‹ Massillon d'après des documents inéditsChapitre 7 sur 10 · LETTRE A GOLBERT DE CROISSY, ÉVÊQUE DE MONTPELLIER · texte numérisé non relu

LETTRE A GOLBERT DE CROISSY, ÉVÊQUE DE MONTPELLIER

« A Raray, ce 2 juin 98.

a Monseigneur,

« J'ai reçu dans ma solitude la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire; et je ne puis dissimuler à Votre

Grandeur que j'ai été vivement touché du vain triomphe des bons pères de Montpellier. Je croyois que M. le marquis de Torcy ou M. l'abbé Renaudot vous avoit écrit ce qui s'étoit passé à la cour et à la ville sur l'affaire de l'interdit, et que ce seroit vous ennuyer que de vous en redire le détail. Rien n'est plus vrai que tout Paris a loué la modération, l'équité et le zèle de votre conduite, que tous ceux qui ont lu le sermon ont été scandalisés que les jésuites de Paris aient osé parler de cette affaire, et que les bons pères eux-mêmes ont été si fâchés d'en avoir d'abord fait tant de bruit qu'ils ont prié leurs amis de n'en plus parler. Ce fut M. l'abbé de Louvois qui, revenant de Versailles, me dit en propres termes que le roi avoit ordonné au P. de la Chaise de vous écrire une lettre d'honnêteté, et que toute la cour avoit désapprouvé la conduite des pères jésuites, ajoutant que vous étiez heureux, Monseigneur, d'avoir été soutenu avec tant d'agrément et tant d'éclat dans une première démarche. Il me raconta tout le détail de ce que M. le marquis de Torcy avoit remontré au roi, et surtout la réponse très judicieuse qu'il lui avoit faite, lorsque le roi lui dit : « Je sais que M. de Montpellier est un fort bon évèque; mais on m'a dit qu'il n'y a que quarante confesseurs dans Montpellier; c'étoit autrefois la méthode des jansénistes. » A quoi M. le marquis de Torcy répondit : « Sire, ce n'est point là mon métier, et je ne saurois dire à Votre Majesté s'il faut plus ou moins de confesseurs à Montpellier; mais j'ai toujours ouï dire et je sais que M. de Chartres, qui ne passe pas pour janséniste, est fort difficile là-dessus. » — Cette réponse fit que le roi tourna tout court à l'instant et ne parla plus de confesseurs.

« Pour M. de Paris, que j'ai eu encore l'honneur de voir depuis peu, il trouve le sermon très digne de l'interdit, et ne peut se taire sur votre fermeté et sur l'amour que le Sei-

gneur a donné à Votre Grandeur pour la vérité et pour l'Eglise. Lorsqu'il fut à Versailles pour parler de cette affaire) le roi, le voyant entrer, lui dit : « L'évêque de Montpellier va bien vite; il fait trop de bruit en ce pays-là. » — « Qu'a-t-il donc fait? répondit M. de Paris. A-t-il interdit toute la Société? Je puis protester à Votre Majesté que, si j'avois été à sa place, j'aurois fait tout comme lui. » — A quoi il ajouta tout ce qu'on peut dire de plus fort pour une bonne cause, et le roi en demeura très satisfait. La dernière fois que j'eus l'honneur de le voir, il me fit encore raconter toute cette histoire, qui en vérité ne méritoit pas d'être si souvent redite; car il n'y a que votre conduite, Monseigneur, qui m'y paraisse digne d'attention. Le P. de la Chaise arriva comme je commençois ; il fallut céder la place, et je passai à un autre appartement, attendant qu'il ait fait sa visite. Je revins quand il fut parti, et M. de Paris me dit en riant : « Tenez, il vient de me parler encore de cette affaire. » Il ne m'en dit pas davantage, et je n'osai pas l'interroger. Mais il me répéta qu'il en avoit parlé au roi très vivement, que, quoique vous n'eussiez pas besoin de son crédit, étant fort en état de vous soutenir par vousmême et par votre famille, néanmoins il avoit cru que le poste où vous êtes demandoit de lui cette démarche. Il ajouta qu'il ne falloit plus satisfaire l'esprit du roi que sur le petit nombre des confesseurs, et qu'il attendoit la liste que vous deviez lui envoyer.

« Je n'oserois vous dire, Monseigneur, tout ce qu'il pense des grâces que le Seigneur répand sur les commencements de votre épiscopat, tout ce qu'on dit à Paris à l'occasion de cette affaire. Vous attendiez des contradictions en faisant cette démarche; vous avez trouvé des applaudissements. M. de Meaux (1) surtout sait le sermon du pauvre jésuite

(1) Le grand Bossuet.

par cœur, quoiqu'une vaille pas trop la peine d'être appris, et avec la vivacité que vous lui connaissez, il en parle assez souvent. En un mot, il y a peu de jours que je manque de Paris, et lorsque j'en partis, tous les gens de bien chantaient victoire sur votre affaire. Ce n'est pas, Monseigneur, pour soutenir votre zèle que je vous écris ce détail ; je connais le fond de votre piété et le caractère de votre amour pour les devoirs de l'épiscopat; mais c'est que je suis indigné que les mauvais contes soient toujours si fort à la mode à Montpellier, et que les bons pères soient humiliés sans être plus sages. Si je n'avois craint de vous déplaire, j'aurois envoyé votre lettre à M. de Paris ; elle auroit fait un effet merveilleux; et il n' auroit pas manqué d'en faire tout l'usage qu'on en peut faire : mais je n'ai osé de mon chef produire une de vos lettres. Il vient de répondre à M. de Cambrai (1); on dit que la réponse est accablante, et qu'elle roule toute sur des faits. Je ne l'ai pas encore vue; j'ai lu celle de M. de Meaux. C'est une lettre adressée à M. de Cambrai, elle est bien vive, et la guerre s'y fait à découvert et sans ménagement.

« Je ne mettrai jamais d'obstacle au projet de notre mission. Vous savez, Monseigneur, que mes premiers travaux m'ont attaché à votre personne pour toute ma vie, et vous ont donné sur moi un droit irrévocable.

« Je suis avec une vénération très respectueuse, Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur,

« Massillon, 'prêtre de l'Oratoire. »

Cette lettre prouve tout simplement qu'alors Massillon, oratorien, lié avec Noailles et Colbert,

(1) Fénelou.

goûtait peu la Société de Jésus. Mais en 1701, il va bien autrement loin, et il a l'air de confondre dans la même désaffection et Rome et les jésuites. En effet, il écrivait le 2 janvier à son ami, l'abbé de Louvois, qui parcourait l'Italie à la recherche des antiques, une lettre qui sent terriblement son jansénisme. Parlant de Eome où était alors l'abbé de Louvois, il lui dit : « Je n'envie de toutes les merveilles que vous y voyez que la consolation que vous avez de pouvoir aller quelquefois prier sur le tombeau des saints apôtres et y respirer ces restes d'esprit que leurs cendres inspirent encore. J'aimerais bien mieux les aller puiser là qu'au Vatican. »

Oui, mais attendez. Dès 1705, ces sentiments semblent se tempérer et s'adoucir. Il donna une preuve de ce changement qui fut très remarquée. Il y avait à la cour une femme encore jeune, belle comme le jour, dit le duc de Saint-Simon, et appartenant au plus grand monde. Elle était fille du marquis de Senneterre et avait épousé M. de Florensac, menin du dauphin. Le souffle de la mort, qui ne respecte rien, arracha brusquement cette fleur. Transporté par le désespoir, M. de Florensac voulut se tuer sur le corps inanimé de sa femme. A ce sujet, la marquise d'Huxelles écrivait, le

7 juillet 1705, à M. de la Garde : « Vous avez dû commercer avec M. de Florensac dans ce fameux hôtel de Rambouillet. Il faut vous marquer son affliction : elle fut telle au moment de la mort de madame sa femme, qu'il prit son épée pour s'en percer le cœur. Le P. Massillon l'arrêta et le mena au noviciat des jésuites. On admire encore qu'un prêtre de V Oratoire l'ait conduit là. »

Dans le dénouement chrétien qu'il sut donner à cette tragique aventure, il laisse entrevoir ce qu'il y avait de large et de conciliant dans son caractère. Sur un plus grand théâtre, on va maintenant voir éclater son vif amour pourl'uDion. Il sait bien que, s'il prend ouvertement la défense de l'orthodoxie, les esprits intolérants de sa congrégation, qui avaient voulu expulser honteusement Maiebranche, ne le ménageront pas. Car ce ne fut point pour le jansénisme, mais par le jansénisme que ces deux grands hommes furent odieusement persécutés, quoique un écrivain peu généreux ait voulu, dans une feuille ecclésiastique, nous prouver, avec une répugmante affectation de sentiments orthodoxes, qu'en parlant avec sympathie de Massillon et de Malebranche on rendait sa foi suspecte, et on* compromettait sa réputation.

Le 8 septembre 1713, le pape Clément XI signa

la constitution Unigenitus, qui condamnait les cent et une propositions où. Quesnel s'était fait l'écho de Baius et de Jansénius. Sous une pieuse onction et une morale attendrie, les écrits de Quesnel cachaient une rigidité fanatique et un immoral fatalisme. On niait toute vertu, tout acte bon et utile en dehors de l'Eglise. Dans leur cadre primitif, assez étroit, les Réflexions morales avaient été approuvées de M.. de Noailles, alors évêque de Châlons. Bossuet voulait les corriger et les ramener à la vraie doctrine. Mais loin de se rapprocher de la croyance catholique, l'auteur avait, dans de nouvelles éditions, en développant son livre, mis pleinement au jour ses sentiments hétérodoxes. Lorsque parut la Bulle qui réprouvait ce dangereux écrit, quarante évêques assemblés à Paris se hâtèrent de la reconnaître ; puis la très grande majorité du reste des prélats français souscrivit à cette acceptation. Mais, malgré les instances de Louis XIV et de madame de Maintenon, le cardinal de Noailles, s'unissant à Colbert de Montpellier, à Soanen, évêque de Senez, et à quelques autres prélats jansénistes, hésite, demande des explications, remet de jour en jour à se prononcer clairement.

Alors on voitMassillon, bien que toujours plein

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d'une tendre confiance dans son archevêque, commencer à se rapprocher du cardinal de Rohan. Parmi les jeunes ecclésiastiques qu'en arrivant à Paris il avait trouvés étudiant au séminaire de Saint-Ma gloire, il avait remarqué le charmant abbé de Rohan. On ne pouvait rien imaginer de plus distingué ni de plus spirituel que le fils de madame de Soubise. D'une politesse exquise et mesurée, d'un caractère facile et liant, d'une beauté rare, d'une nature éminemment aristocratique, il attirait les regards les plus distraits et les plus indifférents. Né en 1674, il était coadjuteur à vingtsept ans et à trente évêque de Strasbourg, Bientôt les dignités s'amassèrent sur sa tête. A la naissance, à l'esprit, aux grandes manières, il joignit les plus riches bénéfices : avant quarante ans il avait quatre cent mille livres de rente et était cardinal ; pour comble, on lui donna la grande aumônerie. Mais, par un triste retour, dans une position aussi élevée, on se trouvait exposé à de profondes chutes. Le cardinal de Rohan aimait la vie molle, mondaine et fastueuse. Il faut cependant- dire que, si le luxueux prélat n'avait rien des mœurs austères et apostoliques de la primitive Eglise, les jansénistes, dès qu'ils le virent irrévocablement attaché à l'unité catholique, n'eurent garde de lui

épargoer leurs insinuations calomnieuses. On n'allait pas de main morte dans le parti. Si l'on se séparait des disciples de l'étroite morale, on était chaque jour fortement éclaboussé : mais si Ton criait un peu avec eux, une complaisante éponge effaçait les taches et quelque main habile faisait reluire les beaux côtés.

Avec le cardinal de Rohan, le nouvel évêque de Meaux, Bissy, s'était rangé parmi les plus ardents défenseurs de la Bulle. « Est-il un meilleur seigneur que le cardinal de Bissy, plus gracieux et plus obligeant, mieux réglé dans ses mœurs et dans sa conduite, vivant honorablement sans faste et sans dettes, sans diminuer de ses aumônes, toujours au-dessus de ses affaires, quelque dépense qu'il fasse? Prélat savant et laborieux, combien a-t-il écrit contre le jansénisme et pour la constitution ! Le public rend moins de justice à ses écrits qu'à sa vertu (1). » Peut-être cependant, sans souscrire aux éloquentes insolences de Saint-Simon, doit-on reconnaître que M. de Bissy, dans son zèle pour la vérité, n'a pas toujours eu la sagesse ou la mesure

(1) Mémoires de l'abbé Legendre, chanoine de Notre-Dame, p. 365. Ces mémoires sont ceux d'un homme de saine doctrine, mais platement ambitieux. Que n'avons-nous sur ces temps le journal d'un prêtre vraiment humble et désintéressé, d'une belle âme, d'un Belzunce, ou pourquoi simplement les Mémoires de Languet de Geray sont-ils aussi courts, aussi incomplets?

nécessaire. D'abord évêque de Toul, il avait succédé au grand Bossuet à M'eaux. Le cardinal de Noailles le voyait alors avec satisfaction se rapprocher ainsi de Paris, et il lui écrivait le 3 mars 1705 (1) :

« Je ne puis différer un moment, monsieur, à vous témoigner ma joie de ce qu'enfin vous voilà tout de bon évéque de M eaux, et de ce que le pape vous a rendu justice par les louanges qu'il vous a données en plein consistoire et par le gratis qu'il vous a accordé. Je m'intéresse très sincèrement à l'un et à l'autre, et vous prie d'en être bien persuadé. Venez donc le plus tôt que vous pourrez voir votre nouvelle épouse et vous approcher d'un métropolitain qui vous honorera et vous chérira toujours, monsieur, autant que vous méritez de l'être.

« Le cardinal de Noailles. »

Le cardinal de Bissy, sous Louis XIV, sous la Régence et sous Louis XV, s'intéressa très activement aux affaires religieuses et servit souvent d'intermédiaire entre la cour et le cardinal de Noailles. Il cherchait sans cesse de nouveaux moyens pour faire céder les opposants. Il avait surtout imaginé une sorte d'équilibre théologique auquel il tenait beaucoup. Supposant donc une balance, il se figurait sur l'un des plateaux le poids de la concupiscence et de l'autre côté le

(1) Lettre inédite.

contre-poids de la grâce. Ainsi la volonté n'avait qu'à pencher librement, selon qu'il lui convenait, à droite ou à gauche. Cette théorie répugnait à M. de Noailles et satisfaisait peu Massillon. Voici deux importantes lettres de l'éloquent orateur au cardinal de Bissy. On y verra Massillon sincèrement soumis à l'Eglise, mais essayant de tempérer l'ardeur de l'évêque de Meaux, qui dans ce temps semblait indiscrète parfois, et cherchant, selon la tendance constante de son caractère, à concilier les esprits par un moyen terme et comme par un juste milieu. Certes, cette âme élevée, pleine du légitime sentiment de sa valeur, audessus d'une ambition vulgaire, ne s'abaisse pas à natter le puissant cardinal de Bissy, comme les jansénistes ne rougissaient pas de le prétendre.

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