‹ Massillon d'après des documents inéditsChapitre 6 sur 10 · XXXIV · texte numérisé non relu

XXXIV

Jour de prédication : Mercredi de la Passion.

Emploi du temps. 1745 au lundi de la Passion. Prononcé aussi à Saint-Cyr le lundi de la Passion. 3 avril 1702.

Jour de prédication : Vendredi de la Passion.

La Madeleine. 1745, au volume des Panégyriques. Evangile de la Madeleine» 1705 au jeudi d(| la Passion, déjà entendu le jeudi de la Passion 9 avril 1699, par M. Vuillart.

Jour de prédication : Rameaux.

Vérité de la Religion? déjà célèbre en 1705, ou il est placé au 3e lundi; dans l'édition de 1745, i se trouve au jeudi des Cendres.

Jour de prédication : Vendredi saint.

IIe Passion, au volume des Mystères de l'éditio: de 1745.

Jour de prédication : Pâques.

Causes ordinaires de nos rechutes. 1745 à ce >ur.

En dehors de ses grandes stations du Carême t de l'Avent, l'inépuisable religieux parlait encore ux principales fêtes de l'année. Les plus impormts de ces discours détachés ont été imprimés dus le nom de Mystères. Ils sont au nombre de ix : mais nous avons dû en retirer, pour les sporter au Carême, deux sermons sur la Purificalon, une Passion, et un sermon pour le jour de fàques. Restent donc seulement encore apparteant aux Mystères six discours, un pour l'Incaration, un pour la Pentecôte, un pour la Visitaon, et un pour l'Assomption, et en outre deux jurtes exhortations.

Et encore ces deux dernières exhortations, )mme le remarquait le P. Joseph, n'appartiennent is à la série des Mystères, et elles ont été ajouts au volume pour le c< grossir » et le compléter.

Chose étrange! le sermon de l'Incarnation se

ouvait dans le manuscrit de Massillon au ven- • edi de la semaine sainte. Madame de Marcey,

observant ingénieusement qu'en 1701 le vendredi saint tombait le 25 mars, fête de l'Incarnation (et de l'Annonciation), conjecture que le prédicateur aurait pu prêcher deux fois à la Cour ce 25 mars 1701, et ainsi y donner le même jour sa Passion et son Incarnation. Mais rien n'autorise une semblable hypothèse. Ce serait là un fait sans précédent qu'aurait signalé Dangeau ou la Gazette. D'ailleurs, Y Incarnation contient des plaintes sur les progrès de la philosophie irréligieuse qui sentent la Régence ou le gouvernement de Louis XV. « Tout est plein aujourd'hui de chrétiens philosophes et de fidèles juges de la foi. » Enfin la collection de Trévoux ne le renferme pas; et si, malgré tout, on tenait à le placer sous Louis XIV, on pourrait l'attribuer au Carême de Saint-Gervais de 1712, où précisément le vendredi saint était le 25 mars.

Faite dans une assemblée de charité, l'instruction sur la Pentecôte respire la piété et la simplicité. Malgré le ton nouveau et charmant de familiarité qui y règne, elle est pleine de cette philosophie chrétienne, de ces profondes réflexions sur l'amour de l'ordre opposé aux affections déréglées de l'humanité déchue, où triomphait Malebranche, plus moraliste encore que métaphysicien.

Mais avec Y Assomption nous arrivons à un pur chef-d'œuvre d'éloquence religieuse. Massillon s'y élève à la hauteur même de son sujet.

Ce magnifique et substantiel sermon fut prononcé vers 1702 à la Visitation de Chaillot, en présence de Joseph-Marie d'Esté, reine d'Angleterre, veuve de l'infortuné Jacques IL Ce monastère avait été fondé par Henriette, fille de Henri IV et femme de Charles Ier. C'est dans l'église du couvent qu'on déposait les cœurs des Stuarts morts dans l'exil; et c'est là que Bossuet, en 1669, avait fait entendre son incomparable voix pour célébrer « la mémoire d'une grande reine, fille, femme, mère de rois si puissants et souveraine de trois royaumes. » Mais la Visitation ellemême fut abattue, et sur ses ruines Napoléon Ier voulait construire le palais du roi de Rome. Au milieu de l'inconsistance des choses humaines, ce sont encore les œuvres de l'esprit qui savent le mieux résister.

La collection de Trévoux renferme une intéressante version du discours de Massillon ; mais il a été admirablement perfectionné dans le texte définitif. Ainsi dans l'ancien recueil on trouvait des antithèses comme celle-ci : « Le dégoût de la nature est avantageux au goût de la foi , » et on n'y

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rencontrait pas cette belle définition de la mort: La mort ri est que la solitude éternelle de Vâme avec Dieu. En célébrant la Mère de Dieu, l'oratorien se propose de montrer que les consolations delà mort de Marie compensent les amertumes de sa vie, et que la gloire de sa mort est le prix des humiliations de sa vie. Après avoir peint les épreuves et les peines de la terre, il décrit avec une heureuse émotion les joies que goûte Marie en quittant le monde pour retrouver son Dieu : « Cette âme pure dont le cœur n'étoit pas répandu comme le nôtre sur mille objets vains et injustes, et toute i recueillie dans la charité, sentoit toute la désola- 1 tion qu'inspire un amour violent, lorsqu'il est séparé de ce qu'il aime. Aussi sa mort n'est que le terme de ses soupirs, la consolation de sa tendresse, le but de tous ses désirs ; elle retrouve ce qu'elle avoit comme perdu ; elle va rejoindre ce cher Fils, que la malice des hommes ou plutôt les ordres rigoureux de son Père avoient séparé d'elle. Mais ce n'est pas seulement son cœur qui va se réunir à ce qu'elle aime ; son amour n'a plus rien à désirer; on rend sa félicité entière et I accomplie ; on ne laisse pas attendre à son corps la rédemption parfaite sous l'empire de la mort ; on lui avance ce moment heureux de délivrance I

qui n'est marqué pour les élus qu'au jour de la révélation ; et elle va voir dans sa chair son Sauveur qui en étoit le chaste fruit. Quelles furent alors les consolations ineffables de cette union si longtemps désirée ! Et qui pourroit exprimer ici les transports du cœur de Marie à la vue de son fils glorieux et immortel, adoré des anges et des saints, et lui découvrant les richesses incompréhensibles de sa dignité et de sa gloire? » Si la mort de Marie est ainsi comblée de félicité, elle est également accompagnée de gloire. « Elle reprend dans le ciel, à la droite de son fils, cette puissance qu'elle n'avoit pas voulu exercer sur la terre ; elle rentre dans tous ses droits, elle est établie sous Jésus-Christ la médiatrice des fidèles. »

Le cardinal Maury, toujours sévère jusqu'à l'injûstice à l'égard de Massillon, en critiquant ce beau sermon de l'Assomption, a essayé de le refaire. Mais, avec tout son esprit et son savoir, Maury manque de cette candeur, de ce zèle et de cette dévotion qui seront toujours les plus purs charmes de la chaire chrétienne. En outre, Maury trouve moyen d'introduire partout la politique même dans les sermons. C'est qu'il était plutôt né pour la tribune que pour la chaire. Prêchant

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devant la veuve de Jacques II, Massillon, au nom de la morale chrétienne, parlait rigoureusement de ce prince d'Orange qui, disait-il, avait foulé aux pieds les droits les plus sacrés de la nature et de la société. L'ingénieux Maury voit là une « diffamation inexcusable; » et à ce portrait de Guillaume III, il oppose un autre portrait du même prince tracé par Massillon dans son oraison funèbre du Dauphin. Sans doute ce second portrait du prince d'Orange est plus adouci, mais cependant il contient un trait formidable. Soit pour le besoin de sa cause, soit par crainte d'une allusion terrible, le prélat courtisan de la fortune de Napoléon Ier le supprime sans mot dire; le voici : « Un nouveau vase de la colère du Seigneur, destiné de Dieu 'pour détrôner les plus saints rois et être l'instrument de ses vengeances sur les royaumes et sur les peuples. » L'image est étrange; cependant, je doute que la censure impériale eût été satisfaite du zèle maladroit de Maury à la retrancher du texte de Massillon. Au surplus, je doute fort que ce portrait du prince d'Orange, contre lequel se fâche et déclame le politique cardinal, ait été produit par Massillon tel qu'il se trouve dans l'édition de 1745. Dans ce texte, Jacques II serait mort, tandis que Guillaume III vivrait encore. Or, le

15 août 1701, les deux princes existaient encore, et le 15 août 1702 ils étaient morts tous deux. Il est donc probable que c'est dans sa retraite de Beauregard que Massillon a délayé les noires couleurs avec lesquelles il a peint le prince d'Orange. Alors, l'auteur était en pleine histoire, et il ne s'agirait plus de diffamation politique. Ce qui le prouverait, c'est que la version imprimée en 1708 ne contenait qu'une allusion voilée et rapide. Mais Maury était trop pressé pour la consulter.

Les panégyriques de Massillon sont au nombre de dix, ou même de onze, si on y joint le magnifique sermon sur la Madeleine. Le prédicateur n'annonce pas les discours qu'il consacre aux saints comme des éloges ; il les intitule tout simplement sermons. C'est que, comme Bourdaloue, il y cherche avant tout la leçon morale, l'utilité pratique, le fruit spirituel. En louant un héros chrétien, il ne prétend nullement tracer son histoire, et faire un brillant portrait qui puisse charmer les esprits délicats. Son dessein est plus apostolique et plus vraiment digne de la chaire sacrée. « Ce n'est pas, dit-il au commencement de son sermon sur la solennité de saint Benoît, ce n'est pas un récit embelli et exact de ses actions

que vous devez attendre en ce jour, mais seulement une instruction simple et chrétienne sur les principales circonstances de sa vie. » Avant de parler de saint Paul, Bourdaloue avait dit à peu près de même : « Ne considérez pas ce discours comme un simple éloge qui se termine à vous donner une haute idée de saint Paul. Je vous l'ai dit : c'est un discours de religion; c'est une règle pour former vos mœurs; c'est un exemple que Dieu nous propose et que nous devons nous appliquer. )) Ainsi, en prêchant sur les modèles de la vertu chrétienne, le pieux oratorien n'a point en vue ces panégyriques dont parle Quintilien, et où l'on cherche principalement l'art de plaire à l'auditeur (1). Et Maury n'a pas, je crois, suffisamment compris Bourdaloue et Massillon quand il oppose à leur solide morale l'éclat et le brillant que demandait le rhéteur antique (2). Cependant, en offrant les héros de la vie désintéressée plutôt à notre imitation qu'à notre admiration, Massillon conserve les grâces naturelles de son imagination ravissante et de sa merveilleuse élocution; surtout il donne aux saints les vraies parures qui leur conviennent, c'est-à-dire les

1) In st. II, x.

2) Essai sur l'éloquence de la chaire, XXVIII.

ivins ornements des lettres sacrées. Ainsi a-t-il à ouer la douceur que saint Thomas d'Aquin répanait dans ces discussions scolastiques où il est i facile de jeter la violence et la passion, il applique à l'instant de la manière la plus heureuse un xempletiré de la Bible. « Oui, dans des ouvrages nmenses et sur des matières presque toutes discutées, il ne lui est pas échappé un seul mot qui e sente de l'aigreur et de la dispute ; et s'il a bâti n temple à la vérité, ça été, si j'ose le dire, comme lalomon, sans employer le fer ^ ni donner un coup e marteau. » Au reste, un des traits dominants e presque tous les éloges de ce bon prêtre, est de élébrer hautement l'esprit de paix et de juste temérament. Evidemment, dans l'idéal qu'il se fait 'un saint entre toujours une sérénité souveraine, ne sage mansuétude, une exquise et imperturbable îodération. C'est que ce fut là le fond de son carac- 3re et de sa vertu, et qu'on met toujours un peu e soi dans ceux qu'on admire et qu'on aime. Quoi que prétende Maury, parmi ces panégyriues quelques-uns sont remplis de la plus parfaite loquence. Le sermon pour le jour de saint Franois de Paule, prêché sans doute aux Minimes evant le cardinal de Noailles vers 1700, l'éloge e saint Jean-Baptiste, prononcé à Sceaux devant

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le duc et la ducliesse du Maine, la Madeleine dont nous nous sommes déjà occupé, et le discours sur saint Etienne sont assurément dignes d'être placés à côté des meilleurs et des plus remarquables chefsd'œuvre du maître; il y moralise dans laperfec-l tion ; et il y développe surtout cette troisième qualité de l'orateur dont parle Cicéron : « Tertiûl illa laus quse permovet atque incitât animos. »

Mais dans les éloges où il s'est plus appliqué è l'histoire, comme dans les panégyriques de sain Bernard, de saint Louis et de saint Thomas d'Aquin, il me paraît moins heureux. Il n'a pas assez approfondi par l'étude les choses historique.1 pour en tirer des idées grandes, neuves, dominantes, à la manière de Bossuet, quoiqu'on y retrouve de temps en temps des traits excellents et que le discours se soutienne toujours par l'har monie du stvle.

Comme nous en avertit le P. Joseph, plusieuri des panégyriques sont de la jeunesse de l'auteur tels sont sûrement ceux de sainte Agnès et d( saint Benoît. Dans ces œuvres inférieures, biei qu'on devine ou qu'on sente parfois de grande qualités oratoires, les couleurs sont pâles, le des sin mou, les lignes peu arrêtées ; et il y a quel ques traces de mauvais goût. Ainsi dans le dis

Durs de sainte Agnès on lira ces antithèses : Vous n'avez craint que de trop craindre ; les bstacles sont devenus pour vous un nouvel at- •ait; et vous avez trouvé dans les périls qui Bvaient vous dégoûter une sorte d'assaisonnelent pour le vice. » On y peut aussi remarquer ans une seule page de singulières répétitions une tournure vieillie : « Les passions pas encore lodérées, le cœur pas encore souillé, le cœur pas acore corrompu. » Ce même sermon contient une es curieuse allusion à l'Agnès de Y Ecole des mines de Molière.

Un an et demi après la mort de Bossuet, le août 1706, Massillon prêchait la Saint- Etienne la cathédrale de Meaux. C'était la grande fête de endroit. Nous ne connaissons que les noms de ois prédicateurs invités avant lui à cette occaon, le P. Chaussemer, jacobin, en 1701, le P. Albret, de l'Oratoire, en 1704, et le P. de la erté, de la Compagnie de Jésus, en 1705 (1). e P. Chaussemer parla en présence de Bossuet ; P. d' Albret avait été choisi par son neveu, et le de la Ferté se fit entendre devant le succesur de Bossuet, M. de Bissy. Massillon connais-

'1) Journal de Vdbbê Le Dieu, à ces dates.

sait le nouvel évêque de Meaux, et il n'est pas étonnant qu'il ait été appelé par lui, l'occasion se présentant, à prononcer l'éloge du patron de la cathédrale. Quels furent les sentiments de Massillon en montant dans cette chaire où Bossuel avait fait retentir les derniers accents de son incomparable éloquence! Il s'écrie d'abord en par lant du premier martyr : « Ils ne pouvoient résister à la sagesse et à l'Esprit qui parloient ei lui. » Pensait-il seulement à saint Etienne, et n< songeait-il pas à l'illustre évêque dont tout lu rappelait le souvenir? Mais entendons Le Dieu « Le P. Massillon, de l'Oratoire, célèbre prédica leur du roi, engagé pour le panégyrique de sain Etienne de ce jour-ci, est arrivé à Meaux enviroi une heure après midi, et seulement pour monte en chaire sans même dîner à l'évêché. Il s'y est rc posé dans une chambre ; il est monté en chaire l'heure ordinaire et a fait un très beau sermon su le zèle pour la défense de la vérité, dont la troi sième partie a été qu'il falloit défendre la vérit avec charité, et a fini par trois mots de compl: ment à M. de Meaux, en lui faisant l'applicatio de sa division, qu'il étoit un défenseur de la vérit< sans néanmoins lui adresser la parole. Chacun pris non seulement le compliment, mais encoi

ut le discours, pour une instruction persounelle î M. de Meaux même, qui, faisant le grand dénseur de la vérité, dans la dernière affaire du , Juénin, de l'Oratoire, s'y est comporté avec un île trop dur et trop impitoyable, se plaignant ême que M. le cardinal de Noailles avoit épartié ce Père dans sa censure dont M. de Meaux )uloit que l'on défendît le livre absolument, sans ;pérance de le pouvoir corriger ni de le laisser itre les mains du public ; au lieu que M. le carinal de Noailles fait actuellement travailler à sa érection par des théologiens de Paris, dans le essein de le faire ensuite imprimer. Après le serlon, le prédicateur s'est reposé dans sa chambre, l'évêché; et sur le soir, il s'en est retourné comme étoit venu, sans vouloir rester absolument. On a it que c'étoit à cause que les Pères de l'Oratoire e sont pas contents de M. de Meaux, qui a trop ousséle P. Juénin, leur confrère; que le P. Masillon, ayant donné parole pour le sermon, Test enu faire, mais sans donner aucune marque d'aitié, et qu'il ne l'a fait même que par occasion, ir, dès le samedi précédent, madame la présidente e Quincy P avoit amené chez elle. Le dimanche, 3 Père avoit prêché au Pont, à la profession d'une lie de M. de la Barre, frère de madame de Quincy;

puis il étoit demeuré au Quincy avec M. et madame d'Ormesson et toute la compagnie, et, le jour de Saint-Etienne, venu à Meaux avec la même compagnie qui a ouï son sermon ; ce qui m'a donné l'occasion de saluer M. d'Ormesson, l'intendant de Soissons, et toute sa famille, dont j'ai reçu mille amitiés. Le sermon fini, M. de Meaux a officié à vêpres, auxquelles M. d'Ormesson et toute la compagnie ont assisté dans des sièges, auprès de l'autel, vis-à-vis de M. de Meaux, qui s'est retiré après Magnificat, et toute la compagnie pour laquelle il y avoit une collation à l'évêché. M. le Doyen a officié à complies et à l'antienne. J'ai revu ensuite MM. d'Ormesson à l'évêché, et, sur les sept heures du soir, tous, avec le P. Massillon, s'en sont allés coucher à Quincy. » Il est assez naturel que Massillon, étant dans le voisinage de Meaux, au château de Quincy, soit venu et soit reparti avec ses nobles hôtes ; et le rancuneux Le Dieu a tort de chercher, dans cette conduite toute simple et toute convenable, je ne sais quel signe de mécontentement. Les petits esprits rabaissent tout à leur niveau ; quant au compliment final, il me paraît très beau et très habile, puisqu'il semble donner au nouvel évêque de Meaux un reflet de la gloire chrétienne de saint

]tienne et de Bossuet. Le lecteur jugera, mais il .e faut pas oublier que Bissy était dès lors un dé- 3nseur de la vérité catholique contre le jansélisme qui cherchait à l'obscurcir. « Quelle consoation pour vous, mes frères, de retrouver toutes es qualités dans le pasteur fidèle que le Seigneur ous a suscité dans sa miséricorde, c'est-à-dire de 'etrouver un docteur éclairé pour vous instruire, m ministre ferme pour vous corriger, et un père endre pour vous secourir et vous consoler dans ros peines, et vous faciliter à tous les voies de a vie éternelle ! »

Les oraisons funèbres sont au nombre de six. Deux appartiennent à la jeunesse du prédicateur; it nous avons pu, si on a la bonté de se le rappeler, •econstituer les circonstances où elles furent proîoncées. Les quatre autres sont celles du prince de ponti, du grand Dauphin, de Louis XIV et de Madame, duchesse d'Orléans.

Grâce au génie de Bossuet, la littérature chrétienne avait conquis, dans l'éloge funèbre, un rang imminent. Une raison ferme et élevée, une sublime ooésie, un sentiment tendre et profond, un goût

218 YIE Ï)E MASSILLON.

vraiment irréprochable ont fait de l'évêque de Meaux Témule des plus grands orateurs de la Grèce et de Rome ; surtout, lorsqu'il célèbre les morts, il ouvre à l'âme des horizons qui furent fermés au paganisme. Sans doute, dans l'antiquité, l'amour de la patrie, de la gloire et de la liberté faisait battre de nobles cœurs et enflammait de généreuses passions. Quand l'année avait perdu son printemps, que les arbres étaient dépouillés de leurs boutons, quand les héros avaient perdu leur sang en l'honneur du pays, la place publique retentissait de paroles ardentes, patriotiques, magnanimes ; mais pour ces vaillants guerriers qui mouraient afin de laisser à leurs descendants intact et respecté le coin de terre qu'ils avaient reçu de leurs pères, pour ces orateurs à qui toutes les vertus politiques et humaines inspiraient les accents les plus fiers et les plus puissants, la patrie des âmes immortelles, les divines espérances du juste en proie à l'adversité, l'attente de l'infini, restaient inconnues ou se laissaient à peine entrevoir. Si les intérêts politiques, si les luttes du patriotisme contre la force égoïste, si les sacrifices du citoyen étaient la source d'un noble pathétique, les orateurs antiques ne pouvaient cependant avoir cette inspiration à la fois forte et

louce, qui ne s'abîme dans la mort que pour y mercher l'éternité, et qui ne pleure que pour se îonsoler. Les grands enseignements de la mort, ;omme ses joies mystérieuses, étaient réservés tu christianisme. C'était à lui aussi que devait ippartenir de rencontrer, dans la vie la plus îumble et la plus cachée, les prodigieux ressorts l'une tendre émotion, d'une bienfaisante éloquence.

Aussi, lorsque, dans l'Eglise grecque, avec un ityle pur encore, mais qui n'a plus la simplicité les grands siècles, Grégoire de Nazianze célèbre a mémoire de sa sœur Gorgonie et de son frère }ésaire, il anime son discours des plus pénétrants ientiments, non seulement par la mélancolique :onsidération du néant des choses terrestres, mais urtout par la foi aux choses invisibles et par eur amoureuse attente. S'il nous rappelle que lotre vie est comme un songe inconstant, une rapeur insaisissable, une fleur qui n'éclôt aujourl'hui que pour se flétrir demain, il nous fait enrevoir des grandeurs réelles, durables, maisaccesibles seulement à l'intelligence. Il ne s'agit ni de >leurer nos devanciers, ni d'être pleuré par nos uccesseurs. « S'il faut verser des larmes, c'est sur a prolongation de notre exil; s'il faut s'affliger,

c'est d'être retenu si longtemps dans ces tombeaux vivants que traîne notre âme. »

Les Pères latins dont il nous reste des éloges funèbres, n'avaient plus à leur service qu'une langue en proie à une affectation et à une décadence prononcées. Mais quelle délicatesse de cœur, quel feu divin nourri des Ecritures et des mystères sacrés! Lorsque cette politesse trop raffinée qui est le premier pas vers la barbarie a elle-même disparu, l'âme chrétienne sent toujours, sous l'âpreté des mots, la large et généreuse flamme que n'éteignent ni l'exagération ni la rudesse du style. Saint Ambroise, en pleurant Satyre, nous touche par ses sentiments tendres, affectueux pour la mémoire de son frère, par son dévouement à son malheureux pays, et par sa tristesse chrétienne ou plutôt par ses immortelles aspirations. Ce fut encore un noble cœur, et même un éloquent génie que le fougueux et érudit solitaire de Bethléem. Si les agitations ou, si l'on veut, les orages de son siècle retentissent à travers ses écrits troublés, on y trouve néanmoins le vrai pathétique et on y entend le cri qui part des entrailles. L'émotion ne manque pas plus que l'énergie à sa lettre sur la mort prématurée deNépotien. Saint Bernard, dont la parole agit avec tant de force sur ses contem-

porains, a beau charger son discours d'antithèses et de jeux de mots : sous ce vêtement d'une mode bizarre et incommode, on sent une poitrine pleine de sanglots et de pleurs.

Mais il était réservé au dix-septième siècle, à notre illustre Eglise de France, au génie de Bossuet, de créer en ce genre des œuvres au-dessus desquelles on ne peut rien supposer de plus parfait. Puissant et simple, naturellement remué par toutes les nobles choses et par toutes les généreuses passions, pénétré de l'amour de la religion et de la patrie, ce grand homme, en parlant des morts, ne fait que révéler le secret de son âme. Jamais l'esprit ne cherche à paraître. Il se montre élevé, fort, émouvant, parce qu'il s'oublie lui-même, et qu'il est comme inspiré d'en haut.

La simplicité incomparable de ce grand génie et de ce grand cœur ne doit point nous faire méconnaître les autres maîtres de l'éloquence sacrée. Pour être juste envers Bossuet, on n'est plus, de nos jours, assez attentif aux mérites de nos autres orateurs chrétiens. C'est, au reste, ce caractère de sage et large impartialité qui manque un peu à notre temps. Ainsi, cette heureuse renaissance de l'archéologie, ce louable amour de l'art gothique dont nous sommes animés, nous rend

rigoureux pour les âges postérieurs; et j'ai vu, à mon grand regret, disparaître des églises (1), de très belles œuvres de Louis XIII et de Louis XIV, de très purs souvenirs des deux derniers siècles, pour les voir remplacés par des pastiches, des copies douteuses et froides du douzième ou du treizième siècle. L'histoire religieuse elle-même n'est pas plus sobre et désintéressée; -et afin de mieux exalter notre temps et ses tendances, on ne comprend plus, on dénature, on fausse les ressorts qui firent agir les hommes des siècles passés. Oh! qu'il est difficile d'être équitable!

Au reste, ce n'est pas une raison, parce que nous sommes eii pleine oraison funèbre, de gémir sur toutes les bonnes choses qui s'en vont. Mais ce qui est bien de notre sujet, c'est de regretter qu'en admirant ce Bossuet qui ne saurait jamais assez être admiré, on néglige cette riche collection de nos sermonnaires, où se garde le fruit excellent du travail, du savoir, du talent et de la piété. Il y a là une mine inépuisable d'où sortira sans cesse l'or pur de la charité. C'est une copieuse substance où les prédicateurs peuvent nourrir leur esprit et entretenir leur religion. Ainsi, le siècle de Louis XIV

(1) Comme à Saint-Denis", à Saint-Benoît-sur-Loire, à la cathédrale de Troyes, à Notre-Dame de Paris et ailleurs.

tout entier goûtait ce Mascaron si négligé de nos jours. Le roi, dans les années les plus florissantes de son règne, lui disait : « Mon père, vos sermons m'ont charmé; vous avez fait la chose la plus difficile qui est celle de contenter une cour aussi délicate. » Lorsque le dix-septième siècle touchait à sa fin, et que tout se courbait sous le poids de l'âge ou de la fatigue, Louis XIV lui faisait un de ses plus heureux compliments : « Il n'y (a que votre éloquence qui ne vieillit point. » Ce fut surtout en célébrant la mémoire de Turenne que Mascaron montra l'étendue de son talent. « M. de Tulle, écrivait madame de Sévigné, a surpassé tout ce qu'on attendoit de lui dans l'oraison de M. de Turenne; c'est une action pour l'immortalité. » Et, dans une autre lettre, elle disait : « On ne parle que de cette admirable oraison funèbre de M. de Tulle; il n'y a qu'un cri d'admiration sur cette action. »

Fléchier a moins de feu, de zèle, de verve que Mascaron. Son éloquence, pour me servir encore d'une expression très juste de madame de Sévigné, est plus également belle partout. Sans doute, Fléchier a trop de finesse; son art et son esprit sont trop sensibles. Mais, parce qu'il y a chez lui excès d'artifice et de rhétorique, ce ne devrait pas être

une raison pour l'abandonner entièrement; et, sans chercher à le suivre dans tous ses détours (car il en a), de nos jours où la langue s'est chargée de limon en passant sur des siècles bouleversés, on trouverait dans Fléchier plus d'un courant limpide où, l'on pourrait utilement se rafraîchir. Bossuet est trop grand pour qu'on l'approche; il est plus facile d'imiter la politesse, le charme, la régularité que FJéchier a recherchés dans la langue commune et dans les sentiments ordinaires.

La gravité, la simple et solide vérité s'attache à tous les pas de Bourdaloue. Ses œuvres sont pleines de pensées, et il s'y montre un observateur consommé du cœur humain. Mais ces substantielles et fortes qualités ne suffisent pas pleinement pour toucher à l'idéal qu'on se forme de l'orateur chrétien célébrant d'illustres morts. Il faut cette flamme souveraine, cette ardente imagination, cette divine poésie, cette inspiration, cet éclat, ce tonnerre d'un Bossuet.

Malgré ses sentiments tendres et délicats, sa connaissance profonde des vertus et des faiblesses de l'humanité, Massillon ne se jette pas assez en plein au milieu du fleuve de l'histoire; et, peutêtre, ainsi que Bourdaloue, est-il trop au dehors des événements publics, des faits extérieurs, des

choses militaires et politiques, de ce qui donne la gloire, pour peindre énergiquement les grands hommes, les montrer au vif, les faire sortir de la foule; peut-être aussi ces grands et éloquents historiens de la conscience chrétienne n'ont-ils pas assez étudié les puissants ressorts de la nature ou de la grâce qui animent les héros de Corneille et de Bossuet. Sainte-Beuve a dit à ce sujet et à propos de Massillon : « Il y est distingué, mais point grand. » Villemain avait déjà développé ces idées, en se plaçant au même point de vue. « Massillon, faisait-il remarquer, avait le génie de l'éloquence, le mouvement et le pathétique; mais la prédication est le seul genre où il déploie ces hautes facultés de l'orateur. Dans l'éloge funèbre, il ne se retrouve pas tout entier, et reste au-dessous de son art et de lui-même. Cette douceur persuasive, cette touchante insinuation qui le rendaient si puissant sur l'âme des pécheurs, n'ont pas assez de force pour le récit des grands événements. L'orateur qui retraçait avec tant de vérité les vains calculs et- les troubles cruels des consciences égarées, dessine faiblement les caractères. Il connaît bien ce fond de faiblesse et de corruption qui se cache dans le cœur des hommes, mais il ne saisit pas avec force, il n'exprime pas avec énergie les

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vertus humaines qui séparent les héros de la foule des autres hommes. » Cependant, il faut être juste; en ne cherchant pas dans les éloges funèbres de l'évêque de Clermont les traits lumineux et éclatants de Bossuet, on y admire toujours un style élégant et harmonieux, une profonde morale, un tendre pathétique, des mouvements heureux, des réflexions éternellement utiles parce qu'elles sont pleinement vraies. Au reste, en laissant à part les deux premières oraisons funèbres qui appartiennent à la jeunesse de Massillon, et dont nous avons parlé avec quelque étendue, il n'a produit que quatre autres élog'es; il ne loua, en effet, sur leur tombe, que le prince de Conti, le grand Dauphin, le roi Louis XIV, et enfin Madame, duchesse d'Orléans.

Qu'est-ce d'abord que le prince de Conti ? François-Louis de Bourbon, prince de Conti, était né le 30 avril 1664; il était le second fils d'Armand de Bourbon-Conti et d'Anne-Marie de Martinozzi, nièce du cardinal Mazarin, un saint et une sainte, au témoignage de madame de Sévigné (1). A la mort de son aîné en 1685, il prit le titre de

(1) Œuvres de madame de Sévignè. Edition Régnier, VII, 477. Ailleurs elle met la princesse avec madame de Longuevilk parmi les Mères de l'Eglise.

prince de Conti, car jusque-là il se nommait la Roche-sur- Yon. Cet aîné avait épousé mademoiselle de Blois, fille de Louis XIV et de madame de La Vallière; et son beau-frère avait dit d'elle une parole légère et étourdie. Pour lui, marié en 1688 avec sa cousine Marie -Thérèse de Bourbon, petitefille du grand Condé, il eut d'elle un fils, le comte de la Marche, et deux filles. Le prince de Conti, le nôtre, se signala de bonne heure par sa vaillance à la guerre; il se distingua en 1683 à la bataille de Gran (ou Strigonie) en Hongrie; il fut aussi remarqué aux combats de Steinkerque (1692) et de Nerwinde (1693), et il avait couru au-devant du danger au siège de Philipsbourg.

Il eut en 1697 la joie d'être élu roi de Pologne, et le chagrin de faire un voyage inutile vers le Nord. Revenu en France, écarté impitoyablement des affaires par Louis XIV, il oublia les pieux exemples de son père. Cependant, malgré l'entraînement des passions, Conti, par son amour des lettres, son goût des livres, par ses aimables qualités, méritait d'être recherché des honnêtes gens. Le duc de Saint-Simon a fait deux fois son portrait (1); le grand observateur y déploie la puis-

(1) Une esquisse, qui est déjà un chef-d'œuvre, dans ses notes

sance de son génie, et il s'y montre aussi profond et aussi éloquent dans ce qu'il laisse deviner que dans ce qu'il exprime pleinement.

« Sa figure avoit été charmante. Jusqu'aux défauts de son corps et de son esprit avoient des grâces infinies. Des épaules trop hautes, la tête un peu penchée de côté, un rire qui eût tenu du braire dans un autre, enfin une distraction étrange. Galant avec toutes les femmes, amoureux de plusieurs, bien traité de beaucoup, il étoit encore coquet avec tous les hommes. Il prenoit à tâche de plaire au cordonnier, au laquais, au porteur de chaise, comme au ministre d'Etat, au grand seigneur, au général d'armée, et si naturellement que le succès en étoit certain. Il fut aussi les constantes délices (1) du monde, de la cour, des armées, la divinité du peuple, l'idole des soldats, le héros des officiers, l'espérance de ce qu'il y avoit de plus distingué, l'amour du parlement, l'ami avec discernement des savants, et souvent l'admiration de la Sorbonne, des jurisconsultes, des astronomes et des mathématiciens les plus profonds. G'étoit un très bel esprit (2), lumineux, juste, exact, vaste, étendu, d'une lecture infinie, qui n'oublioit rien, qui possédoit les histoires générales et particulières, qui connaissoit les généalogies, leurs chimères et leurs réalités, qui savoit où il avoit appris chaque chose et chaque fait, qui en discernoit les sources et qui retenoit et jugeoit de même tout ce que la conversation lui avoit ap- ■<

sur le Journal de Dangeau, tome XII, p. 339, et un tableau consommé dans ses Mémoires, tome IV, p. 308.

(1) C'est aussi le mot de Massillon en parlant de Canti.

(2) Comme Saint-Simon, paraît-il, Massillon avait appelé Conti un bel esprit. Mais à 1 impression, au lieu de bel esprit, il mit esprit supérieur. — Note manuscrite de l'exemplaire de la Bibliothèque.

pris, sans confusion, sans mélange, sans méprise, avec une singulière netteté. M. de Montausier et M. de Meaux, qui l'avoient vu élever auprès de Monseigneur, l'avoient toujours aimé avec tendresse, et lui eux avec confiance. 11 étoit de même avec les ducs de Ghevreuse et de Beauvilliers, et avec l'archevêque de Cambrai et les cardinaux d'Estrées et de Janson. M. le Prince, le héros, ne se cachoit pas d'une prédilection pour lui au-dessus de ses enfants; il fut la consolation de ses dernières années. Il s'instruisit dans son exil et sa retraite auprès de lui ; il écrivit sous lui beaucoup de choses curieuses. »

Massillon parle aussi de ces précieux Mémoires., aujourd'hui perdus:

« Enfin oa tendresse pour ce cher neveu adoucit la sévérité de sa modestie. Gondé manifeste son âme tout entière : il ouvre à ce jeune prince les trésors de sagesse, de précaution, de prévoyance, d'activité, de hardiesse, de retenue, qui l'avoient rendu le premier de tous les hommes dans l'art de combattre et de vaincre. Vrai et simple, il mêle au récit de ses glorieuses actions l'aveu de ses fautes, et montre dans le cours de sa vie de grandes règles à suivre et de grands écueils à éviter. Quels jours heureux pour le prince de Conti ! Ses yeux, ses oreilles, son âme tout entière peut à peine suffire à tout ce qu'il voit et à tout ce qu'il entend. A peine sorti de ces doux entretiens, il court rédiger par écrit les merveilles qu'il a ouïes, et se remplir, en les écrivant, du génie qui les a produites. Quel historien digne du grand Gondé! Si ces Mémoires, que nous avons encore écrits de sa propre main avec tant de noblesse et de précision, étoient enfin mis au jour, rien ne manqueroit plus à la gloire de ce grand homme. »

Regardons encore quelques traits de l'incomparable tableau de Saint-Simon:

« Doux jusqu'à être complaisant dans le commerce, extrêmement poli, mais d'une politesse distinguée selon le rang, l'âge, le mérite, et mesuré avec tous. Il ne déroboit rien à personne. Il rendoit tout ce que les princes du sang doivent, et qu'ils ne rendent plus; il s'en expliquoit même, et sur leurs usurpations, et sur l'histoire des usages et de leurs altérations. L'histoire des livres et des conversations lui fournissoit de quoi placer, avec un art imperceptible, ce qu'il pouvoit de plus obligeant sur la naissance, les emplois, les actions. Son esprit étoit naturel, brillant, vif, ses reparties promptes, plaisantes, jamais blessantes ; le gracieux répandu partout sans affectation ; avec toute la futilité du monde, de la cour, des femmes, et leur langage avec elles, l'esprit solide et infiniment sensé il en donnoit à tout le monde ; il se mettoit sans cesse e( merveilleusement cà la portée et au niveau de tous, et parloit le langage de chacun avec une facilité nonpareilje. Tout en lui prenoit un air aisé. Ilavoit la valeur des héros, leur maintien à la guerre, leur simplicité partout, qui toutefois cachoit beaucoup d'art. Les marques de leur talenl pourroient passer pour le dernier coup de pinceau de soi portrait, mais, comme tous les hommes, il avoit sa contrepartie. Cet homme si aimable, si charmant, si délicieux, n'aimoit rien. Il avoit et vouloit des amis, comme on veut et comme on a des meubles. Encore qu'il se respectât, il étoit bas courtisan ; il ménageoit tout, et montroit trop combien il sentoit ses besoins en tout genre de choses et d'hommes : avare, avide de biens, ardent, injuste. Le contraste de ses voyages de Pologne et de Neufchâtel ne lui fit pas d'honneur. Ses procès contre madame de

Nemours, et ses manières de les suivre, ne lui en firent pas davantage, bien moins encore sa basse complaisance pour la personne et le rang des bâtards qu'il ne pouvoit souffrir, et pour tous ceux dont il pouvoit avoir besoin, toutefois avec plus de réserve, sans comparaison, que M. le Prince. Le roi étoit véritablement peiné de la considération qu'il ne pouvoit lui refuser, et qu'il étoit exact à n'outre-passer pas d'une ligne. Il ne lui avoit jamais pardonné son voyage de Hongrie. Les lettres interceptées qui lui avoient été écrites, et qui avoient perdu les écrivains, quoique fils de favoris, avoient allumé une haine dans madame de Maintenon et une indignation dans le roi que rien n'avoit pu effacer. Les vertus, les talents, les agréments, la grande réputation que ce prince s'étoit acquise, l'amour général qu'il s'étoit concilié, lui étoient tournés en crimes. Le contraste de M. du Maine excitoit un dépit journalier dans sa gouvernante et dans son tendre père, qui leur échappoit malgré eux. Enfin la pureté de son sang, le seul qui ne fût point mêlé avec la bâtardise, étoit un autre démérite qui se faisoit sentir «à tous moments. Jusqu'à ses amis étoient odieux et le sentoient. Toutefois, malgré la crainte servile, les courtisans même aimoient à s'approcher de ce prince. On étoit flatté d'un accès familier auprès de lui ; le monde le plus important, le plus choisi, le couroit. Jusque dans le salon de Marly, il étoit environné du plus exquis. 11 y tenoit des conversations charmantes sur tout ce qui se présentoit indifféremment ; jeunes et vieux y trouvoient leur instruction et leur plaisir, par l'agrément avec lequel il s'énonçoit sur toutes matières, par la netteté de sa mémoire, par son abondance sans être parleur. Ce n'est point une figure, c'est une vérité cent fois éprouvée qu'on y oublioit l'heure des repas. Le roi le savoit, il en étoit piqué, quelquefois même il n'étoit pas fâché qu'on pût s'en apercevoir. Avec tout cela, on ne pou-

voit s'en déprendre; la servitude si régnante jusque sur les moindres choses y échoua toujours. »

Avec des couleurs moins fortes, Massillon nous représente ég*alement l'affabilité du prince de Conti, le charme de ses entretiens, la grâce de sa personne, soit qu'il ait eu quelques rapports avec lui, soit que le marquis de Lassay (Montataire)(l) et surtout que le P. de La Tour le lui aient dépeint. Mais l'orateur est moins éloquent que l'historien; et il pâlit en présence de Saint-Simon. « Vit-on jamais, dans un rang* si élevé et avec tant de supériorité de génie, tant de bonté et d'affabilité? Vous le savez, Messieurs; et vous vous le représentez encore ici vivant parmi nous, montrant à tous cet air simple et noble de douceur, qui attiroit tous les cœurs après lui; ne retenant de son rang que ce qu'il en falloit pour rendre encore plus aimable l'affabilité qui l'en faisoit descendre ; et rassurant si fort ou le respect ou la timidité, par un attrait inséparable de sa personne, qu'au sortir de son entretien, on goùtoit toujours à la fois et le plaisir d'être charmé

(1) M. de Lassay donna sur Conti un mémoire à Massillon L'oratorien avait sans doute connu Lassay au château de Mon talaire. Sur cet ambitieux, léger et spirituel marquis, il faut lire deux curieux articles de Sainte-Beuve. Lassay voyait beau coup l'abbé Terrasson qui a si bien parlé de Massillon.

de lui, et le plaisir de n'être pas mécontent de soi-même. »

A bout de tout, repoussé par Louis XIV, accablé de la goutte, Conti ne fut pas assez grand pour dominer l'ennui de la mauvaise fortune. Il se livra au vin et à des plaisirs honteux. Une dernière lueur cependant sembla le ranimer. Le roi le nomma pour commander l'armée de Flandre. Conti parut renaître à la vie; mais, quoiqu'il n'eût que quarante-cinq ans, il ne put reprendre qu'un instant de vigueur, et il se sentit périr lentement, au milieu même du retour de la fortune, soit que son corps fût épuisé par les excès, soit que son âme ait été irrémédiablement atteinte par la disgrâce, l'inaction et le désespoir, soit enfin que la nature lui eût fixé cet inévitable terme.

Du moins, la religion par laquelle son âme avait été formée consola et sanctifia ses derniers jours. Il choisit le P. de La Tour, général de l'Oratoire, pour l'aider à mourir chrétiennement ; et il reçut plusieurs fois les sacrements avec une vive piété. Pendant trois mois la foule remplissait sa maison, les passants se demandaient de ses nouvelles, les églises retentissaient des prières et des vœux de tous. La piété de Conti mourant, sa résignation, sa douceur dans ces luttes suprêmes, édifièrent Paris

23i YIE DE MASSILLON.

et Versailles (1). « Sur la fin, ajoute Saint-Simon, il ne voulut plus voir personne, même les princesses, et ne souffrit que le plus étroit nécessaire pour son service, le P. de La Tour, M. Fleury qui avoit été son précepteur, depuis sous-précepteur des enfants de France, qui s'est immortalisé par son admirable Histoire ecclésiastique, et deux ou trois autres gens de bien. Il conserva toute sa présence d'esprit jusqu'au dernier moment, et en profita. Il mourut au milieu d'eux, dans son fauteuil, dans les plus grands sentiments de piété, dont j'ai ouï raconter au P. de La Tour des choses admirables. Les regrets en furent amers et universels. Sa mémoire est encore chère. Mais, disons tout: peut-être gagna-t-iî par sa disgrâce. La fermeté de l'esprit cédoit en lui à celle du cœur ; il fut très grand par l'espérance : peut-être eût-il été timide à la tête d'une armée, plus apparemment encore dans le conseil du roi, s'il y fût entré. » Le prince de Conti était mort à Paris, dans son hôtel sur le quai, le 22 février 1709 : il fut enterré à Saint-André des Arts, auprès de sa mère, le 6 mars. Le 21 juin, à la même paroisse, se fit un service funèbre en son honneur. Le duc d'Enghien

(1) Voir la relation de sa mort dans le Mercure de mars

et le prince de la Roche-sur- Yon y assistaient. Les princes légitimés, de nombreux évêques, une multitude de ducs et de seigneurs s'y trouvaient; et M. de la Berchère, alors évêque de Narbonne, officia. Parmi les prélats qui firent les absoutes, on remarqua Fleury, évêque de Fréjus (1). La vieille église était somptueusement parée. On y voyait des trophées, des inscriptions, des devises. Ainsi le prince à cheval foulant des armes et des drapeaux turcs, avec la légende : Virtus morcb impatiens, rappelait la bataille de Gran. Steinkerque et Nerwinde étaient aussi figurés; et, chose plus touchante, on avait peint « un cabinet de livres, » signe du goût de Conti pour la science. Ce fut au milieu d'un si solennel appareil et d'une si illustre assemblée que Massillon prit la parole. Le duc de Saint-Simon, qui ne fut jamais prodigue d'éloges, loue l'orateur d'un mot où tout est compris : « Le P. Massillon, de l'Oratoire, depuis évêque de Clermont, fit une admirable oraison funèbre (2). » Le froid Dangeau est un peu plus explicite : « Le P. Massillon fit l'oraison fu-

(1) V. la Description de la pompe funèbre faite dans V église de Saint-André des Arcs, à la mémoire de très haut, très puissant, très excellent prince François-Louis de Bourbon, prince de Conti, in-8 et in-12, avec planches. Paris, 1709, Mazières.

(2) Mémoires du duc de Saint-Simon. Edition de M. Chéruel, in-12, tome IV, p. 316.

nèbre qui fut fort louée et qui mèritoit fort de l'être (1). » Enfin un autre contemporain célèbre l'éloquence du prédicateur, « digne de la grandeur du sujet (2). »

Cet éloge funèbre est un des très rares écrits que Massillon publia lui-même. Il parut en 1709 . chez Mazières, à Paris, en deux formats, in-8 et in-12, sous ce titre : « Oraison funèbre de très haut, très puissant, très excellent prince François- Louis de Bourbon, prince de Conti, prononcée dans l'église de Saint- André des Arcs, sa paroisse, le 21 juin 1709, par le P. Massillon, prêtre de l'Oratoire. »

Mais, comme nous en avertit le P. Joseph, cette oraison funèbre, <a fort applaudie lorsqu'elle fut prononcée, fut fort critiquée ensuite lorsque l'impression l'eut rendue publique. » Il existe un curieux témoignage de ces critiques dans un exemplaire de la Bibliothèque signalé par Sainte-Beuve. Nous y avons eu recours, et nous en avons tiré plusieurs notes pour notre édition de Massillon. « J'ai sous les yeux, dit donc Sainte-Beuve, son oraison funèbre du prince de Conti, publiée en 1709, et avec des notes critiques, écrites à la main, en marge,

(1) Journal de Dangeau, tome XII, p. 451.

(2) Pompe funèbre, in-12, 1709, p. 18.

par un contemporain qui avait assisté à la cérémonie même et qui marque les différences entre le morceau imprimé et le morceau débité. Les critiques que fait ce lecteur dont j'ignore le nom, un peu minutieuses parfois, sont la plupart d'une grande justesse : il y relève des inexactitudes et des irrégularités d'expression, des phrases embarrassées, des répétitions (le mot de goût, par exemple, répété à satiété) ; il y fait sentir les faiblesses et les incertitudes du plan, surtout vers la fin ; il y reconnaît aussi et y loue les belles parties, le tableau si vif du prince de Conti à la journée de Nerwinde, et surtout la peinture animée des grâces, de l'affabilité et du charme habituel qui le faisaient adorer dans la vie civile (1). » Voici quelques exemples de ces répétitions en effet fastidieuses et rebutantes ; presque au début de la première partie l'orateur s'était écrié : « Quel goût pour tout ce que l'art a de plus pénible dans un âge qui n'a de goût que pour le plaisir! » Et une page plus loin, il dit : « Le goût du prince de Conti pour la guerre fut le premier penchant que la nature montra en lui, et ce n'était pas le goût qui... » Un peu plus loin on lit :

(1) Causeries du lundi. Ed. de 1869, t. IX, p. 18.

« Quel goût dans le choix de ses amis !» Il y a même des morceaux où cette expression revient jusqu'à trois fois. Ainsi, parlant de la modération du prince, Massillon rappelle qu'il se refusait aux goûts les plus innocents, et que Conti lui-même disait qu'eu se livrant à un goût, on s'accoutume à se livrer à tous les autres, et de là il tire une leçon pour ceux qui ont les goûts bizarres et fastueux. Ainsi encore, dans la troisième partie, il montre que Conti n'avait point de goût pour les livres frivoles, mais un grand goût pour les livres saints, et que dans le temps même qu'il ne goûtait pas combien le Seigneur est doux, il avouait qu'il est le saint et le vénérable.

Mais la changeante opinion, malgré les malignes et parfois justes critiques des lecteurs, fut bientôt forcée de se montrer pleinement équitable, et de rendre son rang au prédicateur.

Au mois d'août, un éloquent jésuite, le P. Gaillard, connu par une très difficile oraison funèbre, celle de M. de Harlay, où il s'était spirituellement tiré d'affaire en ne parlant pas de son héros, eut aussi à louer, après Massillon, le prince de Conti auquel on faisait encore un service religieux. Or, à ce sujet, la marquise d'Huxelles écrivait de Paris au marquis de la Garde, le

30 août 1709 : « La pompe funèbre fut accomplie hier dans toute la magnificence possible. L'orateur donna le Monseigneur à M. le duc, qui avoit au-dessous de lui Messeigneurs le duc d'Enghien, prince de Conti et duc du Maine. Le mezzo -termine à l'égard du cardinal fut qu'il passa avec tout son clergé dans la sacristie et revint achever la messe quand le P. Gaillard eut fini son discours, lequel pourra remettre le P. Massillon à flot (1). »

Pour moi, dans l'œuvre de Massillon, ce qui me frappe surtout, c'est son attention religieuse à louer la foi du prince et surtout sa mort si vraiment édifiante. Eien de beau, de vraiment touchant, comme la troisième partie où il peint Conti à ses derniers instants. Maintenant que nous savons que le prince de Conti avait été assisté dans ses jours suprêmes par le P. de La Tour, nous sentons que Massillon, sortant des entretiens de son supérieur général, ne faisait que les transporter dans la chaire. Cette fois, appuyé sur des faits et des paroles directs, il était simple et fort.

« Le prince de Conti laisse paraître, comme le roi Ezéchias, quand on vient lui annoncer de la part de Dieu

(I) Lettre inédite. Les lettres originales de madame d'Huxelles à. M. de la Garde, formant trois volumes, sont déposées à la bibliothèque Calvet à Avignon.

240 YTE FE MASSILT.OA'.

Vous mourrez, ces sentiments de trouble et de crainte que tout homme doit à la nature et à la vérité, et tout chrétien à la foi des jugements à venir. Il ne veut ni imposer aux autres, ni s'en imposer à soi-même, ni se prêter une fausse vertu, ni se déguiser ses propres misères. Mais attendez. La foi opère la crainte, et la crainte opère l'amour, la résignation et le salut. Dieu prend la place de l'homme dans son cœur Enfin tous les soins, toutes les créatures s'éloignent; il demeure seul avec Dieu. Et c'est ici où toutes ses lumières se réunissent; où sa grande âme se dégage de plus en plus des sens; où la majesté du Dieu qui est proche et qui paraît, l'éclairé, la remplit, l'élève au-dessus d'elle-même. La voie des justes est comme une lumière qui va toujours croissant jusqu'au jour parfait de V éternité. Ce n'est plus la foi qui souffre avec résignation; c'est l'amour qui aime à souffrir. « Seigneur, dit-il sans cesse au milieu de ses douleurs, appesantissez votre main, redoublez vos coups, brisez -moi, brûlez, coupez, détruisez ce corps de péché; je le livre à votre justice; réservez vos miséricordes pour mon âme ; perdez-moi dans le temps et me sauvez dans l'éternité. » Ce n'est plus la terreur des jugements de Dieu qui le saisit et qui le trouble; c'est l'excès de sa charité pour les hommes qui le calme et qui le console. Et lorsque le ministre sage et éclairé (le P. de La Tour), qui étudie les opérations de la grâce dans son âme, lui renouvelle ce sentiment par les paroles de l'Apôtre : Dieu qui est riche en miséricorde, poussé par l'amour extrême dont il nous a aimés lorsque nous étions morts par nos péchés, nous a rendu la vie en Jésus-Christ, ressuscites avec lui, et fait asseoir dans le ciel ; sa bouche mourante peut à peine suffire au transport de sa foi et de sa religion : « Voilà, s'écrie-t-il, le fondement de toutes nos espérances. » Un moment après, profondément touché de l'oubli de Dieu dans lequel vivent presque tous les

iommes, et se tournant vers le ministre sacré : « Si l'on pouvoit comprendre, ajoute-t-il, l'état où l'on se trouve ians ces derniers moments, on verroit bien qu'il n'y a de •es>ource pour l'homme que dans la religion. » A ces nots, la langue se refuse à la foi qui l'anime; les forces nanquent; la parole cesse; mais son cœur parle toujours i Dieu; mais son âme, plus pure et plus libre, à mesure jue le corps terrestre qui l'appesantit se dissout, l'invoque, l'appelle, le supplie, l'adore, le loue, le possède léjà, et ne meurt que pour aller vivre éternellement avec ui. »

Un autre passage, quoique tout politique, est mssi touchant. C'est celui où l'orateur peint les ïruelles dissensions de la Pologne, la valeur de îette nation se tournant contre elle-même, ses ïampagnes inondées de sang, sa couronne develue le jouet des peuples et des rois, ses prêtres irrachés du sanctuaire et menés en servitude. i Toutes ses voies pleurent, et ne sont plus qu'une ;riste solitude; et au milieu de tant de calamités, .a fureur de ses citoyens n'est pas encore assoupie. La main qui les frappe et qui les terrasse, ne es désarme point; ils achèvent de venger sur îux-mêmes }a justice de Dieu ; la ruine de la patrie îe peut être la fin de leurs dissensions et de leurs querelles; et accablés de tant de pertes, ils veuent encore périr de leurs propres mains (1). »

(1) Ce morceau fut admiré par les contemporains. Voir le Jourlal historique des matières du temps. Décembre 1709, p. 478.

242 VIE DE MVSSILLOX.

Ainsi la prévision de l'avenir arrachait un cri de douleur et d'indignation, à cette âme éloquente, et lui inspirait des accents qui troublent aujourd'hui plus que jamais les cœurs catholiques et français.

La tombe élevée au prince de Conti à Saint- André des Arts, et due à Coustou, représentait la déesse Pallas tenant d'une main l'image du défunt et de l'autre appuyée sur un lion. Quelques génies ailés, une couronne et une urne surmontaient ce monumeut gracieux, mais bien païen. « Est-il croyable, remarque à ce sujet Piganiol de la Force (1), que, dans le siècle le plus éclairé sur la vérité de notre sainte religion, on ait osé placer dans nos temples, à côté du trône du Dieu vivant, les simulacres des fausses divinités du paganisme pour décorer nos tombeaux, au mépris des vertus chrétiennes? » L'édifice consacré par Massillon au prince de Conti est au contraire tout religieux, vraiment inspiré par la foi, et digne d'orner le temple saint.

Deux ans après le prince de Conti, mourut le grand Dauphin, fils de Louis XIV, élève de Bossuet. Il fut frappé à Meudon, le 14 avril 171 1, de la petite vérole, implacable fléau de ce temps. Il

(1) Description de Paris, 1745, VII, 80.

était dans sa cinquantième année. Son oraison funèbre fut prononcée le 18 juin par l'évêque d'Angers à Saint-Denis, et le 3 juillet par le P. de la Rue à Notre-Dame. Le 14 juillet, il y eut en l'honneur du Dauphin un service à la Sainte- Chapelle ; et cette fois Massillon fut chargé de le louer. Ces circonstances nous sont révélées par l'abbé Bochard de Saron, trésorier de la Sainte- Chapelle de Vincennes, dans une lettre qui se trouve dans plusieurs recueils jansénistes, et notamment dans le Journal de Dorsanne; il écrivait donc, le 15 juillet 1711, à son oncle M. Bochard de Saron, évêque de Clermont : « J'assistai hier au service de la Sainte-Chapelle de Paris pour Monseigneur; la cérémonie fut magnifique; et le P. Massillon fit un beau discours. Vous le verrez imprimé. » Cependant, il ne fut point publié durant la vie de son auteur. Au reste, la tâche était plus honorable que facile. Comment caractériser ce prince, bon et humain, il est vrai, mais qui manquait de tout ressort? Saint-Simon nous le peint comme étant sans vice ni vertu, sans imagination, sans discernement, sans goût, né pour l'ennui, sorte de houle roulante au hasard par l'impulsion d'autrui, sifflant dans un coin du salon de Marly et frappant sur le dos de sa taba-

tière, ou enfermé à Meudon avec mademoiselle Choin qu'il avait épousée secrètement, et enfin absorbé dans sa graisse et dans ses ténèbres (1). C'était bien la peine d'avoir été élevé par Bossuet, au milieu du rayonnement du dix-septième siècle ; mais il ne faut pas se fier absolument au portrait affreux de Saint-Simon qui avait voué à Monseigneur une de ses haines les plus vigoureuses. Du moins Massillon pouvait-il louer l'incontestable bonté du Dauphin qui s'était rendu populaire, et qui recevait avec plaisir après ses attaques ou dans ses maladies les marchandes des halles de Paris. Le duc et pair parle avec dédain de ces humbles manifestations ; mais le bon et modeste prêtre s'y complaît avec raison. Du haut de la chaire, il ne rend que des hommages chrétiens, et il y déplore librement les faiblesses des grands. Au reste, la gloire de la France du dix-septième siècle, les malheurs et le courage de Louis XIV vieillissant, le dévouement de la nation, et surtout les éloquentes leçons de la mort emportant l'héritier d'un si grand trône, fournirent à l'art ou plutôt au cœur de Massillon une suffisante matière, et lui permirent de mêler aux éloges

(1) Saint-Simon. Edition Chéruel, in-12, tome V, p. 451, et tome VI, p. 2.

commandés de grands tableaux et de plus grands enseignements ; et surtout en célébrant et en instruisant les grands, son généreux esprit n'a pas oublié de s'incliner devant les hommes qui sont l'impérissable honneur de l'Eglise de France, Fénelon et Bossuet. Voici le portrait qu'il nous offre de Bossuet; que saurait-on dire de mieux, et qui se lasserait de lire un tel éloge? « L'autre d'un génie vaste et heureux, d'une candeur qui caractérise toujours les grandes âmes et les esprits du premier ordre, l'ornement de l'épiscopat, et dont le clergé de France se fera honneur dans tous les siècles, un évêque au milieu de la cour, l'homme de tous les talents et de toutes les sciences, le docteur de toutes les églises, la terreur de toutes les sectes, le Père du dix-septième siècle, et à qui il n'a manqué que d'être né dans les premiers temps pour avoir été la lumière des conciles, l'âme des Pères assemblés, dicté des canons, et présidé à Nicée et à Éphèse. » Et aussitôt, comme pour tempérer ce qu'un tel éloge avait d'effrayant, il ajoutait qu'en produisant les Fénelon la France avait montré qu'elle ne fait guère de pertes irréparables.

Ce fut aussi dans la Sainte-Chapelle que Massillon prononça l'oraison funèbre de Louis XIV.

Après un règne si long et si fort, il s'était naturellement produit comme une sorte de réaction ; la mobile et injuste opinion, ne voyant plus la grandeur du dix-septième siècle, ne songeait qu'à ses fautes et à ses malheurs. Il était impossible que l'orateur échappât entièrement au sentiment public. D'ailleurs le lyrisme et l'enthousiasme ne sont pas le caractère de son génie; son éloquence touche par la mélancolie et par l'onction ; et, après avoir déploré les misères de la nature, il console et réjouit par les richesses de la grâce. « On l'a félicité, dit ironiquement Villemain, du courag'e qu'il a montré en adressant de dures vérités à la cendre du grand monarque. » Peut-être Massillon eût-il mieux fait de résister au courant et de le remonter; dans tous les cas, il n'est pas plus sévère pour le roi mort qu'il ne l'avait été en face du roi mourant. Mais ces critiques mêlées à l'éloge, et qui semblent parfois le contredire parce qu'on ne s'y attend pas, ces restrictions, ce langage de l'historien et de l'observateur, malgré la pompe du style, n'appartient pas à un genre qui demande comme une sorte de parti pris et de conviction d'où jaillissent les g-rands mouvements et les imposantes paroles. Ainsi, au lieu de se laisser entraîner par les passions, l'admiration

ou l'indignation, il marche à pas trop calculés et trop mesurés. Il n'est pas assez poète ou orateur; et, en restant dans le chemin frayé, il n'arrive pas à ces cimes élevées où se plaît Bossuet, et d'où l'on domine l'histoire, les hommes et le monde. Toute la fin cependant est touchante ; il rappelle avec foi les derniers jours du roi si vraiment pleins de courage, de dignité et de religion. La mort de Louis XIV est la mort d'un prince chrétien. Mais peut-être, aux solennels accents de la chaire, préférera-t-on le journal de la maladie suprême de Louis XIV, où Dangeau fait voir, heure par heure, les progrès du mal et de la vertu du patient. Dans cette longue et terrible lutte entre la mort et la vie, Louis XIV manifesta pleinement ce que son cœur renfermait de force d'âme et de pieuse espérance. Aussi un autre prédicateur, célèbre en son temps, et qui fut membre de l'Académie française, M. Edme Mon gin, dans son oraison funèbre de Louis XIV (car il y en eut plusieurs, comme on le pense bien), s'efforça de prouver que la mort du roi surpassa sa vie, parce qu'il sut y triompher des sentiments de la nature. « Le voici, Seigneur, ce Job nouveau que vous cherchiez. Frappé dans ses biens et dans ses enfants, le voilà frappé comme Job d'un mal inconnu, et

d'une plaie universelle qui couvre sou corps. Mais son cœur, comme le sien, vous sera fidèle jusqu'à la fin, et ses plus accablantes douleurs n'ont encore pu arracher de sa bouche une parole d'impatience ou de murmure. Cieux, ouvrez-vous; anges du ciel, Vierge sainte, venez à son secours; Mère de mon Dieu, vous dit-il, que j'ai tant de fois invoquée, hâtez-vous de me secourir; c'est à l'heure de la mort, où je touche, que j'ai besoin de votre secours. Ces paroles que ses lèvres commencent et que son cœur achève en expirant, furent comme les derniers soupirs et le dernier souffle de vie qui sortit de sa bouche, au moment où sa grande âme abandonna son corps, son trône et sa couronne, pour aller recevoir, des mains de Dieu, le prix de sa constance et de sa fidélité (1). » Néanmoins, aucun des rivaux de Massillon n'eut rien de comparable au trait sublime de son début : « Dieu seul est grand. » C'est un beau mot, dit Chateaubriand, que celui-là prononcé en regardant le cercueil de Louis le Grand. — Oui; seulement je crains que Chateaubriand ne se soit imaginé, comme le cardinal Maury, que Massillon avait prononcé son oraison funèbre aux obsèques

(1) Œi'vres de M. Mongin, ëvêque de Bazas, 1745, p. 260.

lu roi et à Saint-Denis. Ce fut à la Sainte- Chapelle qu'il parla, au milieu d'un service en 'honneur du monarque. Ainsi Maboul fît l'éloge le l'auguste mort, le 28 novembre, au service de tfotre-Dame, Beaujeu à celui de Saint-Denis ûême, le 28 octobre, Mong'in à celui de la chapelle lu Louvre, le 19 décembre, en présence del'Acalémie française, etc.

Au reste, quel que soit le jugement que lorte la critique littéraire sur l'oeuvre de l'oratoien, il faut reconnaître le profond christianisme .e l'âme qui l'a dictée. Après tout, c'était un ,cte noble et utile que de venir mêler des paroles .e foi à la pompe des services royaux. Et Massillon 'écriait justement : c< On a publié la grandeur t les victoires du roi ; les hommes ont tout dit, l y a longtemps , en parlant de sa gloire ; que ious reste-t-il que d'en parler pour notre instrucion? »

Près de huit ans s'étaient écoulés depuis la nort de Louis XIV. Massillon, occupé de ses auvres et de ses curés, quitte, mais pour cette pis seulement, et encore à peine quelques jours, on diocèse de Clermont ; et il vient faire entendre a parole à une cour qui conservait le souvenir e sa ravissante éloquence plus que de ses

250 VIE DE MASSIILON.

austères leçons. C'était à Saint -Denis, le 13 février 1723. On célébrait les funérailles de Madame, duchesse d'Orléans, mère du Régent. Les princesses n'arrivèrent que fort tard à la basilique royale, parce qu'elles avaient été la nuit au bal ; M. de Castries, archevêque d'Albi, ne commença l'office qu'à midi un quart passé ; et Massillon ne put monter en chaire qu'à deux heures. Le deuil était conduit par le duc de Chartres, M. le duc, le comte de Clermont, et Mesdemoiselles de Charolais, de Clermont et de la Rochesur-Yon. Saint-Simon, qui assistait à la cérémonie, admira l'oraison funèbre de l'évêque de Clermont. Mais les jansénistes du parti le plus avancé, moins équitables que Saint-Simon, montrèrent leur mécontentement en termes violents ou amers. Cependant, ce discours très simple n'ex-j primait que des vœux pour la paix de l'Eglise, et un mélancolique retour vers cette glorieuse époque de Louis XIV, et vers ce roi « qui sera toujours encore plus grand dans nos cœurs que dans nos annales. » Sans doute, le prédicateur laisse paraître sa reconnaissance pour le Régent et pour Madame; mais la liberté évangélique a sa part : les mœurs de la nouvelle cour sont chr tiennement blâmées; et s'adressant au Régent, a

[épositaire du sceptre, il s'écrie avec un ton aposolique que Madame, en voyant son fils comblé, l'avait plus .'qu'un seul vœu à former pour lui. : Son salut l'intéressoit encore plus que sa grandeur. Comme une autre Monique, elle l'enfantoit ous les jours par ses prières et par ses larmes ; lie n'offroit jamais à Dieu le sacrifice de son cœur t de ses lèvres, sans lui demander qu'il jetât nfîn des regards de miséricorde sur ce cher enant. Et que lui restoit-il en effet à désirer pour ui que la gloire des saints? »

Le grand sermonnaire finit par deux vêtures et [eux professions monastiques. Il est évident que b même discours fut plusieurs fois répété avec uelques variantes exigées par les circonstances. )n aimerait à savoir à quelle occasion, à quelle onsécration religieuse le prédicateur prêta son lieux ministère. Mais malheureusement notre uriosité ne peut guère se satisfaire. La première êture remonte assez haut, puisqu'on la trouve ans l'édition de 1708, qui nous apprend que la .ovice entrait dans l'ordre de Saint-Benoît. La econde fut prononcée à la Visitation de Chaillot, 3 £9 janvier 1705, en présence de la reine d'Angleterre. La première profession, rapide, sans auune allusion personnelle, traite des trois vœux

de l'état religieux. Le monde y est magnifiquement opposé à la vie retirée du cloître ; c'est dans l'austérité même de la solitude qu'on goûte les plus pures consolations. « Votre calice, ô mon Dieu, n'offre de l'amertume qu'à l'illusion des sens; le cœur y boit à long*s traits les consolations de la paix et de la justice. » Avec la dernière pro-; fession enfin, il semble qu'on s'appuie sur un ter-' rain un peu mieux connu. Il est pourtant certain,, qu'elle fut prêchée deux fois au moins, car, clans l'édition de 1708 où elle est donnée, il s'agit d'une jeune et noble personne qui s'arrache aux bras d'un père généreux et d'une mère chrétienne ; etdans le texte posthume, d'une fille également dei bonne maison, mais d'un âge déjà sérieux, qui quitte une mère désolée dont elle est la seule con-' solation. Il est probable qu'il servit à la consécration de mademoiselle de la Barre au couvent d< Pont. L'abbaye de Pont-aux-Dames,près de Meaux, appartenait à l'ordre de Citeaux. Voici ce qui l'abbé Le Dieu nous apprend à ce sujet en parlanl du passage à Meaux du P. Massillon : « Dès h samedi précédent (31 juillet 1706), madame h présidente de Quincy l'avoit amené chez elle. L( dimanche (1er août), ce Père avoit prêché au Pont, à la profession d'une fille de M. de la Barre, frère

j madame de Quincy. Puis il étoit demeuré à uincy avec M. et madame d'Ormesson (1) et ute la compagnie, et le jour de Saint-Etienne ! août), venu à Meaux avec la même compagnie îi a ouï son sermon (2)... Le sermon fini, M. de eaux (Bissy) a officié à vêpres, auxquelles . d'Ormesson et toute sa compagnie ont assisté ms des sièges auprès de l'autel, vis-à-vis de '.. de Meaux, qui s'est retiré après le Magnificat, i toute la compagnie, pour laquelle il y avoit ue collation à l'évêché... et sur les sept heures i soir, tous avec le P. Massillon s'en sont allés mcher à Quincy (3). » Saint-Simon et Dangeau arlent plusieurs fois d'un M. delà Barre, officier 3 mérite et homme d'esprit, assez pauvre, mais >rt bien en cour. Sa querelle avec M. de Surville e Hautefort l'avait un instant rendu célèbre. Le )i prit lui-même la peine d'arranger l'affaire, et i 11 octobre 1706, ayant fait venir la Barre à rersailles, il lui dit : « La Barre, vous êtes un ieil officier dont la réputation est établie depuis mgtemps ; vous avez eu un démêlé avec Surville ù vous n'avez eu aucun tort. J'ai puni Surville :

(1) M. d'Ormesson, intendant de Soissons.

(2) V. page 213.

(3) Le Dieu, t. III, p. 412.

25i YIE DE MASS1LL0X.

je vous demande à cette heure, comme votre ami, que vous me sacrifiiez votre ressentiment, et, s'il est nécessaire, je vous le commande comme votre maître et votre roi; mais je crois que vous aimerez mieux vous tenir à la première partie. » La Barre se soumit en répondant que son honneur et sa gloire étaient d'obéir ; et Louis XIV ajouta : « Je souhaite encore que vous le fassiez de bonne grâce quand les maréchaux de France feront l'accommodement (l).»La Barre mourut peu de temps après, étant capitaine-lieutenant de la compagnie-colonelle du rég'iment des gardes. Les d'Oimesson sont plus connus (2). Ils étaient attirés au Pont par leur parente, madame d*Ormesson, qui en était alors abbesse. De plus, dans le voisinage, se trouve le château de Fresne. Or, il appartenait à François-Henri d'Aguesseau, chancelier en 1717, lequel en 1694 avait épousé Anne-Françoise d'Ormesson, fille d'André le Fèvre d'Ormesson d'Amboile. Qui ne connaît la sépulture du chancelier et de sa femme près de l'église d'Auteuil? M. d'Aguesseau fit graver une épitaphe sur la tombe de sa femme, où l'on voit la preuve d'un

(1) Dangeau, t. XI, p. 246. Saint-Simon, t. III, p. 331.

(2) Voir le journal d'Olivier le Fèvre d'Ormesson, publié par M. Chéruel dans la collection des documents inédits sur l'histoire de France.

profond christianisme... Inter pauperum cineres, pauper ipsa spiritu, et pauperum mater. Quel éloge! Pour M. d'Ormesson, il avait été nommé de l'intendance d'Auvergne à celle de Soissons au mois de juillet 1704. Il mourut subitement à Paris vers le commencement de l'année 1712.

C'est donc en présence de ces nobles personnes unies par le sang et l'affection que Massillon prêcha au Pont. Rien n'empêche de penser que l'expression de père généreux dont se sert l'édition de 1708 ne soit une allusion à l'affaire de M. de la Barre (1).

(1) Ed. de 1708, t. V, p. 361.

On a hâte d'arriver au Petit Carême. Ce n'est pourtant pas l'œuvre la plus solide de l'auteur, mais c'est la plus célèbre. Déjà il était évêque, ce qui ne nuit jamais à un prédicateur; de plus, il y dit leurs vérités aux grands ; et aucun siècle n'aima mieux que le dix-huitième siècle à entendre ses vérités, quitte à n'en pas profiter ; enfin, et pardessus tout, les sermons du Petit Carême avaient la qualité que le dix-huitième siècle goûtait le plus dans les sermons : ils étaient très courts. Le cardinal de Fleury acheva leur fortune lorsqu'il en remit le manuscrit aux mains du jeune roi pour les apprendre par cœur.

On dit que le Petit Carême était une innovation imaginée par Massillon. C'est une erreur, comme tant d'autres commises à son endroit. Dès 1716, le jeune prince entendit la station quadragésimale donnée aux Tuileries alternativement par le P.

Gaillard et le P. de la Eue(l); et, s'il vous plaît, il allait deux fois par semaine au sermon (2). De plus, il écoutait toujours avec une attention surprenante (3). Le jeudi saint, il lava les pieds aux pauvres; et le jour de Pâques, l'orateur lui adressa un compliment si tendre et si touchant qu'il fit pleurer quasi tous ceux qui l'entendaient (4). En 1717, quoiqu'au dire de Dang*eau le petit souverain ne s'ennuyât jamais à la prédication, on réduisit le nombre des discours ; on ne prêcha que le jour de la Chandeleur, de l'Incarnation, du vendredi saint, et les dimanches, sans parler du jeudi saint où l'on avait recours à un orateur autre que le prédicateur de la station ; c'était encore plus qu'au Carême de Notre-Dame du dix-neuvième siècle. Il est vrai qu'on était moins affairé alors qu'aujourd'hui. Ce fut le P. Terrasson qui fut chargé de la station de 1717.

Je suppose qu'en parlant devant un si jeune auditeur, les PP. Gaillard, de la Eue et Terrasson eurent l'esprit de n'être pas trop longs. En 1718, Massillon n'eut donc qu'à se conformer à*ce qui s'était fait Tannée précédente. Seulement, il sortit

(1) Dangeau, XVI, 313.

(3) 335 et 343.

258 VIE DE MASSILION.

des lieux communs; il prêcha mieux; et en cela il fut vraiment neuf. L'abbé Fleury, confesseur du roi, remarqua qu'il avait su s'accommoder à son auditoire. C'était un grand mérite; et c'est le seul auquel ne pense pas la critique moderne. Cependant, l'auteur, quoique ne prévoyant pas que ces petits sermons dussent parvenir au dixneuvième siècle, avait eu soin de mettre en tête de son manuscrit un avis, où il faisait observer qu'ils n'étaient faits que pour l'instruction du roi, et pour les personnes de la cour qui composaient seules l'auditoire de la chapelle du château des Tuileries. Il est vrai que cet avis, lorsque le Petit Carême parut, fut imprimé à la suite de la table, en caractères menus, et qu'ainsi il peut échapper aux yeux des littérateurs.

En 1718, Massillon prêcha donc dix fois :

1° Le 2 février, jour de la Chandeleur, durant vingt et une minutes (1) ;

2° Le 6 mars, premier dimanche de Carême;

3° Le 13 mars, deuxième dimanche;

4° Le 20 mars, troisième dimanche ;

5° Le 27 mars, quatrième dimanche;

6° Le 25 mars, jour de l'Incarnation (2);

(1) Mercure de France de février 1718, p. 202.

(2) Ce discours est placé le sixième dans le manuscrit et dans les imprimés.

7° Le 3 avril, dimanche de la Passion ;

8° Le 10 avril, Pâques-Fleuries ;

9° Le 15 avril, vendredi saint;

10° Le 17 avril, Pâques.

Ainsi , dix sermons composent ce merveilleux petit recueil. Ils étaient courts, vingt et uneminutes, au plus une petite demi-heure (1). Cherchons d'abord, suivant notre usage, les témoignages tout à fait contemporains; après Fleury, nous n'avons, hélas ! que Dangeau et le Mercure.

Le marquis, tout habitué qu'il fût aux nobles paroles, semble se ranimer dans sa vieillesse, pour écouter et louer Massillon dont l'éloquence avait, depuis treize ans, cessé de retentir à la cour. Le dimanche 27 mars, à l'occasion du discours sur l'humanité des grands envers le peuple, il s'écrie : Le roi entendit le P. Massillon qui se surpasse luimême dans tous les sermons qu'il a faits au roi ce Carême; et le 10 avril il trouve sa Passion qui fut fort courte parfaitement belle. Pour le Mercure, dès le premier jour, il est dans le ravissement : « Ce discours a été trouvé lumineux, touchant, et le compliment très naturel. » Puis, dans son numéro de mars, il ajoute : « Le célèbre P.

(1) Mercure de France, numéro de mars 1718, p. 126.

260 VIE DE MASSILLOX.

Massillon, nommé à l'évêché de Glermont, continuera à prêcher devant Sa Majesté les dimanches et fêtes pendant le Carême. Il a composé à ce dessein une suite de discours d'une petite demi-heure qui sont des morceaux finis, et qui contiennent au temps, au lieu, aux personnes qu'il doit instruire. Ses compliments au roi sont autant de chefsd'œuvre. »

Lorsqu'en 1745, après la mort de l'évêque de Clermont, et vingt-sept ans déjà écoulés, le Petit Carême vit le jour, ce ne fut qu'un cri d'admiration de ce dix-huitième siècle si occupé pourtant d'ailleurs. Le clergé et les fidèles, les catholiques et les philosophes, lesjansénistes et les orthodoxes, tous s'unirent dans une commune louange. La mode même s'en mêle : on trouve partout le charmant, mais sévère petit volume, dans les oratoires, dans les cabinets d'étude, et même dans les boudoirs et jusque sur les toilettes, et, comme dit Voltaire,

Auprès d'un pot de rouge on voit un Massillon.

Pour devenir ainsi à la mode, il y avait plus d'une raison. Ce Massillon dont les anciens parlaient comme d'un enchanteur, semblait sortir de terre et ramener avec lui un inonde oublié ; il par-

lait une langue d'une parfaite beauté, mais nullement surannée ; il avait l'air de médire des grands ; or, le siècle se plaisait à déchirer la cour, tout en l'adorant, comme il raffolait des champs, tout en demeurant à la ville; enfin, Massillon paraissait à cette frivole société appartenir unpeu au monde de la philosophie et de l'opposition, quoiqu'il ne fût ni de l'un, ni de l'autre. On se disait que pour être agréé par Voltaire, pour être trouvé bon par lui, un sermon devait être au moins excellent. L'auteur des Jugements sur quelques ouvrages nouveaux (l) faisait à l'apparition des premiers volumes quelques solides et heureuses remarques :

« Malgré le mérite rare de la déclamation du P. Bourdaloue, malgré le feu de son action et les charmes de sa voix mélodieuse, forte et perçante, tout le monde avoua, lorsque ses sermons parurent imprimés après sa mort, qu'il étoii encore plus grand, plus énergique, plus admirable sur le papier qu'en chaire. Le même jugement pourroit être porté sur les sermons du P. Massillon, qui les prononçoit avec beaucoup de vivacité, de grâce et d'onction, et dont une partie vient d'être publiée. »

« En lisant ces discours dont l'éloquence mâle et douce frappe l'esprit et touche le cœur, la raison goûte un plaisir spirituel, — la religion à part, — auquel il semble que les sens participent. C'est partout un raisonnement juste et méthodique sans affectation; des pensées vives et déli-

(1) Avignon, 1745, t. V, p. 265, et t. VII, p. 3.

io.

262 YIE DE MASSILLON.

cates, des expressions choisies, sublimes, harmonieuses et toujours naturelles ; des images revêtues d'un coloris frappant, un style clair, net, et cependant plein et nombreux. Nulle antithèse, nulle phrase recherchée; point de figures bizarres ; une extrême pureté dans le langage sans exactitude puérile ; une élégance continuelle et, en général, une fécondité intarissable et une abondance d'idées brillantes et magnifiques qui semblent le langage naturel de l'orateur. Faut-il être pieux pour être charmé d'un tableau de piété? L'esprit le plus profane peut lire avec une espèce de volupté les discours d'un si grand orateur. »

Tout cela est bien sensuel, et par conséquent capable de faire venir l'eau à la bouche des littérateurs ou plutôt des philosophes du temps. Voltaire n'était pas l'ami de l'auteur des Jugements, mais il partagea son goût pour Massillon. Tl écrivait à d'Argental le 7 juillet 1769 : « Les sermons du P. Massillon sont un des plus agréables ouvrages que nous ayons dans notre langue. J'aime à me faire lire à table; les anciens en usoient ainsi, et je suis très ancien. Je suis d'ailleurs un adorateur très zélé de la divinité; j'ai toujours été opposé à l'athéisme; j'aime les livres qui exhortent à la vertu depuis Confucius jusqu'à Massillon. » Confucius est là pour dorer l'amère pilule offerte à d'Argental; et on sent au fond une sincère et profonde admiration. Ailleurs pour la faire passer, il ne se sert pas d'un Chinois, mais d'un

TETIT CARÊME. 263

Anglais, de Tillotson,dontil ne se souciait pas plus que de Confucius. « Le seul Massillon aujourd'hui passe chez les gens de goût pour un orateur agréable; mais qu'il est loin de l'archevêque Tillotson, aux yeux du reste de l'Europe ! » Il est vrai que cet éloge est en tête d'une comédie prétendue anglaise (1). Mais, en écrivant à l'évêque d'Annecy, il ne parle ni de Confucius, ni de Tillotson; il dit simplement qu'a il se faisait lire à sa table, où il ne se met que pour recevoir ses hôtes, les sermons du P. Massillon, selon sa coutume. » Après cela, on peut croire, comme on l'a prétendu, qu'il avait le Petit Carême sur son secrétaire, à côté à'Athalie.

Dans le Journal des Savants, un juge délicat et ing'énieux parla merveilleusement de Massillon. C'était l'abbé de la Palme (2). Il mettait avec bonheur le Petit Carême à la suite du Télèmaque et du Discours sur l'Histoire universelle, montrant ainsi que Massillon, lui aussi et à sa manière, avait écrit pour former les rois. L'abbé Trublet, croyant voir Bourdaloue sacrifié, prit en main sa cause. De là sortit une charmante et solide discussion.

M. de la Palme a des réflexions très justes, souvent exprimées avec finesse et toujours avec poli-

(1) L'Ecossaise, 1760.

(2) M. de la Palme mourut en 1759, le 11 novembre.

tesse. Cette dernière qualité est d'un grand prix dans un journaliste.

« Lorsque j'annonçai dans le Journal des savants (1) les Réflexions de M. l'abbé Trublet sur l'éloquence, je parlai du P. Bourdaloue et de M. Massillon, mais je ne pensai ni à les peindre, ni à les comparer. J'exprimois rapidement quelques idées. Puisque M. l'abbé Trublet ne censure point ces idées, puisqu'il daigne les citer, j'ajouterai encore quelques observations.

« M. l'abbé Trublet reproche à M. Massillon d'avoir répandu beaucoup trop d'éclat sur les discours de son Petit Carême; il reconnaît d'ailleurs ses talents; mais il le place immédiatement après le P. Bourdaloue ; il pense que la solidité du P. Bourdaloue ne lui laisse point de rival à craindre dans le premier rang. La solidité du P. Bourdaloue est admirable sans doute; elle étonna son siècle même ; et ce siècle produisit les miracles de la solidité. Mais ce mérite si rare, si précieux du P. Bourdaloue étoitil nécessaire ou à l'instruction ou à la conversion de ses auditeurs dans toute la rigueur qu'il donne aux rapports de ses preuves, aux scrupules de ses raisonnements? Lorsque la chaire ne combat point l'incrédulité, elle semble principalement destinée à combattre les impressions par les impressions, les sentiments par les sentiments. Sa logique doit donc devenir plus indépendante; elle doit craindre de s'embarrasser dans les lenteurs de la méthode. Je méconnaîtroisla solidité du P. Bourdaloue si jelacherchois uniquement dans sa méthode : elle consiste surtout dans la vérité, la force et la précision de ses pensées. Je dois remarquer encore que le talent principal des grands

(1) Août 1755.

écrivains n'inspire jamais seul leurs ouvrages; il dirige d'autres talents; mais ces talents le nourrissent, l'enrichissent à leur tour. C'est même et du nombre et du caractère des talents subordonnés que le premier talent emprunte son éclat. Ils décident de son prix (1). »

Trublet sut répondre, et excellemment:

« J'entends par la solidité du P. Bourdaloue, premièrement la justesse et la vérité de ses pensées, la force et la profondeur de ses raisonnements, profondeur au reste qui ne nuit jamais à la clarté. Il esta la fois populaire et élevé. Son bon sens est un grand sens. S'il a un rival, un supérieur même, c'est le sublime, le pathétique Bossuet; je ne lui en connais point d'autre. J'entends en second lieu, par la solidité du P. Bourdaloue, son éloignement de toute affectation, de toute envie de briller et même de plaire. Il plaît pourtant, parce que c'est l'effet nécessaire du vrai, bien présenté. Mais la solidité du P. Bourdaloue n'est pas une simple solidité, telle par exemple que celle de M. Nicole : c est une solidité éloquente et animée. Je croirois bien caractériser le P. Bourdaloue en disant que c'est un Nicole éloquent (2). »

Une autre cause de vogue, quoique pourtant considérable, a échappé à la critique, c'est qu'on se trouvait devant un livre absolument nouveau. Les éditions de Trévoux avaient bien donné quel-

(1) Octobre 1759.

(2) Journal chrétien, janvier 1760, p. 120 et ss. Voir aussi la livraison d'avril 1759, et les Réflexions sur l'éloquence qui précèdent les Panégyriques des saints, par le même Trublet,

ques sermons des grandes stations; mais jamais le Petit Carême n'avait été imprimé. Les rares auditeurs survivants en parlaient comme d'une merveille. Or l'inconnu a son charme; et l'attention générale se porta d'autant plus vivement vers ces petits discours qu'on se demandait quels conseils avait pu donner un prêtre aussi sage et aussi pénétrant à un roi alors encore tout enfant, mais maintenant dans la puissance de l'âge. On cherchait dans le passé le secret du présent et de l'avenir, ou plutôt leur condamnation. On voyait l'opposition où le prédicateur n'avait mis que la leçon.

Puis, comme l'esprit humain ne se tient guère dans le juste et exact tempérament, après avoir loué avec excès, en rabaissa sans mesure, On oublia les circonstances; et le goût, devenu plus sévère, s'irrita de voir mettre cette œuvre fine et délicate au-dessus des incomparables sermons de Bossuet. Il y eut encore un autre motif à cette réaction : on s'imagina faussement que l'auteur était janséniste, tandis qu'il lutta d'une manière courageuse en faveur de la constitution Unigenitus, et, sur cette opinion erronée, on se crut obligé de l'attaquer dans sa gloire littéraire. Mais parce que le Petit Carême a été durant quelques saisons

une affaire de vogue et de mode, parce que, dans un jour de bonne humeur, il plut à Voltaire de rapprocher Massillon de Confucius, est-ce une raison tout à fait définitive pour s'écrier, comme le P. Grou, que « ce Petit Carême tant admiré, tant vanté, roule presque partout sur les mêmes idées, n'est qu'un tissu de déclamations et de lieux communs (1)? » Au demeurant, tout méchant qu'il est, Voltaire a du bon quelquefois; et s'il s'est par extraordinaire avisé de louer des sermons, faut-il pour cela dire avec le P. Cahour, juge cependant d'un esprit judicieux et d'un goût exercé, que, considéré comme œuvre apostolique, « le Petit Carême est extrêmement défectueux, » et qu'au point de vue littéraire il est souvent prétentieux et s'approche par/ois du Phèhis (2)? Ce n'est pas cependant un ennemi de Voltaire, mais un juge d'un autre camp, un maître savant et éclairé de l'Université qui, dans un livre justement célèbre, en appuyant impitoyablement sur les traces du précieux, compare avec malice le pieux et grave oratorien à Marivaux ou à Lamotte (3).

(1) Etudes religieuses, historiques et littéraires, par des Pères de la Compagnie de Jésus. Janvier 1863, p. 94.

(2) Etudes religieuses, historiques et littéraires, par des Pères de Ja Compagnie de Jésus, p. £-6 et 99.

(3) Histoire de La littérature française, in-8°, t. IV, p. 65 et suiv.

Qu'on nous permette du moins de dire que toutes ces appréciations nous semblent bien rigoureuses. A qui donc, s'il vous plaît, s'adressent ces rapides et ravissantes prédications, surfaites par Voltaire, mais aujourd'hui mises au plus bas prix? Ce n'était plus à l'auditoire si convaincu et si attentif de Versailles, à un roi recueilli, à une assemblée qui s'inspirait d'un christianisme austère et profond. Tl s'agit d'intéresser et d'instruire un jeune roi, de parler durant vingt-cinq minutes en présence de cette cour nouvelle de la Régence, que pénétrait le souffle du libertinage d'esprit et de cœur. Devenu, comme Fénelon, instituteur d'un prince, mais n'ayant que quelques instants par semaine à consacrer au développement religieux de l'enfant royal, Massillon ira-t-il reprendre la sévère et solennelle ordonnance de ses g*rands sermons, ou cherchera-t-il une forme neuve, appropriée à l'heure et à l'auditoire? On loue Fénelon d'avoir su, dans le cadre heureux et attrayant de son Tèlémaque, introduire les plus vertueux exemples et les plus nobles enseignements : pourquoi refuser son admiration à cette autre séduisante innovation du génie? Apparemment, ce n'est point aux amples et logiques prédications de Bourdaloue, aux puissants et magni-

flques discours de Bossuet, qu'il faut comparer le Petit Carême.

Si l'on voulait faire de ces rapprochements, on devrait citer l'Avent de 1699 et les grands Carêmes de 1701 et de 1704. C'est laque, devant Louis XIV et son siècle, Massillon renoue la chaîne d'or de l'éloquence sacrée. Venu plus tard, son Petit Carême a son caractère particulier, très original, très neuf et digne d'être applaudi. Un témoin nous révèle que l'orateur a su y faire pleurer les grands dont il était entouré, en parlant au jeune roi un langage plein d'onction, de souvenirs touchants et d'utiles leçons. Aussi fit-on servir à l'instruction de Louis XV ces aimables et insinuants conseils en les lui faisant apprendre par cœur; mais, hélas! il ne profita'guère de ces nobles pages, bien faites pour figurer à côté des écrits enchanteurs par lesquels le génie de Fénelon parlait à l'âme du duc de Bourgogne. En effet, ce recueil de brèves exhortations destinées à un roi enfant rappelle les plus belles qualités de Fénelon, un style exquis, une grâce facile, une abondance négligée, une douce émotion, une piété tendre et onctueuse, une science parfaite du cœur humain. Il y a là comme les caresses, le sourire et l'aménité d'un génie sympathique que, dès le berceau,

ont visité l'art, la poésie, l'harmonie. Il semble se rendre tout aimable pour parler à un enfant. N'est-ce pas ainsi, au reste, que nous essayons tous de faire lorsque nous approchons de ces chers petits êtres sur qui reluit le rayon des premières années delà vie; ne cachons-nous pas nos soucis, nos sévérités, notre gravité, pour paraître enveloppés de sérénité et les lèvres souriantes? Cependant, malgré tout, on y saisit les traces ineffaçables de cette tristesse dont les grandes âmes ont le secret, de ces larmes que le prophète versait sur les malheurs de Sion et sur les infortunes de la race de David. La descendance de saint Louis, réduite aussi à un faible enfant, laisse prévoir que l'or pur pourra bien se changer en un vil plomb. Les goûts calmes, amis d'un art rég'ulier, d'une littérature savamment apaisée, des sentiments délicats et contenus, ceux que touchent avant tout les vers de Virgile et de Racine, savourent dans l'œuvre de Massillon cette prose limpide qui coule d'un flot si justement égal; et ils reçoivent avec cette flatteuse mélodie les salutaires effets d'un enseignement qui se grave dans le cœur aussi naturellement que dans la mémoire. Bossuet nous tient sur ces hauteurs sublimes où éclate la foudre, où soufflent les vents déchaînés, et où souvent aussi

rayonne un ardent soleil. Pour Massillon, il nous introduit dans un mystérieux sanctuaire que remplissent les calmes et saintes mélodies, et où s'exhalent les suaves parfums du tabernacle.

Cette paix même, cette sérénité religieuse, cette douceur d'âme sont-elles sans danger? On a reproché au Petit Carême comme au Tèlèmaque quelque chose de trop amollissant et un idéal un peu chimérique. — La tendresse de cœur, dit-on, l'emporte peut-être sur la sévérité des principes. Un bon roi, selon ces esprits plus confiants, mais moins étendus, moins fermes et moins pratiques que Bossuet, craint avec scrupule de recourir à la guerre; et il gémit sans cesse sur les maux que •causent les armées. Ces sentiments sans contredit partent d'un cœur d'or; mais ne seraient-ils pas désavoués par une politique judicieuse, forte et prévoyante? Hélas! Louis XV n'avait nul besoin qu'on lui surfît ainsi les avantages du repos : il fallait plutôt l'armer d'énergie, de digne et généreuse fermeté, le piquer même, au besoin, et dans ces choses de gouvernement, avec l'aiguillon d'une légitime émulation. Apparemment, ce n'est pas l'Eglise qui, au nom de la paix, approuvera cette vue froide, sèche, égoïste, tristement indifférente du partage de la Pologne, cause de ces immenses

malheurs, source première de ces flots de sang- où elle se noie? Seulement, il faut dire qu'en 1718, sortant du règne de Louis XIV, on était las de la guerre, qu'on concevait je ne sais quelles flatteuses, mais irréalisables espérances, et que Massillon ne pouvait deviner ni le duc de Choiseul ni madame de Pompadour.

S'il eût pu percer les nuages qui paraissaient si charmants et qui néanmoins cachaient un si noir avenir, s'il eût pu prévoir les terribles suites de la léthargique tranquillité de Louis XV, soupçonner l'assoupissement moral qui devait un jour annihiler l'âme du prince qu'il avait alors si vif et si animé sous ses yeux, eût-il ainsi parlé, et eût-il dit que l'ambition « est un vice plus pernicieux aux empires que la paresse même (1)? » Non, l'histoire, dans sa sincère impartialité, constate que rien n'est plus redoutable aux Etats que cette dégTadante mollesse et cet engourdissement corrupteur d'où sorteut un jour d'épouvantables réveils, comme en 1793. Le tableau que trace Massillon d'un prince ambitieux a des traits vraiment forcés; et, malgré la prodigieuse habileté du pinceau et l'éclat du coloris, il présente une image exag-érée et peut-

(1) Premier dimanche, 3° partie.

être dangereuse. A force de dire que l'ambition rend malheureux, qu'elle avilit, que c'est une passion injuste, inquiète et honteuse, à force de blâmer l'amour de la gloire et de montrer les horreurs de la guerre, ne pousse-t-on point à une politique dont les grands cœurs et les puissants souverains ne sauraient se contenter? Sans doute, le Tèlémaque et le Petit Carême ont de délicieuses descriptions de la félicité des bons rois, c'est-à-dire des rois sages, philosophes, pacifiques, dégagés des ardeurs humaines. Ce sont là des idylles ravissantes, d'enchanteresses utopies, rêves de purs et tendres esprits qu'enivre l'amour de l'humanité. On voudrait que le roman fût de l'histoire; mais l'histoire n'est ni si calme, ni si simple, ni si désintéressée. Après tout, le rameau d'olivier que porte Mentor ne messied nullement au prêtre ; mais on doit reconnaître que Bossuet était plus pénétré de l'histoire tant sacrée que profane, et que, dominant les vues idéales de Massillon et de Fénelon, il comprend mieux quels chefs conviennent à la France et aux Etats modernes. Il est nécessaire que dans tout souverain il y ait un peu des Alexandre, des César et des Charlemagne. Un vieil ami de Massillon, quoique renfermé dans sa cellule, voyait clair sur ce point, lorsqu'il disait

274 YIE DE MASSILLON.

que le maître doit parfois agir avec empire, se rendre redoutable, se mettre même en colère. « Il faut absolument que la puissance soumette les hommes à la raison et les force d'y obéir, lorsque la raison elle-même, quoique connue, n'a pas pour eux assez de charme pour les attirer à la suivre (1). » Et cela, parce que, tandis que la raison devrait nous conduire, « par suite du péché la force ou la loi des brutes, celle qui a déféré au lion l'empire des animaux, est devenue la maîtresse parmi les hommes (2). »

Cependant, après ces retours nécessaires sur la condition de notre race, il est permis de jeter un regard d'admiration et d'envie sur les portraits flatteurs de ces rois qui ne régnent que par l'amour : « Quelle félicité pour le souverain de regarder son royaume comme sa famille, ses sujets comme ses enfants; de compter que leurs cœurs sont encore plus à lui que leurs biens et que leurs personnes, et de voir, pour ainsi dire, ratifier chaque jour le premier choix de la nation qui éleva ses - ancêtres sur le trône ! La gloire des conquêtes et des triomphes a-t-elle rien qui égale ce plaisir ? Mais de plus, Sire, si la gloire des

(1) Traité de morale, de Malebranche, 1707, t. II, p. 197.

(2) Ibid., p. 189.

conquérants vous touche, commencez par gagner les cœurs de vos sujets ; cette conquête vous répond de celle de l'univers (1). » On peut aussi se complaire à ces éloquentes invectives contre la gloire souillée de sang, et contre les affreuses suites de la guerre : « Sire, regardez toujours la guerre comme le plus grand ûéau dont Dieu puisse affliger un empire; cherchez à désarmer vos ennemis plutôt qu'à les vaincre. Dieu ne vous a confié le glaive que pour. la sûreté de vos peuples, et non pour le malheur de vos voisins. L'empire sur lequel le ciel vous a établi est assez vaste ; soyez plus jaloux d'en soulager les misères que d'en étendre les limites ; mettez plutôt votre gloire à réparer les malheurs des guerres passées qu'à en entreprendre de nouvelles ; rendez votre règne immortel par la félicité de vos peuples, plus que par le nombre de vos conquêtes ; ne mesurez pas sur votre puissance la justice de vos entreprises, et n'oubliez pas que, dans les guerres les plus justes, les victoires traînent toujours après elles autant de calamités pour les Etats que les plus sanglantes défaites (2). » Quelques années auparavant, Fénelon faisait retentir les mêmes ac-

(1) Quatrième dimanche, 2° partie.

(2) Purification, 2e partie.

cents, et donnait les mêmes conseils en s'adressant au père de Louis XV : « Malheur, disait Mentor, à ces impies qui cherchent une gloire cruelle dans le sang- de leurs frères, qui est leur propre sang ! La guerre est quelquefois nécessaire, il est vrai; mais c'est la honte du genre humain qu'elle soit inévitable en certaines -occasions. 0 rois, ne dites point qu'on doit la désirer pour acquérir de la gloire. La vraie gloire ne se trouve point hors de l'humanité. Quiconque préfère sa propre gloire aux sentiments de l'humanité, est un monstre d'orgueil et non pas un homme : il ne parviendra même qu'à une fausse gloire; car la vraie ne se trouve que dans la modération et la bonté. On pourra le natter pour contenter sa vanité folle ; mais on dira toujours de lui en secret, quand on voudra parler sincèrement : Il a d'autant moins mérité la gloire qu'il l'a désirée avec une passion injuste; les hommes ne doivent point l'estimer, puisqu'il a si peu estimé les hommes, et qu'il a prodigué leur sang- par une brutale vanité. Heureux le roi qui aime son peuple, qui en est aimé, qui se confie en ses voisins, et qui a leur confiance ; qui, loin de leur faire la guerre, les empêche de l'avoir entre eux, et qui fait envier à toutes les nations étrangères le bonheur qu'ont

ses sujets de l'avoir pour roi (1) ! » Il est trop évident que de pareils tableaux ne peignent plus le monde réel. Sortis d'une intention droite et pure, ces belles chimères, ces rêves d'un âge d'or, cette merveilleuse poésie appartiennent à des horizons qui fuient devant l'humanité, sans cesse attirée par l'idéal, éternellement retenue dans ses misères par les passions égoïstes. Mais il est des nobles cœurs d'avoir ces généreuses aspirations vers les chastes hauteurs où ravonne la charité sans ombre, le bien parfait, l'absolue bonté. On voudrait espérer avec eux, lorsqu'on a vu un champ de bataille avec ses horreurs, ses milliers déjeunes gens immolés, ses flots de sang, que la sagesse des gouvernants et l'opinion des peuples épargneront désormais à la terre de si hideux et si sauvages spectacles. Philippe de Commines, nous montrant Montlhéry après le combat, ne nous fait voir que des morts et des mourants ; et d'Argenson écrivait de Fontenoy que, si le triomphe est la plus belle chose du monde, « le plancher de tout cela est du sang' humain, des lambeaux de chair humaine : » morts nus, plaies fumantes, ennemis et amis agonisants, campagnes ravagées, maisons pillées et détruites, c'est à ce prix que se vend la

(1) Télémaque, livre XI»

gloire aux chefs et aux princes. On se figure, en se sentant le cœur manquer, qu'à force de dire du mal de la guerre, à force d'en signaler les inévitables conséquences, les sages finiront peut-être par en dégoûter les peuples, sinon les rois. Eli bien ! non ; l'humanité retourne à son rocher de Sisyphe ; et le passé ne sert de rien aux nouvelles générations. On est forcé de reconnaître, pour notre honte et notre désolation, que la guerre est une fatale nécessité de cette terre; et de s'écrier avec le réaliste Joseph de Maistre : « Les fonctions du soldat sont terribles; mais il faut qu'elles tiennent aune grande loi du monde spirituel ; et l'on ne doit pas s'étonner que toutes les nations de l'univers se soient accordées à voir dans ce fléau quelque chose de plus particulièrement divin que dans les autres; croyez que ce n'est pas sans une grande et profonde raison que le titre de Dieu des armées brille à toutes les pages de l'Ecriture sainte (1). j> Au reste, l'austérité morale et religieuse s'allie admirablement avec la vertu militaire; et il est juste de reconnaître, avec le même comte de Maistre, que le cilice de saint Louis ne le gênait point sous la cuirasse. Quoi que pensent donc Fénelon et Massillon, un souverain

(1) Soirées de Saint-Pétersbourg , Ve entretien.

juste, modéré, mais en même temps ayant le ressort militaire, vaut mieux pour la société telle qu'elle est constituée que le bon roi qu'ils se figurent. Il n'est certes pas nécessaire d'être un Napoléon Ier, mais un Louis XIV ou un Henri IV sont préférables à un Louis XV et à un Louis XVI.

Après tout, Massillon avait les idées de son temps; et., au surplus, il ne s'applique qu'en passant à ces choses du gouvernement ; et s'il adorait la paix, c'était surtout par le plus pur dévouement à la patrie, La charité de l'Evangile, qui .n'oublie jamais qu'il y a ici-bas des biens précieux, une société, une famille, une patrie, l'animait et l'inspirait. Eeligieux ou évêque, il fut tout à sa prédication et à son ministère. Comme dans sa vie on rencontre à peine quelques relations profanes au milieu d'une suite ordinaire d'exercices pieux et d'occupations apostoliques, un Hénault par exemple, un Crozat, un Louvois, un Trudaine; ainsi, clans ses écrits, ce n'est qu'à de rares intervalles qu'on découvre un reg-ard jeté vers ce qui n'appartient pas à l'exclusif domaine des choses sacrées. Désavouons, si nous voulons ne rien pardonner, ces charmantes imaginations dont se nourrissent les poètes, mais que doit éviter l'homme de conseil et de direction. Cependant, à

part cette inévitable influence du temps, l'œuvre de Massillon est loin d'être aussi amollie qu'on l'a parfois prétendu de nos jours. Par éducation, par goût, par réaction chrétienne contre les idées de la Régence, par attachement à l'Oratoire, Massillon avait des sentiments austères, et même sa doctrine a été jugée trop rigoureuse par plusieurs esprits. Durant son épiscopat, sa conduite à l'égard de ses prêtres fut bienveillante, mais d'une sévérité disciplinaire à laquelle le dix-huitième siècle n'était guère habitué. Il n'aimait pas les abus; il ne condescendait pas aux faiblesses; il voulait l'ordre et la règle; et dans ses nombreuses visites pastorales, dont les procès-verbaux sont conservés au séminaire de Montferrand, comme un monument du zèle du prélat, j'ai noté de fréquentes preuves d'un caractère juste, attentif, vigilant sur les moindres détails, sans indécision et sans faiblesse. Ces raisons morales appuient les arguments qu'on peut tirer des œuvres mêmes de Massillon pour repousser les reproches exagérés dont on accable le Petit Carême. « Les saints Pères, dit le P. Cahour, n'y sont cités qu'en passant, et deux ou trois fois au plus. L'Evangile n'y paraît que clans les exordes, et, à l'exception de quelques exemples historiques tirés de l'Ancien Testament,

de quelques paraphrases des psaumes ou des livres sapientiaux dans les péroraisons, le prédicateur ne cherche jamais dans la parole divine l'onction et l'autorité de la sienne. Son style sent plus le philosophe moraliste et le littérateur que le théologien et l'apôtre (1). » Osons dire tout ce que nous pensons : pour mieux louer Bourdaloue, qui certes n'avait pas besoin de semblables éloges, le P. Cahour se montre d'une injuste rigueur à l'égard d'une œuvre qu'on admire toujours malgré quelques légitimes réserves. Quoi ! dites-vous, mon Père, V Evangile n'y paraît que dans les exordes; cependant, l'orateur tire ordinairement ses divisions de l'évangile du jour, et, par conséquent, le fond même de ses discours s'appuie sur ce livre révéré dont la loi est celle de tous les Etats (2) ; ce n'est pas tout, le prédicateur emploie, dans le corps même de son sermon, et saint Matthieu (3), et saint Marc (4), et saint Luc (5), et saint Jean (6), sans parler des Epîtres (7).

(1) Etudes religieuses, janvier I8G3, p. 97.

(2) Sermon pour le deuxième dimanehe de Carême, lre partie.

(3) Sermon pour le dimanche des Rameaux, lre partie.

(4) Ibid.

(5) Vendredi saint, 2e partie.

(6) Ibid., lre et 2e parties.

(7) Deuxième dimanche de Carême, 2e partie. Incarnation 2e partie.

282 VIE DE MÂSSILLON.

A l'exception, dites-vous encore, de quelques exemples historiques tirés de V Ancien Testament, de quelques paraphrases des psaumes et des livres sapieniiaux dans les péroraisons, le prédicateur ne cherche jamais dans la parole divine V onction et V autorité de la sienne. Cela est bien absolu. Sans doute, il fait un usage neuf, fréquent et très heureux des souvenirs et des exemples bibliques auxquels il semble communiquer un air de nouvelle jeunesse; mais il puise aux ondes vives de la lettre elle-même et en ranime son éloquence. D'abord, ce n'est pas dans les seules péroraisons, comme vous le pensez, que l'orateur de Tentant royal se sert des livres sapientiaux, mais il en nourrit le cours entier de ses instructions. Vovous un peu; car il faut apporter ici des preuves et non de values assertions. Eh bien ! le livre de la Sagesse est cité au moins douze fois dans le corps même du Petit Carême (1), les Proverbes y sont invoqués environ quatre fois (2) ; et ni l'Ecclésiastique (3), ni les Psaumes (4), n'y sont oubliés. Enfin,

(1) Sermon pour Je deuxième dimanche de Carême, quatre citations. — Troisième dimanche, 3e partie, six citations. — Passion, lrcet3e parties, deux citations.

(2) Troi l i manche, 3e partie. — Quatrième dimanche, lre partie. — Passion, lre et 3e parties. — Pâques, 2e partie.

(3) Quatrième dimanche, 2e partie.

(4) Rameaux, lrc partie.

le reste de la sainte Ecriture vient aussi vivifier la substance de la parole. Esther(l), rendue par Eaciue, plus présente à toutes les mémoires, les Rois (2)., les Paralipomènes(3), Judith (4), Isaïe(5) et Job (6), y apparaissent dans le texte latin, sans parler du glorieux texte des Macchabées (7).

Après cela, si le P. Cahour a beaucoup d'esprit, il a moins de raison, en raillant trop l'enthousiasme de La Harpe qui admirait dans Massillon l'emploi le plus heureux de l'Ecriture, et des Pères, et en concluant « ou que La Harpe avait lu bien superficiellement les sermons de Massillon, ou qu'en fait d'Ecriture sainte et de saints Pères, comme son siècle, il se contentait de peu de chose. » Encore nous sommes-nous très exclusivement tenu dans les discours du Petit Carême, exhortations rapides et d'un genre si particulier, que serait-ce s'il s'agissait de l'ensemble des œuvres de l'illustre prédicateur, de son Avent, de son Grand Carême et de ses Conférences ?

(1) Premier dimanche, 2e partie. — Rameaux, 3e partie.

(2) Premier dimanche, 2e partie.

(3) Ibid.

(4) P ission, lre partie.

(5) Deuxième dimanche.

(6) Troisième dimanche, lre, 2e et 3e parties. — Passion, 2e partie. — Premier dimanche, 3e partie.

(7) Deuxième dimanche, 1« partie, et Pâques, 2e partie. Le texte latin n'est pas rappelé dans cette dernière citation.

YIE DE MASSILLOX.

Au reste, voici le passage même contre lequel on s'est élevé, et qui, dans sa suite, et malgré l'excès de la louange, ne paraît ni si méprisable, ni si contraire à la réalité qu'on le prétend.: « Un charme d'élocution continuel, une harmonie enchanteresse, un choix de mots qui vont tous au cœur ou qui parlent à l'imagination; un assemblage de force et de douceur, de dignité et de grâce, de sévérité et d'onction; une intarissable fécondité de moyens se fortifiant tous les uns par les autres ; une surprenante richesse de développements ; un art de pénétrer dans les plus secrets replis du cœur humain, de manière à l'étonner et à le confondre, d'en détailler les faiblesses les plus communes de manière à en rajeunir la peinture, de l'effrayer et de le consoler tour à tour, de tonner dans les consciences et de les rassurer, de tempérer ce que l'Evangile a d'austère partout ce que la pratique des vertus a de plus attrayant; l'usage le plus heureux de l'Ecriture et des Pères; un pathétique entraînant, et par-dessus tout un caractère de facilité qui fait que tout semble valoir davantage, parce que tout semble avoir peu coûté : c'est à ces traits réunis que tous les juges éclairés ont reconnu dans Massillon un homme du très petit nombre de ceux que la nature fit éloquents.

C'est à ces titres que ceux mêmes qui ne croyaient pas à sa doctrine ont cru du moins à son talent, et qu'il a été le Racine de la chaire et le Cicéron de la France. » Racine et Cicéron reviennent bien, en effet, à l'idée qu'on se fait de cet abondant et harmonieux génie ; ce n'est qu'avec Bossuet qu'il faut citer Démosthène et Corneille. Mais, à notre tour, n'exagérons rien.

Il est certain que Massillon est moins rempli des Ecritures que Bourdaloue et surtout que Bossuet, dont la substance est exprimée des moelles mêmes de la Bible. Il a plus accordé que ces deux grands prédicateurs aux développements et aux amplifications oratoires. En retour, ses divisions sont moins subtiles, moins apprêtées, moins compliquées que celles du jésuite. En outre, on peut avec Sainte-Beuve, tout en vénérant cet esprit profondément chrétien, mais en cherchant le beau idéal de la chaire, souhaiter un peu plus de fermeté dans les peintures et une variété de tons qui les grave plus distinctement, et y désirer plus de ce feu sacré, de cette pointe de glaive qu'on sent chez Bossuet (1). C'est particulièrement en relisant le Petit Carême qu'on éprouve ce regret, « L'auteur,

(1) Causeries du hindi, t. IX, p. 32.

dit Chateaubriand, y montre, sans doute, une grande connaissance du cœur humain, des vues fines sur les vices des cours, des moralités écrites avec une élégance qui ne bannit pas la simplicité; mais ilya certainement une éloquence pluspleine, un style plus hardi, des mouvements plus pathétiques et des pensées plus profondes dans quelquesuns de ses autres sermons, tels que ceux sur la Mort, sur I 'Impénitence finale, sur le Petit nombre des Elus, sur la Mort du pécheur, sur la Nécessité d'un avenir, sur la Passion de Jésus-Christ (1). » Néanmoins, ne nous y trompons pas. La grâce cache aussi sa force. Il pare l'autel de fleurs et d'or ; mais le Dieu y est. Sous ces brillantes étoffes de velours et de soie, se trouve le pain des forts, et c'est pour nous amener à le goûter qu'il a déployé tant de magnificences, composé et présenté tout ce dehors attrayant. C'est un prêtre vertueux, un orateur convaincu, un cœur animé du zèle apostolique, qui, doué d'une brillante imagination et né artiste, a fait servir au triomphe du bien moral les charmes de la nature et les dons de l'esprit. Craignant que nous n'allions pas puiser aux sources mêmes le lait de la terre promise et recueillir

(1) Génie du christianisme, 3e partie, livre IV, c. in.

dans le creux du chêne sacré le miel qui s'y dérobe, il nous offre le mystique breuvage dans une coupe merveilleusement ciselée. C'est l'éternel art qui fait enduire

Di soave iicor gli orli del vaso.

Sans doute plus nette, plus vigoureuse, plus originale, plus vraiment divine est l'éloquence d'un Bossuet : elle nous conduit au cœur des Ecritures et nous désaltère sans réserve. dans le torrent où coulent les eaux qui jaillissent jusqu'à la vie immortelle. Il est plus grand que l'art même. C'est que Bossuet se relie au chœur des prophètes avec lesquels il entretient un continuel commerce : il semble avoir, comme Isaïe, les lèvres enflammées par le charbon ardent; sur son front resplendissent les rayons lumineux d'un Moïse; et on croirait qu'avec Paul il a entendu la voix du Seigneur Jésus. Qui veut donc se nourrir delà manne céleste sur le sol même où elle tombe, qui veut s'enivrer de la vendange sacrée lorsqu'on la foule aux pieds, celui-là doit vivre avec Bossuet et le suivre partout. Mais si Massillon n'a pas cette puissance première et souveraine, cette incomparable force, cette énergie unique, il a d'autres dons qui ont leur prix, une douce persuasion, une noble sim-

plicité, une grâce séduisante, une délicieuse onction et une sérénité toute céleste. Constamment maître de son sujet, formant de Tordre de ses pensées une suite, une chaîne continue dont chaque 'point représente une idée, d'un mouvement égal, régulier et savant, l'observateur moral, par son style large et plein, mérita d'être appelé, par l'historien de la nature, le premier de nos prosateurs. Buffon devait, en effet, admirer Massillon ; car, bien que s'occupant de matières différentes, tous deux jouissaient de la même richesse de langage qu'ils administraient avec une égale générosité et une égale sagesse.

Je voudrais donc qu'en reconnaissant ce qui manque au Petit Carême de flamme apostolique, d'autorité sacrée et comme de sainte ferveur, on sentît aussi ce qu'il a de sincèrement beau, de purement durable et de hautement moral. Il ne faudrait pas réagir à l'excès contre ce délicieux petit livre, parce qu'il a plu au dix-huitième siècle, qu'il s'est trouvé sur la table des philosophes, et même sur la toilette des femmes amollies de cette funeste époque, et qu'il a servi parfois comme de texte aux parlements dans leurs remontrances à la cour. En reprenant l'ancienne marque, en revenant à l'ancien temps, que les esprits austères sentent

pourtant ce qu'à part ces charmants rêves d'une idéale Salente, d'une paix universelle et d'une paternité royale, ce ravissant chef-d'œuvre contient de vrai, de généreux, de noble, de patriotique à la fois et de tout évangélique. En ne désespérant pas de voir refleurir plus de désintéressement et de vertu dans la chose publique, plus de confiance entre les gouvernants et les gouvernés; en souhaitant que la famille française se resserrât par les liens d'un sincère et tendre amour, il faisait acte de citoyen dévoué et de chrétien convaincu; et, si son siècle a cruellement déçu ses vœux, ne pouvons-nous pas avec lui attendre au fond de l'avenir de la patrie, sinon l'âge d'or dont ce monde est incapable, du moins une ère où l'union, le respect, le devoir, la sympathie, seront les mots qui dirigeront l'opinion et qui plairont au pays? Chaque temps a ses chimères; mais chimère pour chimère, j'aimerais mieux celle d'une famille nationale paternellement régie, que celle d'un peuple qui n'aurait que des droits et pas de devoirs, que des maîtres et pas de sujets. Ce n'est cependant pas qu'il faille penser avec le cardinal Maury, juge fort récusable en matière politique, et qui ne saurait être admis à venir ici censurer l'intègre Massillon, que l'illustre orato-

rien ait eu dans son Petit Carême l'intention de critiquer le règne de Louis XIV. Le prédicateur qui, au moment même où il prenait possession de la chaire de Versailles, avait loué, par un exorde à jamais célèbre,, et la vertu, et la justice, et, ce qui paraît plus hardi, la pénitence de son auguste auditeur, aurait-il, devant ces sages et ces vieillards qui l'avaient entendu célébrer le maître aux conseils duquel ils siégeaient, osé blâmer cette grande mémoire, attaquer cette renommée impérissable? Au contraire, il présente Louis XIV comme le modèle du jeune souverain et de tous les rois à venir. Quel bel éloge que le tableau où il nous peint l'héroïque monarque plus admirable dans les revers et dans les disgrâces qu'au milieu même des triomphes et des prospérités : « Tout sembla fondre et s'éclipser autour de lui; mais c'est alors que nous le vîmes à découvert luimême, plus grand par la simplicité de sa foi et la constance de sa piété que par l'éclat de ses conquêtes. Les prospérités nous avoient caché sa véritable gloire; nous n'avions vu que ses succès; nous vîmes alors toutes ses vertus » . Mais tout en vénérant et en louant ainsi Louis XIV, n'avait-il pas le droit de s'unir aux vœux de la France pour appeler des jours où la nation jouirait d'institutions

plus libérales et plus adoucies? Et qui donc, si ce n'est Maury, lui ferait un crime en parlant à la cour, d'avoir enseigné que l'humanité est à la fois et le premier devoir des grands et l'usage le plus délicieux de leur autorité ? Fleury, le sage Fleury ne s'y était pas trompé; et ayant, peu de temps après le Petit Carême, à louer l'auteur qu'il recevait à l'Académie française, il lui dit, après avoir rappelé au nouvel évêque les sévères obligations du ministère pastoral, ces paroles si justes, si délicates et si heureuses : « Vous avez fait voir combien vous savez vous accommoder à votre auditoire, dans ces sermons du Carême dernier, composés exprès pour notre jeune roi. Il semble que vous ayez voulu imiter le Prophète qui, pour ressusciter le fils de la Sunamite, se rapetissa, pour ainsi dire, mettant sa bouche sur la bouche, ses yeux sur les yeux, ses mains sur les mains de l'enfant, et, l'ayant ainsi réchauffé, le rendit à sa mère plein de vie. De même, vous avez su proportionner vos discours, et pour la manière et pour1^ style, à la capacité du prince véritablement ^cinde pour son âge. Vous avez su nourrir et augmenter le feu divin qui commence à éclairer son esprit et à embraser son cœur, et qui nous donne de si grandes espérances de voir revivre en lui les lumières et les ver-

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tus que nous admirions dans le prince son père, et que nous lui proposons continuellement pour modèle. »

Enfin, pour tout dire, on pourrait ajouter, comme de tous les auteurs, que, sous le rapport même purement littéraire, il y a des instants où le génie de Massillon paraît se ralentir, quandoque...y dormitat. Si, au regard de la foi, on le voudrait parfois plus transporté du zèle de l'Evangile, au point de vue du goût, on souhaiterait de temps en temps plus de vivacité ou plus de variété. Ces nuances si fines, si délicates, si harmonieusement combinées, ont en de certains endroits l'air de se confondre dans une teinte légèrement uniforme. Peut-être enfin, dans ce champ de l'éloquence si soigneusement cultivé par ses habiles mains, s'estil, malgré ses efforts, glissé quelques plantes inutiles ou parasites ; ne les arrachons pas pourtant, car elles ne nuisent pas trop au bel ordre, ni à la moisson, et elles récréent les yeux qui se fatigueraient de la perfection et de la richesse même, comme les bluets, les coquelicots et les liserons ne déplaisent pas au milieu de ces grasses plaines de blé de l'opulente Brie. Ainsi, en somme et tout balancé, le Petit Carême est une belL^, unique et excellente œuvre; on y trouve une nourriture

exquise et pour le cœur et pour l'esprit. Une persuasive raison, une douce chaleur et une émotion contenue s'unissent à un style plein et nombreux. « Nulle part, dit M. de Sacy, dans ses charmants articles sur Massillon, son auteur n'a déployé plus de grâce, et n'a fait parler à la raison un langage plus aimable (1). »

Lorsque nous voulons entrer dans cette suite de chefs-d'œuvre, il faut bien nous représenter l'auditoire de la chapelle des . Tuileries où résonnait la voix mélodieuse et attendrie du prédicateur. « Ces sermons, il nous en a avertis lui-même, ne sont que des entretiens particuliers faits pour l'instruction du roi avant sa majorité et pour les personnes de la cour qui composaient seules l'auditoire. » Avant tout, imaginons-nous ce jeune souverain, ce reste précieux de la race de Louis XIV, cet enfant, pèr e et pupille de la nation ; les grâces de ses traits et l'innocence de son âge faisaient concevoir de trop flatteuses espérances. On croyait voir briller sur son front comme les premières lueurs de la prospérité future . Autour de cet enfant, alors si cher à la patrie, dont un jour, hélas ! il devait faire le désespoir,

(1) Variétés littéraires, morales et philosophiques.

ceux qui s'occupaient de ses jeunes années : le vieux maréchal de Villeroy, le duc du Maine, l'ancien évêque de Fréjus, la duchesse de Ventadour, l'abbé Claude Fleury. Près de ces personnages chargés de l'enfance du roi, on distingue les vénérables débris du grand règne. L'éternel marquis de Dangeau est encore là, faisant pour son journal ses précieuses et minutieuses remarques. Enfin, il y a surtout le Régent et sa nouvelle cour que pénètrent de plus en plus l'incrédulité et la mollesse. C'est à cette réunion si mêlée, si complexe, à ces grands dont il connaissait si bien le cœur, que Massillon parle un noble et solide langage, leur présentant des motifs de devoir qui intéressaient leur fierté (1), répétant parfois les mêmes conseils pour qu'ils trouvent, comme il le dit lui-même, un accès plus favorable dans les âmes. Il conjure avant tout le ciel de former le roi pour le bonheur de la France; et, par là même, il inspire à ceux qui l'écoutent le désir de contribuer aux progrès du prince dans l'ordre moral. Succédant aux Bossuet et aux Fénelon, s'adressant au descendant du grand Dauphin et du duc de Bourgogne, Massillon, comme instituteur des

(1) Journal des savants de 1759, page 649.

princes, a, lui aussi, « la secrète solidité du génie, une solidité bien puissante contre nos passions (1).» Et ainsi par le Petit Carême, comme par le Discours sur l'histoire universelle et par le Télèmaque, la France semblait présider toujours à l'éducation des souverains chrétiens (2).

(1) Journal des savants de 1759, p. 648.

(2) lbid.y p. 649.

Les rapports de Massillon avec les jansénistes comprennent deux époques très distinctes.

En arrivant à Paris, encore jeune, sans expérience des hommes et des choses, de plus membre de l'Oratoire, il rencontre M. de Noailles, récemment promu à l'archevêché de Paris, l'abbé de Louvois, élève de Saint-Magloire, et le P. de La Tour, général de sa société. Ces esprits brillants, aimables, sympathiques, éblouissent et séduisent aisément un simple religieux qui ne connaissait que sa charmante petite ville d'Hyères et quelques séminaires de province; et il se laisse facilement aller au gré des fluctuations de ces âmes inquiètes et inconsistantes, inclinant même visiblement du côté des amis de Quesnel.

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Mais, après le jugement définitif de l'Eglise, lorsqu'il voit ses protecteurs encore hésitants, il se détache peu à peu de leur intimité, resserre plus étroitement les nœuds déjà contractés avec le cardinal de Rohan, s'unit à Bissy, s'entremet et négocie en faveur de la constitution Unigenitus, professe du haut de la chaire sa profonde soumission et son tendre attachement au siège apostolique, émet publiquement ses vœux pour la parfaite unité de l'Eglise, s'attire ainsi à jamais la haine des jansénistes farouches et se voit comme repoussé du sein de l'Oratoire. Nommé enfin évêque, il reçoit solennellement la Bulle, ne veut que des ecclésiastiques qui s'y soumettent sincèrement, et travaille à pacifier les esprits.

Nous allons suivre cette pure et délicate intelligence, ce grand cœur, dans ces deux périodes si mal connues de sa vie. Les lettres inédites et les documents que nous avons pu recueillir jetteront, nous l'espérons, quelque lumière sur ce nom, un des plus beaux de l'Eglise et de la France. On verra partout Massillon conserver sa tranquillité, son onction, sa grâce. Les troubles et les orages ont peu de prise sur ce caractère bienveillant, sur cette âme douce et naturellement souriante. Une inaltérable sérénité, la patience et la mansuétude,

disons mieux, la charité même de Jésus-Christ forme le fond même de son caractère. Au milieu de l'intolérance du dix-huitième siècle, il sut dignement supporter la contradiction, comme il conserva, dans une époque souillée par une mollesse fastueuse, la sévérité des mœurs sacerdotales.

Le dix-septième siècle allait finir quand Massillon fut appelé pour la première fois à Paris. M. de Noailles, ami des Beaufort et particulièrement du saint abbé de Septfonts, avait contribué à enlever Massillon au silence de la solitude religieuse, et il l'avait attiré dans son diocèse pour y continuer la chaîne d'or de l'éloquence sacrée. Cependant, il reste deux ans sans paraître dans les chaires de Paris ; on le laisse encore répandre son éloquente parole dans les séminaires ou dans la province. Mais déjà on est heureux de l'accueillir, et on sourit aux feux naissants de son génie.

Le jansénisme, depuis plusieurs années, penchait vers son déclin. Néanmoins, il séduisait encore un grand nombre d'âmes ardentes et fortement trempées. Disons avec franchise tout ce que

nous pensons. Les amis du droit et de la vérité excédaient parfois. Ils avaient pour eux la cour, les opulents abbés commendataires, la faveur et la fortune. En revanche, le jansénisme, qui sans doute était en opposition avec l'esprit de liberté et de miséricorde de l'Evangile, mais qui aussi était une protestation contre le luxe et l'oisiveté de trop de prélats, comptait des partisans à la Trappe comme à Septfonts, au Carmel et à Saint-Maur : et la vie pénitente de Port- Eoyal avait captivé plus d'une noble intelligence. De plus, la persécution était de leur côté, et, en matière religieuse, grâce à Dieu, les oppresseurs sont rarement les plus forts. Enfin, l'esprit de révolte, l'apparence de la liberté, et surtout cette hostilité aux racines éternellement vivaces des parlements et des magistrats contre le centre de l'unité catholique, donnaient au parti de Quesnel d'inflexibles adhérents.

Ce n'est pas qu'il faille croire, avec la plupart des jansénistes, que les catholiques soumis n'aient pas eu dans leurs rangs des hommes aux mœurs austères, à l'âme généreuse et désintéressée. Saint Vincent de Paul, Bossuet, Bourdaloue, Fénelon, Belzunce, sont de grands noms à opposer aux Saint-Cyran, aux Arnauld et aux Quesnel. Et au-

tour d'eux, que de prêtres dévoués, que de saintes femmes, que de cœurs passionnés pour la justice et pour l'immolation embrassaient avec une tendre simplicité l'anneau du Pêcheur î Malgré tout, lorsque les jansénistes révoltés s'élevaient contre ces évêques, dignes du Bas-Empire, qui, au dégoût des honnêtes gens, étalaient, à Versailles et à Paris, le honteux spectacle de leur faste insolent et de leur existence inoccupée, n'avaient-ils pas pour eux la raison, la vérité et la religion, et pouvait-on les blâmer d'appeler de leurs vœux une réforme morale et chrétienne? Leur tort était, non pas de gémir sur ces désordres scandaleux, mais de les exagérer, mais de s'en servir pour attaquer la hiérarchie catholique et l'autorité de l'Eglise. Ainsi est donc fait l'esprit humain, et telle est son infirmité ! Trop souvent il juge par des dehors spécieux, par d'inévitables abus, plus que par le fond même des choses et par la vérité que rien ne saurait faire varier.

Et pourtant, alors même, les disciples de Quesnel avaient un ami fort en crédit, fort en honneur, et comblé des dons de la fortune. Naissance, omnipotente parenté, dignités, tout s'accumulait sur la tête de M. de Noailles. En revenant de Septfonts, Massillon, comme nous l'avons déjà indi-

que, fut accueilli avec une exquise bienveillance par l'archevêque, et se mêla rapidement à sa société où il prit une place distinguée. Aussi, dès ses premiers sermons, le jeune et brillant orateur célébrait-il Noailles comme « un nouvel Esdras, » qui allait rendre à Jérusalem sa splendeur antique. Toutefois, cette faveur n'éblouit pas Massillon et ne le fît pas dévier de sa vocation. Au moment où il se détachait de Septfonts, il aurait aisément et décemment pu prendre rang dans le clergé séculier de Paris, où l'affection de M. de Noailles lui eût volontiers ménagé une position digne et honorable. Mais ces calculs n'entraient pas dans sa belle âme. Il resta fidèle à l'Oratoire, et il alla simplement se cacher à l'extrémité du faubourg Saint-Jacques, au séminaire de Saint- Magloire.

Cependant, pour essayer encore sa parole, on l'envoya, en 1698, prêcher le Carême à Montpellier; il était alors dans sa trente-cinquième année. Montpellier rappelait à Massillon le ciel clément de son extrême Provence ; il retrouva même quelques parents parmi l'honnête bourgeoisie de la ville. Dans cette station de 1698, où le prédicateur eut un grand succès, il vit de près Colbert, déjà évêque de Montpellier depuis un an ou deux. Fils

du marquis de Croissy et d'une Arnauld, frère de Torcy, Colbert était né en 1667, quatre ans après Massillon; à dix-sept ans il avait l'abbaye de Froidmont qui lui rapportait huit ou neuf mille livres, et à vingt-neuf ans il recevait le bel évêché de Montpellier. Ce n'était pas trop mal débuter pour un fervent adepte de l'étroite morale. Les vertus de Massillon devaient, vingt ans plus tard, le rendre le collègue de Colbert. Mais les deux prélats suivront des voies bien différentes. L'âpre Colbert s'attirera les applaudissements des plus fanatiques jansénistes; le doux et pacifique Massillon obtiendra leurs injures. En 1698, il n'en était pas ainsi. Eavi de l'accueil poli du jeune évêque, l'oratorien s'abandonnait à ses avances, avec la délicieuse sympathie qui lui était habituelle. Il lui promettait même de venir donner une nouvelle mission à Montpellier; mais le moment approchait où Paris et Versailles allaient absorber toute cette pure éloquence.

Vers le temps où, dans cette savante ville du Midi, Massillon touchait les cœurs de sa voix émue, un membre de la Compagnie de Jésus y prononçait un discours qui fit beaucoup de bruit et qui déplut fort à Colbert. Naturellement l'oratorien fut du parti de l'évêque contre le jésuite.

De retour à sa maison du faubourg Saint- Jacques, tout en reprenant sa vie laborieuse, il s'intéressa vivement à cette affaire, dont on parla, non seulement à l'archevêché, mais encore à la cour. Colbert lui écrivit à ce sujet, et Massillon lui répondit le 2 juin 1698. Il venait alors de quitter Paris pour se retirer dans la ravissante campagne de Raray.

L'ancien prieuré de Sainte-Marie de Raray était situé près de la Fère en Tardenois, dans l'ancien duché de Valois, au diocèse de Meaux. Les dépendances du monastère touchaient à la terre de Mesmes. L'Oratoire s'y était établi dès le printemps de 1618. Comme Malebranche, Massillon aimait à se cacher dans quelque belle solitude : et, au milieu de la paix et de la fraîcheur des champs, il se plongeait dans la contemplation et le travail. Le métaphysicien goûtait surtout Marines et Raray; nous voyons l'orateur à Raray, à Montataire et à Montmorency. Plus d'une fois, le château de Saint-Mesmes les réunit au sein d'une g'racieuse hospitalité ; sans doute, entre le méditatif et le sermonnaire se formaient déjà les liens de l'étroite amitié qui devait les unir (1). L'imagi-

(1) Eloges de Massillon, par Gaillard, 1770, second éloge.

nation se plaît à se représenter Malebranche vieillissant, mais toujours enthousiaste et animé, rajeuni d'ailleurs par l'aspect de la campagne, à laquelle, malgré lui, il était si sensible, et par le séduisant esprit de Massillon, s'élevant des belles choses que les yeux voient aux choses infiniment plus belles que l'âme seule aperçoit, et répandant ses sentiments dans un cœur digne de les recevoir.

C'est donc de cette calme retraite de Earay que Massillon écrivit à l'évêque de Montpellier. Rien de plus fin, de plus spirituel que sa lettre, le thème étant une fois donné. D'un trait vif, il peint les gens; il y montre le P. de la Chaise, M. de Noailles et Bossuet lui-même. Quoi de plus ingénieux et de plus délicat que la réponse de Torcy à Louis XIV, où une vraie leçon se cache sous un voile agréable? Mais voici cette lettre tout entière; nous devons la communication de l'original à M. Victor Cousin, dont la rare indulgence daignait s'intéresser à nos humbles recherches.

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