‹ Matériaux d'une théorie du prolétariatChapitre 10 sur 10 · XVIII · texte numérisé non relu

XVIII

capitalisme (1)] revêt une forme ayant un aspect régulier ; le rapport du travail aux produits apparaît avec clarté et ce rapport n'est pas éloigné d'affecter une allure mathématique ; sur une pareille économie on peut monter un sj'stème juridique... Dans la préface à la traduction allemande de la Misère de la philosophie, [Engels a] écrit: «Dès que l'on sait que le travail est la mesure des marchandises, les bons sentiments du brave bourgeois doivent se sentir profondément blessés par la méchanceté d'un monde qui reconnaît bien nominalement ce principe de justice, mais qui, réellement à chaque instant, sans se gêner, paraît le mettre de côté... Le petit producteur doit désirer ardemment une société où l'échange des produits d'après leur valeur de travail soit une réalité entière et sans exception (2). »

«t Ces idées devaient agir surtout sur saint Jean Chrysostome, qui a tant vécu à Antioche, ville pleine d'artisans (3) ; aussi aimait-il à se représenter une société idéale dans laquelle n'existeraient que des travailleurs, occupés aux arts les plus nécessaires à

(1) J'avais omis cetto réserve dans le texte de 1901.

(2) Marx, Misère de la philosophie, pages 14-15.

(3) Dans un article de la Revue de métaphysique et de w.orale (janvier 1911, pages 77-78) j'ai signalé l'influence que très probablement a eue l'existence de corporations artisanes sur la conquête chrétienne. Renan dit qu'en Asie Mineure existaient de « puissantes associations d'ouvriers analogues à celles d'Italie et de Flandre au Moyen Ags » et s'occupant surtout aux arl*3 +extiles {Saint Paul, page 355) ; et il est bien remarquable que dans ces pays industriels la propagation du christianisme a été exceptionnellement rapide ; c'est là que « commença la profession publique du christianisme ; là se trouve, dès le ni' siècle, sur des monuments, exposés à tous les regards le mot christianos » (pages 362-363).

la vie ; les arts de luxe, qui faisaient la fortune des grands marchands, eussent été bannis de cette cité chrétienne (1). C'est à travers cette vision que le grand orateur voyait le monde, et celui-ci lui semblait laid ou absurde ; la notion du droit se trouvant ainsi reléguée dans une utopie artisane, le monde réel était sans droit.

« Chez saint Ambroise on trouve plutôt un idéal agricole, que Thamin croit emprunté à Cicéron, mais dans lequel on pourrait signaler plus d'une réminiscence virgilienne ; en tout cas, cet idéal est bien en rapport avec les préoccupations d'un évoque vivant dans un des pays qui ont été les plus renommés pour leur agriculture. Dans l'économie rurale, saint Ambroise trouve de la rationalité : « Il est frappé [dit Thamin] de la proportion qui existe... entre la peine et le salaire... Nous récoltons en définitive ce que nous avons semé (2). » La proportion n'est pas aussi exacte que chez les artisans, mais elle est encore très visible; il y a encore une causalité. De plus, saint Ambroise a pour la terre cette piété qui nous frappe chez presque tous les Romains : « Une terre possédée de père en fils... fait partie de la famille, non pas comme un chose, mais comme un être vivant, comme un serviteur infatigable qui survit à toutes les générations de ses maîtres. L'échanger... contre de l'argent serait un sacrilège... Au droit de propriété se substitue ainsi dans la pensée de saint Ambroise un devoir envers la propriété, qui est d'en être un usufruitier fidèle et re-

(1) Paul All.\rd, Les esclaves chrétiens, pages 417-418. — Cet auteur remarque que dans cette société le capital industriel n'avait qu'un rôle médiocre (page 419).

(2) Th.*.mi.v, op. cit., page 287.

32G MATÉRIAUX D'une théorie du prolétariat

connaissant (1).» Voici donc un deuxième idéal, une deuxième utopie qui s'éloigne beaucoup de la réalité, telle qu'on pouvait lobserver au iv"= siècle dans cette oligarchie prodigieusement riche avec laquelle l'Eglise était en contact journalier.

« En général, il faut beaucoup se défier de la philosophie sociale construite par les utopistes ; ils rêvent, tout comme des alchimistes, au lieu d'observer ; ils moulent leurs conceptions juridiques sur ce qui n'existe pas et non sur ce qui existe. Les utopistes, ne voyant des droits possibles que dans ' un monde hyperidéal, regardent les phénomènes / réels comme engendrés par des purs hasards et ne / peuvent concevoir qu'on puisse s'intéresser à autre ! chose qu'aux efi'orts faits par les gens de bonne 1 volonté en vue d'atteindre le bien, ou du moins en I vue de se diriger dans la voie du bien. Le caractère matérialiste du droit leur échappe complètement.

« Les utopies artisahes et paysannes des Pères

leur servaient à juger non pas les économies des arti-

. sans et des paysans, mais celle de l'oligarchie ;

' elles leur servaient à faire ressortir tout ce qu'il y

i avait d'irrationnel dans cette société de décadence ;

' ce qu'il y avait de hasard dans l'économie des

classes riches leur apparaissait comme d'autant plus

, odieux qu'ils avaient nourri leur esprit d'un idéal

;| : ^ d'où le hasard était presque totalement exclu. Il

[j m'est donc pas étonnant qu'ils aient traité [parfois]

5 ' fort légèrement le droit de propriété.

« La propriété des patriciens leur semblait n'pvoir aucune fonction utile dans la production des richesses ; un hasard avait concédé à une minorité des avantages exceptionnels et sans cause ; il avait du

(1) Thami.v, op. cit., page 286.

même coup imposé à la très grande majorité des misères iajasiijiial)les. Un pareil regune pouvait être maintenu par la force; mais il ne pouvait trouver grâce devant la raison, qui lui opposait des constructions idéales toutes diuéreutes. Le vice fondamental de l'économie romaine ne pouvait être couvert que par un seul moyen : que le propriétaire ne se considère point comme ayant le droit de disposer à son caprice des biens qui ne sont pas justifiés; — il n'est pas l'auteur de ses richesses ; entre son activité et son revenu, il n'existe pas de rapport causal ; il n'a qu'un droit d'aubaine sur des choses de hasard ; — sa conduite deviendra respectable s'il fait de ses ressources un usage parfait (1), s'il les met à la disposition de l'Eglise pour lui permettre de satisfaire ses besoins et de soulager les misères de ses pauvres.

« La notion de propriété tend ainsi à s'évanouir ; elle est remplacée par la notion d'une possessiori contrôlée par l'Eglise. Dieu donne toute liberté au riche pour employer ses revenus comme il l'entend, pour profiter à sa guise de l'aubaine qui lui arrive ; mais le riche devra rendre compte de l'emploi de son argent devant le juge suprême ; il est un économe placé sous les ordres de la Providence divine ; son métier, suivant saint Jean Chrysostome, est de donner l'aumône aux pauvres (2). »

Les docteurs du Moyen Age sont bien moins intéressants que les Pères parce que passant leur vie à discuter dans les écoles sur des portioncules de textes, ils n'avaient point avec la réalité le contact

(1) Thamin, op. cit., page 290. Il cite à ce sujet une curieuse lettre de saint Augustin.

(2) Paul Allard, op. cit., page 418.

328 MATÉRIAUX D'uNK THÉORIE DU PROLÉTARIAT

étendu qui a permis aux vieux orateurs ciirétiens d'être si puissamment inspirés par toutes les passions de leur temps ; leurs formules n'étant point éclairées par des piiénomènes qu'on y jouisse rattacher facilement, leurs véritables intentions sont fréquemment obscures; on ne doit donc pas trop s'étonjier si plus d'un démocrate-chrétien a eu l'idée biscornue de trouver du marxisme dans saint ïhoïnas (1). Si abstraite cependant que fût cette théologie, si l'on admet, avec Joseph Rambaud, qu'elle avait pour objet de régler d'une façon prudente la direction de la famille et le gouvernement des princes (2) on est amené à penser que les doctrines économico-éthiques que le Moyen Age a construites pour la vie civile, ont dû subir souvent les influences des grandes causes qui agissaient sur la politique des Etats ; lorsque, par exemple, saint Thomas attribue à Dieu le domaine éminent et à l'homme le domaine utile il pense évidemment à la condition des tenures contemporaines ; on a donc le droit de dire, avec Joseph Rambaud, que sa philosophie sociale est faite pour consolider la notion de propriété (3).

Les idées que les scolastiques se formèrent sur la manière de conduire les affaires sont extrêmement embrouillées ; on a supposé plus d'une fois que le robuste bon sens naturel de saint Thomas avait été troublé par des formules péripatéticiennes qu'un docteur du Moyen Age ne pouvait pas facilement se dispenser de respecter (4) ; mais il me semble que

(1) Joseph Rambaud, op. cit., 3' édition, pages 49-50.

(2) Joseph Rambaud, op. cit., page 39.

(3) Joseph Rambaud, op. cit., page 47. •

(4) Joseph Rambaud paraît un peu disposé à admettre cette opinion, {op. cit., pages 52-53, page 56, pages 58-59.)

ESSAIS UIVERS 329

les philosophes de ce temps furent surtout gênés par l'obligation de tenir compte des diatribes anticapitalistes lancées par des tribuns cléricaux au cours de la lutte que l'Eglise soutint contre les classes riches de l'Europe méridionale.

En procédant à leurs opérations commerciales, auxquelles les croisades avaient donné un développement si considérable, beaucoup d'habitants des' régions méditerranéennes connurent la vie libertine, : fastueuse et comme parfumée d'art que menaient les grands personnages d'Asie ; la bourgeoisie admirait le fonctionnement régulier des administrations musulmanes ; les hommes dont l'esprit s'ouvrait à la libre réflexion comprirent l'existence de sociétés mixtes où des religions diverses vivent en parfait accord sous un régime légal qui ignore les préoccupations confessionnelles. Le monde occidental, encore tout dominé par des forces ecclésiastiques, parut dégoûtant d'ignorance, de naïveté et de grossièreté à bien des gens qui avaient admiré la beauté de ce que l'Orient conservait de la civilisation antique. La grande hérésie de ces temps fut l'aspiration vers le génie païen ; les doctrines théologiques dont parlent si abondamment les historiers de l'Inquisition, n'étaient que des éléments auxiliaires destinés à favoriser l'émancipation des précurseurs de la Renaissance, en soulevant la petite bourgeoisie contre le sacerdoce ; le danger couru par le catholicisme fut très grand lorsque Frédéric II donna aux épicuriens l'appui de l'autorité impériale (1).

(1) Emile Gebhart pense que l'indépendance spirituelle de Frédéric II correspond bien aux instincts profonds de l'âme italienne {L'Italie mystique, 3' édition, page 181). : L'importance des épicuriens a été sans doute exagérée par 1 Benvenuto d'Imola dans son commentaire du X* livre de ^

' On admet assez généralement que le catholicisme ( fut sauvé par les ordres mendiants ; les moines du nouveau modèle se faisaient facilement applaudir par les plèbes urbaines qui haïssaient les gros marchands, les propriétaires des maisons et les autorités de police ; les magistrats municipaux étaient obligés, souvent bien à contre-cœur, de se conformer aux volontés d'inquisiteurs soutenus par les pauvres (1). Quand la papauté n'eu! plus à combattre les \ Hohenstaufen, elle chercha à se débarrasser des franciscains spirituels, dont l'agitation anarchiste la gênait ; les papes d'Avignon, qui voulurent organiser le gouvernement de la chrétienté sur le modèle

VEnfer, quand il attribue cent mille partisans à Farinata degli Uberti. {op. cit., page 173).

(1) Les troubles qui désolèrent Milan de 1058 à 1074 montrent combien il était dangereux pour les classes riches d'avoir à lutter contre les classes pauvres soutenues par la papauté ; les patarins conduits par le diacre Arialdo, puis par le noble Erlembaldo, finirent par être les maîtres absolus de la ville pendant deux ans ; mais leurs excès furent tels qu'au lendemain de Pâques 1074, une bataille décisive s'engagea : " Une dernière fois la noire fourmilière des chrétiens déguenillés sortit en rangs pressés de ses ruelles fangeuses. Le grand aventurier tomba dans les rephs du gonfalon révolutionnaire de Grégoire VII. La pataria avait vécu. » (Emile Gebhardt, Les siècles de bronze, page 121). — Par contre l'histoire d'Elie de Cortone montre comment un aventurier riche pouvait braver la papauté : cet ancien général des franciscains, déposé par Grégoire IX, devenu un des conseillers de Frédéric II, excommunié, ne voulut jamais se soumettre, malgré les tentatives qui furent faites pour l'amener à se réconcilier avec la papauté. Il avait donné à Cortone de précieuses rehques apportées d'Orient, fait bâtir une église et un couvent pour les franciscains. Il mourut après avoir reçu la communion ; plus tard son corps fut jeté à la voirie. (Lempp, Frère Elie de Cortone, pages 149-155.)

de la monarchie française furent impitoyables pour ces ennemis de l'ordre ; je ne puis me résoudre à croire qu'il faille verser beaucoup de larmes sur les malheurs de tribuns dont la propagande aurait pu être bien plus funeste qu'une invasion de Mongols. Finalement, les docteurs eurent beaucoup à faire pour corriger tant bien que mal les affirmations anticapitalistes que leurs prédécesseurs avaient été contraints de mêler à leur éthique.

Nos catholiques sociaux espèrent qu'en se donnant pour les représentants d'une glorieuse tradition qui remonterait aux Pères et aux grands scolastiques, ils parviendront à entourer leurs infimes personnalités de quelque prestige ; tout le monde lettré se tordrait de rire si Albert de Mun et Henri Lorin (1) annonçaient qu'ils se sentent assez de génie pour terrasser l'hydre socialiste ; mais comme ils se bornent à dire qu'ils veulent mettre à la portée de la plèbe les enseignements sublimes de saint Jean Chrysostome et de saint Thomas d'Aquin, de naïfs bourgeois leur off'rent de subventionner les « oeuvres » . où ces bons messieurs sociaux exerceront leurs fonctions salivaires. Edouard Doîiéans n'a pas tort de signaler qu'il existe une concurrence fort tendue entre le cléricalisme social et le socialisme

(1) Cet Henri Lorin est, d'après Drumont, un des clowns les plus comiques de notre temps, il est à la tête d"une très grosse fortune ; à l'époque liéroïque des « cercles » d'Albert de Mun, il était un adversaire intransigeant du prêt à intérêt ; mais ses convictions ne l'empêchaient pas de louctier fort régulièrement ses coupons. — Au temps de Léon XIII il était le grand ctief occulte du ralliement; ses amis le nommaient le sous-pape ; maintenant il fait une active propagande contre Pie X.

populaire (page 7) ; dans toute concurrence une des parties cherche à imiter les procédés qui ont réussi à son précurseur ; si le socialisme avait une origine chrétienne, comme le disent les catholiques sociaux, ceux-ci devraient faire preuve de plus d'originalité que leurs rivaux. Proposer d'examiner une telle question aurait paru fort oiseux à Brunetière qui était persuadé que Léon XIII avait changé d'axe du monde en publiant le galimatias de son encyclique Rerum novarum (1). Je m'en rapporterai à l'autorité de Vilfredo Pareto, qui me semble avoir plus de compétence que tous les conseillers de Sillon.

« En 1869, écrit le savant professeur de Lausanne, les évèques d'Allemagne, réunis au Congrès de Fulda, frappés par les grands progrès du socialisme, décidaient de prendre une part active dans les débats sur la question sociale » (2) ; — « Les évêques allemands, au Congrès de Fulda, employaient les phrases, les idées, les propositions des socialistes. Le célèbre programme électoral de 1871, composé par le chanoine Moufang, contenait une très grande partie du programme socialiste » (3) ; — « Quant à ce qu'on appelle l'action sociale, directement, sans l'intervention de l'Etat, nous voyons que les chrétiens sociaux

{i) Je suppose que Brunetière a écrit des choses si extravagantes sur le socialisme parce qu'il fut mal renseigné par Georges Goyau, qui ne comprend rien aux questions sociales ni aux questions religieuses. C'est très probablement ce même spécialiste qui l'avait amené à prendre au sérieux les sous-Intellectuels du Sillon. La lettre qu'il écrivit le 25 décembre 1904 à ses « chers amis » du Sillon, est passablement comique [Lettres de combat, pages 169-174)

(2) Vilfredo Pareto, Les systèmes socialistes, tome I. page 252.

(3) Vilfredo Pareto, loc. cit., page 255.

n'ont rien innové. Parfois ils ont mieux organisé les institutions de la philanthropie habituelle, mais dans la plupart des cas ils ont adopté les procédés des socialistes... En tout, dans les moyens, dans les méthodes de propagande et d'organisation des travailleurs, ils ont copié les socialistes ; mais ils n'ont pavS obtenu le même succès » (1).

Cette impuissance des catholiques sociaux constitue contre leurs prétentions traditionalistes une présomption très forte, qui vient renforcer les raisons que j'ai données pour rejeter ce que dit Edouard Dolléans des origines chrétiennes du socialisme.

Dans un article du Peuple (12 février 1849) où il dénonçait le charlatanisme des phalanstériens, Proudhon a éciit ces phrases qui ont une très grande importance pour la question que nous examinons ici : « La vérité eut de tout temps pour compagne la franchise. Que M. Considérant se remémore les tergiversations de toute sa vie... Après la révolution de juillet, quand il semblait que la philosophie du Constitutionnel allait effacer pour jamais ce qui restait en France de catholicisme, M. Considérant, dans

(1) ViLFREDO Pareto, loc. Cit., page 259. — L'auteur pense que seuls des <■ ouvriers faibles » se soumettent aux syndicats catholiques ; il nous apprend que dans plusieurs cas les grèves faites par des syndicats catholiques ont été plus violentes que les grèves socialistes analogues, faute d'une Iicnne éducation de la conscience ouvrière par les catholiques sociaux. Ceux-ci n'ont réussi à organiser convenablement que les petits propriétaires fonciers (page 260).

un discours à l'Hôtel-de-ViUe, parlant au nom de sa siecte, osa s'écrier: Nous ne sommes pas chrétiens. Le mot fut recueilli : c'était une flatterie au libertinage du moment. Depuis, le vent a soufflé aux idées religieuses ; on s'est aperçu que le préjugé chrétien résistait à l'inoculation du dogme fouriériste, que la morale de l'Evangile faisait reculer celle du phalanstère. Dès lors, on s'est appliqué à dissimuler les données antichrétiennes du monde harmonien : on a fait avec le ciel des accommodements ; on s'est mis à prouver que Fourier est le continuateur de Jésus- Christ. Flatterie au clergé et aux jésuites. » Ainsi, en ce qui concerne l'utopie qui, au cours de la jpremière moitié du xix' siècle, a probablement oc- /cupé le plus grand nombre des esprits qu'liallucinait I le désir de réformer le monde, on ne rencontre point i à son origine les caractères religieux qui auraient /. dû s'y trouver si la théorie de la genèse du socia- I lisme adoptée par Edouard Dolléans était vraie; de I tels caractères sont surajoutés tardivement par des ! sectaires qui cherchent à combiner des moyens auxiliaires capables de faciliter leur propagande ; il me paraît assez facile de découvrir les raisons qui forcèrent les fouriéristes à se découvrir des tendances religieuses, auxquelles n'avait pas songé le fondateur le leur secte. Ces raisions dépassent un peu le niveau des habiletés de tactique dont parle Proudhon (1).

(1) Proudhon donoe encore deux antres exemples de « tactique » phalanstérienne qui permettent de penser qu'il y avait beaucoup d'hypocrisie dans le langage de Considérant, prenant une attitude religieuse : « Les vues de Fourier sur les rapports des sexes sont diamétralement opposées au mariage et à la famille. Après avoir sollicité la flbre épicurienne du pays, on a senti cjue la conscience

Au commencement du xix* siècle, les inventeurs d'utopies étaient dans un état d'esprit fort semblable à celui des législateurs de la Révolution ; ils regardaient les phénomènes religieux comme tout à fait secondaires; Fourier croyait faire une part très convenable à la religion en annexant ses cérémonies aux exercices chorégraphiques (1). Plus tard, des esprits portés à une réflexion philosophique sérieuse arrivèrent à penser que les grandes révolutions sociales ne sont complètes que si elles sont accompagnées de

publique répugnait à cette turpitude des amours libres, et pendant que l'on continue d'initier les fidèles aux Amours des saints [manuscrit de Fourier], on proteste devant les profanes du respect le plus profond pour la famille et le mariage. On accuse même, au besoin, le socialisme violent de vouloir la communauté des biens pour arriver plus vite à la communauté des femmes. Ainsi le veut l'intérêt de Vordre : périsse le socialisme, plutôt que le fouriérisme ! Ainsi le prescrit la tactique de M. Considérant. — La Démocratie pacifique est fondée. Pourquoi ce nom donné à une feuille phalanstérienne ? Afin, dit naïvement M. Considérant dans son prospectus d'absorber, d'annhihiler hparti républicain, la démocratie révolutionnaire, que le grand prêtre de la secte, regardait alors comme le plus grand obstacle à l'avènement du fouriérisme. A présent, M. Considérant est républicain, démocrate, voire même révolutionnaire ; il le dit du moins, mais prenez-y garde, il en est de son républicanisme comme de son sociabsme ; il ne tiendra pas au premier tour de roue de la foVtune » . Proudhon était fort indigné d'un article de la Démocratie pacifique qui avait signalé « le socialisme violent » comme responsable des événements de juin 1848.

(1) Fourier dit que chaque phalange fournira 144 jeunes gens et jeunes filles pour Ips processions qui seront beaucoup plus pompeuses " dans un centre d'Harmonie que dans nos grandes capitales » [Nouveau monde industriel et sociétaire, page 260). Sur le plan du phalanstère qui figure dans beaucoup de brochures fouriéristes, l'église et l'Opéra sont deux bâtiments symétriques.

profondes transformations religieuses corrélatives. Cette théorie, qui est probablement venue de l'école hégélienne dont les influences diffuses et souvent bien difficiles à déterminer avec rigueur ont été si considérables en France, obligea les partisans des utopies à faire des efforts d'imagination en vue de trouver le moyen de compléter leurs programmes sociaux par des théologies. En 1825. Saint-Simon formula le Nouveau christianisme, sous l'influence d'Eugène Rodrigues (1) ; plus tard Cabet déclara qu'il ne s'agit pas d'inventer un nouveau christianisme, mais de comprendre parfaitement ce qu'ont enseigné Jésus-Christ, les apôtres et les Pères ; les fouriéristes ne pouvaient échapper au courant qui entraînait tant de leurs contemporains à reconnaître la validité de la corrélation socio-religieuse (2).

Engels prétendait que cette corrélation ne s'est montrée qu'aux « premières phases de la lutte de l'émancipation de la bourgeoisie du xiir au xvii* siècle » ; à l'origine, les novateurs étaient

(1) Enfantin n'était pas, tout d'abord, fort disposé à entrer dans la voie que ce livre prétendait ouvrir. (Gharlety, Bistoire du saint-simonisme, page 81.)

(2) Il ne faut probablement pas négliger le fait qu'en 1832 Jules Lechevalier, qui avait suivi les cours de Hegel, passa du saint-simonisme au fouriérisme. — En 18.34, Considérant publia une brochure de Considérations sociales sur l'architectonique, dans laquelle il regarde comme déterminées les unes par les autres les diverses branches du système social : système industriel, système scientifique, système d'éducation, système architectonique (p. 71) ; il croit que si on met les hommes à vivre dans un phalanstère construit suivant les principes de Fourier, le fouriérisme se réalisera de lui-même (page 72), si bien que la réforme aurait ainsi une base artistique en plus de ses autres bases.

obligés d'utiliser des idéologies élaborées par des temps qui avaient raisonné sous forme théologique ; « mais aussitôt que la bourgeoisie, au xviii* siècle, fut devenue assez forte pour avoir une idéologie à elle, ajustée à son point de vue de classe, elle fit sa grande et définitive révolution, la Révolution française, en faisant appel exclusivement à des idées juridiques et politiques ; elle ne se souciait de la religion que lorsque celle-ci devenait un obstacle, mais il ne lui vint pas à l'idée de mettre une nouvelle religion à la place de l'ancienne (1) ; on sait comment échoua la tentative de Robespierre » (2).

La question me semble avoir été mal posée par Engels ; il s'agit de savoir quels mythes ont, aux diverses époques, poussé au renversement des situations existantes ; les idéologies n'ont été que des traductions de ces mythes sous des formes abstraites. Durant le Mo5en Age les hommes qui cherchaient à soulever la plèbe, trouvaient sur les confins de l'orthodoxie quantité d'éléments propres à entrer dans leurs convictions politiques ; ils annonçaient l'extension à tous les fidèles des bienfaits de la vie évangélique, jusqu'alors monopolisés par les moines, le triomphe des saints du millenium prédit par l'Apocalypse, le règne de Paraclet réglé par VEvangile éternel qui devait former l'ultime révélation ; ils devenaient généralement hérétiques quand ils voulaient sortir des domaines de l'imagination pour faire de la philosophie. — Au xvi* siècle, les prophètes et les psaumes bouleversent les âmes mises

(1) On sait qu'Edgar Quinet a fort surpris les contemporains du second Empire en soutenant que la Révolution aurait dû accomplir cette œuvre.

(2) Engels, Religion, philosophie, socialisme, pages 194-

au contact de cette littérature extraordinaire ; les Réformés s'imaginent que les livres de l'Ancien Testament ont été écrits pour leur enseigner la voie du bonheur ; ils croient, en conséquence, que Dieu les comblera de bienfaits s'ils suppriment toute idolâtrie dans le monde chrétien. — La bourgeoisie française du xviir siècle, qui sourit de la Bible et qui est devenue fanatique de la civilisation antique, va chercher dans des images romaines les raisons motrices d'une activité révolutionnaire.

Aux yeux des bourgeois avancés du xviir, siècle, lecteurs de Plutarque, la Cour, avec laquelle ils identifiaient la royauté (1), est une institution exécrable qui ruine les finances publiques, qui livre les décisions des grandes affaires aux cabales des mondains, qui, en réduisant les plus hauts fonctionnaires au rang des gens de service du prince, humilie- profondément les âmes vouées au culte des héros. — Ce qui demeure de féodal dans la constitution foncière du pays est regardé par les hommes de loi comme une survivance des temps d'esclavage, qui doit disparaître pour ne laisser subsister que des rapports juridiques fondés sur les principes égalitaires du droit civil. — Le clergé ne cessera d'être traité de corps parasitaire que s'il consent, en s'inspirant de ce qui existait dans les cités classiques, à se réduire au rôle d'auxiliaire des magistrats ; on reconnaîtra l'utilité des prêtres qui contribueront à entretenir l'ordre moral ; mais tout ce qui a seulement une valeur chrétienne (comme les couvents)

(1) Les royalistes contemporains ne paraissent pas foujours bien comprendre que cette identification constitue actuellement la principale ca.use de leur impopularité. Napoléon III avait commis une faute singulière en Téant une cour impériale, qui fut profondément haïe par les Parisiens.

devra disparaître (1). Ces conceptions qui sont encore aujourd'hui très puissantes dans l'esprit français, alimentèrent des mytlies tyranniquement prenants aux temps ou tomba l'Ancien Régime.

Les utopistes ne sont point parvenus à déterminer de sérieux mouvements dans le monde, parce qu'ils n'avaient point à leur disposition des mythes doués du pouvoir moteur qui eût été nécessaire ; le socialisme trouve aujourd'hui, dans les phénomènes qui se rattachent à la lutte de classe des ressources pour créer les forces psychologiques populaires dont il a besoin ; aussi ne puis-je admettre, avec Edouard Dolléans, que « le socialisme sentimental des premières heures ne diffère pas essentiellement du socialisme le plus moderne, soit qu'il se présente sous la forme du socialisme aimable à la Fournière ou du socialisme pompeux à la Jaurès ou du socialisme renfrogné à la Guesde, soit qu'il revête son idéal d'une armature scientifique ou fasse appel aux plus savantes constructions juridiques » (2) (page 10).

(1) Après la guerre Renan disait au clergé : « Ne vous mêlez pas de ce que nous enseignons, de ce que nous écrivons, et nous ne disputerons pas le peuple ;.. nous vous abandonnerons sans partage l'école de campagne. « {Réformes intellectuelle et morale, page 90). — «Quels services pe rendrait pas un curé, pasteur catholique, offrant dans chaque village le type d'une famille bien réglée, surveillant l'école, presque maître d'école lui-même, donnant à l'éducation du paysan le temps qu'il consacre aux fastidieuses répétitions de son bréviaire ! » (page 96) ; — « L'Eglise est une pièce trop importante d'éducation pour qu'on se prive d'elle ; si de son côté elle fait les concessions nécessaires, et ne se rend pas, en exagérant ses doctrines, plus nuisible qu'utile » (page 108).

(2) Il y a cependant beaucoup de vérité dans le jugement de notre auteur ; nous voyons renaître, sous des for-

— Alors même que leur imagination semble évoluer le plus librement au milieu des hypothèses les plus

'i hardies, le critique découvre aisément que les utopistes demeurent toujours embrénés de dialectique ; ils avaient la prétention de combiner scientifiquement les abstractions qu'ils avaient ramassées de

2 droite et de gauche (1) ; si leurs œuvres nous semblent parfois peu raisonnables, il ne convient pas d'expliquer leurs erreurs en supposant que leur cœur eût atteint un degré d'enthousiasme irrésistible pour une intelligence normale, mais en pensant à leur débilité intellectuelle (2). — Beaucoup de gens

mes très diverses, les vieilles utopies ; mais il leur faut tenir compte de la lutte de classe sans laquelle les socialismes littéraires, politiques ou prétendument juridiques, ne seraient que des rossignols de librairie.

(1) Tel était le cas de Fourier ; Th. Ribot observe qu'il y a chez lui un mélange singulier d'exubérance et de minutie [Imagination créatrice, pages 254-255) ; je suis persuadé qu'on n'a pas assez fait attention à cette deuxième particularité ; si on lui attribuait l'importance qu'elle mérite, on reconnaîtrait que Fourier n'est pas un véritable Imaginatif, au sens qu'on donne à ce mot dans les beauxarts, car il n'y a pas d'homme moins poète que lui : dès qu'il est en présence d'une fleur ou d'un animal, il se met à en expliquer les formes et les couleurs par des analogies d'un horrible pédantisme. Exemple : le plumage gris-brun du chardonneret symbolise un enfant pauvre, le rouge de sa tête marque l'ambition et le jaune de ses ailes nous apprend que l'élévation de l'enfant pauvre ne peut être obtenu que par le dévouement de sa famille ; si son chant est aussi beau que celui du serin, c'est que l'enfant pauvre et bien stimulé arrive au même degré d'éducation que l'enfant opulent ; il se plaît sur les chardons parce que pour s'instruire l'enfant pauvre ne doit pas craindre les ronces de la science, {op. cit., page 544.)

(2) A la fm de son livre Edouard Dolléans a donné la traduction du Catéchisme du nouveau monde moral, pubhé

instruits se laissaient jadis éblouir par l'idée que les utopistes étaient peut-être les successeurs légitimes de ces astronomes newtoniens dont les recherches avaient abouti à des résultats prodigieux ; après que l'esprit moderne avait prouvé sa force en se rendant maître des mouvements célestes, pourquoi ne créerait-il pas une science sociale déterminant la route à suivre pour atteindre le bonheur auquel nous sommes naturellement destinés (1) ; une telle analogie qui ferait naître chez les hommes actuels, familiarisés avec le droit historique, une présomption extrêmement défavorable aux utopies, paraissait très forte il y a quatre-vingts ans à de jeunes polytechniciens (2). ^■

par Robert Owen (avant 1828) ; le document est d'une naïveté telle que la rritiaue se sent désarmée : l'homme ne diffère des autres animaux que par une extension plus grande de ses facultés ; il devient méchant et déraisonnable quand ses besoins ne sont pas satisfaits ; il est irresponsable ; ses prédispositions naturelles sont celles qui conviennent à la formation d'un être intelligent, raisonnable et heureux : les maux de l'humanité proviennent des erreurs que répandent les prêtres et les gouvernants dans l'opinion publique et sur lesquelles sont basées les institutions actuelles, etc. — Notre auteur fait un bien vilain compliment à Jaurès quand il dit que celui-ci pourrait écrire ce Catéchisme «sans modifications sensibles de fond», (page 30).

(1) Cette destinée pst toujours postulée par les utopistes; on pourrait dire qu'il joue dans leur science sociale un rrtle analogue à celui qui revient à l'inertie dans la mécanique rationelle.

(2) Le fouriérisme profita surtout de cette illnsion. Les préjugés scinntistps étaient si forts à cette époque qu'en 1842 Proudhon, dans une brochure oîi Fourier est traité avec une juste sévérité, dit que celui-ci a mérité la gloire pour avoir affirmé que « l'organisme social doit être l'ob-

Je crois qu'il conviendrait de faire une place à part aux saint-simoniens, dont les aventures peuvent servir. à jeter quelque lumière sur l'histoire si obscure du gnosticisme. Ces orgueilleux maîtres d'une prétendue science supérieure du monde moral voulaient ramasser en un sj^ncrétisme tout ce que le génie moderne avait pu découvrir de lois réglant le progrès de l'humanité, comme les gnostiques égyptiens et syriens avaient voulu trouver « la formule de l'absolu » en mélangeant « toutes les théologies et toutes les cosmoganies » (1). Dénués de tout esprit critique, les saint-simoniens attachaient une importance que nous comprenons maintenant difficilement, aux écrits des philosophes amateurs, dont le principal mérite paraît avoir été d'exprim.er leurs opinions avec une extrême assurance (2) ; ils recueillaient, en

jet d'une science exacte et positive » {Avertissement aux propriétaires, deuxième partie, § 1).

Edouard Dolléans dit que le socialisme est une doctrine idéaliste et statique (page 11); cette formule abstraite ne me semble pas être aussi instructive que cette formule concrète : Futopisme est une prétendue science sociale imitée de l'astronomie, alors qu'une véritable connaissance de la société est historique. Notre auteur observe que le socialisme suppose que « la nature humaine est une matière première malléable » (page 9) ; cette hypothèse dérive évidemment de la physique mathématique.

(1) Renan, Eglise chrétienne, page 143. Le gnostique est le « savant accompli » .

(2) Enfantin dans sa 16^ leçon de la première année de VExposition de la doctrine saint-simonienne, désigne de Maistre, Lamennais et Ballanche comme les auteurs à lire pour arriver à la véritable doctrine ; Eugène Rodrigues nomme avec vénération les mêmes philosophes dans l'avis qui précède sa traduction de VEssai sur l'éducation du genre humain de Lessing, et il cite plusieurs fois de Mcistre, comme une grande autorité, dans ses Lettres sur la religion et la politique.

même temps, tout ce qui leur parvenait oralement de la haute métaphysique allemande (1) ; il ne pouvait résulter de là qu'un embrouillamini aussi « indigeste et malsain » qu'avait été celui du gnosticisme (2). Pierre Leroux nous apprend que les folies d'Enfantin lui furent suggérées par l'hégélianisme que lui avaient fait connaître, tant bien que mal, Eugène Rodrigues et Jules Lechevalier (3) ; ce fait nous montre une fois de plus « à quel degré d'extra- / vagance en [viennent] des spéculations, assez belles \ dans la pensée de leurs auteurs, quand elles tombent en des m ains puériles » (4).

(1) Les questions relatives au fini et à rinfini, qui occupent une place si éminente dans le cours professé en 1828 par Cousin {Introduction à l'histoire de la philosophie) intéressaient fort Enfantin ; en 1831, Margerin, qui était membre du Collège saint-simonien, fut excommunié pour une hérésie relative aux rapports du fini et de Tinfini. — Fournel nous apprend dans sa Bibliographie saint-simonienne (pages 74-75), que le dogme avait été tout d'abord mal exposé dans la V leçon de la deuxième année ; Enfantin apporta une première correction dans une lettre à François Peiffer en juillet 1831 et une deuxième le 8 avril

(2) La comparaison du saint-simonisme au gnosticisme prouve que Renan avait très exactement jugé celui-ci en écrivant à. propos du milieu alexandrin où le gnosticisme s'épanouit. <■ Tout se brouillait dans ces cerveaux à la fois étourdis et fantasques. Grâce à un charlatanisme souvent inconscient, les plus graves problèmes de la vie devenaient de vrais escamotages ; on résolvait toutes les questions du monde et de Dieu en jonglant avec des mots et par des formules creuses ; on se dispensait de science réelle avec des tours de passe-passe. » {op. cit., page 143 )

(3) Revue indépendante, mai 1842, pages 332-333.

(4) Ren.^x, Murc-Aurèle, page 121. — Pierre Leroux attribue à Enfantin du « génie naturel pour la métaphysique » ; il voulait sans doute dire qu'Enfantin était aussi

Une loi fatale condamne tout syncrétisme à employer une phraséologie prodigieusement artificielle ; les saints-simoniens avaient « la manie de bâtir de grandes théories en langage abstrait pour exprimer des réalités presque mesquines », en quoi ils ressemblaient, suivant Renan, au gnostique Valentin (1) ; croyant former une aristocratie intellectuelle (2), ils étaient fiers de savoir poser des énigmes que la masse ne pouvait pas comprendre. Une littérature qui se tient ainsi volontairement éloignée des sentiments populaires ne peut parvenir à posséder des pouvoirs de premier ordre ; Renan a certainement fort dépassé les limites de la bienveillance quand il a cru trouver quelque chose de consolant dans cette inscription funéraire valentinienne : « Désireuse de voir la lumière du Père, compagne de mon sang, de mon lit, ô ma sage, parfumée au bain sacré de la myrrhe incorruptible et pure de Christos, tu t'es

rêveur qu'il l'était lui-même. L'un des documents les plus vénérés de l'enseignement d'Enfantin fut sa Lettre à Duveyner sur la vie éternelle, écrite en juin 1830 ; on y relève ces puérilités emphatiques : " Je suis le descendant direct de saint Paul, c'est-à-dire que j'étais en lui, en germe, comme il est aujourd'hui résumé en moi. C'est par moi que Saint-Simon marche vers Dieu, car je suis, .en vérité, ce que Dieu a voulu que fût éternellement Saint- Simon le père des hommes.» (Charlétv, op. cit., page 186.) •Il convient d'observer ici que la doctrine nuageuse de la migration des génies se rattache à ce courant qui semble porter si facilement les époques de faible intelligence, ver» la croyance à la métempsychose ; les gnostiques crurent (comme Pierre Leroux) à la métempsychose, qui peut fort bien avoir été imaginée à Alexandrie sans apports bouddhiques. Rien n'est moins chrétien que ce dogme.

(1) Renan, Eglise chrétienne, page 1C9.

(2) Renan insiste souvent sur le fait que les gnostiques croyaient former une aristocratie intellectuelle.

hâtée d'aller contemipler les divins visages des éons, le grand Ange du grand conseil, le Fils véritable, pressée que tu étais de te coucher au lit nuptial, dans le sein paternel des éonis » (1) ; cela me semble aussi glacé qu'une navigation sur le fleuve de Tendre. Les saint -simoniens on»! célébré avec beaucoup de raison le rôle que jouent les Imaginatifs dans l'histoire de la civilisation ; ils ont affirmé que dans l'avenir « la plus haute poésie sera en même temps la prédication la jdIus puissante » (2) ; cependant les poésies qu'ils ont composées sont d'une telle platitude qu'en les quittant pour lire les chansons de Déranger on croit entrer dans le temple de P'alymnie (3).

(1) Renan, Marc-Aurèle, pages 146-147.

(2) Exposition de la doctrine saînt-simonienne, 15" leçon de la première année. Cette importante conférence d'Olinde Rodrigues est destinée à combattre Auguste Comte ^qui prétendait que l'ère actuelle était devenue celle de la science positive.

(3) Beaucoup des hymnes saint-simoniennes ne dépassent par le niveau de la poésie de mirliton. Barrault était l'homme de lettres de la bande. A l'occasion d'une fête célébrée à Ménilmontant pour l'inauguration des travaux d'un temple qui ne paraît avrîir été jamais sérieusement projeté, il composa une ode en vers blancs dont voici un échantillon : « Entre mille et autres bruits d'une société vieillie et bavardante, — on dit que le monde — quelquefois demande — où sont les saint-simoniens ? — morts ? partis ? le sait-on ? d'ailleurs qu'importe. — Et ces bruits vont soudain se perdant sans réponse, — entre mille autres bruits. — Je répondrai ; — voici le jour — je parlerai... Pour voir tant de magnificence, — des bouts du monde associé — force pèlerins accourront — et se donneront rendez-vous, — près de l'immortel monument — que le globe autour du soleil — jusqu'à la fin emportera — debout sur le même terrain. » (Cîiarléty, op. cit., pages 222-224.)

De même que les mystères antiques ont versé dans le gnosticisme le meilleur de leur contenu, les sociétés secrètes, qui furent encore très importantes durant le premier tiers du xix' siècle, apportèrent au saint-simonisme les initiations, le principe de Tobéissance passive, le goût des excitations névropathiques ; à la fin de l'Ancien Régime, les hommes qui avaient espéré avec le plus de confiance faire partager à l'aristocratie intellectuelle du temps leurs idées de régénération humaine, ne s'étaient pas fait faute d'utiliser bien des fois les superstitions occul- '' tistes(l);on ne doit donc pas s'étonner si dans le saint-simonisme on rencontre tant de phénomènes qui au premier abord peuvent paraître appartenir au domaine religieux (2), mais qui doivent être rangés dans le domaine de la magie.

Tandis que, durant le second semestre de 1831, Bazard et Enfantin argum.entaient avec une extrême ardeur sur les principes qui devaient désormais être suivis par le saint-simonisme, « l'exaltation [des fidèles] toucha au délire. Chacun fit sa confession générale (3). et, dans un élan passionné, quelquesuns, ivres d'enthousiasme prophétique, eurent comme des extases. Reynaud ayant répondu par des paroles d'incrédulité à Olinde, qui demandait s'il n'était pas vrai que le Saint-Esprit fût en lui, celui-ci tomba sans connaissance » (4).

Renan a écrit que dans le gnosticisme « Hegel et

(1) Geffroy, Gustave III et la Cour de France, chapitre X.

(2) C'est l'erreur que j'avais commise dans la première rédaction de ce compte rendu.

(3) Gustave III avait fait une confession générale à un franc-maçon allemand célèbre Zinnendorf. (Geffroy, op. cit., 2^ édition, tome II, page 258.)

f^) Chari-éty, op. cit., page 171.)

Swedenborg. Schelling et Cagliostro [se] coudoient » (1). L'épisode suivant montre que le même jugement pourrait probablement s'appliquer aussi bien au saint-simonlsme : « D'Eichthal vint un jour réveiller le Père à six heures et demie du matin, lui confia que la veille, après un mouvement de sympathie pour le catholicisme qui l'a poussé à communier à Notre-Dame, il a passé toute la nuit en pleurs ; une certitude lui est apparue : Jésus vit en Enfantin. <c Tu es [lui dit-il] la future moitié du couple révélateur, VHomme-Dieii ! J'attends la fille de Dieu qui doit s'asseoir à tes côtés pour fléchir le genou devant votre dualité sainte. » Enfantin lui dit simplement : « En l'absence de la femme, je ne cuis me nommer ; à plus forte raison tu ne le peux pas » ; et il le pria de le laisser dormir. Quand le Père se fut de nouveau éveillé, d'Eichthal insista ; le Père se leva et, mettant ses bas, lui dit : Homo sum » (2).

Quand on connaît ces faits, on n'a point de peine à comprendre la raison de l'extraordinaire ascendant qu'exerçait Enfantin sur des hommes qui lui étaient généralement supérieurs ?u point de vue intellectuel ; il se dominait par la suggestion hypnotique (3) ; il s'expliquait son pouvoir par des théo-

(1) Renan, Marc-Aurèle, page 146.

(2) Charléty, op. cit., page 182.

(3) Cazeaux donnait à Enfantin << l'impression qu'il était magnétisé par lui. » (Charléty, op. cit., page 171 ; cf. page 62.) — Charléty raconte ainsi la séance du 27 novembre 1831 : " Enfantin présidait, calme et le regard inspiré. L'assemblée était suspeniue à co regard. « Non, s'écria Baud, Dieu n'a pas permis qu'un homme pût se placer en présence des hommes avec cette face calme et sereine, avec cette grandeur et cette beauté pour qu'il s'en servît afin de les séduire et de les perdre ». On l'acclama

ries stupides sur la puissance du regard. Au mois d'août 1832, à la Cour d'assises, il essaya vainement de fasciner les juges, les jurés, l'avocat général ; et comme le président s'impatientait : « Je désire apprendre, dit-il, à M. l'avocat général l'influence puissante d.e la forme, de la chair, des sens, et pour cela faire sentir celle du regard... Ils nient la puissance morale des sens et ils ne comprennent pas que sans parler, et seulement par mon regard, j'ai pu leur faire perdre le calme qui convenait à leur rôle. S'ils m'aimaient, ils sauraient bien trouver dans mon regard autant d'inspiration d'amour qu'ils viennent d'}'^ puiser des sentiments de haine » (1). Les psychoilogiïes d'auiourd'hui comprennent sans la moindre difficulté l'effet que pouvait produire le regard du Père sur des disciples entraînés à l'obéissance hypnotique.

Beaucoup de nos historiens actuels seraient fort désireux âe^ faire admettre que les gnostiques auraient été calomniés par les docteurs orthodoxes (2) ;

frénétiquement : l'enthousiasme fut si grand que tout le monde criant à Rpynaud : Embrassez votre père. Rpynaud, tout étourdi, hésita, puis se jeta dans les bras d'Enfantin. Rodrigues prononça la parole définitive : « Au nom du Dieu vivant, aui m'a été révélé par Saint-Simon, votre anci^tre h tous et le mien en particulier, mon premier acte de foi ici doit être de proclamer, vous. Enfantin, l'homme le plus moral de mon tpmps, le vrai successeur de Saint- Simon, le chef suprême de la religion saint-simnnienne » fpages 175-176). Lorsqu'il put réfléchir .Jean Rpynaud signa la protpstation des 19 dissidents qui suivirent Bazard, et que publia le Globe du 29 novembre

(1) Charléty, op. cit., pages 235-236. — La Science de l'homme, publiéfi en 1858, contient encore les plus folles divagations sur le regard.

(2) Telle me paraît être la position de Salomon Reinach. (Orpheus, page 108 et page 374.)

Renan avait une sympathie bien naturelle pour ces personnages, qu'il se représentait comme des « gens du monde » (1) qui « eurent la suprême sagesse, la tolérance, et parfois même... un scepticisme discret » (2) ; mais il recomniaît impossible de rejeter complètemient les accusations d'immoralité portées contre eux (3). Désirant que ses lecteurs leur accordent les circonstances atténuantes, il évite d'examiner de trop près le problème psychologique fondamental du gnosticisme : « Il est certain, dit-il, que quand on attache tant d'importance des formules métaphysiques, la simple et bonne morale paraît chose humble et presque inidifférente » (4).

(1) Renan, op. cit.. page 119.

(2) Renan, op. cit., page 146.

(3) <• Quelques-uns de ces pasteurs valentiniens étaient de manifestes séducteurs; d'autres affectaient la modestie; mais bientôt, dit Irénée, la sœur devenait enceinte du frère. » (Renan, op. cit., page 119.) — Un gnostique, nommé Markos, séduisit nombre de clirétiennes distinguées en leur persuadant qu'elles devenaient prophétesses : « La malheureuse... reconnaissant que l'abandon de tous ses biens en sa faveur était peu de chose, s'offrait elle-même à lui, s'il daignait Taccepter » (page 293). Il avait séduit la femme d'un diacre d'Asie, qui lui avait donné l'hospitalité et il la traîna longtemps avec lui : « elle se convertit, avoua ses fautes et ses malheurs, passa le reste de «;a vie dans une confession et une pénitence perpétuelles, racontant par humilité tout ce qu'elle avait souffert du magicien » (page 295). — A propos des carpocratiens, Renan dit qu'il « est difficile de ne pas admettre qu'il se produisit [parmi eux] d'étranges folies » (page 125). — et ailleurs : « On ne peut douter que les sectes dont nous parlons, n'aient eu en commun une fâcheuse tendance à l'indifférence morale «(page 137).

(4) Renan, Eglise chrétienne, page 163. — Je crois bien que Renan a voulu viser ici non seulement le gnosticisme mais encore le catholicisme. — Cf. : « Le mysticisme a tou-

Le gnosticisme nous fournit, à mon avis, un exemple de ces machinations que forment des gens audacieux, dénués de scrupules et habiles dans l'art de la parole, pour se procurer des femmes et de l'argent, en spéculant sur les forces qui poussent tant d'hommes sur les voies de la superstition magique ; l'appareil métaphjsique était là seulement pour donner le change sur les véritables desseins des aventuriers ; il empêchait aussi les victimes de voir quelle décadence elles subissaient sous la direction de leurs maîtres de philosophie.

L'immortalité des saint-simoniens, qui me parait ressembler à celle des gnostiques, était admise comme un fait incontestable par tous leurs contemporains ; les historiens se sentent un peu gênés pour en parler parce que les documents sont rares ; ceux des anciens amis d'Enfantin qui étaient arrivés à de bonnes situations sociales avaient la sagesse de se montrer très attachés aux camarades de leur jeunesse, de manière à éviter les indiscrétions qui auraient pu les couvrir de ridicule. On serait assez tenté de considérer comme un simple paradoxe littéraire l'article du Globe (12 janvier 1832) qui valut à Charles Duveyrier un an de prison. « On verrait, prophétisait-il, des hommes et des femmes unis par un amour sans exemple, puisqu'il ne connaîtrait ni le refroidissement, ni la jalousie ; des hommes et des femmes qui se donneraient à plusieurs sans jamais cesser d'être l'un à l'autre et dont l'amour serait au contraire un divin banquet augmentant

jours été un danger moral ; car il laisse trop facilement entendre que par l'initiation on est dispensé des devoirs ordinaires » (page 152). Formule analogue à la page 175.

de magnificence en raison du nombre et du choix des convives » (1). Mais il faut tenir compte d'une lettre écrite à la fin de 1832 par Jean Rej'naud à Enfantin, lettre qui renferme un témoignage si accablant pour celui-ci que les éditeurs de la collection saint-simonienne n'ont pas osé l'imprimer intégralement : « Depuis quatre ans, pour rester fidèle aux principes que je m'étais faits, j'ai refusé de prendre part à la prostitution et à l'adultère » (2). Ce texte que< Charléty trouve fort énigmatique, devient très clair quand on se reporte à des souvenirs quie le même Jean Reynaud a confiés à Mme Juliette Adam : « Le soi-disant Père, lui a-t-il raconté, déléguait aux femmes des hommes résolus à les séduire par tous les moyens et ensuite à livrer leur secret à Enfantin, qui obligeait les malheureuses à se confesser publiquement de leurs fautes » ; un jour il poussa le cynisme jusqu'à déclarer que la Providence ne l'avait entouré que de maris trompés ; Bazard ayant protesté, il lui révéla solennellement que lui aussi l'avait été (3). Ce renseignement

(1) Charléty, op. cit., page 191. On a souvent observé que des époques de profonde médiocrité morale enfantent des utopies ayant de remarquables analogies avec lea mœurs de peuples sauvages. Les idées que Duveyrier émit en 1832 rappellent les usages matrimoniaux des Arabes Hassinyeh du Nil Blanc; chez eux la femme a le droit de se livrer à qui lui plaît pendant une partie de la semaine ; sa liberté est d'autant plus grande que le mari a fait moins de cadeaux aux parents (Gm.\UD-TEUL0N', Les origines de la famille, page 80).

(2) Charléty, op. cit., page 176.

(3) Mme Juliette Adam, Mes premières armes littéraires et politiques, pages 350-351. — Mme Bazard était une femme d'une nervosité particulière (Charléty, op. cit., page 171) ; Jean Reynaud dit qu'on l'avait terrorisée. En-

nous conduit à interpréter toujours dans le sens ignoble ce que les amis d'Enfantin ont écrit sur la femme. Ce furent généralement des gnostiques accomplis, qui n'avaient rien de chrétien (1).

Je vais terminer cette étude en présentant quelques réflexions qu'elle m'a suggérées, dont l'importance me paraît considérable et qui seront utiles à mes lecteurs pour aborder divers problèmes d'un intérêt très actuel.

a). — La thèse d'Edouard Dolléans nous offre un notable exemple de cette critique concordiste qu'affectionne beaucoup notre monde universitaire. Tandis que suivant l'opinion des gens simplement pourvus de bon sens, l'intelligence cultivée serait tenue d'établir des distinctions plus précises que celles dont se contente la langue de la conversation, nos professeurs croient, en général, faire preuve d'un haut esprit philosophique en abaissant les barrières utilisées par la connaissance commune ; c'est ainsi qu'ils défendent à aucune doctrine d'être nouvelle, qu'ils découvrent des influences mystérieuses d'auteurs oubliés ou qu'ils apprennent à l'Eglise com-

fantin démontrait ainsi par le fait que << toutes les femmes étaient mûres pour l'émancipation, pour l'amour libre ». — Il semble résulter de ce que dit Gharléty à la page 180, qu'il opérait aussi lui-môme comme un Markos.

(1) Renan, qui souvent traite les gnostiques comme des chrétiens hérétiques, signale cependant que « Plotin, écrivant un livre entier contre les gnostiques, ne croit pas un moment avoir affaire à une secte chrétienne » (op. cit., page 148).

ment elle devrait accueillir les résultats de la science protestante (1). Ces hommes dont l'idéalisme est trop élevé pour qu'ils puissent apercevoir les contours pratiques de la réalité, ressemblent à ces amis de Considérant qui prétendaient posséder une doctrine assez large pour satisfaire tous les Français, saint-simoniens, républicains, royalistes, bourgeois et communistes. Proudhon leur adressait les reproches suivants qui méritent bien encore aujourd'hui d'être pris en sérieuse considération : « Je déteste le panthéisme logique à l'égal du panthéisme religieux : car, si ce dernier est la négation de la morale, l'autre est la négation de la raison. Mais il est des gens qui se croient profonds parce qu'ils ont de cerveau vide ; d'autres s'imaginent avoir des idées larges parce que leur vue ne saisit aucune différence ; beaucoup s'attribuent une grande intelligence parce qu'ils se sentent le cœur chaud et l'âme enfiévrée ; tous sont des panthéistes logiques aussi incapables de philosopher que de se connaître, aussi dépourvus de génie que de savoir » (2).

Si les rapprochements suivants qu'Edouard Dolléans établit, à la suite d'Espinas, entre le socialisme et le christianisme, sont absolument dépourvus de toute valeur de vérité, on ne saurait douter qu'ils ne soient très propres à charmer les esprits habitués aux finesses sorbonniques :

(1) Bcutroux a beaucoup contribué à assurer l'autorité de cette critique concordiste ; aussi est-il un des oracles du modernisme et du protestantisme libéral qui lui paraissent des moyens propres à concilier « la plus laïque des philosophies » avec le sentiment religieux. (Cf. dom Bksse, Les religions laïques, pagess 97-100.)

(2) Proudhox, Avertissement aux p^'opnétaires, 2* partie, § 3. — Cette brochure est du 1" janvier 1842.

« L'essence de la conception socialiste est dans l'opposition entre la société actuelle d'anarchie et de misère et une société plus juste et plus heureuse... Les origines de cette philosophie sociale sont chrétiennes ; l'unique originalité des penseurs matérialistes du xviii^ siècle a été de laïciser la conception chrétienne (1) et de reporter du passé dans l'avenir l'idée de l'état de nature antérieur au péché, état de perfection, de justice, d'égalité et de bonheur dont parlait la philosophie chrétienne (2)... Les socialistes sont... des chrétiens sans le savoir » (pages 17-18).. Il est bien évident qu'en arrangeant des abstractions si artificiellement, on s'interdit de jamais atteindre ces organisations des volontés qui sont les éléments essentiels de tout grand mouvement populaire ; aucun dialecticien ne pourrait persuader à nos socialistes qu'ils sont « des chrétiens sans le savoir » (3); or c'est surtout Fidée que les hommes se forment de la nature vraie de leur

' (1) Edouard Doiléans croit que le socialisme est antérieur aux phénomènes économiques sur lesquels le marxisme prétend le fonder (pages 32-33).

(2) Ce renversement rappelle fort diverses théories que fournirent des naturalistes au commencement du xix« siècle pour faire ressortir l'unité de plan des organismes. Etienne Greofl'roy Saint-Hilaire regardait les homards comme des vertébrés vivant dans leur colonne vertébrale. (Edmond PERmER. La philosophie zoologique avant Darwin, page 103). — Cf. aux pages 105 et 129-130, d'autres transformations géométriques imaginées dans le même but.

(3) A la page 9, Robert Owen est particulièrement désigné comme « chrétien sans le savoir » ; cette qualification peut paraître, au premier abord, assez vraisemblable parce que les Gallois sont très portés à l'enthousiasme chrétien. Renan a dit que la « douce petite race [celtique] était naturellement chrétienne », en sorte que sa conversion se fit sans lutte 'Essais de morale et de critique, pages 435-436).

rôle, qu'il importe de connaître pour comprendre l'histoire.

b). — Il s'est introduit dans la philosophie une grave maladie de langage, depuis que l'on a voulu traiter les questions religieuses en fermant l'accès de l'esprit aux moindres réminiscences catholiques. Jadis quand un auteur parlait des mystiques, tout le monde pensait à sainte Thérèse et aux autres personnages dont les révélations jouissent d'une réelle autorité dans l'Eglise ; mais les savants qui entreprennent d'expliquer les religions par théories qu'ils nomment laïques, sont obligés d'employer un autre dictionnaire que les fidèles ; il est aujourd'hui impossible de savoir ce que les universitaires veulent dire quand ils emploient le mot : mystique. On ne saurait contester qu'une telle dissolution d'une notion si importante ne soit le signe certain d'une corruption détestable du langage. Grâce à son actuelle indétermination ce terme a pu passer dans la littérature sociale pour contribuer à accroître la confusion qui n'y régnait déjà que trop.

Edouard Dolléans écrit par exemple : « Plus nombreux que les dominateurs (1) et les égalitairés (2),

Mais l'examen du Catéchisme du nouveau monde moral ne me paraît révéler aucun sentiment chrétien.

(1) « Les dominateurs, ce sont, d'après Edouard Dolléans, ceux dont l'ambition, le besoin d'activité, le désir de conduire et de commander se trouvent à l'étroit dans une démocratie... Les dominateurs, en 1830, c'étaient les saintsimoniens, qui aspiraient à être les prêtres d'une théocratie nouvelle ; aujourd'hui ce sont, parmi les socialistes réformistes, les légistes ; parmi les révolutionnaires, les agitateurs, dont l'e-sprit d'autorité et de commandement se dépense en action parlementaire ou en action directe. »

(2) « Il y a, dit encore notre auteur, le socialisme de l'en-

il y a les mystiques du socialisme, les ârbes qui ont besoin d'une foi, d'un Credo, les esprits qui croient posséder la Vérité sociale, comme à une autre époque ils auraient cru posséder la Vérité religieuse )) (page 5). Si le texte s'arrêtait là, on pourrait supposer que l'auteur a voulu simplement dire que parmi les militants du socialisme se recrutent beaucoup d'individus désintéressés, enthousiastes, prêts à faire le sacrifice de leur vie (1) ; mais, il veut, sans aucun doute, faire entendre quelque chose de plus, car il parle, immédiatement après de religiosité et de mysticisme ; comme ces militants ne pratiquent pas les états d'oraison que les théologiens attribuent aux mystiques, le psychologue ne sait point à quelles réalités correspondent les formules abstraites d'Edouard Dolléans, en sorle que, faute d'analogies concrètes propres à les éclairer, elles peuvent recevoir des interprétations fort arbitraires.

L'extrême embarras dans lequel se trouve l'esprit moderne quand il introduit des abstractions dans la philosophie religieuse, apparut d'une manière très frappante au cours des discussions que fit naître la publication d'Orpheus ; Salomon Reinach avait essayé de « résumer [en quelques brèves formules] le minimum de ce qui doit se trouver dans un système qu'on appelle une religion pour qu'il soit digne

vie, qui est celui des égalitaires, des impuissants dont la médiocrité est jalouse de toute supériorité plus encore que .de toute égalité. »

/ (1) C'est de cette manière que Péguy entend le mot.mys- / tique quand il oppose ce qu'il nomme la mystique répuj blique d'autrefois à la politique républicaine d'aujourd'hui, 1 toute préoccupée de profits. .

de ce nom» (1); ses thèses furent âprement contestées, sans que ses adversaires soient parvenus à en proposer d'autres plus satisfaisantes que les siennes. La véritable conclusion que le philosophe doit tirer de ces polémiques, est qu'on s'engage sur une voie sans issue quand on prétend déterminer in abstracto des caractères généraux de ce genre ; , l'étude des religions pour être utile, doit demeurer I toujours historique, ce qui exige un contact étroit avec le concret ; cette règle écarte toute possibi- 1 lité de trouver dialectiquement des analogies en- i tre les raisons de psychologie profonde qui expli- / quent le socialisme et celles qui meuvent la croyance/ chrétienne.

L'homme prudent, qui aborde les matières religieuses, se défie beaucoup de ces considérations d'idéalisme supérieur, dont usent si abondamment \ les coryphées du protestantisme ultralibéral, qui i espèrent qu'à force d'exercer les jeunes gens à ba- j varder sur la religion ils les amèneront à oublier | qu'il existe des religions (2) ; il s'attachera à bien ' connaître ce surnaturel particulier que Renan regardait comme incompatible avec le génie de la science

(1) Salomon Reinach, Cultes, mythes et religions, tome IV, page 458.

(2) Dom Besse signale particulièrement cette tactique chez Ferdinand Buisson, qui ne veut pas que les religions continuent à confisquer la religion {op.. cit., page 51). — Engels a fait une critique très juste de ce galimatias quand il a reproché à Feurbach d'avoir voulu complètement négliger les données de l'histoire dans sa théorie de la religion ; il rendait si vague la notion de religion qu'il y pouvait annexer tous les rapports sympathiques; il supprimait ainsi le fonds, mais grandissait le mot.

moderne (1) auquel le catholicisme doit d'avoir pu reconquérir une place si éminente au xix' siècle et qui, grâce à William James, a fait une entrée triomphale dans la philosophie contemporaine (2); il s'efforcera de classer de son mieux les phénomènes, en s'appuyant sur les analogies que lui fournit l'histoire des croyances européennes depuis les origines du christianisme (3). Dans bien des cas, des institu-

(1) Dans la préface de la Vie de Jésus (éditions postérieures à la treizième), Renan écrit : « Par cela seul qu'on admet le surnaturel on est en deliors de la science, on admet une explication qui n'a rien de scientifique, une explication dont se passent l'astronome, le physicien, le chimiste, le géologue, le physiologiste, dont l'historien doit aussi se passer. Nous repoussons le surnaturel pour la même raison qui nous fait repousser l'existence des centaures et des hippogriffes ; cette raison, c'est qu'on n'en à jamais vu» (page vi). Il a expliqué à la page iv ce qu'il entend par surnaturel: «J'entends toujours par oe mol le surnaturel particulier, l'intervention de la Divinité en vue d'un but -spécial, le miracle, et non le surnaturel général, l'âme cachée de l'univers, l'idéal, source et cause finale de tous les mouvements du monde. » — Ce surnaturel général n'est pas susceptible d'une véritable spéculation philosophique, puisqu'il ne se révèle jamais ; on peut seulement bavarder à son sujet. — En affirmant que l'histoire ne renferme rien de particuher, rien qui n'échappe aux lois générales analogues aux lois physiques, Renan énonce un paradoxe que tout le monde juge aujourd'hui insoutenable. D'autre part, il admet que la question reste soumise à l'expérience : William James, au nom de l'expérience, enseigne l'existence du surnaturel particulier.

{2) Le livre consacré par William James à l'expérience religieuse a fait date dans l'histoire des idées.

75) Vilfr.edo Pareto fait observer qu'on ne peut établir de distinction didactique entre la religion et la superstition, mais que de tout temps l'Eglise a cherché à adopter une position moyenne [Les systèmes socialistes, tome I, pages 306-309).

tions reJjgieiises et des institutions socialistes peuvent avoir sur Ie"~ïnonde des réactions assez semblables pour qu'il y ait intérêt à se servir de l'expérience déjà longue du catholicisme pour éclairer l'expérience toute jeune du prolétariat ; mais de^^^^ ces comparaisons établies entre des réalisations, il faut se garder de conclure à l'identité des forces intérieures ; or, c'est justement sur la nature des / forces intérieures que porte la thèse d'Edouard Dol- / léans.

c) Lorsque, après le départ de Bazard, Enfantin fut libre de conduire à son gré l'école saint-simonienne, cet ancien marchand de vin égaré dans la métaphysique fulmina contre les gens qui avaient cessé de l'admirer, cette sentence magnifiquement comique, dont les historiens de la pensée moderne n'ont peut-être pas examiné d'assez près l'exacte signification : « Les dissidents n'ont jamais senti qui je suis ; tous sont susceptibles du plus généreux dévouement pour les principes et les idées ; mais ils auront honte de confesser le même amour pour des hommes, comme si Dieu n'incarnait pas son verbe (1). Aucun d'eux n'a jamais été religieux » (2). Ce charabia doit se traduire ainsi : Celui dont l'âmô est vraiment religieuse, doit s'efforcer de ressembler d'une façon complète au moine qui se soumet avec enthousiasme à l'abbé que Dieu a chargé de gou-

(1) Suivant Pierre Leroux l'idée de Tincarnation avait été apportée par des hégéliens à Enfantin et avait tout à fait égaré son esprit. {Revue indépendante, mai 1842, page 333.) — Henri Heine, dans les derniers temps de sa vie, racontait qu'il s'éiait pris pour un Dieu au temps de sa jeunesse hégélienne (De l'Allemagne, tome II, page 295,

(2) Charléty, Histoire du saint-simonisme, page 177.

verner sa congrégation ; Renan se serait donc trop préoccupé des institutions charitables de l'Eglise quand il a écrit : « L'organisation du dévouement, • c'eist la religion » (1). Le philisophe qui veut aller 5 au fond des choses sociales, devrait plutôt, d'après Enfantin, regardei la religion comme une organisation de l'obéissance fanatique (2).

Le saint-simonisme exagérait une manière de comprendre politiquement la religion qui s'était formée au temps où l'on identifiait la pratique du catholicisme avec le loyalisme du bon Français ; elle s'était beaucoup précisée lorsque Napoléon avait entrepris de se faire accepter pour un nouveau Charlemagne ; transmise par les positivistes à Brunetière, elle a été répandue par celui-ci avec une ardeur extrême dans la bourgeoisie contemporaine. Il est peu de gens instruits chez lesquels on ne rencontre pas quelques formes confuses de cette interprétation de la redigion (3). On a maintes fois si-

(1) Renan, Apôtres, page 376. Dans l'introduction Renan demande << qui remplacera ce ministère de dévouement des Filles de la Charité» (page lxiii).

(2) A la séance du 19 novembre 1831, Jules Leohevalier avait dit : « Je doute :... je redeviens un philosophe » ; son ami Transon prononça ces paroles qui se rattachent étroitement à la formule d'Enfantin citée plus haut : <- Moi, je ne suis pas un philosophe, je suis un homme religieux. Je suis un porte-bannière, je ne porte plus la vôtre, je n'y ai plus foi ; je disparais ; j'irai où je verrai une religion. » (Charléty, op. cit., page 173.) Tous les deux devinrent fouriéristes ; Transon a été plus t^rd un catholique des plus fervents.

(3) Il ne manque pas de conservateurs qui verraient avec plaisir un gouvernement semblable à celui de Louis XV, servi par des ministres incrédules qui persécuteraient les protestants comme ennemis de l'ordre royal.

gnalé que les succès du socialisme politique proviennent de la docilité quasi-ecclésiastique dont fait preuve la classe ouvrière ; aussi beaucoup de personnes, éclairées mais un peu étrangères à la philosophie, sont-elles disposées à admettre que le socialisme serait avant tout un mouvement religieux; mais il me semble bien certain que les caractères cléricaux du socialisme politique proviennent de la démocratie. Voici quelques observations qui montrent à quel point la démocratie copie l'administration de l'Eglise.

Les élus de la démocratie ne sont pas des employés recevant un salaire proportionnel à leur travail et préparés à remplir leurs fonctions par un apprentissage technique ; ce ne sont pas non plus des magistrats chargés de faire vivre au milieu des œuvres actuelles les principes d'une tradition ; ce sont des évêques laïques auxquels l'acclamation populaire a donné un pouvoir indéterminé. Lorsqu'ils sont réunis en assemblée légiférante, ils possèdent les lumières de la Volonté générale, qui les mettent à même de dire ce qu'il convient de faire, dans des questions qu'ils connaissent seulement d'une manière superficielle. Le sacrement électoral efface en eux les tares d'un passé parfois très chargé, crée en leur faveur une présomption de vertu contre laquelle la preuve serait très difficile à faire, et ainsi les met pratiquement au-dessus des attaques de la presse (1).

Je suis étonné qu'un homme aussi avisé que Charles Maurras ne s'aperçoive pas que cette théorie rend l'Action française odieuse à un nombre énorme de ses contemporains et notamment à quantité de sérieux catholiques. (1) Les quelques exemples que l'on peut citer des poli-

Les dogmes de la souveraineté populaire, de la rectitude de la Volonté générale, de la délégation parlementaire s'opposent à ce qu'on puisse opposer le droit aux décrets de la démocratie. Demander à un tribunal de décider si ces décrets sont conformes aux théories juridiques que l'histoire a déposées, d'une façon plus ou moins explicite, dans le trésor national, serait aussi scandaleux que soumettre à un synode ecclésiastique local la question de savoir si certaines décisions pontificales sont conformes à l'enseignement des Pères. Il a fallu des circonstances historiques très particulières pour que les Etats-Unis aient confié à leur Cour suprême le pouvoir d'empêcher l'exécution de lois ; mais il n'j' a aucune chance pour que cet exemple soit suivi chez nous ; on peut même se demander si les magistrats américains exerceront encore longtemps leur juridiction, car il ne manque pas de voix considérables pour dénoncer une autorité qui brave la Volonté du peuple.

Les décrets de la démocratie sont censés former une chaîne de réformes destinées à conduire l'humanité vers une justice à laquelle aspirent tous ceux qui souffrent ; toute tentative faite pour reprendre quelque chose de ce progrès est, en conséquence, qualifiée d'infâme manoeuvre réactionnaire (1); c'est

ticiens atteints par de telles attaques, montrent mf;me combien a été forte cette présomption qui leur avait assuré une très longue impunité.

(1) On doit rattacher au même ordre d'idées la réprobation dont les démocraties frappent les hommes qui les abandonnent ; venir à elles- est toujours admirable, parce que c'est collaborer au bonheur de rhumanité ; les abandonner c'est renier la cause de l'humanité.

pourquoi les conservateurs ont généralement peur de toucher d'une façon sérieuse aux conquêtes de la démocratie. L'histoire de nos législations modernes ne rappelle donc en rien la pratique de la science expérimentale qui s'avance avec hardiesse parce qu'elle est toujours prête à abandonner ses constructions (1). Mais les décrets de la démocratie, ressemblant fort aux décrets des conciles et des papes qui forment une suite d'éclaircissements de la révélation, sont étrangers à la science expérimentale et ne sont jamais rectifiés par des retours en arrière.

(1) L'idée d'une politique expérimentale a eu très peu de succès chaque fois qu'elle a été émise.

L'organisation de la démocratie

I. Conception pratique et d'origine bureaucratique d'Adolphe Prins sur l'organisation de la démocratie. — Projets relatifs à la Belgique.

IL Idées juridiques de Proudhon. — Formation de la raison collective. — Conditions du régime républicain.

III, La démocratie peut-elle s'accommoder du génie républicain défini par Proudhon ? — Projets de réforme fondés sur des théories abstraites : représentation proportionnelle. — A quoi bon organiser la démocratie ?

IV. Démocraties primitives et démocraties modernes. — La politeia péripatéticienne et la république proudhon ienne .

Depuis nombre d'années, une multitude d'écrivains qui ne sont pas généralement considérables par leur talent, mais qui sont versés dians l'art de faire du bruit, affirment que si l'on se décidait à organiser le suffrage universel d'après les méthodes qu'ils préconisent, la démocratie fonctionnerait de façon à satisfaire les critiques les plus exigeants. Cette littérature est presque toujours bourrée de

considérations abstraites, par suite assez vague et peu instructive. On ne saurait négliger complètement le livre qu'Adolphe Prins a publié sous le titre : DeWesprit du gouvernement démocratique (1), parce que l'auteur s'3^ est proposé d'exposer à ses compatriotes des réformes constitutionnelles qui lui semblent convenir aux conditions sociales de la Belgique actuelle.

Pour lire avec fruit cet ouvrage, il ne faut jamais perdre de vue les remarques suivantes. Les hommes politiques belges sont fermement attachés, sauf peut-être les chefs du parti socialiste, aux institutions de liberté (2); les Belges instruits croiraient manquer aux devoirs élémentaires du patriotisme s'ils ne se montraient pas fiers des traditions des vieilles communes flamandes ; la bourgeoisie belge ne sentant pas le besoin d'avoir un chef capable de faire jouer à l'armée nationale un grand rôle dans le monde, d'assurer la continuité d'une politique extérieure qui forme un des éléments considérables de l'équilibre européen, de donner aux intérêts matériels des garanties qui soutiennent la confiance nécessaire au progrès économique, l'esprit bona-

(1) J'ai publié deux comptes rendus de ce livre dans le Divenire sociale (de Rome) le 16 novembre 1906 et dans le Mouvement socialiste du môme mois. Je donne ici une troisième rédaction pl'os étudiée que les précédentes.

(2) Ce doute est motivé par le passage suivant qu'on trouve aux pages 182-183 : « Les masses avides de bonheur, de bien-être et de justice, n'ont pas à elles seules ce qu'il faut pour atteindre leur but. Elles ont besoin de conducteurs. Les socialistes les plus égalilaires ne le nieront pas. Sans des chefs, et souvent même des chefs très autoritaires, qui l'ont formé et dirigé, le parti socialiste ne serait rien. Et si le parti socialiste a des sectea, c'est encore parce qu'il possède des chefs de secte. »

partiste n'existe point chez nos voisins du nord, qui peuvent critiquei' le travail parlementaire actuel sans désirer l'établissement d'une monarchie absolue (1). D'autre part, Adolphe Prins n'est pas un de ces rhéteurs qui prétendent créer un ordre artificiel 'suivant des formules scolastiques ; haut fonctionnaire du ministère de la Justice, il est un homme pratique, il a pu notamment observer comment fonc-

'i) C'est cet esprit bonapartiste qui a fait le succès de VAction française ; beaucoup de gens qui se soucient fort peu des principes de la royauté traditionnelle, ont été heureux de voir attaquer avec verve les vices du gouvernement démocratique ; il se pourrait fort bien que la propagande de Charles Maurras fût, en définitive, plus utile au prince Victor qu"au duc d'Orléans. (On m'a dit que cette opinion avait été exprimée par le comte de Sabran Pontèves quelque temps avant sa mort.) Pendant les dix premières années du second Empire, la bourgeoisie française avait estimé que Napoléon III gouvernerait suivant ses besoins de réaction; il a fallu que l'expédition d'Italie ébranlât l'alliance du clergé et du dictateur pour que Topinion libérale se réveillât ; au moment où les hommes du Deux Décembre paraissaient prêts à se convertir au parlementarisme, Proudhon résumait dans les lignes suivantes les reproches que l'on a le droit de faire au système dit du Juste-milieu : « Un système politique, inventé tout exprès,' pour le triomphe de la médiocrité parlière, du péclantisme intrigallleur, du journalisme subventionné, exploitant la réclame et le chantage ; où les transactions de conscience, la vulgarité des ambitions, la pauvreté des idées, de même que le lieu commun oratoire et la faconde académique, sont des moyens assurés de succès; où la contradiction et l'inconséquence, le manque de franchise et d'audace, érigés en prudence et modération, sont perpétuellement à l'ordre du jour ; un pareil système se refuse à. la réfutation ; il suffit de le peindre. L'analyser ce serait le grandir et quoi que fît le critique, en donner une fausse idée. » [Contradictions politiques, pages 222-223.) Ce régime est celui que nous a imposé la démocratie depuis 1871.

tionne une bureaucratie dans un régime de partis. Ses projets sont donc, à la fois, réalistes et libéraux, en sorte qu'ils peuvent servir de bases à d'utiles discussions sur la démocratie moderne.

Les élus de la démocratie occupent des positions qui, dans un gouvernement d'Ancien Régime, seraient confiées à des gens du roi que leurs services antérieurs auraient fait juger dignes de contrôler l'administration, de donner des conseils aux ministres et au besoin de corriger les erreurs du souverain. La bureaucratie actuelle, qui a conservé beaucoup des traditions des vieux corps royaux, désirerait que les parlements se conformassent, dans une certaine mesure, à ses mœurs. Il est donc assez naturel que les projets présentés par Adolphe Prins aient surtout pour objet d'introduire dans la démocratie des idées chères aux fonctionnrires.

Un avancement régulier dans une hiérarchie, combinée de façon à assurer au mérite de justes satisfactions, voilà quelle est pour le parfait employé de l'Etat la base du droit public ; les années du début servent à faire acquérir la routine, loi fondamentale de tout corps administratif ; les jeunes j gens qui sont destinés à atteindre les hauts grades, ■se signalent alors à l'attention en faisant preuve, sur un théâtre modeste, des qualités morales qui leur seront si nécessaires plus tard pour commander. Ne serait-il pas convenable aussi que les hommes politiques fussent obligés de passer par un apprentissage ? Notre auteur le pense ; c'est pourquoi il écrit : « L'exercice des fonctions locales est pour le parlementarisme moderne ce qu'était pour le recrutement du Sénat romain l'exercice des hautes magistratures, ou pour le recrutement des chefs de nos

grandes communes l'activité des bourgeois dans les corporations médiévales (1), c'est-à-dire un mode de formation des administrateurs les plus éminents » (pages 2C6-267); à ses yeux la vie parlementaire a donc pour condition essentielle une vie locale puissante. — Les personnes qui sont appelées à appliquer les lois, déplorent qu'à « l'œuvre sobre et claire du passé » se soit substitué un « inextricable fouillis» (page 169); les solutions des problèmes présentant un énorme intérêt national sont constamment subordonnées aux manœuvres des politiciens (2) (page 171) ; le travail des parlements est gâté par un système électoral qui permet aux candidats de se faire élire sur des programmes trop abstraits (page 239, pages 265-266). Les choses marcheraient probablement mieux si les élections étaient des épisodes du fonctionnement d'organismes locaux, comme cela avait lieu en Angleterre alors que les cours de comtés et les corporations municipales étaient des collèges électoraux (page 280). Adolphe Prins écrit qu'à l'heure actuelle les pouvoirs locaux ont encore pour effet de diluer l'esprit de parti (3),

(1) A la page 191 il ajoute à ces exemples celui de l'Angleterre : '< Le secret de la vitalité de IXncien régime parlementaire anglais, c'était la formation d'une classe politique spéciale qui avait appris à administrer le pays en administrant d'abord le comté. »

(2) Adolphe Prins regrette que l'éducation nationale ne soit pas, en Belgique, placée au-dessus des querelles des partis et réglée par des spécialistes (page 177). .

(3) L'expérience française n'est pas favorajble à cette ttièse ; dans une grande partie de nos provinces les élections des tribunaux de commerce sont souvent subordonnées aux querelles des partis ; elles deviendraient tout à fait politiques si ces tribunaux avaient à nommer des délégués pour les élections sénatoriales..

en sorte qu'ils discutent les questions d'une manière vraiment objective (pages 260-263) ; au jugement de ce haut fonctionnaire, ils valent mieux que les parlements issus d'un suffrage inorganisé. — Très souvent les ministres se sont bien trouvés, pour préparer des lois difficiles, de réunir des commissions comprenant des représentants de tous les intérêts; dans lé Conseil supérieur du travail, établi en 1892, où siègent 16 sociologues, 16 industriels et 16 ouvriers, l'esprit de conciliation s'est manifesté avec tant de force que le pays a dû à cette institution des mesures pratiques excellentes « à une époque de troubles sociaux» (pages 285-286); un parlement nommé par des curies de talent, du capital et du travail pourrait probablement donner satisfaction à la bureaucratie.

Voici comment Adolphe Priiis conçoit l'application complète de ses théories à la Belgique. On augmenterait beaucoup le nombre des membres des conseils communaux, afin d'intéresser plus de citoyens à la prospérité des aff"aires édilitaires. Ces assemblées se composeraient « pour un quart des représentants de tous les électeurs de vingt-cinq ans, ayant trois ans- de résidence dans la commune ; pour un quart des représentants des diplômés de l'enseignement supérieur et moyen ; pour un quart des représentants de certains censitaires occupants de maison ; et pour un dernier quart des représentants des grands intérêts sociaux dont la gestion figure dans les attributions du pouvoir communal (1). Les échevins seraient choisis dans ce der-

(1) Il résulte de l'ensemble des projets d'Adolphe Prlns que personne n'est admis à voter dans deux curies.

nier quart de l'assemblée par la majorité des trois aiitres réunis » (page 195). Pour les élections parlementaires on tiendrait compte à la fois du groupement de population et des situations sociales des citoyens. Dans les cantons ruraux il y aurait une curie de censitaires et une de travailleurs, nommant chacune un député ; — dans les \illcs moyennes, trois curies nommant chacune un député : capacitaircs, censitaires occup?nts de maison, tous les autres citoyens de vingt-cinq ans. domiciliés depuis trois ans dans là localité ; — dans les grandes villes, quatre curies de capacitaires (sciences, lettres, arts, enseignement avec deux députés ; — droit, justice, administration, avec trois députés ; — cultes reconnus par l'Etat ayant chacun un député ; — défense nationale avec un député); quatre curies du capital, nommant chacune un député (propriété, industrie, commerce, finances); cinq curies du travail, nommant chacune un député (bâtiment, usines, vêtement et ameublement, typographie et reliure, autres métiers); une curie de l'hygiène et des travaux publics, nommant deux députés (pages 286-287) qui sont destinés à être les tuteurs de la santé des classes misérables.

L'extrême complication de ce système n'est point de nature à effrayer Un lecteur de Proudhon <1). iCelui-ci, persuadé que la bonne administration de la

(1) Il y a cependant une grande différence entre Pi'ourttion et l'écrivain belge; celui-ci noie toute pluralité dans

chose publique n'est possible que si elle s'inspire beaucoup des pratiques judiciaires, qui mettent en évidence la pluralité des intérêts, a écrit à la fin de sa vie : « Une représentation sincère et véridique, dans un pays comme le nôtre, suppose un ensemble d'institutions tellement combinées que tout intérêt, toute idée, tout élément social et politique puisse s'y introduire, s'exprimer lui-même, se faire représenter, obtenir justice et garantie, exercer sa part d'influence et de souveraineté. Car la représentation nationale, là où elle existe comme condition politique, ne doit pas seulement être un rouage comme dans la constitution de 1804, un rouage et un contrepoids comme dans la charte de 1814-1830, la base de l'édifice gouvernemental comme dans les constitutions de 1793 (2). 1848 et 1852 ; elle doit être à la fois, à peine de mensonge, une base, un rouage, un contre-poids, et de plus une fonction, fonction qui embrasse la totalité de la nation, dans toutes ses catégories de personnes, de territoires, de fortunes,

un corps unique, tandis que celui-là songe toujours à la conservation d'une multiplicité fédéraliste.

(1) Dans les Contradictions politiques, Proudhon examine assez longuement cette constitution de 1793 qui a été regardée souvent comme le modèle de l'extrême démocratie. « En démocratie, où le souverain est une collectivité, quelque chose de quasi-métaphysique..., dont les représentants sont subordonnés les uns aux autres et tous ensemble à une représentation supérieure, dite Assemblée nationale ou Corps législatif, le peuple, considéré comme souverain, est une fiction, un mythe ; et toutes les cérémonies par lesquelles vous lui faites exercer sa souveraineté élective, ne sont que les cérémonies de son labdication » (page 199). Et comme la démocratie fait g 'and étalage de théories des droits, on peut dire qu'elle << se ment à elle-même» (page 170).

de facultés, de capacités et même de misère » (1). Pour complètement saisir la nature de cette conception, il faut, je crois, examiner de près ce que Proudhon a voulu faire entendre en parlant d'une représentation de la misère. Un peu plus haut il s'était demandé s'il est équitable de refuser tout droit parlementaire aux hommes frappés de déchéance légale. « L'Eglise, écrivait-il, a sa pénitencerie, selon laquelle le pécheur doit saccuser luimême s'il veut obtenir, avec le pardon de ses fautes, les remèdes de l'âme. Or, la plupart des citoyens exclus des listes électorales sont des malades sociaux et politiques : comment se relèveront-ils, comment obtiendront-ils la justice qui leur est due... s'il leur est défendu d'ester, si j'ose ainsi dire, dans l'exercice de la isouveraineté du peuple ? » (2). Ce qui doit provoquer ici la méditation du philosophe, c'est l'analogie établie entre les formes judiciaires et le droit politique. Proudhon voyait dans les assemblées législatives des prétoires où chaque groupe vient plaider sa cause devant les personnes qui ont

(1) Proudhon, op. cit., pages 190-191. — Suivant Proudhon, « les formes de gouvernement essentiellement empiriques, dont l'humanité a jusqu'à ce jour fait l'essai, peuvent être considérées comme... des mutilations du système vrai dont chaque nation poursuit la découverte » (pages 102-103). — «La synthèse électorale [qui est le système vrai de la représentation populaire] doit comprendre, non seulement en théorie, mais en pratique, tous les systèmes produits : admettre à la fois, comme base d'élection, non seulement la population, mais le territoire, la propriété, les capitaux, les industries, les groupes naturels, régionaux et communaux. Elle doit tenir compte des inégalités de fortune et d'intelligence, et n'exclure aucune catégorie » (page 189).

(2) Proudhon, op cit., pages 188-189.

;i74 MATÉRIAUX d'une THÉORIE PU PROLÉTARIAT

pris l'habitude d'élever leur esprit au-dessus de^ appréciations individuelles (1), pour atteindre des solutions dont la rationalité est fort probable (2).

La raison collective sur laquelle sont censés fon-. dés les gouvernements modernes, a pour organe toute réunion formée « pour la discussion des idées et la recherche du droit (3). Une seule précaution est à prendre : c'est de s'assurer que la collectivité interrogée ne vote pas comme un [seul] homme, en vertu d'un sentiment particulier devenu commun ; ce qui n'aboutirait qu'à une immense escroquerie, ainsi qu'il se peut voir dans la plupart des jugements populaires. Combattre [comme] un seul hom-

(1) « Opposant l'absolu à l'absolu... et ne considérant comme réel et légitime que le rapport des termes antagoniques, [la raison collective] arrive à des idées synthétiques, très différentes, souvent même inverses, des conclusions du moi individuel. » (De la Justice dans la Révolution et dans l'Eglise, tome III, page 101.) C'est grâce à la liberté que l'homme peut ainsi s'élever au-dessus des appétences de sa nature (pages 217-218).

(2) Proudhon pensait que pour accroître cette probabilité, il conviendrait, après avoir constaté les forces des partisans de deux thèses opposées, de faire voter sur une " formule dans laquelle les deux proposition? contraires se balancent et trouvent leur légitime satisfaction » . [op. cit., tome V, page 30). C'est bien de cette manière que procèdent les rédacteurs d'arrêts.

(3) « Hommes, citoyens, travailleurs, nous dit cette raison collective vraiment pratique et juridique, restez chacun ce que vous êtes : conservez, développez votre personnalité ; défendez vos intérêts : produisez votre pensée... ; discutez-vous les uns les autres, sauf les égards que des êtres intelligents et absolus se doivent toujours...; respectez seulement les arrêts de votre raison commune, dont les jugements ne peuvent pas être les vôtres, affranchie qu'elle est de cet absolu sans lequel vous ne seriez que des ombres » (Proijdjion, op. cit., tome III, page 102).

me (1), c'est la loi de la bataille ; voter comme un seul homme, c'est le renversement de la raison » (2). La vérité légale peut être comparée à la vérité technique provisoire qui est formulée dans des congrès de praticiens.

Guidé par ses préoccupations juridiques, Proudhon voit bien mieux qu'Adolphe Prins, les énormes difficultés que présente l'épuration de la démocratie. Dans le «Petit catéchisme politi'quej» inséré dans la Justice, on lit : « Tant que la démocratie ne s'est pas élevée à la vraie conception du pouvoir, elle ne peut être, comme elle n'a été jusqu'à ce jour, qu'un mensonge... La Révolution a [consacré] ce mot (3) comme une pierre d'attente, nous en avons fait depuis soixante-dix ans une pierre de scadale » (4) ; — « En face du droit divin, la Piévolution pose la souveraineté du peuple, l'unité et l'indivisibilité de la République. Mots vides de sens, propres seulement à servir de masques à la plus effroyable tyrannie., s'ils ne se rapportent à l'organisme supérieur, formé par le rapport des groupes industriels, et à la puissance commutative qui en résulte » (5). — « Tel que l'ont fait

(1) Le texte porte : « combattre contre un seul homme » ; mais il est évidemment fautif.

(2) Proudhon-, lac. cit., page 119. — Les marxistes et le plus grand nombre des socialistes ne semblent pas avoir tenu compte de cette distinction, que l'esprit juridique de Proudhon trouvait évidente.

(3) Le texte porte : « conservé à ce mot», ce qui n'offre pas de sens.

(4) Proudhon, op. cit., tome n, page IIC.

(5) Proudhon, loc. cit., pages 120-121. — A la page 114 Proudhon observe que le terme souveraineté n'est pas sans offrir des dangers : « Quelle que soU la puissance do

depuis 89 toutes les constitutions, le suffrage universel est l'étranglement de la conscience publique, le suicide de la souveraineté du peuple, l'apostasie de la Révolution... Pour rendre le suffrage universel intelligent, moral, démocratique, il faut après avoir organisé la balance des services et assuré par la libre discussion l'indépendance des suffrages, faire voter les citoyens par catégories de fonctions, conformément au principe de la force collective qui fait la base de la société et de l'Etat » (1). Dans presque tout ce livre, Proudhon regarde la démocratie comme une préparation du régime républicain dont il a défini les principes dans une des notes complémentaires.

« Pour établir le gouvernement républicain dans sa vérité, cinq conditions sont requises : 1° Définition du droit économique ; 2" Balance des forces économiques, formation des groupes agricoles-industriels, organisation des services d'utilité publique (crédit, escompte, circulation, transports, docks, etc.) d'après le principe de mutualité et de gratuité, [au] prix de revient (2) ; 3" Garanties politiques : liberté de la presse et de la tribune, initiative par-

l'être collectif, elle ne constitue pas pour cela, au regard du citoyen, une souveraineté ; autant vaudrait presque dire qu'une machine dans laquelle tournent cent mille broches, est la souveraine des cent mille fileuses qu'elle représente... Entre le pouvoir et l'individu, il n'y a que le droit ; toute souveraineté répugne, c'est déni de justice ; c'est de la religion. »

(1; Proudhon, loc. .cit., page 128.

(2) Proudhon espérait que ce qu'il nommait fédération agncole-inclustnelle remplacerait ce que les socialistes contemporains dénonçaient sous le nom de féodalité financière-industrielle, qui exploite à son profit les forces collectives. {Du principe fédératif, première partie, chap. xi.)

lementaire, publicité de contrôle, extension du jury, liberté de réunion et d'association, inviolabilité de la personne, du domicile, du secret des lettres ; séparation complète de la justice et du gouvernement; 4° Décentralisation administrative, résurrection de la vie communale et provinciale ; 5° Cessation de l'état de guerre, démolition des forteresses et abolition des armées permanentes. Dans ces conditions, le principe d'autorité tend à disparaître ; l'Etat, la chose publique, res publica, est assis sur la base à jamais inébranlable du droit et des libertés locales, corporatives et individuelles, du jeu desquelles résulte la liberté nationale. Le gouvernement à vrai dire n'existe plus ;... c'est cette impersonnalité, résultat de la liberté et du droit, qui caractérise surtout le gouvernement républicain » (1).

(1) Proudhon, op. cit., tome V, page 179. — Les cinq conditions posées par Proudhon se divisent en trois classes : de l'ordre économique, des institutions politiques et de Forganisation militaire. Proudhon attachait encore plus que Marx une importance fondamentale à l'économie ; c'est pourquoi il précise bien plus que son rival ses idées relatives k l'ordre économique ; les marxistes pensent généralement que la question première à résoudre est celle du gouvernement ; ils ressemblent ainsi beaucoup aux démocrates de 1848 (Cf. Proudhon, Du principe fédératif, première partie, chap. xi). Après avoir énoncé sa théorie de la république, Proudhon observe que tous les vieux partis la repoussent (en 1860) : « On n'accepte, et encore avec d'extrêmes réserves, que la condition relative aux garanties politiques, lesquelles, par elles-mêmes, dans une société inorganisée; ne peuvent qu'ajouter à rin>tabilité de l'Etat et tiennent la porte toujours ouverte à l'usurpation et au despotisme. » Ces garanties constituent la partie 'la plus abstraite du système et, à ce titre, offrent de grands avantages aux destructeurs dialecticiens.

ni

Le régime républicain, rêvé par Proudhon, ne sera peut-être jamais réalisé (1) ; mais il est bien vraisemblable que le suffrage populaire cesserait d'être une malédiction si les citoyens étaient animés d'un esprit vraiment républicain, c'est-à-dire s'ils réglaient leurs relations économiques suivant des modes regardés comme équitables, au moins en gros, s'ils avaient une longue pratique des libertés politiques et s'il n'existait plus chez eux d'idée de conquête ; aucune raison ne nous porte à supposer qu'une telle nation aurait dû être éduquée par des démocrates. Dans la Justice, Proudhon a reconnu que la monarchie constitutionnelle peut présider à l'évolution d'une société vers un état de droit et de liberté (2) ; bien qu'il ait souvent dénoncé avec force les vices de la démocratie, toujours hallucinée par la vision de la raison d'Etat (3), il lui aurait été extrêmement pénible d'avouer qu'il avait eu tort

(1) En dépit de certaines formules qui ont été souvent interprétées trop littéralement, Proudhon ne confondait pas « les gouvernements de pure conception, non réalisable^ dans leur simplisme, comme la monarchie et la démocratie pures, et les gouvernem'ents de fait ou mixtes » {Du principe fédératif, première partie, chap. v.)

(2) Proudhon, Justice, tome III, pages 131-132. — Dans la Correspondance, Proudhon parle souvent des chances qu'avait le comte de Paris de remplacer Napoléon III ; il pensait que le petit-fils de Louis-Phihppe donnerait à la France la paix et la liberté dont les sociahstes avaient besoin pour pouvoir répandre dans le pays leurs doctrines, destinées à le régénérer.

(3) Proudhon, op. cit., tome II, page 29.

d'espérer si longtemps une transmutation républi- ^ caine de la vie démocratique ; c'est, je crois à cause de cela qu'il n'osa point achever ses Contradictions politiques où cet aveu redoutable est maintes fois sous-entcndu (1). Dans le fragment publié après sa mort, Proudhon signale l'extrême facilité avec laquelle on passe de la démocratie au despotisme et réciproquement ; « et chose désolante,... ajoute-til, on a remarqué que les plus fougueux démocrates sont d'ordinaire les plu§ prompts à s'accommoder du despotisme et réciproquement, que les courtisans du pouvoir absolu deviennent [à l'occasion] 1^ plus enragés démagogues » (2) ; dès lors comment espérer que la démocratie nous amène à la république ? On peut être bien assuré que des politiciens doués de telles dispositions psychologiques ne feront jamais des réformes propres à restreindre l'importance de leurs volontés arbitraires. Lorsque Proudhon appelait ses disciples des démocrates, ce mot impliquait « cette idée, disait-il, le 4 mars 1862, que si nous ne servons pas l'omnipotence de la multitude, nous travaillons à son émancipation par le droit et la liberté et qu'en conséquence nous défen-

(1) Comme beaucoup des auteurs que le grand public connaît uniquement par quelques formules réputées scandaleuses, Proudhon était un timide qui exprimait assez "rarement le fond de sa pensée : il avait écrit, le 4 mars 1862, à l'un de ses correspondants les plus intimes, qu'il estimait dangereux, au point de vue de la propagande de ses idées, d'abandonner le mot démocratie qui est pris par lo public « presque comme synonyme de république » ; le lecteur aurait pu être scandalisé par un changement de terminologie. {Correspondance, tome XII, page 7.)

(2) Proudhon, Contradictions politiques, pages 81-82. — A la fin de ce fragment se trouve un apologue singulièrement injurieux pour la démocratie française.

dans ses intérêts » (1). Quel est donc le démagogue (ou le socialiste parlementaire) qui se soucie de trar vailler à l'émancipation du prolétariat par le droit et la liberté ?

La république, de Proudhon renferme trop d'éléments libertaires, antimilitaristes et fédéralistes pour qu'elle puisse être engendrée par nos démocraties modiernes, qui out une confiance illimitée dans les capacités économiques de l'Etat, sont hallucinées par le chauvinisme et aussi fanatiques de l'unité que les catholiques les plus ultramontains. Proudhon estimait que l'Etat peut utilement intervenir dans l'économie pour créer des institutions nouvelles (assurances, banques, chemins de fer), mais qu'il doit se hâter de remettre rex,ploitation aiux citoyens (2). — Il avait vu, en 1860, les manœuvres des agents envoyés par l'Empire en Belgique pour en préparer l'annexion ; il consellait aux Belges (comme aux Suisses) d'éviter tout acte que les chauvins français pussent interpréter comme une provocation justifiant une guerre de conquête ; il était convaicu que les traités qui avaient garanti la neutralité de la Belgiquei et de la Suisse ne protégeaient pas les deux pays contre la voracité de notre démocratie. — Proudhon avait, sans doute, reconnu l'impossibilité d'arriver en fédéralisme par une évolution démocratique, car il semble avoir cru que ce régime devrait être imposé à la France par l'étranger victorieux, comme la royauté parlementaire avait été imposée à nos pères. « Je n'ai qu'une crainte, mandait-il à Chaudey, le 4 avril 1862, c'est de voir

(1) Proudhon, Correspondance, tome XII, page 7.

(2) Proudhon, Du -principe fédératif, première partie, chap. vm.

le démembrement de la France et Paris désert comme un autre Versailles. Mais qui sait si à ce prix notre nation ne pourrait pas être sauvée et redevenir quelque chose ?... Pour sauver la nation et la libea'té, émanciper la plèbe, créer la paix et développer les principes de la Révolution en Europe, je ne vois réellement qu'un moyen, c'est de diviser la France en douze Etats indépendants et de supprimer Paris » (1). Nous rencontrerons encore au § suivant d'autres raisons qui empêchent d'apparenter la république de Proudbon à la démocratie moderne.

Les démocrates ne désirent pas que les administrations fonctionnent avec cette régularité chère aux bons employés, qui est inconciliable avec leur liberté de chefs de parti ; ils dénoncent volontiers comme réactionnaires les hommes qui regrettent, comme Adolphe Prins, l'ordre qui régnait jadis dans la législation ; il serait donc fort inutile d'essayer de leur persuader qu'ils feraient une œuvre utile en organisant le suffrage suivant les projets de cet auteur. Mais, comme tous les idéalistes, les démocrates se laissent souvent prendre aux pièges de la dialectique ; les manipulations académiques d'abstractions leur inspirent une extrême confiance, parce que tels exercices leur servent à duper le peuple qui ne se rend pas compte de ce qu'on lui

(1) Proudhon, Correspondance, tome XIV, pages 218-219 — Cf. La ouerre et la paix, livre IV, chap. x. Dans ce dernier texte il est justement question de douze régions indépendantes qui auraient pour capitales : Rouen, Lille, Metz, Strasbourg, Dijon, Clcrmont, Orléans. Lyon, Marseille, Toulouse, Bordeaux, Nantes — et de la destruction des centres de la vie collective de Paris, ce qui au sentiment de Proudhon équivaudrait à la suppression de Paris.

fait applaudir ; il ne serait donc pas absolumertl impossible de les amener à accepter des systèmes de vote dont la signification réelle n'apparaîtrait pas clairement. Ainsi on a proposé de perfectionner notre démocratie au moj'^en de la représentation proportionnelle employée en Belgique, du veto présidentiel de la constitution américaine, du référendum suisse, sous prétexte de rendre plus efficace le Contrôle que les citoyens ont le droit d'exercer électoralement sur l'Etat ; Joseph Reinach, qui est le profond penseur du clan proportionaliste, trie de toutes ses forces que si on ne se hâte de prendre son ours, la République va se trouver exposée à d'imminents périls ; le prestige du verbiage audacieux est si grand dans le monde politique que cet homme rusé est parvenu â faire accepter ses vues par des gens qu'il espère éloigner de la Chambre grâce à l'application de la représentation proportionnelle.

Joseph Reinach ne s'agite évidemment pas avec frénésie par amour de l'idéal démocratique, comme il le prétend ; ayant reconnu que les groupes parlementaires actuels ne correspondent nullement à de sérieux courants de l'opinion publique, il estime que les majorités électorales sont à la merci de hasards (1) ; il espère que l'introduction du système

(1) En 1902, Waldeck-Rousseau fit élire 339 députés ministériels, tandis que les opposants obtenaient 251 sièges; la différence entre les nombres des suffrages populaires était seulement de 200.000 sur 10 millions d'électeurs (Joseph Reinach, Histoire de l'affaire Drexjfus, tome VI, page 188). Le hasard avait joué un si grand rôle dans cette consultation nationale que le Vatican avait cru avoir le droit d'espérer une majorité catholique 'Libre parole, 18 novembre 1906). La Chambre vota des lois anticléricales de la plus grande importance, qui auraient eu bien de la peiîle

ESSAIS DIVERS BSâ

proportionaliste jetterait dans les organisations radicales un tel trouble que ses amis auraient la possibilité de revenir en grand nombre au parlement ; malgré la mauvaise volonté de ministres sans scrupules, qui ne seraient plus en état de faire les élections aussi facilement qu'aujourd'hui. La démocratie qui a eu la chance inespérée de s'emparer d'une sorte de dictature, ne désire pas compromettre sa situation en s'engageant dans des aventures ; elle n'acceptera la représentation proportionnelle que le jour où elle croira avoir pris assez de précautions pour ne plus avoir rien à craindre des stratagèmes de Joseph Reinach ; celui-ci s'attend bien d'ailleurs à ce que sa réforme devienne inutile si elle est ajournée pendant un temps notable.

Mais à quoi bon organiser la démocratie ? C'est, affirment ses apologistes, pour qu'elle puisse accomplir sa mission historique, produire son génie propre, prouver qu'elle est capable d'exprimer la raison humaine. Elle pourrait, une fois organisée, résoudre rénigme de l'évolution, eh construisant les bases d'une société future destinée à être réglée suivant les principes de la justice la plus parfaite. Je crois, au contraire, que la démocratie ne comporte point d'organisation, au sens scientifique de ce terme, attendu qu'elle est seulement dirigée par des instinctsde destruction. La socialdéraocratie allemande, qui prétend âvoîFTëçu de Marx une connaissance très profonde de l'économie, de la politique et de l'histoire, n'a

à passer, si une représentation proportionnelle l'avait rendue semblable au corps électoral, Joseph Reinach trouve cette législation excellente ; l'idéal démocratique consiste, salis doute, à donner satisfaction à sa passion.

jamais pu produire une doctrine digne d'occuper une place honorable dans la philosophie moderne ; mais elle s'attribue à bon droit la gloire de posséder le type le plus achevé de la démocratie contemporaine, parce qu'elle a réussi, mieux qu'aucun autre parti populaire, à grouper des multitudes d'électeurs dévoués autour de sa négation intransigeante des traditions nationales ; grâce à son agitation inlassable, le prolétariat allemand soupire après le jour ou disparaîtront l'armée prussienne, la bureaucratie et la magistrature pédantesques, issues des vieilles Universités, et l'autorité des Eglises. La légèreté, l'incohérence et le cynisme de ses propagandistes (1) lui ont rendu plus de services pour étendre ses ravages sr)irituels dans les milieux les plus divers, que n'aurait pu le faire une raison bien dirigée. Toutes nos démocraties actuelles d'Europe présentent des phénomènes équivalents à ceux que l'on rencontre, sur une forme si particulièrement saisissante, au sein de la socialdémocratie allemande (2),

Dès que l'on a compris la nature négatrice de la démocratie, on voit que, pour apprécier sainement la valeur des projets qui sont annoncés comme devant la perfectionner, il faut se demander, avant tout, si de telles réformes sont capables de réfréner sérieu- ; sèment la manie légiférante de nos parlements (3).

(1) La socialdémocratie allemande a répandu à profusion la traduction d'un livre anticlérical d'Yves Guyot {Etudes sur les doctrines sociales du christianisme), mais a trouvé de bonne guerre de répandre aussi des brochures enseignant que « le christianisme et le socialisme ne font qu'un » {Mouvement socialiste, 1" mai 1903, pages 71-72).

(2) Ce qui s'est passé en Allemagne à la fin de 1918, montre qu'en 1914 j'avais assez bien jugé les choses.

(3) Il serait bien à désirer que dans les aû'aires graves,

Quand on se place à ce point de vue, le système de la représentation proportionnelle paraît beaucoup moins intéressant que le référendum ou que le veto américain. Il a, en effet, pour résultat de développer beaucoup d'esprit de parti (1) ; une majorité fanatique peut être extrêmement dangereuse, alors même qu'il existermt seulement un faible écart entre le nombre de ses voix et le nombre des opposants ; mieux vaudrait que l'écart soit plus grand et la majorité moins disciplinée.

La philosophie politique s'embrouille à tout instant lorsqu'elle s'occupe de la démocratie, parce qu'elle brasse dans ses cuves scolastiques des abstractions issues de systèmes concrets fort dissemblables, qui se placent entre deux types extrêmes que je vais essayer de clairement définir par quelques-uns de leurs caractères remarquables. Les démocraties primitives, dont certaines survivances ont pu être observées au xix* siècle en Suisse et en Kabylie, étaient formées de familles attachées, de la manière la plus solide, à la culture d'un canton consacré par les tombes ancestrales ; — elles recevaient

la simple majorité ne fût pas suffisante ; les lois qui modifient nos codes, qui établissent des droits protecteurs ou qui touchent à des intérêts moraux (religion, assistance, instruction populaire) devraient, à mon avis, être votés par les deux tiers des députés ; mais la démocratie ne consentira jamais à atténuer ainsi «^a dictature.

(i) En accroissant énornaément l'importance des comités qui choisissent les candidats.

avec un profond respect des xiécisions^ d'autorités sociales, qui mainlenaient le génie de la race ; — la religion leur imposait l'obligation de suivre de sévères règles de morale (1). Dans nos démocraties modernes, on ne rencontre guère que des individus se sentant libres du passé, sans amour profond du foyer domestique, qui se préoccupent médiocrement des générations futures ; hallucinés par le mirage d'une richesse hasardeuse, qui doit provenir de l'ingéniosité de leur esprit plutôt que d'une participation sérieuse à la production matérielle, ils ne songent qu'à jouir royalement de bonnes aubaines ; leur véritable lieu d'élection est la grande ville où les hommes passent comme des ombres ; — des comités

(1) Il convient de rappeler ici un passage bien connu de Polybe : « La principale supériorité des Romains sur les autres peuples me paraît consister dans l'opinion qu'ils se font de la divinité... La dévotion a pris parmi eux d,e tels développements et pénétré si profondément dans la vie privée comme dans les affaires publiques, qu'on ne saurait rien imaginer au delà... Confiez à quelque Grec chargé du maniement de fonds publics un talent, eussiez-vous dix contrats,., et vingt témoins il manquera probablement à sa parole ; chez les Romains, ceux même qui ont en leur pouvoir, soit pendant leur magistrature, soit dans les ambassades, une grande somme d'argent, n'ont besoin que d'un serment pour ne pas forfaire h l'honneur ; enfin, tandis qu'ailleurs il est rare de trouver un homme qui s'abstienne de puiser dans les trésors de l'Etat et qui soit pur de toute fraude, chez les Romains il l'est de trouver un citoyen coupable de ce crime » (Histoire générale, livre "VI, 56). — Les Grecs contemporains de Polybe estimaient que les vieilles religions nationales étaient peu sérieuses, aussi l'historien se croit-il obligé de dire que les préceptes religieux seraient inutiles dans une cité composée uniquement de sages : mais il affirme qu'il est utile d'effrayer le commun des personnes par des terreurs religieuses.

politiques ont pris la place des anciennes autorités sociales que des révolutions ont ruinées, dont les descendants ont abandonné un pays oublieux de son passé, et qui ont été remplacées par des gens vivant à la nouvelle mode ; — les classes éclairées trouvent infiniment peu philosophique de se priver, par scrupule religieux, de satisfaire ses passions, chaque fois que cela est possible.

Pour bien comprendre les institutions de la Grèce et de Rome, il est souvent fort utile de se reporter à ce que nous savons des démocraties primitives (1). Au cours de leur décadence, les cités helléniques se rapprochèrent beaucoup du régime de nos démocraties modernes. Les oligarques qui, à la fin de la guerre du Péloponèse; s'emparèrent du pouvoir à Athènes, n'avaient aucun trait commun avec les autorités sociales qui avaient existé aux temps glorieux de la République (2) ; amis des belles-lettres, curieux

(1) Adolphe Prins croit que dans la Grèce très archaïque l'assemblée populaire ne votait pas (page 22) ; en Kabylie toutes les décisions des villages doivent être unanimes ; quand les parties ne peuvent s'entendre, on a recours souvent à un arbitrage CHanoteau et Letourneux, La Kabylie et les coutumes kabyles, 2^ édition, tome II, page 22, page 32). L'institution des tribuns du peuple à Rome se rattache probablement au principe de l'unanimité ; assis à la porte du Sénat, ils remplaçaient la plèbe qui dans les villages kabyles demeure sur la place pendant que les notables discutent dans une salle ; ils arrêtaient le Sénat en affirmant que l'unanimité n'était pas possible ; couverts par une immunité sacrée, ils n'avaient pas à redouter les violences du parti qui proposait la mesure entravée par eux ; — dans les civilisations primitives, les violences servent à vaincre, en efff^t, beaucoup de résistances. (Cf MvsQUERAY [Formation des cités chez les populations sédentaires de l'Algérie, page 207).

(2) Il faut, dans de telles comparaisons, tenir grand

de toutes les nouveautés exotiques, élèves des sophistes, ils étaient au moins aussi révolutionnaires que les plus exaltés démagogues ; il est même probable que le culte des traditions se maintenait plus fort dans le monde des artisans que dans les classes riches (1).

Quand Aristote essaya d'appliquer les enseignements de la science politique expérimentale aux gouvernements populaires, il pensa à des réformes destinées à les rapprocher des démocraties primitives (2) ; malheureusement la Grèce n'offrait plus guère d'éléments qui permissent de constituer un Etat selon un tel programme ; les idées d'Aristote sont, par suite, souvent iien vagues. Il semble qu'il ait surtout admiré l^éçonomiè rurale parce qu'elle ne permet pas aux citoyens de se réunir trop fréquemment ; la législation ne sera donc pas exposée à être

compte des différences qui existent entre les économies. Après la guerre du Péloponèse la société attique fut d'esprit tout urbain : antérieurement les Athéniens préféraient la vie des champs à celle de la ville (Alfred Croi- SET, Les démocraties antiques, page 171). Aristophane et Xénophon sont de bons témoins de l'ancienne Attique rurale.

(1) Soorate a été victime de ce phénomène.

(2) Cf. Defourny, Aristote. Théorie économique et 'politique sociale, dans les Annales de l'Institut supérieur de philosophie de Louvain, tome III (1914). Aristoti, était fort opposé ti l'économie d'enrichissement : son idéal était l'autonomie des vieilles cités qui se suffisaient presque complètement à elles-mêmes ; il estimait qu'il pourrait être utile de faire des lois pour empêcher l'accaparement des terres ; il admirait fort l'aide mutuelle qui a toujours existé dans les cantons ruraux demeurés fidèles aux traditions. Il néglige systématiquement ce qu'il y avait d'essentiel dans la vie des métropoles méditerranéennes.

bouleversée à tout instant, comme cela arrivait dans les villes où dominaient les artisans ; les lois apparaîtront comme des manifestations stables de l'intelligence humaine, supérieures aux accidents des volontés particulières. Les Grecs étaient devenus trop sceptiqU'CS pour qu'on pût espérer qu'ils prissent au tragique les menaces religieuses ; l'éthique péripatéticienne correspond aux usages des bourgeois de bonne maison qui ont suivi les écoles des philosophes socratiques ; Aristote est le maître de ces moralisateurs laïques dont l'œuvre a été si remarquablement vaine. Pour que la loi soit conforme à la raison, comme le demande Aristote, il faut évidemment que la masse suive les conseils des citoyens les plus distingués (beltistoi) et non les suggestions des démagogues ; il ne restait plus assez de survivances des vieilles structures pour qu'on pût faire, en ce temps, une théorie concrète des autorités sociales; Aristote est donc obligé de se contenter de quelques indications abstraites qui ne peuvent nous instruire (1).

La république de Proudhon est bien autrement intéressante que la politeia d'Aristote, parce que le philosophe français a bien mieux compris que le philosophe grec l'importance de chacune des conditions dans lesquelles fonctionnaient les démocraties primitives (2).

L'évolution des idées de Proudhon sur la propriété

l)Dans la cité parfaite Aristote divise les hommes en classes d'après leur âgo.

(2) Il est très important d'observer que la république de Proudhon est une société de producteurs, et que la cité idéale d'Aristote est une tribu de nobles dont les terres sont exploitées par des serfs : un tel idéal ne préparait pas le philosophe grec à bien approfondir les démocraties rurales.

serait inintelligible si on ne comprenait que ses méditations l'amenaient à voir tous les jours plus clairement comment le droit est sorti de l'économie rurale ; il a senti la gloire de la terre mieux que personne (1) ; l'amour de la vie champêtre tenait à sa psychologie la plus profonde. Que fera l'humanité devenue républicaine ? demande le « Petit catéchisme politique » ; et voici la réponse : « Elle fera ce que dit la Genèse (2), ce que recommande le philosophe Martin dans Candide, elle cultivera son jardin. L'exploitation du sol, autrefois part de l'esclave, devenue le premier des arts, comme elle est la première des industries, la vie de l'homme se passera dans le calme des. sens et la sérénité de l'esprit » (3). En écrivant son grand traité de la Justice, Proudhon espérait travailler à la construction d'une philosophie populaire plus complète, aussi efficace et pas moins austère que le fut jamais l'éthique chrétienne, dont il voyait les masses se détacher ; il s'attacha à cette œuvre avec une admirable passion, suscitée par l'idée qu'il se faisait de sa nécessité ; son échec a montré, mieux que n'eussent pu le faire

^ (1) Proudhon a dit que les Géorgiques sont « le chefd'œuvre de l'antiquité et peut-être de toute l'humanité poétique, un poème qui a lui seul mériterait qu'on enseignât le latin dans les lycées » ; il admirait beaucoup l'art avec lequel Virgile avait su introduire tant de philosophie dans les tableqiux champêtres des Bucoliques [De la Justice dans la Révolution et dans l'Eglise, tome III, page 370).

(2) On sait que Proudhon était un assidu lecteur de la Bible qui est si bien adaptée aux démocraties rurales. — Dans ses derniers jours, Henri Heine a célébré avec enthousiasme les vertus bibliques, qu'il croyait retrouver en Ecosse, dans les pays Scandinaves et certaines parties de l'Allemagne du nord {De l'Allemagne, tome II, page 314).

(3) Proudhon, op. cit., tome II, page 133.

aucune dissertation métaphysique, que nos démocraties ne sont point du tout en état de favorisez l'éclosion d'une véritable moralité républicaine. Il sentait très vivement que le monde n'arriverait pas sans peine à accepter les doctrines de la Justice gratuite qu'il prêchait et il éta^t fort désireux de donnet; une garantie provisoire aux mœurs (1) ; c'est pourquoi il proposait à l'Eglise un singulier concoi'dat d'après lequel le clergé aurait enseigné. l'éthique de la Révolution sous le voile de la symbolique chrétienne (2). « L'Allemagne protestante a effectué en trois siècles son passage du catholicisme orthodoxe à la morale philosophique, sans qu'il en soit résulté pour les masses de perturbation sérieuse. » Proudhoji espérait que grâce à son système on pourrait « révolutionner les esprits et les consciences sans passer par le protestantisme et sans se perdre dans le dévergondage des illuminés et des thaumaturges... Hors de là, je ne vois de salut que dans la dictature et dans la terreur )^ (3).

Il ne me semble pas que l'on ait encore signalé

(1) Lettre du 25 décenibre 1860 à Huet, philosophe catholique qui cherchait à faire revivre le gallicanisme {Correspondance, tome X, page 258).

(2) Prouduon, De la Justice dans la Révolution et dans l'Eglise, tome IV, pages 355-356).

(3) Proudhon, op. cit., tome VI, pages 343-344. — Il était fort préoccupé de l'influence que paraissait devoir prendre h' spiritisme (tome V, pages 323-324, tome VI, pages 57-58). S>on texte fait aussi allusion au catholicisme moderne dont il a parlé souvent avec mépris ; Cf par exemple ce qu'il dit dans La révolution sociale démontrée par le coup d'Etat' (chap. VI) des cultes de saint Philmère et du sacré-cœur de Marie, rie la confrérie de Notre- Dame des Victoires et des guérisons miraculeuses de l'abbé de Hohenlohe.

que Proudhon se soit préoccupé des institutions qui pourraient tenir la place des anciennes autorités sociales (1); c'est pourquoi je vais reproduire ici quelques passages éloquents des notes complémentaires de la Justice: « S'imaginerait-on avoir satisfait au devoir parce qu'on s'est abstenu de toute action répréhensible ou défendue par la loi ?.., Il faut que notre Justice rayonne au loin... La Justice est nulle, comme le patriotisme, si elle n'est armée. Car ce n'est pas seulement l'ennemi du dedans que nous avons à vaincre, c'est aussi celui du dehors. Cette impunité du crime, que vous dénoncez avec tant d'amertume, c'est le crime de ceux que vous appelez justes ; c'est le vôtre. C'est votre lâcheté, ô gens de bien, c'est votre tacite connivence qui encouragent les scélérats. De quoi donc osez-vous accuser votre destinée ? Qu'est-ce que vous doit la Providence en récompense d'une vie inepte, passée dans d'imbéciles alarmes ?... On parle des tribunaux institués pour agir à notre place : mais les tribunaux n'atteignent que la minime et la moins dangereuse partie

(1) Pour que la raison collective puisse se manifester, il faut que les discussions soient dirigées par des hommes compétents, et Proudhon pense qu'ils ont besoin d'être organisés pour pouvoir remplir leur office ; c'est pourquoi il écrit : « Si nos académies avaient retenu l'esprit de leur origine, si elles avaient la moindre idée de leur mission, rien ne leur serait plus aisé que d'assumer sur k-s œuvres de Tintelligence cette haute juridiction » qui sépare dans les livres « ce qui vient d'une raison légitime » d'avec les produits de Fsibsolutisme individuel {op. cit. tome III, pages 119-120). — La minorité qui voit la vérité doit chercher à la faire reconncLître par la <■ majorité ignorante, passionnée», lui faire «sentir la profo'ndeur, la nécessité, la suprématie » du droit et l'amener à « s'y soumettre librement» (op. cit., tome "VI, pages 332-333). C'est ce que faisaient, tant bien que mal, les autontés sociales.

des délits. Les vraies causes de la dépravation sont par eux soigneusement évitées... Comment les zélateurs du droit, dont il existe toujours quelques-uns, ne songent-ils pas à se coaliser contre l'invasion du crime impuni, contre l'ineptie du législateur et la tolérance du juge, contre la prévarication du pouvoir lui-même ?... Ce qui manque à la société, ce sont des justiciers : ceux que les gouvernements désignent pour en faire le service... ne sont que des simulacres. Mais alors, encore une fois, de quoi nous plaignonsnous quand nous accusons la désharmonie sociale et que nous demandons au ciel un supplément de justification ? Nous sommes punis par là où nous péchons. La persécution qui s'attache aux justes est le châtiment de leur mollesse, pour ne pas dire de leur complicité (1). » Proudhon n'a pu donner une solution concrète du problème de l'organisation de la justice ; la démocratie, avec ses comités politiques, ne peut créer les justiciers qu'il réclamait; ces justiciers « organisés partout en jurys d'honneur, avec le droit de poursuivre, de juger et d'exécuter leurs jugements », auraient ressemblé singulièrement aux autorités sociales des temps passés. Les syndicats ouvriers ne seraient-iLs pas aptes à jouer un rôle analogue au leur ?

On ne saurait trop regretter que Proudhon n'ait jamais été à même d'étudier les vieilles démocraties rurales. S'il les avait bien connues, il aurait, beau-

(1) Proudhon, loc. cit., pages 285-292. — Ces passages sont empruntés à une note destinée à prouver qu'on a tort de fonder la théorie de Timmortalité de l'âme sur l'insufflsance de la justice humaine ; mais les observations que je reproduis ont leur valeur indépendamment du but que l'auteur poursuivait.

coup mieux qu'on ne peut le faire ici, montré en quoi ces sociétés ressemblent à son utopie républicaine et diffèrent de nos démocraties modernes ; de telles comparaisons intéressent le philosophe infiniment plus que les dissertations abstraites les plus savantes. Pendant trop longtemps, le socialisme a suivi une mauvaise voie, sous rinspiration de mauvais bergers dont la démocratie avait fait l'éducation ; il n'y a rien de^ plus essentiel pour l'avenir du prolétariat que de l'initier aux enseignements de Proudhon ; les disciples (ou prétendus disciples) de Marx, en menant des campagnes acharnées contre Proudhon, ont eu une grande part de responsabilités dans la décadence du socialisme. Ce qu'il y a de comique, c'est que ces Intellectuels de deuxième ligne ont dénoncé comme un bourgeois cet admirable représentant du monde du travail, que Daniel Halév}^ a eu raison de nommer: « un type achevé du paysan, de l'artisan français, un héros de notre peuple » (1).

(1) Débats du 3 janvier 1913. Cet article a déjà été cité à la page 243. — Le 25 octobre 1861, Proudhon disait à Beslay (Je futur membre de la Commune) : « Je veux, tant que je le pourrai, servir le peuple et mon pays... Je vis de mon travail et ne désire rien de plus. Si j'ai raison, je veux avoir raison, c'est toute la gloire que je rêve. » {Correspondance, tome XI, page 247).

En Allemagne, l'idée de faire contrôler une Chambi'e issue du suffrage universel par un Sénat de producteurs (ouvriers et paysans) gagne tous les jours du terrain ; cette constitution du pouvoir est bien dans l'esprit de la doctrine de Proudhon ; la pratique de ce système pourrait provoquer, chez nos voisins, une réforme des études socialistes.

Grèves et droit au travail (ir

I. Le droii strict et l'auréole du droit. — Raisons d'ordre public qui conseillent de reconnaître le droit au travail des grévistes. — Association occulte des patrons et des ouvriers. — Analogie du droit au travail industriel et des droits des fermiers.

IL Le droit de contrainte des grévistes considéré comme droit réel. — Conséquences pratiques. — Conception catastrophique des grèves. — Rôle dévolu aux professeurs de droit.

Il a été plusieurs fois question dans ce livre d'un droit au travail que les grévistes ont cru souvent pouvoir exercer à rencontre des patrons de l'usine où ils sont normalement employés. Pour bien comprendre la valeur d'une telle conception, il ne faut pas oublier ce que Proudhon écrivait en 1851 sur diverses revendications qui avaient eu un grand

(1) Les problèmes que je vais traiter ici, ont déjà été examinés sommairement à la fln d'un article de la Science sociale (novembre 1900, pages 433-436). — J'ai montré cidessus comment dans le trade-unionisme anglais apparaît un droit au travail {Préface pour Galti, § 2). Les observations que je présente maintenant, me semblent pouvoir s'appliquer à tout pays où existe .la grande industrie.

retentissement en 1848 : « Le droit au travail, le droit à la vie, le droit à l'amour, le droit au bonheur, toutes ces formules, capables à un instant donné de remuer les masses, sont entièrement dépourvues de raison pratique», parce que «la codification en est impossible « (1). Mais il convient d'ajouter qu'un système juridique ne se compose pas seulement de règles édictées par l'autorité compétente, des commentaires proposés par les professeurs des Universités et des déductions employées par les juges pour appliquer la doctrine à la pratique des procès qui leur sont soumis. Autour du droit, entendu au sens strict, dont je viens de donner la circonscription, existe une large zOne dont le contenu est beaucoup mieux connu du grand public que ne l'est la jurisprudence ; les administrateurs, les magistrats, les législateurs se sentent très fréquemment contraints de modifier leurs idées personnelles pour les mettre \ en harmonie avec les opinions qui dominent dans cette zone que je serais d'avis de nommer Vauréole ! du droit. C'est là que se rencontrent les droits i dont là codification est impossible, mais dont la ï connaissance est nécessaire pour suivre l'évolution sociale. On s'oriente dans ce domaine, en employant des raisonnements en tout semblables à ceux qui servent pour les affaires courantes de la vie ; on peut les classer en divers genres suivant qu'on y rencontre d'une manière dominante : la logique -de la conversation (fondée principalement sur des analogies, des antithèseis, des sortes de proportions), dos appels à des sentiments d'équité naturelle, ou des

(1) Proudhon, Idée générale de la Révolution au XIX' siècle, 5" étude, § 5.

considérations relatives au bon ordre des sociétés ; d'ordinaire ces diverses espèces de raisonnements sont mêlées.

a) Depuis le début des temps modernes, les gouvernements ont considéré que l'une de leurs principales fonctions est de favoriser le développement de l'industrie. Presque partout on a établi un régime destiné à exagérer les prix de vente, de façon à faire naître des profits exceptionnels, capables d'attirer les capitaux du pays vers des entreprises nouvelles ; — de grandes dépenses ont été faites pour donner aux usines des moyens de communication rapides et économiques ; les guerres coloniales sont entreprises pour acquérir des matières premières à bas prix et pour créer des débouchés de vente où se rencontrent des prix très rémunérateurs ; la diplomatie s'efforce d'obtenir des nations civilisées des conventions commerciales ayant des buts analogues ; — enfin, jusqu'à une époque très voisine de nous, les ouvriers ont été soumis à une législation de contrainte destinée à empêcher des relèvements des prix de la main-d'oeuvre. Des logiciens ont souvent trouvé que le code pénal antérieur à 1864 avait puni les coalitions d'une façon contraire aux principes du droit moderne ; les anciennes règles antiégalitaires ayant été abrogées, les ouvriers auraient le droit de quitter une usine sans que les magistrats pussent trouver dans leur acte la moindre atteinte aux intérêts patronaux que la loi protège (1); ce qui est licite pour les individus ne saurait, disait-on. devenir illicite quand tout le personnel abandonne

(1) Kant trouvait tout naturel que le maître pût faifp rentrer à sa maison le domestique qui s'est enfui. (Principeu métaphysiques du droit, § xxx.)

l'atelier. Mais dans le premier cas l'industrie ne subit aucune perturbation appréciable, tandis que dans le second la coalition constitue un attentat contre la prospérité des fabriques ; ces deux situations ne sont donc pas comparables dans les pays où TEtat s'est donné la mission de développer l'industrie.

On ne peut pas dire que cette manière de voir ait complètement disparu depuis la loi du 25 mars 1864 qui a supprimé le délit de coalition ; on rencontre encore des tribunaux qui, sous l'influence des idées anciennes, punissent avec une extrême sévérité des grévistes accusés de violences sur des présomptions extrêmement légères ; ils espèrent ainsi terrifier les ennemis des patrons, de manière à faire rentrer tout le monde sous le régime de Tau- 'torité des industriels. L'expérience a montré qu'il est aujourd'hui beaucoup plus difficile de restaurer l'ordre économique en effrayant les ouvriers par des mesures de répression que de suggérer des solutions conciliantes aux maîtres généralement fort ignorants de leurs droits, habitués à respecter humblement les représentants de l'Etat, et presque toujours aussi timides que des lièvres ; dès que le public est persuadé qu'une masse prolétarienne est invincible, il fait porter sur l'entêtement des maîtres bourgeois la responsabilité des maux que la cessation du travail impose au pays ; il demande aux agents du gouvernement d'intervenir avec toute la force que leur donne notre organisation administrative, pour imposer aux chefs d'entreprise des concessions qui donnent satisfaction à leurs ouvriers. On considère comme impossible que les patrons puissent user de leur droit de propriété pour

fesiner leurs établissements ; on entend leur laisser un revenu net suffisant pour qu'ils continuent à s'intéresser aux affaires ; on espère que des arbitres sauront dire, assez facilement, dans quelle mesure il faut réduire le profit pour concilier le régime patronal avec les revendications du personivel.

Jadis les hommes d'ordre demandaient qu'une contrainte fût imposée aux ouvriers pour les obliger à l'obéissance ; maintenant les mêmes classes demandent que la contrainte atteigne les patrons pour leur faire accepter une atténuation de leur privilège ; l'un et l'autre de ces procédés tendent à maintenir un ordre économique jugé nécessaire pour protéger la grandeur de l'Etat (1). Lorsque les prolétaires reviennent à l'atelier, après avoir obtenu des avantages plus ou moins considérables, ils ne s'expliquent pas leur succès par les raisons d'ordre bourgeois que je donne ici ; ils ont été habitués à entendre dire que la Révolution a reconnu aux petites gens des droits que l'Ancien Régime avait méconnus ; ils supposent que leur victoire constitue une étape vers la constitution d'un système juridique favorable aux prolétaires. Si les maîtres ont cédé aux pressions exercées sur eux, c'est que les hommes éclairés nient aux maîtres le pouvoir de donner du travail aux conditions que fixerait leur volonté arbitraire ; sans doute, il n'existe pas encore dans les codes d'articles qui définissent le droit au travail en termes tels que l'ouvrier puisse porter

(1) Cette considération a conduit beaucoup de bourgeois' contemporains à souhaiter une législation qui rende les grèves impossibles, en forçant les patrons et leurs ouvriers à soumettre leurs différends à une commission arbitrale.

4U0 MATÉRIAUX d'une THÉORIE DU PROLÉTARIAT

une revendication individuelle devant les tribunaux; mais les pouvoirs administratifs se sentent tenus d'agir comme si la collectivité travailleuse possédait un droit au travail. Ainsi les grèves font naître une conception de droit au travail, rattachée au droit public.

b). — Parmi les personnes qui s'occupent d'économie politique en amateurs, c'est une opinion très répandue que le contrat de travail comporte une association du patron et de l'ouvrier. Il s'agirait seulement (si l'on ne veut pas trop s'écarter des faits observés) d'une association occulte analogue à celle qui me paraît exister entre un négociant et ses créanciers. En cas de faillite, ceux-ci sont mis par la loi en état d'union ; leur assemblée générale peut accorder au commerçant malheureux un concordat lui permettant de reprendre ses affaires ; et la majorité jouit du pouvoir exorbitant de réduire la dette de chacun des ayants droit dans la proportion qu'elle juge nécessaire pour rendre possible la restauration de la maison tombée en déconfiture. La catastrophe a transformé en association explicite l'association occulte. On observe des phénomènes analogues dans les grèves. La Cour de cassation décide que la cessation concertée du travail annule les contrats qui existaient entre le patron et les ouvriers ; ceux-ci soutiennent, au contraire, que le conflit ne les empêche pas de demeurer attachés à l'œuvre ; les faits s'accordent beaucoup mieux avec cette prétention prolétarienne qu'avec la jurisprudence de la Cour de cassation. Des hommes qui. d'après le s5^stème officiel n'ont iplus aucun lien avec l'usine, ni par suite entre eux, nomment des mandataires pour discuter les conditions du tra-

vail ; l'assemblée générale des grévistes est appelée à approuver les projets de concordat dressés par le patron et ces mandataires ; les tribunaux obligent le chef d'industrie à respecter ces conventions conclues par une autorité qui serait dépourvue de raison légale suivant la doctrine de la Cour de Cassation. Là encore la crise a transformé en association explicite l'association occulte.

En faveur de l'hypothèse de l'association, on peut faire valoir les idées que le grand public se forme sur les moyens de régler les conflits industriels. Quantité de gens instruits disent que toutes les diflicultés qui s'élèvent dans les usines, devraient être soumises à un arbitrage ; un préjugé très ancien réclame une telle procédure pour terminer les contestations entre des associés ; si donc on parle si souvent des arbitrages obligatoires à introduire dans la législation des fabriques, c'est qu'on admet implicitement l'existence d'une société unissant le patron aux ouvriers, — société qui demeure occulte en temps normal, mais que la grève rend explicite (1).

Mais quel est le rôle de l'ouvrier dans cette singulière association ? Le patron a la complète direction des opérations d'achat et de vente ; c'est lui qui se procure les machines qu'il juge les plus avantageuses pour lui fournir un gros revenu net ; il fait venir les ingénieurs pour gouverner les ateliers. Le travailleur a seulement un droit au travail que personne ne songe à lui contester en temps normal; le chef d'industrie habile ne s'aviserait pas,

(1) Les considérations précédentes ont déjà été présentées dans les Illusions du progrès, pages 303-305.

en effet, de compliquer sa gestion en appelant des ouvriers étrangers pour remplacer les hommes qui sont habitués aux méthodes de production suivies dans son établissement ; mais en temps de grève, il cherche souvent à briser la résistance qu'il rencontre en cherchant à embaucher loin de la localité. Les ouvriers parviennent le plus souvent à déjouer cette manœuvre ; à ce moment leur droit au travail devient un des objets principaux de leurs préoccupations ; il acquiert ainsi son importance au moment où l'association devient explicite. Nous arrivons ainsi à un nouvel aspect du droit au travail lié à des idées de droit commercial, alors que l'aspect précédent était lié à des idées de droit public, c) La théorie du droit au travail demeurerait fort précaire, si on ne parvenait pas à lui découvrir des analogies dans l'économie rurale. Ce qu'on appelle dans le pays du Santerre le droit de marché est une dégénérescence du droit au travail. Les anciens exploitants de cette région jouirent de baux héréditaires jusqu'au xvir siècle ; mais la royauté, prenant le parti des piopriétaires, les fit descendre au rang de fermiers soumis au régime de la concurrence à chaque renouvellement de bail ; il y eut des luttes violentes qui se sont terminées par la reconnaissance assez générale du droit de marché, en vertu duquel le fermier qui n'obtient pas un nouveau bail, reçoit une indemnité fixée par le bail qui finit (1). Celle-ci est le rachat de son droit au travail. Il faut reconnaître que le système du Code

(1) Paul Viollet, Précis ^de l'histoire du droit français, page 623. — Prache, Le droit de marché. Cet auteur cite deux édits rendus en faveur des propriétaires, du 4 novembre 1679 et du 2.5 mars 1724.

civil est peu satisfaisant : l'article 1728 oblige le fermier à user de la chose louée en bon père de famille ; or une telle gestion suppose un esprit de propriétaire songeant à assurer l'avenir de sa famille (1) ; user de la terre en bon père de famille, c'est l'améliorer d'une façon continue. Troplong avait certainement raison quand, en 1840, il demandait aux juristes de reconnaître au fermier un jus in re sur le domaine ; cette théorie qui n'a pas été admise par les professeurs (2), traduirait seulement en un langage juridique le fait d'une économie rurale progressive, dirigée dans un esprit de père de famille. A la fin de son bail, le fermier se regarde comme spolié, si le propriétaire profite de la situation pour augmenter notablement le prix ; le régime actuel n'a pas produit tous les mauvais résultats qu'on aurait pu en attendre, parce que l'amélioration des prix agricoles a pu attirer longtemps vers

(1) Dans les Contradictions économiques, Proudhon dit : « La famille et la propriété marchent de front, appuyées l'une sur l'autre, n'ayant l'une et l'autre de signification et de valeur que dans le rapport qui les unit. » (Chap. xi, § 2.)

(2) On a pu craindre que la doctrine de Troplong ne fournît des armes aux ennemis de l'ordre bourgeois. Dans les Contradictions économiques, Proudhon la signale parmi les causes qui vont amener la propriété à n'être « bientôt plus que l'ombre d'elle-même» (chap. xi, § 4). Quelques années plus tard, Proudhqn proposera un mode de liquidation de la propriété destiné à faire passer, gnlce au paiement d'annuités, entre les mains de l'exploitant la propriété bourgeoise, qui avait été créée par l'élimination des seigneurs au profit des roturiers. {Idée générale de la Révolution au XIX' siècle, 5« étude, § 5, et 6« étude, § 2.) Dans son exposé il ne cite pas Troplong ; mais il me paraît difficile que son esprit ne se soit pas reporté à la théorie du contrat de louage de ce fameux juriste.

la terre beaucoup d'entrepreneurs intelligents ; mais Paul VioUet se demande si « comme à la fin de l'Empire romain, la terre abandonnée [ne va pas appeler] les bras courageux qui contracteront avec elle de durables alliances » (1). L'agriculture serait obligée de reconnaître aux exploitants un droit au travail, en récompense des efforts tentés pour améliorer le fonds d'une manière continue.

Passons maintenant à l'usine. Proudhon a souvent insisté sur le fait que dans les profits de l'entrepreneur entre, pour une large part, l'organisation coopérative de l'usine qui tient bien plutôt aux efforts intelligents des ouvriers qu'à la direction patronale (2). C'est la collectivité des travailleurs qui a élevé les apprentis au rang de compagnons, qui a accumulé quantité de petits progrès destinés à rendre la production plus rapide, plus économique, meilleure, qui a établi entre les diverses équipes ce parfait engrènement, célébré par les économistes sous le nom de division du travail. Lorsque les ouvriers, pendant une grève, demandent qu'on leur reconnaisse le droit d'être occupés dans l'usine à l'exclusion d'étrangers, ils réclament un droit au travail résultant de ce que l'action collective est vraiment une chose à eux. Bien des fois, des patrons qui avaient cru pouvoir vaincre les grévistes en improvisant des ateliers avec des hommes recrutés au hasard, ont fini par s'apercevoir qu'il valait

(1) Paul Viollet, op. cit., page 624.

(2) Je ne serais pas étonné si l'admiration que certains conseillers des grands industriels ont manifestée pour le système Taylor provenait du désir de faire accepter par les ouvriers l'idée que, dans l'organisation des ateliers, tout vient du maître.

mieux accorder quelques augmentatio/is de salaires que faire travailler des groupements cahotiques. Ainsi le droit au travail se trouve fondé sur l'organisation d'une bonne économie progressive, comme cela a lieu dans l'agriculture. Il ne s'agit pas ici d'une vague revendication analogue à celle que présentaient en 1848 des ouvriers ayant perdu leur occupation normale par suite d'une crise nationale; il s'agit d'un droit qui s'exerce dans un atelier bien déterminé, que les grévistes avaient contribué à créer ; c'est bien un jus in re aliéna dont l'objet est parfaitement déterminé : le privilège du travail aux grévistes à rencontre de tout étranger.

Dans l'article de la Science sociale de novembre 1900, j'ai examiné aussi l'idée que les ouvriers se font du droit de coalition ; je signalais que cette idée est tout à fait conforme à l'opinion émise par le juge américain Jenkins, dans un arrêt du 22 décembre 1893 : « Si Ion n'empêche par des mesures coercitives l'employeur de se procurer des hommes qui remplacent ceux qui ont cessé de travailler, une grève, dit ce magistrat, est une arme de paille... A mon sens, il faudrait définir une grève ainsi : un effort combiné des ouvriers pour forcer l'employeur à faire droit à leurs demandes, en l'empêchant d'exploiter son industrie jusqu'à ce qu'il se soit soumis. » (1). Comme l'observait Proudhon, en 1864,

(1) Circulaire du Musée social, avril 1899, pages 201, col. 2. et 202, col. 1.

une grève exige l'unanimité des travailleurs de l'usine (1) ; cette unanimité peut être entièrement volontaire ou imposée par la coMectivité (2) ; c'est évidemment sur cette seconde hypothèse qu'il convient de raisonner. Pour que grève parvienne à empêcher le chef d'industrie de travailler, il faut que les grévistes puissent établir une police privée, faire des manifestations destinées à intimider la population, l'autorité et les camarades qui se montrent

(1) Proudhon remarquait que la loi du 25 mai 1864 avait rendu très difficile l'exercice du droit de coalition, en défendant sous des peines sévères toute atteinte à la liberté du travail, ce qui ouvre la porte aux défections. « Espérezvous, ouvriers, maintenir contre lïntérêt privé, contre la corruption, contre la misère, cette unanimité héroïque ? » (Capacité politique des classes ouvrières, page 344.)

(2) Beaucoup de gens forts en paix sociale pensent aujourd'hui que la loi devrait donner k la majorité le droit de contraindre la minorité. Mais de quelle majorité s'agitil ? D'après la théorie du droit au travail exposée ci-dessus, les ouvriers, possédant un droit sur L'usine, peuvent être comparés à des propriétaires dont les fonds sont intéressés dans une œuvre commune ; cette œuvre commune pendant la grève, est Famélioration des conditions de la vie des travailleurs. Les lois du 21 juin 1865 et du 22 décembre 1888 ont déterminé quelles sont les majorités armées du pouvoir de contrainte. Pour les travaux conservatoires et de dessèchement on exige la moitié des propriétaires possédant les deux tiers de la surface ou les deux tiers des propriétaires possédant la moitié de la surface. Pour l'irrigation, le drainage, la construction de chemins d'exploitation il faut les trois quarts des intéressés représentant les deux tiers de la superficie et payant les deux tiers de l'impôt foncier, ou les deux tiers des intéressés représentant les trois quarts de la superficie et payant les trois quarts de l'impôt foncier. Ces règles ne sont pas d'une application très commode ; si on cherchait à les imiter dans une législation sur les grèves, les ouvriers se moqueraient de telles prescriptions.

rebelles, menacer ceux-ci de boycottage. Les démocrates ne contestent pas que ces procédés ne puissent être employés à l'occasion; mais ils prétendent être juges souverains de la légitimité de ces contraintes ; l'administration, guidée par les politiciens, accorderait aux bons électeurs la faveur de pouvoir défendre le travail aux patrons qui n'auraient pas de protections puissantes. Un tel régime doit paraître scandaleux aux hommes qui sont pénétrés d'idées proudhoniennes ; si les ouvriers doivent demeurer toujours sous la curatelle des démagogues, ils ne pourront jamais s'élever à la conscience de l'existence de leur classe ; pour que le prolétariat acquière l'idée de sa mission révolutionnaire, il faut qu'il ait l'ambition de se créer un système juridique (1). Il ne s'agit pas ici de déclamations en l'honneur de la justice de la cause populaire, comme en renferme à satiété la littérature de 1848 ; j'entends, comme Proudhon, que les instincts, les désirs d'amélioration matérielle, les espérances d'un avenir idéal des travailleurs, doivent se traduire en doctrines pleines de réminiscences de droit romain (2); la comparaison de ce système juridique du prolétariat et du système bourgeois donnerait une idée parfaitement claire de la révolution*-

Il faut, tout d'abord, savoir quelle est la nature de ce droit de contrainte réclamé par les grévistes.

(1) Le livre de Proudhon sur la Capacité politique des classes ouvrières a pour objet de montrer quelles conséqueiîCi'S, poul avoir le pi'incipe du muiuellisme, que venait de proclamer le Manifeste des soixante.

(2) C'est un des caractères les plus remarquables et probablement le moins remarqué de la philosopiiie sociale de Proudhon.

Lorsque des associations syndicales se forment pour l'exécution de travaux d'amélioration agricole (lois du 21 juin 1865 et du 22 décembre 1888), le droit de contrainte que la majorité exerce sur la minorité, constitue bien évidemment un jus in re. Nous reconnaîtrons le même caractère au droit de contrainte auquel prétendent les grévistes (1) parce que nous avons déjà admis que ceux-ci ont sur l'usine un jus in re (droit au travail) qui les fait rcissembler à des propriétaires de "fonds ruraux ayant un intérêt collectif. Mais le premier droit de contrainte appartient au système juridique officiel de la bourgeoisie, tandis que le second entre dans le système juridique construit par la science pour représenter l'activité du prolétariat. De cette théorie de la contrainte résultent des conséquences pratiques importantes, qui sont en parfait accord avec la manière de penser des grévistes ; en examinant ces conséquences, nous obtiendrons une preuve expérimentale de l'exactitude de traduction que nous proposons de la grève en langage juridique.

A ce droit de contrainte revendiqué par les grévistes, s'oppose le droit de conclure librement des contrats de louage d'ouvrage, au moyen desquels les patrons continueraient à réaliser des profits. Suivant les économistes bourgeois, ce dernier droit serait un des fondements de l'ordre social issu de

(1) Cette terminologie ne sera évidemment pas admise par les juristes qui ne reconnaissent pas un jus in re aliéna au créancier hypothécaire, parce que celui-ci ne jouit d'aucun démembrement de la propriété (Emile Chenon, Les démembrements de la propriété foncière, page 13). Une telle raison n'eût point satisfait les Romains, aux yeux desquels la philosophie du droit est subordonnée h la procédure.

la Révolution, en sorte que les actes des ouvriers ne pourraient être légitimes que dans la mesure où ils respecteraient le droit patronal au bénéfice. ]Mais on peut objecter à cette thèse que ce droit patronal est personnel (jus ad rem) (1) et que par suite il est primé par le droit réel (jus in ré) que les travailleurs croient posséder en temps de grève sur l'usine (2). — Les ouvriers s'indignent chaque fois que leurs syndicats sont condamnés à des dommagesintérêts pour avoir boycotté des renégats, des espions, des agents provocateurs ; le droit qu'un particulier peut avoir à obtenir la réparation d'un quasi-délit, est évidemment subordonné au droit de police privée qu'entraîne le droit réel de contrainte; les tribunaux devraient seulement pouvoir apprécier, après expertise, si la justice des camarades n'a pas dépassé les limites qu'aurait dû lui imposer une saine interprétation des faits (3). — Les magistrats

(1) Que le droit patronal au profit doive être traité comme un jus ad rem, c'est ce qui résulte du fait que le maître de fabrique est un marchand dont le bénéfice est la différence existant entre deux groupes de créances (Sur l'origine mercantile de la manufacture, Cf. Marx, Misère de la philosophie, page 190).

(2) Comme exemple de la prééminence du droit réel, Kant cite la faculté qu'a l'acheteur d'un domaine d'évincer le fermier, sous réserve de dommages-intérêts. [Principes métaphysiques du droit, xxxi.) L'article 1743 de notre Code civil interdit cette éviction s'il y a un bail authentique ou d'une date certaine. C'est en s'appuyant sur cet article que Troplong a soutenu que le locataire possède un droit réel sur la chose louée.

(3) Il serait fort désirable que la loi obhgeât les tribunaux à procéder à une telle expertise, non seulement parce que les lumières naturelles des magistrats sont d'ordinaire insuffisantes pour leur permettre d'apprécier ces

correctionnels considèrent, presque toujours, comme circonstances aggravantes d'un délit les liens qui le rattachent à une grève ; si on admet que la collectivité des travailleurs possède un droit réel de contrainte, on doit assimiler de tels délits à ceux que commet un propriétaire en défendant ses cultures contre des maraudeurs, des voisins qui se frayent chez lui abusivement un passage ou des gens qui envoient leurs animaux paître chez autrui ; les violences auxquelles pourra être entraîné le maître de la terre étant toujours considérées avec indulgence, les violences des grévistes devraient bénéficier d'une indulgence semblable, — d'après le système juridique adopté par le prolétariat qui croit avoir sur l'usine un droit aussi respectable que le droit de propriété (1).

Le droit au travail et le droit de contrainte dont je viens de parler, offrent ceci de très particulier qu'ils ne trouvent pas leur application dans les circonstances habituelles de la vie économique, mais seulement dans les heures de crise révolutionnaire. Ce caractère ne doit pas nous surprendre, parce que nous savons que la classe ouvrière a deux genres d'activité radicalement distincts : tantôt elle prend une place normale dans le monde moderne, en créant des institutions compatibles avec l'ordre

questions d'organisation ouvrière, mais encore parce qu'un expert avisé pourrait beaucoup pour l'instruction des travailleurs, en leur faisant comprendre quels sont les bons et quels sont les mauvais usages.

(1) L'op'nion publinue se montre souvent assez disposée à accueillir avec indulgence les plaintes des grévistes ; mais elle ignore totalement les principes juridiques qui justifient ces plaintes.

bourgeois ; tantôt elle semble vouloir marcher uniquement sur une voie qui conduirait à la catastrophe du capitalisme. Les professeurs des Facultés de droit se tromperaient gravement s'ils essayaient de faire entrer le droit de contrainte auquel prétendent les grévistes, dans les systèmes juridiques qu'ils sont chargés d'exposer comme des vérités scientifiques, systèmes qui supposent l'existence de l'économie traditionnelle ; je ne crois pas à un prétendu socialisme savant qui serait capable, suivant de nombreux farceurs, de trouver un compromis entre le droit bourgeois et les revendications du prolétariat ; si pour défendre des grévistes un avocat peut se permettre des sophismes de ce genre, un professeur ne saurait, sans se déshonorer, les promulguer du haut de sa chaire. Sa véritable mission est d'employer les ressources que lui fournit le droit romain pour mettre en pleine lumière les caractères de la lutte de classe.

A ce point de vue, le droit de contrainte, réclamé par les grévistes, offre un intérêt de premier ordre, parce qu'il nous fournit une manière d'expérimenter, en quelque sorte, la catastrophe dont l'avènement est poursuivi par le socialisme ; lorsqu'une coalition est menée avec vigueur, on voit se réaliser assez exactement le schéma que Marx a donné à l'avant dernier chapitre du premier volume du Capital ; la masse des travailleurs, disciplinée, unie et organisée par la pratique même de l'usine, supprime la propriété capitaliste localement, temporairement, mais d'une façon absolue. Le juriste est beaucoup plus apte que l'économiste, le philosophe ou l'historien à faire comprendre l'absolu que renferme la grève; nombre de professeurs de droit ont

assez d'intelligence, de savoir et de courage pour expliquer dans leurs cours la vérité sur la lutte de classe ; ils peuvent rendre les plus grands services au pays en se donnant ce programme. Les jeunes gens qui suivent leurs leçons, sont appelés à occuper dans le monde une place beaucoup plus importante que celle que pourront atteindre leurs camarades des Facultés des lettres ou des sciences ; ils seront les directeurs de la conscience bourgeoise ; par eux les capitalistes pourront apprendre sur quelle route le socialisme oriente les masses ouvrières. Si les chefs d'industrie savaient que celles- / ci ont entrepris de renverser de fond en comble les ' droits acquis, le sentiment du danger provoquerait / peut-être chez eux la volonté de vivre plus noble- S^ment qu'ils ne vivent aujourd'hui ; la connaissance des tendances révolutionnaires du prolétariat serait pour la bourgeoisie une force morale capable de la 1 faire sortir du sommeil auquel toute prospérité trop I facile conduit les hommes ; ainsi on constaterait, ! une fois de plus, que la vérité nous est plus utile

■ que les illusions (1). C'est pourquoi j'adjure les pro- , fesseurs de droit de démontrer à leurs auditeurs,

au moyen d'une théorie juridique des grèves, (pie ; les conflits industriels actuels mettent en présence

■ deux classes irréconciliables.

'\ Construisez donc, messieurs les juristes, suivant

les principes de votre science, ces doctrines que, nous autres pauvres socialistes, nous ne pourrions aborder qu'en timides apprentis ; que les amphithéâtres universitaires entendent des discours dépouillés

(1) Dans les Réflexions sur la violence j'ai déjà appelé l'attention sur Faction bienfaisante que la révoltni prolétarienne peut exercer sur la bourgeoisie. (Cf. page 130.)

de toute sophistique de paix sociale ; -des élèves, qui qui n'ont pas eu encore le temps d'oublier les enthousiasmes classiques, acclameront en vous des héros cornéliens, de rhonneur scie^ntifique. La bourgeoisie finira même par vous accorder de la gloire, parce qu'^^'lle a toujours redouté d'être méprisée par la jeunesse des écoles. Qu'avez-vous à craindre ? La haine de ces démagogues qui regardent la philosophie marxiste des classes comme un blasphème contre la France ; mais l'opinion de ces gaillards-là est vraiment bien peu de chose (1).

(1) Il y a dix. ans, on me signalait comme un admirateur des apacfies {Petit JParlsien, 7 avril 1907) ; en 1918, on me dénonce comme le patriarche du bolchevisme {Journal de Genève, 4 février ; Evénement, 11 décembre); d'après les journaux bien pensants, les bolcheviks sont des malfaiteurs pires que les apaches. Le lecteur tirera de telles accusations la conclusion qui convient.

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