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AUTRE LETTRE DE MASSILLON AU CARDINAL DE BISSY

« Ce 24 décembre 1734.

a Monseigneur,

« Je ne mérite pas les soins que Votre Eminence se donne pour éclaircir mes doutes; et j'eusse été bien plus circonspect à vous les proposer si j'avais cru vous donner la moitié de la peine que Votre Eminence a bien voulu prendre.

« Vos éclaircissements sur l'équilibre m'ont paru ne renfermer que la doctrine commune des ecclésiastiques sur l'universalité des secours suffisants. Ce n'étoit donc plus que le mot équilibre qui faisoit peur, et par lequel on entendoit que la suffisance des secours qui donne un pouvoir réel et complet, ne pouvoit le donner qu'en établissant toujours dans la volonté une égalité et une espèce d'équilibre de forces entre la tentation et la grâce. Cette idée m'avoit toujours fait de la peine ; le terme d'équilibre en ce sens m'avoit toujours paru nouveau et dangereux et peu propre à expliquer la doctrine de l'Eglise. Nous avons affaire d'un côté à des chicaneurs de mauvaise foi qui, pour faire perdre de vue leurs erreurs réelles, nous en imputent d'imaginaires, et de l'autre à des théologiens élevés dans une mauvaise théologie et outrés défenseurs de la Bulle, qui autorisent les imputations en les adoptant eux-mêmes, de sorte. qu'on ne sauroit marcher avec trop de réserve entre ces deux extrémités.

« J'ai parcouru de nouveau, Monseigneur, vos mandements sur les bornes des deux puissances, et je persiste toujours à craindre qu'ils n'excitent un soulèvement gé-

(1) Lettre inédite du cabinet de M. Gauthier-Lachapelle, avocat à Paris.

néral dans tous les tribunaux du royaume. Peut-être dans des temps plus tranquilles, ils auroient pu, avec quelques éclaircissements dont ils me paraissent avoir besoin, imposer silence aux ennemis de la juridiction ecclésiastique. Mais je ne doute pas que dans les circonstances présentes Ûs n'aigrissent la plaie qu'ils se proposent de guérir. C'est beaucoup hasarder aujourd'hui sur cette matière que d'avancer des choses qu'on peut nous contester; nous nous exposons par là à donner une nouvelle hardiesse aux tribunaux et les animera nous disputer à leur tour des droits auxquels jusqu'ici ils n'avoient pas osé toucher. C'est toujours la destinée des disputes. On va trop loin de part et d'autre, et, au lieu de se borner à défendre son terrain, on veut en gagner sur son ennemi.

« Je suis persuadé, Monseigneur, que Votre Eminence pense sur les opinions ultramontaines ce que pensent tous ceux qui connaissent l'antiquité; mais il me semble que vous mettez en parallèle l'énormité de ces nouvelles prétentions avec l'ancienne doctrine de l'Eglise, c'est-à-dire avec nos maximes, comme deux opinions également probables, dont vous semblez laisser le choix libre à vos lecteurs. J'aurois souhaité que la balance n'eût pas paru si égale, et qu'un mot du moins de la part de Votre Eminence l'eût fait pencher de notre côté. Ou je me trompe fort, ou cet endroit, outre les clameurs de nos magistrats, ne plaira pas même beaucoup au clergé de France.

« Pardonnez-moi, Monseigneur, ces scrupules dont la source est peut-être dans la médiocrité de mes lumières. Si je croyois que vos derniers mandements pussent nous donner la paix, je les signerois de mon sang. Personne ne la souhaite plus que moi et n'est plus touché des maux de l'Eglise. C'est la crainte seule de les aigrir qui m'arrête ; et il n'y a que ce motif qui puisse l'emporter dans mon esprit sur la déférence que j'aurai toujours pour vos lumières.

Soyez-en, je vous en supplie, bien persuadé, comme aussi du respect, etc. »

Mais ces lettres intervertissent Tordre des temps. Il faut revenir aux dernières années de la vie du grand roi.

Comme le P. Massillon voyait dans l'intimité M. de Noailles, on songea naturellement à employer les forces vives de sa parole et de sa vertu pour décider le prélat à se réunir au corps de l'Eglise; c'était une œuvre difficile. Caractère inconsistant, le cardinal échappait aux doigts qui essayaient de le tenir.

Pendant longtemps, le pauvre père fît inutilement la navette entre Noailles et Rohan ou Bissy. Véritable œuvre de Pénélope, à peine un peu ourdie, la toile était défaite, et il fallait tout recommencer. Massillon épuisait sa merveilleuse éloquence : vainement il s'enflammait, vainement il montrait avec véhémence les maux de l'Eglise divisée, vainement encore il laissait couler en flots d'ambroisie l'exquise douceur de son âme. Quel lien jeter sur ce mobile et insaisissable Protée (1) ?

(1) Cependant, au milieu de ses regrettables tergiversations, M. de Noailles avait publié plusieurs actes excellents, entre autres, en 1702, un mandement pour censurer la traduction du Nouveau Testament de Mons (14 pages in-12), et en 1703 une ordonnance portant condamnation du fameux cas de conscience

Il s'agit d'abord, pour entraîner M. de Noailles, de savoir nettement si, au moyen d'un bref où le souverain Pontife déclarerait que par sa constitution il n'a pas prétendu porter atteinte à certains points sur lesquels les jansénistes avaient accumulé les nuages, l'archevêque reconnaîtrait solennellement la bulle Unigenitus, déjà promulguée en France depuis un an. Député par le cardinal de Rohan, Massillon se rend près de M. de Noailles. Fidèle à son caractère, le prélat répond en termes évasifs et dilatoires. Cependant, secrètement autorisé par Louis XIV et madame de Main tenon, Rohan rédige un modèle d'acceptation, et il en fait écrire un autre par Massillon. Chargé de ces deux projets, le père va trouver le cardinal de Noailles qui d'abord le remet à un autre jour, puis rejette les deux plans, particulièrement celui de Rohan, et enfin reproche à l'oratorien sa démarche en lui disant qu'il l'aurait cru plus attentif aux intérêts de son archevêque.

Le négociateur cependant ne se lassait pas. Dieu sait ses continuelles allées et venues! Mais déjà

janséniste (Josse, 10 pages in-4°). Cette dernière pièce était suivie d'un acte de soumission signé par un grand nombre de docteurs en théologie. Parmi eux se remarquaient Je savant dominicain Noël Alexandre, l'hébraïsant Pinssonnat, Hideux, curé des Saints-Innocents, et M. Blampignon, de la maibon de Navarre, <-uré de Saint-Méry, ancien oratorien.

l'affection se refroidissait, et le cardinal de Noailles commençait à regarder comme ses ennemis personnels les prêtres vertueux et dévoués qui le pressaient de se rendre. Il temporisait; il disait qu'il voulait connaître le bref de Rome avant d'adopter la Bulle. Massillon avait beau lui répéter que le pape ne condamnait pas la doctrine de saint Thomas et de saint Augustin, comme affectaient de le dire les amis de Quesnel, la question n'avançait pas d'un seul pas. Enfin, le 28 décembre 1714, le P. Massillon vint tristement déclarer à Rohan qu'on rejetait leurs projets d'une manière définitive, et que, même avant de se prêter à de nouvelles idées d'accommodement, l'archevêque voulait absolument avoir entre les mains le texte du bref explicatif promis par le souverain Pontife. Ace sujet, le cardinal de Rohan, d'un esprit moins confiant que l'oratorien, écrivait à madame de Maintenon, depuis quelque temps déjà désaffectionnée de Noailles (1) :

« Le P. Massillon s'est acquitté de la commission, madame; mais il a vu que M. le cardinal de Noailles étoit un

5 (1) Il a bien fallu emprunter cette lettre au recueil suspect de la BeaumelJe. en attendant que M. Lavallée achève sa belle et importante publication, à laquelle, disons-le à notre bonté, les journaux religieux sont trop peu attentifs. Cependant elle intéresse au plus haut degré l'histoire de l'Eglise de France. Mas <

peu plus difficile quand il s'agit d'exécuter que quand il est question de projeter. Cependant, il espère tovjours. Pour moi, qui désire plus que personne un bon accommodement, j'ai appris par une cruelle expérience à ne pas m'abandonner à l'espérance. Ce qu'il y a d'heureux dans cette occasion, c'est qu'elle ne change rien au parti qu'on a pris.

« J'achèterois bien cher, madame, le plaisir de vous annoncer un retour de la part de M. le cardinal de Noailles ; mais malheureusement nous n'en sommes pas encore là. Le P. Massillon l'a revu, et j'ai vu depuis le P. Massillon. Je lui ai remis le projet d'acceptation; il en a été content et a promis de le présenter à M. de Noailles. Il m'en a montré un autre qu'il avoit préparé; mais M. de Meaux et M. de Blois ne l'ont pas trouvé tel qu'il devroit être. Je vous envoie copie de l'un et de l'autre. Vous savez qu'ils supposent un acte authentique de la part de Sa Sainteté, qui rassure M. de Noailles sur ses craintes et ses scrupules. C'est la première chose que M. Amelot doit ménager à Rome. »

Voyant se prolonger les indécisions du cardinal de Noailles, Massillon lui déclara qu'il agissait avec l'assentiment exprès du roi et de madame de Maintenon. Quant aux formules proposées, on n'y

sillon fut en relation épistolaire avec madame de Maintenon ; par Jes Noailles, il lui envoya même les manuscrits de quelquesuns de ses sermons, et il prêcha plusieurs fois a Saint-Cyr. Malheureusement M. Th. Lavallée n'a pu jusqu'ici, m'a-t-il fait l'honneur de m'écrire, retrouver dans les papiers de Saint-Cyr le moindre mot de la main de l'illustre orateur. — Hélas ! depuis que ces lignes sont écrites, M. Lavallée est mort; les lettres sérieuses et savantes ont fait en lui une irréparable perte

accordait pas d'importance ; il était loisible à l'archevêque de donner sa propre rédaction. Au nom de Louis XIV, M. de Noailles, sans fléchir, s'inquiéta plus sérieusement de cette affaire ; et le 29 décembre 1714, il écrivit à l'oratorien pour le prier de voir le lendemain le duc de Noailles, qui retournait à Versailles. Massillon souscrivit à ce désir, et alla répéter au duc ce qu'il disait sans cesse au cardinal. Les jansénistes, à cette occasion, lui reprochèrent fort son ètourclerie. Au lieu de brûler le billet de l'archevêque, comme on prétend que le duc de Noailles l'avait demandé, il l'aurait remis à Rohan, sans doute pour mieux montrer la bonne volonté de M. de Noailles.

Avec une patience inépuisable, quoique rebuté, quoique éternellement remis, le premier jour de l'année 1715, Massillon revit le cardinal, qui lui opposa de nouvelles difficultés, de nouveaux plans. « Un projet d'explications, disait-il, n'est pas chose aisée; mais on doit surtout l'appuyer sur mon instruction pastorale. » Comme cet écrit était fort étendu, il en remit un précis à son interlocuteur, qui le trouva encore bien long. Massillon se contenta d'en copier les sommaires, ce qui satisfit imparfaitement le prélat. Mais essayons de couper plus au court à travers ces longs détours qui se

déroulent en lacets interminables comme les sentiers des Alpes.

Massillon laissait toujours concevoir des espérances sur l'issue de ses démarches. Il comptait trouver enfin un terme. Le 6 janvier 1715, l'oratorien, paraît-il, s'enferma chez M. de Kohan avec le P. Daniel; et de leur travail commun sortit un projet d'explications, fondé sur le sommaire même du précis qu'il avait transcrit. Il se hâta de porter ce nouveau programme au cardinal de Noailles; mais le pauvre père et son papier furent on ne peut plus mal reçus, « La négociation de ce père était déjà répandue dans Paris ; il lui était même échappé plusieurs choses qui n'étaient pas d'un négociateur discret. Il avait montré à quelques personnes l'extrait qu'il avait fait du précis, comme étant un projet d'explications désiré par M. le cardinal de Noailles. Il prétendait que tous ceux à qui il en avait parlé ne voulaient autre chose sinon que le pape déclarât qu'il n'avait donné aucune atteinte à la doctrine de saint Augustin et de saint Thomas, prétendant renfermer par là tout ce qui regarde la grâce, la prédestination, la foi, la charité, la crainte, etc. Il avait encore dit que M. le cardinal de Noailles avait approuvé son projet d'acceptation. Toutes ces indiscrétions, la lettre

envoyée au cardinal de Rohan, et ce qu'il avait dit au même que c'était le cardinal de Noailles qui l'envoyait à lui pour entrer en négociation ; tout cela fit comprendre au cardinal de Noailles quil ferait lien de réconduire. Il prit l'extrait du précis, et, sans dire s'il en était content ou non, ils se séparèrent sans prendre jour pour une nouvelle conférence (1). » Telle est la version du grand vicaire du prélat, du janséniste Dorsanne. Ainsi voilà Massillon é conduit ; il dut se sentir soulagé en se trouvant débarrassé d'un tel fardeau. Au reste, on devait s'attendre à ce résultat, et prévoir que toute éloquence est sans prise sur ces caractères glissants.

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Cependant Louis XIV, lui aussi, était parvenu à l'inévitable terme : Dieu seul est grand. Massillon, eu célébrant cette glorieuse mémoire, en rappelant le zèle religieux du monarque, avait exhalé ses plaintes sur les divisions de l'Eglise, et formé des vœux pour sa parfaite unité.

Le jansénisme néanmoins respirait, car le Ré-

(1) Journal de Vabbè Dorsanne, janvier 1715, édit. de 1756, t. I, p. 311.

gent, en inaugurant son gouvernement, avait semblé flotter indécis vers quelle rive il dirigerait sa voile. On profitait de ce moment d'arrêt pour exciter les esprits et enflammer les colères. On fit même croire aux honnêtes bourgeois de Paris que Louis XIV avait prononcé les quatre vœux de saint Ignace et qu'il était mort jésuite (1). C'est ainsi que de nos jours nous avons entendu d'excellentes gens affirmer que Charles X disait la messe. Mais les affaires changèrent rapidement de face. Lorsque l'habile Dubois tint les rênes de l'Etat, il se déclara vigoureusement contre les disciples de Jansénius et de Quesnel. Aussi ne l'épargnèrent-ils pas. Mon Dieu! je n'ai pas envie de canoniser le cardinal Dubois. Non, je ne suis aucunement de ceux qui veulent faire un petit saint de ce prêtre immoral et rusé; mais il faut bien du moins reconnaître qu'à l'exemple des deux grands ministres ecclésiastiques de Louis XIII et de Louis XIV, il emplo}^a sa finesse et son autorité à faire triompher en France l'unité catholique. Le cardinal Fleury le suivra dans cette voie orthodoxe.

On s'occupa d'abord de ramener le cardinal de Xoailles; et Massillon se mit tout entier à la be-

(1) Jovnval de l'abbé Borsanne-j août 1715, t. I, p. 453} 454 et 455.

sogne. Il s'attacha de plus en plus aux prélats que le parti nommait constitutionnaires , à Bissy, à Rohan et au pieux Languet de Gergy ; et, il faut bien le dire aussi, il entra dans les bonnes grâces deDubois. Sans être précisément janséniste, M. de Noailles ne pouvait se décider à condamner le livre de Quesnel qu'il avait approuvé étant évêque de Châlons. Sans doute, le P. Quesnel avait depuis développé son œuvre et mis en pleine lumière toutes ses funestes tendances. Mais enfin il fallait flétrir la religion d'un homme dont on avait autrefois loué la doctrine. Languet de Gergy explique assez bien les raisons qui tenaient M. de Noailles opiniâtrement ancré dans cette fatale impasse : « Il ne refusait pas de porter des censures assez précises contre les erreurs en elles-mêmes, même contre celles de Jansénius, mais il ne voulait pas dire que de son aveu Quesnel les avait enseignées. Il ne se voulut jamais départir de ce point; et il couvrait l'odieux de sa résistance par les plus belles protestations qu'il faisait sans cesse de vouloir condamner toutes les erreurs. C'est son attachement à ce point qui lui fit dire un jour, au sujet d'une forme d'acceptation que le P. Massillon, de l'Oratoire, fait depuis évêque de Clermont, voulait l'engager à adopter, qu'on ne lui proposait

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que des choses impossibles, qu'il y avait longtemps qu'il prévoyait qu'on ne lui ouvrirait pour sortir d'affaire que la porte du déshonneur. Toutes les négociations venaient échouer contre ce point d'honneur que le cardinal s'était fait de sauver le livre et de ne pas avouer qu'il avait eu tort de l'approuver. Funeste point d'honneur qui a mis la religion en péril dans ce royaume, et dont les suites ne furent pas même arrêtées par la soumission trop tardive du cardinal (1) ! »

Plus juste que Louis XIV, le Régent nomma enfin le vertueux et éloquent Massillon à un siège épiscopal. La fortune commençait à lui sourire : il prêcha le Carême de 1718 devant le jeune roi, et il fit partie de la chambre ecclésiastique ou conseil de conscience, où il siég'eait à côté de Eohan, de Bissy et de Fleury, dont le crédit allait grandir et devait un jour aider l'évêque de Clermont dans ses œuvres charitables (2). En même temps, l'Académie française l'appelait dans son sein. Les journalistes jésuites de Trévoux dirent avec g'râce à cette occasion : « L'Académie s'est fait une règle

(1) Mémoires de Languet de Gergy, archevêque de Sens, sur 'madame de Maintenons édités par M. Lavallée, 1863, p. 450.

(2) Le conseil de conscience se tenait le mercredi, et Massillon allait souvent rendre compte à l'archevêque de Paris de ce qui s'y passait; au reste, il s'occupait surtout des affaires de la Constitution.

de ne recevoir aucun religieux, quelque mérite qu'il puisse avoir ; cette règle l'avait empêchée de donner au P. Massillon une marque de son estime qu'elle vient de donner avec plaisir à l'évêque de Clermont; on ne doutait pas qu'il la méritât : il la méritait par son seul remerciement (1). »

Dès l'automne de 1719, la cour renoua les négociations interrompues entre le cardinal de Noailles et Massillon, à qui son caractère et ses nouveaux titres donnaient une plus grande autorité. Un soir du mois d'octobre, on fat étrangement surpris de voir se présenter à l'archevêché l'orateur jadis éconduit. Il venait au nom du Eégent prier M. de Noailles de ne pas sacrer deux prêtres suspects de jansénisme, l'abbé de Lorraine et l'abbé de Castries. Mais en vain Massillon pressa le prélat; en vain il lui proposa plusieurs expédients; il fut obligé de retourner les mains vides au PalaisliOyal. Dubois le conduisit dans l'appartement du duc d'Orléans, qu'on envoya chercher à l'Opéra; il y eut alors, malgré l'heure avancée, un très long entretien dans lequel le pacifique oratorien parvint à concilier un peu les esprits. Du moins on le voit recommencer ses démarches, et servir

(1) Mémoires de Trévoux, juin 1719, p. 1023.

33<t VIE DE MASSILLON.

d'intermédiaire entre le cardinal de Noailles et MM. de Rohan et de Bissy, chargés de l'accommodement par le Régent et Dubois. Heureusement, Massillon reprit l'œuvre sur une base neuve. Après avoir eu un instant l'idée d'une lettre explicative au duc d'Orléans, il proposa de rédiger un corps de doctrine et de le soumettre à la signature des évoques de France. Le cardinal de Noailles souscrirait à cette pièce ainsi adoptée, ainsi patronnée, et il publierait à part son mandement d'acceptation de la Bulle. Comme on se servit, pour composer cet acte, d'un projet antérieur et plus étendu , on l'appela Précis du corps de doctrine ou plus simplement Corps de doctrine de 1720. « M. le cardinal de Noailles, écrivait Buvat au mois de mars 1720, étoit depuis quelque temps occupé à dresser un Corps de doctrine avec le P. Massillon, évêque de Clermont, et le P. de La Tour, supérieur général de la congrégation des PP. de l'Oratoire, au sujet de la constitution Unigenitus, avec des explications sur les-propositions condamnées par cette bulle, afin de les communiquer ensuite à MM. les cardinaux de Rohan, de Bissy, de Gesvres et de Mailly, et aux prélats de leur parti, pour tacher de terminer cette affaire importante par un accommodement qui pût concilier tous les

esprits de part et d'autre et rétablir enfin la paix de l'Eglise (1). » Peu de jours après avoir mis en avant le dessein de ce projet, Massillon alla prendre possession de son siège. A son retour qui fut précipité, on le voit travailler avec l'abbé Couet et l'évêque de Bayonne, puis avec le même Couet et le P. de La Tour, à préparer une rédaction qui, en respectant le droit et la vérité, pût satisfaire le cardinal de Noailles. Mais on avançait lentement, parce qu'il fallait sans cesse revenir sur ses pas.

La fin de 1719 et une grande partie de 1720 se consumèrent dans ces âpres et ingrats labeurs (2). Massillon était toujours en route, allant du Palais-Royal à l'archevêché, les mains pleines de projets d'accommodement. Depuis longtemps déjà, les jansénistes riaient sous cape, prétendant que M. de Noailles n'entrait que par politique dans toutes ces négociations, sans le moindre désir d'en voir la fin. « II se prêtait à tous ces accommodements qu'on proposait, dès qu'ils n'étaient pas mauvais manifestement. Mais en même temps, il priait Dieu de les traverser, s'ils n'étaient pas pour le bien de l'Eglise (3). » On comprend pour-

(1) Buvat, Journal de la Régence, t. II, p. 46.

(2) V. aussi Ranchon, Vie (manuscrite) de Flevry, t. I, p. 146. Diblioth. N.

(3) Anecdotes ou Mémoires secrets sur la constitution Unigenitus, 1733, t. II, p. 413.

quoi les choses ne marchaient pas très vite. Et puis il y avait les plus violents, les plus passionnés qui, profitant de ces lenteurs et de ces difficultés, se refusaient à tout dessein de réunion, et qui, comme le duc de Saint-Simon, demandaient qu'on se passât absolument de Eome.

Evidemment, en ces années, le P. Massillon jouissait de quelque faveur près du duc d'Orléans. Le cardinal de Bernis raconte que le Régent aimait à rire même des grandes affaires du jansénisme, dans lesquelles il employait le prédicateur. Un jour, après avoir signé la feuille des bénéfices, c'est-à-dire des évêchés et des abbayes, il s'écria en prenant son chocolat : « Bon, les jansénistes seront contents cette fois; car j'ai tout donné à la grâce et rien au mérite. » Et Bernis continue :

« M. Massillon, évêque de Clermont, m^, conté que, se plaignant un jour au Régent des friponneries d'un homme que ce prince lui avoit donné pour travailler ensemble sur les affaires du clergé, M. le duc d'Orléans interrompit le récit des fourberies de cet homme, en disant au cardinal Dubois qui étoit présent • « L'abbé, il faut convenir que voilà un grand fripon. » M. Massillon pensoit en luimême : Bon, voilà un homme démasqué et perdu. Mais le Régent, reprenant le même propos, ajouta : a Oui, il faut convenir que c'est un fripon de premier ordre; mais il est bien adroit! L'abbé, nous devrions en faire un ambassadeur. »

Enfin, malgré tant de détours, on entrevit le but. Après de laborieuses tentatives, de nombreuses retouches, Massillon eut la consolation de voir agréer le Corps de doctrine. Ce fut vraiment lui qui ménagea et combina ce plan, en s'appuyant particulièrement de la doctrine de Bossuet sur la grâce, et en se servant sans cesse des paroles mêmes de ce grand maître, de ce Père de l'Eglise, comme il l'appelait après la Bruyère. Ce fut lui qui, par sa ravissante douceur, sa patience exquise et sa rare habileté, conduisit au port cette importante affaire. Lorsque le précis fut enfin agréé, on fit un projet de lettres patentes pour le faire authentiquement reconnaître et enregistrer par les parlements. Une première rédaction échoua; Massillon et Couet allèrent, le 6 mai 1720, à Trianon et en rapportèrent un second modèle qui ne plut pas au cardinal. Le 28 mai, l'oratorien se présente encore de la part du Régent avec une nouvelle formule de lettres patentes ; M. de Noailles ne s'en soucie pas davantage. Le zèle de Massillon ne se lasse pas : le 12 septembre, « il prêcha pendant plus d'une heure M. le cardinal. » Enfin, à la satisfaction générale, l'archevêque se rendit en s'unissant à l'immense majorité de l'Eglise gallicane. Mais, hélas ! le

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vaisseau ne devait pas rester ferme au port, et de nouvelles tempêtes l'eurent bientôt rejeté au milieu d'une mer irritée. En effet, le cardinal de Noailles se rétracta ou se contredit par des lettres et par des actes d'évidente opposition. Ce ne fut même qu'en 1728, peu de temps avant sa mort, qu'il adopta purement et simplement la constitution comme règle de foi. Mais, dès le 12 février 1721, Massillon était parti pour l'Auverg-ne, résolu de consacrer sa vie à son troupeau, surtout à ses rares, à ses pauvres et à ses malades. Il avait travaillé à l'œuvre de la pacification avec un religieux désintéressement, connaissant toute la violence des haines qu'il soulevait contre lui. Sa sagesse, sa douceur, sa modération, son éloignement naturel de ce qui sent l'intérêt personnel et la flatterie, lui auraient assuré d'incomparables avantages, si les hommes ne recherchaient pas avant tout ceux qui caressent leurs passions, ceux qui surabondent dans leur sens. Au désir de servir l'Eglise et l'Etat, il avait joint des égards, du respect, de la reconnaissance pour l'archevêque de Paris, dont les mœurs évangéliques, la vertu incontestée et la charité immense formaient un magnifique contraste avec la manière de vivre d'un Dubois, d'un ïencin et de tant d'autres. Quelques

esprits irréfléchis lui firent un crime de cette conduite digne et généreuse.

Il est vrai que, pour demeurer dans le juste, il ne faut pas seulement considérer le jansénisme dans ces caractères austères et mystiques, dans ces âmes en quête de réforme morale et de perfeclionnement social, dans ces cœurs, enfin, jaloux de voir la liberté humaine entièrement immolée à la grâce. A côté de ces hommes vertueux et sincères, mais séduits ou troublés, il y avait des esprits avides de changement, secrètement heureux des orages de l'Eglise et de la patrie, espérant tout de la révolte et des bouleversements. Les plus prudents tremblaient, non de cette peur lâche et égoïste qui redoute le combat et l'épreuve et qui veut s'enterrer dans la jouissance, mais par crainte d'une perturbation où s'engloutiraient la religion, la liberté, la justice. Les premiers commencements du protestantisme n'avaient pas été plus effrayants. Les parlements savouraient une jalousie amère contre la noblesse et le clergé, non par intérêt pour le peuple, mais par une honteuse ambition personnelle. Affublés de titres, gorgés d'or et d'honneurs, sous le nom spécieux et usurpé de liberté, ils faisaient une guerre mesquine à l'Etat, à Rome, à l'Eglise, à l'indépendance des con-

sciences. Rien ne contribuait plus à tyranniser les âmes que les discours et les arrêts de la magistrature. A l'ombre de ces mouvements tumultueux, la licence débordait sous toutes les formes, envahissant également la foi et la raison, la religion et les mœurs. Le monde civilisé, le sourire aux lèvres, se laissait emporter par le torrent de l'athéisme et de la corruption. On buvait toutes les hontes ; à côté du triomphe du matérialisme et de la volupté, des fanatiques adoraient le diacre Paris et se livraient à de stupides convulsions, plus dégradantes que les folles pratiques des brahmes hindous et plus abominables que les horreurs mêmes de la barbarie.

La littérature de Louis XV représente trop fidèlement ces deux faces de la société : les livres de cette lamentable époque sont ou impies et immoraux ou fanatiques. On conserve aux Carmes des monceaux énormes de procès-verbaux manuscrits et imprimés relatant l'œuvre des convulsions. Grand Dieu, la sottise humaine peut-elle tomber aussi bas ! Des enfants meurtris avec une volupté sauvage, des jeunes filles torturées, frappées avec des bûches à la poitrine et au ventre, crucifiées même, et des parents dénaturés applaudissant à cet exécrable spectacle. Et c'est dans un siècle

MAS3ILL0N ET LES JAxNSÉNISTES. 341

raffiné, qui aime à parler d'art, de poésie, d'émancipation, de progrès, que se commettaient des abus si hideux de la pensée religieuse et philosophique. Hélas ! ce dix-huitième siècle a tout vu : il s'est tour à tour noyé dans la débauche, dans l'athéisme, dans la superstition et dans le sang. Les esprits forts eux-mêmes n'étaient pas à l'abri de la crédulité, et il y en avait qui allaient dans des carrières abandonnées pour communiquer avec le diable.

Les indestructibles fondements de l'Eglise ellemême semblaient trembler. Rien de plus ignoble que la vie mondaine et oisive de ces nombreux abbés commendataires qui n'avaient de chrétien que l'habit et qui employaient aux usages les plus profanes les trésors des pauvres, des malades et des couvents. Dans un tel état social, les scandales se multiplient. Les bénédictins et les génovéfains se révoltent contre l'autorité ecclésiastique. En 1726, vingt-six chartreux, quittant le couvent du Luxembourg dont on effaçait naguère les derniers vestiges, jettent une robe ennoblie par une longue suite de saints, et se réfugient en Hollande. Un génovéfain, Le Courrayer, après avoir attaqué la hiérarchie et les cérémonies de l'Eglise catholique, se retire en Angleterre, « d'où il écrit en-

core aujourd'hui, disait le P. Lafiteau en 1727, comme un apostat qui n'écoute plus que son ressentiment et qui par sa fuite s'est mis en état de compter sur l'impunité (1). » Le soulèvement contre le siège apostolique s'étendait partout. Ainsi, l'Espagne ordonnait à son ambassadeur, un cardinal, et à tous ses sujets résidant à Rome, de quitter la ville éternelle dans les vingt-quatre heures, parce que le pape refusait d'instituer Albéroni archevêque de Séville. Ainsi encore, le 5 juillet 1728, le rdi de Portugal, Jean V, prince religieux cependant, mécontent de ce que le souverain Pontife n'avait pas voulu douner un chapeau de cardinal , au prélat Bichi, rendait un décret pour rompre tout commerce avec Rome. En France, la révolte s'arma plus d'une fois. Dans l'été de 1720, M. de Langle, évèque de Boulogne, faisant sa visite pastorale à Quernes, près d'Aire, se vit assailli au milieu du cimetière par des femmes brandissant des fourches et des pieux. A Paris, un prêtre qui s'était détaché du jansénisme pour s'occuper avec Massillon des projets d'accommodement, l'abbé Couet, grand vicaire du cardinal de Noailles, fut assassiné dans la cour de l'archevêché par un for-

(1) Histoire de la ConstitutiûJt, par Lafiteau, ancien jésuite,, ëvêque de Sisteron, édit. de 1738, t. II, p. 160.

cené nommé Lefebvre. Ce misérable déclara dans son procès que, s'il n'avait pas réussi du premier coup, il aurait poignardé M. Couet le jour de la Pentecôte, pendant les divins mystères, et aux côtés mêmes de l'archevêque. Les jansénistes exaltés attribuaient à ce respectable prêtre une grande part dans ce qu'ils appelaient la défection de M. de Noailles. Mais, hélas ! les fanatiques sont de tous les temps et de tous les pays.

Sans parler de crime et de révolte, n'était-ce pas déjà infiniment trop de voir se répandre partout des libelles, des pamphlets, des caricatures, des chansons, où on tournait en ridicule les personnes les plus dignes de considération? Il ne faut jamais lire sans défiance les écrits des jansénistes même les plus probes et les plus honnêtes. Ainsi Saint-Simon et Dorsanne n'hésitent pas à noircir cruellement le clergé fidèle, les sulpiciens par exemple. Mais Matthieu Marais fouille dans les recoins les plus secrets ; et le recueil de Maurepas est plein des hideux résidus trouvés dans les basfonds de cette triste époque. Les oratoriens euxmêmes s'en donnèrent à cœur joie. Ils osèrent chansooner leur illustre confrère, Massillon, lui qui était leur gloire la plus pure, dans des couplets d'un cynisme révoltant. Les plus modérés se bor-

nèrent à le traiter d'intrigant. Voici, à ce sujet, un des plus innocents tours de la malignité janséniste. On imaginait un inventaire de livres et d'objets curieux examinés par le cardinal de Noailles dans le cabinet d'un chanoine, le jeudi 26 avril 1720 ; il s'y trouvait entre autres belles choses :

Un corps de doctrine qui n'a que la peau et les os, déchiqueté et recousu a plusieurs endroits.

Une ècritoire de table, garnie de papier fin, d'encre double et sitrtout d'un canif à rature.

L'art de placer les calottes de façon que la tête tourne a tout "cent.

Voilà ce qui s'appliquait à Noailles ; maintenant au tour de Massillon :

Les plaintes amères de la vérité contre ceux qui ont fait fortune sous son nom, à Clermont.

C'est Marais qui nous a conservé ce catalogue. Au surplus, le parti cherchait partout un endroit pour mordre Massillon à pleines dents. Tantôt on supposait qu'il était nommé confesseur du jeune roi (1) ; tantôt on lui reprochait d'avoir pris une livrée verte (2), et on osait l'accuser de ne pas song'er à la résidence, lui qui, une fois fixé en Au-

(1) Nouvelles de divers endroits du mécredi 3 avril 1720.

(2) Archives, Manuscrits de l'Oratoire^ M4. 9, f. 42.

vergne, resta plus de vingt ans sans quitter, même un jour, ses chères ouailles. Une circonstance exceptionnelle qui le fit sortir un instant de son diocèse et reparaître à la cour, aigrit singulièrement les esprits des appelants. Madame, duchesse d'Orléans, qui avait montré beaucoup de bienveillance pour Massillon, fut inhumée à Saint-Denis, le 13 février 1723. Madame trouvait que Massillon « prêchait admirablement bien ; » mais c'était un juge singulier en fait d'éloquence sacrée, attendu qu'elle dormait toujours au sermon : « Je dois avouer à ma honte que je ne trouve rien de plus ennuyeux que d'entendre prêcher ; je m'endors tout de suite; un sermon, pour me faire dormir, c'est plus sûr que l'opium. » L'évêque de Clermont revint pour honorer sa mémoire par une oraison funèbre. Très en vue par son éloquence, par ses négociations en faveur de la Constitution, par son acceptation publique de la Bulle, il devait être remarqué et épilogue dans ce discours solennel prononcé devant la cour et le parlement. Le duc de Saint-Simon remarque simplement que son oraison funèbre fut belle (1). Mais Marais, dont le jugement n'est pas aussi sain que celui de Saint-

(1) Mémoires, éd. Chéruel, in-8", t. XIX, p. 435.

Simon, et qui sans doute n'assistait pas comme lui à la cérémonie, se plaint que personne n'a entendu le prédicateur et que « son oraison a paru longue et plate comme l'épée de Charlemagne. » Et les Nouvelles du 24 février 1723 prétendent que le «P. Massillon n'a pas fort satisfait son auditoire. » Le fait est que le religieux orateur avait laissé échapper ses vœux pour la fin des orages qui agitaient l'Eglise.

« Désabusée des erreurs étrangères (le calvinisme), elle (Madame) ne voyoit qu'avec une vive douleur les tristes dissensions qui, dans ces jours de trouble et de confusion, se sont élevées dans le sein même de l'Eglise. Elle adressoit au ciel les vœux les plus ardents afin qu'il bénît les soins que le prince, son fils, prenoit de les calmer. Mais instruite qu'il est nécessaire qu'il y ait des scandales, les troubles de JEglise l'affligèrent sans ébranler jamais sa foi et sa soumission... L'Eglise, quoique battue des flots et agitée par les tempêtes, n'en étoit pas moins à ses yeux la colonne et la base de la vérité et l'arche sainte dans laquelle seule se trouve la paix et le salut. Vous avez marqué, ô mon Dieu, des bornes aux maux de cette Eglise, l'objet éternel de votre amour, de cette épouse chérie que vous avez conquise au prix de tout le sang de votre Fils. C'est de ces temps de trouble et d'obscurité que sort toujours le calme et la lumière; toujours dans votre colèro vous vous souvenez de faire miséricorde. Quand viendront des jours paisibles et sereins succéder à ces jours malheureux? Puissent nos soupirs et nos larmes les hâter! Puissions-nous en être les heureux témoins et ne transmettre

à nos neveux que l'histoire déplorable de nos dissension? ! »

Voilà les pieux épanchements d'un évèque, les soupirs d'une âme à qui le repos de l'Eglise est cher. Il disait bien encore, en parlant de la soumission chrétienne de Madame aux mvstères de la foi : « Jamais de ces ostentations si indécentes au sexe surtout, de ces étalages vulgaires d'incrédulité, qui croit tout savoir quand elle doute de tout, qui ne se glorifie du naufrage de la foi que pour se calmer souvent sur celui de la pudeur, et qui ne connaît pas même assez ce qu'il faut croire pour en douter. » Mais s' élevant ici bien au-dessus des querelles du jansénisme, le grand orateur signalait surtout à l'horizon le danger qui menaçait, c'est-à-dire l'incrédulité grossissante. Voyons maintenant ce que les opposants pensaient de toutes ces paroles si vraiment dignes d'un cœur catholique, et écoutons l'abbé Dorsanne qui, dans son indignation, non seulement outre les choses, mais mêle le faux au vrai :

« Mars 1723. — Le P. Massillon, évèque de Glermont, fut chargé de faire l'oraison funèbre de Madame. 11 la fit à Saint-Denis, le vendredi 5 février. Sous prétexte de louer Madame sur la simplicité de sa foi et sur sa soumission aux décisions de l'Eglise, il invectiva fort contre les femmes

d'aujourd'hui qui parlent contre la constitution, et contre la conduite des évèques qui ne l'ont pas reçue. Il voulut leur persuader quelles ne dévoient ni en parler, ni en entendre parler. Il fit un éloge très éloquent de M. le cardinal .Dubois (1); et ce qui parut assez singulier pour un homme qui se disoit ami et ancien serviteur de M. le cardinal de Noailles.il loua le I*. de Linières sur la sage conduite qu'il tenoit à l'égard du roi dans son ministère. Mais il souleva tout son auditoire quand il s'éleva contre l'appel et les appelants. Les termes d'indocilité et de désobéissance aux décisions de l'Eglise ne furent pas épargnés; et il finit cet article en disant que la révolte ne finirait que par une soumission pleine et entière à la décision de l'Eglise. »

C'est Dorsanne lui-même qui souligne ces derniers mots comme quelque chose d'abominable, comme un souhait monstrueux. Ce discours était dicté par la reconnaissance envers une princesse qui cachait, sous des formes bizarres et sous des paroles irréfléchies, un cœur simple, généreux et vraiment bon. Selon les Quesnellistes, toujours à l'affût, l'orateur aurait reçu dix mille livres de cet

(1) Cet éloge tout politique n'a rien d'éloquent : «Madame voyoit... par l'habileté d'un ministre, pour qui les difficultés mêmes semblent devenir des ressources, le fruit de nos victoires et de nos pertes conservé à l'Etat, et une couronne qui nous avoit tant coûté, et que la valeur du prince que nous consolons avoit assurée au petit-fils de Louis le Grand, mise sur la tête de la princesse, sa fille. » — Quant au P. de Linières, est-il besoin de dire que Massillon n'a pu faire aucune illusion au ministère sacré dont il fut chargé près du jeune roi \

éloge, et les aurait employées à des achats d'argenterie (1).

Mais ce n'étaient là que les moindres attaques et comme les escarmouches. Nous arrivons à un point délicat, auquel, malgré notre répugnance, il faut bien toucher. On suspecta les liaisons de Massillon, et, dans l'embarras de savoir où trouver prise, on nommait tantôt la marquise de l'Hôpital, cette savante amie de Malebranche (1); tantôt on parlait de madame de Simiane, parce qu'il voyait assez intimement cette noble et charmante famille de Simiane; tantôt enfin, car ce dix-huitième siècle ne reculait devant rien, on citait la duchesse de Berry qu'il avait voulu rame-

(1) « On se récria beaucoup contre son oraison funèbre du prince de Conti à cause de sa flatterie outrée sur ce prince, et sur celle de Madame, parce qu'il s'y est déchaîné contre les opposants. Ce désagrément l'empêcha de faire imprimer celle du Dauphin et celle de Madame, qui lui valut dix mille livres, dont il acheta de la vaisselle. » Archives de VOratoire, loc. jam citât. — Oui, Massillon ne publia jamais ses œuvres oratoires, et, dans son testament même, sa religieuse modestie lui fait déclarer que son intention n'est pas qu'elles voient le jour. Voilà cependant comme les petits esprits rabaissent les plus grandes choses. — Pour la vaisselle, il n'y tenait pas plus qu'il ne devait : « On l'a vu dans les temps de calamités, après s'être épuisé en aumônes, proposé de vendre sa vaisselle d'argent, pour remplir l'étendue de son zèle pour le soulagement des malheureux; il ne fut détourné d'un tel dessein que par le secours des emprunts. » Mémoire signifié pour les administrateurs du grand Hôtel-Dieu de C 1er mont, contre Jean- Nicolas Massillon, lieutenant-colonel au département des gardes-côtes de la ville d'Hyères, 9 pages in-f°. Boutandon (vers 1744).

(2) Archives de V Oratoire, ibid.

ner au devoir. Ni l'âge de Massillon , qui dans ce temps de la régence s'éloignait déjà de sa cinquantième année, ni sa position, ni l'ancienne amitié de Noailles, ni sa pure et aimable vertu jusque-là reconnue par les jansénistes et les oratoriens, ni surtout la divine morale répandue dans ses sermons et ses conférences ecclésiastiques, ne purent arrêter les langues animées par l'esprit de secte, toujours jaloux et haineux. Mais, hâtons-nous de le dire, les jansénistes sérieux ou honnêtes ne se compromirent jamais dans ces honteuses insinuations. L'abbé Dorsanne et les rédacteurs des Nouvelles ecclésiastiques, qui pourtant ne respectent rien, respectent inviolablement la religion et les mœurs de l'éloquent oratorien. Ils sont, il est vrai, furieux de le voir en rapport avec les sulpiciens, avec les évêques fidèles, avec les jésuites même, mais ils ne s'abaissent pas une seule fois à ces calomnieux soupçons.

Oui, tout- son crime, aux yeux des appelants sincères, ce fut d'avoir accepté, d'avoir défendu la Bulle. Dans son étude sur Massillon, M. Sainte- Beuve a délicatement prêté l'oreille aux épanchements de ce grand sermonnaire. Il a voulu savoir si, par un cri, par un soupir, on devinerait un cœur qui aurait été blessé, et dont les battements,

quoique contenus, révéleraient à l'observateur moral la nature du mal et la cause de la plaie. Plus tard, revenant sur cet éloquent prédicateur, et rapportant les propos d'un janséniste, il m'a fait l'honneur de m'inviter, avec une bienveillance dont j'ai été touché, à sonder les sources et à rechercher les origines de ces malveillantes accusations (1). Mon Dieu! devant le silence très significatif de Dorsanne, de Saint-Simon et des Nouvelles ecclésiastiques, les malins susurrements de Champfort, les chansons ignobles du recueil de Maurepas, l'exorbitant soupçon de la marquise de la Garde ou les commérages de l'avocat Marais qui, on va le voir, se trahit lui-même, me paraissent tout simplement prouver que la haine a voulu perdre ce noble esprit, parce qu'il avait renoncé aux menées de l'Oratoire, et des jansénistes, auxquels il eût formé un magnifique appoint. Au reste, après avoir cité ici le passage de Marais, j'opposerai à ses vagues accusations les plus graves autorités en faveur de la religion, de la vertu et de la charité de Massillon. Suivant l'usage des cours d'assises, laissons d'abord la parole au témoin à charge ; à l'occasion du conseil de

(1) Constitutionnel du 1er novembre 1864.

352 VIE DE MÂSSILLON.

conscience dont Massillon faisait partie avecRohan, Bissy et Fleury, Marais bavarde et médit en termes étrangement nai'fs :

« Ils auront la feuille des bénéfices (1). Il n'y aura que leurs amis, c'est-à-dire ceux de la Constitution, qui en auront; et voilà un bon expédient pour rendre inutiles toutes les promesses que l'on fait aux appelants, à qui, si on ne fait point de mal, on ne fera point de bien; et on les laissera mourir sans bénéfices. Ce P. Massillon, à présent évèque, a prêché pendant vingt ans à Paris avec un applaudissement extraordinaire. On le regardoit comme un apôtre. Mais on reconnaît à présent (2) que c'étoit un faux apôtre et un déclamateur qui a joué la religion. J'y ai été trompé comme les autres, et séduit par son bel esprit et son exacte prononciation, qui pénétroit l'âme. Il y a quelques années qu'on fit courir le bruit d'une galanterie qu'il avoit eue avec la marquise de l'Hôpital. Ses amis disoient que c'étoit une calomnie. Mais feu madame la Dauphine, qui en étoit bien informée, et qui avoit une lettre de ce commerce, assura la cour de la vérité de l'histoire, et on en fit des chansons qui ont passé avec le temps (3). A présent, cela se renouvelle ; il s'est poussé à la cour; il a prêché devant le roi de jolis petits sermons courts, polis et

(1) Massillon n'eut jamais que l'abbaye de Savigny. Dangeau dit bien que Louis XIV donna Jcncelles à M. de Massillon, mais il faut lire Massillan. La petite abbaye de Joncelles, S. Pétri de Jv.ncellis, rapportait environ treize cents francs.

(2) A présent, c'est-à-dire depuis qu'il s'est ouvertement déclaré pour la Bulle.

(3) « Louis XIV le justifia sur les calomnies qui coururent sur lui à l'occasion de madame de l'Hôpital. En général, le P. Massillon ne s'est jamais mis en peine des jugements du public. » Notice manuscrite déjà citée des archives de VOratoire.

gracieux ; on lui a donné un évêché ; et aussitôt on a vu le père de l'Oratoire plus jésuite qu'un jésuite même et tout à fait dans Vintrigue de la Constitution. »

Marais laisse facilement deviner les vrais motifs de tous ces méchants propos. Mais les jansénistes en ont accusé bien d'autres. Il faut maintenant écouter des voix autorisées, des témoins sérieux, des contemporains amis et ennemis rendant hommage à la vie austère, retirée et toute chrétienne de Massillon. C'est une grande satisfaction que de rencontrer, même chez les appelants, des éloges donnés, non seulement à l'esprit, au génie, mais au cœur du prêtre et du pasteur. Entendons d'abord les éditeurs augustiniens du Recueil des sermons de Trévoux ; ce témoignage est précieux ; il est de 1705, et alors Massillon n'avait pas encore rompu avec les jansénistes :

« S'il est difficile de trouver des hommes qui parlent si bien, il est encore plus rare d'en rencontrer qui parlent et qui vivent bien tout ensemble; et ce sont ces deux excellentes qualités qu'on est comme forcé de reconnaître en notre prédicateur. Les images de la pénitence, qu'il retrace si souvent dans ses écrits, sont trop vives et trop animées pour n'être pas les expressions fidèles de sa vie; et la manière touchante dont il explique les vérités austères de l'Evangile fait assez voir qu'il les pratique lui-même, que ce n'est pas du milieu de la foule et du monde qu'il est monté dans les chaires chrétiennes pour y combattre le

X)ï ffi TŒ MASSILLON.

vice, que c'éstdans le silence et dans l'ombre de la retraite qu'il s'est formé au saint ministère de la parole, que pour bien connaître le monde il s'est appliqué à bien connaître Dieu, et que dans la méditation profonde des vérités évangéliques, il a trouvé des armes pour renverser les fausses maximes du siècle. »

Déjà un an avant cette publication, dans une pièce de vers qui suit immédiatement le célèbre éloge de Bourdaloue par madame de Pringy, on remarquait combien Massillon a le ton vrai, l'âme touchée et l'esprit convaincu :

Massillon, pénétré de ce qu'il prêche aux autres, Oppose avec succès ses maximes aux nôtres (1), etc.

Mais voici un témoignage plus décisif : il vient d'un adversaire acharné. Dorsanne, qui blâme vivement Massillon de sa faiblesse à l'égard de Dubois, n'a pas un seul mot à dire contre sa vertu. Il s'agit des informations canoniques du ministre du Régent, auxquelles l'évèque de Clermont eut le malheur de se trouver mêlé avec M. de Tressan:

«< On n£ fut pas surpris que M» l'évèque de Nantes se lut prêté à un tel témoignage, lui qui l'avoit jugé digne du sacerdoce; et qui lui avoit imposé les mains. Mais tous les gens de bien turent affligés de voir M. de Clermont se prostituer de la sorte. Chacun se rappeloit les vérités qu'il

(1) Merci're galant de juin 1704.

avoit si souvent prèchées dans Paris, contre lesquelles il agissoit si publiquement. On ne sauroit dire quelle impression cette conduite fit sur bien des gens du monde, qui se croyoient en droit d'en conclure que les plus célèbres prédicateurs, les évêques mêmes, regardoient les vérités de la religion comme un jeu (1). »

Un autre furieux ennemi de la Constitution du pape, un observateur toujours à l'affût du scandale, un historien qui n'épargne personne, et qui, autant que Dorsanne, déteste Dubois et les acceptants, le duc de Saint-Simon, tout en gémissant du rôle de Massillon dans cette déplorable afl&ire, rend à l'évêque de Clermont l'hommage le plus magnifique, le plus désintéressé, et auquel on ne peut contredire :

« Pour l'autre assistant, Dubois crut en devoir chercher mi dont la vie et la conduite pût être en contre-poids. Il voulut Massillon, célèbre prêtre de r Oratoire, que sa vertu, son savoir, ses grands talents pour la chaire avoient fait évêque de Clermont, parce qu'il enpassoit quelquefois, quoique rarement, quelque bon parmi le grand nombre des autres qu'on faisoit évêques. Massillon, au pied du mur, étourdi, sans ressources étrangères, sentit l'indignité de ce qui lui étoit proposé, balbutia, n'osa refuser. Mais qu'eût pu faire un homme aussi mince selon le siècle, vis-à-vis d'un régent, de son ministre et du cardinal de Rohan? Il fut blâmé néanmoins beaucoup dans le mande, surtout des gens de bien de tout parti, car en ce point l'excès du scan-

(1) Journal, avril 1120, édit. de 1750, t. III, p, 2ïô.

dale les avoit réunis. Les plus raisonnables, qui ne laissèrent pas de se trouver en nombre, se contentèrent de le plaindre, et on convint assez généralement d'une sorte d'impossibilité de s'en dispenser et de refuser (1). »

Pour terminer, prêtons l'attention à une voix grave, consacrée, celle du pieux Languet de Gergy, frère du célèbre curé de Saint-Sulpice, connu par sa foi profonde et par son zèle ardent pour la Bulle, ami de Belzunce, et comme lui actif propagateur delà dévotion naissante au cœur de Jésus; il ne craint pas, en présence de l'Académie française, de parler de la sainteté de Massillon; et le premier éloge qu'il lui décerne est digne d'un évêque, digne de l'évêque de Clermont et de l'archevêque de Sens.

« Puisqu'il a si bien et si saintement fourni une longue carrière, avons-nous autre chose que des fleurs à répandre sur son tombeau et des applaudissements à donner à sa mémoire? La mort d'un saint évèque est aux yeux de la foi le jour de son bonheur et celui de sa gloire. Cette mort, précieuse aux yeux de Dieu, doit l'être aussi aux yeux des hommes ; et, de même que dans les fastes ecclésiastiques le jour du martyre des saints est nommé celui de leur naissance, par rapport à la vie triomphante qu'ils trouvent dans le sein de Dieu, de même le dernier jour de la vie d'un évêque, victime de ses travaux et de sa charité, peut être honoré du même nom, puisque ce jour, cet heureux

(1 Ed. Chéruel, in-8% t. XVII, p. 432.

jour, est celui où il est récompensé par cette vie nouvelle qui ne finira plus. »

Ces paroles chrétiennes, religieuses, solennelles, nous pouvons le dire avec consolation, ne sont que justes et vraies. Lorsqu'un peu plus tard il nous sera permis de retracer l'intéressante histoire de l'épiscopat de Massillon, nous montrerons combien il était exact de parler de lui comme d'une victime du travail et de la charité. Le seul reproche sérieux à lui adresser, c'est donc d'avoir trempé les mains dans le sacre de Dubois. Il but vraiment le calice jusqu'à la lie : non seulement il s'occupa de son ordination, non seulement il contribua aux informations canoniques, mais encore il servit avec M. de Tressan d'assistant au cardinal de Rohan qui consacra le principal ministre à l'église du Val-de- Grâce. Massillon fut puni de sa condescendance par des pamphlets où son nom se trouvait associé à celui de Dubois : « Depuis que le pauvre M. de Clermont, écrivait Dubois lui-même à M. de Tencin, chargé d'affaires à Rome, m'a si généreusement accordé les secours de son ministère, vous ne pouvez vous figurer à combien d'outrages publics et de satires clandestines il est journellement en butte. Dernièrement (la chose est digne de remarque) nous avons reçu

l'un et l'autre une pancarte de la même écriture. Par un raffinement de malice diabolique., ce sont précisément des passages des sermons de ce digne prélat qu'on a choisis pour nous donner notre paquet à tous les deux, selon les termes de la lettre d'envoi. Dans le paquet donc de M. de Clermont, l'arrogant lui reproche d'être un flatteur a la cour et de chercher à séduire par les apparences de la xertu. Dans le mien, conformément à la vieille routine, on me reproche de n'être pas né d'un duc et pair, ce qu'ils appellent être né dans la houe (1). y> Mais au fond, que penser de cette participation de Massillon au sacre de Dubois? Le philosophe Duclos reconnaît avec Saint-Simon qu'il y eut pour lui une sorte de nécessité ; il ajoute que d'ailleurs la vertu bourgeoise est timide à la cour, et que l'homme de retraite et d'étude ignore les bruits du monde (2). Sans doute, Massillon obéit à la contrainte morale ; mais ne crut-il pas, comme le souverain Pontife, que le crédit de Dubois servait la cause de l'orthodoxie (3)? Malgré

(1) L'abbé Dubois, par le comte de SeiJliac, t. II, p. 79.

(2) Mémoires de Duclos, collection Petitot et Monmerqué, t. LXXVI, p. 404.

(3) Le portefeuille Cangé (Bibliothèque, t. 67) contient une lettre de Bissy au pape, qui explique la conduite de l'Eglise à l'égard de Dubois. Le cardinal y pressé le Saint-Père de donner la pourpre à l'archevêque de Cambrai : « Personne n'est plus tfiitruit que moi que Ton doit principalement h ses soins infati-

tout, il faut gémir profondément de voir les honnêtes gens, les vrais chrétiens, condamnés à subir ces honteuses positions. Après ces défaillances morales, on ne se trouve plus si fort. Lorsque les cruelles pointes de la calomnie vinrent presser plus vivement cette âme tendre et délicate, se sentit-il aussi invulnérable qu'au temps où son nom était intact de toute faiblesse? Alors la flèche empoisonnée des malveillants avait peu de prise sur lui. Au milieu des querelles passionnées qui agitaient l'Eglise de France, la médisance s'attachait impitoyablement aux religieux, aux prêtres, aux évêques. Avec quels mélancoliques accents et quels touchants retours, avant même d'avoir eu l'expérience complète de la haine des partis, Massillon parlait-il de ce funeste fléau, et gémissait-il sur les infernales morsures de l'aspic !

gables et aux accès continuels qu'il a auprès de M. le Régent, la conclusion de la grande affaire de la Bulle, qui étoit à la veille de causer un schisme considérable en France. » Puis, exposant le nombre immense de jansénistes qui se trouvaient dans le clergé, dans les ordres religieux, dans le monde et dans les parlements, il ajoute :« Nous avons encore infiniment besoin de l'application et des soins de M. l'archevêque de Cambrai pour ramener les esprits les plus opposés, ou pour les dompter et pour concilier enfin une paix parfaite. » — Ce même portefeuille renferme une instruction de Dubois àLafiteau. Parmi les raisons qui doivent lui mériter la bienveillance de Rome, le ministre compte pour beaucoup le conseil qu' « il a composé des prélats les plus attachés au Saint-Siège, savoir : des cardinaux de Rohan et de Bissy, de l'évêque de Fréjus, précepteur du roi, de M. de Clermont et de lui (Dubois), » dans le dessein d'établir solidement la Constitution. (Lettres du 15 août 1120.)

« C'est peut-être une personne consacrée à Dieu, établie en dignité dans l'Eglise que vous censurez, laquelle, engagée par la sainteté de son état à des mœurs plus irrépréhensibles, plus exemplaires et plus pures, se trouve déshonorée et flétrie par des censures qui ne feroient pas le même tort à des personnes engagées dans le monde. Aussi le Seigneur, dans l'Ecriture, maudit ceux qui ne feroient même que toucher à ses oints. Cependant, les traits de la médisance ne sont jamais plus vifs, plus brillants, plus applaudis dans le monde que lorsqu'ils portent sur les ministres des saints autels. Le monde, indulgent pour luimême, semble n'avoir conservé de sévérité qu'à leur égard ; et il a pour eux des yeux plus censeurs et une langue plus empoisonnée que pour le reste des hommes. 11 est vrai. ô mon Dieu, que notre conversation parmi les peuples n'est pas toujours sainte et à l'abri de tout reproche... Mais, je vous l'ai dit souvent, nos infidélités devroient faire le sujet de vos larmes plutôt que de votre joie et de vos censures. Dieu punit d'ordinaire les dérèglements des peuples par la corruption des prêtres; et le plus terrible fléau dont il frappe les royaumes et les empires, c'est de ne point y susciter des pasteurs vénérables et des ministres zélés qui s'opposent au torrent des dissolutions; c'est de permettre que la foi et la religion s'affaiblissent jusqu'au milieu de ceux qui en sont les défenseurs et les dépositaires; c'est que la lumière qui étoit destinée à vous éclairer se change en ténèbres ; que les coopérateurs de votre salut aident par leur exemple à votre perte ; que du sanctuaire même d'où ne devroit sortir que la bonne odeur de Jésus-Christ, il en sorte une odeur de mort et de scandale; et qu'enfin l'abomination entre jusque dans le lieu saint. Mais, d'ailleurs, que change le relâchement de nos mœurs à la sainteté du caractère qui nous consacre? Les vases sacrés qui servent à l'autel, pour être d'un métal

vil, sont-ils moins dignes de votre respect? Et quand le ministre mériteroit vos mépris, seriez-vous moins sacrilèges de ne pas respecter son ministère? »

Plus loin, montrant combien les hommes croient facilement au mal, combien il court de bruits calomnieux dans le monde, combien la passion déchire impudemment les plus justes, les plus vertueux, les plus saints même, il s'écrie avec émotion : « Et les discours sacrilèges qui traitaient Jésus-Christ d'imposteur et de Samaritain, n'étoient-ils pas devenus les discours publics de toute la Judée? » Ainsi, Bourdaloue, lui aussi, dans ses sermons sur la médisance, défendait sa Compagnie contre les armes envenimées des jansénistes : « On est sévère, mais en même temps on ne manque pas une occasion de déchirer le prochain et de se déclarer contre lui. La loi de Dieu nous défend d'attaquer même la réputation d'un particulier ; mais, par un secret que l'Evangile ne nous a point appris, on prétend, sans se départir de l'étroite morale qu'on professe, avoir droit de s'élever contre des corps entiers, de leur imputer des intentions, des vues, des sentiments qu'ils n'ont jamais eus; de les faire passer pour ce qu'ils ne sont point, et de ne vouloir jamais les reconnaître pour ce qu'ils sont; de recueillir de toutes

parts ce qu'il peut y avoir de mémoires scandaleux qui les déshonorent et de les mettre sous les yeux du public avec des altérations, des explications, des exagérations qui changent tous les faits et les présentent sous d'affreuses images. »

On s'explique, d'ailleurs, trop aisément la haine de l'Oratoire pour Massillon. Le jansénisme remplissait la compagnie. Ainsi, le 18 janvier 1717, jour de la chaire de Saint-Pierre, la maison de la rue Saint-Honoré protestait en corps contre la Bulle du souverain Pontife. Les Nouvelles qui rapportent ce fait disent ailleurs en triomphant : Le P. Massillon ne se fait p ms aimer parmi ses confrères de l'Oratoire four la part qu'il s" est donnée dans l'accommodement ecclésiastique, et pour avoir contribué à amener le cardinal de Noailles au but. (N° du 25 mai 1720.)

Cependant, le moment était arrivé où pour jamais Massillon allait renoncer à la cour et à Paris. On raconte qu'à l'instant où il prenait congé de son supérieur général, le P. de La Tour en l'embrassant lui dit avec une secrète malignité : " Monseigneur, je vous demande votre protection

pour notre congrégation. » C'est que le P. de La Tour,, quoique s'étant rangé du côté des accommodants et des mitigés, trouvait que le plus illustre de ses religieux inclinait trop vers les acceptants. Comme il s'efforçait de rester en équilibre entre l'appel et la Constitution, il n'aimait pas ce qui troublait cette juste proportion. Ce fut donc, avons-nous dit, le 12 février 1721 que le nouvel évêque de Clermont alla s'établir définitivement dans son diocèse. Il ne le quitta plus, si ce n'est en 1723, pour l'oraison funèbre de Madame; grand et noble exemple qu'il donnait à ce dix-buitième siècle où si peu de pasteurs résidaient au milieu de leurs ouailles. Mais quelle joie dut-il éprouver en se sentant à l'abri de l'esclavage des affaires et des agitations de Paris ! Avec quel soulagement il respira le grand air des montagnes ; avec quelle pure satisfaction il aperçut les admirables vallées de l'Auvergne ! A peine arrivé dans son diocèse, il renouvela par un acte solennel l'acceptation de la bulle Ûnigenitus. Il trouva les esprits émus, les âmes inquiètes et divisées. Mais sa douceur, son ineffable charité, sa respectueuse attention aux paroles d'autrui, lui gagnèrent les cœurs bien mieux que son beau talent et sa ravissante éloquence. Il choisit ses grands vicaires parmi les

prêtres soumis, tout en cherchant à ramener et à calmer les jansénistes. On dit qu'il réunissait à la campagne, dans cette maison de Beauregard, si modeste et si simple, mais si poétiquement située, les membres de l'Oratoire et les pères de la Compagnie de Jésus, et qu'il les invitait à se récréer ensemble. Ce rapprochement ne pouvait qu'aider à la conciliation; et trois ans après son arrivée à Ciermont, il se croyait en droit d'écrire au P. Mercier que son diocèse était devenu le plus paisible du royaume. Cependant, sous ce calme général, il y avait toujours des esprits turbulents qui essayaient de rallumer le feu. L'Oratoire de Ciermont surtout se remuait contre son évêque. Si Massillon agissait avec une légitime autorité, on criait à la persécution ; s'il usait de la seule force de son éloquence, on l'appelait un politique. Ce pacifique prélat, répétait l'organe du jansénisme, « s'embarrasse peu des sentiments, pourvu qu'on ne fasse pas d'éclat (1) . »

Mais en 1727 les appelants reçurent un puissant appui par l'arrivée d'un des plus violents adversaires de la chaire de Saint-Pierre. Un ancien oratorien, un prédicateur qui avait joui à la cour

(1) Nouvelles ecclésiastiques , 29 mai 1731, p. 107.

et à Paris d'une grande réputation et auquel Louis XIV adressa un de ces mots qu'on n'oubliait pas, un prêtre austère qui fut particulièrement lié avec l'éloquent Bourdaloue, Soanen, évêque de Senez, remplissait depuis longtemps l'Eglise des plus fanatiques déclamations contre Rome et contre la majorité du clergé gallican. Uni à trois ou quatre prélats appelants, surtout à Colbert de Montpellier et à Ségur de Saint-Papoul, il troublait les consciences et compromettait la paix publique. Le concile d'Embrun condamna ce fougueux esprit. Tout en respectant ses mœurs pénitentes et son âge très avancé, on le bannit à la Chaise-Dieu, monastère bénédictin du diocèse de Clermont.

Fondée au onzième siècle par Eobert d'Aurillac, la Chaise-Dieu. Casa Dei, était dès les premières années du seizième siècle, et malgré les efforts désespérés et la résistance armée des religieux, tombée dans le gouffre où se sont abîmées les plus illustres abbayes, dans la fatale commende. Kichelieu l'avait tenue sous ses impitoyables mains ; et le dernier abbé de cette antique retraite fut le trop célèbre cardinal de Eohan.

Lorsque d'Ariane on se dirige vers la Chaise- Dieu, l'esprit s'imprègne de la mélancolie des grandes ruines et de la gravité qu'inspire une na-

ture sévère. Après s'être enfoncé sous les noirs ombrages des sapins, on traverse le désert et on pénètre dans le vieux monastère par une large brèche percée au milieu des magnificences d'un cloître du quinzième siècle. Là s'est abattu le démon des dévastations. Mais il n'a pas enlevé au moyen âge toutes ses splendeurs, tous ses^souvenirs. Si les demeures des moines sont mutilées, le cloître et l'église conservent encore leur religieuse beauté. L'église surtout attire les yeux, par sa mâle et puissante architecture. Quoique bâtie au quatorzième siècle, elle n'offre pas la grâce et l'opulence des cathédrales du Ehin et des abbatiales de la Normandie ; elle ne s'élance pas vers le ciel à l'aide de sveltes colonnes, de légers arcsboutants, d'élégants meneaux. Mais sa physionomie moins délicate, son aspect moins aérien est, comme il convient à ces sévères altitudes, imposant, fier et robuste. Ce noble édifice garde encore de superbes débris de sa gloire passée. On y admire des tapisseries d'Arras, présent de son dernier abbé régulier, des tombes où se déroule l'histoire du monastère, un orgue du siècle de Louis XIV et des stalles merveilleuses. Sur ces stalles, le g*énie du moyen âge a dessiné les sereines figures des saints, répandu les rieurs des champs et les

feuilles des arbres, accumulé les arabesques, les médaillons, les enroulements. Quelquefois même, quittant le domaine du réel, l'imagination de l'artiste s'exaltant a enfanté des griffons, des chimèresv des masques bouffons, des profils grotesques de carnaval, en un mot, tous les êtres fantastiques qui tournoient dans un cerveau malade.

Lorsque Massillon apprit que Soanen était relégué dans cette abbaye écartée, il n'hésita pas un moment. Sans sacrifier sa foi, sans rien relâcher de sa soumission à l'Eglise, il chercha les moyens de calmer ce cœur soulevé et de le faire rentrer dans l'obéissance. Quoique ses efforts fussent, hélas! inutiles, il ne diminuait en rien la bienveillance de ses procédés et l'exquise délicatesse de ses relations. Pour essayer de tempérer la rigueur de ce bannissement, il avait d'abord songé à obtenir que Soanen vînt résider à Saint- Allyre de Clermont. Mais l'évêque exilé répondit qu'il se refusait à la moindre faveur (1).

Deux mois après l'arrivée de Soanen à la Chaise-Dieu, Massillon écrivait au cardinal de Bissy une lettre d'une importance considérable où, après avoir parlé du P. Le Courrayer, il marque

(1) Lettres de Soanen, t. II, p. 61 et 86.

368 VIE DE MÀSSILLON.

ses sentiments à l'égard del'évêque deSenez. Ils sont d'un cœur qui aime la vérité et qui voudrait voir revenir à la foi catholique le vieux prélat proscrit. Mais, au fond, rien de plus contraire au jansénisme que cette lettre ; et seule elle suffirait pour prouver la grave erreur de ceux qui rangent cet illustre orateur parmi les amis de Quesnel.

a Monseigneur,

« Le zèle de Votre Eminence pour l'Eglise ne se ralentit point avec les années ; et vous nous en donnez tous les jours de nouveaux témoignages. Je reçus, il y a quelque temps, la censure des propositions du P. Le Courrayer, que vous me fîtes l'honneur de m' envoyer. Il eût été honteux au clergé de France de laisser publier à la face de toute l'Europe une doctrine aussi téméraire sans avoir paru la désapprouver. J'avois déjà lu son ouvrage, et la hardiesse de l'auteur, son ton décisif sur les opinions universellement reçues, ses adoucissements sur la doctrine des hérétiques, son affectation à dire des choses nouvelles et à trancher sur les plus douteuses et les plus délicates, m'avoit si fort frappé que je fus sur le point d'en écrire à Votre Eminence. Mais j'appris en môme temps que ce livre commençoit à soulever les esprits, et ce soulèvement me promit une censure. Je l'ai trouvée fort solide et rien n'a échappé aux lumières des censeurs.

o J'ai M. l'évêque de Senez dans mon diocèse, mais fort éloigné de la ville épiscopale, et dans un pays de montagnes inabordable en hiver. On m'assure qu'il persiste toujours dans le mauvais parti qu'il a pris. Il est bien triste pour l'Eglise, Monseigneur, que desévêques, qui auroient

pu l'édifier et l'honorer par des mœurs épiscopales, la scandalisent et l'affligent par un esprit de schisme et de révolte. Je vous avoue que j'en ai le cœur percé de douleur, et j'espère toujours que Dieu nous consolera enfin, et leur fera connaître quela vérité qu'ils cherchent et qu'ils croient aimer, ne peut se trouver dans la séparation et hors la communion du reste des pasteurs. »

Lorsque, par le sentiment du devoir, l'évêque de Clermont ne pouvait se rendre à un vœu de Soanen, il tâchait d'adoucir cet esprit mécontent par quelque marque de politesse et de bonté. Ainsi, dans l'été de 1728, faisant ses visites pastorales, il passa près de la Chaise-Dieu. Le prieur et le religieux vinrent le saluer, et lui remirent une lettre de Soanen qui l'invitait à lui rendre visite. Il crut devoir refuser ; mais il s'excusa en écrivant à son ancien confrère qu'il ne pouvait aller à la Chaise- Dieu parce que ses prédécesseurs avaient été en contestation avec cette abbaye sur le droit de visite. Nous ne pouvons entrer ici dans tous les détails des relations entre l'évêque fidèle et le chef des appelants, non plus que des efforts multipliés de Massillon en faveur de la saine doctrine. Qu'il nous suffise de dire que les oratoriens et les Nouvelles ecclésiastiques ne cessaient de chercher à piquer au vif Massillon et à le faire sortir de sa modération et de sa douceur. Soanen lui-même

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trouvait que l'ardeur de ses amis les poussait trop loiu ; mais, dans sa bonhomie, il engageait les plus zélés appelants à verser des larmes sur l'âme de l'évêque de Clermont. On essaya même de le convertir au jansénisme; et par quel moyen, g-rand Dieu ! En faisant lire à ce sage et lumineux esprit le recueil des convulsionnaires, le livre de Montgeron. Mais, sans se troubler de ses attaques ou de ses efforts, il continuait sa conduite droite et juste. En 1731, il rendait témoignag-e à l'orthodoxie d'une cong'régation ecclésiastique; et par là même il prouvait ses sentiments parfaitement catholiques.

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