‹ MassillonChapitre 130 sur 215 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

que d'une année, ont été enlevés à la France qui les pleure encore... Enfin le fils et l'héritier lui-même vient d'être frappé. Les châtiments de Dieu vont en augmentant comme nos crimes. Mes frères, quand arrêteronsnous donc son bras levé sur nous ? »

Quel elfet a dû produire cette soudaine interrogation après une douloureuse énumération des fléaux qui étaient venus s'ajouter aux désastres de la guerre pour la succession d'Espagne ! Tant qu'il parle en prédicateur, Massillon est à son aise ; il retrouve sans effort ces accents sévères qui lui sont familiers. Mais dès qu'il lui faut commencer l'éloge du prince il est embarrassé. Son plan est confus. Il l'indique vaguement par ces mots qui expriment à peine une division : A la vue de ce tombeau, « détrompons-nous de l'erreur de nos jugements et de la vanité de nos- espérances. » Il eut mieux fait de ne pas essayer une division trop difficile à préciser, et de raconter simplement la vie du Dauphin, en mêlant à son récit les portraits historiques et les réflexions morales qu'on admire dans son discours et qui en font toute la valeur littéraire. Mais les habitudes du temps ne lui permettaient pas d'être si aisément éloquent. Une oraison funèbre devait nécessairement être divisée en deux ou trois points, comme un sermon. Ne prononcer qu'une biographie oratoire eût été une innovation, et Massillon s'était trop accoutumé aux formes classiques de la prédication solennelle pour devenir novateur.

Les épisodes sont nombreux dans l'oraison funèbre du Dauphin et la plupart sont traités avec un rare bonheur. On dirait que Massillon veut cacher la pauvreté du sujet principal sous l'éclat des ornements accessoires. Sa tâche eût été trop ingrate s'il eût été réduit à ne parler que du défunt. Gomment ne pas citer ce tableau de la situation prospère où se trouvait la France, au momentdelanais-

sance du Dauphin : « La France, sortie des troubles inséparables d'une longue minorité, voyait croître avec le roi ses espérances et sa gloire. Nos troupes aguerries par nos propres dissensions ; de grands généraux formés, et, en combattant môme contre la patrie, devenus des chefs consommés pour la défendre ; les finances rétablies par les soins d'un ministre habile; la licence changée en règle ; les anciennes maximes, presque oubliées, rappelées à leur premier esprit ; les arts, déchus dans la faiblesse du gouvernement, reprenant avec lui leur éclat et leur vigueur; les lettres, que nos troubles et nos malheurs avaient comme bannies, rétablies en honneur pour publier nos victoires ; ces hommes uniques, dont les ouvrages seront de tous les temps, et qui jusque-là n'avaient paru que successivement de siècle en siècle, ou de règne en règne parmi nous, devenus communs et se pressant, pour ainsi dire, de naître tous à la fois sous un règne déjà si glorieux ; l'Etat, comme le roi, dans une jeunesse vive et florissante. Au milieu de tant de prospérités le Dauphin est donné à la France »

Massillon aurait pu se dispenser d'ajouter à ce tableau rénumération des victoires remportées par Louis XIV sur la nature aussi aisément domptée que ses ennemis : « Les merveilles se multiplient ; l'abondance embellit le dedans du royaume, tandis que la valeur en recule les frontières ; la pompe des maisons royales répond à la grandeur du roi ; de superbes édifices sortent en un instant comme par enchantement du sein de la terre ; l'ouvrage de plusieurs siècles devient l'ouvrage de quelques mois; la stérilité des lieux se tourne en ornement, et le roi, de retour de ses campagnes, après avoir vaincu ses ennemis, vient se délasser chez lui à vaincre encore la nature. » Louis XIV dut être flatté en entendant louer en chaire son goût excessif pour la magnificence et la splen-

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