CHAPITRE PREMIER
parole soudaine et enflammée. Le maréchal de Montrevel, informé que des fanatiques devaient tenir leur assemblée le dimanche des Rameaux, dans un moulin des faubourgs de Nimes, le fit investir par cinq cent dragons. Les habitants de Nimes, croyant qu'on attentait à leur vie, se réfugièrent dans l'église avec leurs armes, résolus de se défendre jusqu'à la dernière extrémité. Fléchier, alors évéque de Nimes, tout grand orateur qu'il était, n'osa compromettre son ministère avec cette foule épouvantée. Il s'en ouvrit au P. de Beaujeu, qui aussitôt monta en chaire, et parla avec tant de force et d'onction, que le calme, la dévotion même ayant insensiblement succédé au trouble, le service divin se fit à l'ordinaire, et chacun retourna chez soi tranquille et presque honteux d'avoir cessé de l'être (1). Assurément, l'auteur du Petit Carême n'aurait pu produire un efi'et aussi puissant et aussi soudain, même avec le sermon ^ qu'il savait le mieux .
Massillon, riche de tant de dons oratoires, n'avait pas reçu, parait-il, le plus précieux de tous, celui de Fimprovisation. Malgré l'exemple du P. de Beaujeu, il ne s'est jamais exercé à l'éloquence populaire, à cette prédication familière où la bouche parle de l'abondance du cœur, où si on flatte moins l'oreille des auditeurs, on touche plus fortement leur âme. Lorsqu'il eut terminé le cours de ses études théologiques, Massillon fut envoyé à Pézénas pour enseigner à son tour aux autres ce qu'il avait appris. Le jeune professeur fut présenté à un controversiste célèbre que Louis XIV envoyait dans le Lan-
(1) Ihid. Fléchier, qui honorait de toute sa confiance le P. Quiqueran de Beaujeu, le fit chanoine de Nîmes et son grand vicaire. Le roi, pour récompenser son zèle, le nomma à l'évêché d'Oléron en 1705, et presque aussitôt après à celui de Castres. Il n'a laissé qu'un petit nombre de Mandements et de Lettres, où se trahit son amitié pour les évêques opposants
guedoc pour y travailler à la conversion des protestants. Charmé de trouver dans un jeune homme encore inconnu un esprit aussi brillant que solide, le théologien eut avec lui de fréquentes conversations. Il lui dit en le quittant: c( Vous n'avez qu'à continuer, et vous deviendrez un des premiers hommes du royaume (1). » Cette prédiction ne devait pas tarder à se réaliser. Lorsqu'il eut passé quelques mois à Pézénas, Massillon alla professer la théologie d'abord à Montbrison , puis à Vienne. C'est dans cette dernière ville qu'il fut ordonné prêtre en 1692. Il commença dès lors à s'essayer à la prédication. Il ne le fit que pour obéir à ses supérieurs, car il croyait n'avoir aucun talent oratoire et le ministère de la parole l'effrayait. Dans une lettre du 17 août 1689 il écrivait au P. Abel de Sainte-Marthe, général de l'Oratoire: « Je considère que je ne suis dans la congrégation que pour être utile, et comme mon talent et mon inclination m'éloignent de la chaire, j'ai cru qu'une philosophie ou une théologie me conviendrait mieux (2) . » Massillon éprouva la vérité de cette parole de TÉcriture : Vir obediens loquetur victorias. En obéissant à la voix de ses supérieurs il triompha de tous les obstacles qui l'épouvantaient. Il comprit qu'il était fait pour occuper la chaire du prédicateur plutôt que la chaire du professeur. La mort de l'archevêque de Vienne fut pour lui la première occasion de révéler avec éclat son talent dans une occasion solennelle. Chargé de prononcer l'oraison funèbre, il s'acquitta de cette tâche difficile avec une habileté qui annonça ses futurs succès. Assurément, cette oraison funèbre ne peut se comparer aux chefs-d'œuvre de Bos-
(1) Bougerel. Mémoires pour servir a rhistoire de plusieurs hommes illustres de Provence.
(2) P. Bougerel. Mémoires.