CHAPITRE X
conciles, rame des Pères assemblés, dicté des canons et présidé à Nicée et à Ephèse. »
Lorsque le Dauphin eut terminé son éducation, Louis XIV, toujours jaloux de son autorité et ne voulant partager avec personne la grandeur souveraine, tint son fils éloigné des affaires et le laissa traîner à Meudon une vie inutile. Massillon est en contradiction avec l'histoire lorsqu'il dit : « Monseigneur est associé aux secrets du gouvernement et aux mystères des conseils... Le roi décharge dans son sein le poids de ses pensées et les soucis même de la prospérité et de la gloire : la confiance prend la place de l'autorité paternelle; l'amitié augmente chaque jour par l'usage de la confiance, et Monseigneur devient le collègue de l'empiré plutôt que Théritier du trône. » On ne pouvait parler autrement devant Louis XIV. Gomment reprocher au grand roi de n'avoir pas permis à son fils de se montrer au peuple sur la première marche du trône et de s'habituer à porter le sceptre? Mais les historiens s'accordent à dire que le Dauphin était retenu à la cour dans une sorte d'anéantissement. Fils du roi de France, père d'un roi d'Espagne, craignant Louis XIV plus qu'il ne l'aimait, jaloux de l'aîné de ses fils, le duc de Bourgogne, qui ne devait lui survivre que d'une année, il ne jouissait d'aucun crédit et n'osait demander la plus légère grâce pour luimême et pour les autres. On le voyait « passant des journées entières appuyé sur ses coudes, se bouchant les oreilles, les yeux fixés sur une table nue, ou assis sur une chaise, frappant ses pieds du bout d'une canne pendant toute une après-dînée. « Comparant ce qu'il était à ce qu'il aurait pu être, il s'ennuyait. Pour dissiper cet ennui qui fut le supplice de toute sa vie, il n'avait d'autres ressources que la table et la chasse. Il eut recours aussi à un genre de distraction dont son père ne
lui avait que trop donné l'exemple. « Les faiblesses de ses jeunes années » ont été rappelées et condamnées par Massillon, qui ne croyait pas que l'oraison funèbre ne dût faire entendre que la voix de la louange. Ce qu'il disait du Dauphin, sur ce point délicat, atteignait plus encore Louis XIV; mais il avait trop de tact pour offenser une vieillesse noblement repentante. « Hélas ! qu'estce que la jeunesse des princes, dit-il, et les inclinations les plus heureuses et les plus louables que peuvent-elles contre tout ce qui les environne? Moins exposés qu'eux, sommes-nous plus fidèles ? Nos chutes se cachent sous l'obscurité de notre destinée : mais qu'offrirait notre vie aux yeux du public si elle était en spectacle comme la leur? Ah! c'est un malheur de leur rang que souvent, avec plus d'innocence que nous, ils ne sauraient jouir comme nous de l'impunité d'un seul de leurs vices. » Les intrigues du Dauphin eurent leur cause moins dans la vivacité de ses passions que dans l'accablante monotonie de sa vie inoccupée. Il n'aspirait qu'à se désennuyer. Il fut très-attaché à Mlle de Gaumont, fille du duc de La Force, dame d'honneur de la Dauphine. On se hâta de la marier avec le marquis du Roure, mais le Dauphin persista dans son attachement. Louis XIV fit acte d'autorité, il exila Mme du Roure à Montpellier. Devenu veuf, le Dauphin, résigné à son obscurité, fmit comme son père, par la dévotion et un mariage secret. Mlle Choin fut pour lui ce que Mme de Maintenon était pour Louis XIV. Meudon devint ainsi une contrefaçon de Versailles.
Il fallait au Dauphin l'odeur de la poudre et l'agitation de la vie des camps. Tant qu'il était sous les armes, on pouvait saluer en lui l'héritier du trône. Bon pour les soldats, généreux, libéral, il était adoré par l'armée qu'électrisait sa bravoure et qui l'appelait Louis-lc-Uurdi.