‹ Mater admirabilisChapitre 14 sur 44 · UN PÈLERINAGE A LA TRINITÉ-DU-MONT · texte numérisé non relu

UN PÈLERINAGE A LA TRINITÉ-DU-MONT

Lorsqu'un visiteur de la Ville Éternelle a franchi les cent vingt marches de marbre blanc qui séparent la place d'Espagne du Monte Pincio, pour frapper à la porte de l'ancien couvent des Minimes, occupé aujourd'hui par les religieuses du Sacré-Cœur de Jésus, une portière, au nom de Mater-AdmirabiUs, le conduit dans un petit sanctuaire pratiqué au milieu du cloître supérieur.

Là , sur la muraille contiguë à la grande église du monastère, au fond d'une arcade, la très-sainte Vierge, Agée de douze à treize ans, est peinte à fresque de grandeur naturelle. On la croirait assise sous un portique voisin dont la porte serait ouverte. Au premier abord, il semble que la très -pure Adolescente soit seule paisible habitante de ces lieux; en perspective, s'ouvre un long parvis qui laisse apercevoir la tran-

quille campagne romaine, bordée à l'horizon par les montagnes du Latium. Le pèlerin surpris regarde, et bientôt il se sent comme embaumé par les parfums de silence et de recueillement qui s'exhalent autour de cette sainte Madone. Il la voit simplement occupée à fder le lin ; près d'elle, à droite, une quenouille pose sur un pied élancé, tandis qu'à gauche, un lis sort d'un vase de cristal, et incline sa tige flexible vers Marie. Ce lis semble chercher Marie, et Marie soulève ses paupières pour mieux contempler le lis...., elle en aspire la rosée céleste, les virginales senteurs!.... Absorbée par sa méditation, l'aimable Adolescente a suspendu son travail : son fuseau , devenu immobile, s'échappe de sa main droite, et sa main gauche retient encore le fil flottant qui reste uni au lin de la quenouille ; un des pieds de la trèssainte Fileuse pose sur un tabouret auprès duquel un livre, resté entr'ouvert, est étendu sur une corbeille à ouvrage remplie de fuseaux et d'écheveaux. Les traits de Marie adolescente expriment une candeur qui n'a rien de la terre; son visage est modestement coloré; les boucles de sa blonde chevelure se laissent apercevoir à travers les ondulations d'un voile transparent qui couvre son cou; son front virginal , sa taille élancée, ses membres délicats consenciit un caractère enfantin , plein de grAce et de vérité. C'est bien la ViiMge des vierges!... c'est bien .Marie!.... et Marie à un Age où un très-petit nombre d'M'Uvres d'art ont cherché à la reproduire, afin de la présenter au culte et à l'amour des lldèh^s.

Au point de vue de l'esthétique , cette composition naïve n'est peut-être pas sans défaut ; cependant elle a une vertu singulière : à mesure qu'on la pénètre du regard, on se sent comme envahi parle recueillement et la paix indicible de la très-sainte Enfant. L'esprit se dégage des préoccupations terrestres, il secoue ses ailes et, perçant les voiles mystérieuses dont la foi les enveloppe, il s'en va, dans des régions meilleures, jouir de la vision anticipée de tant de belles choses dont le pressentiment lointain , l'aspect indéfini et vague nous ont fait tant de fois soupirer. L'âme se simplifie , elle trouve un Dieu mieux compris , plus tendrement aimé.... Elle est ainsi séduite par Mater- Amirabilis, qui la fait passer dans le monde supérieur qu'elle habite elle-même, le monde du silence, de l'isolement des créatures et de l'union à Dieu.

Souvent il arrive qu'on a quitté le sanctuaire, on s'est mêlé au bruit de la ville, sans que l'image de Mater-Admirabilis vous ait quitté. Elle vous suit partout, et partout elle vous dit : « DiEL' 1 DiEi seul!... » Combien d'âmes n'ont pu résister à cette voix ! Elles sont revenues trouver la jeune Fille du Temple sous ses portiques solitaires; Marie leur a dit son secret.... le secret du détachement , du recueillement , de l'indifférence.... Elle leur a appris le règne paisible de l'amour de Dieu.... Et ces âmes ont fait comme Marie; elles ont tout quitté pour suivre Jésus-Christ. On ne pourrait dire les vocations religieuses qui se sont décidées aux pieds de Mater-Admirahlis. Ce n'est pas seulement l'âme pure qui est attirée par les charmes de

la Vierge du Temple ; un grand nombre ont trou\é près d'elle le trouble qui éclaire, la douleur qui ramène à Dieu. En contemplant cette virginale figure, bien des pécheurs ont laissé échapper ce cri : « Je me lèverai , j'irai à mon Père.... 0 mon Père, j'ai péché contre le ciel et contre vous!.... » Paroles sacrées de repentir, expressions bénies de toute contrition sincère, que de fois n'avez vous pas été répétées dans le corridor silencieux, devant le lis d'Israël!.... Elles Anges se sont réjouis de cette allégresse qui éclate au ciel lorsqu'une brebis égarée rentre au bercail....

Il semble que la modeste fresque de la Trinité-du- Mont soit devenue, par cette vertu divine qui ne cesse d'opérer dans l'Église, selon les besoins des temps et les aspirations des âmes , comme une sorte de sacrement qu'on pourrait appeler le sacrement de l'adolescence de Marie. Toute simple que soit cette composition , elle n'en est pas moins, depuis vingt ans, la matière et le signe sensible d'une grâce émiuente et efficace, qui découle du Cœur immaculé de la trèssainte Mère de Dieu.

Tâchons d'expliquer, en peu de mots, les différents ell'ets de cette grâce.

TiG propre de la Sagesse divine est d'ordonner les moyens à la fin. C'est ce que dit l'Écriture quand elle parle de cette suavité avec laquello Dieu (lis])Ose tout ciitit' deux termes, (pirhiiie éloignés (lu'ils paraissent

l'un de l'autre. Quel est donc dans l'image de Mater- Admirabilis ce milieu saint et bienfaisant qui sert à Dieu de degré pour descendre , de lieu pour demeurer, de centre pour rayonner, de signe pour se traduire , d'appui pour opérer, de sacrement ix)ur se donner, de sanctuaire pour bénir l'âme, l'embrasser et se l'unir?

Il nous semble que ce milieu, c'est la simplicité, la transparence et surtout l'barmonie qui sont le caractère sommaire et éminent de cette virginale figure. A la regarder comme il convient , avec les yeux illuminés du cœur, qu'elle ouvre d'ailleurs souvent et force à l'attention , on dirait la paix, la candeur, l'innocence, la vie intérieure, l'oraison, et je ne sais quelle divine enfance apparues.

Tout y est vrai parce que tout y vient du dedans, mais d'un dedans vraiment céleste. Tout y est saint, mais d'une Siiinteté si douce, si humble, si près de l'àme, qu'elle charme, repose et dilate , loin d'éblouir et d'eflVayer. C'est la vertu à l'état de printemps; c'est le ciel à l'état d'auroi-e; c'est la vérité dans sa pureté , dans sa bénignité et dans sa discrétion incomparable; c'est l'amour dans sa naïveté et dans son ineffable modestie ; c'est la créature pleine de Dieu, mais, comme diins un beau jour l'atmosphère est pleine de lumière, et comme au crépuscule les fleurs sont pleines de parfums: c'est la grâce dans toute sa fraîcheur. Mater-Admirabilis est comme une porte ouverte sur le paradis terrestre et qui laisse entrevoir à l'âme, plus émue d'admiration et de désir

encore que de regret, cette justice pleine et harmonieuse où Adam fut créé par Dieu.

Cette image est bien plus qu'un spectacle : c'est une révélation, c'est un miroir; c'est, pour ainsi dire une parole, par laquelle Dieu donne à l'àme une lumière plus vive du type selon lequel il l'a éternellement conçue et auquel , sans le péché, elle eût été toujours conforme. Cet état de justice si ordonné, si tranquille, si heureux , s'imprime spirituellement dans l'âme par l'image de la très-sainte Vierge Marie, et y opère des effets aussi merveilleux que salutaires.

Le premier, c'est de révéler l'âme à elle-même eu lui découvrant ce qu'elle est par la représentation exacte de ce qu'elle devrait être. La lumière montre ici les ténèbres; elle les accuse, comme dit l'Évangile, et, par sa vertu propre, conduit à les détester. On veut être ce que l'on regarde; il faut être ce que l'on voit; et c'est une nécessité d'autant plus forte qu'elle est toute d'attrait. Le pécheur sent le remords traverser son cœur comme une flèche, mais il sent en même temps que c'est l'amour qui l'a lancée. Un aiguillon vous presse, mais il est dans la main d'une mère.

Le Psalmiste dit au Roi qu'il désire si ardemment voir régner sur toutes choses : « Armé de ta seule beauté, vu, marche, avance et règne*. » C'est une force analogue que l'on subit ici. En face de cette Enfant si belle, si pacifiée, si pure, qui tend si droit, si uniquement et si totalement à Dieu, on a

• Pi. xuv, r».

houtc de sa propre laideur, de son trouble, de son impureté ; on a faim et soif de la justice ; on est pressé de rentrer dans l'ordre et de se convertir à sa fin dernière. On commence à comprendre qu'être ainsi est l'unique nécessaire , que c'est toute la sagesse , toute la loi , toute la sainteté, la vraie vie, la substance du ciel ; et que le désordre, c'est déjà l'enfer. On a le sentiment que le pécbé est une erreur immense, une folie monstrueuse.

Cette Enfant qu'on voit est seule; mais elle est si visiblement d'accord avec tout, qu'elle paraît être un monde, le vrai monde, et, si on ne lui ressemble pas, au moins par quelque endroit , on sent qu'on est un être étrange et comme dépareillé. L'âme souffre donc, et son état finit par lui devenir insupportable. EUle se lève comme le prodigue : c'est le commencement de la délivrance et du retour à Dieu. Mater-Admirabilis liicilitc souvent ce retour au point de le réduire à un aveu qu'une abondance de paix récompense sur l'heure. D'autres fois, le travail est plus long. Gela dépend de la grâce et de l'état des âmes. On lutte alors, on hésite, on s'interroge, on est encore tenté.... Mais, comme l'image toute idéale de la continence poursuivait Augustin à l'heure de ses derniers combats, celle de Marie assiège jour et nuit l'âme incertaine ; elle la tente divinement, elle la charme pour son salut, elle la persuade, elle l'entraîne; enfin elle en triomphe, et son unique secret , pour triompher ainsi , a été d'apparaître.... Elle dit en se montrant : « Regardez et « voyez! par ma pureté j'éloigne et je détruis tous les

« mélanges qui souillent ; par ma rectitude , j'em- « pêche tout retour désordonné sur soi-même et sur « les créatures ; et, par mon unité, j'exclus tout ce « qui détourne de l'unique nécessaire et entrave « l'union avec Dieu. »

Peu d'âmes restent insensibles à ce langage intérieur de M ater-Ad mirabilis , et c'est ainsi que, dans sa miséricordieuse bonté, elle ramène les pécheurs à Dieu et leur obtient ce don excellent dont il parle lui-même dans l'Écriture quand il dit : a Je leur donnerai un cœur UN et une voie une * . »

D'après ce que nous venons de voir , on serait peutêtre tenté de croire que Mater-Ailmirobilis aime de préférence ceux qui sont loin de Dieu : il n'en est rien. Son cœur imite celui de Jésus-Christ. Si, comme son Fils, elle se met à la poursuite des pécheurs, si elle les va chercher jusque dans le fond des abîmes, aux âmes restées fidèles elle dira, comme Jésus, cette parole qui donne le paradis sur la tene : « Pour « vous, ma fille, tout ce que j'ai vous appartient ; cai' « vous êtes toujours avec moi * ...»

Marie n'a pas seulement ses convertis, elle a encore ses amis; elle a même ses intimes.

Voici, par exemple, une personne vraiment pieuse

' Jt'it'mic, XXXII.

• S. Luc, XIII, 81.

qui \isite pour la première fois le couvent de la Trinité; elle a entendu parler de Mater -Ad mirabilis, elle vient demander à la Vierge miraculeuse quelque grâce particulière sans prévoir celle qui l'attend devant la fresque vénérée. Elle vient , et, en regardant la sainte image, au lieu de demander, elle se tait; c'est son premier besoin, et il est presque irrésistible. C'est une influence qu'on subit et comme une force qui vous subjugue.

Mais voici que ce silence, vous envahissant de plus on plus, passe jusqu'au fond de votre être et le modifie peu à peu au point de le ti'ausformer. Vous êtes venu avec vos pensées, vos désirs, le vif sentiment de vos besoins, le sentiment plus vif de vos peines; vous vouliez réfléchir, exposer, consulter, résoudre, implorer, promettre... A. genoux aux pieds de l'angélique Enfant du Temple, vous vous trouvez soudainement entré dans un monde où il n'est plus question de tout cela, et où ces sortes de préw-cupations tombent d'elles-mêmes. La terre y paraît comme dans un lointain , et tout ce qui s'y trouve , change de proportion et d'aspect. Le temps n'y a plus la même mesure, ni la vie le même sens. On y oublie à peu près tout ce qui n'est pas le seul bien dont ou doit toujours se souvenir. Le dehors semble n'être qu'un assemblage de choses artificielles auxquelles l'esprit propre de l'h omme trouve le nnoyen de mêler encore ses chimères. Le monde i)ord son prestige. Tout ce qui n'est qu'humain et terrestre sonne creux ou faux à l'oreille de] l'âme. La diversité , qui semblait un repos, com-

meiice à devenir une fatigue ; la distraction fait peine , prolongée, elle épuiserait. On se déprend de toutes sortes d'engagements d'esprit et de cœur; on renonce à des habitudes qui semblaient des moyens et qu'on sent n'être plus que des entraves. Tout s'éclaire et se simplifie. On a comme l'expérience des réalités invisibles avec lesquelles on sent en soi toutes sortes d'affinités jusque-là inconnues. L'ordre surnaturel devient la vraie patrie , et les êtres bénis qui la peuplent sont la première famille. On a besoin de prier comme de respirer; on a faim de solitude comme de pain. Ce n'est pas qu'on prenne à dégoût ni sa condition, ni ses devoirs ; au contraire , on s'y plaît et on s'y ajuste plus que jamais; mais c'est principalement parce que Dieu l'a pour agréable. Partout où luit cette lumière de la divine volonté , l'âme se reconnaît; elle s'établit , et, dans la mesure convenable, elle se livre.

C'est une grâce d'accroissement dans la foi o\ , par suite, une précieuse et générale illumination intérieure. Elle fixe et avance l'âme dans la connaissance et dans la possession du royaume de Dieu. Dieu devient l'atmosphère de tout ce qu'on regarde ; il n'entoure pas seulement les choses, les personnes, les événements, il les pénètre, il les remplit. On voit manifestement qu'il est au fond de tout ce qui existe ou arrive; qu'il y csl avec toutes ses perfections, ses droits, ses desseins, son action et surtout son amour. La création prend alors une admiral)le transparence : elle est un signe limpide, exact et procliain des pensées de son Créateur. Tout en elle le raconte et vrai-

ment tout le donne. C'est par là même une grâce trèssensiltle de présence de Dieu. On sent que , si on y était fidèle , on aurait aisément, dès ce monde, sa conversation dans le ciel.

C'est aussi une grâce de recueillement. L'âme puissamment attirée se dégage de ce qui la divise et la disperse; elle accorde et unit ses puissances; elle concentre ses ellorts, et si même elle ne reçoit pas tout do suite la réponse de Celui qu'elle interroge et qu'elle implore, elle l'attend avec une patience douce et humble.

C'est encore une grâce d'apaisement : tout se trouve remis en ordre par cette révélation de l'ordre et du repos dans une créature , qui n'est si parfaitement calme et sereine que parce qu'elle est parfaitement pure et dégagée. Les appétits se modèrent, les sentiments se règlent, les désirs sont tranquilles, les blessures se ferment, les douleurs morales se voilent , les tristesses s'atténuent et s'endorment. On est sympathique à la loi, et l'on n'a presque plus besoin de foi pour trouver que le joug de Dieu est ce qu'il y a de plus doux au monde. Cette paix est la vraie paix; c'est la seule qui ne soit pas réduite à flotter simplement à la surface de nos agitations , la seule qui s'établisse dans ce qui forme le fond de l'âme. Elle est en nous, suivant la belle expression de saint Augustin, la tranquillité DE l'ohdre ! Elle est, dans ce monde de pensées , de sentiments et d'impressions que chacun porte en soi, ce qu'est, dans l'univers visible, le calme régulier de la nature sous la main de Dieu... Elle est la

seule paix qui ne contienne pas le germe d'un trouble, et qui nous rassure dans l'instabilité des autres joies, la seule qui soit le pressentiment de la paix étemelle , et dont on puisse croire que, dans la transfiguration céleste, elle se reconnaîtra....

Enfin , c'est une grâce de détachement. L'âme est portée en haut et dilatée par l'air tout nouveau qu'elle respire. Une fois la chahie tyrannique du péché brisée, ce qui nous retient ce sont nos vains enchantements ou nos effrois déraisonnables. Dans ce monde où ^larie introduit ses amis, il n'y a plus que Dieu qui charme et l'on n'a peur que de l'offenser.

Sans doute , ce n'est pas en un jour que l'Enfant bénie entre toutes produit ces eflfotsde grâce qui s'impliquent les uns les autres. Ce n'est souvent d'abord qu'une lueur , un coup d'œil sur un vaste horizon , une goutte de rosée céleste, une saveur passagère de Dieu. Mais telle est, sur les âmes sincères et convenablement disposées, l'impression de cette première grâce, qu'elle y devient le point de départ d'une direction nouvelle ot meilleure, la source d'actes trèssaints et très-fréquents , enfin le fondemtuit d'un état qui donne à Dieu beaucoup de gloire, à l'Église de grands profits, à l'âme qui y vit d'immenses mérites, sans parler des consolations et des joies, qui sont inelfablus.

Que si l'âme est parfaitement fidèle à ce qu'elle reçoit ici, si surtout c'est le bon plaisirdeDieu, il arrive que Mère Admirable lui dit un jour : Monte plus HAUT, et ce qu'elle l'invite à faire, elle le lui fait faire. L'âme n'était que l'amie de Marie; c'était beaucoup; elle devient son intime. En quoi cela consiste-t-il? D'abord en un affermissement et un progrès des états supposés par les ascensions précédentes. La première tirait du péché ; il est clair que la dernière en éloignera davantage. Elle produira dans l'âme une horreur du mal plus sensible et un mépris plus profond pour tout ce qui en est la source et l'occasion. Elle lui inspirera une crainte de Dieu plus filiale et plus ellicace, une vigilance plus éclairée et plus active sur elle-même, une délicatesse de conscience plus exquise ; enfin elle l'établira dans une force sereine et pleine qui la rendra invincible et imperturbable dans les tentations.

La seconde ascension la tirait du dehors; la troisième la rendra encore plus intérieure : elle l'inondera d'une lumière plus pure ; elle la rendra plus ferme en sa foi, plus éprise de l'invisible, plus aimante, plus libre. Mais quelle sera la grâce propre de cette intimité? Nous serions bien tentés d'en dire ce qui est cité dans l'Apocalypse, de ce nom divinement écrit sur la petite pierre blanche, que le juge des saints combats met dans la main du victorieux : « nul ne le

SAFT s'il ne le POSSÈDE. ))

Ce qui peut s'en écrire de plus clair, c'est que la substance de cette grâce est une participation vivante et abondante aux états propres et à la vie personnelle de la Très-Sainte Vierge. Elle instruisait déjà ses amis et faisait d'eux de vrais disciples ; ce sont plus que des paroles et des enseignements qu'elle donne à ses intimes; elle fait, pour ainsi dire, couler en eux quelque chose d'elle-même. Elle s'imprime dans leur mémoire ; elle occupe leur imagination ; elle donne à leurs yeux intérieurs je ne sais quel regard qui fait que, proportion gardée, on considère toutes choses comme elle-même les considérait, à son point de vue, dans sa clarté, et qu'on les juge ensuite dans son esprit. Elle tourne le cœur du côté où le sien se tournait toujours sur la terre ; elle lui inspire ses goûts, ses inclinations, ses attraits. Elle communique à l'homme entier ses manières d'être. Ce n'est plus seulement une imitation qui se fait par le dehors ; c'est une vie qui, partant d'un principe identique, s'épanche dans les mômes actes, porte les mêmes fruits et arrive au même but. C'est comme un allaitement que la divine Mère fait encore à son Jésus, dans l'àme où il habite maintenant par la foi, où il vit par l'amour et où il veut grandir jusqu'à la plénitude de son ;lgc [Miriait.

Et encore que tout progrès dans la vie spirituelle ne soit qu'un accroissement de la vie de Jésus en nous, cependant, quand c'est par une intervention spéciale de Marie qu(î se fait celle divine croissance, elle prend je ne sais quels caractères particuliers de faci-

LA VEILLE. n

lité, de simplicité, de douceur, de tendresse et de joie. L'âme jouit encore d'une liberté étonnante; quelquefois on la voit au dehors plus active et plus mêlée aux hommes que celle qui n'est qu'amie. C'est qu'en eftet, l'amie a souvent besoin de s'isoler pour contempler ce qu'elle veut voir et écouter ce qu'elle désire entendre : l'intime est isolée partout. Elle porte sa clôture en elle-même, et tel en est le secret; elle porte son désert avec soi, et telle en est la profondeur, qu'aucun profane n'y peut avoir accès et que nul bruit n'y peut parvenir. On vit abrité , on passe impunément au milieu de ce qui blesse. C'est quelque chose de ce qui est dit dans les Psaumes : « Avec ceux qui haïssaient la paix, je restais pacifique*. » On se prête aux choses et on se donne aux personnes avec d'autant plus d'aisance et de libéralité, qu'on n'appartient plus déllnitivement qu'à Dieu seul.

C'est d'une telle ûme qu'il est surtout vrai de dire que « toute sa gloire est dans son intérieur: » sa gloire, c'est-à-dire sa vraie activité, sa vraie fécondité, sa vraie valeur divine. Elle peut être tout à fait effacée au dehors: qu'elle le soit ou ne le soit pas, ce lui est absolument tout un. Elle sait manquer et abonder, être louée et blâmée, commander et obéir: qu'importe? tout lui sert, tout l'avance, tout la mène à Dieu. Elle rejette tout l'inutile qui lui pèse presque autant que le péché lui pesait autrefois. La simplicité où la met son entier détachement, jointe à la force qu'elle puise

• l's. ex IX, 7.

dans sa parenté étroite avec Dieu par Marie, fait qu'elle ne trouve presque pas d'obstacle ou qu'elle franchit de suite ceux qu'elle rencontre.

C'est ici l'épanouissement de cette sorte de justice originelle et de grâce native qui semble être le don propre de Marie adolescente ; c'est une efflorescence terrestre du baptême, et, par suite, c'est la paix du ciel commencée sur la terre. On s'y trouve comme de niveau avec les états de perfection qui sont dans l'Église. La vie religieuse sous toutes ses formes , la virginité alors semblent la règle et non l'exception : c'est le commun seul qui paraît étrange , et si l'on y est déjà extérieurement engagé, telle est la perfection où l'on s'efforce d'y vivre , qu'aux yeux de Dieu on vaut ])cut-étre mieux que ceux qu'il a appelés à des conditions de vie supérieures.

Du reste, on comprend bien que nous disons ces choses faute d'en pouvoir dire d'autres, et qu'elles ne sont vraies et recevables, qu'autant qu'on les termine par ce trait qui dans les Cantiques couronne la description des beautés de l'Épouse : « Et nous n'avons rien dit de ce qui est caché au dedans'. »

Ainsi pour nous résumer en peu de mots : Mater- Admirabilis entraîne à sa suite : 1" les pécheurs, qui trouvent en son image la condanniation de leurs désordres; 2" les amis, âmes déjà pieuses, mais encore retenues par les complications du dehors, dont Mdi'ie les sépare en c^mmeuçuut à leur révéler les beautés

• Cant., IV, I.

sérieuses, les splendeurs immaculées et les joies simples du dedans; 3° enfin les intimes, les âmes choisies entre toutes, à qui elle communique quelque chose de sa vie et qu'elle établit par là dans la vie parfaite.

Page 1