‹ Matériaux d'une théorie du prolétariatChapitre 9 sur 10 · II .U'^r · texte numérisé non relu

II .U'^r

Les conceptions que nous formons sur l'état naturel, l'état futur ou l'état désirable (1) des sociétés, ' \^ dépendent très étroitement des sentiments que nous inspire la pauvreté, — en sorte qu'il est souvent utile de fonder slïfTardiversité de ces sentiments la classification des systèmes socialistes. Une profonde révolution se produisit dans la philosophie morale quand les plus hardis des utopistes cessèrent de rêver pour les héros de leurs romans une modeste existence, analogue à celle que Platon aurait voulu imposer à ses guerriers (2). Au cours du xix* siècle, les merveilles engendrées par la grande industrie ont troublé les cervelles à ce point que certains écrivains particulièrement exaltés ont cru que dans le monde, délivré du joug capitaliste les richesses seraient assez abondantes pour être abandonnées aux convoitises des passants. D'innombrables philanthropes ont' essaj'c de faire le bonheur de l'humanité sans partir de l'hypothèse naïve d'une production capable de supporter le gaspillage de la prise au tas ; ils ont voulu réglementer, suivant divers principes d'équité naturelle, la répartition de biens qui. pour être prodigieux, ne seraient cependant pas illimités ; ils ont donné des formules destinées à assurer aux masses assez d'aisance pour qu'elles ne se révoltent pas

1) Ces trois conceptions so rencontrent tantôt isolées, tantôt mélangées (avec plus ou moins de discernement) dans toutes les philosophies sociales.

(2) Jacques Flach, dans son cours du Collège de France, a établi un rapprochement entre les guerriers de Platon et les membres des ordres militaires créés an Moyen Age (15 janvier 1907).

contre les magnats de l'idéalisme, qui seraient pourvus d'apanages princiers. Les démocrates avancés suivent de plus près les possibilités économiques; ils n'accordent, en effet, aux pauvres que de l'assistance, au moj'en d'énormes impôts prélevés sur une industrie prospère, — impôts qui permettent d'entretenir par surcroît les démagogues.

Proudhon s'est toujours élevé avec beaucoup d'énergie contre les illusions de la richesse qu'il trouvait répandues autour de lui ; l'humanité doit prodigieusement travailler pour arriver à mettre sa production au niveau des besoins modérés; la société juste serait celle qui accepterait la loi de pauvreté. « La pauvreté, dit-il, est décente; ses habits ne sont pas troués comme le manteau du cynique... Elle a le pain quotidien, elle est heureuse. La pauvreté n'est pas l'aisance... Il importe que l'homme puisse à loccasion se mettre au-dessus du besoin et se passer même du nécessaire. Mais la pauvreté n'en a pas moins ses joies intimes, ses fêtes innocentes, .son luxe de famille, luxe touchant que fait ressortir la frugalité accouluinée du ménage.

« ... La pauvreté est bonne, et nous devons la considérer comme le principe de notre allégresse. La raison nous commande d'y conformer notre vie par la frugalité des mœurs, la modération dans les jouissances, l'assiduité au travail et la subordination absolue de nos appétits à la justice » (1).

Le syndicalisme ayant la prétention de changer l'ordre économique au profit de la masse entière du

(1) Proudhon, La guerre et la paix, livre IV, chap. ii, ad finem. William James voyait dans la crainte de la pau- , vreté la grande maladie morale du monde anglo-saxon. (L'expérience religieuse, trad. franc., pages 310-317.)

prolétariat, ses écrivains tromperaient impudemment les travailleurs s'ils leur promettaient la vie facile ; ils doivent suivre sur ce point très fidèlement ce que leur a enseigné Proudhon ; Lucien Jean a exprimé, avec beaucoup de charme, un sentiment proudhonien de la pauvreté dans la nouvelle intitulée Deux maisons. Il nous y décrit, sur un ton comique, la « cahute dérisoire » dans laquelle il vint habiter après son mariage, un de ces immeubles sordides du vieux Paris qui semblent destinés à loger des singes plutôt que des hommes ; mais il prend un ton grave dès qu'il arrive à parler de son ménage. « Ce fut là, dit-il, dans cette chambre qui avait vingt pas de tour, que j'établis mon foyer. C'est là que je jetai l'assise d'une vie pauvre et simple qui fut, qui sera toujours la mienne. Avec ma femme j'eus la joie de créer autour de moi des choses que j'aimai, et du pauvre argent que nous gagnâmes, j'achetai les planches dont je fis un buffeî, l'étofTe joyeuse dont j'ornai la fenêtre et la porte, le linge blanc qui couvrait ma table où parfois un ami venait s'asseoir. » L'amour conjugal transfigure si bien à ses yeux ce misérable logis qu'il finit par écrire : « Jours de joie et de jeunesse ! Maison sombre et bizarre, aujourd'hui abattue, fu "demeures dans ma. mémoire, parée d'une éternelle grâce » (pages 169-172).

Cette nouvelle nous fait connaître que Lucien Jean éprouvait une vive répulsion pour ce vagabondage qui serait l'essence de la vie supérieure, au dire du plus grand nombre des idéalistes révolutionnaires. Des socialistes, constatant que l'attachement à la maison familiale disparaît avec une extrême rapidité dans les classes riches, le regardent comme

un préjugé méprisable, bon tout au plus pour de petits bourgeois ; la promiscuité des stations balnéaires serait, semMe-t-il, ce qui représenterait le mieux pour eux l'anticipation de la vie de la société future ; le monde devrait ainsi se transformer en un mécanisme formé de jDièces interchangeables. L'attitude de Lucien Jean, — qui parle de la stabilité du foyer en termes que pourrait employer un élève de Le Play, — constitue une très forte contribution en faveur de l'hypothèse suivant laquelle le syndicalisme n'appartiendrait pas au même genre philosophique que les idées de la démocratie très avancée. Ce fils de travailleurs parisiens envie le sort de son camarade Charles-Louis Philippe qui peut aller à la campagne retrouver sa maison, ses voisins, tous ses souvenirs d'enfance. « On ,revit délicieusement les heures anciennes, parmi les êtres et les choses qui nous ont appris à aimer. Ah ! savoure largement cette joie, et ris, et pleure, grise-toi pour longtemps de jeunesse et d'espoir. » Mais l'habitant des métropoles réside dans des maisons qui « n'ont pas d'âmes» ; il ne garde qu'une mémoire confuse des décors successifs qui ont entouré ses premiers ans ; il a habité des appartements sans joie et il les a quittés sans regret. « Et cela est mauvais ; on ne devrait avoir qu'une maison, de même que l'on n'a qu'une mère » (pages 161-163).

Il nous apprend comment il découvrit un jour quil peut exister entre l'homme et sa demeure provisoire un lien qu'il n'avait pas soupçonné. Un matin qu'il passait devant un chantier de démolisseurs, il reconnut un bâtiment qu'il avait jadis habité avec ses parents ; sa petite chambre « avec son plancher disloqué s'ouvrait tristement sur la rue » ; son cœur

fut plein de compassion pour la victime des reconstructeurs de Paris. « Quelle tristesse, celle de la maison que l'on tue ! Une nuée d'hommes s'abat sur elle. On la dépouille d'abord de sa parure. La blancheur des rideaux a disparu ; on en enlève les fenêtres et les portes, il reste des plaies béantes... Puis... les hommes attaquent la façade... et pour la première fois la lumière pénètre jusqu'aux murs intérieurs... Murs chancelants, minces cloisons, on vous embellissait avec une foi naïve... De longues traînées de suie montent en zigzags jusqu'aux toits, et c'étaient les feux d'hiver, les causeries autour des cheminées flambantes » (pages 167-168). S'il lui fut ainsi révélé qu'on « laisse tout de même un peu de soi » dans les maisons parisiennes (page 163), c'est qu'il voyait détruire un témoin de sa puberté. « J'avais, racontet-11, dix-sept ans et une chambre pour moi seul; mon lit n'était plus déplié le soir dans la salle à manger, c'était le commencement de la vie grave ». Cette chambrette était minuscule; tout près de sa petite fenêtre « une fenêtre pareille s'ouvrait;... une jeune fille de mon âge y cousait parfois ; et j'étais fier, quoique un peu gêné, d'être le voisin d'une jeune fille. Ah ! ma chambre, que d'heures délicieuses et cruelles j'y passais ! Peux-tu l'imaginer! Songe ^ à tes premières joies, à tes premiers rêves, au jour où tu édifiais des jeunes espoirs, à ceux aussi où tu pleurais, et comme tout cela était doux » (pages 164-165).

Ainsi deux maisons se détachent fortement dans la mémoire de Lucien Jean ; ce sont celles de son mariage et de sa puberté. Les époques du mariage et de la puberté sont décisives pour notre psychologie ; alors se constituent, chez les hommes qui ont

connu l'amour dans des conditions favoi'ables, des idées qui demeureront, durant toute la vie, puissantes dans rintelligence, bienfaisantes dans l'action, illuminatrices du monde dans lequel nous nous mouvons. Les cliniciens ont notamment observé qu'il est d'une importance capitale que la puberté soit éveillée au milieu de rêves d'une chaste poésie (1). Lucien Jean se trouvait dans des conditions très favorables pour voir, agir et comprendre.

Beaucoup de personnes instruites s'étonnent de ce que les enquêtes sociales, conduites suivant les méthodes de Le Play et de l'abbé de Tourville, soient si généralement peu instructives ; cela tient à ce que \ \^pour observer l'intimité des hommes, il faut être pilacé à une très grande hauteur morale (2) ; Lucien Jean aurait pu nous tracer d'admirables portraits de la population parisienne. Les esquisses qui sont réunies sous la riibrique Petites gens de la Cité nous

(1) On ne trouvera donc pas superflues les descriptions que nous donne l'auteur des belles choses que son imagination lui faisait découvrir dans ses deux modestes logis. Il me semble que Lucien Jean a, plus d'une fois, l'imagination franciscanisante. Par contre, il me semble fort d(5raisonnable de vouloir établir un rapprochement entre son camarade Charles-Louis Philippe et les premiers franciscains. Cependant on a écrit de celui-ci : « Il aimait ceux qui souffrent le mal, il aimait aussi ceux qui le font. Corn-* me François d'Assise interpellait fraternellement le lion, râne ou le taureau, Philippe pouvait dire sans aucune rhétorique, dans la simplicité de son cœur : Mon frère l'apache, ma sœur la prostituée. » (NouveLle revue française, loc. cit., page 194.) Mon Dieu ! que ces lettrés sont donc bêtes !

(2) C'est pourquoi Paul Bureau et Paul de Rousiers sont de si perspicaces observateurs. C'est pourquoi aussi les livres écrits par d'anciens fonctionnaires de la police sont généralement peu instructifs.

permettent de comprendre combien sont résistants ]es obstacles qu'il faut vaincre pour arriver à provoquer quelques préoccupations d'ordre spirituel dans une très notable partie de la population pauvre. L'auteur s'est amusé à s'introduire dans cette espèce de ménagerie ; cet artifice littéraire (1) est destiné à montrer sous une forme particulièrement saisissante les origines de la révolte chez les Initellectuels. Sur la cour de la maison s'ouvre une remise qui abrite l'équipage d'un jeune élégant ; (f Charles le cocher fin et correct et rasé, c'est de sa profession. Mais songez qu'un cocher n'^est pas un larbin.,., c'est un homme de métier. Il se donne du mal pour tenir sa voiture, ses harnais et son cheval nets et brillants et s'il se tient net et brillant comme eux, c'est par amour de l'ouvrage Lien fait... Nous sommes camarades, étant du même monde ». Charles est une sorte de littérateur, car il conte des histoires avec plus de talent que les professionnels. Un jour le maître vint visiter sa remise. « Je causais avec Charles. Il «a donné des ordres, puis est entré dans la remise. Il est vrai que je le gênais un peu dans son passage. II m'a dit : Pardon meusieu sans me regarder et il est entré. Ah, bon dieii^ sale bourgeois, mais je ne suis pas cocher ! Tu ne sais pas que j'écris dans des revues et que j'ai lu deux volumes de Nietzsche ! Et je cherche une phrase à dire par laquelle on verrait, clair comme le jour, que je suis un homme cultivé. Mais cela passe avant que j'aie rien dit » (pages 221-222),

(1) Le nom de Nietzsche va être employé de manière à ce qu'il ne soit pas possible de se tromper sur la nature du récit, car Lucien Jean était loin d'être un nietzschéen.

Dès qu'un homme riche vient à traverser la société dans laquelle s'écoule la vie de l'Intellectuel pauvre, celui-ci se transforme instantanément. Il ne veut plus être le camarade des petites gens dont la compagnie lui plaît d'ordinaire ; le bourgeois ne peut sans commettre un crime contre l'Esprit, se dispenser de le traiter en membre de la noblesse pluraigère ; si on n'a pas assez d'égards pour sa dignité, l'ordre social est mis en cause. Lucien Jean connaissait bien des écrivains qui, pour des raisons d'amourpropre, étaient devenus des révolutionnaires (1).

Il me paraît particulièrement utile d'appeler l'attention sur quatre contes mythologiques qui ont permis à Lucien Jean d'exposer quelques-unes de ses plus curieuses conceptions sociales. Ce genre littéraire est assez peu cultivé aujourd'hui, parce que nos contemporains sont trop disposés à croire que toutes choses peuvent être présentées sous une forme scolastique ; ils soupçonnent les écrivains qui emploient des formes mythologiques, de ne pas connaître à fond le sujet traité ; il est très possible que la réaction anti-intellectualiste qui se produit maintenant dans la philosophie, conduise les jeunes générations à adopter une opinion très dilTérente de celle qui a cours actuellement au sujet de la littérature mythologique.

(1) L'admiration que tant d'Intellectuels ont jadis manifestée pour les auteurs de crimes anarchistes provenait, en bonne partie, des mêmes raisons : des gens qui n'étaient bons qu'à aligner des mots sonores, se réjouissaient de voir la terreur troubler une société qui ne les traitait pas en princes.

Dans le jardin. — Un voyageur fantastique s'arrête près •d'une tonnelle qui abrite, durant les heures torrides de la journée, quelques travailleurs ruraux ; il entreprend de les initier à la philosophie de l'histoire des héros. « Les hommes manquent en général de bonheur et de beauté», parce qu'ils usent leur vie '( en efTorts superflus sans but défini ou pour des causes dérisoires yy ; il a découvert que « la seule fonction de l'Humanité, c'est de créer des héros » ; il offre sa dictature aux paj^sans pour les aider à pratiquer le culte du héros. Il est, en eff"et, le héros des héros, son âme ayant, en quelque sorte, absorbé toute l'âme de l'histoire : « Je vous apporte des lois, de la gloire, des dogmes et des poèmes. Je donnerai au monde la joie, la terreur, l'enthousiasme, la colère, la beauté, le désir et la haine. Je fortifierai les races, et mon geste immense suscitera parmi les nations des héros jusqu'à l'infini (1). » Les paysans vont à leur besogne sans lui répondre ; le soir tous se retrouvent au souper et l'un des compagnons lui explique que son culte des héros est bien inutile : « Vous avez vu aujourd'hui nos royaumes : nous les conquérons chaque jour. Pour manger notre pain chaque soir, c'est moi qui ai forgé le soc de la charrue, c'est Pierre qui a vanné le blé. L'exaltation que vous nous offrez, nous la trouvons dans tout ce qui nous entoure, et dans la bonté de notre besogne... Demeurez avec nous et travaillez selon votre courage. Vos toiles peintes [sur lesquelles étaient figurés les héros-types de l'humanité] nous les mettrons aux murs de la salle et les enfants y liront l'histoire

(1) Lucien Jean a évidemment pensé ici aux positivistes, qui sont toujours en quête de gens disposés à accepter leur direction spirituelle — que ces bons apôtres prétendent rattactier à l'adoration des grands types de l'humanité.

du passé. ». Faire une besogne de magister villageois ne saurait convenir à un personnage qui n'a d'aptitudes que pour la dictature spirituelle de l'univers ; l'apologie du travail est ininteiligifale pour un si grand Intellectuel ; la fierté de producteurs qui trouvent dans leur vie laborieuse des raisons suffisantes de bien produire, paraît une outrecuidance intoilérable à notre prophète de l'action. II quitta la ferme durant la nuit.

Aiiisi ont disparu tous les messies sociaux du xix" siècle, sans avoir laissé aucune trace dans le mouvement économique qu'ils avaient prétendu diriger de très haut ; leur activité s'est dépensée en bavardages qui ont été rapidement oubliés ; ils n'ont été que des vagabonds aussi fantastiques que celui de ce conte.

Le dernier chant de Marsyas. — Nous assistons ici .à la ruine des civilisations nées dans des milieux de producteurs (1), que les hommes formés dans les écoles savantes suppriment pour imposer les manières académiques de comprendre la vie. Apollon veut qu'on le reconnaisse comme maître incontesté de la musique ; il provoque Marsyas qui a souri de ses prétentions ; Minerve et les Muses jugeront îe tournoi. Ce tribunal est tout en faveur des arts urbains ; le satyre se sait condamné d'avance, mais il ne recule pas devant le danger ; avant de prendre sa flûte, il dénonce, avec véhémence, tout ce qu'il y a de m.édiocre, de faux ou de prétentieux dans les méthodes patronnées par les Muses. II lance enfin à

(1) La campagne a été si longtemps le pays des produc- • teurs que Lucien Jean a eu raison de prendre un génie Lphampêtre pour personnifier l'art des prcxlucteurs.

son ennemi un défi superbe : « Ta musique a-t-elle jamais donné aux hommes une vie nouvelle ?... J'ai vu, moi, des soirs où mon âme s'exhalait avec le souffle de ma flûte, j'ai vu pleurer mes frères les sylvains, et d'autres s'enivrer d'un rut sacré. J'ai créé de la colère et de l'amour. Et toi ?... Est-ce que tu as souffert, aimé, pleuré comme un homme ?... Je sais que tu as envoyé parmi les hommes des poètes à ton image, fanfarons, menteurs et sonores : ils chantent ta gloire et celle des rois qui sont aussi des dieux. Tue-moi donc et retourne goûter leurs louanges. Je mourrai, mais mon esprit soufflera au fond des forêts. Et lorsque ta faconde — ah ! tu te crois immortel ! — sera éteinte, lorsque ton nom même sera oublié, les satyres et les faunes reconnaîtront mes chansons dans la chanson éternelle des arbres, de la terre et des eaux. »

L'histoire des arts plastiques fournit de nombreux exemples propres à illustrer les prophéties de Marsyas ; je rappellerai seulement ici la prodigieuse renaissance qui se produisit dans la sculpture ornementale lorsque les premiers tailleurs d'images gothiques, abandonnant la tradition qu^ cherchait à imiter les objets de luxe orientaux, transportèrent la fleur rustique dans les églises du xir siècle (1).

Barnabe. — Un vieux savant, devenu illustre dans le monde entier, vient visiter son village qu'il a quitté depuis un demi-siècle ; ses concitoyens s'ap-

(1) D'autre part, lorsque l'art de la Renaissance se sépara des métiers, il prépara les conditions d'une rapide décadence. (Mu.ntz, Histoire de l'art pendant la Renaissance, tome II, page 194). Les artistes, à partir de Raphaël, / sont df>s seigneurs d'importance, égaux aux gens de let- / très illustres. J

prêtent à le recevoir avec le cérémonial des anciennes grandes fêtes religieuses ; « un messie allait venir apportant de la ville la science de l'espoir et du bonheur ». Dès qu'il parait, chacun lui adresse sa prière : qu'il donne au vieillard le moyen de prolonger sa vie assez longtemps pour pouvoir connaître les enfants de ses petits-enfants ; qu'il guérisse les malades et les infirmes ; qu'il formule la loi qui permettrait de soulager la misère, en assurant une meilleure répartition des richesses. Barnabe cherche ù faire comprendre ce qu'est vraiment la science : « Mes amis, je crains de ne pas vous plaire, car les hommes accueillent joyeusement ceux qui viennent à eux avec des promesses, et je n'ai rien à vous promettre... N'oubliez pas les choses essentielles ; qu'il est imprudent de construire sur le sable, d'écbafauder sur un mensonge l'apparence d'une vérité (1). La plus grande partie de ma vie, ô mes amis, s'est passée à détruire ie mensonge ; ce n'est pas moi qui puis édifier l'avenir et la vie nouvelle... Nous avons débarrassé la terre des racines profondes et des pierres qui la stérilisaient ; à vous de la conquérir définitivemeij^ et de l'ensemencer pour les moissons futures. » La désillusion provoque la colère chez les auditeurs. « Bavard, marchand de mots, qu'es-tu venu faire ici ? Qu'avons-nous à faire de cette science qui ne peut rien pour notre bonheur ? » On lui jette des pierres et il tombe blessé sur un tas de fumier ; le soir, accompagné de quelques amis raisonnables, il repart pour la ville ; il y reprendra sa vie fiévreuse, enviant la tranquillité dont jouissent

(1) En suivant ce sage conseil, on ne s'expose pas être dupe des blagues débitées par Léon Bourgeois et autres penseurs démocratiques.

les hommes des champs et n'emportant point de colère.

Dans ce beau récit Lucien Jean nous a montré les illusions barbares que le rationalisme démocratique répand pïfîBT les travailleurs ; au rôle magique que le peuple attribue à la science, il a opposé son véritable rôle critique ; elle nous permet d'éviter beaucoup d'erreurs, mais la création n'est pas de sa compétence. Ils deviennent rares les savants semblables. A son Barnabe : modestes, consciencieux et îajis haine

L'homme tombé dans un fossé. — • En revenant d'un joyeux festin, un homme est tombé dans le fossé qui longe la route. Le premier voyageur qui passe est un paysan qui ne veut pas se déranger : « Si tu n'avais pas été soûl, tu serais rentré chez toi » ; et il continue son chemin, en conduisant son porc et fumant sa pipe. Survient un poète qui note les détails pittoresques de la scène en vue de composer des vers sur « un malheureux dans un fossé. » Trois philosophes, dignes des comédies de Molière, raisonnent, l'un après l'autre, sur l'accident : Suivant le premier la chute a été un châtiment ou une épreuve ; il faut méditer sur les décrets de la volonté divine. — « Quel âne ! » s'écrie le second : tout s'est passé suivant les lois de la mécanique ; inutile de former des plans puisque tout est déterminé. — « Celui-ci est un âne. mais un âne bâté », observe le dernier qui a entendu parler le scientiste. « La

(1) Pi tant d'énergumènns reprochent aujourd'hui à Berg- | son de « blasphémer rintellipenoe », ne serait-cp point / surtout en raison des analocrips rjui existent entre la pen- ' sée de l'illustre professeur du Collège de France et celle du symbolique Barnabe ?

seule connaissance nécessaire est celle de nos âmes et il importe seulement de vivre avec force » ; l'accident qui est survenu contient de la grandeur dramatique : « Crois-tu que tu vivrais plus hors du fossé qu'au fond ? Tu sais que tii es pitoyable et ' c'est très beau. Tu agis sur notre sensibilité avec plus de violence qu'un roi ou un génie et par là tu nous es supéHeur. » — Enfin apparaît un professionnel de la pitié qui prononce des paroles aussi éloquentes que stupides (1) : « Puisque tu souffres, ta douleur est la mienne. Peux-tu sentir cela, le peux-tu ? Toute la souffrance humaine, vois-tu, je la respire avec l'air, et elle coule dans mon sang et elle se mêle à ma chair Comme une substance. Et toute Cette souffi*aficé est si bien daiis ftia chair que ift^s paroles en sont imprégnées et affières, et que les hommes s'émeuvent quand je parle... Je dirai [aux hommes] : Vous vivez en paix et un homme est là dans le fossé. Ah ! mon frère, comme ils vont trembler et Comme ton image lamentable va troubler leur quiétude ! Adieu, mon frère. Tu seras la brebis blanche de la pitié et les hommes te porteront avec amour de leurs épaules. )i Abandonné par tous ces discoureurs, « l'homme se recueillit et devint tragique, n n'y avait plus que lui et lés champs et la

(1) Lucien Jean regardait la pitié, mise à la mode par Tolstoï, comnse une des <- folies » qui avaient égaré Paris au XIX* siècle. On avait été romantique, puis dandy, puis impassible « comme un rêve de pierre » ; voilà qu'on se découvrit <> charitable et social. On visitait les pauvres, on soignait les malades, on vénérait les simples. Prince Muiohkine ! Petite Sonia ! » (page 312). « Ils aimaient tellement rhumilité, la faiblesse, qu'ils les préféraient compliquées de crasse et d'hébétude, pour l'appeler sainteté » (page 315).

route. Un grand efFort lent, résolu, le souleva et le mit debout. Et comme le fossé était très peu profond, il mit un pied sur le chemin, puis l'autre et partit vers sa maison. »

Le prolétaire, méprisé par le petit bourgeois, n'a rien à attendre des poètes, des philosophes ou des professionnels de la bonté ; les pensées de ces prétendus guides sont odieuses à force d'être ridicules ; le travailleur doit compter sur lui seul pour améliorer les conditions de sa vie par « un grand effort lent, résolu. »

On ne peut manquer d'observer que dans ces contes Lucien Jean paraît avoir des opinions absolument arrêtées sur toutes les questions abordées par lui ; c'est que la méthode d'exposition mythologique lui fournissait le moyen de suivre ses intuitions de travailleur tout pénétré de l'esprit du travail, sans être gêné par le contrôle des gens de lettres. Cet exemple nous montre que la littérature mythologique peut être très utilement employée par les auteurs qui, ayant entrepris la tâche ingrate de dire à leurs contemporains des choses graves, pour les instruire sur leurs intérêts majeurs, se trouvent, à tout instant, gênés par les opinions que les masses acceptent comme des vérités incontestables (1).

(1) Pour apprécier la valeur de ces observations, il faut se souvenir que la Tentation de saint Antoine appartient à ce genre littéraire. Jamais Flaubert ne serait parvenu à faire lire à ses contemporains un exposé de sa philosophie s'il n'avait eu recours à l'artifice mytliologique. De tous les livres écrits au xix'' siècle, aucun certainement ne supportera l'épreuve du temps aussi bien que ce chefd'œuvre.

Le caractère religieux du socialisme

I. Intérêt pratique de la question pour les polémistes adversaires du socialisme. — Théories de Gustave Le Bon. — Situation intellectuelle du socialisme. — Le socialisme et l'esprit libre.

IL Le vrai christianisme de Cabet. — Interprétation des Pères de l'Eglise. — L'anticapiialisme du Moyen Age. — Catholiques sociaux.

IIL Absence d'esprit ciirétien dans les premières formes des utopies modernes. — Idée que les révolutions sociales ont besoin d'un concours religieux. — Mythes révolutionnaires. — Gnostiques et saint-simoniens.

IV, Critique concordiste. — Vanité des abstractions religieuses. — Catholicisme et démocratie.

De très nombreux écrivains notables ont affirmé qu'il existe des analogies profondes entre nos agitations socialistes et les phénomènes religieux ; malheureusement dès qu'une proposition est entrée dans la littérature politique, — comme cela est arrivé pour celle-ci, — elle perd avec une extrême rapidité toute signification précise; aussi ne faut-il pas s'éton-

(1) J'ai d'abord traité cette question dans le Mouvement socialiste (novembre 1906) ; j'ai beaucoup amélioré le texte primitif.

ner que les philosophes n'aient pas fait plus de recherches pour déterminer quels services pourraient rendre à la connaissance de l'esprit les rapprochements que l'on a proposé d'établir entre la religion et le socialisme. Il serait fort déraisonnable de traiter l'essai qu'a publié Edouard Doliéans sur « le caractère religieux du socialisme » (1), avec le dédain que méritent les élucubrations ordinaires de nos petits Montesquieux ; l'auteur, après avoir fréquenté les groupes les plus sérieux de la jeunesse socialiste (2), a élé chargé d'une conférence à la Faculté de droit de Paris (3), ei d'autre part la Revue d'économie politique, où a paru son étude, est un- des organes les plus autorisés de la pensée universitaire; les formules ont été composées avec assez de soin pour que cet opuscule mérite d'être placé sur le plan des meilleurs documents de notre enseignement officiel. Je vais le prendre pour point de départ en vue de critiques destinées à élucider quelques thèmes importants.

Il convient d'examiner tout d'abord quel intérêt présente pour les partis la question de savoir si le socialisme a vraiment un caractère religieux. Suivant beaucoup d'économistes, si le socialisme est parvenu à la situation considérable qu'il occupe aujourd'hui,

(1) Cet essai, publié dans la Revue d'économie poUUqlie (juin 1906) et édité en brochure, sert maintenant de préface à un livre d'Edouard Doliéans : Robert Qicen ; je me reporterai toujours à la pagination de ce volume.

(2) Edouard Doliéans a donné au Motivcment socialiste deux articles en 1903 : La Révolution et le droit ouvrier ; Féminisme et propriété.

(3) Il est aujourd'hui professeur à la Faculté de droit de Dijon.

cela tient en bonne partie à ce que quantité de naïfs bourgeois s'imaginent trouver en lui une esquisse de la vérité de demain ; voyant ces admirateurs fanatiques du progrès regarder les religions comme des vieilleries destinées à disparaître sous l'influence du développement scientifique, les adversaires du socialisme espèrent lui enlever tout pouvoir de fascination en soutenant qu'il n'est rien autre chose qu'une croyance religieuse ; les braves gens qui manifestent de la sympathie pour le socialisme dans l'espoir de passer pour des esprits d'avant-garde, ne le mépriseront -ils pas dès qu'ils verront en lui un legs des siècles barbares ? Edouard Dolléans ne parait pas bien éloigné d'adopter cette manière de voir, car jl lui arrive, pour expliquer sa pensée, à la page 5, de faire appel à une théorie du sentiment religieux qui a été évidemment suggérée à Gustave Le Bon par des observations faites sur les populations de l'Inde ? (1). « Ce sentiment, dit le célèbre psychologue, a des caractéristiques très simples : adoration d'un être supposé supérieur, crainte de la puissance magique qu'on lui suppose, soumission aveugle à ses commandements, impossibilité de discuter ses dogmes, désir de les répandre, tendance à considérer comme ennemis tous ceux qui ne les admettent pas... On n'est pas religieux seulement quand on adore une divinité, mais quand on met toutes les ressources de l'esprit, toutes les soumissions de la volonté, toutes les ardeurs du fanatisme au service d'une cause ou d'un être qui devient le but et le guide des pensées et des actions... Les convictions des foules revêtent œs

(1) Gustave L,e Bon a publié trois ouvrages sur l'Inde : Voyage an Xépal ; Les civilisations de l'Inde ; Les monuments de l'Inde.

caractères de soumission aveugle, d'intolérance farouche, de besoin de propagande violente qui sont inhérents au sentiment religieux ; et c'est pourquoi on peut dire que toutes leurs croyances ont une forme religieuse » (1). — « Les foules ne veulent plus entendre les mots de divinité et de religion, au nom desquelles elles ont été pendant si longtemps asservies ; mais elles n'ont jamais autant possédé de fétiches que depuis cent ans ». (2).

La portée exacte que Gustave Le Bon veut donner à cette théorie est bien déterminée par les exemples qu'il a choisis pour l'illustrer ; il parle des terroristes de 93, des nihilistes russes, des soldats de Napoléon et des patriotes français enthousiastes qui prirent le brav' général Boulanger pour une réincarnation d'Héraclès ; il est évident que dans les âmes de tous ces personnages il n'est pas malaisé de signaler l'existence de dispositions fort analogues à celles des Asiatiques. Mais dans le chapitre qui m'a fourni la citation précédente, il n'est pas question du socialisme. Gustave Le Bon a proposé ailleurs une hypo-

(1) Gustave Le Bon, Psychologie des foules, pages 01-62. — Engels racon+e qu'en 1840 des démocrates parisiens de la nuance de Louis Blanc disaient à des réfugiés allemands : «' Donc, c'est Fathéismc votre religion. » {Religion, philosophie, socialisme, trad. franc., page 193). Il s'agit sans doute d'athées très semblables à ceux qu'Henri Heine engageait à lire l'histoire de Nabuchodonosor {De l'Allemagne, tome II, page 302). Leur fanatisme aurait été religieux, d'après la doctrine de Gustave Le Bon.

(2) Gustave Le Bon, op. cit. page G. — Edouard DoUéans dit dans le même ordre d'idées : « Les socialistes... ont cru renverser définitivement les idoles ; mais sous les noms de Raison, de Science, de Vérité, ils adorent des dieux plus impitoyables encore que les dieux bibliques, des dieux auxquels il n'est plus permis de refuser son adoration. » (page 19).

thèse historique qui attribue au socialisme un rôle bienfaisant dans la suite des développements du monde. Les croyances socialistes séduisent nos contemporains parce qu'elles viennent prendre la place des croyances chrétiennes qui « finissent de mourir » (1) ; mais elles ne sont pas destinées à un triomphe solide, faute du « pouvoir magique de créer une vie future, principale force jusqu'ici des grandes religions qui ont conquis le monde et qui ont duré » ; obligées de procurer aux hommes le bonheur sur la terre, elles engendreront de grandes déceptions qui amèneront leur écroulement. « Le socialisme constituera donc une de ces religions éphémères, qui ne servent qu'à en préparer ou en renouveler d'autres mieux adaptées à la nature de l'homme et aux nécessités de toutes sortes dont les sociétés sont condamnées à subir les lois (2). »

Pour tirer de cette hypothèse tout le profit qu'elle comporte, il faut se rappeler que l'Eglise ipossède un formidable outillage intellectuel. Lorsque le monde antique a péri, les Pères avaient déjà' mis sur pied une philosophie, fondée sur une large interprétation de la pensée grecque, traitant des questions originales et bien plus vivante que ceWe des païens ; si le socialisme est vraiment destiné à se substituer au catholicisme, n'est-il pas nécessaire qu'il donne au moins autant de satisfaction à l'esprit que peut lui en donner l'enseignement ecclésiastique ? Cette situation ne paraît pas exister à l'heure présente.

(1) Gustave Le Box, Psychologie du socialisme, 3^ édilion, pago 95.

'? r,r>^T\VK f.F Bon. op. cil., patrc 92.

Nous avons vu que suivant Gustave Le Bon le socialisme serait moins fort que les grandes religions faute de pouvoir « créer une vie future » ; il serait plus exact de dire que le socialisme ne s'est pas occupé de réfléchir sur les fins dernières de l'homme plus que sur la nature humaine ei que sur nos destinées terrestres ; sur tout ce qui touche à la métaphysique de l'âme, les protagonistes du socialisme ne savent guère que ce que leur ont appris les lîbrespenseurs (1). De là résulte que sa morale se résout presque toujours en un bavardage humanitaire, que sa littérature manque de psychologie profonde, que r l'optimisme a étouffé chez ses meilleurs représen- ! tants leurs velléités de grandeur. Je ne puis donc 1 admettre qu'Edouard DoUéans ait eu le droit d'em- I ployer la formule suivante « Le socialisme, c'est la 1 foi nouvelle qui groupe autour d'elle les âmes insa \ tisfaites et assoiffées d'idéal » (page 6) ; avouons-le sans détour : le catholicisme renferme évidemment plus d'idéal que le socialisme, parce qu'il possède une m.étaphysique de l'âme qui mangue jusqu'ici malheureusement à celui-ci.

I Marx avait fait de grands efforts pour introduire ' dans les théories révolutionnaires des considérations

(1) Dans un article publié par la Raison (de Paris) le 29 mars 1903, Emile Vandervelde dit qu'on adopterait une tactique malhabile si on prétendait imposer aux ouvriers catholiques qui adhèrent à des groupements socialistes, l'abandon de la foi de leurs pères ; mais il ajoute : « Nous ne renonçons pas à les convaincre, à leur montrer que logiquement le socialisme aboutit à la libre-pensée, comme la libre-pensée au socialisme. » (Mouvement socialiste. 1" mai 1903, page 65). Ainsi le socialisme avouerait qu'il n'a pas d'autre métaphysique de l'âme que celle des librespenseurs ! Les Intellectuels les plus illustres du socialisme ne sont pas toujours bien inspirés.

historiques, capables de les mettre d'accord avec les tendances du génie moderne, tout plein d'histoire (1); j mais ses idées semblent avoir été presque totalement | submergées par les rêveries optimistes relatives à / la marche de l'humanité vers les lumières, l'égalisation du bonheur (2) ; Bossuet avait une conception des suites des temps plus haute que celle de nos socialistes actuels les plus admirés.

Les doctrines économiques du socialisme et l'exégèse biblique sont en droit les deux parties les plus scientifiques des deux systèmes d'idéologies que nous avons ici à comparer ; mais ce sont en fait celles sur lesquelles s'exerce avec le plus de succès la dialectique subtile des gens qui veulent donner une apparence de vérité démontrée aux propositions qui leur plaisent ; les utopistes fondèrent sur de fallacieuses interprétations juridiques de l'économie des règles destinées à organiser une société conforme à leurs vœux (3), tout comme les protestants libéraux ont su

(1) Je me demande si aujourd'hui il se trouverait beaucoup de socialistes pour écrire, comme Engels, que tout i'édiflce de la civilisation moderne, y compris le socialisme, refyose sur l'existence de l'esclavage gréco-romain {Philosophie, économie politique, socialisme, page 237).

(2) La notion du rôle que le mal a joué dans le mouvë^ ment historique, théorie qui est capitale dans la philosophie de Marx, a disparu du socialisme. (Cf. Marx, Misère de la philosophie, page 1G8.) -^

(3) Les grands systèmes des utopistes furent constitués suivant les vœux des bourgeois qui n'avaient pas réussi : les uns prétendent qu'il faut faire une part très large à leurs talents méconnus dans le monde actuel ; d'autres dénoncent dos magnats qui dépensant des revenus infiniment supérieurs à leurs besoins, leur semblent être la cause de leur médiocrité ; d'autres enfin se plaignent de ce que les marchands ne leur laissent pas le produit intégral de leur travail.

découvrir dans l'Ecriture, au moyen d'habiles contresens, tout ce qu'il leur fallait pour justifier mensongèrement leur caricature du christianisme. Edouard Dolléans estime que le socialisme, après avoir prétendu pendant quelque temps, à l'école de Marx, s'émanciper de toute vague théorie de justice sentimentale (1) revient à ses origines, en cessant de chercher une « assise scientifique » (page 29) ; le catholicisme a réagi contre les éléments dissolvants que des philologues peu versés dans la philosophie voulaient introduire dans son sein, sous prétexte de le faire profiter des lumières protestantes ; on peut donc dire que le catholicisme est devenu plus exigeant dans l'emploi de la raison, tandis que le socialisme renoncerait chaque jour davantage,* à faire un usage convenable de celle-ci.

Ainsi dans aucun des grands départements que nous venons de rapidement examiner, la pensée socialiste ne se montrant au niveau de la pensée chrétienne, il n'est donc pas permis de supposer que la première est appelée à remplacer la seconde pour maintenir la vie de l'esprit dans le monde. Nous devons cependant savoir gré à Gustave Le Bon d'avoir présenté une hypothèse qui nous a mis sur la trace dune critique permettant d'atteindre des profondeurs jusqu'ici mal explorées. Si l'on a le droit de passer souvent, dans les travaux de recherches, du socialisme à la religion et réciproquement,

(1) Edouard Dolléans croit cependant que Marx a, implicitement au moins, porté des jugements sur la justice des organisations sociales (page 27). Il faut reconnaître que cette appréciation est vraie pour le Manifeste communiste. ■ — Il est si diftjcile de se dégager complètement du sophisme de la justice naturelle !

pour éclairer un genre par un autre, cela tient, à I mon avis, à ce que les parties les plus nobles du socialisme dépendent d'activités de l'esprit libre (1). Cette manière de voir est corroborée par le fait que l'on peut rapprocher le socialisme de l'art aussi faci- > lement que Gustave Le Bon le rapproche de la \ religion. -^

Les plus fortes raisons qui semblent avoir dirigé Gustave Le Bon sont les suivantes : les thèses socialistes ne sont pas susceptibles de démonstration ; les nouvelles croyances engendrent du fanatisme; leurs sectateurs ont le désir de ruiner ce qui rappelle la civilisation actuelle. Tout cela se rencontre également dans l'histoire de l'art. Peu de gens aujourd'hui croient encore que le bon goût soit susceptible d'être fixé scientifiquement ; on ne pourrait prouver, d'aucune manière raisonnable, que les monuments gothiques sont inférieurs à ceux de la Grèce ou à ceux de la Renaissance ; chaque système est usé par des accumulations de petites causes obscures, n'ayant aucun rapport avec les grandes explications rationalistes que l'on a données autrefois. — L'aveuglement dont les grands artistes ont fait preuve quand ils ont eu à parler de choses étrangères à leurs écoles, n'est pas moindre que le fanatisme des inquisiteurs (2). — Nous avons vu de nos jours les restaurateurs de cathédrales traiter les travaux faits au XVIII" siècle dans ces édifices avec autant de haine que Théodose en avait montré dans Tédit qui ordonnait la destruction des monuments païens.

(1) Je rappelle ici que Hegel rapportait à l'esprit libre l'art, la religion et la philosophie.

C21 On fite souvent un rapport de 1518 dans lequel Raphaël a jugé l'art gothique de la façon la plus bizarre (MûNTZ, Raphaël, sa vie, son temps, page 628.

Les souvenirs de la Révolution de 1848 contribuent beaucoup à embrouiller la question que nous cherchons à élucider ici ; le socialisme de ces temps avait fait une effroyable consommation de déclamations prétendument chrétiennes (1) ; et il n'existe pas encore aujourd'hui un nombre considérable d'historiens qui conprennent bien qu'avec le second Empire a commencé une ère ayant peu de relations idéologiques avec les cent ans antérieurs. Le monument le plus caractéristique de cette époque, si mal douée au point de vue du bon sens, est probablement Le vrai christianisme suivant Jésus-Christ, publié en 1846 par Cabet pour démontrer, au moyen de citations du Nouveau Testament et de la patrologie, que le communisme est la doctrine authentique de l'Eglise. Il me paraît nécessaire de reproduire ici une partie de la conclusion, qui donnera une idée claire de cet ouvrage singulier.

« Ainsi le christianisme, c'est là fraternité, c'est le communisme (2)... Vous qui ne voulez voir en

(1) Brunetière a accusé Lamennais, JPierre Leroux, George Sand, Cabet d'avoir établi artificieusement Un parallèle entre le socialisme et le christianisme {Discours de combat, f^ série, page 315) ; il ne s'est pas aper(;U que l'ère de ce genre littéraire était close depuis longtemps.

(2) Cabet cite seulement des auteurs des cinq premiers siècles ■ mais il annonce qu'il prouvera ultérieurement la perpétuité de la doctrine communiste en s'appuyant sur les témoignages de saint Bernard, de saint Benoît, de saint Vincent de Paul, de Bossuet, de Fénelon, de Fleury, de Mably. y , .,^,., ,

Jésus qu'un homme, pouvez-rous nier qu'il a con centre dans sa tête et dans sa doctrine toute l'intelligence, toute l'expérience et toute la sagesse de l'humanité jusqu'à lui... ? Et puisqu'il est le prince des communistes, traiter donc avec respect, ou du moins avec égards, Une doctrine qu'il approuve et proclame... (1) Quant à vous qui reconnaissez en Jésus-Christ un Dieu, comment pouvez-vous hésiter un moment à adopter, à suivre, à propager le communisme... ? Quelque puissants que vous soyez, comment pouvez-vous fermer l'oreille à la voix de votre Dieu qui vous prescrit la communauté ?... Quant à nous, communistes, vrais chrétiens, fils ou frères, puînés ou cadets, continuons ou reprenons l'œuvre de nos aînés ! Us nous ont donné l'exemple de la prudence jointe au courage et du courage joint à la prudence, l'exemple de la patience et de la foi en la puissance de la fraternité, l'exemple de la persévérance et du dévouement (2) ; serions-nous indignes de nos modèles !... Serviteurs et soldats de la fraternité, humbles disciples de ce Jésus qui l'a proclamée, avançons hardiment, les yeux fixés sur notre maître !... En avant pour l'affranchissement des travailleurs, pour la félicité des femmes et des enfants,

(1) L'auteur identifiant fraternité et coramunisme, invoque à Tappui de sa thèse la première Epître de saint Jean (II, 8-11) suivant laquelle on ne pourrait prétendre être dans la lumière sans aimer les autres chrétiens ; il s'agit ici de la solidarité qui devait exister dans la nouvellp société pour lui permettre de résister ù ses ennemi?. Cet exemple montre bien l'esprit des démonstrations de Cabet.

(2) Au chapitre précédent, Oabet dit que les communistes sont aussi pacifiques que le furent les premiers chrétiens. <■ Ils ne demandent à tous les partis que la liberté de discussion, avec la liberté de se mettre eux-mêmes en communauté volontaire, quand ils peuvent le faire utilement. »

pour le bonheur de l'humanité, pour le salut de tous sans exception !!! »

Edouard Dolléans paraît admettre que cette philosophie des hommes de 1848 a quelque valeur ; car il écrit : « Il existe une étroite parenté et comme une communauté d'essence entre les modernes formes du socialisme et le socialisme avant la lettre des premiers chrétiens (1), des Pères de l'Eglise et des canonistes du Moyen Age » (page 7). Je suppose qu'il s'est laissé égarer par Anton Menger, suivant lequel on trouve dans la patrologie « des critiques violentes de l'état social existant qui peuvent être comparées aux meilleurs ouvrages socialistes de notre époque « (2). De telles interprétations de l'antique littérature catholique ne sont plus admises par aucun des historiens qui l'ont étudiée avec un esprit véritablement scientifique (3). Pour bien comprendre ces documents, il ne faut jamais perdre de vue cette règle importante de critique : L'éloquence ecclésiastique enveloppe très souvent des observations d'ordre

' (1) Cela suppose implicitement que Fidée de lutte de classe a disparu du socialisme, ou du moins a été fort d'augurée par le socialisme bourgeois.

(2) Anton Menger, Le droit au produit intégral du travail, page 153. — Engels a soutenu au contraire que les Pères n'ont pas fait une véritable critique de réconomie ancienne (dans son article sur le livre d'Anton Menger : Mouvement socialiste, janvier 1904, page 105). — Le professeur autrichien cite à l'appui de son opinion un ouvrage public en 1846 par Villegardelle ; les écrivains socialistes de ce temps avaient très peu de critique.

(3) Par exemple : Joseph R.\mbaud, Histoire d-es doctrines économiques ; Puech, Saint Jean Chrysostome et les mœurs de son temps : TH.\>nN, Saint Ambroîse et la morale chrétienne. Ces trois savants sont catholiques.

particulier dans des formules ayant l'apparence de thèses universelles (1) ; les gens du temps qui connaissent exactement les intentions des auteurs, ne se trompent point dans l'application des propositions qu'on leur soumet ; les commentateurs commettent de scandaleux contresens lorsque, renversant l'échelle des valeurs, ils prennent pour l'essentiel ce qui était , seulement un artifice d'expoisition. Les meilleurs ? historiens actuels estiment que le prétendu socia- { lisme des Pères se réduit à des appels pressants ' adresisés à la charité de riches fidèles (2).

Je vais rappeler, à la suite de nombreux historiens autorisés, certains faits qu'il est absolument nécessaire de bien connaître pour discuter utilement les textes économico-éthiques des Pères. La richesse provenait à leur époque surtout des fermages de latifundia, d'exactions exercées par les collecteurs d'impôts et de concussions. Elle était ce qu'on peut nommer une richesse de consommateurs dont l'influence sur la marche de la production ne peut être qu'indirecte ; die n'était pas regardée comme la génératrice du progrès industriel et la récompense des initiatives prises par les maîtres de fabrique, ainsi que cela a lieu de nos jours ; elle manquait

(1) En 1910 il y eut un grand tapage à propos de l'encyclique Editœ sœpe, que des polémistes dénoncèrent comme une diatribe dirigée contre les princes luthériens ; en réalité le pape avait seulement parlé des hérétiques suisses des Gri=;ons. ,

(2) C'est dans le même esprit qu'il faut lire le sermon prononcé le dimanche de septuagésime de 1659, à la maison des Filles de la Providence, sur l'éminente dignité des pauvres ; Bossuet n'avait pas encore 32 ans et son éloquence n'était pas encore très dégagée des sources patistiques. Bruneti^re ne paraît pas avoir bien compris le sens de ce sermon (Discours de combat, 2* série, page 145).

donc de ces assises matérielles qui établissent entre notre capitalisme et l'économie de la grande exploitation rurale assez d'analogie pour que la richesse moderne trouve sa place dans une philosophie juridique issue du droit romain. — Dans un temps où les révolutions étaient fréquentes, chacun étant pressé de jouir des bonnes aubaines qu'il rencontrait, les dépenses les plus folles étant approuvées par les mœurs, l'idée de conservation étant par suite très peu consistante, le monde paraissait plein d'irrationalité (1). — Entre les positions exceptionnelles de quelques magnats et les classes pauvres n'existait point cette puissante structure médiane dont la loi mathématique fut donnée par Vilfredo Pareto (2) ; les gens aisés étaient assez généralement des usuriers dont la rapacité était le fléau des artisans et des paysans, comme elle l'est dans tous les pays dont la production demeure encore enfermée dans des formes arriérées ; aux yeux de l'Eglise, qui aurait

■"[. souhaité la disparition de cette caste détestée, le problème social consistait à régler les relations entre les régions les plus hautes et les régions les plus

^basses de la société. L'Eglise avait un intérêt immense à détourner le plus qu'elle pouvait des sommes gaspillées par l'oligarchie dans un but d'ostentation, vers le soulagement des classes misérables

(1) Il ne faut pas oublier que pour la pensée antique, dominée par la géométrie, la rationalité suppose l'éternité des formes.

(2) "Vilfredo Pareto paraît admettre, dans son Cours d'économie politique, que la loi de répartition est la même pour tous les siècles (tome II, pages 310-312) ; mais jp crois que dans presque tous les cas, la région médiane avait autrefois une forme moins volumineuse. Les -revenus extrêmes laetuels ne comportent aucune loi précise.

qui, après lui avoir été férocement hostiles (1), avaient fini par lui fournir des clientèles capables d'imposer le respect des décisions rendues par les évêques. Dans l'empire romain, dont l'administration se désorganisait chaque jour davantage, la charité dirigée par les hommes de l'église était un élément générateur d'ordre extra-légal.

Afin de montrer comment on peut utiliser les circonstances économiques pour l'étude des idées éthiques, je vais reproduire quelques extraits de VEssai sur l'Eglise et l'Etat que j'ai publié en 1901. Ces notes sont loin d'épuiser les questions qui y sont abordées ; mais elles me semblent assez exactes comme vues d'ensemble.

« La vie des artisans doit être prise tout d'abord en considération ; là, en effet, l'économie [au moins si elle n'est trop troublée par les basses formes du

(1) Renan dit : « Ce que les actes authentiques des martyrs traitent avec le plus de mépris et comme le pire ennemi des chrétiens, c'est la canaille des grandes cités. » 'Eglise chrétienne, page 308). A Smyrne, saint Polycarpe déclare au proconsul qu'il ne s'abaissera point jusqu'à faire l'apologie de sa foi devant la populace qui hurle contre lui dans le cirque ; l'évêque fut brûlé vif par des énergumènes, sans jugement des magistrats (pages 457-458). — C'est aux caprices obscènes de cette tourbe, qui renfermait un grand nombre de ruffians, qu'il faut se reporter pour comprendre l'origine des condamnations des vierges chrétiennes au lupanar (Cf. sur cette abomination Edmond Le Blant. Les persécuteurs et les martyrs, pages 205-211). Une telle exécution tumultuaire est à rapprocher d'un usage romain que Théodose aboht : les femmes surprises en flagrant délit d'adultère étaient enfermées dans un petit lupanar, oi:i elles étaient contraintes de se prostituer devant témoins, pendant que la foule se livrait h un horrible charivari (Sociute, Histoire ecclésiastique, livre V.

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