînées dans les places publiques; le sel de la terre n'est pas même exempt de la corruption générale ; et, au lieu que le peuple devroit être semblable au prêtre, le prêtre se rend semblable au peuple. » Massillon, parlant ainsi le langage de l'Evangile, me paraît vrai, généreux et libre; et s'il a succombé, s'il fut pour jamais écarté de la chapelle de Louis XIV, du moins il avait accompli le devoir d'un apôtre de Jésus-Christ.
C'est ainsi que, remis dans son jour, cet admirable sermon, prononcé en 1704, ne paraît en rien outré et forcé ; mais, si on le prend dans une acception générale, il est trop sévère, et, dans tous les cas, il faut regretter qu'il n'ait pas assez rappelé les principes rassurants dont Bourdaloue parle si justement. N'oublions pourtant pas que la conclusion est, non pas qu'il faut désespérer de son salut, à Dieu ne plaise ! mais qu'il faut pour se sauver chercher à vivre à part au milieu du inonde, et ne pas vouloir ressembler à la foule. Et cela n'est que vrai.
Par là on doit également s'expliquer le sermon sur les dispositions à la communion prêché devant le roi dans le Carême de 1699, et retouché depuis. Si les rigueurs de ce discours convenaient à la cour, elles conviennent peu ailleurs. L'orateur exigerait des communiants une perfection que ne sauraient atteindre la plupart de ceux qu'y convie la divine indulgence. Bourdaloue est plus juste et plus humain. J'ai peur qu'il n'y ait dans ce sermon comme un écho lointain du livre de la Fréquente communion, du docteur Arnauld. Il n'est pas assez hardi ; il n'ose pas assez se détacher de son entourage, pour oser, comme il fit avec M. de Florensac, tendre franchement la main à Bourdaloue, en disant : « C'est dans la communion qu'on trouve la force, l'encouragement à la vertu, le remède aux maladies morales; approchons-nous donc souvent de l'Eucharistie ; les communions sacrilèges sont rares ; là n'est pas le danger de l'avenir. » Sans doute, il ne fallait pas abuser des sacrements, mais il ne fallait non plus en écarter, en rêvant un mieux un peu idéal. Ce n'est pas que Bourdaloue lui-même ne soit sévère sur ce point, en ce sens qu'il parle souvent et vivement des précautions à prendre ou des excès à éviter. Le temps le voulait ainsi ; et qui résiste
404 VIE DE MASSTJXON.
toujours au torrent? Saint Vincent de Paul, qui n'était ni oratorien ni jésuite, se montrait sur ce point plus indulgent, plus engageant et, pour tout dire, plus clairvoyant. Mais le dernier mot reste à saint François de Sales : « De recevoir la communion de l'Eucharistie tous les jours, ni je ne le loue, ni je ne le vitupère; mais de communier tous les jours de dimanche, je le persuade et en exhorte un chacun, pourvu que l'esprit soit sans aucune affection de pécher. Ce sont les propres paroles de saint Augustin, avec lequel je ne vitupère, ni loue absolument que l'on communie tous les jours; mais je laisse cela à la discrétion du père spirituel de celui qui se voudra résoudre sur ce point. Car la disposition requise pour une si fréquente communion devant être fort exquise, il n'est pas bon de le conseiller généralement; et parce que cette disposition-là, quoique exquise, se peut trouver en plusieurs bonnes âmes, il n'est pas bon non plus d'en divertir et dissuader généralement un chacun... La réponse de sainte Catherine de Sienne fut gracieuse, quand lui étant opposé à raison de sa fréquente communion que saint Augustin ne louoit ni ne vitupéroit de communier tous les jours. Eh bien! dit-elle, puisque saint Augustin ne le vitupère pas, je vous prie que vous
ne le vitupériez pas non plus, et je me contenterai (1). »
Où Massillon est plus juste, plus sûr, plus utile, c'est quand il pousse ses auditeurs à l'esprit de sacrifice. Savoir se dévouer, se donner, s'immoler, c'est le fond même de la religion. L'égoïsme est le grand mal de l'homme, ou plutôt c'est son seul mal. Jésus-Christ est venu, par son exemple et par ses leçons, nous enseigner le désintéressement, la charité, l'amour des autres. C'est donc à combattre l'égoïsme pour nous élever audessus et au delà du moi jusqu'à l'amour de Dieu et des hommes que se réduit la morale chrétienne. « Ne vous complaisez pas trop en vous-même, ne cherchez pas vos aises à l'excès, songez aux autres, voyez dans vos frères l'image de Dieu, luttez contre vous-même par la mortification, l'aumône, la pénitence, le travail, méprisez la chair, cherchez l'esprit, aidez-vous, dans cette éternelle bataille, de la prière et des sacrements, apprenez enfin de Jésus-Christ à vous sacrifier, vous et vos intérêts, pour le bien, la vérité, ia justice. » Voilà ce que sous toutes les formes nous prêchent nos sermonnaires. Mais en même temps
(1) Introduction û ia vie. dévote, 1660, p. 171.
ils savent bien que notre moi nous reprendra toujours, et ils nous le disent. De là tant de grandeurs et de petitesses, suivant que l'homme sort de lui-même ou qu'il s'y rabaisse et s'y confine. Et de là aussi, dans Massillon, tant de parfaites peintures du cœur, soit de ses beautés, soit de ses misères morales. Ainsi, dans son sévère et éloquent discours sur les prospérités temporelles, il montre à merveille que le cœur humain est ainsi fait ou ainsi corrompu, que la fortune, le pouvoir, le succès le rendent dur et orgueilleux. Comment se manifeste cette bassesse cachée sous un air de grandeur ?
« C'est dans un certain sentiment avantageux de soimême qui accoutume l'âme à se regarder comme élevée par ses propres dons au-dessus de ceux que son rang ou sa prospérité laisse au-dessous d'elle. C'est dans une secrète erreur de vanité qui fait que nous confondons notre fortune avec nous-même ; que nous faisons entrer la naissance, la grandeur, les titres, les dignités, les biens, dans l'idée de ce que nous sommes ; et que de tous ces avantages qui sont au dehors de nous, et qui par conséquent ne nous appartiennent pas, nous nous formons une grandeur imaginaire que nous prenons pour nous-même; enfin une erreur qui nous persuade que nous sommes aux yeux de Dieu et dans l'ordre de sa providence des créatures privilégiées et aussi distinguées que devant les hommes et dans l'ordre de la société... D'ailleurs, au dehors, tout justifie dans les grands cette dangereuse impression : les vices sont
applaudis; la médiocrité des talents, cachée sous l'artifice des louanges ; leur orgueil, justifié par les noms pompeux de grandeur d'âme et d'élévation des sentiments ; tout s'étudie, tout s'empresse à leur persuader qu'ils sont pétris d'une autre boue que les autres hommes ; nous-mêmes, nous, ministres de la vérité, et dont les lèvres en sont les dépositaires sacrés, nous donnons aux plus légères vertus des grands des éloges que la religion désavoue ; et, sous prétexte d'animer de faibles commencements de piété, nous les corrompons dans leur source. »
Que dire à cela, que répondre? Et quel aspect offrait Louis XIV en entendant une pareille morale?
« Or toute votre vie, vous, que ce discours regarde, est une recherche continuelle de vous-même; et de là, tout ce qui plaît, tout ce qui flatte, tout ce qui nourrit la vie des sens, devient un besoin dont vous ne pouvez plus vous passer; de là les plus saintes lois de l'Eglise ne sont plus comptées pour rien, dès qu'il faudroit prendre tant soit peu sur soi pour les observer; delà, vous vous établissez comme le centre des créatures qui vous environnent; on diroit que tout est fait pour vous, que tout vit pour vous, que tout subsiste pour vous, que tout le reste n'est rien que par' rapport à vous, que le monde entier doit se bouleverser ou pour vous ménager un plaisir ou pour vous sauver la plus légère peine ; de là, tout ce qui vous approche n'est attentif qu'à s'accommodera vos désirs, suivre vos caprices, entrer dans le plan de votre amour-propre. On étudie vos goûts, on devine vos penchants, on ne s'insinue dans votre bienveillance qu'à la faveur de vos faiblesses. Rien ne vous gène, rien ne vous contrjdit; vos
inclinations décident toujours de ce qui vous regarde; on prévient même vos souhaits. Je ne sais si vous nous accuserez de raffiner (l), mais je sais que, s'il y a encore une divinité pour vous, c'est vous-même. »
Voilà donc où l'homme peut arriver, au mépris des autres et à la déification de sa propre personne. Il est vrai qu'à cette infatuation, qu'à cetenivrement, qu'à cet égoïsme exagéré par les prospérités, Dieu oppose un remède dans les afflictions. On revient à la vérité quand on est touché par le malheur et qu'on possède un fond de religion. L'âme sent ce qu'elle est, ce qu'elle vaut; elle sort alors un peu de soi pour chercher Dieu et compatir aux chagrins des autres :
Malheureuse, j'appris à plaindre le malheur.
Et le prédicateur ne craint pas, pour appuyer sa doctrine, de faire une sorte d'appel indirect à la conscience même de son grand auditeur :
« Vous-même, qui vous plaignez que les croix dont le Seigneur vous afflige vous découragent et vous refroidissent sur le désir de travailler à votre salut, vous saveft bien que des jours plus heureux n'ont pas été pour vous plus saints et plus (idèles ; vous savez bien qu'alors, enivré du monde et de ses plaisirs, vous viviez dans un oubli en-
(1) Mot curieux, et qui semble indiquer qu'où avait reproché a Massillon certaines exagérations ou intempérances de langage.
tier de Dieu; et que les douceurs de votre état n'étoient que les aiguillons de votre corruption et les instruments de vos désirs injustes. »
Ce n'est pourtant pas assez. Bourdaloue, qui va parfois plus loin que Massillon, avait été plus rigoriste que lui en prétendant qu'un riche continent ou pénitent est une espèce de miracle; et il n'ira pas si avant pour nous présenter les consolations de la foi, de la vertu et de la conversion. Dans le sermon sur Y Enfant prodigue, après s'être occupé du plus grossier des vices avec le tact le plus exquis, une délicatesse timide, une pudeur pure et contenue, Massillon s'arrête, comme un homme échappé à un mauvais pas, pour s'étendre complaisamment sur les joies morales du retour, de la pénitence et du sacrifice. « Il semble, ô mon Dieu, que vous voulez être particulièrement le père des ingrats, le bienfaiteur des coupables, le Dieu des pécheurs, le consolateur des pénitents! Aussi, comme si tous les titres pompeux qui expriment votre grandeur et votre puissance n'étoient pas dignes de vous, vous voulez qu'on vous appelle le père des miséricordes et le Dieu de toute consolation, d Ce sont là de ces accents tirés du cœur seul, par où Massillon prend sa revanche sur Bourdaloue; et, quand il ajoute que les plus
grands pécheurs sont les plus dignes de sa pitié et de sa miséricorde, il a racheté ce qui nous avait paru excessif : en rentrant dans le plein courant de l'Evangile, il montre les tendresses de son âme qui lui attiraient tant de pénitents. Et après cela, on ne peut plus dire qu'avec une extrême réserve qu'il est trop sévère et trop rigoriste.
C'est dans ces deux Passions qu'il atteint au comble de l'éloquence morale, par la peinture qu'il fait dans la première de la malice des hommes et de la générosité de Jésus-Christ, et dans la seconde, de l'opposition du monde à la vérité et de l'amour de Jésus-Christ pour la vérité. Il montre ce qu'est le sacrifice du saint, l'immolation du maître, la mort du rédempteur. Ce n'est pas une vertu hautaine, fiëre, impassible, dédaigneuse : il souffre et il pardonne ; il meurt en bénissant et en aimant ceux qui le torturent. C'est le triomphe de la vérité divine, c'est-à-dire de la charité; c'est la victoire de l'amour.
« Le caractère le moins équivoque de la sainteté, c'est d'aimer ceux qui nous outragent, de prier pour le salut de ceux qui veulent nous perdre, et de combler de biens ceux qui nous chargent de malédictions et d'opprobres. Or voilà le grand témoignage que Jésus-Christ rend aujourd'hui à son innocence; il meurt pour ceux qui le crucifient; il meurt en demandant grâce à son Père pour ses ennemis. Il ne mé-
prise pas leurs fureurs et leurs outrages : c'eût été souffrir en philosophe ; il ne leur reproche pas ses bienfaits et leur ingratitude : c'eût été souffrir en homme faible; il ne les menace pas de sa puissance : c'eût été souffrir en homme vain; il ne se console pas par l'espérance de leur punition : c'eût été souffrir en homme piqué et sensible; il ne se plaint pas même de l'excès de leur barbarie : c'eût été souffrir en homme vulgaire. Il prie pour eux; il n'est occupé que de leur salut; il semble oublier dans ce dernier moment ses disciples les plus fidèles; il ne demande rien pour eux à son Père ; il ne pense qu'à ses ennemis ; il ne prie, il ne parle que pour eux; il ne demande que pour eux des grâces à son Père ; et c'est mourir en homme- Dieu. Ils le maudissent, et il les bénit. Ils demandent sa mort, et il demande leur grâce. Ils veulent prendre sur eux et sur leurs enfants le crime de son sang répandu, et il ne veut pas qu'on le leur impute (1).
« Enfin, Jésus-Christ n'ayant plus rien à faire pour nous sur la terre; tout étant consommé et du côté de la justice de son Père, et du côté de la malice des hommes, et du côté de son amour; le grand sacrifice offert et toutes les figures anciennes accomplies; Jérusalem ayant comblé la mesure de ses pères; tous les oracles des prophètes développés, le véritable culte établi, la gloire de son Père vengée, le cours de son ministère fini; ne pouvant plus laisser aux hommes de plus grandes marques de son amour, il déclare que tout est accompli, consummatum est. Il baisse la tète; il pousse vers le ciel une forte clameur; il expire et rend à son Père l'âme et l'esprit qu'il avait reçus de lui. Laissons le soleil s'éclipser, la terre se couvrir de ténèbres, les rochers se briser, les sépulcres s'ouvrir, toute la nature se confondre, les ennemis mêmes
(I) II* Passion (Mystèies), 2e partie.
412 VIE DE MASSTLLON.
du Sauveur le confesser et le reconnaître; je ne veuxpoint ici vous proposer ces grands spectacles. Jésus-Christ, que son amour vient d'immoler pour nous, est le seul prodige qui doit ici nous occuper. Regardez-le donc expirer sur la croix, et ne se proposant que vous seul pour le prix de ses souffrances : il meurt votre libérateur ; il meurt à votre place; il meurt dans le temps afin que vous ne mouriez pas pour l'éternité; il meurt parce qu'il vous aime; il meurt parce que vous ne l'aimez pas... (1). »
Cette sobre et noble beauté, pour ainsi dire tout intérieure, ce sentiment profond et contenu, est d'un ordre unique. C'est à travers de sembla- Ides passages que se laisse apercevoir un cœur pleinement chrétien. On peut les rapprocher du morceau si justement célèbre de Jean- Jacques Rousseau; on verra la différence qu'il y a entre un éloquent philosophe et un prêtre éloquent.
En appliquant aux hommes et aux sociétés humaines l'idée du sacrifice dont la croix est le modèle triomphant et le chef-d'œuvre incomparable, le grand prédicateur du dix-neuvième siècle a trouvé une forme plus moderne et plus éclatante. Dans Lacordaire il y a plus de flamme et plus d'enthousiasme ; il n'y a pas plus de chaleur ni de sentiment réel. Il est aussi éloquent que Massillon; il ne l'est pas plus; il a un air de nouveauté;
(1) Ire Passion (gràud Carême), 2e partie.
mais Massillon l'avait aussi dans un temps; car, comme la monnaie d'or elle-même, les phrases et les mots s'usent toujours un peu par l'usage et le contact. Opposons donc les deux chefs-d'œuvre; loin d'avoir à se plaindre du voisinage, ils se font valoir l'un l'autre. C'est la même croix : Massillon la contemple à l'autel, et Lacordaire la voit dans l'humanité qui vient s'y attacher avec le Christ.
« Dieu vous a donné une rude part dans les maux de cette vie; il vous a frappé comme à plaisir, moins en enfant qu'on châtie qu'en victime qu'on immole, et toutefois vous ne remarquez pas le penchant qu'il vous a donné pour lui. S'il veut votre âme tout entière, faut-il s'étonner qu'il lui ôte tout ce qui pourrait l'enchaîner? C'est un Dieu doux, nous dit l'Ecriture. Ces caresses que vous rêvez, cet amour doux et légitime qui coulerait comme un haume sur votre cœur épris, ces choses ineffables de l'affection pure qu'il est donné aux hommes de goûter en passant : tout cela, pourquoi votre Seigneur n'en aurait-il pas peur s'il veut que vous l'aimiez uniquement? Nous avons été broyés pour être mêlés, disait M. de Maistre, des peuples de l'Europe; quand Dieu nous broie sous ses verges, n'est-ce pas pour que notre sang se mêle au sien, le sien répandu si longtemps d'avance sous des coups plus durs encore et plus humiliants? N'est-ce pas pour que nous ne cherchions pas d'autre tête que la tête sanglante de notre Sauveur, pas d'aucres yeux que ses yeux, pas d'autres lèvres que ses lèvres, pas d'autres épaules où nous reposer que ses épaules sillonnées par les fouets, pas d'autres mains et d'autres pieds à baiser que ses mains et
ses pieds percés de clous pour notre amour, pas d'autres plaies à soigner doucement que ses plaies divines et toujours saignantes? Ah! l'amour nestil pas toujours l"amour ? Vous vous plaignez de n'être pas aimé ; et Dieu vous a donné au fond du cœur un amour chaste, immense, invincible. Vous voudriez y mêler d'autres amours profanes ; et Dieu qui ne le veut pas peut-être, vous frappe et vous blesse. Il vous découvre l'infini, la vanité du monde ; il vous crucifie pour vous faire davantage aimer et imiter le crucifix. »
C'est donc au pied de la croix que tous les moralistes chrétiens vont chercher la piété. Sentiment délicat et fort qui fait que le disciple du Sauveur mêle à toutes ses actions, à son travail, à ses joies, à ses douleurs, à ses pensées, l'amour de Dieu qui les purifie, les sanctifie et les anime ; la piété est le but suprême où le prédicateur veut conduire les âmes auxquelles il s'adresse. S'il essaie de convaincre l'incrédule, de réveiller l'indifférent, de convertir le pécheur, il se propose de les pousser plus loin, lorsqu'il aura réussi. Dès que ses auditeurs auront compris la nécessité des rapports de l'homme avec Dieu et senti la vertu de la croix, il les introduira dans le sanctuaire et leur fera goûter aux douceurs que contiennent les tabernacles divins. C'est alors que, sûr des esprits et des cœurs, il leur montre à loisir les sacrifices
qu'exige la solide religion, et aussi les joies secrètes dont elle est l'inépuisable source.
Cependant, oserait-on dire que la piété est un lieu commun ? Mais n'est-ce pas l'idée même de saint François de Sales ? Dès la préface de son Introduction a la vie dévote, en laissant éclater le charme et la joie de son esprit par une heureuse comparaison, cet aimable saint arrive à déclarer qu'il ne veut qu'agencer d'une manière différente ce qui a été déjà tant de fois exposé avant lui. La bouquetière Glycère, dit-il, avec les mêmes fleurs, savait composer une multitude infinie de bouquets, toujours variés et diversifiés : comme les rieurs de la nature, celles de la dévotion ne changent pas ; l'art consiste à les arranger et à les présenter de plusieurs manières. Mais, pour bien parler de la piété, il faut l'aimer. Massillon a considéré les saints à Septfonts et à l'Oratoire; il les a vus à son confessionnal comme un Courville ou un Janson. Cela pourtant ne suffit pas. Il y a dans ses discours une expérience personnelle, et comme une saveur propre qui fait venir l'eau à la bouche. En louant les attraits d'une vie recueillie dans les choses divines, il laisse échapper le trop-plein de son cœur ; et en méditant sur les mystères du Christ, sur sa naissance et sur sa mission, sur 'sa
mort et sur sa résurrection, sur ses opprobres et sur ses triomphes, sur ses douleurs et sur ses joies, le prédicateur montre ce que son âme contient de sentiments tendres et puissants, délicats et généreux, affectueux et ardents. Joubert a raison de penser que la piété exerce toute l'étendue de notre sensibilité.
Il est surtout consolant, à la manière de saint François de Sales et de l'auteur de Y Imitation, Rien d'amer, rien d'outrageant contre l'humanité; son zèle n'est ni fâcheux, ni emporté. Si, dans ses tableaux, il représente la tristesse du monde, ses ennuis, son désespoir, il se hâte d'opposer à ce mélancolique spectacle le charme de la piété, et la bienheureuse activité qui remplit l'âme sincèrement religieuse : à peine vous a-t-il touché du feu de l'autel, qu'il vous rafraîchit par une pluie de paroles charmantes et enchantées.
« Ne regardez donc plus la destinée des gens de bien comme une destinée triste et désagréable; ne jugez pas de leur bonheur par des apparences tristes et désagréables. Vous voyez couler leurs larmes, mais vous ne voyez pas la main qui les essuie. \oas voyez gémir leur chair sous le joug de la pénitence; mais vous ne voyez pas l'onction de la grâce qui l'adouc;t. Vous voyez des mœurs tristes et austères; mais vous ne voyez pas une conscience toujours joyeuse et tranquille. Ils sont semblables à l'arche d'Is-
raël dans le désert : elle ne paraissent revêtue que de peaux d'animaux ; les apparences en sont viles ou rebutantes ; c'est la condition de ce triste désert. Mais si vous pouviez entrer dans leur cœur, dans ce sanctuaire divin, que de nouvelles merveilles s'y offriroient à vos yeux ! Vous le trouveriez revêtu d'or pur ; vous y verriez la gloire du Dieu qui le remplit; vous y admireriez la douceur des parfums et la ferveur des prières qui montent sans cesse vers le Seigneur, le feu sacré qui ne s'éteint jamais sur cet autel, ce silence, cette paix, cette majesté qui y régnent, et le Seigneur lui-même qui l'a choisi pour son séjour et qui en fait ses plus chères déliées. »
Ainsi, dans sa morale générale, en commençant par les pécheurs, en continuant par les chrétiens tièdes ou peu affermis et en achevant avec les âmes fidèles et pieuses, qu'il les représente dans le cours de leur vie ou sur leur lit de mort, qu'il les peigne au milieu des devoirs religieux ou au sein de la lutte sociale, tout en étant sévère, tout en exigeant une grande vertu, il montre une vive tendresse d'âme qui fait que, malgré ses exig*ences, il console, il réjouit, il charme. Il regardait l'humanité comme toujours infirme et malade; il faut parfois la secouer, l'effrayer, pour la tirer de sa léthargie, mais non point la tourmenter et la désespérer. Si la chambre d'un moribond donne sur une rue bruyante, on ne vient pas lui faire du tapage, mais on étend de la paille sous les
fenêtres; ily a pourtant des gens qui, sous prétexte de guérir, arrivent, à grands renforts de cris, injurier, tourmenter, battre même au besoin le malheureux qui gît sur un lit, épuisé et désolé. Saint François de Sales le calme, le rassure, et lui met de doux oreillers sous la tête. Sans avoir la souriante mansuétude de l'évêque de Genève, Massillon ne quitte pas son malade sans faire luire à ses yeux les purs rayons de la guérison miraculeuse et de la joie chrétienne. S'il dépeint les misères de la nature, c'est pour mieux faire éclater les richesses de la grâce; et s'il représente les périls du monde, c'est afin de mieux faire ressortir la sécurité de la vie recueillie. En un mot, toute sa méthode morale ressemble à celle d'un juste et excellent père de famille : il commence par menacer et par réprimander ses enfants; puis il finit par s'attendrir et par les embrasser. Bourdaloue, je le veux, n'est pas si sévère, mais aussi il n'a. pas de ces retours attendris et délicieux.
Outre les anciennes, mais toujours nouvelles peintures du cœur humain, dans ses grandeurs ou dans ses petitesses, avec ses égoïsmes ou avec ses
générosités, rehaussé par la grâce ou rabaissé par le péché, le prédicateur présente infailliblement quelques traits du tableau de la société à laquelle il s'adresse et qu'il veut améliorer. Mais il retrace surtout les défauts et les abus de son temps, s'attachant plus à blâmer le mal qu'à louer le bien. Ce n'est pas en effet un pur observateur ; son but est de réformer ; et par conséquent considérer uniquement un état social par les paroles des sermonnaires, ce ne serait guère que voir les endroits à corriger et à reprendre. Là même se cache l'écueil pour l'orateur : il y a fort à craindre que, poussé par le désir de remédier à un abus, il ne l'outre et ne l'exagère. C'est au critique impartial à remettre les choses au point. Non, il ne faut pas plus juger un héros d'après son panégyriste, qu'une société d'après ses moralistes. Il est même curieux et instructif de voir en quoi le prédicateur, cédant à son zèle, force les couleurs pour mieux faire sentir l'horreur, du mal. C'est ainsi qu'un père, réprimandant les faiblesses de son fils, porte dans son animation les choses jusqu'à l'extrême. Apparem-* ment, il serait désolé si, le prenant au mot, on se formait une idée de son fils sur ses seuls reproches. J'imagine que de même Bossuet, Bourdaloue et Massillon eussent été désespérés s'ils se fussent
420 YIE DE MASSILLON.
figuré que la postérité à laquelle ne songeait aucun d'eux en prêchant, puisqu'ils gardèrent tous trois leurs sermons manuscrits, pourrait juger leur auditoire et leur siècle d'après la sévérité et comme le grossissement de la parole réformatrice.
Leur goût, leur tact, leur pure piété les éloignaient de tout ce qui est invective, satire ou injure. Par là leur g-enre est vraiment évangélique. Rien en effet de plus irréligieux que la colère ou même la malice dans la chaire. S'il est permis de s'élever contre le mal et contre l'erreur, on doit toujours avoir des égards pour les personnes et les sentiments ; et l'autorité même dont jouit le ministre sacré l'invite à respecter les hommes qui l'écoutent, ou auxquels peut parvenir l'écho de sa parole.
Dès que la société chrétienne eut sa place au soleil, la prédication libre et puissante reprit les imperfections sociales. Au moyen des homélies des Pères, on pourrait donc retrouver les vices, les défauts et les travers de leur époque. Leurs discours chaleureux, ayant l'aisance et la simplicité d'une allocution familière, tantôt réfutent les systèmes des hérétiques et tantôt achèvent de ruiner les dernières erreurs du paganisme : mais
surtout ils expliquent la loi de l'Evangile et ils exhortent à la pure pratique des vertus chrétiennes. Ayant dans l'esprit l'idéal de la perfection sans tache et de la sainteté sans nuage, ils montrent sans cesse ce que les mœurs de leurs auditeurs ont d'opposé à la règle divine. De là des tableaux vivants, curieux, mais sévères, de leur société et de leur Eglise. Le moyen âge est moins éloquent, parce qu'il emprunte trop aux écoles la méthode syllogistique. Il argumente en forme. Cependant, brisant parfois le cadre de convention, il échappe aux formules pour arriver au monde vivant auquel il s'adresse et pour peindre ses mœurs. Peu à peu le voisinage de la Réforme se fait sentir. Le zèle s'irrite et devient amer. Les passions politiques et sociales retentirent plus d'une fois dans le lieu où elles doivent s'apaiser. On s'attaque aux classes élevées ou riches avec une ardeur, une intempérance, une violence qui annonce l'ivresse des révolutions civiles et religieuses. C'est ce que faisait surtout à la fin du quinzième siècle le frère Olivier Maillart. Nous avons de ce cordelier fameux en son temps un recueil imprimé en 1497, contenant un Carême et un Avent, l'Avent « f rat ris Olivier ii Maillart ', sermocinati Par 'mis ab eodem in Ecclesiâ Sancti
JoJuinnis-en-Grèves. » Ce fut sous Charles VIII, et non pas, comme on l'a dit, sous Louis XI, que frère Olivier prêcha l'Avent dans cette petite église gothique cachée derrière l'hôtel de ville, car on lit : « Eex est nunc in Lombardiâ et pugnat contra Venetos (1). » Or, ce fougueux et populaire cordelier n'y respectait aucune des puissances du temps, pas même le parlement, les avocats et les procureurs. « Sunt hic advocati, et domini de Parlamento, et procuratores in castelleto et in curiâ domini officialis. Ipsi comedunt de linguâ fraudulentâ discos plebeios. Et advocate fur et latro, oportet reparare aut irremediare, aut aliter damnari (2). » Au reste, Maillart n'avait pas épargné Louis XI lui-même, et le monarque irrité lui fit dire que, s'il continuait ainsi, il le ferait jeter à la Seine. « Bon, répondit le spirituel et insolent prédicateur, le roi est le maître ; mais dites-lui bien que je serai plutôt en paradis par eau que Sa Majesté avec ses chevaux de poste. » Mais il en voulait surtout aux grandes dames de son temps : « Mesdames les bourgeoises, Dominée burgenses, habetis-ne tunicas vestras à la grant gorra? Habetis-ne lapides rubicundos seu diamants gallicè?
(1) F° xix, advent.
(2) F0 xxxviii.
Et vos qui poncleratis gressus vestros, et vaditis gressu inconsueto, aliàsaugrosbis, quibas vident quod nullus est dignus vos aspicere (1). » Financiers, riches, propriétaires, prélats, curés, tout y passe : « Et vos, domine Johannes, qui habetis missas an croc, gallicè, si vultis salvari, dimittatis vanitates vestras (2). » Sa morale est très exagérée ou plutôt très fausse. Le bon moine, vivant dans son couvent, d'un ordre sévère et voué à la pauvreté, trouve mauvais ce dont il est privé. Ses déclamations pouvaient plaire aux foules, mais elles sentaient le sectaire.
Les mérites et les défauts des anciens prédicateurs, c'étaient ceux de leur époque; il y a de l'étude, du savoir, de la méthode, trop de méthode même, de l'esprit parfois; il n'y manque que le goût et le jugement. D'ailleurs, dire du mal du prochain, surtout quand ce prochain est au-dessus de nous, cela plaît toujours à l'humaine malignité. A défaut de talent, pour attirer, il faut 1° attaquer l'autorité civile; 2° attaquer l'autorité religieuse ; 3° attaquer la fortune et la renommée. On est sûr ainsi de réussir; c'était là le fond le plus intéressant de maître Maillart,
(1) F° ix, adv.
(2) F0 lxiv.
424 YTE DE MASSILLON.
et c'est encore par ce moyen que plus d'un écrivain devient populaire. Car, comme la plupart nous ne sommes ni parmi les riches, ni parmi les gouvernants, nous sommes ravis lorsqu'on nous venge d'eux en leur trouvant des travers ou des défauts dont nous nous croyons à l'abri. Seulement, il semble étonnant qu'avec sa merveilleuse architecture, le génie du moyen âge soit resté ailleurs si imparfait. Les mêmes hommes qui élevaient des constructions ravissantes d'éclat, de fraîcheur et d'art, où la poésie resplendit, qui donne la vie aux villes et même à d'humbles bourgs, se complaisaient à lire ou à entendre des œuvres triviales, rudes, grossières de style et de sentiment. Tl faut croire que le goût littéraire est plus difficile à former que le goût architectural ou artistique, ou bien que ce sont deux choses distinctes.
Quoi qu'il en soit, Maillart et ses successeurs, parlant dans les églises de Paris où affluaient alors les artisans et les marchands, les charmaient en leur montrant les misères morales des grands et des puissants. Au temps de Louis XIV, les prédicateurs, éclairés par un christianisme plus haut et guidés par un goût purifié, s'adressaient aux grands, non pour blâmer les petits, à Dieu ne
plaise ! mais dans le noble dessein d'ouvrir l'âme des maîtres en leur faveur.
Au moment où le Protestantisme éclata, la prédication, laissant la morale, se soumit à la controverse. Plus qu'au moyen âge, on construit des thèses, et la foule se passionne pour les questions théolog'iques les plus difficiles et les plus ardues. Bientôt les guerres religieuses et civiles donnèrent à la littérature chrétienne un accent emporté et un ton de redoutable personnalité. Sous Henri III, les prédicateurs parisiens devinrent terribles. Le fougueux Guillaume de Roze se raillait en chaire des allures du roi, de ses fraises, de son bilboquet, de ses singes, de ses mignons, de ses bizarres processions où il se montrait affublé d'un sac blanc et portant, au lieu d'épée, un gigantesque martinet. Ce n'est pas au côté de nos prétendus pénitents, s'écriait-il, que le fouet et la discipline sont à leur place; il faudrait les appliquer rude et dru sur les épaules de ces étranges dévots. Pour adoucir l'amertume du zèle de l'orateur, Henri III lui envoya du sucre, du cotignac, des confitures, du miel. Rien n'y fit. Et alors le monarque eut l'esprit de nommer évêque son âpre prédicateur, en lui recommandant, pour toute marque de gratitude, de rester fidèle, très fidèle, à la résidence pasto-
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raie dans son diocèse. Au temps de la Ligue, l'exaltation redoubla; et Henri IV fut en proie aux plus farouches attaques.
Ainsi, à la fin du seizième siècle, plus encore qu'au commencement, les querelles, la politique, la controverse, remplissaient la tribune sacrée, de sorte que l'âme qui venait chercher dans le sanctuaire la paix de l'Agneau divin était exposée à y entendre les disputes de l'école, les cris du fanatisme ou les arguments de la scolastique. A cela sejoiguaient encore un reste de pédantisme, l'abus des citations profanes et des expressions latines.
Chose étonnante ! ce ne fut pas en France que se produisit d'abord ce que j'appellerais volontiers la réformation de la littérature religieuse. A un moment où notre prose se composait surtout des pamphlets de la Ligue, vivait près du charmant lac d'Annecy saint François de Sales. Son esprit souriant, son âme douce et sereine, sa bienheureuse candeur vint enfin rafraîchir notre littérature chrétienne et l'épurer. Dès son premier sermon, il montrait un charme et une suavité aimable. En réclamant l'indulgence pour son début dans la chaire, s'adressant aux habitants de la ville d'Annecy, où il a passé ses premières années, il demande qu'on le traite un peu comme un
dernier-né, c'est-à-dire avec bienveillance et tendresse. « Le lieu me donne courage, puisque j'y vois mon révérendissime prélat, et la fleur de son clergé, mon vrai père spirituel ; j'y vois les principaux de la ville, en laquelle ayant été élevé et nourri en ma plus tendre jeunesse, je l'honore et m'en pense prévaloir comme d'une bonne mère. Que si les pères et mères, quoiqu'ils prisent plus les aînés, caressent néanmoins et chérissent plus tendrement les plus petits; je vous accorde, mes bien-aimés auditeurs, que, comme la raison le veut bien, vous prisiez plus tous les autres prédicateurs, mais je demande, par droit de petitesse et de minorité, d'être chéri, et qu'on prenne en bonne part mes affections, au lieu auquel j'ai jeté les premières semences du fruit duquel maintenant je vous offre les prémices... Proplietabunt Jilii v estri... » Henri IV, qui se connaissait en hommes, eût voulu attacher à la France cet utile et charmant esprit; et il lui offrit les plus éminentes dignités du royaume. Mais François de Sales répondit au bon, au grand et léger monarque, en cachant sous un sourire ce que sa parole contenait de blâme, qu'il ne pouvait quitter sa pauvre petite épouse, l'église d'Annecy, attendu que le lien conjugal est indissoluble. Du moins, cette affec-
tion du monarque pour le saint fit que l'évêque prêcha soit à Fontainebleau, soit à Paris; et Henri IV était toujours ravi de ces sermons où brillait la plus douce lumière et où se répandait une onction délicieuse.
Comme son beau et transparent lac d'Annecy, sa parole reflétait les choses de la nature, les montagnes, les arbres, les herbes fleuries. Cette imagination épanouie et calme s'ouvrait au spectacle des champs, des Alpes et des forêts. En voyant ainsi ses écrits remplis d'abeilles, de colombes, d'agneaux, de lis, de roses, on pourrait se fig'urer qu'il était un peu amolli et efféminé; il n'en est rien; il était austère pour lui, et miséricordieux aux autres. Sans doute, de son temps, de son éducation première, de son entourage, il tient quelque trait qui semble subtil, affecté et recherché, mais qui ne l'est pas au fond. D'ailleurs, bientôt la pensée morale corrige et domine tout; et c'est exactement le contraire de Jean-Jacques Rousseau, qui devait vivre dans les mêmes lieux que l'évêque de Genève. Rousseau gâte, trouble, obscurcit ses plus ravissants paysages et ses peintures les plus fraîches par des sentiments qui n'ont rien de surnaturel et d'angélique. Elevé par une pieuse mère, sous les yeux
d'un père attentif et dévoué, vivant avec des compagnons choisis, François passa l'enfance la plus heureuse et la plus chaste, tandis que, privé de sa mère, n'ayant qu'un père dissipé, Jean-Jacques jouait avec les polissons de Genève ou errait sur tous les grands chemins de la Suisse, de la Savoie, du Piémont et de la France. Pauvre Jean- Jacques, vous aurez beau faire, posséder une langue forte, mâle et savante, avoir le luxe du génie, vous n'aurez pas d'autre mère que madame de Warrens, en qui vous souillerez le nom naïf et ingénu de maman en le lui prodiguant, et pas d'autre épouse que votre indigne servante Thérèse Le Vasseur ; et votre travail, votre intérieur ne sera pas réjoui et consolé par la présence de vos enfants, puisque vous les avez envoyés à l'hospice public. Aussi, malgré votre prodigieux talent, votre sensibilité, votre imagination, vous ne goûterez pas cette joie pure et saine que donnèrent si facilement à saint François de Sales son éducation chrétienne et l'exquise pureté de sa vie. Dès ce monde, l'éternelle morale sait punir ou récompenser.
Dans cette réforme et cette pacification de la chaire française, il ne faut pas oublier saint Vincent de Paul qu'entendit et qu'aima Bossuet. La
charité de ce serviteur des pauvres anime ses moindres paroles. Cherchant à se faire entendre par les populations ouvrières des villes ou par les classes agricoles des campagnes, il rejeta tout ce que notre langue religieuse conservait encore de pédantisme. Sa charité le rendait bienveillant, et son zèle 1 e rendait simple. Dès lors, avec Louis XIII, brillera l'aurore de l'éloquence morale qui atteindra son radieux midi sous Louis XIV seulement. Mais au dix-huitième siècle, le flambeau de vie pâlira, parce qu'il manquera de son aliment qui est la foi et la sainteté, jusqu'à ce qu'il se ravive avec Ravignan et surtout Lacordaire.
Saint François de Sales et saint Vincent de Paul ouvrent donc l'époque héroïque de la chaire française. L'Oratoire et la Compagnie de Jésus auront une grande part dans cet heureux moment. La Société de Saint-Sulpice ne se livre pas à la prédication; cependant, la piété sacerdotale dont elle nourrit le jeune clergé contribuera fortement à la grandeur de l'éloquence.
La langue formée, la phrase dégagée de ses embarras, le goût épuré, le pédantisme repoussé, le clergé retrempé dans la charité par saint Vincent de Paul, tout étant prêt, Bossuet parut. Il fut le plus grand, mais avant lui et autour de lui que
d'excellents orateurs déjà ! Le P. Lejeune, membre de l'Oratoire naissant, se livrera pendant soixante ans aux travaux apostoliques. Son recueil de sermons est encore aujourd'hui fructueusement consulté. Malgré des divisions multipliées qui sentent encore un reste de scolastique, une science solide, une simplicité heureuse, un sentiment de charité et d'onction le sauveront de l'oubli. Massillon, qui le surpasse, lui dut beaucoup. Témoin des violences que la discussion théologique excitait encore, Lejeune recommandait aux prédicateurs de ne parler jamais contre les hérétiques qu'avec respect, compassion, tendresse et témoignage d'affection* « Abstenez-vous de toute injure, de toute invective, de toute parole qui ressente le mépris (1). î> Le petit Père André, en plein dix-septième siècle, ne suivait pas toujours les sages et chrétiennes leçons du P. Lejeune, et il traitait rudement ses adversaires, désignant du doigt ceux de ses auditeurs qu'il voulait réprimander. Un jour, prêchant sur l'enfant prodigue, et ayant vu. que madame de la Trémoille était à son sermon, i attribuait à l'enfant prodigue l'équipage et la livrée de la duchesse : « Il avait six beaux che-
(1) 1662, t. Ier. Avis aux jeunes prédicateurs*
132 VIE DE MÀSSILLON.
vaux gris pommelés, un beau carrosse de velours rouge avec des passements d'or, une belle housse dessus, bien des armoiries, bien des pagres, bien des laquais vêtus de jaune, passementés de noir et de blanc. » En parcourant les listes des prédicateurs sous Louis XIII et sous Louis XIV, on est surpris de leur grand nombre (1). Le clerg-é séculier et les ordres religieux rivalisaient de zèle. Bossuet, Mascaron, Fléchier, Fénelon, Bourdaloue et Massillon étaient les plus éloquents ; mais que d'autres, comme le P. de la Rue, le P. Maure, le P. Séraphin, le P. Anselme, ravissaient leurs contemporains! Pour nous, trois ou quatre prédicateurs se détachent seuls de leurs nombreux rivaux : dans leur temps, on s'en aperçoit en lisant simplement madame de Sévigné, ils ne paraissaient pas si uniques au milieu de l'éloquence qui coulait à flots. Leur beauté sévère, leur langue riche et ferme, leur incomparable fécondité, leur simplicité toute chrétienne, ne faisaient cependant jamais oublier l'ardeur du charitable saint Vincent de Paul, ni le miel du suave saint François de Sales. Tous, s'attaquant aux faiblesses et aux misères
(1) V. Des prédicateurs du XVIIe siècle avant Bossuet, par M. Jacquinet, 1863, et Bossuet orateur, études critiques sur les sermons de la jeunesse de Bossuet, par M. Gandar. Deux ouvrages excellents et indispensables sur cette matière.
de leur temps, nous ont donné une sorte de peinture du milieu où ils vivaient.
Bourdaloue pourtant entre plus dans le détail et dans le familier. Il montre moins l'intérieur du cœur, mais plus les erreurs du dehors. C'est le grand directeur, et par conséquent le grand peintre des consciences chrétiennes du dixseptième siècle. Massillon est moins particulier; il analyse, il étudie moins les maladies ou les formes morales de son temps ; il cherche surtout à voir le cœur lui-même, indépendamment de l'influence spéciale et propre de son époque.
Bossuet, rejetant les personnalités, ne voulant que l'Evangile, plut moins aux auditeurs mondains, mais davantage aux auditeurs graves et sévères. Bourdaloue, au contraire, ne fuyait nullement les allusions; et madame de Sévigné remarque en riant qu'il n'y manquait que le nom. Ainsi, malgré la pureté de ses vues, Bourdaloue cédait au goût de son siècle, prêtait à la curiosité profane, et pouvait engager la parole chrétienne dans une voie fâcheuse. Ses portraits étaient célèbres, trop célèbres; et Boileau prétend vouloir l'imiter:
Nouveau prédicateur, aujourd'hui, je l'avoue, Ecolier, ou plutôt singe de Bourdaloue, Je me plais à remplir mes sermons de portraits (1). (1) Satire X.
Si pour nous ces indiscrétions sont piquantes, si ces portraits méritent d'être suspendus à côté des toiles de la Bruyère et de Saint-Simon, Massillon a néanmoins plus sagement et plus chrétiennement agi en remontant le courant et en ne cédant pas à un entraînement où la malignité humaine trouvait trop son compte. D'ailleurs, en entendant ces allusions qui plaisaient plus dans les sermounaires que dans les satiriques, parce que le voile dont elles s'enveloppaient piquait la curiosité, les auditeurs cherchaient, non point à se reconnaître eux-mêmes, mais à reconnaître leurs voisins. « Nous cherchons, disait Massillon, à nos propres portraits des ressemblances étrangères ; la malignité des applications est l'unique fruit que nous retirons de la peinture que la chaire fait de nos vices (1). »
Cependant, quoique avec moins de détails et d'indiscrétions, il a peint à sa manière aussi le monde du dix-septième siècle.
Mais le fait-il estimer et aimer? Sans doute, rien n'est parfait ici-bas; l'amour trop vif de la guerre dont il se plaignait amena de cruels retours; la puissance absolue du monarque, en assurant la
(1) Parole de Dieu, IIe partie.
sécurité sociale, empêchait le libre élan des individus, qui, pour avoir ses dangers, montre pourtant la force et la générosité des hommes; la splendeur de la cour et le luxe de Paris faisaient oublier la vie rurale et l'intérêt agricole. Mais l'ordre régnait partout ; le travail se développait ; on se fiait sur l'avenir. Les poètes, les prosateurs, les artistes donnaient au pays une gloire plus solide que celle des armes, et surtout plus bienfaisante. Le génie littéraire de la France commandait enfin à l'univers policé.
Ce roi qui dirige tout ce monde, alors apaisé et recueilli, mais toujours actif et laborieux, apparaît, dans les sermons de Massillon, moins absolu et moins personnel qu'on se le figure. Le prêtre lui donne d'austères avertissements, et lui adresse un terrible éloge en l'appelant un David pénitent. Peu de chefs, soit royaux, soit populaires, supporteraient ces publiques et étranges leçons. Si quelque prédicateur eût ainsi prêché devant Napoléon Ier, ou même devant d'autres souverains plus récents, que fût-il arrivé? Un jour, à Saint-Gervais, en face de Henri IV entouré de dames de la cour, parmi lesquelles se trouvait la marquise de Verneuil, un jésuite, le P. Gonthery, du haut de la chaire, réprimanda vertement le monarque et
prononça même le mot de sérail. Henri IV, le lendemain, « remercia le P. Gonthery de ses corrections, mais en même temps il le pria de ne les lui plus faire publiquement (1). » Or, le Béarnais était le prince le plus libéral et le plus tolérant de son siècle, puisqu'il pardonnait aux ligueurs, donnait FEditde Nantes en faveur des protestants et rappelait les jésuites proscrits. Louis XIV, laissant à ses prédicateurs une pleine liberté, leur permettait de lui adresser de hautes et publiques leçons : ils avaient plus de goût et de retenue, il est vrai, que le P. Gonthery, mais ils ne taisaient nullement la vérité. Et c'est déjà quelque chose.
Sans doute, selon l'usage, Massillon complimente le roi, mais, en le louant, il le rappelle toujours à lai-même. Ce n'est pas que le compliment en chaire n'ait de graves inconvénients. On en abusait au dix-septième siècle, et on en abuse plus encore aujourd'hui. Or, l'auditeur qui vient s'édifier est médiocrement flatté d'entendre célébrer les mérites du prince ou du personnage qui assiste à la prédication. Mais, sous Louis XIV, c'était Tusage, au début et à la fin de la station de l'A vent ou du Carême, d'adresser au roi un éloge et un
(1) Journal de VEstoile, au 12 mars 1604.
remerciement. Du moins, Massillon a su renouveler le compliment par des traits ingénieusement utiles. Dans ses débuts mêmes à Versailles, le -jour de la Toussaint 1699, il répétait ce que le monde admirait en Louis XIV ; mais en même temps, par un heureux contraste, il montrait au roi comment il devait mériter les louanges de Jésus-Christ en exerçant les vertus qui ne plaisent pas au monde.
Il nous peint le souverain toujours attentif, pieux, recueilli dans les églises. Malgré la religion du maître et malgré la foi des sujets, il nous apprend aussi que le dix-huitième siècle, à Paris et à Versailles, n'avait pas aux offices divins une tenue grave, digne et respectueuse. On causait, on riait, on se regardait avec affectation. Saint-Simon et la Bruyère confirment là-dessus ce que dit le prédicateur. Et un petit livre satirique, dédié au duc de Bourgogne, nous révèle d'étranges abus sur ce point, quoiqu'on doive fort rabattre de ses critiques. L'auteur suppose que le prince de Montberaud voyage dans un pays chimérique, quelque Atalante, l'île de Naudely(l).
(1) Relation historique et morale du voyage du prince de Montberaud d ans Vile de Naudely, 1709, 1 vol. in-18.
Le prince de Montberaud y trouve le monde renversé; tout en effet y est parfait : les rues sont tirées au cordeau; on ne voit jamais de boue; la seule distinction est celle du mérite, du savoir et de la vertu ; personne ne fait de dettes; enfin les honneurs et l'argent ne sont jamais recherchés. Or, dans ce pays idéal, les églises sont remplies d'une multitude pieuse, attentive, recueillie; on n'y parle pas, on ne s'y agite pas ; on n'y voit personne lever les yeux, ni se moucher, ni tirer sa tabatière. Et ailleurs? ailleurs, c'est-à-dire à Versailles et à Paris, c'est précisément le contraire; on cause, on rit, on se promène ; les « libertins » mettent à peine un genou à terre lors de l'élévation; les femmes, coquettement vêtues, entrent dans le sanctuaire même, pourvu que ce soient des comtesses, des marquises, des « partisanes » ou de riches bourgeoises; enfin on va jusqu'à se donner des rendez -vous dans le lieu saint lui-même La Bruyère, dans ses peintures, nous montre les mêmes abus : « Savoir les êtres de la chapelle, connaître le flanc, savoir où l'on est vu et où l'on n'est pas vu; rêver dans l'église à Dieu et à ses affaires, y recevoir des visites, y donner des ordres et des commissions, y attendre les réponses..., c'est du moins jusqu'à ce jour le plus bel effort de la dé-
votion du temps (1). » Ailleurs, critiquant ce qu'on appelait un beau salut, il signale « les entrevues et les rendez-vous fréquents, le murmure et les causeries étourdissantes (2). » Massillon, dans son sermon sur le respect dans les temples, est plus sévère encore ; il se plaint des irrévérences qui se commettent durant les mystères sacrés et des toilettes hardies qui s'étalent près de l'autel; et il accuse la passion de chercher à l'ombre du sanctuaire des occasions qu'on ne rencontrerait pas ailleurs. Louis XIV avait une tenue très digne et très respectueuse à l'église (3) ; on l'y voyait prosterné, attentif, recueilli,
Humilier ce front de grandeur couronné.
Devant lui, on se contenait; mais on cherchait à se faire remarquer du maître.
« Disons-le hardiment devant un roi dont le profond respect au pied des autels honore la religion : on vient dans ce temple saint non pas pour honorer le Dieu qui l'habite^ mais s'honorer souvent soi-même d'un vain extérieur de piété, et le faire servir à des vues et à des intérêts que la piété sincère condamne ; on vient fléchir le genou, comme Naaman le fléchissoit devant l'autel profane, pour s'attirer les regards et suivre l'exemple du prince qui
(1) La Bruyère, De la Mode.
(2) La Bruyère, De quelques usages.
(3) Saint-Simon, éd. de M. Chéruel, in-12, t. VIII, p 190.
440 YIE DE MASSTLLON.
adore ; on vient y chercher un autre dieu, que celui quiparoît sur nos autels ; y faire sa cour à un autre maître qu'au maître suprême; y chercher d'autres grâces que les grâces du ciel, et s'y attirer les regards d'un autre rémunérateur que du rémunérateur immortel. Au milieu même d'une foule d'adorateurs, il est dans son temple un Dieu inconnu, comme il étoit autrefois au milieu d'Athènes la païenne. Tous les regards sont ici pour le prince, qui n'en a luimême que pour Dieu ; tous las vœux s'adressent à lui; et son profond anéantissement au pied des autels, loin de nous apprendre à respecter ici le Seigneur, devant lequel un grand roi lui-même qui porte, pour ainsi dire, l'univers, courbe sa tête et oublie toute sa grandeur, nous apprend seulement à nous servir de sa religion e: de ses faveurs dont il honore la vertu pour en emprunter les apparences, et nous élever par là à de nouveaux degrés de grandeur sur la terre (1). »
Du reste, tous les orateurs se rencontrent au dix-septième siècle sur ce point. L'absence du roi vidait parfois l'auditoire de la chapelle. Massillon disait qu'on allait au sermon par le désir de plaire au maître. Une jolie historiette du duc de Saint- Simon illustre le texte du prédicateur.
« Brissac, peu d'années avant sa retraite (1708), fit un étrange tour aux dames. C'étoit un homme droit qui ne pouvoit souffrir le faux. Il voyoit avec impatience toutes les tribunes bordées de dames l'hiver au salut, les jeudis et les dimanches où le roi ne manquoit guère d'assL ter, et presque aucune ne s'y trouvoit quand on savoit de bonne
(1) V. aussi Sermon sur la parole de Dieu.
heure qu'il n'y viendroit pas ; et, sous prétexte de lire dans leurs Heures, elles avoient toutes de petites bougies devant elles pour les faire connaître et remarquer. Un soir que le roi devoit aller au salut,... tous les gardes postés et toutes les dames placées, arrive le major (Brissac)..qui, paraissant à la tribune vide du roi, lève son bâton et crie tout haut : Gardes du roi, retirez-vous, rentrez dans vos salles, le roi ne viendra pas. Aussitôt les gardes obéissent; murmures tout bas entre les femmes; les petites bougies s'éteignent ; et les voilà toutes parties, excepté la duchesse de G-uiche, madame de Dangeau et deux ou trois autres qui demeurèrent. Brissac avoitposlé des brigadiers aux débouchés de la chapelle pour arrêter les gardes, qui leur firent reprendre leurs postes, sitôt que les dames de la cour furent assez loin pour ne pouvoir pas s'en douter. Là dessus arrive le roi, qui, bien étonné de ne point voir de dames remplir les tribunes, demande par quelle aventure il n'y avoit personne. Au sortir du salut Brissac lui cjnta tout ce qu'il avoit fait, non sans s'espacer sur la piété des dames de la cour. Le roi en rit b?aucoup, et tout ce qui l'accompagnoit. L'histoire s'en répandit incontinent après; toutes ces femmes auroient voulu l'étrangler (1). »
C'est, en effet, une des marques les plus frappantes de la misère humaine que de voir que tout ici-bas est soumis à l'abus. La religion elle-même, cette fille du ciel, en descendant sur la terre, y subit le malheur commun. Lorsque Louis XIV vieillissant perdait cette vue nette et ferme des
(1) Saint-Simon, éd. de M. Chéruel, t. IV, p. 110, et V. aussi t. VI, p. 371.
choses et des hommes qui le caractérisait, les Onuphre et les Tartuffe pouvaient faire leur chemin. Mais il y a, ne nous y trompons pas, plusieurs espèces d'hypocrisie. Jadis on prenait le masque de la piété, parce qu'on y avait intérêt. Plus tard, on dut prendre d'autres enseignes. Alors, l'habile hypocrite se garde de parler de haire et de discipline; il ne vous souhaite nullement que le ciel vous illumine; au contraire, il invoque la libre pensée, le droit de la raison.; il eut ainsi son affiche; seulement elle fut d'une tout autre couleur. Avec cela, si vous lui confiez les destinées publiques, moyennant cette toute petite condition-là, il ramènera l'âge d'or, comme autrefois dans la maison d'Orgon. Ainsi le cœur humain demeurant toujours le même, il y aura éternellement des Tartuffe, parce qu'il y aura éternellement des gens prêts à être tartuffiés.
Cette hypocrisie dont se plaint Massillon, et qui faisait que certains courtisans ne respectaient l'autel que pour plaire au roi, les profanations du lieu saint, les irrévérences qu'il y signale, l'effraient, le troublent et l'épouvantent. Sa religion s'élève à un accent qui semble vraiment prophétique ; et il paraît prévoir les impiétés même de la fin du dix-huitième siècle.
« N'en doutons pas, que les malheurs clu siècle passé, la fureur des hérésies, le renversement des autels, la démolition de tant de temples augustes, n'aient été les suites funestes des profanations de nos pères. Il étoit juste que le Seigneur abandonnât des temples où ilavoit été si longtemps outragé. Craignons de préparer à nos neveux les mêmes calamités, en imitant les désordres de ceux qui nous ont précédés; craignons que le Seigneur irrité n'abandonne enfin un jour ces temples que nous profanons, et qu'ils ne deviennent à leur tour la proie de l'erreur et l'asile de l'hérésie (1). »
Un mal non moins grand, et qui avait justement attiré l'attention de Massillon dès ses conférences de Saint-Magloire, c'étaient les mauvaises vocations. Trop de fils de familles illustres et puissantes entraient dans l'Eglise, attirés par les richesses qu'elle leur offrait. Les bénéfices dont le roi avait la distribution les fascinaient, et ils songeaient plus aux revenus qu'aux devoirs ecclésiastiques.
Le concordat de Léon X et de François Ier, quoi que dise M. de Montalembert, fut une œuvre sage et utile. Il préserva la France du protestantisme, car, dans les temps agités et troublés du seizième siècle, que serait-il advenu si les nomi-
(1) Sur le respect dans les temples, ad fi ne m. Ci'r. édition de Trévoux, 1705, t. II, p. 428.
444 VIE DE MASSVLLCX.
nations aux dignités de l'Eglise eussent été encore entre les mains des électeurs capitulaires?
Donner le titre d'abbé et les revenus d'un monastère à un prêtre ou à un évêque séculier semble fâcheux au premier abord. Cependant, puisque certains monastères étaient trop riches, n'était-il pas juste et sage que le pape attribuât à quelque ecclésiastique séculier, occupé de bonnes œuvres, livré à l'étude ou à l'instruction, le superflu de leurs revenus ou de leurs produits? Mais il arriva que la cour distribua trop souvent ces bénéfices à des protégés heureux, qui s'en servaient uniquement pour vivre dans l'oisiveté et le luxe. Et cette mesure, si bonne en soi, qui aurait dû fournir aux pasteurs laborieux et charitables les moyens de secourir les paroisses pauvres, d'établir des écoles, de nourrir les indigents, ne faisait, dans bien des cas, que favoriser une paresse dangereuse ou une inutile dépense. Les courtisans en crédit les obtenaient pour leurs fils, qui devenaient, sous le costume de l'Eglise, des ministres superflus, remplissant les salons de la cour et de la ville, dominant le clergé laborieux par leur fortune, leur naissance et leur vanité. On conçoit que les gens du monde, plus d'une fois, pour se débarrasser de leurs cadets, leur obtinrent ces fa-
ciles commeDdes. Quant aux filles, on les plaçait dans des cloîtres où, avec le titre abbatial, elles retrouvaient une fortune que la famille ne voulait pas leur donner. Ainsi le fruit des anciens travaux, les offrandes des fidèles, les jeûnes des saints, les labeurs de l'époque héroïque du monachisme, se perdaient dans l'abîme des abbés de cour; et on réalisait mal le désir judicieux qu'on avait jadis conçu de reverser sur le ministère pastoral la surabondance des monastères. Il aurait fallu que le gouvernement, résistant aux obsessions intéressées des personnages influents, n'eût choisi pour bénéficiaires que des hommes actifs, sérieusement occupés, qui eussent appliqué les ressources de l'Eglise, non point à leur satisfaction personnelle, mais à l'éducation de la jeunesse, à la restauration des édifices sacrés, aux besoins des pauvres, à toutes les œuvres enfin qui, avec infiniment moins de facilité, se multiplient partout aujourd'hui. Par malheur, les grands, à la vue de ces commodes richesses, comptant sur leur crédit, poussaient dans l'Eglise des enfants qui, comme le remarque Massillon, n'avaient parfois d'autre vocation que l'ambition de leurs parents. Il eût été digne de la religion de Louis XIV de supprimer de pareils abus.
Maintenant les gens du monde n'entrent que rarement dans la vie religieuse, et surtout dans le clergé paroissial. C'est du peuple des campagnes, des entrailles des paysans, que sortent les ministres des autels. Avec leur foi, ils y apportent leurs goûts laborieux, simples et modestes qui les honorent en honorant l'Eglise. Ce fait prouve que les grands d'autrefois, en prenant ]e petit collet, n'avaient pas toujours des idées suffisamment désintéressées. « Un homme, disait la Bruyère, joue et se ruine. Il marie néanmoins l'aînée de ses deux filles de ce qu'il a pu sauver des mains d'un Ambreville. La cadette est sur le point de faire ses vœux qui n'a point d'autre vocation que le jeu de son père. » Mais Massillon n'entendait nullement raillerie sur un si grave sujet, et il essayait de remédier à de pareils abus en remontant à leur source. Prêchant à Versailles, le 2 février 1704, le hardi religieux ne craignit pas de déclarer à la cour, et en présence même du monarque, que le scandale donné par quelques personnes consacrées à Dieu retombait pleinement sur les grands, qui ne songeaient parfois qu'aux choses humaines en mettant leurs enfants dans l'Eglise. « Ces vocations ménagées de loin, insinuées, inspirées, commandées, ces sacri-
fices forcés de la cupidité portent ici-bas même la calamité et la désolation dans les familles, en éteignent le nom, font sécher la racine d'une orgueilleuse postérité, voient périr la gloire et la descendance des maisons dans les débauches d'un emporté auquel on avait sacrifié tous ses frères, et sont une source de chagrins amers et de confusions éclatantes ; on voit ces enfants, que la chair et le sang avoient placés sur l'autel, déshonorer leur ministère, devenir l'opprobre de l'Eglise, que sais-je? tomber quelquefois dans l'abîme, secouer le joug et perdre la foi, après avoir perdu la pudeur et l'innocence. » Quoi de plus juste, de plus énergique et de plus éloquent ?
Un travers moins dangereux, moins général, mais fort ridicule, consistait à chercher je ne sais quel relief dans la réputation du directeur. La Bruyère le signalait en se moquant ; Massillon s'en plaint avec une fine et spirituelle ironie :
« A peine trouve-t-on de guide assez éclairé pour se conduire. Tout paroît au-dessous de ce qu'on croit être soi-même ; il faut des Paui descendus du ciel; encore ne parlent-ils pas assez la sagesse des parfaits. La simplicité, l'onction, la plénitude de l'Esprit de Dieu ne paroissent plus que des talents destinés à sauver des âmes vulgaires ; on veut pour soi un certain goût, des lumières rares, et quelque chose de plus que la science des saints;
448 VIE DE MASSTLLON.
et la vanité paroît jusque dans le choix de celui de qui on veut apprendre l'humilité chrétienne (1). »
Massillon, parlant à la cour, s'attaque donc surtout aux vices particuliers des grands et des riches de son temps. Non pas que la richesse lui paraisse une chose en soi mauvaise. Non, Bossuet et Bourdaloue, comme Massillon, d'après saint Augustin, ou plutôt d'après tous les Pères, reconnaissent que la fortune n'empêche pas le salut. La parabole du mauvais riche leur sert de texte. Au contraire, M. Renan pense que Jésus-Christ condamne indistinctement la richesse; et, parlant de cette divine parabole, il dit : « Plus tard, on appela cela la parabole du mauvais riche, mais c'est purement et simplement la parabole du riche. Il est en enfer, parce qu'il est riche, parce qu'il ne donne pas son bien aux pauvres, parce qu'il dîne bien, tandis que d'autres à sa porte dînent mal. » Mais cette parabole n'a nullement ce sens. Quoi! le riche qui non seulement voit mal dîner le pauvre qui est à sa porte, mais qui ne lui laisse pas même les miettes de ses festins dont l'infortuné a besoin, cet homme sans entrailles n'est pas un mauvais riche? Kaï è-'.Qo^wv ^cpTaaOrjvai àizo tu>v 4"'Xia)V T(^v
(1) Second sermon pour la Purification, IIe partie.
aÙTa). D'ailleurs, le Christ n'ajoute-t-il pas que le pauvre, après sa mort, fut transporté dans le sein d'Abraham, erç tcv xéXiuov 'A6paa^, c'est-à-dire d'un homme dont l'Ecriture célèbre les immenses richesses? Le royaume de Dieu est donc ouvert aux riches, mais à condition qu'ils aimeront les indigents et les malheureux. « Venez donc, ô riches, faut-il conclure avec Bossuet, venez dans son Eglise ; la porte vous est ouverte; mais elle vous est ouverte en faveur des pauvres, et à condition que vous les serviez. »
En leur montrant ainsi le cœur du Père céleste plein de miséricorde pour tous les hommes, quelle que soit leur condition, le prédicateur, loin de flatteries grands auxquels il s'adresse, leur peint, sous les couleurs les plus vives, les dangers dont ils sont sans cesse menacés.
D'abord, leur position les expose à l'orgueil. On les enivre de compliments, et ces adulations leur montent à la tête. On sait combien au dix-septième siècle comptait le mérite de la naissance. Saint-Simon, qui pénètre les travers des autres, n'a jamais su voir combien il était bouffi de sa dignité ducale. Massillon, tout en remontant le courant, y cède parfois, et il prend, dans la chaire,
le langage de la cour, pour parler de la boue dont sont pétris les gens sans naissance, les petites gens, et du néant qui forme le fond des parvenus. Le nom et les titres fascinaient véritablement les esprits. Ceux mêmes qui essayaient d'en rire ne pouvaient s'en passer; et on ne peigmait que les mœurs de la haute noblesse. Soit; mais aujourd'hui encore les écrivains qui ont le plus l'air de dédaigner les qualifications aristocratiques, ne parlent que de ducs, de marquis, de comtes ou tout au moins de chevaliers, quoiqu'il n'en existe guère dans le monde réel. Il serait même difficile de trouver une comédie ou un feuilleton un peu en vogue sans gentilhomme et sans château.
Mais tout en honorant les titres féodaux, comme le grand nombre ne pouvait y participer, Massillon ne devait pas dire qu'on était sorti de la boue, parce qu'on appartenait à une race bourgeoise ou rustique. Ces expressions mêmes contribuaient à exalter cet orgueil des g-rands dont se plaignait le prédicateur. 11 parlait la langue de son auditoire, et il avait tort. Mais il rachetait son erreur, lorsqu'il regrettait que la chaire chrétienne elle-même n'eût pas la force de résister toujours au torrent des flatteries dont le siècle de Louis XIV inondait les puissants.
« D'ailleurs, au dehors, tout fortifie dans les grands cette dangereuse impression : les vices sont applaudis; la médiocrité des talents cachée sous l'artifice des louanges ; leur orgueil justifié par les noms pompeux de grandeur d'âme et d'élévation de sentiments; tout s'étudie, tout s'empresse à leur persuader qu'ils sont pétris d'une autre boue que les autres hommes. Nous-mêmes, nous, ministres de la vérité, et dont les lèvres en sont les dépositaires sacrés, nous donnons aux plus légères vertus des grands des éloaes que la religion désavoue; et, sous prétexte d'animer de faibles commencements de piété, nous les corrompons dans leur source (1). »
De là venait aussi l'ambition. On luttait d'intrigue, de ruse, de cabale. On perdait les autres pour arriver à ses fins. Saint-Simon nous montre au vif tous ces manèges auxquels, hélas ! luimême prenait sa part. « On remue tous les ressorts de l'intrigue, disait Bourdaloue, de la cabale, de l'intercession, de la faveur ; le crédit et l'amitié s'en mêlent, et ils y ont la meilleure part; on y emploie la ruse et la fraude, et on y joint l'importunité, et, à l'exemple de la mère des deux disciples, on joue toutes sortes de personnage, de suppliant, de négociant, d'offrant, d'adorateur et de client;... le dirai-je? on s'introduit aux honneurs par la porte de l'infamie et, pour s'en ouvrir le chemin, on corrompt celui-ci par la
(1) Danger des prospérités te?nporelles.
promesse, celle-là par des présents, cet autre par des menaces ; enfin, pour y réussir plus sûrement, on s'appuie du vice même et de l'iniquité dont on recherche la protection; tout cela, dis-je, à force d'être commun, passe même pour innocent, pour légitime, pour honnête (1). » Ces désirs infinis et insatiables, remarque à son tour Massillon, faisaient souhaiter d'occuper sans cesse une plus grande place en ce monde.
« Vous ajoutez, dit un prophète, l'héritage de vos voisins à celui de vos pères; vous passez les bornes que la modération de vos ancêtres avoit si sagement mises à vos biens et à votre fortune ; vous appelez les terres de vos noms; il semble que l'univers entier ne pourra plus suffire à l'étendue de vos projets. Vous forcez souvent un Naboth de vous céder son champ et la succession innocente de ses pères ; tout ce qui vous accommode vous appartient déjà; vous faites des droits les plus douteux des droits incontestables, et forcez l'équité de plier sous la puissance. Les dignités que votre opulence vous permet d'acquérir vous conviennent toujours ; vous ne faites pas attention si la médiocrité de vos talents vous en rend incapables, si le public en souffrira, mais seulement si vous assurez à vos enfants une fortune plus durable ; ce n'est plus la vocation du ciel qui décide de leur destinée, ce sont vos intérêts temporels. L'Eglise est obligée de recevoir des mains de votre cupidité des sacrifices qu'elle déteste (2). »
(1) Bourdaloue, sur l'ambition.
(2) Danger des prospérités temporelles.
Le prédicateur, allant plus loin encore, reprochait à la magistrature elle-même de se laisser corrompre par les présents des grands, et de mettre la richesse à la place de l'équité. Le mauvais riche, s'écriait-il, n'allait pas jusqu'à se servir de ses biens pour corrompre l'intégrité des jug*es (1). Il est certain qu'on usait près des juges des sollicitations les plus pressantes, des intrigues et des cabales les plus fâcheuses, et que, dans les procès, on n'épargnait ni les promesses ni l'argent. Les Alceste qui ne voulaient d'autres solliciteurs que la raison, le bon droit, l'équité, passaient pour des originaux et des misanthropes.
Massillon comme Bourdaloue revient souvent sur l'excès du jeu. « On joue tous les jours dans l'appartement du roi, disait madame de Sévigné ; voilà où l'on voit perdre ou gagner tous les jours deux ou trois mille louis (2). » Le prédicateur, parlant du mauvais riche, remarque que l'Evangile n'avait pas dit de lui pourtant « qu'il fit de la fureur du jeu le délassement de son esprit et qu'il risquât à un seul coup de hasard le plus clair de son bien, l'héritage de ses enfants, le bien de
(1) Le mauvais riche. Ce trait ne se trouve que dans l'édi tion de 1705.
(2) Ed. de M. Régnier, t. IV, p. 535.
ses créanciers et la subsistance de toute sa famille (1). »
Le luxe et le jeu excessifs des courtisans du dix-septième siècle les poussaient à s'endetter. Mais tous les créanciers n'étaient pas payés, comme M. Dimanche par Don Juan, en politesses et en compliments. « Il me fait tant de civilités et tant de compliments que je ne saurois jamais lui demander de l'arg*ent. » Au contraire, beaucoup de gens de qualité, trouvant que payer ses dettes avait un air vulgaire et commun, se montraient durs et insolents envers leurs créanciers.
C'était là le triste fruit de ce qu'on appelait des" délassements. On voulait occuper le vide du temps ; mais, disait Massillon, les jours du juste sont toujours pleins. Les soins d'une vaine parure que l'usage et la mollesse ont rendus interminables; la fureur d'un jeu outré; des occupations puériles, des amusements frivoles, voilà à quoi on emploie le temps dans le monde ; le temps y semble un fardeau, un embarras, un ennui, tandis que les saints se plaignent de ce que les jours passent trop rapidement.
(1) Le 'mauvais riche, éd. de 1705. V. Sur l'emploi du temps, Ire partie.
C'est en pensant à ces misères morales de la cour de Louis XIV que le prédicateur pouvait composer son beau sermon sur le respect humain, et qu'il disait que « la vertu rougit et se cache, » qu'on a peur de se convertir, et « de donner des scènes au public, » c'est-à-dire de renoncer au jeu, au luxe, à la galanterie, aux habitudes profanes. Mais, en même temps qu'il s'attaque aux vices de son époque pour les guérir, il rend justice à tout ce qu'il y avait de généreux, de charitable, de noble, de chrétien dans ce beau dixseptième siècle.
Et c'est par cette heureuse opposition du bien au mal que Massillon diffère surtout de Bourdaloue. Le tableau que l'illustre jésuite trace de cette grande époque est presque toujours sombre ; il peint ses vices, ses travers, ses erreurs, ses abus. Massillon, non seulement parce qu'il vint plus tard, et dans des années plus apaisées, mais aussi parce qu'avec ses rigueurs théologiques il avait une douce bienveillance, aime à montrer, à rencontre des misères morales contre lesquelles il prêche, les exemples des hautes et pures vertus qu'il propose en exemple. Il rend hommage au retour du roi et à sa pénitence ; il admire le solide christianisme de madame de Maintenon.
450 YIE DE MASSILLON.
« La vertueuse Estherne paroissoitau milieu d'une cour fastueuse qu'avec douleur et sans en goûter les délices. Un secret amour pour le salut de ses frères la rappeloit à la tristesse et à l'affliction. »
Il nous montre les œuvres de charité et de sainteté se multipliant, les séminaires, les carmels, les trappes, les hôpitaux, les asiles, les refuges ; les livres de doctrine et de science se répandant partout; il nous fait voir Paris former des missionnaires pour les campagnes et pour les pays étrangers; dans le monde, à la cour même, des hommes sincèrement pieux pratiquant le jeûne, la confession et l'aumône; des conversions étonnantes, des réparations, des réconciliations, et, à une époque où la disgrâce du monarque paraissait si redoutable, les amitiés fondées sur la religion résistant à toutes les épreuves et demeurant immuablement fidèles.
« Mais ce qui me paroît encore de plus honorable à la vertu, c'est que, non seulement le monde envie la destinée des gens de bien, mais il ne cherche et il ne trouve d'ordinaire de consolation que dans leur fidélité et leur droiture... N'avez-vous pas éprouvé que les gens de bien tout seuls savent être amis véritables, et qu'eux seuls sont capables de partager les disgrâces de leurs amis sans refroidissement et leur prospérité sans envie (1)? »
[1) Respect humain, 3e partie.
S'il y avait, dans la vigne du Seigneur, des plantes inutiles ou parasites, que de saints évoques, que de saints prêtres, que de vocations solides !
« Le règne de Dieu croît et s'étend avec celui de Louis. Les jeunes ministres du sancluaire reprennent, dans des maisons saintes que chaque pasteur élève à l'envi, ce premier esprit de science, de ferveur, de discipline, si déchu du temps de nos pères. Les forêts mêmes se repeuplent de solitaires... Des ouvrages infinis, remplis de doctrine et de lumière, paraissent pour aider à la piété des fidèles (1). » *
Par-dessus tout, on voit dans Massillon la foi chrétienne qui, montrant dans les pauvres les membres mêmes de Jésus, inspire les actes les plus vrais et les plus tendres de la charité.
« Et certes, Mesdames, lorsque des infortunés voient une âme fidèle, malgré la naissance, les biens, le crédit, les dignités qui la distinguent, renoncer aux plaisirs qui rendent la prospérité si digne d'envie, fuir un monde qui la cherche, se dérober aux honneurs qui l'environnent, percer jusque dans leurs plus sombres retraites, et là faire de leur lèpre même un spectacle agréable à ses yeux, abaisser ses mains charitables jusqu'à leurs plus dégoûtantes misères, verser de l'huile sur leurs plaies, respecter leur chair hideuse comme le temple de l'Esprit-Saint, soulager leur douleur par des paroles de consolation, cal-
(1) Oraison funèbre de Louis XIV, IIe partie.
iô
»o8 VIE DE MASS1LLÛV.
mer leur impatience par des maximes de la foi, prévenir leur honte et leurs besoins par de saints artifices, les tirer de l'occasion et du péril par de sages ménagements, et enfin tout souffrir ou pour adoucir leurs peines ou pour assurer leur salut; ah ! c'est alors qu'ils lèvent les yeux au ciel, qu'ils reconnaissent un Dieu sage dispensateur des choses d'ici-bas, et père commun du pauvre comme du riche ; c'est alors qu'ils publient les merveilles de sa Providence (1). »
On cherche souvent dans les sermonnaires et dans les moralistes chrétiens les portraits des mœurs de leur siècle. Mais on remarque trop exclusivement chez eux les aspects tristes et pénibles, oubliant que leur but est, non de complimenter, non même de peindre, mais de corriger. Ici nous avons le tableau de ces grandes dames qui, laissant leurs somptueux hôtels ou leurs châteaux opulents, allaient soigner de leurs mains les pauvres, les orphelins et les infirmes.
La piété, loin d'affaiblir le patriotisme, l'excite en le sanctifiant. Ces grands orateurs chrétiens, eux aussi, portent la république dans leur cœur. Dans des années de misère et de désastre, où les ennemis faisaient des propositions dont s'indignait tout ce qui avait une goutte de sang français, Massillon, qui autrefois félicitait la France et son roi
(1) Œuvres de miséricorde.
de ses gloires et de ses prospérités, trouve des larmes pour ses maux et des espérances pour son abattement. C'est ainsi que, parlant d'épreuves douloureuses à la patrie, l'héritier des Massillon et des Bossuet, Lacordaire s'écriait avec l'accent du profond amour du pays : « Dieu, mais Dieu seul avait vaincu la France... je ne dirai point les causes de cette catastrophe ; outre qu'elles ne sont pas de mon sujet, il répugne au fils de la patrie de creuser trop avant dans les douleurs nationales ; et il laisse volontiers au temps tout seul le soin d'éclaircir les leçons renfermées par Dieu même au fond des revers. » C'est à Dieu seul aussi que Massillon attribue l'humiliation et l'affliction de la patrie. En apaisant le ciel par une vie religieuse et morale, elle retrouvera ses triomphes, ses prospérités et sa splendeur. « Mettons Dieu de notre côté, et alors nous serons les plus forts. Forçons le Seigneur, par un repentir sincère, à combattre pour nous; et alors ou il donnera la paix à son peuple ou nous dissiperons nos ennemis comme delà poussière (1). » Il y a bien encore un tendre et délicat patriotisme à se sentir, comme lui, cruellement blessé par ces chansons légères
(1) Motifs de conversion ; mercredi des Cendres.
et inconvenantes qui essaient de donner le change au deuil national. »
« Qu'opposons-nous à la colère de Dieu pour la désarmer? Des plaintes inutiles, des terreurs humaines sur l'incertitude des événements, des inquiétudes sur les misères et sur les charges publiques, que dirai-je? des murmures peut-être contre le gouvernement, de vaines réflexions et des censures éternelles sur ceux qui sont à la tête des affaires, des clameurs inutiles contre ceux qui sont chargés des entreprises et des projets; des divisions souvent, et des chants satiriques et profanes, symbole éternel de la légèreté de la nation, et qui nous ont toujours consolés de nos malheurs en éternisant le souvenir de nos pertes : c'est ce qu'un ancien Père reprochait déjà de son temps à nos ancêtres: Cantilenis infortunia sua solantur. »
Ainsi, à côté des ombres, des vocations forcées et intéressées, des querelles théologiques, de l'ambition, du luxe, du jeu, des dettes, des galantevies, des irrévérences, des scandales, en un mot, à côté des grands abus de la nature humaine, les grandes vertus de la grâce divine, les pénitences, les conversions, les trappes, lescarmels, les saints et éloquents prêtres, les réguliers zélés, les missionnaires, les sœurs de charité, la foi vivante dans les cœurs et l'amour des pauvres dominant et corrigeant tout. Tel est le tableau que Massillon nous présente des dernières années du règne de Louis XIV. Ce n'est apparemment pas l'idéal qui
ne se réalise jamais, mais c'est, dans un siècle tour à tour trop vanté ou trop rabaissé, une société rassurée et rassise, ne faisant pas assez de progrès parce qu'il n'y avait pas assez d'opposition, mais en revanche ne courant pas de péril, parce qu'il n'y en avait pas trop, grande par la pensée chrétienne, enfantant une littérature merveilleuse, pleine de créations religieuses admirables, ayant le rayon de l'art et la couronne de la charité.
Et c'est cette charité même qui restera le plus glorieux ornement de la France chrétienne ; dans ses triomphes comme dans ses deuils, elle ouvre et dilate son cœur, elle donne de son or, de son temps, de son âme, de son sang; et elle est aussi, mieux encore que par les plus brillants chefsd'œuvre de l'esprit et de l'imagination, la reine morale du monde civilisé. Or, à ce pur éclat, à cette splendeur sans nuage, combien ont contribué les missionnaires et les prédicateurs, saint Vincent de Paul, Lejeune, Mascaron, Bossuet, Fénelon, Bourdaloue et Massillon !
On se demande inévitablement quels furent les fruits d'une si éloquente et si infatigable prédication. Déjà les contemporains nous ont fait connaître combien le pieux orateur les édifiait; et
-462 YIE DE MASSILLON.
Marquez nous dit que, se partageant entre la chaire et le confessionnal, il achevait dans l'un ce qu'il avait commencé dans l'autre (1). Quoique, selon madame de Coulanges, la cour soit une terre ingrate, on cite, dans le monde même de la cour, d'éclatantes conversions dues au zèle du P. Massillon.
Ud de ces plus curieux retours sans contredit, bien que jusqu'ici les biographes du prédicateur aient négligé d'en parler, est celui du marquis de Florensac.
M. de Florensac était frère du duc d'Uzès. Il avait une femme riche, douce, modeste, nullement cruelle, la plus belle femme, dit Saint-Simon, qui fût peut-être en France. Comme Florensac était menin du dauphin, Monseigmeur la remarqua et, par une sage précaution, la séduisante marquise fut écartée de la cour. Elle avait une fille qui devint duchesse d'Àlençon. Tout à coup, dans l'été de 1705, à trente-cinq ans, madame de Florensac fut frappée d'un mal violent ; elle mourut en deux jours. Son mari, qui l'aimait passionnément, fut désespéré de ce coup; et, dans l'excès de sa douleur, il voulait se percer de son
(1) Eloge, 1768, p. 9.
épée. Le P. Massillon l'arrêta, et le conduisit au noviciat des Jésuites, ce qui dut fort scandaliser un certain nombre d'oratoriens. Mais tel était Massillon : dans sa jeunesse, malgré ses confrères, il allait se confesser à des jésuites ; à quarante-deux ans il menait encore aux jésuites un de ses pénitents les plus illustres; et enfin, en dépit des jansénistes de Clermont, dans sa vieillesse, il voulait que, parmi les confesseurs de la mission de 1740, il y eût des jésuites.
Arnaud de Courville était moins en vue que Florensac. Il fut colonel de Maine-infanterie et brigadier des armées du roi. Né en Provence, en 1662, un an avant Massillon, il montra de bonne heure une héroïque intrépidité. Dans tous les temps, on voit sous les armes des cœurs aussi braves que religieux. Ramené par Massillon au service de Dieu, Courville fut un modèle de piété comme de bravoure. « Touché des grandes vérités que le P. Massillon prêchoit, il vint se jeter à ses pieds, et y faire un aveu de ses fautes (1) . » Ainsi s'exprime le P. Bougerel ; et il renvoie à la Vie de M. de Courville. Mais cette Vie, imprimée en 1719, ne parle nullement de Massillon, chose qui
étonnerait si l'on ne pensait que l'humilité du prédicateur, consulté par l'auteur, n'ait exigé la suppression de son nom ; ce petit livre cependant est curieux et utile ; il nous ouvre un jour sur la direction de Massillon (1).
Le colonel de Courville dut donc rester au service, mais en s'y appliquant plus parfaitement à son état, en s'y sanctifiant par la prière, la bienveillance, la charité. C'était vers 1702.
« Il abandonna sa volonté à la direction d'un saint religieux ; il vivoit sous son autorité avec la simplicité et la docilité d'un enfant, et il le respectoit comme un guide que Dieu lui avoit donné pour son voyage de l'éternité. »
Voyons maintenant le résultat : il se manifeste surtout par le dévouement aux malheureux.
« Son zèle étoit si ingénieux qu'il trouvoit tous les jours de nouveaux moyens de l'exercer. Il avoit sa ronde de charité, à laquelle il ne manquoit jamais que malgré lui. Il alloit à pied avec un manteau sur son visage aux prisons du Châtelet et de la Conciergerie; il consoloit les prisonniers criminels, et il aidoit par ses sollicitations et par sa bourse ceux qu'on retenoit pour dettes à recouvrer leur liberté. Il avoit un grand attrait pour l'Hùtel-Dieu; la vue d'un homme pauvre et malade en même temps remuoit ses entrailles et redoubloit sa charité. Ravi de ce qu'il manquoit
(1) Abrégé de la vie de M de Courville, colonel du régi oient d' infanterie du Maine et brigadier des armées du roi, 1 vol. in-18 de 154 pages. Paris, Delespine, 1709 (par La Rivière).
de superflu pour donner son nécessaire, il prenoit sur ses propres besoins pour soulager ceux d'autrui. Il avoit une liste de pauvres honteux qui habitoient des greniers; il ne se contentoit pas de les aider autant qu'il le pouvoit, il les exhortoit à la patience et à la confiance en Dieu d'une manière si édifiante et si charitable qu'ils étoient surpris et touchés d'un missionnaire l'épée au côté, d'une figure si douce et si prévenante, et qu'ils tiroient plus de profit de ses paroles que de son argent. »
Ayant à régler en Provence quelques affaires de famille, et, sans doute, conseillé par l'oratorien, le colonel fit une retraite à la maison oratorienne de Notre-Dame des Anges, située à trois lieues de Marseille, et où un parent de Massillon s'était recueilli quelque temps. L'auteur, la Rivière, qui était l'ami de Courville, et sans doute aussi de son directeur, profite de cette circonstance pour rendre un juste hommage à l'Oratoire et, en même temps, par une délicate allusion, à son plus éloquent prédicateur.
« L'esprit du monde et ses maximes disparoissent en entrant dans ce saint lieu. On y respire un air céleste; il y règne un sacré silence ; la vie qu'on y mène est une ébauche de mort, un apprentissage du tombeau, et une pratique continuelle de piété et de pénitence. On y trouve de grands docteurs en vertu, gens puissants en parole et en œuvre; ils fout des disciples qui leur ressemblent; ils occupent depuis plusieurs années les chaires des principales paroisses de Paris; ils y prêchent les vérités de l'Evangile
avec un zèle si pur et une éloquence si désintéressée qu'ils gagnent le cœur en éclairant l'esprit, et qu'ils sont suivis des grands du monde comme les apôtres l'étoient du peuple. M. de Gourville ne se trouva point en pays perdu dans cette solitude; il n'eut point de peine à s'y reconnoître. L'esprit de Dieu éfoit le même qui le conduisoit depuis longtemps. »
Plein de courage, couvert de blessures à la guerre, fait prisonnier, échangé en 1703, Courville était un de ces officiers comme il n'en manque jamais en France, qui unissent la piété chrétienne à une éclatante bravoure et à un dévouement profond à la patrie dont ils servent et aiment le drapeau d'autant plus fièrement, d'autant plus passionnément que le pays est malheureux. Louis XIV lui donna la croix de Saint-Louis, et le colonel reçut Tordre de passer en Espagne avec son régiment.- C'était en 1704. Dès qu'il était en campagne, il songeait aux malades. Au mois de janvier 1706, chargé d'attaquer un village de l'Aragon, Courville pénétra seul à travers une barricade. Les ennemis lui tuèrent son cheval, et lui percèrent la jambe d'un coup de mousquet. Il revint à Paris et, dès qu'il put se traîner sur des béquilles, il reprit ses visites charitables. Une fois guéri, il retourna en Espagne : les soldats admiraient cet officier que les blessures ne lassaient pas
du service; à une affaire près d'Almanza, il reçut un coup mortel. Cependant, il vécut assez pour apprendre la victoire des Français, ce qui réjouit ses dernières heures. Il mourut ainsi pour sa patrie, le crucifix sous les yeux, et confiant dans les souveraines miséricordes. C'était en 1707, et il avait quarante-six ans.
Tels étaient les amis, tels étaient les pénitents du P. Massillon. On nomme encore François-Toussaint de Forbin-Janson, fils du marquis de Janson et neveu du cardinal. A vingt ans, il eut le malheur de tuer en duel M. de Chassingrimont, cousin germain du maréchal de la Feuillade. A la suite de cette déplorable affaire, qui eut lieu en 1675. il prit la fuite et se mit au service de l'empereur. Sa bravoure le fit remarquer. Madame de Sévigné écrivait au sujet de ce duel et des Janson : « Voilà donc un garçon comme les autres hors de France, dans les pays étrangers, et ils sont tous fort intrigués. » Mais la guerre éclata entre la France et l'empire. Aussitôt le jeune officier, qui avait un grand cœur, revint dans son pays, où il voulut venir sous le faux nom de comte de Rosemberg*. Louis XTV, justement touché de cette noble fidélité, lui donna un commandement dans un régiment étranger, Janson fut à la bataille de la
Marsaille. Très dangereusement blessé, il fit vœu d'entrer à la Trappe s'il venait à guérir. Les soldats le trouvèrent parmi les morts, et le portèrent chez les Pères jésuites de Pignerol, qui le soignèrent avec dévouement et le rappelèrent à la vie. Il revint à Paris, et y oubliait son engagement. Une maladie violente le ramena aux pensées sérieuses. Il appela près de son lit Massillon, se confessa, et lui parla de la promesse qu'il avait faite. Pour ne pas trop l'effrayer, le charitable religieux lui tint d'abord des discours pleins de douceur, lui demandant seulement de visiter la Trappe pour y implorer les lumières d'en Haut. Puis il lui donna les œuvres de Rancé. S'affermissant dans la pensée du sacrifice, Janson se décide enfin à embrasser la vie sévère des trappistes. Un jour, accompagné de son frère le marquis de Janson, il vint trouver le P. Massillon dans sa cellule -de la rue Saint-Honoré, et lui annonça qu'il allait entrer à la Trappe. J'imagine que le prédicateur, qui n'oublia jamais Septfonts, dut envier le sort de son pénitent. Le 7 décembre 1703, il fit profession sous le nom de frère Arsène. En 1704, il fut du nombre des religieux que l'abbé de la Trappe envoya en Toscane, sur la demande du grand-duc, pour établir la réforme dans le monas-
tère de Buon-Solazzo. Là, frère Arsène ou fra Arsenio devint un saint moine. Son oncle, le cardinal de Janson, ambassadeur à Rome, le visita dans l'austère solitude de Buon-Solazzo, et fut touché jusqu'aux larmes de ses pieux entretiens. Fra Arsenio mourut, en odeur de sainteté, le 21 juin 1710(1).
Il ne faudrait pas confondre avec le comte de Rosemberg un autre Janson, frère du cardinal dont parle le duc de Saint-Simon. Cet autre Janson, riche, brillant officier, très estimé, d'une belle physionomie, s'était, vers 1709, retiré dans un couvent de Minimes, où, durant près de vingt ans, il vécut comme les Frères, assistant au chœur jour et nuit, mangeant au réfectoire, lisant et priant dans sa chambre, et ne voulant voir que les pauvres; il mourut saintement en 1728.
Le P. Bougerel aurait bien dû nous parler plus en détail des conversions opérées par le ministère du prédicateur. Il se contente de dire qu'elles furent en très grand nombre, et que « les biens qu'il fît au confessionnal furent si considérables et si publics qu'il pourroit en citer plusieurs exem-
(1) Voir la relation édifiante de sa vie et de sa mort, traduite de l'italien par l'abbé de Maupertuis, 1 vol. in-12. Dangeau, t. XII, p. 351. Saint-Simon, t. IV, p. 307.
pies. » Mais il ne nomme que Janson et Courville.
La Harpe, quoiqu'il n'écrivît pas dans un but d'édification, rapporte des preuves éclatantes de l'effet moral des prédications de l'oratorien. Le critique admirait beaucoup l'art de Massillon ; il l'admirait surtout parce que Voltaire l'avait loué, et parce qu'il avait plusieurs fois reproduit ses images; ainsi Massillon avait dit: « Non, l'Eglise n'a pas besoin de grands noms, mais de grandes vertus; et Voltaire, dans sa Rome sauvée, s'écriait :
Faut-il des noms à Rome? Il lui faut des vertus.
Or, pensait La Harpe, on peut, sans se tromper, louer des sermons que Voltaire a jugés bons, et auxquels il a emprunté des idées* Evidemment, Voltaire ne saurait être suspect en pareille matière (1). Plus tard (2), il comprit mieux où est la vraie gloire de l' auteur sacré : dans les larmes des auditeurs plutôt que dans leurs applaudissements. Mais laissons-le parler lui-même. Après avoir cité un long et touchant passage du discours Mjr la Parole de Dieu, il raconte une éclatante conversion due à ce sermon même.
(1) Lycée. An VII, t. VII, p. 135 et ss.
(2) Lycée. An XII, t XIV, p. 131.
LA MORALE DE MASSILLON. Ali
« On croit avec beaucoup de vraisemblance que c'est ce même sermon qui opéra une conversion qui fit beaucoup de bruit dans le temps, et dont j'ai entendu cent fois parler dans mu jeunesse comme d'un bruit public et avéré. Un homme de la cour allait à un opéra nouveau qui attirait de bonne heure un grand concours. Son carrosse se trouva arrêté près des Quinze- Vingts (1) par une double file de voitures, dont les unes étaient pour l'opéra et les autres pour le sermon que Massilion devait prêcher ce jour-là dans l'église des Quinze-Vingts, qui, comme on sait, était voisine du Palais-Royal où était alors la salle de l'Opéra. Cet homme, impatienté, après avoir attendu assez longtemps, demanda ce qui pouvait occasionner la concurrence de tant de voitures, la plupart en sens contraire. On lui dit que c'était pour entendre Massilion, qui allait prêcher. Ah ! dit-il, je ne l'ai jamais entendu, et on en dit tant de merveilles ! Il faut que je profite de l'occasion puisque je suis tout porté, et que peut-être ne trouverai-je plus de place à l'Opéra. Il en trouva heureusement au sermon, qui semblait, d'ailleurs, s'adresser particulièrement à lui, et lui dire : Tu es Me vir. Il en sortit tout autre qu'il n'y était entré, n'alla plus à l'Opéra, mais à l'église, et non plus par curiosité. »
On cite un effet plus surprenant encore de ce zèle apostolique; et seul il suffirait à faire comprendre la foi convaincue de l'orateur. Il prêchait à Saint-Leu, et, par conséquent, ce devait être durant le Carême de 1708. Eollin conduisit au sermon ses élèves du collège de Beauvais. Massilion,
(1) Massilion prêchait aux Quinze-Vingts le Carême de 1717.
dit-on, parlait sur la sainteté chrétienne. Les élèves, attentifs, écoutaient avec émotion. Ils reviennent en silence à leur collège. Or, le trajet était long de la rue Saint-Denis à la rue Jean de Beauvais. Plusieurs de ces jeunes gens, touchés jusqu'au fond de l'âme, se condamnent à des mortifications dont Rollin lui-même, le sévère Eollin, dut tempérer la rigueur. Tel est le fait connu seulement par la tradition avec ses inévitables confusions, car il n'y a pas de sermon de Massillon sur la sainteté chrétienne (1).
Il fut moins heureux avec madame du Deffant. Cela est tout simple. C'était bien la femme du dixhuitième siècle que mademoiselle de Chamrond. Elle était née pourtant en 1697, et elle avait été élevée dans un couvent de la rue de Charonne. Sous laEégence, elle devint très à la mode, et fut un peu la maîtresse du duc d'Orléans et de bien d'autres. N'ayant foi ni en Dieu, ni en la famille, ni en l'amitié, elle laissa son mari, et eut les mœurs et les idées de la plus mauvaise société du temps. Avec cela beaucoup d'esprit, de pénétration, de lecture, et surtout, comme on disait au dix-hui-
(1) V. La Serre. Poème sur V éloquence, 1 vol. in-8°. Lyon, 1778, p. 111 (note). La Sarre, né à Paris en 1731, avait é é de l'Oratoire.
tième siècle, beaucoup de philosophie. Elle ne trouva pas le contentement solide qui vient d'ailleurs; et nulle mieux qu'elle ne réalisa une pensée profonde de Massillon : l'ennui est le mal incurable des gens du monde sans religion. En vieillissant elle devint aveugle sans cesser d'être clairvoyante. Or,lorsqu'en 1745, la publication posthume des œuvres de Massillon rafraîchit sa gloire, madame du Deffant se rappela que, dans son enfance, on avait essayé de la convertir au moyen du P. Massillon; car on s'imagine aisément qu'elle était philosophe dès l'âge de raison et même avant. Comme elle se vantait d'être tout à fait en dehors de l'action religieuse, elle racontait à son ami Walpole qu'elle ne fut ni intimidée par le caractère du célèbre prédicateur, ni éblouie par ses raisonnements, mais qu'elle se défendit avec beaucoup de bon sens, et que le P. Massillon s'en alla frappé de sa beauté et de son esprit. Walpole rapporte ainsi les choses. Chamfort a une version un peu différente. « Madame du Deffant, dit-il, étant petite fille et au couvent, y prêchait l'irréligion à ses petites camarades. L'abbesse fit venir Massillon, à qui la petite exposa ses raisons. Massillon se retira en disant : « Elle est charmante. » L'abbesse, qui mettait de l'importance à tout cela,
Ali VIE DE MASSILLON.
demanda quel Hvre il fallait faiie lire à cette enfant. Il réfléchit un instant, et il répondit : Un catéchisme de cinq sous. On ne put en tirer autre chose. » Cette spirituelle réponse doit être vraie; elle est tout à fait dans le caractère de Massillon.
Enfin, voici ce que madame du Defrant ellemême écrivait à Voltaire le 28 septembre 1765 : « Je me souviens que dans ma jeunesse, étant au couvent (1), madame de Luynes m'envoya le P, Massillon. Mon génie trembla devant le sien; ce n'est pas à la force de ses raisons que je me soumis, mais à l'importance du raisonneur. » Cela est plus vraisemblable que le récit de Walpole; et encore madame du Deffant doit tirer les choses à elle et se vanter un peu ; d'ailleurs, c'était un souvenir d'une soixantaine d'années. Il est peu probable que Massillon ait tant raisonné avec une petite fille. Quoi qu'il en soit, il eût perdu son temps avec une personne qui, douée d'infiniment d'esprit, n'eut jamais ni le sens ni les vertus du christianisme. Quant à la duchesse de Luynes, ce fut, en plein dix-huitième siècle, une femme du dixseptième; elle était digne de l'amitié des plus
(1) La Madeleine de Traînel.
grands et des meilleurs. Mais alors elle n'était pas encore duchesse de Luynes.
Il nous reste à étudier I'Episcopat de Massillon : ce sera l'œuvre de notre seconde partie.