CHAPITRE PREMIER
P. Sénault en 1692 (1). Fils de Scévole de Sainte- iMarthe, un des auteurs de la G allia Ckristiana, et petit- fils du poète latin du même nom, le P. Abel de Sainte-Marthe compromit gravement l'Oratoire ,par son adhésion aux doctrines de Jansénius, telles que les défendaient Arnauld et ses amis, et par son attachement au P. Quesnel, qui avait capté sa contiance. L'archevêque de Paris jugea qu'il était du devoir et de l'intérêt de l'Oratoire d'écarter de lui tout soupçon par un acte public et solennel ; de là le statut rédigé dans l'assemblée générale de 1678. Après l'avoir souscrit, le P. de Saint-Marthe continua si bien à favoriser Quesnel et ses partisans qu'il fut obligé de se démettre de son généralat.
Dès que Massillon eut terminé son année de noviciat, il fut envoyé dans la maison d'Arles pour y étudier la théologie. On cite parmi ses professeurs le P. Quiqaeran de Beaujeu, qui devait plus tard avoir pour rival son élève, et prononcer en même temps que lui l'oraison funèbre de Louis XIV. Issu d'une famille qui s'était déjà rendue illustre, le P. Honoré Quiqueran de Beaujeu, né à Arles le 29 juin 1655, entra dans l'Oratoire à l'âge de dix-sept ans, et se fit remarquer par la diversité de ses aptitudes. Il n'était encore que diacre, quand on le chargea d'enseigner la théologie. Esprit souple et orné de connaissances variées, il put cultiver en Massillon le goût des belles-lettres, tout en le formant aux études théologiques ; mais en inspirant à son élève le désir de la per-
(1) Né en 1601, vingt-six ans avant Bossuet, le P. Sénault fut un des premiers disciples du cardinal de BéruUe. Il réforma l'éloquence de la chaire, en y introduisant le goût et le sentiment des convenances. Il donna l'exemple d'une prédication débarrassée de l'abus des citations, du pédantisme, de l'emphase, de l'obscurité des pensées et des expressions. On a de lui trois volumes de panégyriques. Il fut élu supérieur général de l'Oratoire à la mort du P. Bourgoing.
fection dans le style oratoire, il ne put lui communiquer son merveilleux talent d'improvisation. Si on avait demandé au P. Quiqueran quel était son meilleur sermon, il aurait fait peut-être une réponse tout opposée à celle qu'on attribue à Massillon, il aurait pu dire : ce C'est celui que je sais le moins. » Il avait tellement acquis le talent de parler sans préparation, que de trois Carêmes qu'il a prêches à Aix, à la Rochelle et à Paris, et de quantité d'autres sermons il n'en avait pas écrit quatre. Il se contentait d'en bien méditer le sujet, et si quelquefois il en traçait le plan, c'était en latin, pour se moins assujettir aux termes. Il ne pensait pas qu'il fut prudent de faire dépendre le sort d'un discours de la fidélité de sa mémoire. Il prétendait même que la naïveté des expressions et le sublime des pensées s'émoussaient toujours un peu sur le papier, semblables à des fleurs qui, bien que cueillies avec soin et présentées avec grâce, n'ont jamais toute la fraîcheur et tout l'éclat qu'elles avaient sur leur tige naturelle (1). Il réalisait le type de Forateur chrétien tel que l'a esquissé Fénelon dans ses Dialogues sur l'éloquence. N'étant pas obligé de réciter de mémoire, il pouvait prêcher plusieurs fois dans la même journée avec la même chaleur entraînante. Aussi lorsque la révocation de l'édit de Nantes eut rendu nécessaires, dans l'Aunis et le Poitou, des missions prêchées habilement par des prédicateurs persuasifs, le P. Quiqueran y fut envoyé par ses supérieurs, et y obtint les succès les plus consolants. Son éloquence, qui n'avait besoin que d'une occasion pour jaillir, remporta à Nîmes un magnifique triomphe, qui n'était possible qu'avec une
(1) Eloge de M" l'évêque de Castres, lu par M. Bose à l'assemblée publique de l'Académie des Inscriptions et belles-lettres le 13 novembre 1736. — V. Mémoires de l'Acad. des insc. et belleslettres, t. XII. p. 336.