CHAPITRE X
(leur des châteaux royaux. Mais l'orateur sacré aurait dû savoir que les ruineuses profusions du roi, imitées par toute sa cour, avaient appauvri le royaume, en y introduisant l'amour du luxe, le besoin de l'opulence, la fureur du jeu, l'usure légale, l'agiotage. Il aurait dû se souvenir de l'irritation qu'avait produite, en 1710, l'impôt du dixième, par lequel le roi s'attribuait la haute propriété des biens de ses sujets, et qui ne parvint pas à combler l'énorme déficit du trésor (1). Massillon sera moins ébloui parla beauté de Versailles et par les triomphes du grand roi sur la nature, lorsqu'il prononcera son oraison funèbre, quatre ans après celle du Dauphin, et reconnaîtra que Dieu seul est grand.
La principale gloire du Dauphin est peut-être d'avoir eu pour précepteur Bossuet. La postérité ne se souvient que de ce bonheur de sa vie. Massillon ne pouvait se dispenser de louer cette célèbre éducation du Dauphin dont l'Europe entière s'était occupée, pour laquelle tant
(1) Lorsque la paix d'Utrecht fut signée, le Roi commanda des fêtes magnifiques à Fontainebleau, quoique le trésor fut vide. Il pensait qu'on le croirait riche si on le voyait dans une seule fête dépenser quatre millions. Desmarets, contrôleur général des finances, ne savait où trouver ces quatre millions, que le plus riche financier du moment, Samuel Bernard, ne voulait pas prêter. On les préleva sur la crédulité publique. Desmarets fait fabriquer trente millions de billets de la caisse des emprunts et les remet à Samuel Bernard pour qu'il les négocie. Afin de aonner de la valeur à ces billets, il rédige un projet de loterie qu'il a soin de laisser, comme par mégarde sur son bureau. Ses laquais en prennent aussitôt connaissance. Ils se hâtent de vendre chèrement aux agioteurs le secret qu'ils ont dérobé dans le cabinet de leur maître. Les agioteurs s'arrachent les billets de la caisse des emprunts, leur supposant un grand avenir. Leur crédulité fait monter en peu de jours ces valeurs de 35 à 85 pour cent. A la faveur de cette hausse Samuel Bernard écoule ses titres qui ne lui ont rien coûté et réalise pour le Roi plus de quatre millions. Le secret de cette frauduleuse opération fut bientôt connu. Les billets baissèrent des deux tiers et furent appelés des Bernardines. — V. Les Manieurs d'argent, par M. Oscar de Vallée, ch. m.
d'hommes illustres avaient mis en commun leurs travaux, qui avait été l'occasion d'une édition spéciale des classiques latins, ad usum Delphiniy qui avait obligé Bossuet à composer, entre autres chefs-d'œuvre, le Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même, et le Discours sur V histoire universelle. Mais ni le précepteur du Dauphin, ni Montausier, son gouverneur, ne parvinrent à faire un grand prince de leur royal élève. C'était une nature ingrate, un caractère froid, un esprit indolent et sans aptitude pour les travaux littéraires. « On n'a nulle consolation avec lui, écrivait Bossuet au maréchal de Bellefonds, et on marche, comme dit saint Paul, en espérance contre l'espérance (1 ) . » Dans cette éducation dont l'insuccès fut rendu plus sensible par le merveilleux succès qu'obtint Fénelon auprès du duc de Bourgogne, on avait oublié le précepte de La Fontaine : « Ne forçons pas notre talent. » Le Dauphin aimait passionnément les exercices du corps. Il avait toute la bravoure d'un digne petit-fils de Henri IV. Peut-être aurait-il pu devenir un habile général, mais l'art militaire fut la seule chose qu'on négligea de lui apprendre. Il n'était pas né pour les belles-lettres ; on crut devoir lui donner toutes les connaissances « nécessaires à un gentilhomme qui veut se rendre recommandable entre les personnes de qualité. » Montausier et Bossuet ne faisaient du reste que se conformer aux intentions de Louis XIV, qui savait pour-
(1) Lettre du 6 juillet 1677. Bossuet n'écrivit pas seulement pour le Dauphin une grammaire latine mais encore, dit l'abbé Ledieu, <: des notes sur la force et le jeu des conjonctions et des particules indéclinables, sur l'usage d'un grand nombre de mots latins pris en sens propre et des significations, pris des meilleurs auteurs, dont il rapportait des exemples à preuve. » — On raconte qu'une dame très-malheureuse exposant ses souffrances au Dauphin, il lui demanda : Faites-vous des thèmes? — Non, monseigneur. — Eh bien vous n'avez qu'une idée imparfaite du malheur. Si ce mot est de lui, il peut avoir prononcé cet autre qu'on lui attribue : « On veut que je sache comment s'appelait Vaugirad du temps des druides. »