‹ Matériaux d'une théorie du prolétariatChapitre 6 sur 10 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

Raisonnant sur des abstractions futures, la littérature socialiste est plus vague, plus débridée, plus périlleuse que la littérature politique ordinaire, dont les divagations peuvent être contrôlées, dans une certaine mesure, par l'observation des faits actuels ; il ne faut donc pas s'étonner si les théories socialistes, au lieu de projeter de la lumière sur les opinions communes, servent aux politiciens à tout embrouiller ; les démagogues socialistes ont ainsi amplement prouvé aux ouvriers que les choses favorables à la puissance parlementaire du parti préparent un avenir de bonheur universel. Le philosophe, qui se propose seulement d'apercevoir ^a vérité, se tient le plus près qu'il peut des réalités humaines, bien loin par suite de la dialectique ; pour lui la grande question serait de déterminer exactement la nature psychologique du mouvement que l'agitation socialiste provoque dans le monde du travail ; comme les sentiments se présentent presque toujours, à la conscience des sujets, engagés dans un mélange difficile à débrouiller, on est obligé de procéder à une sorte d'induction pour donner une juste expression aux tendances de l'âme populaire.

Dans la préface que jai écrite en 1898 pour le livre publié par Saverio Meriino sous le titre : Formes et essence du socialisme, je disais, conforméanent aux principes énoncés ci-dessus ; « C'est par le /contenu psychologique sentimental que nous devons / apprécier les institutions pour savoir si elles ont ou / n'ont pas une affinité avec les aspirations du social lisme. Tout ce qui tend à diminuer l'esprit de responsabilité, la valeur de la dignité personnelle, l'énei'gie de l'initiative, doit être condamné ; car cela tend à diminuer ce qui devrait être exalté dans la société future (1). Le prétendu socialisme municipal, qui transforme les travailleurs en fonctionnaires hiérarchisés (2). qui crée une catégorie de privilégiés au milieu de la masse prolétarienne, qui subordonne l'existence de cette caste au succès d'un parti, ne développe aucun des sentiments que le socialisme a intérêt à développer. Il ne semble bon qu'à préparer le règne d'une oligarchie démagogique, opprimant les producteurs au profit de cliques électorales » (3). On lit plus loin : « Le socialisme est une question morale, en ce sens qu'il apporte au monde une nouvelle manière de juger tous les actes humains, ou, suivant une célèbre expression de Nietzsche, une nouvelle évaluation de toutes les valeurs... Le socialisme... ne sait pas s'il pourra, ou quand il pourra, réa-

(1) On verra, dans la citation suivante, qu'en 1898 je regcœdais comme seulement hypottiétique la réalisation de. la société future annoncée par Marx.

(2) Le fonctionnaire n'est pas rétribué sur la base commune du travail ; il a droit à un salaire hiérarchique, et sa place dans la tiiérarchie dépend de son genre d'esprit, de la politique, de relations d'amitié, etc.

(3) Saverio Merlino, Formes et essence du socialisme, page XXVI.

User ses aspirations actuelles, car le temps change aussi bien nos idées morales que nos conditions économiques ; mais il se pose devant le monde bourgeois comme son adversaire irréconciliable, le menaçant d'une catastrophe morale, plus encore que d'une catastrophe matérielle » (1).

Les réflexions par lesquelles se termine cette préface, me semblent dignes d'être prises en très sérieuse considération par les philosophes qui étudient l'histoire des classes ouvrières dans la démocratie contemporaine :

« Engagé dans des luttes incessantes avec le capitalisme, [le prolétariat] acquiert des notions catastrophiques sur la propriété, c'est-à-dire sur ce qui forme la citadelle du droit bourgeois ; il est donc en état d'accomplir une grande mission historique, en opposant sans cesse à la société un système juridique nouveau, — incompatible avec la tradition, mais capable cependant de faire pénétrer des améliorations dans le système actuel (2).

(1; Saverio Meru.vo, op. cit. pafjo xui.

(2) Aux pages 183-186 de son livre, Saverio Merlino a esquissé un plan de production socialiste ; mais il ne s'intéresse vraiment qu'aux changements actuels (page 201). Les grèves se terminent par des accords qui donnent aux rapports du travail et du capital une nature tout autre que celle qu'ils avaient au début de la grande industrie : « Le socialisme commence à vivre, pour ainsi dire, sous l'enveloppe capitaliste » (page 205). — ^ " Il y a sans doute plus de socialisme dans l'organisation économique de la classe ouvrière et aans ses efforts pour régulariser le contrat de travail et systématiser les conditions du travail, que dans la proclamation d'un communisme ou d'un collectivisme dépourvus d'un contenu juridique correspondant à la forme. C'est la conclusion vers laquelle convergent les différentes parties de ce livre... De nouveaux principes de justice sont

« Les classes moyennes prennent une part très active au mouvement social; mais elles sont redevables de leurs conceptions fondamentales aux classes supérieures ; comme le Tiers Etat de 1789, elles forment une aristocratie, qui a généralement beaucoup de sympathies pour les ouvriers, mais qui se rattache plus naturellement, par l'origine dé ses idées, à la bourgeoisie qu'au prolétariat. Beaucoup de conservateurs estiment que la meilleure manière de lutter contre le socialisme est de faire la part belle à la petite bourgeoisie et de lui octroyer des réformes la'i'gement démocratiques.

« Pour que le mouvement se produise dans le sens que les socialistes désirent, iî faut que les classes raoj'^ennes reçoivent l'impulsion (1) d'une classe qui n'emprunte rien aux classes bourgeoises, qui manifeste sa force indépendante par des institutions nouvelles, qui se constitue en Etat supprimant l'Etat traditionnel (2) ; il faut que ces institutions soient assez fortes pour inspirer le respect, car les classes intermédiaires se dirigent volontiers du côté où la force se manifeste avec éclat, habituées qu'elles sont à recevoir le mouvement du dehors.

« Les classes moyennes ne trouvent pas dans leurs conditions de vie de quoi produire des idées qui soient en opposition absolue avec les idées bourgeoises ; la notion catastrophique leur échappe d'une manière complète. Le prolétariat, au contraire, trouve

en formation, principes qui doivent gouverner les relations sociales sous le régime socialiste » (page 211).

(1) Ce sont, en effet, elles qui nomment la majorité de? députés sous un régime démocratique.

(2) Il convient de se reporter, pour bien entendre cette formule, à V Avenir socialiste des syndicats, v.

dans ses conditions de vie un aliment aux sentiments de solidarité et de révolte (1); il est en guerre journalière avec la hiérarchie et avec la propriété; il peut donc concevoir des valeurs morales opposées à celles que la tradition a consacrées. C'est dans cette nouvelle évaluation de toutes les valeurs par le prolétariat militant que consiste la haute originalité du socialisme contemporain ».

Ces thèses se rattachent, d'une façon bien évidente, aux conditions que l'affaire Dreyfus avait fait naître au milieu de l'année 1898 : les ouvriers parisiens socialistes et anarchistes étaient dreyfusards contre la boutique fanatiquement nationaliste ; il y avait de bonnes raisons pour supposer que le parti de la révision l'emporterait ; je pensais que le prolétariat aurait acquis dans cette lutte un tel prestige quq désormais il pourrait imposer son impulsion à la bourgeoisie démocratique, dont il avait été jusqu'alors le dévoué satellite. Je m'étais gravement trompé et dans plusieurs morceaux groupés ici se trouve l'écho de mon illusion.

(1) A l'avant-dernier chapitre du tome I du Capital. Mnr\ dit que « s'accroît [journellement] la résistance de la classe ouvrière, sans cesse grossissanle, et de plus en plus disciplinée, unie et organisée par le mécanisme inùme de la production capitaliste [et qu'enfin sonnera] l'heure de la propriété capitaliste ».

Préface pour Colajaniii (d

I. — Le socialisme comme théorie et comme politique. — Indifférence de l'auteur pour la métaphysique de l'école marxiste.

II. — Divers sens du mot classe dans Marx. — Caractères spéciaux des classes moyennes. — La conquête du droit. — Le myihe catastrophique. — Classes ouvrières et démocratie.

III. — Raisons des théories fondées sur le vrai, le beau et le bien.

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