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caractères méditatifs, profonds et délicats. Tandis que la multitude court à l'éclat, au bruit et au tapage, les âmes désintéressées recherchent le calme et la retraite. Les pacifiques ne sont-ils pas appelés les fils de Dieu?
La maison de Saint-Honoré où Massillon fut envoyé en sortant de Raray le 5 janvier 1699, et où il devait demeurer plus de vingt ans, était l'établissement principal et central de l'Oratoire. Là se trouvait le supérieur général avec son conseil. En outre des Pères appelés à gouverner la congrégation, on y réunissait les religieux destinés à la prédication et à la direction des âmes. Ce couvent abritait aussi les écrivains et les savants de l'ordre. En somme, c'était là qu'habitaient les membres les plus célèbres de l'Oratoire, à quelque titre que ce fût. Massillon y rencontra Malebranche, et il jouit de son amitié pendant plus de quinze années encore.
La maison, sans être magnifique, était suffisam-
ment vaste et commode, les oratoriens n'ayant jamais eu le goût des belles constructions. La chapelle, dont le portail en biais donnait sur la rue Saint-Honoré, quoique bâtie à plusieurs reprises, et présentant quelques irrégularités, ne manquait ni d'élégance ni de charme. Durant la Eévolution, elle servit à la consécration des premiers évêques constitutionnels. La majorité pourtant des oratoriens demeura fidèle à l'archevêque légitime, et écrivit au pape Pie VI et à M. de Juigmé, alors à Chambéry, pour protester contre l'usage qu'on avait fait de leur église et pour attester de leurs sentiments catholiques. La communauté, malgré tout, put subsister jusqu'à la fin de 1792; et la chapelle servait d'asile au curé de Saint-Germain l'Auxerrois et à quelques autres prêtres qui avaient refusé le serment. Enfin sécularisée et profanée, elle devint le dépôt des décors de l'Opéra. C'est aujourd'hui un temple protestant.
C'est dans cette religieuse retraite que Massillon se livrait au travail; ayant entendu et lu les plus célèbres orateurs de la chaire, il avait dit, a-t-on prétendu plus tard, qu'il ne voulait pas prêcher comme eux. Cela n'indique aucun blâme, mais marque simplement que le jeune prêtre cherchait
sa voie. Une anecdote semble montrer qu'il ne faut pas prêter à ce mot une trop grande portée. Après le dîner de la communauté, les prédicateurs, et sans doute aussi les anciens de la maison, se réunissaient pour se reposer un peu et pour prendre du café. En particulier, Malebranche et le P. de la Boissière, dont les sermons avaient du succès, aimaient beaucoup le café, et, malg-ré madame de Sévigné,ne s'en faisaient pas faute. La chambre où l'on s'assemblait ainsi se nommait le café des "prédicateurs. Massillon, dit- on, en était un des habitués; et c'est là, rapporte Adry, « que pour se moquer des divisions et subdivisions trop multipliées de quelques prédicateurs, on composa, comme pour se récréer, le fameux sermon Sicut îcnguentam qui a été imprimé plusieurs fois et qui fait partie de la Bibliothèque bleue (1). » Je n'ai pas rencontré ce « fameux sermon ; » mais j'ai peur que les oratoriens n'y aient un peu trop visé Bourdaloue.
En 1699, Massillon se trouve dans la liste le trente-neuvième des quarante religieux de la rue Saint-Honoré, jouissant alors d'une voix active pour élire les députés aux assemblées générales
(1) Bibliothèque (inédite) des Ecrivains de l'Oratoire, t. Ier, f° 152 v°. — Biblioth. nat. ms. 25,681, in-4°.
de la congrégation. En 1702 il est nommé le quarante-deuxième des quarante-six Pères votants de la même résidence; et il vote avec Malebranche et avec Maure. Nous le rencontrons également aux élections de 1705, 1708, 1711, 1714 et 1717. Quoique relativement jeune, il fut élu quatrième député de la résidence Saint-Honoré en 1699, et on voit en effet sa signature au bas des actes authentiques de l'assemblée générale de 1699; il en est de même en 1702. Tous ces renseignements sont tirés des Actes originaux des assemblées générales de la congrégation et des listes des Pères ayant voix active, encore existantes dans la maison de la rue du Eegard. Nous pouvons ainsi suivre, sans crainte de nous tromper, la vie du pieux et modeste orateur.
Cependant, comme partout, dans la belle saison il y avait quelques jours de vacances. On y jouissait de la campagne et d'une honnête société, sans abandonner entièrement le travail, et même en le renouvelant au grand air des bois et aux rayons du soleil. Parmi les maisons oratoriennes des environs de Paris, la plus recherchée était Montmorency. Dès 1618, le duc de Montmorency avait donné à Bérulle son antique église collégiale et paroissiale. Le voisinage de la ville, le site
enchanteur, la proximité des forêts, tout y semblait fait pour plaire. L'ami de Massillon, M. Crozat, le cadet, y avait un ravissant séjour plein d'ombrages, de rieurs et de belles eaux. Son ancien propriétaire Lebrun s'était plu à dessiner le parc. C'est là que quarante années plus tard, g c'est dans cette profonde et délicieuse solitude, qu'au milieu des bois et des eaux, aux concerts des oiseaux de toute espèce, au parfum de la fleur d'orange (1), » que J.-J. Eousseau, accueilli par le maréchal de Luxembourg, alors propriétaire de ce délicieux coin de terre, écrivait le cinquième livre de Y Emile, et rencontrait des oratoriens tout différents de Massillon.
Est-ce à Montmorency que Crozat, voyant de près la vie simple de son ami et sa décente gaieté, lui dit un mot souvent cité : « Vos sermons m'effraient, mais votre vie me rassure? »
Il voulait évidemment lui faire un compliment ; cela signifiait : « Mon cher Père, votre enseignement est austère, vos mœurs sont chrétiennes; mais votre piété ne vous empêche nullement d'être aimable et même enjoué à l'occasion; et c'est ainsi que j'aime le bon prêtre, » Ce même Crozat
(1) Confessions, livre X.
88 YIE DE MASSILLON.
aidait le Père dans ses œuvres. Il le recevait aussi dans son bel hôtel de la rue Kichelieu, situé près du boulevard, à gauche en montant. Cette magnifique maison, bâtie en 1704 par Cartault, renfermait une collection choisie de tableaux, de gravures et d'objets d'art. Il y avait un passage souterrain sous le boulevard qui communiquait avec des jardins situés hors de l'enceinte de Paris. Tous les Mémoires du temps parlent de la prodigieuse fortune des frères Crozat. Leur père, qui était du Languedoc, fut l'auteur de cette immense richesse; mais, dit Saint-Simon, « il ne voulut point tâter de la finance ordinaire : il donna dans la banque, dans les armateurs, et devint le plus riche homme de Paris. » Intendant du duc de Vendôme, receveur du clergé, trésorier du Saint-Esprit, cordon bleu, il maria sa fille avec le comte d'Evreux. Si de ce côté il ne rencontra que du chagrin, il eut aussi, ajoute Saint-Simon, « de quoi se consoler par le mérite de ses trois fils qui a fait oublier tout le reste en leurs personnes. » L'aîné, le marquis du Chàtel, passait pour aussi opulent que le fameux Samuel Bernard. A la fin de 1716, lorsque la chambre de justice taxa les gens d'affaires, sa contribution fut de six millions six cent mille livres qu'il paya en quelques jours. Samuel Bernard
s'était de lui-même obligé à donner neuf millions. Le nôtre, Antoine Joseph, M. Crozat le cadet, comme on l'appelait, s'estimant assez riche, ne s'occupa nullement de finances, mais beaucoup d'arts et de pauvres qu'il aimait également. Nous le retrouverons, car ni son amitié, ni sa générosité ne manquèrent à Massillon.
Il paraît certain que le prédicateur se retirait quelquefois aussi au vieux château de Montataire, sur les bords de l'Oise, pour préparer ses sermons dans les charmes discrets de cette belle campagne. Encore aujourd'hui, un appartement y porte le nom de Massillon; à côté de la chambre à coucher se trouve un cabinet pris dans l'épaisseur même delà muraille, et éclairé par une fenêtre en miniature. Assis au fond de cet étroit réduit, on a la petite lucarne à sa gauche, à la hauteur de la tête, à peu près comme un guichet de confessionnal. Mais au lieu de plonger par là dans les noirceurs de l'âme humaine, on voit se déployer un brillant et pur paysage, la vallée de l'Oise et du Thérain, des prairies, des coteaux, des bois, des méandres de cours d'eau où se reflète le mouvant tableau du ciel, des maisons grosses comme les grèves de la mer, des hommes gros comme des fourmis qui s'en vont par de petits chemins à leurs
90 VIE DE MASSILION.
petites affaires. Or, c'est dans cette pittoresque retraite que la tradition rapporte que l'hôte éloquent de Montataire passait de longues heures absorbé par la méditation. Il y a aussi dans le parc une terrasse bordée d'une épaisse muraille de charmille et de lierre qu'on appelle l'allée Massillon. Dans les inventaires du château, la chambre est désigmée sous le nom de chambre de Massillon, et le cabinet, sous celui de Petit Carême. A la fin du dix-septième siècle et au commencement du dix-huitième, la terre appartenait à Louis de Madaillan de l'Esparre, marquis de Montataire, maréchal de camp à vingt-deux ans, et blessé à la bataille de Lens. En 1682, il épousa une fille de Bussy-Rabutin.- Aussi est-il plusieurs fois question de M. et de madame de Montataire dans les Mémoires de Bussy et dans les Lettres de madame de Sévigné. En particulier, c'est la marquise de Montataire qui, un jour, se trouvant chez madame de Sévigné au moment où arrivait le chirurgien pour la saigner, offrit en plaisantant son bras à la place de celui de sa spirituelle cousine. On sait combien au dix-septième siècle la saignée était à la mode, saignare et resaignare. Là-dessus, madame de Sévigné écrivait à Bussy, le 14 mai 1686, une de ses lettres les plus
LA PRÉDICATION DE MASSiLLON. 91
folles et les plus sages en même temps. « Il est vrai, dit l'aimable marquise, que j'eusse été ravie de me faire tirer trois palettes de sang du bras de la Montataire; elle me l'offrit de fort bonne grâce; et je suis assurée que, pourvu qu'une Marie de Rabutin eût été saignée, j'en eusse reçu un notable soulagement. Mais la folie des médecins les fît opiniâtrer à vouloir que celle qui avait un rhumatisme sur le bras gauche fût saignée du bras droit, de sorte que, l'ayant interrogée sur sa santé, et sa réponse et la mienne ayant découvert la personne convaincue d'une fluxion assez violente, il fallut que je payasse en personne le tribut de mon infirmité et d'avoir été la marraine de cette jolie créature. Ainsi, mon cousin, je ne pus recevoir aucun soulagement de sa bonne volonté. Pour moi qui m'étois sentie autrefois affaiblie, sans savoirpourquoird'une saignée qu'on vous avoit faite le matin, je suis encore persuadée que, si on vouloit s'entendre dans les familles, le plus aisé à saigner sauveroit la vie aux autres, et à moi, par exemple, la crainte d'être estropiée. Mais laissons le sang des Rabutin en repos, puisque je suis en parfaite santé. Je ne puis vous dire combien j'estime et combien j'admire votre bon et heureux tempérament. Quelle sottise
92 VIE DE MASSILIOX.
de ne point suivre les temps, et de ne pas jouir avec reconnaissance des consolations que Dieu nous envoie après les afflictions qu'il veut quelquefois nous faire sentir! » M. de Montataire mourut en 1708, àg*é de soixante-dix-neuf ans; la terre vint ensuite aux mains de Louis-Joseph de Madaillan, marquis de Montataire, mestre de camp de cavalerie, décédé en 1739, ainsi que le constate son épitaphe qui existe encore dans le chœur de l'église du village. Après cela, il n'est pas étonnant que Massillon se soit trouvé en relation avec madame de Simiane et avec Charles de Sévigné. Sans doute, ils s'entretenaient de la femme illustre qui eût été si heureuse de jouir de la neuve et heureuse parole du successeur des grands orateurs chrétiens qui l'avaient enchantée et édifiée; mais il ne vint à Paris qu'à l'automne de 1696, c'est-à-dire quelques mois après que la petite vérole eut enlevé l'incomparable marquise. Charles de Sévigné se retira du monde et finit sa vie à l'Institution de Saint-Magloire. Madame de Coulanges écrivait le 7 juillet 1703 à madame de Grig*nan, en parlant du marquis de Sévigné qui allait s'établir au faubourg* Saint-Jacques, non pas encore à Saint-Magloire, mais dans une maison en face : « Je suis per-
suadée qu'il va être le compagnon du P. Massillon ; c'est son premier métier que celui d'être dévot (1). » Oui, mais d'une dévotion qui le rendait bon, charitable et généreux, et qui lui faisait dire à sa sœur, après la mort de sa mère, et en parlant de son héritage où il avait été un peu sacrifié : « Nous ne nous battrons jamais qu'à force d'amitié et d'honnêteté. N'est-ce pas une consolation pour nous, en nous aimant tendrement d'inclination, comme nous faisons, que nous obéissions à la meilleure et à la plus aimable de toutes les mères?» Un tel cœur méritait l'amitié deMassillon.
Sans doute enfin, durant ses jours de vacances si justement mérités, Massillon et Malebranche retournèrent à Baray et au château de Sainte- Mesmes qui en était voisin, car le marquis de l'Hôpital, l'ami du philosophe, ne mourut qu'en 1704. On peut même se le figurer allant passer quelques jours avec l'abbé de Louvois, à ce magnifique Meudon, qui n'est plus maintenant qu'une ruine, ou chez les Lamoignon avec lesquels il était étroitement lié.
Cependant, avant tout, il faut se le représenter à Paris, livré à la prédication et à ses confies -
(1) Edit de M. Régnier, t. X, p. 491. V. p. 69. N. 2.
sions, car ces jours de repos et de délassement étaient très rares dans cette belle vie si laborieusement remplie.
Aujourd'hui encore, on conserve aux Archives les « registres des ordres et délibérations du R. P. général de la congrégation de l'Oratoire et de son conseil. » Ces registres, tenus au jour le jour par le secrétaire de la compagnie, sont paraphés du supérieur général. On y lit à leur date tous les mouvements du personnel oratorien. Les nominations, les mutations, les emplois ordinaires ou extraordinaires, les diverses charges à remplir, soit dans les collèges, soit dans les résidences, la distribution des prédications, en un mot tous les actes de l'administration centrale de l'Oratoire étaient inscrits dans ces journaux par l'autorité même du général et de son conseil. La décision ainsi mentionnée devenait officielle et obligatoire.
En particulier, chaque année, à l'approche des grandes stations de l'Avent et du Carême, on désignait les orateurs qui devaient occuper les chaires principales dont la congrégation était chargée. Evidemment, parmi les emplois de l'Oratoire, la prédication avait le rang le plus important; et, lorsqu'il s'agissait des églises de
Paris, la question devenait extrêmement grave, surtout à l'époque de Louis XIV, où la tribune sacrée tenait une place si considérable aux yeux même des esprits les plus profanes et les plus distraits.
Nous avons dépouillé avec soin ces volumineux manuscrits, et nous pouvons présenter aujourd'hui la liste parfaitement exacte des stations prêchées par le P. Massillon, pendant les dixneuf ou vingt laborieuses années qu'il demeuradans la maison de la rue Saint-Honoré, c'est-àdire depuis le mois de janvier 1699, jusqu'à son épiscopat.
De plus, avant chaque station, on publiait un petit imprimé contenant la liste des prédicateurs. Malheureusement on ne songeait guère à réunir et à conserver ces feuilles volantes. Cependant, à la Bibliothèque, il existe un recueil qui s'étend depuis 1646 jusqu'en 1788 (1). Il manque, hélas! plusieurs Avents et plusieurs Carêmes à ce dossier; mais, tel qu'il est, il est infiniment précieux ; et il nous a servi à compléter ou à confirmer les registres des Archives.
(1) Liste des Prédicateurs t recueil factice en deux volumes iri-4°. Réserve LK7 6,743.
96 YIE DE MASSILLON.
Carême, à l'Oratoire de la rue Saint- Honoré. Avenu, à la Cour.
Carême, h Saint-Gervais.
Avent, aux Nouvelles-Catholiques de la rue Sainte- Anne.
Carême, à la Cour,
Carême, à Notre-Dame.
Avent, à la collégiale de Saint-Honoré.
Carême, à Saint-Eustache.
Avent, à Saint-Germain en Laye, « devant LL. MM. Britanniques: » et en outre, le deuxième vendredi de l' Avent, au Précieux Sang* de la rue de Vaugûrard, où le P. Bourdaloue avait prêché le jour de l'Annonciation.
Carême, h la Cour.
Avent, aux Carmélites de Notre-Dame des Champs.
Carême. La liste est laissée en blanc dans le registre de l'Oratoire, et l'imprimé manque précisément aussi au Recueil de la Bibliothèque.
Carême, à Saint-Paul.
Avent, aux Prémontrés de la rue Hautefeuille.
Carême, à Notre-Dame.
Avent, aux Nouvelles-Catholiques, rue Sainte- Anne : tous les dimanches; et en outre, la fête de l'Immaculée Conception et celle de Noël.
Carême, à Saint-Leu.
Carême, à Saint-Sulpice.
Carême, à Saint-Germain FAuxerrois.
Avent, aux Enfants-Rouges.
Carême, à Notre-Dame. Avent, à Saint-Roch.
Carême, à Saint-Gervais.
Carême, à Saint-Eustache.
Carême, à Saint- Jacques de la Boucherie (1). Avenu, h l'Assomption, le 8 décembre seulement.
Carême, à la cour de Lorraine.
Carême, à Saint-Paul.
(1) Cette dernière date est confirmée par un curieux manuscrit des Archives qui porte pour titre : Liste des prédicateurs de Saint- Jacques de la Boucherie. On y lit presque au début : « Par délibération du bureau général de la fabrique Saint- Jacques de la Boucherie, le R. P. Massillon, qui avoit été nommé pour prêcher le Carême de 17J7, ayant marqué qu'il ne le pouvoit faire pour ladite année, et ayant marqué qu'il accepteroit pour l'année 1712, a été nommé pour ladite année. » Plus bas est écrit de la main du grand orateur : « Accepté pour l'année 1714, Massillon, pr. de l'O. »
Carême, aux Quinze- Vingts, le dimanche, le mercredi et le vendredi à trois heures.
Avent, à Saint-Germain en Laye, devant la reine d'Angleterre, Marie-Béatrice-Eléonore d'Esté, veuve de Jacques IL (La liste imprimée avait marqué le P. Boursault, théatin.)
« Au Louvre, devant Sa Majesté, le P. Massillon, de l'Oratoire, évêque de Clermont »
(Liste imprimée de 1718.)
En cette année, sans doute, il prêcha le jour de Noël aux Quinze-Vingts. La Bibliothèque possède un fragment autog'raphe d'un sermon; c'est la péroraison d'un discours sur la Nativité, prononcé aux Quinze-Vingts, devant la duchesse d'Orléans. Il semble y mettre fin à toutes les prédications de Paris, en même temps qu'il présente au ciel ses vœux pour la famille d'Orléans, dont il avait reçu l'évêché de Clermont, et qui travail-
Uni vers/tj^" BIBLIOTHECA
100 YÎE DE MASSILLOX.
lait à la paix de l'Eglise. « Et si les vœux d'un pécheur et d'un ministre indigne pouvaient être exaucés, recevez, grand Dieu, ces dernières effusions de mon cœur, et que les souillures secrètes que vous y connaissez n'ôtent rien devant vous à la force et au mérite de ma prière. »
En vingt ans, sans parler des prédications isolées, avec un zèle vraiment prodigieux, il prêchait donc au moins vingt Carêmes, dont trois à la cour de France, et un à celle de Lorraine, et au moins aussi onze Avents, dont un à Versailles et deux à Saint-Germain, en tout trente et une grandes stations. Ses forces et son esprit étaient aussi infatigables que son courage même.
De ce premier Carême de Paris, de cet heureux début de 1699, qui lui ouvrit la chapelle de Versailles, nous avons un témoin infiniment précieux : c'est le bon M. Vuillart, un laïque, mais presque un religieux ; il fut secrétaire de l'abbé de Haute- Fontaine. Cet homme savant, inoffensif, sincère, quoique opiniâtre dans son opposition janséniste, fut enfermé douze ans à la Bastille, d'où il ne sortit qu'après le règne de Louis XIV, pour mourir lui-même presque aussitôt, à l'âge de soixante-seize ans passés. Sa correspondance avec M. de Préfontaine, frère de l'abbé de Haute-Fontaine, corres-
pondance théologique, littéraire, religieuse, mais fort janséniste, est conservée à Utrecht pat* les héritiers de Port-Royal. M. Sainte-Beuve en a publié plusieurs extraits très curieux, particulièrement sur la mort édifiante du grand Racine. Voici ce que M. Vuillart, alors âgé de près de soixante ans, ayant entendu et connu même les plus illustres du siècle de Louis XIV, dit de ce début de 1699. Cela fait honneur à son goût, et nous sommes de plus en plus reconnaissants à M. Sainte- Beuve de nous avoir présenté ce jugement d'un auditeur qui écrit sous l'impression même du jour et presque de l'heure :
« Ce mercredi, 8 avril 1699. J'ai oui aujoiird'Jmi le P. Massillon pour la première fois de ma vie. Je reprends ma lettre où je l'ai interrompue le matin, pour vous dire que ce prédicateur est charmant par sa solidité, son onction, son ordre, sa netteté et sa vivacité d'élocution, et au milieu de tout cela, par son incomparable modestie. Il prêcha sur l'Evangile de demain qui est la femme à qui il fut beaucoup pardonné, parce qu'elle avait aimé beaucoup. Ce fut (sans citer que très peu les Pères) la substance et comme le tissu de tout ce qu'ils ont de plus beau, plus fort et plus décisif, fondé sur l'Ecriture qu'il possède
admirablement. Vous concevez sur cela, Monsieur, le désir de l'entendre. Vous l'entendrez, si Dieu nous donne la consolation de vous voir après Pâques ; car on croit qu'il continuera de prêcher dimanches et fêtes jusqu'à la Pentecôte. »
En 1699, le 9 avril était le jeudi de la Passion. Evidemment il s'agit là du beau sermon de la Madeleine dont le texte porte : Remit tîcntur ei peccata multa, quoniam dilexit micltum, et que l'édition du P. Joseph a reporté au volume des Panégyriques, mais qui se rencontrait au jeudi de la Passion dans l'édition de 1705. On y a, comme le dit M. Vuillart, la substance des Pères et de l'Ecriture, et surtout, ce qui devait lui plaire particulièrement, d'amples et magnifiques morceaux de saint Augustin. Massillon y fait allusion aux grandes et illustres pénitentes du dix-septième siècle dans un langage plein de la véritable éloquence évangélique. Je prends à dessein le texte de 1705. La Madeleine, la repentie, « blessée de son amour, comme l'épouse des cantiques, va partout où son cœur la porte... Le pharisien tâche même de rendre sa pénitence suspecte devant le Sauveur à qui elle vient la déclarer ; mais dans le temps qu'on la critique et qu'on juge mal d'elle, elle n'est touchée que de ses crimes, elle
n'est occupée que de son amour pour Jésus-Christ; elle ne songe au monde que pour le mépriser et l'oublier. L'on a beau dire du mal de sa démarche, l'on a beau trouver à redire à cette action qu'elle vient de faire devant toute une assemblée, on a beau blâmer ce commencement de conversion, on ne lui fera rien rabattre dé son premier dessein. 0 magnanimité de l'amour pénitent, ô sainte hardiesse de la grâce, vous aurez le dessus dans le cœur de Madeleine. » Que pensa Louis XIV, s'il entendit jamais ce généreux langage? Mademoiselle de La Vallière vivait encore lorsque ce sermon était prêché et édité. Il y a un second sermon sur la Madeleine, d'une date postérieure, quoique placé, dans l'édition du P. Joseph, au jeudi de la Passion, car il est d'un style plus parfait et ne se trouve pas dans les Recueils de Trévoux. Egalement plein de nobles et touchantes allusions, il doit être rangé parmi les plus belles œuvres du grand orateur. La première partie parle des austérités et des sacrifices dont doit être accompagnée la vraie conversion ; la seconde ne respire que la douceur, la consolation, la paix qui comble l'âme sincèrement pénitente. Cet admirable discours convenait aux Madeleines du faubourg Saint- Jacques.
104 YIE DE MASSILLON.
Ce fut sans doute aux Grandes Carmélites, non loin de l'Institution de l'Oratoire, que, le 22 juillet 1700, Massillon prêcha ce nouveau panégyrique de la grande pénitente de l'Evangile. Mademoiselle de La Vallière dut l'entendre. Il y avait aussi madame de Coulanges, madame de Simiane et la comtesse de Grammont que Massillon avait connue à Vienne. En effet, madame de Coulanges écrivait à madame de Grigman le 30 juillet 1700 : a Je donnai à dîner à madame de Simiane en plein réfectoire le jour de la Madeleine; nous avions la comtesse de Grammont à notre dîner ; et ensuite il fut question (c'est-à-dire on alla l'entendre) d'un sermon tout neufàM P. Massillon (1). » Lorsqu'on a ainsi la clef, tout s'explique ; le texte est tiré du même évangile, mais il est différent et s'applique admirablement au lieu vénéré où vivait celle qui fut peinte en Madeleine convertie (2). Massillon ne craint pas d'y répéter le mot de Bossuet, prononcé dans la même chaire quinze années auparavant: « Qu'avons-nous vu, et que voyons-nous ? Quel état, et quel état ! » En 1700, La Vallière avait cinquante-six ans, et depuis 1674 la sœur Louise
(1) Madame de Se vigne. Edition de M. Régnier, t. X, p. 457.
(2) Ainsi à Bonnelles, chez M. le duc d'Uzès, se voit un portrait de mademoiselle de La Vallière en Madeleine, de la main de Mignard.
de la Miséricorde donnait, au dix-septième siècle, l'exemple des plus austères renoncements et des plus mortifiantes réparations. Mais écoutons Massillon : « A des larmes si abondantes, à une confusion si sincère, à des ministères si touchants, à une démarche si humiliante et si nouvelle, on comprend aisément et ce que les passions avaient pu sur le cœur de cette pécheresse et ce que la grâce vient d'opérer en elle. La Palestine la regardait depuis longtemps comme la honte et le scandale de la cité : Mwlier in civitaie peccatrix. La maison du pharisien la voit aujourd'hui comme la gloire de la grâce et un modèle de pénitence : Lacrymis cœpit rigare pedes ejus. Quel changement et quel spectacle ! »
Le cardinal de Noailles aida Massillon à se produire dans les premières chaires du monde chrétien, et le reconnaissant oratorien ne l'oublia jamais. M. de Harlay était mort le 6 août 1695, et sa fin avait été aussi triste que sa vie. Il fallait pour le remplacer un prélat irréprochable. Madame de Maintenon sollicita vivement Louis XIV de nommer à l'archevêché de Paris M. de Noailles dont la renommée était alors pure et sainte. La chose se fit dans le plus grand secret. Mais M. de Noailles, alors évêque de Châlons, n'aimait pas ces
translations d'un siège moins en vue à un siège plus éclatant, et de plus il craignait les extrêmes difficultés du poste qu'on lui offrait. Aussi refusa-t-il très fortement et par deux fois. Il ne céda qu'aux vives instances de madame de Maintenon et au commandement exprès du roi. Le Souverain Pontife fut heureux de le préconiser, et lui donna les plus touchants témoignages de sa bienveillance. M. de Noailles prit possession de son nouveau siège le 10 novembre 1695. A peine devenu archevêque de Paris, il songea aux affaires de l'Oratoire avec lequel il avait les plus étroites relations. Le général de la Société, le P. de Sainte- Marthe, était suspect au roi à cause de son jansénisme décidé, et le prince l'avait banni de Paris. Cette situation rendait difficile l'administration de la congrégation. M. de Noailles obtint tout d'abord la démission du P. de Sainte-Marthe. Puis, en 1696, le P. de La Tour, ami particulier du prélat, fut élu supérieur général de l'Oratoire à la presque unanimité des suffrages. Ainsi, grâce à l'heureuse négociation du nouvel archevêque, la compagnie retrouva la paix et l'ordre compromis. Ces deux esprits d'ailleurs semblaient faits pour s'entendre : tous deux solidement vertueux, réguliers, pieux et charitables,
mais penchant vers le jansénisme, opposés à la compagnie des Xavier et des Bourdaloue, et montrant de la résistance à l'autorité du Saint-Siège, le P. de La Tour cependant plus éclairé, plus sûr et plus net, Noailles moins consistant et moins calme.
Le duc de Saint-Simon, qui était du parti, trace du P. de La Tour un portrait peint de main de maître, encore qu'un peu flatté : « Ce P. de La Tour étoit un grand homme, bien fait, d'un visage agréable, mais imposant, fort connu par son esprit liant mais ferme, adroit mais fort, par ses sermons, par ses directions. Il passoit, ainsi que la plupart de ceux de sa congrégation, pour être janséniste c'est-à-dire réguliers, exacts, étroits, dans leur conduite, studieux, pénitents, haïs de Saint-Sulpice et des jésuites, et par conséquent nullement liés avec eux; enviés des uns dans leur ignorance, et des autres par la jalousie du peu de collèges et de séminaires qu'ils gouvernoient, et du grand nombre d'amis et illustres qui les leur préféroient. . . Le P. de La Tour, qui excelloit par un esprit de sagesse, de conduite et de gouvernement, étoit guetté avec une application à laquelle rien n'échappoit, sans qu'il fît jamais un faux pas. Le roi, qui, poussé par les jésuites et
Saint-Sulpice, lui cherchoit noise de tout son cœur, s'est plusieurs fois écrié avec dépit, mais avec admiration, sur la sagesse de cet homme, avouant que depuis fort longtemps qu' il l'épioit, il n'avoit jamais pu le trouver en faute. Sa conversation étoit gaie, souvent salée, amusante, mais sans sortir du caractère qu'il portoit. C'étoit un homme imposant et dans la plus grande considération (1). »
Les commencements furent heureux et pour l'archevêque de Paris et pour le général de l'Oratoire. Il n'était pas question de jansénisme. Leur zèle et leur piété réussissaient. Au témoignage de madame de Maintenon, M. de Noailles faisait beaucoup de bien au roi. Les rapports étaient fréquents et utiles-, et en ces années madame de Maintenon et l'archevêque se voyaient et s'écrivaient avec plaisir et avec fruit. Cette personne si réservée s'ouvre pleinement à M. de Noailles, et lui témoigne une confiance, une admiration, une amitié que plus tard elle regrettait amèrement. Si l'affaire du quiétisme jeta quelque trouble et quelque défiance dans l'esprit de madame de Maintenon, Noailles n'en souffrit donc pas d'abord; au
(1) Mémoires. Ed. de M. Chéruel, t. III, p. 155 et 150.
contraire, il hérita de toute la sympathie que jadis elle avait eue pour Fénelon. Même l'admirable soumission de Fénelon qui terminait tout, ne put la ramener pleinement à ce généreux et charmant esprit. Hélas ! on a beau être solide, on a toujours ses endroits faibles.
Le 24 juin 1700, Noailles obtint les honneurs de la pourpre romaine dont ne jouirent ni Bossuet ni Fénelon. Cette haute fortune rejaillissait un peu sur le P. Massillon. Nous avons vu qu'à peine élu, et sans doute sur la sollicitation même du nouvel archevêque de Paris, le P. de La Tour avait appelé Massillon à Saint-Magloire, qu'il charma et édifia de sa pieuse éloquence. Lié avec les Noailles, le duc et l'archevêque, il devait prendre part à la joie du cardinalat. Aussi, ainsi que nous l'avons déjà dit, Hénault lui écrivait-il à ce sujet, et commepour le féliciter del'élévation d'un protecteur:
Erubuit, salva Tes est (1).
Hénault, avant d'être novice à l'Oratoire, avait fait ses études chez les jésuites, et il se souvenait de ïérence, mais en le citant d'une étrange manière. Au reste, il n'avait que seize ans.
C'est évidemment M. de Noailles qui mit Mas-
fl) Adelphi, IV, 5.
sillon en rapport avec madame de Maintenon. Cette femme sérieuse , animée des plus pures intentions, attachée à l'Eglise et au pays, était devenue, par un mariag*e secret contracté au commencement de l'année 1684, la compagne du roi Louis XIV (1). Pendant plus de trente ans, elle l'entoura de son respect, de son affection et de son dévouement. Elle lui donnait les plus sages conseils, sans jamais être éblouie par la faveur. Profondément pieuse et modeste, mettant dans chacune de ses journées la règ*le et l'ordre, sacrifiant tout au devoir, elle semblait à la cour comme la raison religieuse. Son esprit droit et solide, la guidant sûrement dans un siècle agité par les questions théologiques, lui faisait éviter les excès du quiétisme et du jansénisme. D'ailleurs Bourdaloue, Bossuet et l'évêque de Chartres lui montraient le bon chemin. Il est fâcheux seulement qu'elle n'ait pas su revenir sur certaines défiances, et qu'une fois prévenue à rencontre d'une personne, elle s'en soit écartée sans retour. Comment, par exemple, une âme si élevée et si généreuse n'a-t-elle pas compris ce qu'avait de
(1) Voir dans la Correspondance générale de madame de Maintenon, publiée par M. Lavallée, la troisième partie (1684- 1697). Tome II, tome III et tome IV.
grand et d'instructif l'acte de soumission de Fénelon? Et pourquoi, triomphant de vains préjugés, n'a-t-elle pas voulu travailler à faire rendre à ce ravissant génie la faveur royale? Celle qui avait discerné les heureuses et charmantes qualités de Fénelon, la beauté de son âme, l'exquise délicatesse de son esprit, n'aurait pas dû rester impitoyable à quelques idées chimériques, rêves d'un grand cœur ouvert à toutes les aspirations désintéressées. Or, j'en demande pardon à La Kochefoucauld, il n'est pas trop mauvais que de temps en temps l'esprit soit la dupe du cœur.
En 1699, où se révèle au grand jour le talent de Massillon, Bourdaloue avait déjà soixante-sept ans, Bossuet soixante-douze, et Fénelon était pour jamais banni de Paris. La chaire attendait un nouvel orateur, digne de ses devanciers, et il ne fut pas refusé à cet heureux dix-septième siècle. Mais c'est un honneur pour M. de Noailles et pour madame de Maintenon de l'avoir si vite et si nettement distingué. La vaste correspondance de madame de Maintenon, et particulièrement ses lettres au cardinal et au duc de Noailles, offrent les précieux témoignages de la solide estime et du goût particulier qu'elle conçut pour la pieuse parole du P. Massillon. Elle aimait à savourer son
onction, après s'être nourrie des substantielles leçons de Bourdaloue. Ce qui prouve la largeur et la justesse d'esprit de cette femme vraiment supérieure, c'est que son christianisme se plaisait avec l'un comme avec l'autre. Elle voulut faire profiter de cette grande éloquence ses filles de Saint-Cyr, et, le 26 février 1702, tandis que le P. Gaillard prêchait le carême à Versailles, elle écrivait au cardinal de Noailles : « J'oubliai à notre dernière entrevue de vous demander un sermon du P. Massillon à Saint-Cyr. Il prendrait le jour qu'il voudrait. Il serait dans une chaise à la grille; il n'y aurait que nous. Si vous lui faites cette prière de ma part, Monseigneur, dites-lui du bien des dames de Saint-Louis, et qu'on ne respire à Saint-Cyr que simplicité, obéissance, humilité. Si après tout cela il ne lui convient pas de nous prêcher, je m'accommoderai d'un refus. »
Massillon accepta pour le lundi de la Passion, car madame de Maintenon écrivait au cardinal de Noailles sous la date du 8 mars 1702, et non pas 1706, comme l'a cru La Beaumelle, puisqu'il y est question de la Toison du comte d'Ayen, depuis duc de Noailles, lequel, au rapport de Saint-Simon et de Dangeau (1), obtint ce cordon en 1702 : « Le
(1) « La Toison fut envoyée à Harcourt et au comte d'Ayen, qui
LA PRÉDICATION DE MASSILLON. dl3
roi trouve très bon, Monseigneur, que le comte d'Aven reçoive l'ordre de la Toison... Nous attendons et entendrons le P. Massillon le lundi de la Passion. Je vous en remercie par avance (1). » Or, en cette année 1702, le lundi de la Passion tombait le 3 avril. Avec quelle heureuse surprise, en ouvrant le Grand Carême de l'éloquent oratorien, j'ai trouvé pour le lundi de la Passion un sermon sur l'emploi du temps qui semble admirablement convenir à Saint -Cyr. .Dans ce discours, un des plus pieux et des plus solides de Massillon, il paraît ne faire que prêter aux pensées habituelles de madame de Maintenon la puissance et la magie de sa parole. C'est un heureux contraste entre la vie profane et la vie chrétienne, ou, si l'on veut, entre le monde et Saint -Cyr. L'une a la surface mélancolique, mais le fond et la réalité sont pleins de contentement; l'autre paraît animée, remplie, souriante, et trop souvent elle est lourde, vide et attristée. Le siècle en est réduit à chercher dans les passions, les affaires, le plaisir, le jeu, dans l'ivresse des occupations ou des distractions
leur était promise il y avait déjà du temps. » Mémoires du duc de Saint-Simon, année 1702. Edition de M. Chéruel, in-12. T. II, p. 361. — «Mardi 11 (avril 1702). S. M.C... envoie l'ordre de la Toison au duc d'Harcourt et au comte d'Ayen. » Journal du marquis de Dangeau. Edition Didot, t. VIII, p. 385. (1) La Beaumelle. Edition de 1778, t. X, p. 279.
extérieures une ressource contre l'ennui et un soulagement au poids des heures, tandis que l'existence rég'lée, uniforme, saintement et constamment employée des âmes religieuses, donne des ailes au temps, de l'attrait aux choses les plus communes, du prix au moindre instant, et fait qu'on trouve par soi-même du g*oût et du plaisir à vivre. Après avoir soulevé un coin du rideau qui dérobe aux solitaires la vue du monde, il le montre tel qu'il est, c'est-à-dire las de porter le fardeau du temps, et cherchant sans cesse à le secouer. A ce tableau, il oppose l'esquisse de la vie qu'on mène à Saint-Cyr, où les journées ne sont jamais à charge, parce que chaque minute a son usage et sa destination invariable.
Mais n'est-ce pas la fondatrice même qu'il indique discrètement, lorsqu'il peint une âme attirée par la retraite, et cependant obligée de vivre au milieu de l'atmosphère agitée de la cour? « La religion veut qu'on craigme ces situations tumultueuses; qu'on s'y prête à regret et en tremblant, quand l'ordre de Dieu et l'autorité de nos maîtres nous y appellent; et que par son propre choix on préfère toujours la sûreté et le loisir d'un état privé au péril et à l'éclat des dignités et des places. » Rien ne peut suppléer aux charmes
Là PRÉDICATION DE MASSILLON. 115
sévères d'une existence que Dieu remplit; le monde paraît occupé, et il est désœuvré. Le cadre a beau resplendir d'or et de pierreries, sur les physionomies s'étend un nuage que nul plaisir ne dissipe. On a recours au jeu, à ce jeu si recherché par l'oisiveté, si détesté par madame de Maintenon, mais il n'accroît que le désordre et le malaise moral, et fait qu'on se retrouve soi-même avec plus de peine encore. « Et n'est-ce pas dans ces maisons où règne un jeu éternel et public qu'on ne voit nul ordre, nulle règle, nulle discipline, tous les devoirs sérieux oubliés, des enfants mal élevés, des domestiques déréglés, des affaires en décadence, les murmures de ceux qui ont autorité sur vous, le scandale des gens de bien, la risée du public, les soupçons et peut-être les discours sur vos mœurs, sur votre conduite, sur une vie qui vous livre, pour ainsi dire, au public, à des inconnus, comme à vos citoyens (1), à des sociétés qui ne siéent ni à votre rang, ni à "cotre sexe, à des familiarités dont la réputation souffre toujours? La passion du jeu n'est presque jamais seule, et dans les personnes du sexe surtout, elle est toujours la source ou l'occasion de toutes les autres. »
(1) Au dix-septième siècle, ]e mot de citoyen est constamment employé au lieu de celui de concitoyen dont nous nous servirions aujourd'hui.
Sans aVicun doute, les dames de Saint-Louis entendirent plus d'une fois cette voix édifiante. Pendant qu'il donnait à Versailles le Carême de 1704, il fut appelé par madame de Maintenon à prêcher devant ses filles, probablement encore le lundi de la Passion. En effet, le 11 avril 1704, c'est-à-dire le mardi de la Passion, elle faisait au duc de Noailles le plus magnifique éloge d'un discours récemment prononcé à Saint-Cyr par le P. Massillon.
Madame de Maintenon obtint même de Massillon, par l'intermédiaire du comte d'Ayen, les manuscrits de plusieurs sermons. Ainsi, au mois de juillet de 1705, elle écrivait de Saint-Cyr à M. d'Ayen : « Voilà le très beau sermon que vous m'avez prêté. J'ai été fidèle, et je le serai encore, si le P. Massillon veut encore m'édifier et m'instruire (1). » Et le 2 avril 1703 elle lui avait dit : « J'ai déjà commencé à lire le sermon, et je le trouve tel que je l'ai entendu ; j'ai beaucoup de reconnaissance de la complaisance que votre ami a pour moi dans cette occasion; et je vous suis très obligée, mon cher duc (2), d'en avoir été le solliciteur (3). »
(1) La Beaumelle, tome XI, p. 65.
(2) Comte et non duc alors.
(3) La Beaumelle, tome XI, p 45.
On voit par ces lettres que le prédicateur ne communiquait ses manuscrits qu'avec la plus extrême réserve. Cependant, il en circulait quelques copies; et il y eut des infidélités et des indiscrétions. Ces copies furent envoyées à Trévoux et imprimées à l'insu de Massillon. C'était déplaire à l'orateur, mais servir les amis de cette belle parole.
La première édition parut dès 1705, en quatre petits volumes in-12, sous ce titre : Sermons sur les Évangiles de Carême, sans nom d'auteur. Les plus magnifiques discours du grand prédicateur s'y trouvent déjà, du moins en substance. Ce recueil, comme les deux suivants, mêle à l'or pur de Massillon quelques scories et quelques matières étrangères. Plusieurs discours ne lui appartiennent pas ; dans beaucoup il y a des passages évidemment refaits par une main moins habile; mais tels qu'ils sont, ces recueils sont précieux pour ceux qui veulent étudier l'œuvre du prédicateur. Sans doute il perfectionna son style pour l'amener à la plus pure beauté ; pourtant on aime à retrouver les premiers jets de cet heureux génie avec leur élan parfois mal contenu et exubérant. La seconde édition est de 1708, également sans nom d'auteur, mais le relieur a mis sur le dos de
i 18 VIE DE MASSILLON.
la couverture le nom de l'orateur, enledéfig-urant, Massillion ; le titre est un peu différent : « Sermons sur les évangiles de Carême et sur divers sujets de morale, arec trois panégyriques et deux oraisons funèbres, d Ce recueil se compose de cinq volumes, mais en l'accroissant, on y a compris un plus grand nombre de pièces qui ne sont pas de l'oratorien. Enfin une troisième édition parut en 1714,- encore amplifiée, en cinq volumes également in-12, et sans le nom de l'auteur. Le relieur a travesti plus étranglement encore ce nom déjà illustre : « Sermons du P. Masion. »
Ces trois éditions de Trévoux sont précédées d'une préface extrêmement importante où, sans désigner l'auteur de tant de chefs-d'œuvre d'éloquence morale, sans même indiquer à quelle congrégation il appartenait, on le loue d'une manière solide et- délicate. La postérité a ratifié tout ce que disait si heureusement l'éditeur de 1705, qui peut-être était un oratorien, et qui sans doute connaissait mieux le prédicateur qu'il ne le veut dire.
« Les sermons que l'on met au jourm'étant tombés il y a quelque temps entre les mains, j'en lus d'abord quelques-uns avec attention. Ils me parurent si excellents que je m'appliquai à lire tous les autres qui répondaient parfaite-
ment à la beauté des premiers. Je ne m'en rapportai pas à mes seules lumières ; je communiquai ces pièces à des personnes intelligentes et habiles, qui enchérirent encore sur la haute idée que j'en avais conçue. S'il est permis de juger de l'auteur par l'ouvrage, il n'est pas sans doute de ces hommes qui doivent leur succès à la brigue, et qui ne sont grands que dans la bouche de leurs partisans; mais de ceux à qui se montrer et plaire, parler et enlever l'estime du public est une même chose. En effet, j'ose dire, sans intéresser la réputation de personne, que ces sermons sont d'un goût et d'un caractère qui n'a peut-être point encore paru. C'est ce qui m'a déterminé à en faire part au public. L'on a tout sujet de se flatter qu'il les recevra favorablement. Ce présent surtout doit être agréable à plusieurs jeunes prédicateurs qui se gâtent souvent l'esprit par la lecture de mauvais sermonnaires, et qui auront dans celui-ci un excellent modèle sur lequel ils pourront se former. Quand on dit d'un prédicateur qu'il a de la facilité dans l'invention, du discernement dans le choix, du goût dans l'arrangement, du tour dans la composition, de la solidité dans le raisonnement, on croit avoir tout dit, et le portrait paraît fini. Ce n'est encore là qu'une ébauche du nôtre; et ces qualités . ne sont que celles qui lui sont communes avec les bons orateurs. Il a un grand nombre de traits singuliers qui font son caractère : Un tour d'esprit délicat, une imagination brillante, d'heureuses saillies pleines de force et de grandeur, une expression noble et pompeuse; quoiqu'on voie en plusieurs endroits cette belle simplicité, cette négligence aimable qui va au cœur, et qui souvent est victorieuse où les plus grands efforts de l'art échouent, une riche abondance de pensées et de paroles, une application ingénieuse des beaux endroits de l'Ecriture à son sujet, un style nourri delà lecture des livres saints, une intelligence parfaite de sa re-
120 VIE DE MASSTLLON.
ligion, un feu et une vivacité surprenante dans ses peintures, une onction secrète répandue dans tous ses discours. En un mot, il a ce rare talent qui fait les excellents hommes, de se rendre propres les choses les plus communes ; il trouve des fleurs où d'autres ne trouveraient que des épines ; et ce qui ailleurs paraîtroit petit et peu digne de nos attentions, prend, en passant par sa plume, une teinture d'éloquence et un air de beauté. J'en dis beaucoup, mais je n'outre rien. En faut-il d'autres preuves que ces pièces mêmes? Qu'on lise avec attention les sermons sur le petit nombre des élus, sur les dangers de la vie mon daine, sur la certitude d'une vie future, sur la vérité, sur la religion, sur la rechute dans le péché, sur l'immutabilité des lois de Dieu (1), que de traits de cette éloquence vive, animée, touchante, de cette éloquence qui compte ses combats par ses victoires, et qui ne trouve de résistance que dans la stupidité ou le désespoir! Quelle clarté dans les principes, quelle force dans les preuves, quel sens dans les réflexions, quelle habileté dans tout ce qu'il adresse au pécheur! Quoi de plus efficace quand il instruit, de plus engageant quand il exhorte, de plus terrible quand il menace, de plus accablant quand il invective, de plus enlevant quand il s'abandonne à son beau feu? »
Cette publication subreptice, paraissant au commencement même de la carrière oratoire de Massillon, le gênait et l'embarrassait. Les prédicateurs, en
(1) C'étaient donc là les six ou sept sermons les plus célèbres en 1705. La certitude d'une vie future a pour titre dans les éditions posthumes La vérité d'un avenir, et Les dangers de la vie mondaine s'y appellent Les dangers des 'prospérités temporelles.
effet, sont exposés à répéter plusieurs fois les mêmes discours ; cela arrivait à Massillon, comme à Bossuet et à Bourdaloue. En 1706 l'édition de Trévoux donna lieu à une piquante aventure racontée par le Journal de Verdun. « Le P. Massillon, fameux prédicateur, a prêché le Carême dans l'église de Saint-Paul à Paris; mais comme quelqu'un de ses envieux a fait imprimer à son insu ses sermons de Tannée dernière, il avait le chagrin de voir son auditoire rempli de gens qui lisaient sa prédication à mesure qu'il la débitait, et qui peut-être ne faisaient d'autre usage de cette lecture que de voir si le prédicateur suivait mot à mot l'imprimé (1). » Apparemment Massillon ne pouvait être satisfait de ces procédés compromettants et peu dignes d'une société polie. Se trouver un beau jour imprimé malgré soi, et avec de nombreuses fautes, dont, il est vrai, on demandait humblement pardon ; se voir attribuer de médiocres sermons, puisque le recueil furtif avait mêlé aux œuvres authentiques de l'orateur des pièces étrangères qui circulaient dans Paris; s'apercevoir enfin, du haut de la chaire, qu'on confronte la parole vivante avec la lettre morte du livre : voilà de quoi
(1) La Clef du cabinet des princes, numéro de mai 1706, page 323.
troubler les esprits les plus calmes et animer les caractères les plus modérés.
Le prédicateur se plaignit publiquement. Puis, excité par le juste sentiment de sa dignité, Massillon songea sérieusement à mettre lui-même au jour ses sermons si goûtés, si recherchés dans des textes même altérés et incomplets, dans des éditions furtives auxquelles le maître n'avait pu donner ces soins délicats et suprêmes qui sont comme le vernis des œuvres de l'esprit. Dès le 27 janvier 1706, il avait obtenu le privilège royal qui sauvegardait alors les droits de la propriété littéraire. On y lit ces paroles intéressantes pour nous : « Notre bien aimé le P. Massillon, prêtre de l'Oratoire, et notre prédicateur ordinaire, nous ayant fait exposer qu'il désiroit faire imprimer ses sermons pour arrêter le cours de plusieurs fausses éditions dans lesquelles lesdits sermons sont totalement altérés et corrompus, s'il nous plaisoit lui accorder nos lettres de privilège sur ce nécessaires (1)... »
Qui donc empêcha le prédicateur ordinaire de Louis XIV d'accomplir un si utile dessein? Et par
(1) Ce privilège parut à la suite de YOraison funèbre du prince de Conti\ in-4u. Paris, Mazières, 1709, 74 pages, et in- 12, chez Je même, 1709, 180 pages.
quelle fatalité les trois plus grands représentants de la chaire française, Bossuet, Bourdaloue et Massillon , ont-ils négligé le soin de donner eux-mêmes au public l'ensemble de leur œuvre oratoire? Qu'il est triste, en effet, d'être forcé de se dire en lisant leurs immortels sermons : « Peut-être ces hommes illustres n'eussent-ils pas laissé imprimer cette expression ou cette phrase ? Peut-être même ce passage n'appartient-il qu'à Déforis, à Bretonneau, à Joseph Massillon ? » Hélas ! les plus médiocres prédicateurs se faisaient amplement et magnifiquement imprimer, et les plus éminents hésitaient et reculaient.
En vain madame de Maintenon souhaitait de voir Massillon publier lui-même ses sermons, en vain le pressait-on de divers côtés (1). Il renonça malheureusement à un projet qu'il eût été si glorieux pour lui et si utile pour les lettres chrétien-
(1) « Dans ces derniers temps où il y a eu quantité d'habiles prédicateurs, les éditions de sermons se sont encore multipliées; on a-imprimé ceux de M. Joly, ceux de M. l'abbé de Fromentières, depuis évêque d'Aire, les Panégyriques de M. l'abbé Fléchier, depuis évêque de Nîmes, les sermons du P. Cheminais, jésuite, ceux du P. Bourdaloue, jésuite, ceux de M. l'abbé Lambert, sans parler de ceux du P. Massillon, de V Oratoire, et duP.de la Rue, jésuite, imprimés à Trévoux, contre leur aveu, et qicils ne reconnaissent pas pour leurs vrais sermons, dont il est à souhaiter qu'ils fassent part eux-mêmes au public. » — Bibliothèque des auteurs ecclésiastiques du dix-septième siècle. 1708. Tome VII, page 93.
nés de mettre à exécution. Cependant, au témoignage de M. de Bernis, dans sa laborieuse vieillesse il revoyait et recopiait ces ravissantes compositions, l'honneur de sa jeunesse et de son âge mûr(l). Mais, décidé à ne pas les laisser paraître, il engage même, par une clause spéciale de son testament, le P. Joseph, son neveu, à les conserver manuscrites. Telle est la modestie des grands hommes chrétiens !
Toutefois, ces éditions de Trévoux, dont l'orateur fut si profondément affligé, ne sont pas inutiles à sa renommée. Durant près de quarante ans elles suffirent seules à porter partout la gloire et la parole de Massillon. Marmontel raconte qu'on lisait, à Clermont, dans la vieillesse du prédicateur, ses admirables chefs-d'œuvre; et lui-même il avait été enchanté et religieusement ému de
(1) En 1741, on n'avait pas perdu tout espoir de voir enfin l'évêque de Clermont se décider. L'abbé Goujet disait dans sa Bibliothèque française, tome II, page 302 (Paris, 1741) : « M. Massillon, prêtre de l'Oratoire, et aujourd'hui évêque de Clermont, n'a point encore donné ses sermons au public. L'édition que nous en avons n'est que le fruit du soin des copistes qui ont recueilli ce qu'ils ont pu. Cependant, tout imparfait qu'est ce recueil, on y reconnaît le génie de cet excellent orateur. On y remarque les principaux traits de cette éloquence qui sait amener les vérités et les placer dans tout leur jour, qui tantôt s'insinue dans le cœur par les charmes d'une diction fine et délicate, et tantôt fait trembler le vice et foudroie l'impiété par la force du raisonnement et des mouvements qu'elle met en œuvre. »
cette éloquence si sensible, si tendre, si haute quelquefois, toujours si profondément pénétrante. Même aujourd'hui, mais à d'autres points de vue, ces éditions sont loin d'être sans prix. Souvent, dans ces merveilleux discours, on rencontre des traits si vifs, si hardis, si saintement libres, qu'ils peuvent inspirer des doutes, et qu'on en vient à se dire : « Quoi ! Massillon usait de cette évangélique audace devant un prince toujours souverainement jaloux de son autorité? N'est-il donc pas à craindre que la pointe du glaive n'ait été aiguisée à dessein, lorsqu'avec un goût épuré et un enthousiasme calmé, l'évêque vieillissant repassait une main soigneuse et délicate sur chacune des œuvres de sa carrière oratoire ? Il était si facile sous Louis XV et sous le Eégent de se montrer sévère pour la mémoire de Louis XIV ! » — Eh bien î non ; et par là tombent de si injustes reproches adressés au Petit Carême de Massillon. On l'accuse souvent d'avoir, après la mort du grand roi, gémi sur le malheur des guerres excessives. Qu'on sache donc que, comme Fénelon, et plus directement que lui, le ministre de la parole de paix ne craignait pas, appuyé sur l'autorité du Maître suprême, d'être sincère en présence d'un roi devant qui tout tremblait. Comparez ce qui fut imprimé
en 1705 et ce qui ne vit le jour qu'en 1744. Vous reconnaîtrez que ce grand homnre n'a pas cherché la gloire commode d'instruire un monarque enseveli, et qu'il ne parle pas plus franchement dans ses montagnes de l'Auvergne qu'à Versailles même.
Il est important de remarquer ainsi qu'en 1705 le fond même des sermons de Massillon était arrêté. C'est donc avant tout un auteur de la fin du dix-septième siècle et du commencement du dixhuitième, et il ne faut pas le confondre avec les écrivains venus sous la Régence. A la mort de Louis XIV, Massillon, âgé de cinquante-deux ans, avait accompli la plus grande et la plus considérable partie de sa carrière d'orateur. A part le Petit Carême, prêché deux ans et demi après la mort du roi, destiné à un cercle très restreint d'auditeurs, et imprimé seulement en 1745, le prédicateur avait répandu les trésors de son esprit et de son cœur dans ces beaux sermons des stations de 1699, 1701 et 1704. Et il avait parlé aussi librement à la cour du vieux Louis XIV qu'à celle du jeune Louis XV. Cependant, un maître d'une rare sagacité et d'une haute raison, en rendant quelque justice àl'Avent de 1699 où, dit-il, Massillon avait encore le grand auditeur à qui, successive-
ment, Bossuet et Bourdaloue avaient fait plus aimer la vérité qui corrige que le bel esprit qui amuse, oublie complètement ces carêmes de 1701 et de 1704, prêches aussi devant le grand auditeur, et imprimés en partie dix ans avant la mort du roi- « Après la mort de Louis XIV, parlant à une cour occupée d'intrigues et de plaisirs, charmée des premières hardiesses de cette philosophie qui devait lui être si meurtrière, il crut qu'il fallait rendre le sermon agréable pour rendre la religion efficace. Dans ses duretés contre les courtisans, il laissa glisser l'esprit de cour, et fît admirer aux grands la main habile qui leur portait des coups encore innocents (1). » Tout en nous incHnant devant la parfaite solidité qui distingue M. Nisard dans tout ce qui relève de l'histoire purement littéraire, on est bien obligé de se dire que, trop préoccupé de ces rares et courts sermons du Petit Carême, il oublie cette longue et sévère suite de trente-huit sermons goûtés par ce royal et religieux auditeur qui aimait tant la vérité dans la chaire chrétienne et qui apprenait à se connaître lui-même en entendant Massillon. Où M. Nisard est plus parfaitement exact, c'est quand il remar-
(1) Histoire de la littérature française, tome IV, p. 313.
que que la doctrine de Massillon est plus rigide que celle deBourdaloue. Seulement il est facile d'expliquer cette différence : Massillon était oratorien et Bourdaloue, jésuite.
Au reste, il paraît que, du temps même de Louis XIV, on faisait précisément aux prédicateurs le même reproche qu'adresse aujourd'hui M. Nisard au disciple de Bérulle et à l'ami de Malebranche. Mais voici ce que Massillon lui-même va répondre et à M. Nisard et aux mondains, non pas delaKégence qui l'eussent bien mérité pourtant, mais à ceux du grand règne. Ses coups étaient non seulement innocents, mais utiles; et avec lui nous sommes loin des coupables et dangereuses violences de la philosophie. Je cite avec intention le texte de 1705 (1). « On nous accuse de grossir les objets, d'exagérer les vérités que la
(1) A ce texte de 1705 on comparera sans doute avec intérêt celui de 1745. « Vous nous accusez d'exagérer. Grand Dieu, et vous nous jugerez peut-être un jour sur ce que nous affaiblissons la force et la vertu de votre parole pour ne l'avoir pas assez méditée au pied des autels ; et vous nous reprocherez peut-être un jour d'avoir accommodé la sainte sévérité de votre Evangile aux indulgences et aux adoucissements de nos siècles; et vous nous rangerez peut-être un jour parmi les ouvriers d'iniquité, parce que la tiédeur et la négligence de nos mœurs aura ôté à la parole que nous annonçons cette terreur et cette véhémence divine qu'elle ne sauroit trouver que dans une bouche consacrée par la piété et par la pénitence. Eh quoi! mes frères, les vérités telles que Jésus-Christ nous les a proposées ne sauroient-elles alarmer les consciences, si l'esprit de l'homme n'y ajoute des terreurs étrangères? Paul exagéroit donc autrefois, lorsque ce
religion expose toutes simples, d'outrer par trop de zèle la morale de Jésus-Christ. Ah ! mon Dieu ! que nous devons craindre le contraire ! Peut-être que vous nous jugerez vous-même un jour pour n'avoir pas assez médité cette sainte loi au pied de vos autels pour en connaître toute la force et toute la vigueur. Ah ! vous nous reprocherez peutêtre un jour d'avoir eu trop de condescendance pour nos auditeurs, et d'avoir accommodé la sévérité de votre Evangile aux maximes et aux usages du monde. Ah ! vous nous rejetterez peut-être du nombre de vos saints ouvriers, parce que par le dérèglement de nos mœurs et par notre mauvais exemple nous aurons ôté cette véhémence, cette force, cette onction de la sainte parole, telle qu'elle se trouve dans une bouche crucifiée et pé-
gouverneur romain, malgré l'orgueil d'une fausse sagesse et les préjugés d'un culte idolâtre, frémissoit, dit saint Luc, en l'entendant parler de la justice, de la chasteté et du spectacle terrible d'un jugement à venir? Paul exagéroit donc lorsque les habitants des villes venoient se frappant la poitrine, fondant en larmes à ses pieds, et portant au milieu des places publiques les livres lascifs et impies et les autres instruments de leurs passions pour en faire un sacrifice au Seigneur? Vous nous accusez d'ajouter de nouvelles terreurs aux paroles de l'Evangile. Mais où sont les consciences que nous troublons? où sont les pécheurs que nous alarmons? où sont les âmes mondaines qui, saisies de frayeur au sortir de nos discours, vont se cacher au fond des solitudes et expier, par de saints excès de pénitence, les dissolutions de leurs mœurs passées? Les siècles qui nous ont précédés ont vu souvent de ces exemples; les nôtres en voient-ils encore quelquefois? »
nitente. Quoi donc, mes frères, est-ce que les vérités du Seigneur ne sont pas assez terribles d'ellesmêmes, sans que les ministres aient besoin d'en exagérer la sévérité? Paul exagéroit donc lorsque le proconsul frémissoit en l'entendant parler du jugement dernier ? Jean-Baptiste exagéroit donc lorsque les Juifs venoient en foule sur les rives du Jourdain se faire baptiser de sa main? Saint Pierre exagéroit donc lorsque les peuples qui l'entendoient s'en retournoient frappant leur poitrine, et venoient, au sortir de ses prédications, apporter à ses pieds les instruments déplorables de leurs passions?... Accusez-nous après cela d'exagération et de trop de sévérité .Mais où sont les pécheurs dont nous ayons par nos discours troublé la conscience ; que nous ayons attendris jusqu'aux larmes ? Où sont les pécheurs qui, au sortir du sermon, aillent rompre ce mauvais commerce, et quitter pour toujours cette habitude criminelle, dire un éternel adieu au monde et à ses amusements, et se cacher dans la solitude pour y pleurer à loisir leurs péchés? Les siècles de nos pères ont vu de ces exemples; mais les nôtres en ont-ils vu quelquesuns? » Puis, déclarant qu'il aimerait mieux pouvoir aplanir le chemin de l'Evangile que d'y mettre des obstacles, il s'écriait par un mouve*
ment touchant : « Ah ! que ne pouvons-nous dans vos faiblesses vous charger sur nos épaules ; vous ramener au bercail, lorsque nous vous voyons égarés ; et vous prêter une main favorable pour vous soutenir dans vos chutes (1) ! » Malgré cela, malgré son zèle de bon pasteur, il fut sévère dans son enseignement moral; mais je ne saurais reconnaître en lui cette exagération factice, cette véhémence de rhéteur qu'y distingue M. Nisard. C'est chez Nicole, à la bonne heure, qu'il aurait pu rencontrer cette doctrine outrée dont Calvin, Baius, Jansénius et Saint-Cyran sont les pères. Il faut être bien fin moliniste pour découvrir dans Massillon une morale si désespérante. Et comment celui qui a tant loué Duguet et Nicole penche-t-il ici de l'autre côté ?
Mais pourquoi ne dirions-nous pas toute notre pensée ? Préoccupé de l'idée de décadence, admirateur un peu exclusif d'une des formes de l'esprit humain, M. Nisard, dont on ne saurait trop goûter les savantes et habiles critiques, et en particulier
(1) «Que ne pouvons-nous, comme le pasteurde l'Evangile, vous porter vous-mêmes sur les épaules pour vous épargner les fatigues du chemin ! Pourquoi vous dégoûterions-nous de l'entreprise du salut, en vous y représentant des difficultés chimériques ? C'est à nous à vous aplanir celles qui s'y trouvent en effet, et à vous tendre la main pour soutenir votre faiblesse. » 1745. Ne trouve-t-on pas la version de 1705 plus simple, plus vive et plus pénétrante?
les substantielles études sur nos sermonnaires, est forcé de combattre la renommée littéraire de Massillon qu'avaient surfaite aux dépens de Bossuet La Harpe et le spirituel Féletz. Il dira, par exemple, en parlant de l'austère morale de l'oratorien, commettant un anachronisme qui surprend dans un écrivain d'un tel mérite et d'une telle sagesse : « Je vois les mondains de la Régence, au sortir de ces sermons foudroyants, souriant des duretés de ce prêtre si doux, et ttiut prêts à se trouver innocents par l'impossibilité de se croire si coupables (1). »
Malheureusement M. Nisard ne peut aucunement voir les mondains de la Régence sortir de ces sermons si foudroyants, et en particulier de ce sermon Sur le petit nombre des élus auquel il fait allusion, puisqu'ils ont été prononcés sous le règne du grand roi. Et puis si on eût été dur en présence des mœurs de la Régence, les roués et les courtisans auraient pu sourire, mais non se trouver innocents. Quant à la qualification de prêtre doux, on ne doit l'appliquer qu'avec mesure. Que Massillon ait été bienveillant, miséricordieux, indulgent, c'est un éloge ; mais il ne faudrait pas pen-
(1) Histoire de la littérature française, tome IV, p. SOô,
ser que, dans la pratique du devoir et plus tard dans son administration épiscopale, il ait fléchi ; ses lettres au contraire nous le montrent constamment très digne et très ferme, quoique d'une rare modération dans les idées ; et rien n'autorise à opposer, comme l'a pu faire quelque janséniste, sa morale à sa conduite et ses maximes à sa vie. Sans doute il peut, par quelques idées d'un pouvoir où dominerait le sentiment paternel, trop rappeler à certains esprits l'illustre archevêque de Cambrai avec qui Massillon a plus d'une ressemblance; il peut aussi par instants aspirer vers ces horizons enchanteurs où l'imagination de Fénelon se complaisait, mais dont le réalisme contemporain nous a, hélas ! si fort désabusés. Au demeurant, c'est là un honneur, et, à part quelques excès de zèle, sa doctrine et sa morale, rigoureuses si l'on veut, comme celles de Bossuet et de tout le dix-septième siècle, n'en restent pas moins saines, solides, profondément chrétiennes, pénétrées des Livres saints dont il se nourrissait sans cesse.
Regardant le ministère de la parole comme une fonction sainte et apostolique, il veut que l'ouvrier du Père de famille ait ce zèle, cette sagesse, ce dévouement, cette dignité, cette plénitude de l'Esprit-Saint, ces lumières vives, cette véhémence
divine, toujours persuasive, et qui ne parle jamais en vain. Massillon, dans ce beau sermon Sur la parole de Dieu, qui est pour lui son De oratore, sa Lettre sur V éloquence et sa rhétorique, tout occupé de l'édification, cherche dans l'Ecriture des images pour peindre la parole sacrée. C'est un glaive qui sépare le père de l'enfant, l'époux de l'épouse, et surtout l'homme de lui-même ; c'est un feu spirituel qui va embraser l'univers, un levain mystérieux qui imprime à la masse une force nouvelle, un pain qui alimente le cœur, une semence qui se multiplie au centuple. Sa vertu ne vient pas de l'homme qu'on voit, mais du prédicateur invisible.
Son but unique est la conversion de l'âme. Appuyée sur l'autorité de Jésus-Christ, la prédication est le plus saint et le plus important ministère de la foi. A cette hauteur de vue, qu'importe de plaire à l'esprit, si l'on ne change pas le cœur ? « Que nous sert d'être applaudi de vous, si vous ne profitez de nos discours ? Que nous revient-il de vos éloges et de vos vaines louanges, s'il ne vous en revient à vous-mêmes de salutaires fruits pour votre conversion ? Eh ! ce sont vos larmes, votre pénitence, de fermes résolutions, la pratique des vérités que nous vous prêchons, qui peuvent bien mieux fonder nos éloges, que vos stériles louanges
et vos inutiles admirations (1). » Aussi, pour entrer dans l'esprit de ce pieux et généreux distributeur de la parole évangélique, il faut, en abordant cette longue et belle suite d'œuvres oratoires, si achevées, si purement satisfaisantes dans leur ensemble, chercher avant tout l'instruction religieuse, l'édification spirituelle, les divines consolations. On y apprend la science de ce qui est éternellement bon, on y puise le goût du vrai moral, l'amour de la vie dévouée, utile, laborieusement charitable. Que de cœurs ont trouvé dans ces pages que le temps n'a pas refroidies, dans la lecture de ces serinons si souvent édités et si universellement répandus, les bons conseils, les pensées salutaires, les saintes espérances ! L'âme y sent ses peines se calmer et ses épreuves s'adoucir. Bossuet et Bourdaloue parlent plus à la raison, instruisent davantage ; Massillon sait mieux pénétrer au fond du cœur, et donner à nos afflictions la vertu qui les purifie et les transfigure. Nul n'a, comme lui, compris le prix de la douleur humaine.
Il recueille les larmes dans la coupe du Calvaire pour les porter sur l'autel de l'Agneau. Il
(1) Edition de 1705, t. F, p. 193.
nous montre que les rubis et les perles dont se pare l'éternelle Jérusalem, ne sont autre chose que les pleurs et le sang de l'humanité métamorphosés par la grâce du Christ sauveur et rémunérateur.
Les autres peuvent être plus savants ; mais il demeure le consolateur par excellence. 11 enchante l'âme. Aussi, au milieu des cruelles épreuves de notre révolution, ce grand moraliste chrétien a sanctifié la douleur comme il avait purifié la joie. Où la philosophie était impuissante, il arrivait avec la force irrésistible de la croix. Par exemple, le marquis de Favras trouva près de lui cette énergie morale dont il eut besoin devant la fureur populaire. Et si j'ai touché avec une religieuse vénération cet exemplaire de Bourdaloue(l) où l'infortuné Louis XVI puisait par une lecture assidue de saintes consolations pour des douleurs inénarrables, j'ai vu, dans les plus humbles familles, de modestes éditions de Massillon dont les feuilles, fatiguées entre les mains de plusieurs générations, portaient les respectables traces de
(1) A la tète des volumes de cet exemplaire qui appartenait à M. l'abbé Gérard, on avait écrit dans des jours néfastes le mot Louis Capet, comme pour signifier sans cesse au roi qu'on ne voulait plus voir en lui qu'un prisonnier ordinaire. On ne s'apercevait pas qu'on l'enveloppait ainsi delà majesté des siècles et de l'histoire nationale.
l'émotion des lecteurs. C'est une grande gloire aux yeux de Dieu pour ces ouvrages que non seulement ils instruisent et ils plaisent, mais qu'ils élèvent vers le monde meilleur, ce que ne peut faire aucun ouvrage profane. Ils arrachent l'âme à la vulgarité de l'existence matérielle pour la transporter dans les sereines régions des cœurs régénérés, lui inspirant l'amour de la loi divine, le goût de l'éternelle morale, la soutenant efficacement sur la route du devoir par l'espérance des félicités futures et la foi à Tordre absolu.
Mais, quoi qu'on dise aujourd'hui, la gloire littéraire ne manque pas à Massillon. Si, avec les François de Sales et les Fénelon, il est un des maîtres de la vie spirituelle, il est aussi un des trois orateurs dont la chaire chrétienne et l'éloquence française s'honoreront éternellement. Le mérite particulier de l'évêque de Clermont, c'est d'avoir connu à fond le cœur de l'homme, et de s'être servi avec un art merveilleux de tous les ressorts qui le meuvent pour le diriger et le régler chrétiennement. « Il faut, disait Pascal, se mettre à la place de ceux qui doivent nous entendre, et faire essai sur son propre cœur du tour qu'on donne à son discours, pour voir si l'un est fait sur l'autre, et si l'on peut s'assurer que l'auditeur sera
\'àS VIE DE MASSILLON.
comme forcé de se rendre. « C'est bien là le but de toute éloquence, et particulièrement de l'éloquence chrétienne. Massillon ne l'a-t-il pas atteint? Plus puissant, plus impétueux, Bossuet entraîne les consciences et renverse tout ce qui lui résiste. Plus didactique, plus théologien, Bourdaloue enserre la raison dans les fortes mailles de son argumentation jusqu'à ce qu'elle soit forcée de se rendre. Avec moins de vigueur et de violence, Massillon cependant conduit les cœurs où il veut. Cette voix mélodieuse et pénétrante a certes aussi sa vertu. A la longue, sa parole si limpide et si calme séduit et attire. L'esprit cède au charme, et en suit avec enchantement le ravissant cours. Et n'est-ce pas là comme cette pure rivière que de vertes forêts ombragent de toutes parts, ut amnis lucidus quidam et virentibus utrimque silvis inumbratus? Au milieu de cette abondante floraison de l'éloquence chrétienne en France, parmi ces nombreux prédicateurs qui , sous Louis XIV, travaillèrent au ministère évangélique, hommes goûtés et recherchés de leurs contemporains, souvent loués avec transport par les Sévigné et les Maintenon; un Mascaron (1) qui
(1) Madame de Sévigné écrivait, le 11 mars 1671 : « Je dis un peu de bien de moi en passant; j'en demande pardon au
prêche six Avents et quatre Carêmes à la cour; un Mongin, un La Eue, un Gaillard un Anselme, un Boileau, et tant d'autres; il n'est donné de vivre complètement qu'au petit nombre de ceux qui ont uni la perfection du style à la science et au zèle des choses divines. Non pas, grâce à Dieu, que tant d'excellents prédicateurs soient entièrement délaissés ; mais ils forment maintenant comme le domaine privilégié des âmes plus particulièrement pieuses dont ils sont toujours la nourriture, ou des orateurs sacrés qui y trouvent d'inépuisables approvisionnements. Cependant trois noms seuls brillent d'un éclat à part. Le génie de la chaire chrétienne semble s'être résumé en eux avec ses caractères différents. Par une langme saine, exquise, rajeunie pourtant à l'aide de délicieuses nuances, par une raison qui s'exprime délicatement, par une finesse qui pénètre les sentiments les plus cachés, surtout par une onction religieuse dont rien ne tarit la source, Massillon demeure un de ces maîtres impérissables de la littérature chrétienne, destinés à charmer et à instruire tous les siècles. Dans les filets de son
Bourdaloue et au Mascaron ; j'entends tous les matins ou l'un ou l'autre. Un demi-quart des merveilles qu'ils disent devroit faire une sainte. » Ed. de M. Régnier, II, 100.
style aisé et flexible, il enveloppe sans blesser. La satisfaction supérieure que procure sa généreuse morale, attachée aux lois éternelles, empêche de voir les sacrifices qu'elle exige de nous. Cet ordre lumineux, cet harmonieux développement d'une grande pensée, contente en même temps la raison et la foi, tandis que la piété est toute pénétrée des chastes effusions qui s'échappent de cette âme si pleine de la bonne odeur du Christ et parée de sa bienheureuse candeur. Avec Massillon, on sent les mauvais mouvements de la nature se calmer et céder la place aux saintes pensées ; Bourdaloue vous pousse, sans vous laisser le temps de respirer, et par une vigueur infatig-able, vers les sacrifices que demande la grâce. Un écrivain dont il faut admirer le goût, mais regretter les préventions irréligieuses, dans les pages d'une pure beauté, qu'il a publiées sur ces deux prédicateurs (1), a très parfaitement indiqué « la différence qu'il y a entre le développement de Bourdaloue et celui de Massillon, ce dernier ayant plutôt un développement de luxe et d'abondance qui baigne et qui repose, et l'autre un développement de raisonnement et de néces-
(1) Causeries du lundi, t. IX.
site qui enchaîne. » Par-dessus tout, Massillon a ce charme secret, cette poésie cachée, cette onction intérieure qui appartient aux seuls ouvrages que le cœur inspire. Au reste, pour nous tous qui le lisons surtout dans le dessein d'y trouver des leçons de religion et de spiritualité, c'est peut-être trop nous arrêter à chercher et à marquer les traits distinctif du génie comme du style de ce grand homme. Ce qu'il importe, ce n'est pas de jouir de son inimitable talent, mais de profiter de ses excellentes leçons.
Il y a cependant encore une remarque à faire ici. Ceux qui rabaissent par esprit systématique la gloire de Massillon, oublient trop ses grands triomphes oratoires. Qu'ils se rappellent, en effet, le moyen qu'indique Cicéron pour discerner l'homme vraiment éloquent du rhéteur ou du déclamateur. Est-il nécessaire que la critique entende un orateur pour apprécier son mérite? Non, qu'il passe simplement devant l'assemblée où il parle. Voit-il les juges distraits, ennuyés, presser de terminer l'audience, il comprend que la cause n'est pas plaidée par un homme dont le souffle remue et gouverne les esprits. Au contraire, voitil les jug*es attentifs, la tête haute, ravis et absorbés par le discours; voit-il surtout les auditeurs
pu frémissant d'indignation, ou agités par la pitié, ou puissamment troublés par une passion, un sentiment, cela lui suffit : il n'a pas besoin d'écouter, il voit bien qu'il y a là un orateur, et que l'éloquence fait son œuvre (1).
Appliquons à notre usage le moyen si sûr et si simple qu'indique Cicéron. Eemontant par l'imagination le cours des siècles, supposons-nous au temps de Louis XIV. Après avoir entendu Bossuet et Bourdaloue, dont la mort seule a pu faire taire les éloquentes voix, nous nous demandons si la flamme sacrée s'est apaisée, si la chaire française a perdu son éclat. Mais traversons le parvis de Notre-Dame dont les portes sont entrouvertes; la foule qui remplit l'église gémit et fond en larmes. Allons à Versailles; l'auguste assemblée de la chapelle royale frémit, et le fier monarque montre par son attitude troublée qu'il est mécontent de lui-même. N'est-ce pas assez? Rendons-nous à Saint-Eustache; tout tremble; l'auditoire transporté et épouvanté se soulève involontairement, et consterne le prédicateur lui-même qui change de visag'e. N'êtes-vous pas encore satisfait, et est-il besoin d'être témoin des conver-
(1) Brutus, 54, 200.
sions célèbres? Visitons un quartier qui passait alors pour populaire et reculé. De jeunes écoliers, conduits par l'excellent Rollin, sortent de Saint- Leu ; ils sont émus, agités ; sur leurs fronts brille un éclat inaccoutumé; ils ont entendu Massillon, et ils veulent être des saints; et ils se disent que, rentrés à leur collège de Beauvais, ils imiteront l'austérité des premiers chrétiens dont ils viennent d'écouter le merveilleux éloge. Ah! il n'est plus besoin de tant raffiner et de tant discuter ; il faut qu'il y ait pour produire de tels effets un orateur et une œuvre oratoire, oratoremet opus oratorium. Cicéron a raison, l'épreuve suffit, et la conviction est complète. Massillon est un orateur.
Nous avons prouvé que le P. Massillon prêcha onze Avents, le premier et le plus célèbre à la chapelle de Versailles, les autres aux Nouvelles-Catholiques, à Saint-Honoré, à Saint-Eustache, aux Carmélites, aux Prémontrés, aux Enfants-Rouges, à Saint-Roch et au château de Saint-Germain en Laye.
Ce fut par l'Avent de 1699 qu'il commença véritablement à se faire connaître. Il avait alors un peu plus de trente-six ans. Le jour de la Toussaint il parut pour la première fois dans la chaire de la chapelle royale, et son début parut inspiré par le génie chrétien.
Le grand siècle allait se terminer, et c'est l'oratorien qui va le fermer avec la clef d'or de l'éloquence religieuse. Le roi avait communié le matin. Suivi de sa cour, le majestueux vieillard couronné de tant de gloire, dans cette grave après-midi de la Toussaint, va se placer en face du jeune religieux. Le nouveau prédicateur a l'air recueilli, pénétré; et, après avoir promené lentement son regard ému sur son imposant auditoire, il jette, au milieu de ces représentants d'un des siècles les plus merveilleux de l'histoire humaine, l'étrange et sublime Beau qïii lugent de l'Evangile du jour, bien fait pour troubler des cœurs pleins du sentiment chrétien. Il sut tirer de ce texte un commentaire si simple, si ingénieux et si apostolique à la fois, qu'il excita, dit d'Alembert, malgré la gravité du lieu, un sentiment involontaire d'admiration. Il loue la grandeur et la gloire de la France du dix-septième siècle finissant; mais il ne loue les choses humaines que pour les inviter à s'élever plus haut, ou plutôt il ne voit qu'une seule grandeur qui est celle qui vient de Dieu. « Sire, si le monde parlait ici à la place de Jésus- Christ, sans doute il ne tiendrait pas à Votre Majesté le même langage. Heureux le prince, vous dirait-il, qui n'a jamais combattu que pour vaincre,
qui n'a vu tant de puissances armées contre lui que pour leur donner une paix plus glorieuse, et qui a toujours été plus grand ou que le péril ou que la victoire ! Heureux le prince qui, durant le cours d'un règne long et florissant, jouit à loisir des fruits de sa gloire, de l'amour de ses peuples, de l'estime de ses ennemis, de l'admiration de l'univers, de l'avantage de ses conquêtes, de la magnificence de ses ouvrages, de la sagesse de ses lois, de l'espérance auguste d'une nombreuse postérité, et qui n'a plus rien à désirer que de conserver longtemps ce qu'il possède ! Ainsi parlerait le monde. Mais, Sire, Jésus-Christ ne parle pas comme le monde. Heureux, vous dit-il, non celui qui fait l'admiration de son siècle, mais celui qui fait sa principale occupation du siècle à venir, et qui vit dans le mépris de soi-même et de tout ce qui passe, parce que le royaume du ciel est à lui: Beatipauperes spiritu. qtwniam ipsoncm est regnum cœlorumî Heureux non celui dont l'histoire va immortaliser le règne, mais celui dont les larmes auront effacé l'histoire de ses péchés du souvenir de Dieu même, parce qu'il sera éternellement consolé : Beati qui lugent, quoniam ipsi consolabunùur!.... »
Le soir, Dangeau écrivait dans son journal ;
« L'après-dînée, Sa Majesté et toute la maison rovale entendirent le sermon du P. Massillon, père de l'Oratoire, qui commence à être en grande réputation ; ensuite ils assistèrent à Vêpres et au -Salut. 3> Voilà tout ce que nous savons directement sur les sentiments qu'excita chez les contemporains ce magnifique sermon dont l'heureux début a été au dix-huitième et au dix-neuvième siècle l'objet des plus vives admirations, et qui, au rapport du P. Bougerel et de d'Alembert, enleva et fit frémir l'auditoire.
Massillon monta de nouveau dans la chaire royale le 29 novembre. Ce dimanche-là, dit Dangeau, « le roi, Mgr le duc de Bourgogne et Mgrs ses frères entendirent à la chapelle le sermon du P. Massillon qui prêche cet Avent. Madame la duchesse de Bourgogne eut une grande migraine qui l'empêcha d'aller au sermon. » Le 29 novembre était le premier dimanche de l' Avent ; et l'Evangile du jour s'occupe du jugement universel. Or, dans l'édition du P. Joseph, nous trouvons précisément à ce jour un beau et pénétrant discours sur cette suprême révélation de la divine équité à l'égard des hommes. Mais ce n'est pas évidemment le discours qui fut prononcé le 29 novembre 1699. Car le journal de Le Dieu nous
apprend que le sermon de ce dimanche était dirigé contre les libertins, et que le grand évêque le jugeait mal amené à l'Evangile du jour. Or, le Jugement universel convient admirablement à l'Evangile du jour, et ne s'attaque en aucune manière aux incrédules. Il faut donc le reporter avec l'éditeur de 1705 à la station du Carême. Au reste, il est parfaitement à sa place au début d'un Avent ; et peut-être le prédicateur lui-même ne fut-il pas assez satisfait de son sermon contre les libertins pour le mettre en tête de son Avent.
Il y a, en revanche, dans les œuvres oratoires un discours qui revient à l'indication donnée par Le Dieu; c'est celui sur la vérité de la religion; Massillon, comme il le dit lui-même, y entreprend T apologie du christianisme contre l'incrédulité. Ce sermon est placé au jeudi d'après les Cendres dans l'édition de 1745, et dans le recueil de 1705 au troisième lundi de Carême. Il est probable que l'orateur, après l'avoir donné à la cour en 1699, et en 1703 à Saint-Germain en Laye, s'en servit plusieurs fois dans ses Carêmes de Paris. D'après une note qui est de Massillon ou du moins du P. Joseph, il y est fait allusion à la présence de Jacques II et de la reine d'Angleterre à Saint-Germain en Laye. « Ce royaume illustre que son voisinage, ses
malheurs, et des gages assurés et augustes nous rendent si cher. » Or Jacques mourut en 1701. De plus le seizième siècle y est appelé le siècle passé. « Eappelez seulement les tristes dissensions du siècle passé; depuis la séparation de nos frères, quelle monstrueuse variété dans leur doctrine ! » Ce sermon doit donc, dans tous les cas, être rangé parmi les plus anciens de l'oratorien.
Bossuet n'y assista pas, mais il le juge par ouïdire. Plus tard il admirera Massillon ; au déhut, comme Corneille à l'égard de Racine, et comme lui-même à l'égard de Fénelon, il se montre froid et sévère. Il est vrai que ni cette conférence apologétique, ni le sermon de la Conception qui suivit, ne donnent l'idée de l'éloquence de Massillon dont le triomphe est surtout dans les choses qui parlent au cœur. Mais écoutons le pâle et mesquin biographe de Bossuet, qui peut-être ajoute encore aux paroles échappées à l'illustre maître :
« Le premier dimanche de l'Avent, il n'entendit pas le sermon du P. Massillon, de l'Oratoire, de crainte du froid. La grande réputation de ce prédicateur, après son premier Carême à Paris, lui mérita de passer de plein saut de la chaire des Pères de l'Oratoire de la rue Saint-Honoré à celle du château de Versailles. On ne trouva pas son
mérite digne de sa réputation. Son premier discours (1), qui était contre les libertins, et qu'il avait, dit-il, assez mal amené à l'Evangile du jour, parut faible; on loua sa pitié, sa modestie, sa voix douce, son geste réglé, jusqu'à lui accorder, contre quelques-uns, la grâce de rélocution; on trouva de la politesse dans ses discours, des termes choisis et de l'onction; il fut très bien écouté, et le roi et la cour en furent édifiés. M. de Meaux donna la sainte communion à madame de Bourgogne le soir (le jour) de la Conception (2) et entendit le nouveau prédicateur la même fête. Il jugea ce que je viens de dire, et, en un mot, que cet orateur, bien éloigné du sublime, n'y parviendrait jamais. »
Ce discours sur la Conception, entendu par Bossuet, est en effet un peu froid, mais parfaitement ordonné. On le trouve au tome V de l'édition de 1714. Il ne manque pas de la hardiesse et du zèle évangéliques ; et l'auteur ne craint pas d'y parler des égarements de David. Je cite avec intention le
(1) La Toussaint étant éloignée de l'A vent de près d'un mois, il appelle premier discours celui du premier dimanche qui commence réellement la station oratoire.
(2) Madame la duchesse de Bourgogne fit ses dévotions aux Récollets, dans une chapelle en haut. Dangeau au 8 décembre
150 VIE DE MÀSSILLON. v
texte imprimé sous Louis XIV même : « David, après sa conversion, pénétré d'un esprit de pénitence, ne voyoit devant ses yeux que le meurtre d'Urie, et le violement du lit conjugal ; son crime, comme un importun, repassoit sans cesse dans sa mémoire; et il dit lui-même que ni l'éclat de la pourpre qui l'environnoit, ni le nombre des victoires qu'il remportoit sans cesse sur lui-même, ni sa fidélité envers le Seigneur, ni les applaudissements et les louanges de tout le peuple qui sembloit avoir oublié ses fautes passées, rien de tout cela n'en put effacer le triste souvenir , peccatum meum contra me est semper. 0 Dieu, s'écrioit-il, quand je rappelle la multitude des iniquités qui m'accabloient, et dont vous m'avez délivré, quand je me représente ces jours de ténèbres, d'obscurité, ces temps malheureux où j'ai violé votre loi sainte avec scandale, mon cœur se trouble, ma conscience m'abandonne, mes yeux ne s'ouvrent plus à cette grandeur qui m'environne; oui, je suis accablé de tristesse ; et tous les agréments, toutes les douceurs, tous les charmes d'un royaume et d'un trône ne peuvent plus égayer mon esprit; toute la gloire de mon règne, tous les applaudissements de mes peuples ne sauroient affaiblir en moi le souvenir amer de mes crimes passés. » L'édition posthume
donne cet important passage ; le style y a reçu le vernis de la main du maître; il y est parlé de la gloire de la France et de la prospérité de la famille royale d'une manière qui convenait parfaitement à cette année 1699 ; de plus, il s'y rencontre un trait qui devient pénétrant, lorsqu'on songe que Bossuet assistait à cette prédication, les louanges des prophètes qui semblaient avoir oublié sa faute pour ne se souvenir que de sa piété et de tant de saintes actions qui l'avaient depuis réparée.
Le troisième dimanche de l'Avent, Massillon reprit son essor, et se montra vraiment à la hauteur de son heureux début delà Toussaint. Malheureusement, Louis XIV ne put assister à la prédication à cause d'une légère indisposition, mais le duc et la duchesse de Bourgogne y étaient présents. Il s'agit du délai de la conversion. L'homme de Dieu prend l'âme qui croit, mais qui est faible et se livre aux passions, lui montre la folie de sa conduite, la poursuit dans ses derniers retranchements, la presse sans lui laisser le temps de respirer, la pousse jusqu'à ce qu'elle demande grâce. C'est un chef-d'œuvre de raisonnement et de logique religieuse. Vous remettez, s'écrie-t-il, votre conversion, vous attendez une occasion plus favorable, vous supposez que vos passions se calme-
ront un jour. « Qui leur a marqué un terme et leur a dit, comme le Seigneur aux flots d'une mer agitée : vous viendrez jasque-là, et vous y verrez briser votre impétuosité et la fureur de vos vagues, nsque hue renies? Quand finiront-elles, le savezvous ? Pouvez-vous répondre qu'elles finiront un jour, qu'elles finiront du moins avant que vous finissiez vous-même? Seriez-vous le premier pécheur surpris dans ses passions déplorables ? Tous les hommes presque qui meurent à vos yeux, ne meurent-ils pas dans ce triste état? Meurt-on autrement dans le monde? Les ministres, appelés au secours des mourants, trouvent-ils au lit de la mort beaucoup de pécheurs qui, depuis longtemps quittes de leurs habitudes, se préparoient à ce dernier moment? Qu'y trouvons-nous que des âmes encore liées de mille chaînes que la mort seule va dissoudre; que des consciences inexplicables, si j'ose parler ainsi, et encore enveloppées dans le chaos d'une vie désordonnée. » Cette éloquence morale ravit le glacial Dangeau lui-même, qui laissa, comme malgré lui, échapper ce cri d'admiration : « Ce fut un des plus beaux sermons que j'aie jamais entendus (1). » Si Bossuet eût pu y as-
(1) Au 13 décembre 1699.
sister, il eût sans doute partagé le sentiment de Dangeau. Peut-être se rappelait-on encore au dixhuitième siècle ce prodigieux succès, car le P. Bougerel, croyant rapporter les paroles de Languet de Gergy, mais confondant ses propres souvenirs avec ceux de l'archevêque de Sens, disait que dès son troisième sermon Massillon fut regardé comme le premier prédicateur du royaume (1). Cependant rien n'indique absolument, dans Bougerel, que ce troisième sermon soit celui del'Àvent de 1699; ce pourrait être aussi bien celui du Carême de la même année prêché à l'Oratoire.
Le dimanche 20, dans son sermon auquel était présent le roi avec toute la maison royale (2) ,1e prédicateur parla des dispositions à la communion, sujet qui convenait particulièrement à une semaine dans laquelle Louis XIV devait recevoir le sacrement eucharistique. Ce discours est d'une grande beauté de composition et de style, mais d'une mo raie trop rigoureuse. Cependant, il ne faut pas oublier qu'il fut prêché à la cour, et savoir gré à Massillon de n'avoir pas craint d'y apporter les austérités du zèle religieux. Tel que nous l'avons
(1) Ces paroles ne se trouvent pas dans Languet de Gergy, quoi que disent M. Godefroy et madame de Marcey, trompés tous deux par Bougerel.
(2) Dangeau.
aujourd'hui, ce sermon a dû être retouché pour être prononcé de nouveau dans le Carême de 1709 ou de l'A vent de 1710, car l'orateur y gémit sur les maux qui désolèrent la France au commencement du dix-huitième siècle. <r Vous versez, Seigneur, sur nos villes et sur nos provinces la coupe de votre fureur; vous armez les rois contre les rois et les peuples contre les peuples ; on n'entend parler que de combats et de bruits de guerre; vous faites pleuvoir du ciel la stérilité sur nos campagnes, nous gémissons sur des charges qui, en éloignant de nos murs l'ennemi de l'Etat, nous livrent à la faim et à la misère ; nous avons vu la faim et la mort moissonner nos citoyens et changer nos villes en déserts affreux. y> De pareils traits ne sauraient appartenir à l'Avent de 1699, car c'était un moment de bonheur et de tranquillité. « Toute la terre, dit Voltaire, était en paix vers les deux dernières années du dix-septième siècle ; époque d'une trop courte durée, » Au contraire, en 1709, la France, humiliée et désolée, devait arracher au cœur de Massillon ces plaintes, ces larmes et cesprières. Tout semblait écraser Louis XIV, malheureux dans sa vieillesse, mais son âme vaillant relèvera la patrie accablée. « Le cruel hiver de 1709 acheva de désespérer la nation. Il n'y eut
point d'espérance de récolte. Plusieurs familles, à Versailles même, se nourrirent de pain d'avoine. Madame de Maintenon en donna l'exemple (1). »
La station de l'Avent se terminait par le sermon de Noël. « Le 25 décembre, jour de Noël, dit le premier numéro de la Gazette de 1700, le roi entendit, l'après-dînée, la prédication du P. Massillon, prêtre de l'Oratoire, à vêpres. » L'orateur s'y montre déjà un moraliste consommé. Aussi Dangeau voulut enregistrer dans son journal la satisfaction complète du roi, à laquelle il ne saurait rien ajouter, a Le roi et toute la maison royale assistèrent à toutes les dévotions de la journée et entendirent le sermon du P. Massillon. Sa 3fajesté a été fort contente de ce prédicateur. » On sait que c'est après que Massillon eut prêché cet Avent à Versailles, que Louis XIV lui dit cette belle parole : « Mon Père, j'ai entendu plusieurs grands orateurs dans ma chapelle, j'en ai été fort content ; pour vous, toutes les fois que je vous ai entendu, j'ai été très mécontent de moi-même (2). »
D'après ce qui vient d'être dit, on a pu remar-
(1) Siècle de Louis XIV, c. XXI.
(2) Edition de 1745, préface du P. Joseph, p. xiv. C'est là où ce mot remarquable se trouve cité pour la première fois. En 1704, dit Moréri, le roi ajouta : « Et je veux, mon Père, vous entendre tous les deux ans. »
quer que 1* A vent de Versailles se composait de six sermons. Dangeau nous l'apprend de reste. Cependant les éditions posthumes de Massillon nous offrent dix sermons dont voici la liste ; Pour la Toussaint, sur le honheur des Justes. Pour le jour des Morts, la mort du Pécheur et la mort du Juste.
Pour le premier dimanche de l'Avent, sur le Jugement universel.
Pour le IIe dimanche de l'Avent, sur les afflictions.
Pour la fête de la Conception, sut le mystère du jour.
Pour le IIP dimanche de l'Avent, sur le délai de la conversion.
Pour le IVe dimanche de l'Avent, sur les dispositions à la Communion.
Pour la fête de Noël, sur le mystère du jour. Pour le jour de la Circoncision, sur la divinité de Jésus-Christ.
Pour le jour de l'Epiphanie, sur le mystère du jour; il fut prononcé à l'église des Missions étrangères, et avant 1708, puisqu'il se trouva dans le recueil de Trévoux de cette année.
Les recueils de Trévoux ne comprennent pas l'Avent, mais le Carême et plusieurs discours dé-
tachés; cependant on y trouve dispersés trois des dix sermons de l'édition posthume, à savoir, le Bonheur des justes (1705, tome I), la Conception (1714, tome V) et V Epiphanie (1708, tome IV). Les textes de ces anciennes éditions sont souvent altérés, incomplets, défigurés, et presque toujours moins parfaits, moins corrects et moins satisfaisants. Mais en revanche on y rencontre parfois des traits plus vifs, plus hardis, plus pénétrants. Ainsi, pour cet important discours du bonheur des justes, l'édition définitive offre un passage amplifié, tourmenté, irrégulier même, tandis qu'il est autrement rapide et vibrant avec le recueil de 1705. Massillon veut dire que la foi qui console le juste effraie et désole le pécheur.
« Toutes les vérités que la doctrine sainte offre à votre foi réveillent en vous de nouvelles alarmes. Ces lumières divines, source de toute consolation pour les âmes fidèles, sont au dedans de vous des lumières vengeresses, qui vous troublent, qui vous déchirent, qui vous jugent, qui vous découvrent sans cesse ce que vous ne voudriez jamais voir, qui vous apprennent malgré vous ce que vous voudriez toujours ignorer, qui vous mettent comme sous l'œil ce que vous souhai-
158 YIE DE MASSILLON.
teriez du moins pouvoir perdre de vue pendant quelque temps. Votre foi elle-même fait par avance votre supplice. Votre religion est ici-bas, si j'ose le dire, votre enfer ; et plus vous êtes soumis à la vérité, plus vous vivez malheureux. » Or, en 1705, on trouve simplement cette rapide et éloquente apostrophe que n'eût pas désavouée Bossuet : <t Ces lumières de la foi qui sont des sources de consolation pour les justes, sont en vous, pécheurs, des lumières vengeresses qui vous brûlent en vous éclairant, et qui vous déclarent malgré vous ce que vous voudriez jamais ne savoir; votre foi fait par avance votre tourment, et la vue de votre religion, votre enfer. »
D'après ce qui précède, on peut, je crois, composer ainsi la liste des six sermons prêches par Massillon à la station de l'Avent de 1699 :
Pour la Toussaint, le Bonlieur des justes.
Pour le Ier dimanche de l'Avent, la Vérité de la Religion.
Pour le 8 décembre, la Conception.
Pour le IIP dimanche, le Délai de la conversion.
Pour le IVe dimanche, Disposition à la Communion.
Pour le 25 décembre, Noël.
On sera sans doute étonné de ne pas trouver de prédication au second dimanche; mais, c'est que, comme madame de Marcey nous l'a justement fait remarquer, durant l'Avent, il n'y avait jamais qu'un sermon par semaine, sauf à Noël, de sorte que si la Conception tombait un jour ordinaire, le sermon du dimanche était remis à cette fête. Dangeau nous apprend en effet que l'Avent de Versailles se composait rigoureusement de six discours. Ainsi, le dimanche 10 décembre 1702, il remarque « qu'il n'y eut point de sermon l'aprèsdînée, parce qu'il y en avait eu vendredi (8), et que dans l'Avent il n'y en a qu'un par semaine. » En 1697, année où Bourdaloue prêchait l'Avent à la cour, le 8 fut un dimanche; mais, en 1698, la Conception se trouvant un lundi, Dangeau fait observer qu'il n'y eut pas de sermon le dimanche 7 décembre, « parce que c'était le lendemain la Notre-Dame, et que durant l'Avent on ne prêche qu'une fois la semaine. »
De ces six sermons de 1699, 1er et 29 novembre, 8, 13, 20 et 25 décembre,' d'après le journal de
Le Dieu (t. II, p. 2 et 3), Bossuet ne put assister qu'à celui du 8. En effet, il ne quitta Meaux que le 7 novembre; le 29, premier dimanche de l'Avent, il n'entendit pas le prédicateur à cause du froid, et dès le 9 décembre il s'éloignait de Versailles. Ainsi Bossuet n'a pu parler du discours du 29 que par ouï-dire; et son jugement surMassillon se fondait sur le seul sermon du 8.
Nous avons vu que, sans compter le Petit Carême de 1718, Massillon, durant sa carrière oratoire, prêcha vingt Carêmes, en y comprenant celui de 1698 à Montpellier. Il prononça plusieurs fois les mêmes discours, les appropriant à l'auditoire et aux circonstances. Ainsi ont toujours fait les prédicateurs qui apprenaient par cœur des sermons médités et composés à loisir. Ce qui mécontentait Fénelon doué d'une imagination inépuisable et débordante, et il ne craignait pas de blâmer fortement la méthode des Mascaron, des Fléchier, des Bourdaloue et des Bossuet même, des plus illustres et des plus saints. « Dès qu'on s'est mis sur le pied de ces sortes de prédications, on n'a plus le temps de faire autre chose, on ne fait plus d'autre étude et d'autre travail ; encore même, pour se soulager, se réduit-on souvent à
redire toujours les mêmes sermons. Quelle éloquence que celle d'un homme dont l'auditoire sait par avance toutes les expressions et tous les mouvements ! Vraiment, c'est bien là le moyen de surprendre, d'étonner, d'attendrir, de saisir et de persuader les hommes ! Voilà une étrange manière de cacher l'art et de faire parler la nature ! Pour moi, je le dis franchement, tout cela me scandalise (1) . » Il en parle à son aise. Ne sait-il donc pas que ceux qui se répètent le plus sont encore ceux qui ne se donnent pas la peine d'écrire et d'apprendre? Tout le monde n'a pas sa prodigieuse facilité. J'admire sans doute la manière naturelle, la bienheureuse fécondité de Fénelon, mais je reconnais aussi que, même en revenant sur leurs pas, les Bossuet et les Bourdaloue ont trouvé le moyen de convertir les hommes.
De ces nombreux Carêmes, prêches à des auditoires différents, Massillon a composé une suite merveilleuse de sermons. C'est son Grand Carême. Plusieurs fois remaniés selon les circonstances, recopiés et sans doute retouchés à Clermont, présentés dans un ordre différent en 1705 et en 1745,
(1) Dialogues sur Vêloquence, III" dialogue.
ces sermons sont difficiles à classer. La curiosité voudrait savoir en quelles circonstances, en quelles années, combien de fois chacun d'eux a été prononcé . Hélas ! les moyens de se reconnaître et de se retrouver au sein de cette belle abondance sont rares et insuffisants. Dans notre édition des Œuvres de Massillon, nous avons hasardé nos conjectures, en réunissant tout ce que nous avons pu réunir de témoignages et d'indications. Nous allons résumer ce que nous y avions plus amplement exposé, et en même temps nous ajouterons quelques renseignements fournis par de nouvelles recherches. D'abord, pour le Carême de 1700, le même M. Vuillart, qui avait assisté à la prédication de 1699, nous donne ses impressions d'auditeur attentif et éclairé. Le mercredi des Cendres tombait cette année-là le 24 février. Massillon prêchait à Saint- Gervais ; et dès le 4 mars M. Vuillart communiquait à M. de Préfontaine ses sentiments au sujet des orateurs de la station.
« Ce jeudi 4 mars 1700. — Dieu fait primer encore hautement, cette année, les Pères de l'Oratoire dans le ministère de la parole : le P. Hubert à Saint- Jean (en Grève), le P. Massillon à Saint-Gervais, le P. Guibert à Saint-Germain de l'Auxerrois, le P. de la Boissière à Saint-André, le P. de Monteuil à Saint-Leu, le P. Maure à Saint-
Etienne du Mont (1). 11 y en a d'autres encore : mais voilà ceux qui ont le plus de réputation ; et ceux qui brillent davantage sont le P. Massillon et le P. Maure, Provençaux. Le premier, d'environ trente-quatre ans, a l'air mortifié et recueilli (2), une grande connaissance de la religion, beaucoup d'éloquence, d'onction, de talent pour appliquer l'Ecriture. Le second, d'environ trente-deux ans, a une belle physionomie, l'air fin, le son de la voix plus beau et plus soutenu, l'action plus agréable, une prononciation charmante, a puisé le christianisme dans les mômes sources, car ils ont les mêmes principes, et ont même étudié ensemble et de concert. Deux choses le font emporter au P. Massillon sûr le P. Maure : le grand succès qu'il eut l'Avent dernier qu'il prêcha devant le roi, et l'avantage de la chaire de Saint- Gervais qui est au milieu de la ville, au lieu que celle de Saint-Etienne est à une des extrémités et qu'il y faut grimper; joint que l'on convient qu'encore que le P. Maure ne manque pas d'onction ni de pathos, le P. Massillon en a davantage. Les chaises de Saint-Gervais sont louées quinze sols ; les moindres, douze. Mais la paroisse a bien des gens de qualité et des gens riches, au lieu que Saint-Etienne n'en a que peu en comparaison et qu'il a le désavantage de la situation. Les loueuses de chaises se sont donc humblement réduites à n'en prendre que quatre sols. »
Voilà déjà le P. Maure mis en parallèle avec
(i) Ces prédicateurs oratoriens étaient célèbres en leur temps. Nos manuscrits font souvent mention d'eux. Le P. de la Bois- | sière, en particulier, né à Dieppe en 1649 et mort à Paris en 1732, a laissé six volumes de sermons dont Goujet a fait l'éloge.
(2) Les jansénistes louaient alors volontiers Massillon, qui ne s'était pas encore déclaré nettement contre eux; car il ne faut pas oublier que le bon Vuillart est tout de Port-Royal.
le P. Massillon ; et, malgré le prix si différent des chaises, l'honnête M. Vuillart est fort embarrassé pour se décider entre les deux, et ce n'est que tout juste si Massillon l'emporte un peu dans ses balances.
Le P. Hubert, qui avait alors une soixantaine d'années, et qui parlait si près de Massillon, s'humilia devant le succès de son jeune confrère. Nous le savons par un oratorien, le P. deMonteuil, qui, publiant en 1725 les sermons d'Hubert, mit en tête une petite notice biographique. Ce ne fut que parce que le prédicateur retenu pour le Carême de Saint-Jean en Grève vint à manquer, qu'on songea au P. Hubert. Or, cette église qui était derrière l'hôtel de ville touchait par conséquent à Saint-Gervais, dont Massillon allait occuper la chaire.
« On sait quelle est la proximité de ces deux églises, et combien il est difficile qu'un des deux prédicateurs fasse foule, sans que l'auditoire de l'autre se trouve réduit à un plus petit nombre. On sait encore combien l'amour de la réputation qui suit les grands talents est vif et délicat dans ceux qui en jouissent longtemps, et qu'un prédicateur de ce caractère n'aime pas à entrer en concurrence avec un plus jeune, surtout lorsque ce dernier joint des talents rares, singuliers, extraordinaires, à la grâce de la nouveauté. Mais de si basses réflexions n'entrèrent point dans
le cœur du P. Hubert. Il crut que, puisque Dieu lui donnait encore assez de forces, il ne devait pas refuser son ministère à la paroisse qui l'appelait. Sans s'inquiéter du succès, content, disait-il, de prêcher aux gens de livrée auxquels la foule ne permettait pas d'avoir place avec leurs maîtres aux sermons de son illustre voisin, il fournit sa carrière avec paix. Il.prit part à la gloire de son collègue, sans la lui envier. »
Dom Claude de Vert, dans son Explication des cérémonies de V Eglise, nous a dit que, durant un office de l'Oratoire, célébré par le général, ce P. Hubert tenait le bougeoir devant le P. de La Tour, et que le P. Malebrancbe, de l'autre côté, servait l'encens.
Au reste, le P. Hubert, qui n'était pas un orateur méprisable, mais qui fit voir assez de solidité pour être goûté de Bourdaloue, donna une autre preuve de sa modestie vraiment chrétienne. Au milieu d'une grande et noble réunion, un homme du monde lui rappela qu'ils avaient fait leurs études ensemble : <c Je n'ai garde, Monsieur, de l'oublier, lui répondit-il généreusement ; vous aviez la bonté de me fournir des livres et de me donner de vos habits. Sans vos secours que je me fais gloire d'avouer, j'aurais eu bien de la peine à rester au collège. » Voilà certes une parole qui vaut
166 YIE DE MASSILLON.
le meilleur sermon. Mais continuons les extraits de IL Vuillart.
« Ce jeudi il mars 1700. —J'ai entendu hier le P. Massillon qui repose le mardi, au lieu que le mercredi est le repos du P. Maure. Le dessein de leurs sermons étoit le même; car le P. Maure avoit pris par avance l'évangile d'hier. Voici leur commune division : La crainte de la méprise dans la vocation et la nécessité d'y consulter Dieu et ses ministres pour l'éviter, premier point : et le second fut le danger de la méprise, laquelle est si ordinaire. Le dedans du P. Massillon est plus fécond et plus riche. Le dedans du P.Maure est moins fécond et moins riche; il l'est cependant, mais le dehors du dernier l'emporte de beaucoup par le son de la voix, la prononciation, l'action. L'onction des deux pénètre. Celle du premier est plus abondante et plus soutenue. Comme il craignoit hier la trop grande consternation de son auditoire sur les défauts de la vocation et sur les difficultés extrêmes de les réparer, il le releva et le ranima par une incomparable paraphrase de tout le cantique de Jonas, qui le tint élevé à Dieu et comme transporté hors de la chaire assez longtemps les bras croisés et les yeux au ciel. Cette fin fut un vrai chef-d'œuvre. Ce fut un torrent de lait et de miel. Heureux qui s'en trouve inondé! »
Ce sermon sur la vocation, si plein de solides instructions particulièrement nécessaires aux siècles derniers, si puissamment animé d'une évang'élique audace, si sévère, si terrible même, se lit, en effet, au second mercredi de Carême; et l'édition de 1705, comme celle de 1742, l'avait publié
avec toutes ses hardiesses. Après cette éloquence si consternante, s'échappe, en effet, du cœur de Massillon une douceur souveraine, une consolation vraiment divine, dans la paraphrase du cantique de Jonas qui forme la péroraison. Goûtons-y avec If. Vuillart. Mais il faut, ainsi que lui, se représenter le jeune et pieux orateur élevé à Dieu, les bras croisés, les yeux au ciel, et comme transporté hors de la chaire.