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PREFACE

zélé, un évêque pieux, charitable et orthodoxe. Si, au début, il eut quelques préjugés d'une grande partie de sa congrégation, bientôt à Paris et à Clermont il lutta nettement contre les progrès du jansénisme, méritant ainsi les éloges des plus fidèles prélats.

Mes premières recherches sur la personne de ce grand prédicateur ont été publiées dans une édition des Œuvres de Massillon (1865-1868).

Depuis, mon excellent et regretté confrère M. l'abbé Bayle et une femme d'un grand talent, madame de Marcey (mademoiselle de Guérines), ont bien voulu se servir des matériaux que j'avais réunis. J'en suis heureux, car c'est notre bonheur, à nous autres humbles chercheurs, de voir nos modestes découvertes se répandre grâce à des mains plus habiles. Au surplus, Massillon est un génie si fécond et si séduisant qu'on ne se lassera jamais de s'occuper de lui; et déjà même un ecclésiastique de mérite, M. l'abbé Attaix, professeur à Billom, prépare une nouvelle étude littéraire sur l'illustre évêque de Clermont.

L'imagination cherche parfois où elle aimerait à placer le berceau des écrivains dont l'âme s'est éprise. Ce serait toujours au milieu d'rfh climat, d'un site ou d'un monde qui paraîtraient répondre au caractère de leur génie. Ainsi, on laisserait à l'auteur de Télémaqtie les grâces et les politesses des châteaux ou des cours ', mais il semble qu'on verrait avec satisfaction les Bossuets naître près des rivages agités de l'Océan, sur un âpre et imposant rocher, comme s'ils venaient commander à la grande mer et apaiser ses terribles passions*

Pour l'onctueux Massillon, c'est bien entre les lauriers-roses et les orangers de son extrême Provence que l'esprit se plaît à le trouver d'abord. Instinctivement, on se le figure passant sa pre-

mière enfance sur ces charmantes plages qu'enveloppe une atmosphère délicieusement attiédie, encore qu'un peu amollissante. L'inépuisable abondance de la terre, la ravissante sérénité du ciel, ces rives aux purs contours que remplit une mer transparente, offrent, en effet, l'image de cette riche et pleine éloquence sur laquelle repose le rayon de la grâce et de la paix. C'est une région d'une suavité infinie et d'une merveilleuse variété. Dans les temps un peu couverts, surtout, et où le soleil se voile d'une gaze légère, la Méditerranée revêt des clartés ondoyantes, des tons d'opale et de nacre qui captivent les yeux sans les éblouir. Ces demi-teintes veloutées sont le triomphe de ce tranquille bassin. L'éclat tempéré des eaux, les couleurs mobiles, caressantes, heureusement fondues, dont elles sont pénétrées, présentent comme le reflet de ces esprits tempérés, de ces âmes délicates et finement nuancées, plus faites pour séduire que pour étonner ou bouleverser. Et néanmoins, devant des horizons d'une douceur si exquise, des terres verdoyantes où semblent couler le lait et le miel, et où paraît régner un éternel printemps, on rêve parfois aux grands mouvements et aux sublimes indignations des mers du Nord, et on va jusqu'à regretter les

vagues verdâtres et glauques qui viennent se briser avec fureur contre une côte sévère et mélancolique. Les collines harmonieuses de l'Esterel ne peuvent faire oublier les hautes cimes où la nature déploie sa redoutable majesté.

A part les jours de mistral, le bassin d'Hyères est particulièrement calme et étincelant. Sur ses bords privilégiés, garantis contre les vents du nord par un demi-cercle de montagnes, au flanc méridional d'un coteau, se groupe la petite et ancienne ville. Les tours féodales, les créneaux et les murailles d'un château fort en ruine couronnent poétiquement la hauteur ; sur le versant s'agite la vieille cité laborieuse, commerçante,- affairée, tandis qu'au pied s'étalent les gaies villas des riches étrangers qui viennent, depuis la Toussaint jusqu'à Pâques, chercher un soleil qu'ils y rencontrent plus aisément que la santé.

Dans un des quartiers de la haute ville se montre un écheveau embrouillé de ruelles étroites, montantes, inégales. Au numéro 7 d'une de ces voies tortueuses, qui porte le nom de Rabaton, on croit, sur la foi de la tradition, que naquit l'orateur de la vieillesse de Louis XIV et de la jeunesse de Louis XV. Là, au milieu du dix-septième siècle, François Masseillon dressait les contrats

de la petite ville. Ce n'est pas sans émotion qu'on franchit le seuil de cette humble demeure bourgeoise. A l'entrée du rez-de-chaussée, obscur et surbaissé, était apparemment l'étude du notaire ; à côté se présente une seconde pièce qui ressemble assez à une arrière-boutique; avec sa porte vitrée, ses murs déjetés, ses antiques carreaux rouges fêlés, elle rappelle, malgré son papier neuf et son badigeonnage récent, le temps où elle était à l'usage de maître Masseillon, d'Anne Brune et de leurs trois enfants. Rien n'y brille que le rayon d'un immortel souvenir; on pense, en effet, que le grand prédicateur y vit le jour, En 1823, un Anglais, fixant la tradition, reconnut ce berceau d'un noble et charmant esprit (1). Hélas ! un étranger, dans sa ferveur littéraire, a su découvrir la maison où est né Massillon ; et la cathédrale de Clermont n'a pas gardé le souvenir de la tombe de son évêque.

(1) Deux ans plus tard, on attacha aux murs de la petite chambre ces deux inscriptions un peu emphatiques, malgré une sincère admiration : « Le vertueux, l'immortel évêque de Clermont, Jean-Baptiste Massillon, membre de l'Académie française, reçut le jour dans cette chambre le 23 (ou plutôt le 24) juin 1663. — Petit Carême. — Multi vocati, pauci vero electi. — Sublime enthousiasme de son auditoire. » — « Paroles de Louis XIV à Massillon, décédé le 28 septembre 1742 : Mon Père, j'ai entendit, plusieurs grands orateurs ; j'en ai été fort content. Pour vous, toutes les fois que je vous ai entendu, j'ai été très mécontent de moi-même. — Déposé par S. Bonnet, en signe de vénération, juillet 1825. »

Dans le bas de cette modeste habitation on ne trouve rien que de sombre et de resserré ; mais si Ton monte aux étages supérieurs, tout change et tout s'illumine. Au-dessous, le laborieux notaire peut se livrer à ses monotones écritures, et l'excellente mère de famille vaquer aux soins de son ménage ; là-haut, l'enfant prédestiné, à l'épaisse chevelure noire, au teint chaudement coloré, à l'œil ardent, n'a qu'à se pencher sur la barre de bois de sa lucarne pour contempler le plus poétique et le plus éblouissant des spectacles. Au premier plan est cette grasse campagne qui descend doucement de la ville à la mer; des haies de rosiers la découpent en jardins où l'oranger fleurit, et où se balancent çà et là les palmiers; on y distingue les figuiers à l'éclat vernissé de leurs feuilles ; à travers les fentes des vieilles murailles sortent les cactus et les aloès. Plus loin, au delà des jardins, en pleine campagne, les larges ombrages de l'olivier protègent les vignes ou les ehamps; enfin, au bord de la mer, le beau pin du Midi s'étale comme un parasol sur le sable du rivage qu'il recherche, littoribus gcmdens. Le fond du tableau est rempli par les lignes radieuses de la Méditerranée, qui laisse ressortir sur ses flots la pointe de Giens et les îles d'Or. On peut

VIE Dïï ATASSTTLON.

aussi s'imaginer le jeune Massillon, assis à l'intérieur d'une de ces mansardes, appliqué à Virgile ou à Cicéron, dont l'harmonie enchanteresse ravissait son goût naissant, en attendant qu'il la reproduisît dans sa magnifique prose. S'il lève la tête, il n'aperçoit plus cette rive toujours verte et fleurie : son œil rase seulement la nappe miroitante de la grande eau. ou s'arrête sur les vapeurs bleues qui la couronnent glorieusement en la confondant avec le ciel. Mais son esprit ne considère ces choses matérielles et inanimées, quoique merveilleuses, que pour mieux remonter vers les régions de l'infinie spiritualité et delà vie souveraine. Sur la fin de ses jours, retiré dans la rustique et pittoresque maison de Beauregard, si pleine encore de son souvenir et comme animée par son ombre, en face des sévères montagnes de l'Auvergne, il se rappelait sans doute la scène de ses premières années et les sentiments mêmes de son enfance, lorsqu'il s'écriait, dans la paraphrase morale des Psaumes, consolation pieuse de sa vieillesse : « Les cieux eux-mêmes, dont la hauteur et la magnificence nous semblent si dignes d'admiration, disparaissent, comme un atome, sous les yeux de votre immensité. Ces globes immenses et si infiniment élevés au-dessus de nous

sont encore plus loin des pieds de votre trône adorable, qu'ils ne le sont de la terre. Tout nous annonce votre grandeur, et rien ne peut nous en tracer même une faible et légère image ; élevez donc mon âme, grand Dieu, au-dessus de toutes les choses visibles. Que je vous voie et vous aime tout seul au milieu de tous les objets que vous avez créés! Vous avez si visiblement gravé dans tous les ouvrages de vos mains la magnificence de votre nom, que les enfants mêmes qui sont encore à la mamelle ne sauraient vous y méconnaître... Vous ne vous manifestez, grand Dieu, qu'aux humbles et aux petits. »

Ce fut le 24 juin 1663, fête de saint Jean- Baptiste, dont il reçut le nom, qu'il vit le jour dans cette petite maison que rajeunit sa gloire, et qui appartient encore aujourd'hui à une de ses arrière-petites-nièces. Il fut baptisé, le 31 juin 1663, à Saint-Paul, vieille église, dont quelques parties semblent antérieures au siècle de saint Louis. Plusieurs fois remanié, augmenté, restauré, ce vénérable monument porte la marque de presque tous les systèmes d'architecture qui suivirent sa construction. Lorsque les rives de la Méditerranée furent délivrées de la crainte des coups demain, la ville, obéissant à la loi commune, descendit vers

la plaine ; naturellement, l'église Saint-Paul, bâtie dans une position très élevée, perdit peu à peu son importance, et elle finit même par ne plus être paroissiale. Mais au dix-septième siècle, non seulement c'était la paroisse d'Hyères, mais encore une collégiale. L'acte de baptême de Massillon toutefois n'a pas été perdu à la suite de cette déchéance; il se trouve sur les registres transportés de Saint-Paul à la Commanderie ou Hôtel de ville. Son parrain fut un Reynoard, procureur au siège de Toulon. Etait-ce un ancêtre de M. Renouard qui, sous le premier empire, donna une si belle édition des œuvres de Massillon? Il eut pour marraine « damoiselle Françoise de Gavoti. » Cette famille des Massillon ou Masseillon n'était donc ni aussi obscure, ni aussi pauvre que le prétendait un peu philosophiquement d'Alembert pour relever l'orateur, ou que l'insinuaient les jansénistes mécontents pour le rabaisser. Elle appartenait à la bonne bourgeoisie de Provence : on trouve des Massillius dans le cartulaire de Saint- Victor de Marseille; j'ai rencontré dans les papiers de l'Oratoire et dans les registres d'Hyères des procureurs, des juges-mages et des ecclésiastiques du nom de Massillon; et la branche d'où est sorti le prédicateur eut, durant plus de deux

siècles, des notaires à Hyères. Ce fut seulement sous la Restauration que les Massillon résignèrent leur étude ; mais le nom n'a pas encore entièrement disparu du pays.

Comme le cardinal Dubois, qui vit sa naissance en butte aux amères railleries de tout le dix-huitième siècle, Massillon appartenait donc à ces maisons laborieuses et simples, douées de quelque aisance, et dont la vie utilement occupée n'empêchait ni l'élévation des sentiments, ni l'amour des lettres, ni même une légitime fierté. Cette existence de petite ville, ce travail de bureau ou de modeste magistrature, ces soins d'un humble commerce, couronnés par une respectable retraite, ont leur charme et aussi leur noblesse. En général, des mœurs plus sévères accompagnent une vie qui se passe dans un cercle restreint. Comme on est très connu, très en vue dans son petit milieu, l'honneur y fait plus difficilement défaut. On aime à rendre service, et on sait apprécier à un juste taux les diverses qualités de ses concitoyens, avec qui on est nécessairement en contact. L'air moral y est plus salubre que dans les grands centres ; on y respire comme un parfum d'économie, de sagesse et d'amour du travail. Les esprits médiocres et les mauvais cœurs rient aisément de la

province et des petites villes ; mais que d'hommes utiles et distingués elles ont donnés à l'Eglise, à l'Etat et aux lettres !

Massillon avait deux frères. Le premier, Jean- Nicolas, devint « lieatenant-colonel au département des gardes-côtes de la ville d'Hyères; » il eut deux enfants que l'évêque de Clermont fît instruire et dont il prit soin. L'un devint mousquetaire; l'autre passa par l'Oratoire (1), fut professeur à Eiom, et finit par obtenir l'ancienne abbaye d'Ebreuil, tombée en commende (2). Le second frère du prédicateur, nommé Joseph, mourut avant lui; il avait hérité de l'étude paternelle; il eut pour fils le P. Joseph, éditeur des œuvres de l'évêque de Clermont.

Ce Père Joseph était né en 1704. Elevé soigneusement au collège oratorien, grâce à la sollicitude de son oncle, il fut reçu, en 1720, à l'institution ou noviciat de Lvon. On lit dans le catalogue de

(1) A l'année 1728, n° 264, je trouve, sur lui, cette petite note : « Le confrère Jean-Baptiste Massillon, natif d'Hyères, diocèse de Toulon, âgé de dis-huit ans, tonsuré, fils de Nicolas Mas sillon, bourgeois, et de dame Olivier; il a étudié en philosophie à Toulon, et a été reçu le 11 décembre 1728. »

(2) Mémoire signifié pour les administrateurs du grand Hôtel-Dieu de Clermont, contre Jean-Nicolas Massillon, lieutenant-colonel au département des gardes-côtes de la ville d'Hyères, demandeur et défendeur. A la bibliothèque de Clermont-Ferrand.

réception, dont les notes sont généralement fort sévères : « Joseph Massillon d'Hyères, âgé de seize ans, fils de Joseph, notaire, entré le 25 octobre 1720. Il a de la piété et de l'aptitude pour les lettres. Esprit vif, laborieux, pénétrant. Ordonné prêtre en 1729 (1). » Envoyé à Riom, il y professa successivement à peu près toutes les classes, de 1723 à 1730; en 1731, il y fut préfet du collège, et, en 1732, il se fixa définitivement à Clermont, près de son oncle, mais il lui causa les plus vifs chagrins par son ardent et opiniâtre attachement aux opinions jansénistes. Sans cesse en relation avec les appelants, très lié avec le fameux Soanen, il était, disent les Nouvelles qui naturellement ne cessent de louer ce fanatique adepte, leur correspondant, « comme un bureau d'adresses pour les pèlerins jansénistes qui allaient voir M. de Senez, » exilé à la Chaise-Dieu. Il écrivit quelques opuscules de controverse, entre autres un mémoire français et latin : Sur l'état de l'Eglise de France sous Clément XI F, refondu et réédité avec le titre de :

(1) Archives, MM, manuscrit 612, p. 135. Et ailleurs encore: « Le confrère Joseph Massillon, d'Hyères, hls de Joseph, notaire, et de Thérèse Rey, a étudié un an en philosophie à Notre- Dame de Grâce. On n'a rien à désirer en lui, sinon qu'il continue comme il a commencé. On juge, par les fondements qu'il a jetés pour la piété et pour les lettres, que l'édifice, auquel il travaille avec ferveur, sera élevé et solide. »

Lettres à un évoque sur les remèdes aux maux de T Eglise de France. » Ce fut lui qui fit donner les derniers sacrements à mademoiselle Périer, nièce de Pascal. En 1656, Marguerite ou Margot Périer, âgée de dix ans et pensionnaire à Port-Royal, avait, disait-on, été guérie d'un mal à l'œil par l'application d une relique de la sainte couronne d'épines. Retirée à Clermont, au sein de sa famille, elle vécut jusqu'à l'âge de quatre-vingt-sept ans, étant, pour les Jansénistes, comme le lien qui rattachait les Convulsionnaires à Port-Royal et le diacre Paris à Pascal. Elle demeurait sur la paroisse du Port, dont le curé était un sincère catholique. Lorsqu'au printemps de 1733 la nièce de Pascal fut atteinte de sa dernière maladie, le curé, voyant à son chevet l'image de Paris, le saint des appelants et des convulsionnaires, dut lui demander une rétractation formelle avant de lui administrer les sacrements, mais elle ne voulut pas renoncer à ses sentiments hétérodoxes. Sur le refus constant du curé d'accorder son ministère à une malade qui déclarait hautement ne pas se soumettre à l'Eglise, Massillon, alors évèque de Clermont, aurait, suivant les Noicvelles, ordonné à un des vicaires du Port de porter le viatique à mademoiselle Périer.

« De Clermont en Auvergne, le 15 avril (1733). Mademoiselle Périer mourut hier en cette ville, sur les dix heures du soir, âgée de quatre-vingt-sept ans, neuf jours. Elle était nièce du célèbre M. Pascal, et fille de feu madame Périer, qui a écrit la vie de ce grand homme. Le curé du Port, qui était moliniste, lui demandait une rétractation qu'elle refusait. Il fallut s'adresser à M. l'évêque qui lui parla, et ne le mit point à la raison. Il (le curé) retourna le lundi chez la malade et voulut lui persuader que le prélat approuvait la conduite que lui (curé) avait tenue à son égard; qu'elle ne devait pas, par conséquent, s'attendre à recevoir le saint viatique sans exécuter ce qu'il avait exigé d'elle le mercredi précédent. — « Yous savez, Monsieur, lui dit cette pieuse demoiselle, que le roi ne veut pas qu'en pareille occasion on exige des personnes de mon sexe ce que vous exigez de moi, ni qu'on me fasse les questions que vous me faites. »

« En effet, M. l'évêque de Clermont a reçu, comme tous les prélats du royaume, la lettre écrite au nom du roi, par laquelle S. M. défend qu'on inquiète les fidèles à l'article de la mort sur la Constitution. — « Je ne suis pas anglican, répondit froidement le curé, ni par conséquent obligé de suivre les ordres du roi dans l'administration des sacrements. » Enfin, ce pasteur téméraire termina son discours et sa visite par ces horribles paroles : « Peut-être qu'à force d'importuner M. l'évêque vous obtiendrez qu'on vous administre l'Eucharistie, mais vous la recevrez comme Judas l'a reçue des mains de Jésus-Christ. » Le lendemain, qui était le mardi de Pâques, le curé persistant dans son refus, M. l'évêque manda un des vicaires de la même paroisse, et lui ordonna de porter le saint viatique sur-lechamp à la malade; ce qu'il fit sans lui rien dire et sans l'inquiéter. »

16 VIE DE MASSILLOiN.

Nous n'avons sur ce fait que les renseignements fournis par la feuille janséniste; mais cet acte et cette intervention directe de Massillon paraissent peu probables, car, à cette époque, il suivait une ligne de conduite très fermement et très décidément catholique. En 1781, ces mêmes Nouvelles disent que c'est par les soins du P. Joseph que « mademoiselle Périer, nièce de Pascal, reçut les derniers sacrements. » Cette indiscrétion nous donne la clef de l'énigme. Le P. Joseph, en administrant ou en faisant administrer les sacrements à une si ardente ennemie de la constitution Unigenitus, aura dû se parer du nom et de l'autorité de son oncle (1). Ce qui, du moins, est tout à fait certain, c'est que Massillon, poussé à bout par le jansénisme croissant du P. Joseph, le congédia de Tévêché de Clermont. Mais il y eut pour le neveu ainsi disgracié un heureux retour. En 1740,

(1) Nouvelles ecclésiastiques, 1733, 20 mai, et année 1781, page 118. — Sainte-Beuve, Port-Royal, 3e édition, t. III, p. 198 et suiv. — Il sera bon de faire remarquer que M. Sainte-Beuve, n'écoutant que les mauvais propos des Jansénistes, s'est fait une très fausse idée de la vieillesse de Massilion. Rien cependant, de plus pieux, de plus chrétien, de plus vraiment épiscopal. Tout à ses pauvres, à ses séminaires et à ses curés, plein de soumission envers l'Eglise., occupé de mission?, de retraites et de visites pastorales, ne quittant jamais son diocèse, il fut, en plein dix-huitième siècle, un modèle de zèle et de douceur évangéliques; et il mérita qu'en présence de l'Académie française, l'archevêque de Sens, Languet de Gergy, qui s'y connaissait, l'appelât un saint évêque.

Massillon fit prêcher par le pieux et populaire Bridaine une mission qui toucha beaucoup d'âmes, et dont un des témoins, Marmontel, conserva un long souvenir. Bridaine, aussi passionné pour la charité que pour la vérité, ramena le P. Joseph aux pieds de son oncle. Malheureusement, malgré de vaines promesses, l'incorrigible oratorien reprit son rôle de sectaire, et Massillon dut se séparer encore de lui, et cette fois d'une manière définitive. Le P. Joseph, d'abord retiré aux Vertus, vint, après la mort de son oncle, résider à la maison delà rue Saint-Honoré, y emportant avec lui les papiers de Massillon ; plus tard, les oratoriens eux-mêmes trouvèrent ses opinions trop compromettantes ; il alla finir ses jours sur la paroisse Saint-Paul de Paris, où il continua sa vie pauvre, sévère, pénitente, mais attristée et sans consolation intérieure (1). Enfin, gémissant sur le déclin du pur jansénisme, il atteignit ses dernières années, et mourut le 30 décembre 1780. Au moment où il touchait à l'inévitable terme, il fit une déclaration obscure et équivoque de ses sentiments religieux, et il reçut les suprêmes sacrements de M. Benoît, prêtre de Saint-Paul. En remarquant cette figure

(1) Voir les Nouvelles ecclésiastiques, 24 juillet 1781, et les registres de l'Oratoire aux Archives générales.

d8 VIE DE MASSILLON.

qui ne manque pas de caractère, nous n'oublierons pas que, malgré ses torts, c'est à lai, c'est à ses efforts et à son activité que nous devons de posséder l'édition complète des œuvres de l'illustre évêque. Mais pourquoi le P. Joseph n'est-il pas mort à l'Oratoire? Sans doute, au lieu d'avoir été perdus et dispersés après lui, les manuscrits du grand prédicateur subsisteraient encore.

Quant à l'abbé d'Ebreuil, nommé Jean-Baptiste comme son oncle, sa vie fut beaucoup plus tranquille, plus oisive et plus commode. Il eut des bénéfices qui lui rapportèrent dix mille livres de rentes. On le voit en 1737 fort occupé du partage des manses entre ses moines et lui. Son oncle lui légua, comme à Joseph, une croix pastorale et un bijou, mais il se garda de lui confier ses papiers. Le pauvre- Jean-Baptiste mourut tragiquement : en s'appliquant lui-même aux restaurations de son château abbatial, en 1744, il fut écrasé par la chute d'une poutre (1).

Les catalogues authentiques et originaux de

(1) « XXXIII abbas, Joannes Baptista Massillon. Sub ipso, divisio mansarum. Dum restaurandee abbatiali domui manum ipse admoverat, trabe obrutus est, 1735-1744. » Recueil des titres concernant V abbaye d'Ebreuil, manuscrit 114, bibl. de Cieruiont. Cet écrit est l'œuvre du dernier abbé d'Ebreuil. On y trouve le procès-verbal de la division des manses, du 14 août 1737, signé de « Massillon, seigneur abbé commendataire de Saint-Léger d'Ebreuil. »

l'Oratoire mentionnent quelques autres membres de cette famille d'Hyères, attirés dans la congrégation par la gloire de leur parent. Voici ceux que j'ai pu relever :

Gaspard Massillon, d'Hyères, reçu à l'Institution d'Aix en 1693, professeur à Marseille en 1695, puis à Juilly en 1700, prêtre en 1704, à Clermont de 1718 à 1720, et mort au mois d'avril 1731, à Notre-Dame des Grâces, en Provence ;

Louis- Antoine Massillon, d'Hyères, admis à l'Institution de Paris en 1731, professeur à Riom en 1738 et 1739, sorti en 1740;

Jean-François-Toussaint Massillon, d'Hyères, reçu à Paris en 1731, sorti en 1735;

Jean-Pierre Massillon, d'Hyères, reçu à Paris en 1735 et sorti en 1736.

Enfin on rencontre un Massillon juge-mage à Montpellier et président du présidial en 1746.

L'orthographe primitive était 3/asseillon. Depuis 1681 jusqu'en 1699, c'est-à-dire jusqu'à plus de trente-six ans, le célèbre prédicateur est toujours appelé Masseillon dans les listes imprimées et les actes manuscrits de sa compagnie. Ce fut seulement vers le temps où il prêcha devant le roi qu'il adoucit légèrement son nom ; et le reste de sa famille l'imita.

Dans les parties hautes de la vieille petite ville, bien loin du luxe des quartiers modernes, près de la ruelle Rabaton et de la paroisse Saint-Paul, l'Oratoire avait un collège dont on voit encore aujourd'hui les dernières ruines. C'est là que s'initia aux choses de l'esprit le plus célèbre des enfants d'Hyères. Ainsi sa religieuse et studieuse enfance se passa dans un espace très restreint, entre la maison paternelle, le collège des Oratoriens et l'église Saint-Paul. On voudrait voir de près le développement de cette belle intelligence que captivèrent de si bonne heure les lettres latines. Si plus tard il transporta dans notre prose oratoire quelque chose de l'attendrissante douceur de la poésie virgilienne, s'il sut faire goûter la plus austère morale en l'enveloppant des séductions d'une grâce exquise et d'une souveraine harmonie, c'est que le génie de l'antiquité avait souri à sa jeunesse et lui avait révélé le secret de l'art. Mais un cœur profondément imbu du christianisme put seul lui donner cette pénétrante onction et cette tristesse consolée où est son vrai triomphe. On se l'imagine encore exerçant les touchantes fonctions d'enfant de chœur, et offrant l'encens à ces tabernacles au pied desquels il devait si souvent répandre les parfums d'une parole embrasée par le feu

LA JEUiNESSE DE MASSILLON. 21

intérieur. Sans doute, au sortir de ses sévères occupations, le petit Jean-Baptiste allait avec les autres élèves de l'Oratoire se récréer sur les pittoresques hauteurs qui dominent la ville, dans ces vieilles ruines gothiques d'où l'on aperçoit l'immensité de la mer. Peut-être s'enivrait-il déjà de solitude, et cherchait-il la retraite qui le tenta si souvent, même au milieu de Paris, au sein de ses succès, et dont l'amour le poursuivit jusqu'à sa dernière vieillesse.

Révélant de 1res honne heure sa véritable vocation, il aimait non seulement à entendre les sermons, mais à les reproduire. Au retour de l'église, réunissant en cercle ses jeunes camarades, le futur orateur de Louis XIV et de Louis XV répétait à son naïf auditoire ce qu'il avait retenu de la prédication du jour, animant son discours des grâces naturelles de son geste et de sa voix. C'est ainsi qu'à huit ans Lacordaire prêchait devant sa bonne Colette. Ces précoces essais rappellent le sermon de Bossuet à l'hôtel de Rambouillet ; mais l'élève de Navarre avait seize ans, et on le prenait déjà presque au sérieux.

Cependant, ces goûts naissants, ces premières révélations du talent n'étaient pas consultés par le notaire d'Hyères. A peine Jean-Baptiste eut-il

fini sa troisième qu'il le retira du collège pour l'employer dans son étude, voulant la lui transmettre un jour. Mais le jeune clerc, dès qu'il avait une heure de liberté, allait se consoler du style des actes et des contrats en traduisant, avec ses anciens maîtres, les plus beaux passages de ce Virgile et de ce Cicéron dont il était si heureusement épris. C'était là une marque incontestable de vocation littéraire. Ce zèle méritoire dans la jeunesse et ces soins généreux des maîtres ne sont pas d'ailleurs aussi rares qu'on pourrait, de loin, le supposer. Dans les villages, plus d'un enfant s'arrache au soin des vignes ou des champs paternels pour courir recevoir les premiers éléments des lettres savantes, l'hiver, au coin de l'humble foyer du presbytère et, l'été, sous les ombrages avares de son petit jardin. Comme le cœur est de la partie, l'esprit s'ouvre aisément ; et les plus fortes générations sacerdotales se renouvellent par ce commun désintéressement. L'élève devient plus cher au maître, et le maître à l'élève. La science, dont l'acquisition coûte tant, est infiniment précieuse. C'est ainsi que le général Drouot l'aimait comme une conquête difficile. Fils d'un pauvre boulanger, le jeune Drouot, en revenant du collège, portait le pain chez les clients, et,

comme l'unique lampe de la maison était souvent éteinte par économie, il profitait, pour reprendre ses études, tantôt de la lumière brûlante du four, tantôt des froids mais gratuits rayons de la lune.

Ces volontés généreuses, ces persistantes ardeurs arrivent infailliblement à leur but. Vaincu par la constance infatigable de son fils, et cédant aux prières des prévoyants religieux qui enviaient les talents de leur élève, le notaire François Masseillon envoya Jean -Baptiste terminer ses études au collège oratorien de Marseille, où l'écolier reconnaissant s'attacha de plus en plus à la congrégation.

La pieuse et savante compagnie qui lui donnait l'instruction littéraire et l'éducation chrétienne, avait un prodigieux succès dans le midi de la France. Dès l'année 1619, c'est-à-dire huit ans après l'établissement définitif de la société, on comptait déjà neuf maisons en Provence : Arles, Brignoles, Cavaillon, Marseille, La Ciotat, Frontignan, Maleval, Pertuis et Pézenas (1).

Ce fut vers 1678 que Massiilon entra au collège de l'Oratoire. Il eut pour professeur de rhé-

(1) Annales de la maison de VOratoire, année 1619, octobre, Archives, Oratoire, ms. 623.

torique le P. Albette (1) qui, plus tard, eut du succès dans les chaires de Paris. Dans cette même maison avait déjà étudié un des prédicateurs les plus goûtés par le dix-septième siècle, et à qui Louis XIV devait, après la station de 1694, adresser un de ces mots auxquels il excellait, et qui étaient la plus belle récompense du travail heureux : « Mon Père, il n'y a que votre éloquence qui ne vieillisse point (2). » Massillon trouva, comme directeur de cette maison, le P. Jacques Marrot, fougueux disciple de Saint-Cyran. Le P. Marrot appartenait à ce parti extrême qui ne craignit pas d'outrager Massillon, lorsque le prédicateur se fut nettement déclaré pour la pleine doctrine catholique.

Ce collège de Marseille, quoique dirigé par des religieux de mérite et de zèle, offrait de graves inconvénients. L'agglomération d'une jeunesse ardente, le mélange inévitable des bons et des mauvais écoliers, l'éloignement de la vie de famille, étaient les causes de plaies cruelles à la vie morale et chrétienne. Hélas ! tel est le sort

(1) Archives, f° 43, ms. 640.

(2) « J'ai étudié à Marseille, dit Mascaron lui-même, sous Jes prêtres de l'Oratoire qui y ont le collège, chez lesquels je fus pensionnaire presque durant tout le cours de mes études. » — Notes pour servir à la biographie de Mascaron, écrites par lui-même, et publiées par M. T. de Larroque, 1863, p. 9 et 10.

des choses humaines, même les meilleures. Si, d'un côté, le collège a ses misères, si la fleur délicate, la naïve candeur, l'innocence de l'âme sont exposées à s'y flétrir, de l'autre, l'enfant y trouve le ressort puissant de l'émulation, y échappe à des caresses et à des soins amollissants ; et sentant, au milieu d'une foule envieuse, le prix du travail et du mérite personnel que rien ne supplée, y prend quelque chose de mâle et d'énergique qui lui aurait manqué sous le toit domestique. Au moment même où Massillon quittait le collège de Marseille, un saint évêque, un missionnaire du Tonquin, M. Deidier, donnait sur cette maison, où il avait été élève, de bien tristes renseignements. Le 13 décembre 1681, M. Deidier, du fond du royaume annamite, écrivait à sa sœur pour la détourner de mettre son fils en pension (1). Racontant ce qu'il avait vu, dans sa jeunesse, à ce collège oratorien, il lui disait que la surveillance y était insuffisante, que les jeunes gens religieux y étaient en butte, à la raillerie, et que la licence des mœurs n'y avait souvent plus de bornes. Mais que faire ? M. Deidier conseillait la vie de famille avec un précepteur. Outre que la chose n'est accessible

(1) M. J'abbé Bayle a publié cette curceuse lettre dans sa belle étude sur Massillon.

qu'aux riches, un précepteur ne peut suffire à tout, et l'élève isolé languit loin de l'aiguillon et du contrôle. Même en ce cas, le meilleur parti serait évidemment l'externat qui, sans priver l'enfance des mœurs et de l'esprit de la famille, prend à l'éducation commune tout son suc et toute sa moelle. Jl faut envier les parents qui peuvent et qui savent ne pas se séparer entièrement de leurs fils, qui les retrouvent chaque soir, jouissant du progrès de la journée en l'excitant, et nourrissant eux-mêmes l'intelligence et le cœur de ceux dont ils alimentent la vie matérielle.

Ce fut cependant dans ce collège de Marseille que Massillon et M. Deidier lui-même résolurent de se consacrer complètement au service de Dieu et du prochain. Massillon, au reste, ne perdit pas le souvenir de Marseille ; il y revint prêcher une station, et lorsqu'il fut nommé évèque, il n'oublia pas les maîtres qui, sans doute, l'avaient gratuitement instruit. Il écrivit au P. Gauthier, supérieur du collège de Marseille, prêtre austère, mais d'un jansénisme qui devint belliqueux, une lettre où respirent l'humilité, la foi et la gratitude : « Un homme de Dieu comme vous, mon Révérend Père, doit me plaindre beaucoup et prier pour moi. C'est l'office le plus essentiel que je puis attendre

de l'amitié dont vous m'honorez. C'est tout ce que je puis vous dire dans l'accablement de lettres et d'affaires où je me trouve dans ces commencements : je n'aurais rien à souhaiter si le diocèse de Clermont devenait un jour digne de votre zèle. Avec un ouvrier comme vous, je me croirais bien fort ; et je pense que je vous représenterai un jour si vivement les besoins de cette grande Eglise, que votre piété ne vous permettra pas de vous y refuser. Souffrez que je remercie ici tous nos Pères de l'honneur de leur souvenir, que je me recommande à leurs prières, et que je vous proteste de tous les sentiments d'estime et de respect avec lesquels je suis, mon Révérend Père, votre très humble et très obéissant serviteur. »

Parmi les pensionnaires de ce collège, se trouvait un jeune Marseillais, né la même année que lui, et plein d'une vive ardeur pour l'étude. Il se nommait Antoine Arcère. Les deux écoliers se lièrent d'une tendre amitié dès l'enfance (1). Ils se retrouvèrent à l'Institution d'Aix et au scolasticat d'Arles, car Arcère entra lui aussi dans la congrégation. Le goût et l'aptitude du P. Arcère

(i) Lettre de Massillon au P. Arcère.

le portaient vers la philologie. Pour se perfectionner dans les langues du Levant, il quitta l'Oratoire, et voyagea plus de deux ans en Orient. Il composa même un grand dictionnaire françaisturc ; mais il ne put parvenir à le faire imprimer. Massillon estimait fort cet esprit honnête et laborieux ; et il fut sensible à sa sortie (1).

Ce fut le 10 octobre 1681 que, âgé d'un peu plus de dix-huit ans, Massillon franchit le seuil de la maison d'Aix (2), pour y faire son noviciat, qui s'appelait institution chez les disciples de Bérulle. Aujourd'hui cet établissement, dont l'église fut détruite durant la Révolution, est occupé par les Sœurs de la Présentation, rue du Bon-Pasteur.

Lorsque l'année de son institution fut écoulée, le confrère Masseillon, comme on le nommait alors, s'éloigna d'Aix pour aller à la maison d'Arles suivre le cours de théologie (3). Il y demeura deux ans, du 23 septembre 1682 au 19 septembre 1684. « Il s'y distingua, dit un des contemporains, de ses confrères et de ses compatriotes (4),

(1) Lettre de Massillon au P. Arcère.

(2) J'ai retrouvé cette date dans les registres de l'Oratoire, Catalogues de réception, année 16Ô1. Elle est donc absolument sûre.

(3) R. des 'Délibérations, années 1682 et 1684.

(4) Mémoires pour servir à Vhistoire de plusieurs hommes

et par sa solidité et par la pénétration de son génie, et eut, parmi ses condisciples, le même rang* qu'il a eu dans la suite parmi les prédicateurs Un homme de mérite, que Louis XIV envoyait dans le Languedoc prêcher la controverse, passant par Arles, s'arrêta quelques jours dans la maison de l'Oratoire. Charmé du jeune Massillon, il eut de fréquentes conversations avec lui, et lui dit, en le quittant, qu'il n'avait qu'à continuer comme il avait commencé, et qu'il deviendrait — « un des premiers hommes du royaume. » — On est heureux de pouvoir ainsi trouver quelques traces de cette brillante jeunesse.

Parmi les directeurs de cette maison d'Arles, on remarquait alors le P. Honoré de Quiqueran de Beaujeu, depuis évêque de Castres. C'était un prédicateur célèbre en son temps ; Fléchier l'attira près de lui. A peine nommé évêque, M. de Beau-

illustres de Provence, in-12, 1752, p. 377. Ce rare et précieux recueil, sans nom d'auteur, est du P. Joseph Bougerel. Les registres de l'Oratoire nous apprennent que ce Père était né à Aix, en 1679, d'un procureur au Parlement, qu'il fut reçu à l'Institution en 1702, qu'il résida ou professa dans plusieurs maisons de Provence, particulièrement à Toulon, à Arles et à Grasse, et qu'il mourut en 1755. Il se trouvait, par conséquent, à même d'être parfaitement renseigné sur ce qui concerne son illustre confrère. Et il disait lui-même : « Pour écrire la Vie de M. Massillon, je n'ai eu qu'à consulter ceux qui l'ont connu plus particulièrement; ce qui ne m'a pas été difficile, car il est mort depuis peu de temps ; je n'ai rien marqué de lui qui ne soit connu de tout le monde. »

jeu quitta tout pour son diocèse; et Louis XIV lui dit : « C'est bien tôt, mais c'est bien fait. » Il fut chargé de prononcer à Saint-Denis l'oraison funèbre du roi, que Massillon prêcha à la Sainte- Chapelle.

Imitant la sage coutume de la Compagnie de Jésus, l'Oratoire envoyait les jeunes religieux, et particulièrement ceux qui donnaient les plus belles espérances, professer successivement dans ses collègues les classes de grammaire, d'humanités et de rhétorique. Les plus solides esprits devaient même enseig*ner dans les séminaires de la congrégation la philosophie et la théologie, avant de se livrer à la chaire et à la direction des âmes. C'était un excellent moyen non seulement de perfectionner le goût ou le savoir, mais surtout de faire prendre des habitudes irrévocablement sérieuses. Sainte-Marthe donna donc à Massillon pour la rentrée de 1684, c'est-à-dire pour la Saint-Luc, la chaire de cinquième du collège de Pézenas : il y resta deux ans et demi, jusqu'au printemps de 1686 (1). Mais il y eut la quatrième à partir de l'année 1685.

(1) Registres des délibérations du Conseil. — Etat des morts et des vivants en 1685. — Annotation manuscrite du P. Bahier, secrétaire de la congrégation.

Il y avait alors, dans les petites classes de cet établissement de Pézenas, un élève que le jeune professeur devait retrouver plus tard à Paris. C'était le fils d'un serviteur de M. de Grignan, l'archevêque d'Arles. Il se nommait Jean-Baptiste Molinier. Après avoir achevé ses études, Molinier se fit militaire. Mais, touché par la grâce, il revint à l'Oratoire pour s'y consacrer à une autre milice. Le P. Molinier, qui avait de l'éclat et du feu, devint un prédicateur cher à la foule. Par malheur, son impétuosité naturelle n'était pas dirig'ée par le goût, ni réglée par une étude sévère. Lorsque, vers les dernières années de Louis XIV, il prêchait à Paris, Massillon allait parfois l'écouter. Ravi par son généreux enthousiasme, mais en même temps frappé de sa composition inégale et de son style incorrect, l'illustre orateur lui disait ingénieusement : « Mon Père, il ne tient qu'à vous d'être le prédicateur et du peuple et des grands. j> Un ancien oratorien, le P. Tabaraud, raconte sur ce séjour à Pézenas une anecdote assez croyable, encore qu'un peu jolie. Massillon était de temps en temps chargé d'aller faire des conférences au bourg voisin de Lézignan-la- Cèbe. Mais il y subit un grave échec : on trouvait qu'il ne mettait pas assez de latin dans ses discours, et qu'il ne citait

32 VIE DE MASSTLLON.

jamais les écrivains profanes, selon la coutume du seizième siècle, encore chère aux provinces reculées et arriérées. Le jeune professeur, averti, s'empressa de charger ses instructions de belles et longues citations iatines qui enlevèrent toute la petite ville. Il arrivait parfois ainsi qu'on permettait aux (( confrères » de prêcher, avant qu'ils eussent qualité ; cela se présenta précisément à Pézenas en ces années-là, d'après le témoignage des registres; on envoya en mission un jeune oratorien qui n'était pas encore dans les ordres. Il faut pourtant se rappeler que le P. Tabaraud n'était entré à l'Oratoire qu'en 1765, et que la tradition au sujet de Massillon pouvait déjà être confuse.

Cette maison de Pézenas était alors fort troublée. Le diocèse d'Agde, auquel elle appartenait, avait pour évêque un janséniste décidé, M. Fouquet, qui faisait bénir ses séminaristes par le P. du Breuil, un des saints et des martyrs de la cause. M. Fouquet était exilé à Villefranche de Eouergue. Or l'assemblée de l'Oratoire avait dressé un formulaire réglant les matières alors si controversées en philosophie, en théologie et même en physique. Le cartésianisme et le jansénisme y étaient également condamnés. On exigea de tous

les oratoriens la signature de cette pièce. Le P. de la Chaise veillait à la chose. Mais l'évêque Fouquet écrivit de Villefranche aux maisons d'Agde et de Pézenas un mandement pour leur défendre de souscrire. Cette curieuse ordonnance se terminait ainsi : « Nous vous enjoignons, en vertu de l'obéissance canonique que vous nous devez, de nous donner communication de tout ce qui est réglé de nouveau dans vos assemblées concernant ces matières ecclésiastiques, et de ne rien mettre de tel à exécution sans avoir eu préalablement notre consentement, selon les règles et usages de l'Eglise, à peine de suspension. » Massillon, à la suite de plusieurs autres oratoriens, se hâta d'adresser à M. Fouquet une spirituelle requête, « pour lui demander la liberté de souscrire l'écrit en question, en lui donnant la communication qu'il avait exigée. » La réponse de l'évêque, qu'il fit imprimer au bas de son ordonnance, fut celle qu'on pouvait attendre de cet esprit ancré dans son opposition : « Il consentait qu'ils enseignassent ce qui leur était prescrit (par l'Oratoire) touchant les opinions philosophiques ; mais, pour les matières de doctrine, il leur défendait d'exiger la signature jusqu'à futur examen, le tout sous peine de suspension. » M. Fouquet pensai^

être fin ; mais la compagnie fut plus ingénieuse encore : elle retira tous les religieux des établissements d'Ag'de et de Pézenas, pour les remplacer par des oratoriens ayant déjà signé ailleurs. La cour, mécontente de M. d'Agde, dont le nom déplaisait de reste, le transféra de Villefranche à Issoudun.

Ce collège de Pézenas était d'ailleurs dans la plus étrange situation. D'une part, la cour et le P. de la Chaise, disent nos registres, le suspectaient; plusieurs des Pères, et notamment le supérieur, le P. Vitalis, étaient accusés de jansénisme ; et, d'autre part, les oratoriens se plaignaient de rencontrer dans cette maison des esprits mal soumis et inquiets. Ce P. Vitalis, obligé de quitter Pézenas, à cause de l'affaire de la signature, laissa sa charge au P. Béraud. On recommanda vivement à ce directeur intérimaire de veiller sur les religieux, dont se défiait la congrégation. Quatre confrères surtout causaient de l'ombrage. On prétendait qu'ils étaient soutenus dans leurs idées particulières « par les ennemis de la congrégation. » On blâmait « leurs liaisons suspectes avec des gens malintentionnés, et reconnus partout pour être opposés à la compagnie. » Or ces quatre jeunes régents étaient le confrère

Cellier, le confrère Marchand, « soupçonné d'avoir des relations particulières avec les PP. jésuites, où il a un oncle provincial (1); » le confrère Bernard et le « confrère Masseillon. » Ainsi Massillon déplaisait déjà, ou plutôt devenait légèrement suspect à sa congrégation. On l'accusait de sortir trop souvent et d'aller dans le monde. Le fait est que cette petite société ne partageait qu'à demi les idées exclusives et étroites de l'Oratoire, et même (oh! horreur!) « allait se confesser aux cordeliers. » Cellier et Bernard se retirèrent. On eût bien voulu aussi se défaire de Marchand ; mais il était appuyé puissamment; le P. de la Chaise s'intéressa même à lui, et il fallut le garder. On respire en voyant Massillon échapper dès lors aux tendances étroites et jalouses de l'Oratoire ; les reproches de la congrégation, les accusations grossières qu'on lui adresse, montrent qu'il n'appartient qu'à moitié à la compagnie. On pouvait déjà prévoir qu'il romprait un jour tout à fait avec l'esprit de parti (2).

(1) Il suffisait, dès lors, d'avoir des relations avec les jésuites pour être éliminé de la congrégation. Ainsi, le 21 avril 1689, « ordre de renvoi du confrère Bizot (de Lyon), accusé de correspondre avec les PP. jésuites. » Le 23 mars, un autre jeune oratorien de Lyon avait été congédié sur la même inculpation.

(2) Mémoires domestiques (manuscrits) de VQratoire; Histoire générale (manuscrite), t. II, nos 201 et suiv., année 1685 ; Registres originaux, années 1684, 1685 et 1686.

Au surplus, même après le renouvellement total du personnel, la maison de Pézenas n'avait pas bonne réputation ; le P. de la Chaise se plaignait amèrement à la cour qu'on y eût parlé contre la dévotion du rosaire.

Dispersés au loin, les religieux d'Agde et de Pézenas purent signer à leur aise. Le 7 mars 1686, Massillon fut envoyé de Pézenas, en qualité de suppléant, à ce même collège de Marseille où il avait terminé ses études. Il y resta encore toute l'année scolaire qui suivit. A la Saint-Luc de 1687, il alla professer la seconde à Montbrison, où la troisième était confiée au P. Maure, son futur rival dans les chaires de Paris et de Versailles. L'année d'après, il y eut la chaire de rhétorique. Enfin, durant les vacances de 1689, Massillon, désigné pour Riom, fut retenu par le P. Ville, supérieur du séminaire que les oratoriens avaient à Vienne, le long du Rhône, au faubourg de Lyon. C'est là qu'en 1690, il reçut le sous-diaconat et le diaconat, et qu'il fut ordonné prêtre en 1691, à l'âge de vingt-huit ans. Il demeura six ans à Vienne, jusqu'à l'automne de 1695, enseignant la philosophie, puis la théologie. Toutes ces dates, que nous avons relevées, année par année, sur les actes originaux eux-mêmes, per-

mettent de suivre Massillon pas à pas dans ses diverses résidences et ses divers emplois : elles suffisent seules pour réfuter d'inutiles et gratuites suppositions.

Les talents du jeune professeur attiraient sur lui l'attention; cependant il hésitait à monter en chaire. Enfin on lui persuada de prêcher. L'archevêché de Vienne se trouvait alors entre les mains d'un pieux et digne vieillard, M. de Yillars. C'était le cinquième Villars qui occupait ce siège. Il aimait les lettres, et sa charité semblait inépuisable (1). Massillon parla plusieurs fois en sa présence (2). Ces débuts furent heureux; il obtint un succès qu'il n'attendait pas, et il connut les enivrantes douceurs de la gloire naissante qui tentent les cœurs les plus pénétrés de l'humilité chrétienne. Le monde recherchait déjà ce noble et gracieux esprit; et à cette époque, on le trouve lié avec M. de Saint-Martin, avocat général du Parlement de Provence, et en relation avec des femmes de la meilleure société, madame de Grammont et la marquise de Pusignan.

Durant ce long séjour à Vienne, il se préoc-

(1) L'Etat politique de la province de Dauphiné, par Nicolas Chorier, 1671, t. I, p. 354.

(2) Eloge funèbre de M. de Villars, édit. de 1708, p. 448.

cupa de la question des spectacles, alors si fort à l'ordre du jour, et sur laquelle il revint plus d'une fois dans sa carrière oratoire. Atlialie même, ce chef-d'œuvre de la poésie dramatique et de l'art religieux, loué par Fénelon, et où la grandeur de Dieu enveloppe tout, ne put désarmer la sévérité de Massillon. Atlialie parut en 1691. Du Guet avait assisté à une des représentations de Saint- Cyr, et versé des larmes d'attendrissement et d'admiration. Plus impitoyable et surtout plus jeune, Massillon écrivit une lettre où il manifesta ses scrupules même à l'égard de cette pièce si profondément chrétienne.

Il est probable que cette lettre ne fut pas imprimée, et que ses amis de l'Oratoire se contentèrent de se la communiquer (1). La même chose eut lieu pour ses sermons ; car, à part ses livres liturgiques, ses actes épiscopaux et son catéchisme, il ne publia rien, pas même son Petit Carême. L'oraison funèbre de Conti fit seule exception (2). Mais nous savons que des copies manuscrites de ses sermons circulaient à Paris et à la cour. Ce qui est certain, c'est qu'Arnauld,

(1) Quoiqu'un ou deux de nos manuscrits la disent imprimée, je n'ai pu la trouver nulle part.

(2) 1709. Paris, Mazières, in-4° et in-12.

écrivant à Boileau, rappelle les sentiments sévères de Massillon : « Ce ne sont pas, dit-il, les scrupules du P. Massillon qui ont été cause que j'ai tant différé à vous écrire de YAtlialie, pour remercier l'auteur du présent qu'il m'a fait (1). » Sa lettre est du 10 avril 1691. Cette date, assurément, est curieuse; elle a même excité des doutes. Deux savants distingués , M. l'abbé Bayle et M. T. de Larroque, ont pensé qu'il fallait lire plutôt Mascaron. Mais voilà que Boileau, à son tour, est revenu sur ces sévérités de Massillon. L'illustre poète prétend donc que, si l'on interdit tout ouvrage qui parle aux sens, « il ne sera plus permis de peindre dans les églises des Vierge Marie, ni des Suzanne, ni des Madeleine agréables de visage, puisqu'il peut fort bien arriver que leur aspect excite la concupiscence d'un esprit corrompu. » Il faudrait aussi s'abstenir de voir représenter et même simplement de lire les ouvrages dramatiques. « Pourtant, ajoute-t-il, le théâtre et la poésie ont quelquefois rectifié l'homme plus que les meilleures prédications, à preuve le Britcmnicus de M. Racine, qui dégoûta à tout jamais un grand prince de danser

(1) Œuvres de Boileau, éd. Saint-Surin, t. IV, p. 25.

dans des ballets. Quoi qu'en dise le P. Massillon, le poème dramatique n'est mauvais que par le mauvais usage qu'on en fait (1). »

Pendant l'année 1693, Massillon se produisit dans la chaire d'une manière plus solennelle. Tl alla prononcer à Lyon l'oraison funèbre de l'archevêque, Camille de Neuville de Vilieroy, qui mourut le 3 juin, à l'hôtel de ville de Lyon, et qui fut enterré aux Carmélites, dans une sépulture de famille que possédaient les Vilieroy. Ces Vilieroy formaient à Lyon, ainsi que les Rohan à Strasbourg et les Villars à Vienne, comme une sorte de dynastie pontificale, se succédant d'oncle à neveu. M. Camille de Vilieroy était tout à Lyon. « Il peut être considéré, dit Saint-Simon, comme le dernier grand seigneur qui ait été en France. Tl commandoit dans Lyon et dans tout le gouvernement avec une pleine autorité, sans inspection de personne, et rien ne s'y faisoit que par lui. Il avoit un grand équipage de chasse, et, devenu aveugle à la fin de sa vie, il alloit encore à la chasse, à cheval entre deux écuyers. Il vivoit magnifiquement; tout trembloit sous lui, les villes, les troupes, jusqu'à l'intendant... C'étoitun

(1) Lettre autographe inédite. Auteuil, 7 sept. 1707, provenant du cabinet de M. H. de M.

petit prestolet, à mine de curé de village, aussi haut que son frère étoit bas, qui le menoit à la baguette et son neveu au bâton (deux maréchaux), qui avoit plus d'esprit et de sens encore que son frère, fut peu archevêque et moins commandant que roi de ces provinces, qu'il ne quittoit presque jamais (1). » Né à Rome pendant l'ambassade de son frère, il eut pour parrain Camille Borghèse, depuis Paul V. Il g-ouverna l'Eglise de Lyon de 1654 à 1693. Il fonda plusieurs édifices utiles, et particulièrement le grand séminaire. Malgré son amour de la domination, du luxe et de la chasse, il s'occupait des écoles et des pauvres, visitait fréquemment les paroisses de son vaste diocèse, et restaurait la discipline ecclésiastique. Par son testament, M. de Villeroy demandait qu'on n'honorât pas sa mémoire par des éloges funèbres ; mais la reconnaissance et la piété publiques refusèrent d'obéir à ce vœu, que dictait* la religion. L'oraison funèbre de l'archevêque de Lyon est la première œuvre que nous possédions de Massillon. Jusqu'ici, sur la foi du P. Bougerel, qui fait vivre M. de Villeroy jusqu'à quatre-vingtdouze ans, au lieu de quatre-vingt-sept, ce qui

(1) Dangeau, Addition de Saint-Simon, édit. Didot, t. IV, p. 300.

est déjà respectable, on croyait que ce discours n'avait été prononcé qu'en 1698, quatre ou cinq ans après l'éloge de M. de Villars. Mais il est bon sur toutes choses d'avoir des renseignements tout à fait contemporains. Or, la bibliothèque de la rue Richelieu possède un exemplaire d'une Vie du prélat, imprimée en 1695. On y lit : « Les entrailles de M. de Villeroy furent enterrées à sa cathédrale; son cœur est conservé dans l'église de Neuville, et son corps fut porté dans celle des Carmélites, et mis dans la chapelle de Villeroy. On fît son oraison funèbre dans tous ces endroits : M. Villemot, promoteur général, la prêcha à Neuville; un Révérend Père de V Oratoire aux Carmélites; et M. Moranges la fit en peu de mots (1). y> Massillon, il est vrai, n'est pas nommé; mais il s'agit évidemment de lui, car nous savons, par l'édition de 1708 (2), que son discours fut prononcé au Carmel, et devant une nièce de l'archevêque qui y était religieuse. Comme M. de Villars mourut après M. de Villeroy, l'édition de 1708 avait raison de placer en premier lieu l'oraison funèbre de l'archevêque de Lyon, et c'est évi-

(1) Vie de Camille de Neuftille, archevêque et comte de Lyon, p. 182. Lyon, in-18, 288 pages, 1695 (par le P. Guichenon Augustinien).

demmentleP. Joseph qui s'est trompé, en intervertissant l'ordre primitif de ces deux discours.

Ainsi averti, le goût saisit le progrès de la pensée, et on voit tout un changement de sys* tème oratoire. Dans ces deux essais, surtout dans l'éloge de M. de Villeroy, quoique ayant déjà plus de trente ans, l'orateur se laisse aller tantôt à la satire, tantôt à la flatterie, choses également répugnantes à la chaire chrétienne; on y trouve de la déclamation, trop de fleurs et d'antithèses, un bel esprit suranné. C'est comme un bouquet de terroir. Seul, le séjour de Paris, où il devait se mêler à la bonne compagnie, entendre Bourdaloue, prêcher devant Louis XIV et Bossuet, achèvera de polir son style, et fera de lui un des plus heureux modèles du bon goût. Ainsi, pour ne rappeler qu'un exemple de cette inexpérience première, il compare les visites ou tournées pastorales des prédécesseurs de Villeroy, visites fort imprévues et rares sans doute, à l'apparition des comètes. « L'apparition et la course annuelle de ces astres saints (les archevêques de Lyon) était devenue un phénomène presque aussi rare et aussi surprenant que les comètes. » Mais, à côté des excès de jeunesse, et sous l'accent de province, se font déjà sentir cette tendresse d'âme et cette délicatesse

44 "VIE DE MASSILLOX.

de cœur qui formeront les traits distinctifs de son beau génie. On y voit aussi cet ingénieux emploi des souvenirs bibliques où il se plaît à chercher la vraie et délicieuse parure de son éloquence. Mais, chose curieuse! dans l'oraison funèbre de M. de Villeroy, Massillon, un peu comme jadis à Lézignan, citait Salluste, et comparait ses héros aux anciens Romains (1). Or, en louant M. de Villars, il repoussait de la chaire toutes ces choses profanes, et, se traçant son nouveau chemin, il disait merveilleusement bien : « Nous tirerons du sanctuaire même les ornements sacrés qui vont servir d* appareil aux funérailles de l'oint du Seigneur; nous ne prendrons que sur l'autel les fleurs que nous allons jeter sur le tombeau du prince des prêtres. Le siècle, qui n'eut jamais de part à ses actions, n'en aura point aussi à ses louanges; nous sortirons de l'Egypte, pour rendre les devoirs suprêmes à cet autre Jacob. Les pompes de Pharaon ne viendront plus, comme autrefois, jusque dans une terre sainte, honorer les cendres des patriarches. »

Ce M. de Villars, naturellement doux et bienveillant, allait à l'âme de Massillon. Pendant

(1) Edition de 1708, p. 407 et p. 414.

quatre ans il l'avait vu de près, jouissant parfois de son aimable conversation. Sa physionomie ouverte, son âme qui s'attendrissait facilement, l'avaient touché, *t il s'écriait dans sa légitime reconnaissance : « Moi-même, je dois le dire ici, dussé-je éveiller ma douleur en rappelant le doux souvenir de ses entretiens et de ses bontés, oui, moi-même je l'ai vu, avec cet air de candeur et de sincérité qui peignait sur son visage les sentiments de son cœur (1). »

Aux vacances de 1695,, Massillon quitta Vienne. On le destinait évidemment à la chaire, car il fut envoyé à l'importante maison de Lyon, au-dessus de laquelle il n'y avait que Paris, non plus pour professer, mais pour <r résider, » c'est-à-dire pour prêcher et confesser (2). On l'y trouve encore le 25 juin 1696 (3).

En cette année 1696, l'Oratoire changeait de supérieur général : au P. de Sainte-Marthe succédait le P. de La Tour. La fin du généralat de Sainte-Marthe avait été remplie de trouble et d'ennui : la maladie et la disgrâce augmentaient

(1) Edition de 1708, p. 479. Pour M. de Villars, on peut voir, outre Chorier, Histoire de la sainte Eglise de Vienne, par Maupertuy. Lyon, 1706, et Moréri. Partout l'éloge de sa bienfaisance et de son désintéressement.

(2) Registre des délibérations de Vannée 1695.

(3) Liste triennale de Vannée 1696.

encore sa sévérité ordinaire. Dans son intolérance étroite, il craignait et repoussait tout ce qui n'était pas pleinement du parti. N'ayant que quarante-six ans, moins soupçonneux et moins morose que son prédécesseur, le P. de La Tour ne craignait pas d'attirer à Paris les jeunes religieux de mérite et d'avenir. Massillon avait été suspect à cause de ses relations avec les jésuites et les cordeliers; la vérité cependant est qu'en ce moment, quoique encore flottant, il penchait du côté janséniste. Ce qui ne suffisait pas au P. de Sainte- Marthe, convenait au contraire parfaitement au nouveau général; car le P. de La Tour se trouvait alors très exactement dans la même situation d'âme : tous deux avaient été nourris des opinions de la congrégation, tous deux y tenaient, quoique sans aigreur et sans entêtement, et d'ailleurs, prêts, comme la suite l'a démontré, à se soumettre au jugement de l'Eglise et même à le défendre.

Aussi le P. de La Tour, devenu général au mois de juin 1696, laissa quelques mois à peine Massillon à la résidence de Lyon, et dès le 1er octobre 1696, il l'appelait au séminaire de Saint- Magloire, de Paris, en qualité de second directeur.

Mais que s'était-il passé avant l'élection du P. de La Tour ? Déjà blâmé à Pézenas par de trop austères censeurs, toujours avide, d'ailleurs, de solitude, s'était-il réfugié à Septfonts? En 1689, il écrivait à Sainte-Marthe, qui, selon l'usage, l'interrogeait sur ses désirs et ses goûts : « Comme mon talent et mon inclination m'éloignent de la chaire, j'ai cru qu'une philosophie ou une théologie me conviendraient mieux (1). » Et au surplus son esprit ouvert et conciliant avait pu déplaire de nouveau. Ce qui est certain, c'est qu'on lit, dans l'édition de 1708, un passage de l'éloge de M. de Villeroy, qui n'était pas de nature à satisfaire le parti dominant à l'Oratoire. Il avait dit, en effet, parlant avec convenance de Eome, que « cette ville, si célèbre, était le séjour de la sainteté et l'air natal de la plus sainte politique : » phrase remarquable qui, avec l'édition du P. Joseph, se transforme en « cette ville si célèbre où l'autorité de l'empire et du sacerdoce se trouve réunie dans la même personne (2). »

Quoi qu'il en soit, il n'a pu être à Septfonts que trois ou quatre mois au plus, car, au 9 sep-

(1) Le P. Bougerel, p. 378; et Voyage littéraire en Provence, par M. P. D. L. (Papon, ancien oratorien), 1780, p. 200.

(2) Edit. de 1708, p. 398, et de 1745, p. 66.

tembre 1695, dans les actes du conseil de la compagnie (1), on le mentionne comme envoyé de Vienne à Lyon, et d'autre part, dans la liste triennale, on le trouve, le 25 juin 1-696, à la résidence de Lyon (2) ; et de là il fut envoyé, le 1er novembre, à Paris. Ainsi il a dû demeurer à Septfonts du mois de juillet au mois de novembre 1696. Ce temps est court, mais il suffit. Il paraît, d'ailleurs, certain que Massillon demeura quelque temps dans la retraite ; les témoignages abondent sur ce point, et, de plus, le prédicateur lui-même a parlé plusieurs fois en ancien solitaire.

Un témoignage important et qu'on ne saurait récuser, est celui du P. Bougerel. L'approbation de ses Mémoires porte la date du 12 janvier 1751, c'est-à-dire seulement huit ans environ après la mort de l'évêque de Clermont. Le P. Bougerel n'avait que seize ans de plus que l'illustre orateur ; il était d'Aix, et passa sa vie dans les maisons de la compagnie ; il devait, par conséquent, mieux que personne, être édifié sur un événement aussi important dans l'existence de son célèbre

(1) Délibérations, année 1695.

(2) Feuilles imprimées, année 1696.

confrère. Or, il dit positivement et avec une grande apparence de vérité, en citant des Mémoires particuliers : « Vivement frappé de la difficulté de réussir dans le ministère de la chaire, il prit le parti de se retirer à Septfonts où, quelque temps après, instruit que le P. de La Tour avait été élu supérieur général de l'Oratoire, il lui écrivit, et ce Père le fit revenir dans le sein de sa congrégation ; il lui donna la maison de Lyon, et lui conseilla de . ne pas enfouir ses talents ; quelque temps après (il fut) appelé au séminaire de Saint-Magloire (1). » En effet, trois ou quatre mois après son arrivée à Paris, Massillon écrivait au P. Arcère, en l'engageant à rentrer, lui aussi, dans la compagnie, ces lignes où il parle avec abondance de cœur du régime inauguré à l'Oratoire par le nouveau général : « On n'a pas eu, pour vous, dans l'Oratoire, peut-être tous les égards qu'on devait à tout ce que vous promettiez, et à tout ce que vous étiez déjà. Mais vous connaissez les corps libres : il est peu de particuliers qui s'intéressent à l'honneur de la communauté.

(I) 1752, p. 378. Le P. Bougerel, dans ses notes manuscrites, est plus net encore : « En 1696, dit-il, il fut à Septfonts, d'où il écrivit au R. P. de L.a Tour (élu général), au mois de septembre, qui le rappela à Paris. » — Papiers du P. Bougerel, cabinet de M, le marquis de Clapiers, de Marseille,

Vous aimez les livres et la solitude. Ainsi une vie commune et régulière ne vous ferait pas obstacle. C'est dommage, mon cher ami, qu'un homme comme vous pourrisse dans un fond de province, et n'étudie que pour étudier. Auriez-vous une si g*rande opposition à venir à Paris vous rendre à qui vous vous devez, et pour lequel vous êtes né ? Vous pouvez compter sur toutes les facilités et sur tous les agréments imaginables de la part de notre nouveau général. Il aime les g*ens de lettres, il en cherche de tous côtés... Le gouvernement de l'Oratoire, sous ce nouveau général, est tout à fait changé ; et son règne va être celui des gens de lettres et de mérite. Il s'attache à faire fleurir l'Oratoire de ce côté-là. »

Informé de cette retraite de Massillon par les oratoriens, d'Alembert l'enveloppait de circonstances étranges, mais il devait y avoir quelque chose de vrai, comme on le verra tout à l'heure. D'Alembert dit donc : « Il alla s'ensevelir dans l'abbaye de Septfonts, où l'on suit la même règle qu'à la Trappe, et il y prit l'habit. Pendant son noviciat, le cardinal de Noailles adressa à l'abbé de Septfonts, dont il respectait la vertu, un mandement qu'il venait de publier. L'abbé, plus religieux qu'éloquent, mais conservant encore, au

moins pour sa communauté, quelque reste d'amourpropre, voulait faire au prélat une réponse digne du mandement qu'il avait reçu. Il en chargea le novice ex-oratorien, et Massillon le servit avec autant de succès que de promptitude. Le cardinal, étonné de recevoir de cette Thébaïde un ouvrage si bien écrit, ne craignit point de blesser la vanité du pieux abbé de Septfonts en lui demandant qui en était l'auteur. L'abbé nomma Massillon, le prélat lui répondit qu'il ne fallait pas qu'un si grand talent, suivant l'expression de l'Ecriture, demeurât caché sous le boissemo. Il exigea qu'on fît quitter l'habit au jeune novice : il lui fît reprendre celui de l'Oratoire, et le plaça dans le séminaire de Saint-Magloire à Paris, en l'exhortant à cultiver l'éloquence de la chaire, et en se chargeant, disait-il, de sa fortune. » D'Alembert avait lu l'éloge de Massillon, en 1774, devant l'Académie française, mais il ne le fit imprimer qu'en 1779. Or, avant lui, on avait déjà loué solennellement le prédicateur ; il est vrai que c'était en province, comme à Toulouse et à Marseille, et que ces premiers éloges échappèrent à l'attention générale. Le panégyriste de Toulouse, l'abbé Marquez, parlait de la retraite de Massillon à Septfonts comme le P. Bougerel, avec les mêmes cir-

constances, et presque dans les mêmes termes (1). Mais ce qu'on avait peu remarqué ailleurs, frappa vivement avec d'Alembert. Ses opinions, hostiles au clergé, et ses préjugés philosophiques étaient faits pour blesser les cœurs chrétiens, et on cherchait naturellement à le prendre en défaut. Je trouve à ce sujet une note du temps fort curieuse, écrite sur un exemplaire de la bibliothèque de l'Arsenal : « Il faut rectifier ce récit (le récit de d'Alembert). M. Massillon essaya pendant quelques mois de la vie des Chartreux, et révint à l'Oratoire, regrettant beaucoup de ne pouvoir embrasser cette vie pour laquelle il a toujours assuré qu'il avait du goût ; mais il n'alla point à Septfonts; l'histoire de la lettre du cardinal de Noailles est de l'invention de M. l'abbé Maury, qui en fit l'essai sur moi, avant que de la conter à M. d'Alembert, qui l'adopta sans autre examen (2). » A Clermont même, négligeant et le P. Bougerel et l'abbé Marquez, on s'attaquait au philosophe.

(1) Eloge de M. Massillon, prononcé à Toulouse, par M. l'abbé Marquez,, professeur d'éloquence au collège royal de la même ville, 1768, in-8°, 24 pages.

(2) C'est donc de Maury que parlait d'Alembert, lorsqu'il dit dans ses curieuses notes sur YEloge de Massillon : « Il alla faire à Septfonts Je séjour dont nous avons parlé, anecdote très vraie, et que celui qui nous l'a racontée, prédicateur célèbre et vivant, avait apprise à l'Oratoire. » Ainsi d'Alembert ne connaissait pas ce qui avait été imprimé, en province, sur Massillon. Histoire de V Académie française, t. V (1787), p. 26,

M. de la Bâtisse, ancien grand vicaire du pieux évêque, écrivant l'année même de l'apparition de l'ouvrage du secrétaire perpétuel de l'Académie française, trouvait son récit invraisemblable ; il ajoutait : « M. Massillon n'a jamais été novice à Septfonts. Nous avons ici deux oratoriens plus qu'octogénaires qui ont vécu quelques années dans la congrégation avec le P. Massillon ; ils prouvent l'impossibilité du prétendu Septfonisme; mais une preuve sans réplique, c'est le témoignage de dom Dorothée, actuellement abbé, et religieux de cette abbaye depuis trente-huit ans, qui m'assure, dans une lettre que j'ai sous les yeux, que cette prétendue anecdote est une fable, et que M. Massillon n'a jamais été novice à Septfonts (1). » La vérité est qu'il y a quelque confusion dans d'Alembert, et que Maury a pu l'induire en erreur sur le fait de la réponse à M. de Noailles. Ce que disent Bougerel et Marquez est plus simple et plus naturel. Le P. de La Tour suffît seul pour tirer Massillon delà solitude; mais rien n'empêche qu'il n'ait parlé du jeune prêtre à M. de Noailles, et même que Massillon n'ait écrit quelque lettre

(1) Cabinet historique, t. III, p. 320. Cette lettre a été reproduite par M. Godefroy, dans sa belle et savante édition des Œuvres choisies de Massillon.

au nouvel archevêque, avec des compliments de l'abbé de Septfonts, dom Beaufort, qui était particulièrement lié avec les Noailles. Ce qui est du moins incontestable, c'est qu'à peine à Paris, il fut en rapport avec M. de Noailles. Peut-être même lui dut- il de se produire sitôt à la cour de Louis XIV. Ayant à parler devant lui, dans les commencements de son ministère apostolique, Massillon le louait avec effusion, et comme avec un accent de reconnaissance : « Ce nouvel Esdras que le ciel nous a suscité depuis peu, va rendre la gloire de cette dernière maison semblable à la première. Nous Talions voir lui-même, le livre de la loi à la main, rétablir les mœurs d'Israël et exposer ses préceptes et ses ordonnances aux prêtres et aux peuples...., en un mot, tel qu'un pontife qui ne s'est pas clarifié (1) lui-même, mais qui a su attendre que celui qui avait appelé Aaron le fît asseoir dans le lieu d'honneur et l'établît pontife des biens véritables et du tabernacle éternel. Que vous rendrons-nous, Seigneur, pour ce don que vous nous avez fait, et que nous reste-t-il à vous

(l) Clarifier. C'est la traduction littérale du « Christus non semetipsum clarificavit ut pontifex fieret. » Hebr. V, 5. Massillon emploie quelquefois ce mot vieilli dans ses plus anciens discours.

demander pour votre Eglise que des pontifes qui lui ressemblent (1) ? » Il répétait ces mêmes éloges à la chapelle du Louvre dans son panégyrique de saint Louis (2).

Quel qu'ait été d'ailleurs le rôle ou l'action de M. de Noailles, il est difficile de récuser l'autorité de Bougerel et de Marquez, qui écrivaient si peu de temps après la mort de l'évêque de Clermont. Tabaraud, ancien oratorien, déclare, au surplus, que le fait de cette retraite de Massillon est attesté parla tradition constante de la congrégation, et il invoque le témoignage du P. Guibaud, neveu du prédicateur, dans le Dictionnaire de Soissons. Mais nous avons plus : dans un trop rapide éloge, tracé au moment même où la belle parole de Massillon s'épanouissait et brillait de son plus pur éclat, lui attirant l'admiration de la cour de Louis XIV et de tout Paris, en 1705, on nous montre la solitude comme la source où le grand orateur avait puisé les sentiments qu'il répandait sur ses tableaux du christianisme naissant. Après avoir loué la haute vertu de Massillon comme chose rare et exceptionnelle partout, même chez

(l)Pour le jour de saint François de Paule, lre partie.

(2) Ed. de 1708, t. V, p. 280, et éd. de 1714, t. V, p. 196. Ce passage ne se trouve plus dans les autres éditions de ce panégyrique.

les prédicateurs, l'écrivain, l'auditeur de 1705, s'écriait :

« Les images de la pénitence qu'il retrace si souvent dans. ses écrits sont trop vives et trop animées pour n'être pas les expressions fidèles de sa vie ; et la manière touchante dont il explique les vérités austères de l'Evangile fait assez voir qu'il les pratique lui-même, que ce n'est pas du milieu de la foule et du monde qu'il est monté dans les chaires chrétiennes pour y combattre le vice, que c'est dans le silence et à V ombre de la retraite qu'il s'est formé au saint ministère de la parole; que pour bien connaître le monde il s'est appliqué à bien connaître Dieu, et que, dans la méditation profonde des vérités évangéliques, il a trouvé des armes pour renverser les fausses maximes du siècle. »

Ces paroles, appliquées à l'Oratoire, n'auraient pas leur sens pleinement satisfaisant. D'ailleurs, il n'y aurait rien de remarquable, si la retraite de Massillon s'était bornée à la vie commune des maisons de la Société. La plupart des prédicateurs sortaient en effet du Jésus et de l'Oratoire. Ce qui suit n'est pas moins digne d'attention :

« Mais rien ne découvre mieux le fond de son âme que ce zèle ardent qui éclate dans tous ses discours, à rétablir la pureté de la primitive Eglise. Partout on voit un désir empressé de faire renaître, s'il était possible, ces heureux jours où la noble simplicité de l'Evangile faisait elle seule toute son impression sans le secours de l'éloquence profane, dont l'effet a toujours été de surprendre et d'éblouir plutôt que de convaincre et de toucher. Partout il se fait

un plaisir de peindre, avec des traits vifs et animés, la piété, la ferveur, la charité, le désintéressement, la pénitence, les austérités des premiers fidèles. Partout il emploie tous ses talents pour inspirer aux chrétiens l'amour de ces admirables vertus du christianisme naissant (1). »

J'en étais là de mes recherches, lorsqu'avecune indicible satisfaction, j'ai découvert une petite notice qui m'avait échappé jusque-là. Elle est du P. Cloyseault, historiographe inédit, mais charmant et sûr, de sa congrégation. Le manuscrit qui vient de l'Institution de Paris porte la date de 1724, mais l'excellent homme écrivait sa petite note sur Massillon en 1718, puisque, comme on va le voir, il dit que le prédicateur était depuis un an nommé à l'évêché de Ciermont. Le P. Cloyseault était alors bien âgé; et, ainsi qu'il nous l'apprend, depuis plus de soixante ans à l'Oratoire. Il y avait vu arriver Massillon ; et il ne pouvait apparemment se tromper sur un fait aussi notoire. Demeurant du grand siècle, en conservant la noble simplicité, religieux de mérite et de vertu, le bon Père ne partage nullement les préjugés de certains oratoriens contre leur éloquent confrère. Voici sa notice sur Massillon, précieuse quoique malheureusement trop courte :

(1) Recueil de Trévoux, édit. de 1705. Préface.

« Le P. Jean-Baptiste Massillon est né à Hyères, dans le diocèse de Toulon. Il n'a pas plutôt commencé à prêcher qu'on a remarqué en lui un talent extraordinaire pour la chaire, ce qu'il avait peine à croire de lui-même. Il a fallu que ses amis et ses supérieurs l'aient comme contraint de s'y appliquer. Les applaudissements qu'il reçut d'abord, la crainte des jugements de Dieu, la défiance de soi-même et l'amour de la retraite le portèrent à aller à Septfonts ; il y "demeura quelques mois pour examiner la volonté et les desseins de Dieu sur lui. Mais après avoir beaucoup prié, et consulté des personnes éclairées, il fut convaincu que, puisque Dieu lui avait donné le talent de la prédication, il agirait contre son ordre s'il ne l'employait tout à son service avec humilité, zèle et édification. // sortit donc de Septfonts comme un autre saint Jean du désert, plein de zèle et de ferveur, pour venir faire des conférences ecclésiastiques au fameux séminaire de Saint-Magloire. Il y charma tous ses auditeurs par la force et l'éloquence de ses discours. Sa réputation fut bientôt répandue dans Paris, et il n'y eut presque point de paroisse où on ne le demanda pour y prêcher le Carême. Les copistes paraissaient en nombre au pied de la chaire pour écrire ses sermons. Quelqu'un d'entre eux s'avisa en 1705 de les recueillir tous et de les faire imprimer à Trévoux en quatre volumes. Ils ont été débités malgré lui sous son nom. On en a fait une seconde édition en cinq volumes, augmentée de plusieurs sermons. Le P. Massillon les a désavoués, tant parce qu'il y en a quelques-uns qui ne sont point de lui que le copiste a ajoutés de soi-même, que parce qu'il n'a pas toujours été habile à rapporter les choses comme il les a prêchées. Mais la principale raison est qu'il les retouche tous les jours, et qu'il travaille continuellement à les perfectionner de plus en plus...

« 11 a été nommé depuis un an par le roi à l'évêché de

Clermont. Il faut espérer qu'il s'y distinguera autant entre Jes évêques par les bons exemples de la piété, de la modestie, de la tempérance, de la régularité et de la vigilance pastorale qu'il s'est distingué entre les prédicateurs par son zèle et par son éloquence (1). »

Maintenant que nous avons le secret de ces religieuses inspirations, cherchons quelques-uns des pieux et poétiques tableaux qui charmaient et édifiaient ainsi le dix-septième siècle, en lui remettant sous les yeux la pure discipline des premiers chrétiens sous les traits des trappistes de Rancé, des chartreux du Dauphiné, des moines de Septfonts, et peut-être aussi des solitaires de Port- Royal.

Ainsi dans ce beau sermon de la Samaritaine, prêché à Versailles le vendredi 4 mars 1701, devant Louis XIV et en présence de Bossuet, dans ce chef-d'œuvre d'éloquence morale et d'onction évangélique, dont l'illustre évêque de Meaux fat très content (2), Massillon décrivait avec les traits les plus engageants la paix et la douceur de la vie pénitente, et du fond de son âme sortaient de ces mots qui montrent le cœur tout au vif :

(1) Recueil (manuscrit) des vies de quelques prêtres de la Congrégation de VOratoire. Tome III, 1724, ff. 332 et 333. Fr. 20,944.

(2) Journal de l'abbé Le Dieu, à cette date de mars 1701.

« Venez, s'écriait-il avec émotion, venez voir vcus-mèmes ce qui se passe dans cette terre heureuse où vous vous figurez des difficultés si insurmontables. Loin d'y trouver ces monstres qui vous épouvantent, et que l'erreur de votre imagination s'y figure; d'y trouver ces ennuis, ces dégoûts, ces horreurs que vous craignez tant et qui vous arrêtent; vous verrez que le lait et le miel y coulent en abondance; vous y trouverez des sources de consolations solides, le repos que vous cherchez depuis si longtemps, la paix du cœur que le monde et les passions ne donnent pas, et que vous n'avez pas encore trouvée ; toutes les ressources de la grâce dont vous avez été jusqu'ici privés. Nous en avons nous-mème fait une heureuse expérience et nous ne paraissons ici devant l'autel saint et dans V assemblée des -fidèles que pour rendre témoignage aux miséricordes du Seigneur sur les âmes qui reviennent à lui par une sincère pénitence. Terra quam circuimus valde bona est... et tradet (Dominus) humum lacté et melle manantem. »

Puis, après cette description de la Terre promise, venait une touchante explication, une glose attendrie de la parole du Sauveur à la femme de Samarie : Si scires donum Dei. Mais, au lieu de cette paraphrase étendue, citons simplement l'exclamation dans laquelle le texte de 1705 l'avait resserrée et condensée : « Ah ! si vous saviez quelle onction Dieu répand sur les voies de la pénitence ; si vous connaissiez quelles sont les douceurs d'une àme pénitente, vous ne diriez plus que le joug du Seigneur est accablant. » A travers ces mots rapides, se manifeste un cœur qui a expérimenté les

choses divines qu'il révèle, et dont il reste à jamais tout pénétré et tout ravi. Il se plaît, en véritable peintre moral qu'il est, à mettre en regard de l'Eglise à sa brillante aurore l'image de sa splendeur renouvelée ou continuée au milieu des déserts, tandis que, sur bien des points, en poursuivant sa course, l'astre sacré rencontre des nuages qui obscurcissent ses rayons. Mais pourquoi, l'admirateur de cette ferveur primitive et de ces solitudes où se réfléchissait si purement le tendre éclat des anciens jours, laissa-t-il la vie retirée pour laquelle il se sentait épris ? Ce n'est pas que du fond du ,port il enviât la mer agitée, comme un navigateur avide des flots et des tempêtes. Son activité le renvoyait au monde, mais par devoir, et pour y être utile, ainsi qu'il l'écrivait. Cependant, du milieu de sa route même, il se laissait aller à de touchants et mélancoliques retours. Lorsqu'on est ainsi remis au courant de sa vie, on sent pour ainsi dire se renouveler cette éloquence, et on éprouve plus d'attrait encore à ces vifs tableaux. Sous la peinture des jours héroïques se retrouve celle de la solitude qui reproduisit si admirablement la première antiquité. Les vieux modèles rappellent les pénitents du siècle de Louis XIV, quoiqu'on n'eût pas l'air de le dire.

a Ah ! les siècles de nos pères en voyaient encore aux portes de nos temples; c'étaient des pécheurs moins coupables que nous, sans doute, de tout rang, de tout âge, de tout état; prosternés dans le vestibule du temple, couverts de cendre et de cilice, conjurant leurs frères qui entraient clans la maison du Seigneur, d'obtenir de sa clémence le pardon de leurs fautes ; exclus de la participation à l'autel et de l'assistance même aux mystères sacrés; passant les années entières dans l'exercice des jeûnes, des macérations, des prières et dans des épreuves si laborieuses que les pécheurs les plus scandaleux ne voudraient pas les soutenir aujourd'hui un seul jour; privés non seulement des plaisirs publics, mais encore des douceurs de la société, de la communication avec leurs frères, de la joie commune des solennités; vivant comme des anathèmes, séparés de l'assemblée sainte ; dépouillés même pour un temps de toutes les marques de leur grandeur selon le siècle, et n'ayant plus d'autre consolation que celle de leurs larmes et de leur pénitence. »

Celui qui soupirait ainsi vers les prémices de l'esprit et la première fleur du christianisme pouvait habiter le monde; mais il revenait portant le dard attaché au flanc. Au reste, cette nature si profondément chrétienne, dégoûtée de la vie vulgaire, avait dû ressentir ces violents accès de ferveur religieuse que peut seule calmer l'immolation complète. Ainsi Fénelon avait voulu se vouer aux missions étrangères. C'est avec l'accent d'un sentiment sincère, d'une conviction émue qu'ayant

à prêcher la vêture religieuse d'une noble jeune fille élevée à l'ombre du sanctuaire, Massillon s'écriait au moment où tombait devant elle le voile qui la séparait pour jamais d'un monde qu'elle n'avait pas connu : « Hélas ! je ne risquerai rien en vous rapprochant le monde, pourvu qu'il paraisse tel qu'il est; il n'est pas assez aimable pour se faire regretter ; ceux mêmes qui le voient de plus près sont ceux qui en sentent plus vivement le vide et la misère. »

A quiconque a visité Septfonts, il est facile de se représenter la retraite choisie un jour par Massillon, telle qu'elle était au dix-septième siècle, au moyen d'un petit livre dû à une plume délicate, quoique légèrement profane, imprimé dès 1702 (1). Un rigide imitateur de Rancé, comme lui converti, avait réformé la vieille abbaye bénédictine. C'était la même sévérité qu'à la Trappe, bien qu'avec une règle un peu différente. Septfonts, aujourd'hui habité par les disciples mêmes de Rancé, est situé à sept ou huit lieues de Moulins, assez près de la Loire. Le site morne et triste n'a pas la majesté et la poésie de ces premières assises des Alpes où s'élève la Grande Chartreuse;

(1) Histoire de la réforme de V abbaye de Septfonts, in-12 Paris, 1702 (par Drouet de Maupertuy).

mais il n'a rien de vulgaire. Des murailles garnies de tourelles forment l'enceinte du monastère. Dans l'enclos du couvent se trouvent des jardins, des vergers et des champs. Là le travail rustique et la prière forment le fond de l'existence. Le sommeil et l'existence y comptent pour peu ; et l'agrément pour rien. On vit à la manière des plus pauvres paysans, relevant et honorant la culture de la terre ; ce qui est aux hommes des labeurs champêtres un puissant exemple comme une g'rande consolation. La pénitence était continuelle à Septfonts, mais on n'y connaissait guère « la discipline ; » on ne l'ordonnait que pour des fautes tout à fait capitales, « par exemple, s'il était arrivé qu'un frère eût rompu le silence. » Au reste, Massillon nous a comme tracé l'esquisse de cette religieuse solitude dans son beau panégyrique de saint Benoît : « Je ne rappelle pas ici ces jeûnes sévères et presque jamais interrompus, ce silence éternel, ce travail des mains si dur et si sévèrement recommandé, cette retraite si profonde et si perpétuelle, ces nuits que la nature a, ce semble, destinées au soulagement du corps, employées à l'abattre par les veilles et les prières, cette mortification universelle de tous les sens, et une vie qui ne semblerait presque n'être plus à la portée

14 JEUNESSE DE MASSILLOX. 65

de la faiblesse humaine par l'excès de ses austérités, si nous ne les voyions de nos jours renouvelés dans un saint désert. » Ne sent-on pas là l'impression et l'expérience personnelles?

En 1702, on compte soixante-quinze religieux à Septfonts, mais la porte de cette sainte maison est « toujours ouverte à ceux qui y viennent sincèrement chercher Dieu, de quelque âge ou de quelque condition qu'ils soient, jeunes ou vieux, pauvres ou riches, sains ou malades, doctes ou ignorants (1). »

Telle était donc l'austère discipline introduite par dom Eustache de Beaufort vers 1664. Après avoir été novice à Clairvaux, alors bien déchu de son antique sainteté, et bien oublieux du grand nom de Bernard, dom Eustache s'abandonnait à une vie molle et facile, lorsqu'il fut converti par les efforts de son pieux frère. Il devint dès lors l'émule des. Antoine et des Rancé ; et il fit une autre Thébaïde de l'abbaye que lui avait donnée Mazarin. L'abbé de Beaufort, frère du réformateur, depuis confesseur du cardinal de Noailles et chef de son conseil épiscopal, était un prêtre de mœurs sévères et d'une foi profonde. Il aida dom Eus-

(1) Histoire, 1702, p. 82.

tache dans les difficultés qu'il rencontra plus d'une fois en poursuivant son œuvre, l'appuyant du crédit de M. de Noailles, alors si puissant près de Louis XIV et de madame de Maintenon.

Le 1er novembre 1696, Massillon fut donc envoyé de Lyon à Saint-Mag-loire (1) ; il avait trentetrois ans, lorsqu'il arrivait ainsi à Paris; cependant il ne resta qu'un an et demi au plus à Saint-Magloire, et un an seulement en qualité de directeur; il prêcha le Carême de 1698 à Montpellier (2), et en revenant il se retira dans la solitude oratorienne de Rarav. Se sentant alors irrévocablement destiné à la prédication, il voulait s'y préparer à l'aise, loin des dérangements inévitables de la ville. Nous savons sûrement par une lettre qu'il adressait à Colbert de Croissy le 2 juin 1698, qu'à cette date il habitait Raray (3); il ne faudrait pas supposer qu'il n'y alla que par accident, car, au 5 janvier 1699, il est désigné dans les registres de sa Société comme faisant partie

(1) Le P. J.-B. Masseillon de Lyon, à Saint-Magloire, pour y être second directeur des ecclésiastiques. — Délibération du 1er octobre 1696. — Registres de l'Oratoire à cette date. Signé : de La Tour.

(2)- Le P. J.-B. Masseillon de Saint-Magloire, à Montpellier, pour y prêcher le Carême prochain. — Délibération du 30 décembre 1697. — lbid.

(3) Lettre du cabinet de Victor Cousin.

de la maison de Raray (1). Et d'ailleurs il n'est plus marqué dans l'état du personnel de Saint- Magloire, à partir de la rentrée de 1697-1698.

Saint-Magloire, situé entre la rue Saint-Jacques et la rue d'Enfer, touchait à l'église Saint-Jacques du Haut-Pas; c'est actuellement l'Institution des Sourds-Muets. En 1620, le cardinal de Gondi y avait établi un séminaire que dirigeait l'Oratoire. Les sciences ecclésiastiques florissaient dans cette pieuse et savante maison; au dix-septième siècle on y entendait particulièrement les belles conférences de Thomassin et les érudites dissertations de Lebrun.

A quelques pas de Saint-Magloire, et près de la barrière d'Enfer, se trouvait l'Institution ou noviciat de l'Oratoire à Paris; l'église avait été consacrée à l'Enfant-Jésus. Comme les bâtiments de cet établissement étaient considérables, les jardins vastes et ombragés, le quartier calme et reculé, on y recevait des personnes pieuses qui venaient s'y retirer; de là sortirent pénitents l'abbé de Rancé et le cardinal Le Camus; là aussi se sanctifièrent Tréville, l'ami de Malebrancbe, et le chancelier de Pontchartrain. Aujourd'hui l'Insti-

(1) Le P. J.-B. Masseillon de Raray, etc., délibération du 5 janvier 1699.

68 YIE DE MASSILLOX.

tution est occupée par l'hospice des Enfants trouvés.

Dans un tout autre endroit, près du Louvre, rue Saint -Honoré, s'élevait la maison mère de la congrégation. La bibliothèque était considérable, et lorsque Massillon vint se fixer dans cette résidence, elle avait pour conservateur le savant P. Lelong. Le cardinal de Bérulle construisit l'église, mais la façade ne fut terminée qu'en 1774 : elle appartient maintenant au culte protestant. La statue du fondateur, par Anguier, faisait le principal ornement de cette église. L'artiste avait représenté le pieux cardinal à genoux, ayant devant lui un livre ouvert que tenait un ange (1). Sarazin, de son côté, exprima deux fois sur le marbre les traits du grand serviteur de Dieu : l'une de ces œuvres fut destinée aux Carmélites, et l'autre à l'Institution. Pendant la Révolution on transporta les trois statues au musée des Petits-Augustins (2). Plus tard, les Carmélites de la rue d'Enfer obtinrent celle qui leur appartenait. Fouché donna la plus belle, la statue de l'Institution, considérée à juste titre

(1) Gravée au tome II des Antiquités nationales de France, par Millin, iii-folio, 1791.

(2). Elles sont décrites par Lenoir, sous les nos 167, 168 et 169 de ses Monuments français, Paris, an VIII, p. 265.

comme un chef-d'œuvre, au collège de Juilly, où on l'admire encore; Bérulle est en prière, ses beaux traits sont comme consolés dans leur recueillement; rien de plus pur, de plus ferme et de plus chrétien. Un merveilleux bas-relief sculpté sur le prie-Dieu représente Jonas sortant de la baleine, symbole de la Résurrection (1).

Pendant le peu de temps que Massillon resta au séminaire de Saint-Mag'loire (2), il y rencontra les jeunes et brillants abbés de Louvois et de Eohan avec lesquels il se lia et qu'il devait retrouver plus tard. A ce moment Lebrun et Moret y étaient professeurs; Massillon partagea la direction avec le P. Hédouin. En sa qualité de directeur, il faisait des conférences morales aux jeunes ecclésiastiques. Quoiqu'il parlât souvent, il ne nous reste que huit de ces instructions de Saint- Magloire. En raison de la condition élevée des

(1) Victor Cousin, qui a si bien parlé de la statue des Carmélites, n'a pas connu celle de Juilly. Du Vrai, du Beau et du Bien, 2e édition, p. 242 et 243. Quant ans restes du cardinal, pieusement recueillis durant la Révolution, après avoir été déposés à Thôtel de Bérulle, rue de Grenelle, ils furent, plus tard, transférés à Saint-Sulpice, d'Issy, où ils reposent encore. V. Histoire de Bérulle, par Tabaraud, t. II, p. 166.

(2) Le nouvel et consciencieux éditeur de madame de Sévigné s'est trompé, en pensant que Massillon était encore directeur de Saint-Magloire en 1703; il habitait alors la maison de Saint- Honoré. — Madame de Sévigné, édit. de M. Régnier, de l'Institut, t. T", p. 303, et t. X, p. 491.

auditeurs, le pieux directeur appuyait particulièrement sur l'emploi chrétien des bénéfices, et les périls de l'ambition ecclésiastique. Ces huit discours sont remplis d'une véritable et solide éloquence; tantôt il s'indigne contre la profanation des choses saintes, tantôt il console l'âme religieuse, l'encourage et l'appelle aux joies de la communion. En observant quel abus des trésors de l'Eglise faisaient alors tant d'ecclésiastiques, courtisans oisifs et fastueux, tant d'opulents commendataires, il s'anime ou s'attriste, et semble soulever en pleurant le voile de l'avenir pour entrevoir ce qui devait se passer à la fin du dixhuitième siècle. « Que sais-je si la justice de Dieu ne permettra pas que des biens sacrés dont l'usage déshonore si fort son Eglise soient livrés aux ennemis de son nom. » On dit qu'à Massillon arrivant à Paris, le P. de La Tour demanda ce qu'il pensait des orateurs les plus suivis, et que le jeune prêtre répondit : « Je leur trouve bien de l'esprit et bien des talents, mais si je prêche, je ne prêcherai pas comme eux (1). » Ces mots représentent exactement sous une forme concise la rhétorique sacrée qu'il enseignait à Saint-Magioire, dans ce

(1) Eloges de 1770, 2e éloge.

lieu, comme il disait, si plein de l'esprit sacerdotal. Il invitait ses jeunes auditeurs à chercher la vraie source de la parole évangélique, et à y*puiser abondamment. Il voulait dans la chaire non pas le bel esprit dont on abuse trop en tout temps, mais le cœur, un cœur tout pénétré de christianisme ; non pas les expressions qui viennent de l'esprit, mais celles qui sortent de l'âme. Pour lui, c'est une piété profonde qui forme avant tout le prédicateur; sans elle les eaux- se tarissent, tout languit et se dessèche. Si les ministres de la parole sainte sont mondains ou seulement tièdes, s'ils n'ont pas le cœur pénétré et touché, leur éloquence est vide, stérile, froide, puérile même. Mais à ces déclamateurs, à ces hommes sans entrailles et sans profondeur de foi, avides de popularité, amis du bruit, il oppose les Bossuet, les Fénelon et les Bourdaloue. Qu'il admire noblement ce les grands hommes que Dieu suscite de temps en temps pour éclairer les siècles, pour défendre la foi contre les entreprises de Terreur, pour soutenir les règles chancelantes, pour empêcher le mensonge de prescrire contre la vérité! » C'est bien le même juste et sage esprit qui, le 14 juillet 1711, à la Sainte-Chapelle et en présence de l'Académie française, lui fera célébrer si

lQl VIE DE MASS1LL0N.

magnifiquement Bossuet. « D'un génie vaste et heureux, d'une candeur qui caractérise toujours les grandes âmes et les esprits du premier ordre, l'ornement de l'épiscopat, et dont le clergé de France se fera honneur dans tous les siècles, un évêque au milieu de la cour, l'homme de tous les talents et de toutes les sciences, le docteur de toutes les Eglises, la terreur de toutes les sectes, le Père du dix-septième siècle, et à qui il n'a manqué que d'être né dans les premiers temps, pour avoir été la lumière des conciles, l'âme des Pères assemblés, dicté des canons, et présidé à Nicée et à Ephèse. » A ces éloges, il unissait Fénelon, le confondant presque dans une même gloire. De telles paroles prouvent d'autant mieux l'âme grande et étendue de Massillon, qu'il les prononçait lorsqu'il appartenait à l'Oratoire, dont l'esprit se rétrécissait de plus en plus en s'éloignant du fleuve de la tradition catholique.

Après les heureux succès de Saint-Magloire et de Montpellier, il s'était donc caché à Earay, retraite chère à Malebranche. Là, évidemment, il se disposait par le travail et le recueillement à son œuvre apostolique. L'auteur des Querelles littéraires dit de Massillon, dans un style commun, mais avec assez de vraisemblance : « Il attribuait

la vogue qu'il eut à la ville et à la cour, en commençant à prêcher, en partie à la précaution qu'il avait eue de débuter avec un nombre de sermons suffisant pour un carême (1). » On a plusieurs fois écrit que Massillon avait professé à Juilly (2) ; c'est une erreur incontestable que dévoilent les registres de l'Oratoire; on a évidemment confondu le grand prédicateur avec le P. Gaspard Massillon qu'on voit, en effet, régent à Juilly au commencement du dix-huitième siècle (3);

Ainsi préparé, Massillon se vit enfin appeler, par le P. de La Tour, à paraître dans les chaires de Paris. Au commencement de l'année 1699, il vint habiter la résidence de la rue Saint-Honoré, qu'il ne devait plus quitter durant vingt et un ans. Il y trouva Malebranche (4), Keyneau, Surian. Hubert, de Monteuil, Maure et la Boissière. Mais

(1) Querelles littéraires (par Irailh), 1761, t. II, p. 228.

(2) Madame de Marcey a, elle-même, commis cette erreur dans sa charmante étude sur Massillon.

(3) Délibération de l'année 1700. C'est par une confusion analogue qu'un a voulu trouver le prédicateur à Notre-Dame des Grâces, en Provence. Il s'agit encore de ce même P. Gaspard Massillon, qui y mourut en 1731.

(4) Un mot du savant Dom Claude de Vert montre la noble et touchante simplicité de ce grand homme : « Le P. Hubert tenait le bougeoir devant le P. de La Tour. Le P. Malebranche, de l'autre côté, servait l'encens. Bon Dieu, quels acolytes et quels modèles de religion et d'humilité! » (Explications des cérémonies de V Eglise, 1713, t. IV, p. 142.) ,.;

seuls, Malebranche et Massillon appartiendront à l'avenir. Pendant cette longue période, son éloquence pleine et convaincue ne cessa de se répandre. Vraiment infatigable , il prêcha au moins vingt Carêmes et onze Avents, sans parler de ses autres sermons isolés; en outre, il dirigeait les âmes que convertissaient ou que touchaient le zèle et l'onction de ses discours. Ceux qui eurent le bonheur d'entendre les premiers épanchements de son âme furent ravis de son air pénétré et de son incomparable modestie. Sa physionomie recueillie et mortifiée, son onction, allaient au cœur de M. Vuillart, qui s'écriait en revenant des sermons de ces jeunes années, le cœur tout rempli de douceur et de consolation spirituelles : « Ce fut un torrent de lait et de miel : heureux qui s'en trouve inondé! d Brillon admirait son maintien grave, sa voix touchante et son air insinuant, disant que sa seule présence persuade déjà (1), et Bossuet rendait justice à sa piété, à sa modestie, à son onction (2). Ce fut à l'Oratoire du Louvre qu'il prêcha son premier Carême à Paris (3);

(1) Le Thèophraste moderne (par Brillon), 1701, in-12, p. 356.

(2) Mémoires et Journal de l'abbé Le Dieu, t. II, p. 2.

(3) « Le P. J.-B. Masseillon de Raray, dans notre maison de Paris, pour y prêcher la station dans notre église, suivant Tusage. » Délibération du 5 janvier 1699.

M. Vuillart l'y entendit le mercredi delà Passion. Le succès fut tel, qu'il lui mérita de passer de plein saut, dit l'abbé Le Dieu, de la chaire des Pères à celle du château de Versailles.

Mais, malgré cette gravité, cette piété, cette modestie, attestées par les contemporains, Massillon était aimable, d'un esprit vif et gai. De la maison de Saint-Honoré, il allait quelquefois à l'Institution voir les novices, et il partageait leur enjouement. Ces natures fortes et sérieuses, ces âmes restées toutes pures et candides sourient ainsi à ce qui est jeune. De son côté, Malebranche aimait à se récréer avec les petits enfants. Le président Hénault, qui fut novice de l'Oratoire, vit le célèbre orateur, et il nous le représente deux fois le rire sur les lèvres. Le P. Massillon s'était retiré à l'Institution, en 1701, pour y préparer son Carême; le confrère Hénault alors s'épuisait à composer l'oraison funèbre de Rancé, animé, dit-il, par le désir de la montrer au prédicateur ; « le P. Massillon mourait de rire à cette lecture. » Lorsque Hénault quitta la congrégation, le directeur de l'Institution pleurait, mais Massillon disait en riant : « Mon Père, est-ce que vous avez jamais cru qu'il nous resterait (1) ? » Comme novice, le

(1) Mémoires du président Hénault, p. 10 et suiv.

président Hénault avait eu son petit article; on sera peut-être curieux de le voir : « Confrère Charles-Jean-François Esnault, de Paris, fils de M. Jean-Remy Esnault et de dame Françoise Ponton, bourgeois de Paris, a fait ses humanités aux Jésuites, et sa philosophie un an seulement au collège Mazarin, entré le 2 mai, vêtu le 14 août seulement; il est âgé de quinze ans et demi. M. son père, fermier général, a promis une bonne pension (1). » Lorsque M. deNoailles reçut le chapeau en 1700, Hénault écrivit à Massillon, en citant gaiement un mot de Térence, appliqué d'une manière fort étrange au nouveau cardinal : Erubuit, safoa res est. Cette humeur charmante et enjouée au besoin du P. Massillon le faisait rechercher dans le monde : on le voit lié avec le père du président, ami de l'Oratoire, chez lequel il dînait quelquefois. C'est là, sans doute, qu'il connut Crozat, fils du riche et généreux armateur, dans la maison duquel il se retira en 1720, lorsqu'il fut comme repoussé par sa congrégation, irritée du rôle orthodoxe que Massillon avait rempli dans l'affaire de la bulle. Un oncle maternel du président avait été, en effet, associé avec Crozat père dans les

(1) Année 1700, n° 133.

armements, et avait eu ainsi quelque part à son immense fortune. Parmi les autres amis ou protecteurs de Massillon, à Paris en différents temps, outre Louvois et Rohan, il faut encore compter M. et madame de l'Hôpital, les Simiane, les Lamoignon et les Bissy, les cardinaux Dubois et Fleury.

Mais, dans ces commencements, les appuis les plus éminents et les plus utiles, les vrais soutiens de cet heureux talent, furent les' Noailles, l'archevêque et le duc. On leur doit savoir gré de s'être montrés si pleinement bienveillants pour le jeune oratorien, encore inconnu à Paris, et tout caché dans son séminaire. Nous savons que, dès son arrivée à Saint-Magloire, Massillon voyait l'archevêque (1). Il dut apparemment à cette protection, alors toute-puissante , de prêcher de si bonne heure devant le roi Louis XIV. Ce furent sans contredit les Noailles qui le firent connaître à madame de Maintenon. Aussi, en 1702, alors qu'un jésuite qu'on aimait à voir rivaliser d'éloquence avec Massillon, le P. Gaillard, prêchait le Carême à Versailles (2), madame de Maintenon

(1) Lettre de Massillon à Colbert de Croissy.

(2) Ce P. Gaillard se fit ainsi souvent entendre à la cour. En 1709, Massillon et lui prononcèrent l'oraison funèbre de Conti. A ce sujet, la marquise d'Huxelles écrivait le 30 août 1703 : « La

s'adressait au cardinal pour obtenir que le P. Massillon vînt prêcher à Saint-Cyr. Elle l'entendit, et chose remarquable, et qui prouve une fois de plus la solidité d'esprit de cette femme prodigieuse, madame de Maintenon, malgré ses justes défiances contre l'Oratoire, fut la première à demander l'impression des sermons de Massillon. Mais il agit comme Bossuet et comme Bourdaloue. Ces trois grands prédicateurs, tout voués à leur œuvre apostolique, ne firent jamais imprimer leurs sermons; ils ne parurent que malgré eux ou après eux; et on tremble en pensant qu'un hasard pouvait à jamais nous ravir ces chefs-d'œuvre de la chaire chrétienne et de l'éloquence morale.

Les relations du cardinal et du prêtre oratorien se poursuivirent. Plus tard, Massillon, de sa parole douce et conciliante, essaya de ramener à la soumission complète envers la constitution Unigenitus, M. de Noailles, qui s'écartait des voies

pompe funèbre du prince de Conti) fut accomplie hier, avec toute la magnificence possible. L'orateur donna le Monseigneur à M. le Duc qui avoit au-dessous de lui Messeigneurs le duc d'Enghien, prince de Conti et duc du Maine. Le mezzo termine à l'égard du cardinal fut qu'il passa avec tout son clergé dans la sacristie, et revint achever la messe quand le P. Gaillard eut fini son discours, lequel pourra remettre le P. Massillon à flot. » Lettres (manuscrites) de madame d'Huxelles au marquis de La Garde, au musée Calvet h Avignon.

de l'Eglise. Il réussit assez mal dans ses pieuses tentatives. Le cardinal se plaignait (1) ; l'amitié se refroidit; cependant, le cœur généreux de Massillon ne se lassait pas ; il y eut toujours quelques rapports polis et convenables, et de temps en temps comme des essais de rapprochement. Du fond de l'Auvergne, Massillon, vieillissant et qui avait fait pour jamais ses adieux à Paris et à la cour, n'oubliait pas le protecteur de ses débuts, et il lui écrivait avec le persistant sentiment d'une reconnaissance inaltérable.

Ainsi pensait l'évêque de Clermont, conservant, au milieu des troubles et des ardeurs du dixhuitième siècle, son inaltérable esprit de mansuétude et de sagesse, de douceur, de conciliation et de foi. Il était toujours entièrement à son œuvre : à Paris, une fois fixé à la résidence de la rue Saint-Honoré, on le voit constamment au travail; ses confrères voyagent quelquefois; pour lui, il n'est guère question d'absence. A part quelques semaines de retraite aux champs, comme à Raray, à Montataire ou à Montmorency, il ne s'éloigna du théâtre ordinaire de son ministère apostolique que dans trois circonstances importantes que nos

(1) Correspondance (inédite) de la duchesse de Noailles, 1715. Bibliothèque S. F. 6,945.

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registres orato riens notent ainsi : « 21 janvier 1715, le P. J.-B. Massillon, de Paris, (ira) à Nancy, prêcher devant S. A. R. Mgr le duc de Lorraine; » en 1703 prêchera l'Avent devant LL. MM. Britanniques, et, en 1717, prêchera l'Avent , « à Saint- Germain, devant S. M. Britannique, M. de Clermont(l). d — Evêque, il ne quitta qu'une seule fois son diocèse pour revenir à Paris, et encore à peine quelques jours.

Or, pendant plus de vingt ans qu'il remplit de sa pieuse éloquence les chaires de Paris et de Versailles, pendant le reste de sa vie qu'il consacra sans réserve à ses ouailles de l'Auvergne, il manifesta ce caractère doux et conciliant qu'il avait montré dès ses jeunes années, et qui lui attirait invinciblement les nobles cœurs. Plusieurs fois ses ennemis lui ont reproché cette inaltérable et souveraine mansuétude. Les Nouvelles, pour l'outrager, l'appellent à satiété « le pacifique prélat. » Mais lui, pour unique réponse, avait choisi comme armes un Alcyon reposant tranquillement sur son nid au milieu des vagues irritées de la mer. Ce n'est pas, en effet, aux esprits vulgaires que plaisent ces amis de la paix ; mais ils séduisent les

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