CHAPITRE XIV /d
propres mains. Ils entrôieiit ensuite dans la maison et quand ils furent arrivés dans la chambre où Massillon avait rendu les derniers soupirs : voilà, dit -il, l'endroit où nous l'avons perdu l Et il s'évanouit en prononçant ces mots (1).
Quand on étudie la vie et les œuvres de Massillon, les critiques de détail qu'il faut faire, pour ne pas sacrifier les droits de la vérité, ne détruisent pas la profonde admiration qu'inspirent son caractère et ses talents. La postérité ne le fera pas descendre du piédestal où l'ont élevé ses contemporains. Le temps qui a jeté une ombre sur tant de gloires a laissé à la sienne tout son éclat. Notre siècle, sans doute, ne ressemble pas à celui qui entendit sa voix; mais les beautés qui l'ont fait mettre au rang de nos plus grands écrivains sont de tous les siècles. On peut trouver dans Bossuet plus d'élévation de pensée et plus de magnificence de style, dans Fénelon plus de sagacité métaphysique et plus d'abondance de poésie, dans Bourdaloue une conception plus large et une dialectique plus pressante, mais^ à moins de n'avoir que des admirations exclusives , on recherchera toujours dans Massillon d'autres qualités qu'il possédait à un degré rare. On subira toujours le charme de cette élocution si pure, de cette langue si harmonieuse, de cet art si exquis, de cette mesure si parfaite, de cette élégance si contenue qui constituent ce qu'on a nommé le Beau classique. « Aimer Massillon , dit très-justement M. Sainte-Beuve, le goûter sincèrement et sans ennui, c'est une qualité et presque une propriété de certains esprits et qui peut servir à les définir. Celui-là aimera Massillon, qui aime mieux le juste et le noble que le nouveau,
(1) D'Alembert, qui raconte ce trait, ajoute cette réflexion philosoiDhique : « La cendre de Titus et de Marc-AurMp eut envié un pareil hommage. »
qui préfère le naturel élégant au grandiose un peu brusque; qui, dans Tordre de l'esprit, se complait avant tout à la riche fertilité et à la culture, à la modération ornée, à l'ampleur ingénieuse, à un certain calme et à un certain repos jusques dans le mouvement et qui ne se lasse point de ces lieux communs éternels de morale que l'humanité n'épuisera jamais (1). y» En ce temps de littérature fébrile et tourmentée, Massillon peut paraître à quelques-uns trop calme et trop uniforme. Il n'a pas ces élans fougueux, ces audaces d'expression, ces pointes d'esprit, ces traits inattendus dont nos journalistes ont besoin pour piquer l'attention des lecteurs distraits. Espérons du moins que Massillon conservera des admirateurs fidèles parmi les ecclésiastiques qui se destinent au ministère de la parole. Ils apprendront de lui à conserver à l'éloquence de la chaire sa majesté, sa délicatesse, son onction. Le langage passionné de la presse quotidienne, le ton léger des salons, l'accent grossier de la rue ne doivent pas se faire entendre à cette tribune sacrée. Il est vrai qu'un nouveau genre de prédication a été créé de nos jours. Des conférences dogmatiques ont obtenu les plus légitimes succès et ont produit les résultats les plus consolants. Mais la défense du dogme catholique et la réfutation des systèmes rationalistes ne formeront jamais qu'une prédication exceptionnelle et ne pourront être exposées que devant un auditoire spécial. Le sermon et l'homélie formeront toujours la grande prédication chrétienne, celle dont tout le monde a besoin et qui doit retentir partout. Ceux qui n'ont pas la force de pratiquer seront toujours plus nombreux dans nos églises que ceux qui n'ont pas le bonheur de croire. Il faut plus souvent persuader en chaire, que convain-
(1; Causeries du lundi, t. IX, p. 8.
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cre. Il importe donc de se rendre familier le ton de la persuasion. Or, qui l'a mieux connu que Massillon et quel meilleur moyen de l'apprendre que de faire de ses œuvres une étude assidue ? L'éloquence de la chaire a produit sans doute, en notre siècle, des œuvres dignes d'être admirées, mais Bourdaloue et Massillon resteront toujours les guides les plus sûrs du prédicateur, obligé par la nature de son auditoire à ne distribuer la parole sainte que sous la forme du sermon et de l'homélie. C'est à ces deux maîtres qu'il faut sans cesse revenir (1).
(1) Qu'on nous permette une dernière note pour préciser la date d'un sermon de Massillon. Trompé par le P. Bougerel, M. l'abbé Blampignon suppose que le discours pour la bénédiction des drapeaux d'un r^igimcnt de Catinat a été prêché en 1701, à Marseille, dans l'église de Saint-Victor. Nous croyons qu'il fut prêché à Vienne dans Téglise métropolitaine de Saint-Maurice , vers la fin de l'année 1693 ou au commencement de l'année suivante, peu de temps après l'oraison funèbre de l'archevêque de Vienne, mort le 3 juin 1693 et peu de temps avant la retraite de Massillon à Septfonts. Catinat fut fait maréchal de France, le 27 mars 1693. L'année précédente , il avait dû protéger le Dauphiné, menacé par le duc de Savoie qui prit Embrun et Gap. Massillon parle de Catinat comme du « sage et vaillant général à qui cette province doit sa sûreté et le reste du royaume, sa paix et son abondance. » Il représente Louis XIV « la tête chargée des marques de sa grandeur et de ses victoires..., » dans le temps que tout retentit du bruit de son nom et de ses conquêtes. De telles paroles n'ont pu être écrites qu'avant la paix de Riswick. Quand Massillon dit qu'il parle « dans un temple consacré au chef d'une légion sainte qui sut préférer le culte de Jésus-Christ à celui des statues de l'empereur. :> Il désigne l'église de Vienne consacrée à Saint-Maurice, chef de la légion thébaine.