IV. — Question de la population. — La loi psychoérotique
De tous les représentants de la démocratie italienne, Colajanni est celui dont le nom est, à bon droit, le plus populaire en France : dans les circonstances les plus critiques de l'histoire contemporaine, on n'a eu à "lui reprocher aucune défaillance ; et ncus ne saurions oublier avec quel courage il a bravé les insultes d'une presse servile pour défendre
(i) Cette préface, écrite à la fin de 1899, précède un volume dont voici l'indication bibliographique : « Le sociaîîame, pnr N. Colaianni, député à la Chambre italienne ; traduit sur la 2* édition italienne, revue et augmentée, par M. Tacchella ; Giard et Brière, éditeurs, Paris, 1900.
la République française (1). Des amis de Colajanni ont pensé que le moment était favorable pour présenter au grand public de notre pays une traduction de son livre sur le socialisme: il est, en effet, important de savoir ce que pense sur ce sujet un sociologue qui est en même temps un homme d'Etat expérimenté, au moment où, dans tous les pays d'Europe, le socialisme devient un facteur décisif de la lutte engagée par les partis populaires pour la conquête ou pour la défense des institutions démocra- (tique^
Lorsque la première édition de ce livre parut en 1884, les socialistes l'accueillirent avec une certaine méfiance ; c'était l'époque où la dogmatique de la socialdémocratie allemande commençait à être importée en Italie ; les importateurs se regardaient volontiers comme des projjessioniiels privilégiés ; et Colajanni ne tenait nul compte des formules germaniques. Notre auteur se séparait des marxistes de ce temps sur deux points essentiels : il n"a jamais cessé d'attacher une très grande importance aux considérations morales ; et à cette époque la morale était fort suspecte aux socialdémocrates ; — il a toujours été un des champions les plus ardents du fédéralisme
(1) En 1899, je croyais, comme tous mes compatriotes, que la France n"est guère critiquée à l'étranger que par des journalistes que l'Allemagne stipendie. Aujourd'hui, je sais que la grande campagne morale^ qui aboutit à la chute de Crispi, avait été dirigée par notre ministère des Affaires étrangères ; Cavalotti s'était trouvé être, à son insu, le chef du parti de l'étranger ; le correspondant des Débats aurait, dit-on, joué un grand rôlp dans cette affaire. Les Italiens s'aperçoivent maintenant qu'il leur faudra bien des années pour réparer le tort que leur ont fait les ennemis de Crispi.
en Italie ; et les socialdémocrates étaient partisans fanatiques de la forte centralisation ; ils avaient hérité des préjugés révolutionnaires des hommes de 93 et de 48 ; ils ne tenaient pas grand compte de l'évolution qui s'était faite dans l'esprit de Marx depuis la rédaction du Manifeste communiste (1).
Aujourd'hui les idées ont beaucoup changé en Italie : presque tout le monde reconnaît que les socialistes ne doivent plus avoir la prétention de changer à bref délai la face du monde et que leur rôle consiste à travailler, de concert avec les autres partis populaires, au triomphe de la démocratie. L'esprit sectaire, qui est encore tout puissant en Allemagne, est en décadence chez les Italiens : Turati ne semble pas éloigné de croire que, dici longtemps, les socialistes ne devront rien faire autre chose que de combattre dans les rangs des libéraux avancés (2).
En France, l'affaire Dreyfus a ébranlé toute l'organisation des partis et a provoqué des rapprochements inattendus entre démocrates, socialistes et anarchistes. L'entrée de Millerand au ministère a été la conséquence de cette rupture des vieux cadres politiques et a consacré la coopération du socialisme à l'œuvre démocratique : les théoriciens se sont voilé la face ; les ouvriers ont applaudi (3) ; —
(1) Cf. Bernsteix, Socialisme théoiïque et socialdémocratie pratique, trad. frajiç., page 227.
(2) Cntica sociale, 1" août 1890, page 182, col. 2, et 1" septembre 1899, page 230, col. 1.
(3) Il est bon d'observer que parmi les socialistes étrangers, qui ont émis des avis sur cette question dans la Petite République, L. Bertrand (Belgique), Keir Hardie (Angleterre) et Greiilich (Suisse), trois anciens travailleurs vivant encore aujourd'hui en contact avec le monde ouvrier, ont
les ouvriers ont, sans doute, quelque droit à avoir un avis en matière de socialisrr.e.
Loin d'être un recul, comme le pensent quelques socialistes, l'évolution, que nous voyons se produire, constitue un progrès : c'est le passage de l'esprit sectaire à l'esprit politique, de la spéculation abstraite à la vie réelle. A l'origine le socialisme se présente comme une doctrine philosophique sans grande influence sur la société ; — il devient ensuite une secte, qui croit posséder la vérité ; elle aspire à révolutionner le monde, à le réformer par la dictature, à lui imposer la pratique de programmes tirés de doctrines philosophiques ; la secte s'occupe peu ou point des réformes pratiques ; — enfin dans
été partisans de la conduite de Millerand {Petite République, 26 sept., 22 et 28 octobre 1899). — L'année suivante, au Congrès international, Anseele, le célèbre directeur du Vooruit de Gand, expliqua de la manière suivante pourquoi il avait félicité Millerand d'être entré dans le ministère : 'I Je n'ai pas été préoccupé ppir les conditions particulières dans lesquelles se trouvait la France ; les uns disaient : La République est en danger ; les autres disaient : c'est inexact. Pour moi, la question était secondaire ; si j'ai envoyé mon télégramme de félicitations, c'est /parce que je croyais sincèrement que ma classe et ma cause pouvaient avoir des profits et des intérêts nouvenux dans ce nouveau moyen de lutte, dont la classe ouvrière en France pouvait s'emparer » {Cahiers de la Quiiizaine, 16* de la IP série, page 154). Il comparait la situation de Millerand à celle d'un socialiste qu'une grande société placerait à la tète d'une affaire : « Qui donc oserait dire à cet homme : N'entrez pas dans cette sorte de ministère ; en y entrant, vous trahissez la cause ouvrière ? Et qui oserait dire encore que toute la responsabilité des actes de ce ministère devrait tomber sur le représentant de la classe ouvrière, même si dans des grèves des injustices étaient commises par l'industriel ? » (page 157). Ce compte-rendu sténographique n'a pas été revisé par les auteurs.
sa maturité il donne naissance à un parti politique, cest-à-dire qu'il devient une force se combinant avec d'autres forces alliées ou antagonistes pour administrer les affaires, améliorer la législation et diriger l'Etat. La secte peut s'isoler ; l'isolement est même une condition de sa pureté doctrinale ; le parti politique ne peut exister que sil est mêlé à la vie générale, s'il est un organe dans un organisme. Le socialisme devient, de plus en plus, en France, un mouvement ouvrier dans une démocratie (1).
Lorsque la deuxième édition du livre de Colajanni a paru en 1898, on a reproché à l'auteur de ne pas avoir assez discuté les théories marxistes ; cette critique n'était pas, à mon avis, bien fondée, d'autant plus que Colajanni annonçait la publication prochaine d'un ouvrage consacré à l'économie et à la politique; il est clair que c'est dans cette publication qu'il devra exposer en détail les doctrines de Marx; ici il est question des sélections sociales.
Pour bien apprécier la valeur de ce reproche, il serait nécessaire de comparer le livre de notre auteur avec celui que publia, dix ans après lui, Enrico Ferri. Ayant récemment adhéré au socialisme, sur lequel il allait jeter tant d'éclat, Enrico Ferri ne pouvait oublier qu'il avait été en Italie un des représentants les plus écoutés de la philosophie évolutionniste. Il était donc tenu de justifier sa conversion devant le public universitaire, en montrant
(1) J'aurais raisonné bien différemment sur la maturité du socialisme si j'avais eu, en 1899, une meilleure connaissance du pluralisme ; j'aursds approfondi les questions traitées au § iv de ïAvenir socialiste des syndicats, au lieu de faire une svnthèsp des moments intfllectualistos.
que le marxisme peut se concilier avec les théories qu'il avait jusque-là enseignées. De là le titre un peu énigmatique de sa brochure : Socialisme et science positive ; Darvin, Spencer et Marx (1). Concilier les trois conceptions qui se rattachent à ces trois grands noms, était une œuvre hérissée de difficultés, que Enrico Ferri a abordée avec une très grande ingéniosité et avec une rare liberté d'esprit. Il ne semble pas qu'on lui ait tenu grand compte de cet effort ; car si on a reproché à Colajanni de négliger Marx, on a accusé Ferri de l'avoir défiguré (2) ; l'idée de rapprocher Marx de Spencer devait paraître quelque peu impertinente aux personnes qui pensent, avec le professeur Antonio Labriola, que Spencer est un « raisonneur à vide, prolixe et ennuyeux » (3).
Rien n'obligeait Colajanni à aborder une tâche pareille ; il se préoccupe seulement des idées générales qui intéressent l'honmie d'Etat et il ne cherche pas à constituer une philosophie. C'est ainsi qu'il a pu laisser de côté (comme l'a fait aussi d'ailleurs Enrico
(1) Publiée en 1894, elle a été traduite chez nous en 1897.
(2) Antonio Labriola, Socialisme et philosophie, trad. franc., pages 122-124.
(3) Antonio Labriola, Essais sur la conception matérialiste de l'histoire, page 90. — Notons que William Jame» n'est pas plus favorable à Spencer que le professeur italien :
« On connaît, dit-il, son tempérament de maître d'école, sa sécheresse ; on connaît sa monotonie, rappelant celle d'une vielle ; on connsiît son manque de culture, jusque sur les principes de la mécanique, et le vague de ses idées fondamentales ; on sait, enfin, tout ce qu'il y a de raide «t de gauche, en même temps que de fragile, dans son système construit, semblerait-il, avec des planches de sapin toutes fendues, qu'on aurait assemblées à grands coups de marteau. » {Le pragmatisme, trad. franc., page 52.)
Fcrri) la théorie dialectique oui, d'après Engels, serait caractéristique de la nouvelle manière de penser ; le professeur Labriola nous en a parlé en ces termes : « Le concept de la dialectique est inintelligible aux empiristes purs, au\ survivants des métaphysiciens et à ces évolutionnistes vulgaires qui s'abandonnent si volontiers à l'impression générique de ce qui est et s'en va, apparaît et disparaît, naît et meurt, et n'expriment pas dans le m,ot évolution l'acte de comprendre, mais l'incompréhensible ; tandis qu'au contraire, dans la conception dialectique, on se propose de formuler un rythme de la pensée qui exprime le rythme le plus général de la réalité qui devient » (1).
Cette mystérieuse dialectique est chose assez simple d'après les exemples donnés par Engels : le grain en germant se détruit ou se nie ; la plante arrivée à maturité meurt et produit des graines plus nombreuses et plus perfectionnées que celles de la semence ; c'est une négation de négation ; — la géologie nous montre les roches se détruisant et fournissant par leurs débris des matériaux à de nouvelles formations ; — dans l'algèbre il y a les quantités négatives dont le carré (négation de la négation) est positif ; — la philosophie a été matérialiste, puis idéaliste et revient à un matérialisme supérieur ; — la terre a été commune, puis appropriée et elle doit redevenir commune.
Ce ne sont vraiment que jeux de mots et i! me sem-
(1) Antonio Labriola, Socialisme et philosophie, page 188. — En 1899, j'avais un peu abrégé cette citation ; je la donne in-extenso dans l'espoir qu'un lecteur habile trouvera un sens à cet oracle.
ble qu'on peut fort bien se passer de toutes ces amusettes ; — malgré l'importance que lui attribuent les admirateurs d'Engels (1), je crois que cette dialectique n'a rien à faire avec le marxisme. Il en est autrement de la lutte des classes ; plus d'un lecteur sera peut-être étonné de ne pas voir Colajanni attribuer une plus grande importance h cette théorie dans son étude sur les sélections sociales ; il est donc nécessaire d'examiner de près quel usage on peut faire de la théorie des classes.
Marx a employé le terme classe dans plusieurs sens ; ses disciples emploient parfois ce mot pour
(1) Le traducteur français de VAnti-Dùhring assimile à la dialectique d'Engels la logique <■ large et souple » employée par le calcul infinitésimal, suivant laquelle « les concepts, au lieu de s'opposer violemment et d'être isolés sans intermédiaires possibles, se fondent les uns dans les autres par une infinité de degrés intermédiaires [suivant laquelle] la droite est une courbe et la ocurbe une droite. « (Engels, Philosophie, économie, ■politique, socialisme, page 167, note.) La dialectique d'Engels me semble avoir plus d'analogies formelles avec la science antique qu'avec la science moderne, la première <■ s'arrêtait à certains m.oments soi-disant essentiels», tandis que la seconde » s'occupe indifféremment de n'importe quel moment » (Bergson, Evolution créatrice, page 364, cf. page 362). Je ne parviens pas à trouver dans le calcul infinitésimal la logique large et souple dont parle assez étourdiment le commentateur d'Engels. — Ce que cet auteur a publié sur le socialisme pendant la guerre, montre qu'il manque totalement de sérieux; les titres universitaires dont il est affublé lui donnent cependant encore un certain prestige aux yeux des mandarins de la prétendue pensée française.
désigner une « division de la population suivant le degré de fortune» (1); généralement on entend par classe un groupement de gens ayant une certaine solidarité. Il dit dans le XVIII brumaire, à propos des paysans, que « la grande masse de la nation française est constituée par une simple tîddition de grandeurs de même nom, à peu près de la même façon qu'un sac de pommes de terre » ; et il ajoute : « Ces paysans ne forment une classe qu'à un point de vue : des millions de familles vivent dans des conditions économiques qui séparent leur mode d'existence, leurs intérêts et leur culture de ceux des autres classes et les placent à l'égard de ces dernières dans une position hostile. Ils ne forment pas une classe à un autre point de vue ; seul un lien local réunit les paysans parcellaires ; la similitude de leurs intérêts ne crée pas de communuauté, d'unité nationale et d'organisation politique entre eux... Ils ne peuvent pas se représenter eux-mêmes ; il faut les représenter. Leur représentant doit leur apparaître de plus sous la forme d'un maître, d'une autorité, d'un pouvoir illimité, capable de les protéger. » (2). Au cours de lettres réunies sous le titre : L'Allemagne en 18^8, il distingue dans son pays cinq classes : noblesse féodale, bourgeoisie capitaliste, petite bourgeoisie, ouvriers, paysans ; — et à c«tte époque les groupes sociaux allemands étaient encore moins solidaires que ceux de France ; — dans la classe des paysans il sépare quatre parties : grands et moyens propriétaires occupant des salariés, petits proprié-
(1) RiENzi (H. VAN Kol), Socialisme et liberté, page 154.
(2) Marx, La lutte des classes en France, Le XVIII brumaire de Louis Bonaparte, trad. franc., pages 346-347.
taires indépendants, fermiers de la noblesse féodale, travailleurs ruraux. Il s'agit là d'une division analogue à celles qu'emploient tous les auteurs, quand ils ont à étudier la constitution sociale d'un pays tant au point de vue juridique qu'au point de vue économique.
Une classe pleinement développée est, d'après Marx, une collectivité de familles unies par des traditions, des intérêts, des vues politiques, — et parvenues à un tel degré de solidarité qu'on puisse attribuer à l'ensemble une personnalité, le considérer comme un être qui raisonne et qui. agit d'après ses raisons. Il est clair que jamais l'observation ne nous montre la classe parfaite ; par conséquent, la théorie marxiste des classes constitue une abstraction (1). Mais on va encore bien au-delà de ce point
(1) Marx n'a pas toujours tenu compte de ce caractère ; il lui est, d'ailleurs, souvent arrivé de mêler dans Ses exposés les constructions logiques avec les phénomènes.
Je n'ai pas cru avoir le droit de rien changer à cet exposé parce que Ch. Andler a contesté, en un ouvrage classique, le caractère d'abstraction que j'avais, en 1899, attribué à la théorie marxiste des classes {Le manifeste communiste, tome II, page 82). Il a profité de l'occasion pour me reprocher d'avoir appelé classes : l'cirmée, la bureaucratie et le clergé. Je ne crois pas avoir mérité ce reproche : dans un article écrit sur un livre de Saverio Merlino, Pro e contra il socialismo, j'ai dit que Marx, en étudiant la chute de la seconde République, '< prend en considération tous les groupes qui existent », et j'ai ajouté en note l'énumération suivante : « Propriété foncière, capitalisme, petite bourgeoisip, aristocratie financière, bureaucratie, paysans : sans compter le clergé, l'armée, les groupes de la bohème politique et les coteries de conspirateurs républicains. » {Devenir social, octobre 1897, page 869). Mon critique a été choqué de voir la bureaucratie placée entre l'aristocratie financière et les paysans ; « Les fonctionnaires, dit-
et on considère comme étant surtout caractéristique du marxisme la division dichotomique de la société : quand on parle de se placer sur le terrain de la lutte des classes, on prétend suivre une politique qui oppose la masse des prolétaires à la masse des capitalistes, l'ensemble de ceux qui ne possèdent pas à l'ensemble de ceux qui possèdent.
Les socialdémocrates conviennent bien que la division dichotomique ne représente pas notre état social ; mais ils prétendent que les classes moyennes sont d'importance secondaire, parce qu'elles sont condamnées à une mort prochaine et inéluctable ; Marx n'a-t-il pas écrit dans le Manifeste de 1847 que « de plus en plus la société tout entière se partage en deux grands camps ennemis, en deux grandes classes directement opposées : la bourgeoisie et ie prolétariat ? » (1). C'est à cause de ce préjugé que les socialistes ont été si longtemps rebelles à l'idée d'une union démocratique (2). Mais les classes moyennes ne disparaissent pas ; elles ne cessent point d'exercer la grande influence qu'elles ont eue durant toutes les révolutions contemporaines ; et la majorité des chefs des partis socialistes appartiennent à ces classes moyennes.
La notion de classe s'applique fort mal à la petite
il, ne sont que des fondés de pouvoir du gouvernement, qui est lui-même une délégation de la classe dirigeante ». Mais j'ai adopté l'ordre dans lequel je rencontrais les dix grands groupes ; Marx dit, d'ailleurs, que le coup d'Etat permit aux fonctionnaires d'atteindre leur but qui était <> de se constituer en autorité indépendante » {op. cit., pages 344- 345). Sur le clergé et l'armée, Cf., pages 354-355.
(1) Ch. Andler, op. cit.. tome I, page 21.
(2) Se reporter à ce qui a été dit plus haut sur le mouvement ouvrier dans une démocratie.
bourgeoisie ; Pecqueur, en 1838, avait parfaitement reconnu ce fait (1) : « La classe moyenne, disait-il, n'est pas, à vrai dire, une classe ; elle est une lice, un concours pour tous ». Il y a un mouvement incessant d'ascension et de descente des individus à travers les positions moyennes ; les groupements sont presque toujours temporaires ; des courants très instables agitent cette masse ; son influence est de sens très variable et de là dérive la principale source des contingences que l'on trouve dans l'histoire contemporaine. Dans l'espoir d'arriver à raisonner plus scientifiquement sur l'avenir, les socialdémocrates procèdent par abstraction : ils font disparaître le hasard et suppriment pour cela les classes moyennes.
Pour étudier le mouvement politique a es temps modernes, l'histoire se préoccupe de connaître les courants principaux d'opinion qui se forment dans la société. Les groupes à distinguer sont parfois très nombreux ; et pour {procéder scientifiquement, il faut opérer comme fait Marx, c'est-à-dire n'avoir aucune idée préconçue sur la règle qui doit présider à la division en groupes ; cette division est un fait empirique, qu'il faut accepter tel qu'il est. Pour bien comprendre les conflits qui se produisent, il est nécessaire de rattacher les opinions de chacune des classes aux traditions, aux habitudes de travail, aux idées morales courantes ; il s'agit d'observer ce qui est, sans se laisser influencer par aucune théorie sur ce qui devrait être.
Mais toutes ces opinions sur les transformations
(1) Pecqueur, Des intérêts du commerce, de l'industrie, de l'agriculture et de la civilisation en général sous l'influence des applications de la vapeur, tome II, page 207.
sociales, — Ifes craintes et les espérances qui se rattachent à l'avenir, — les constructions idéales desquelles chaque groupe voudrait voir tous les hommes s'inspirer, ne sont pas absolument sans lien entre elles. Chaque solution particulière dépend de solutions générales et participe.de deux théories contraires. Si la division dichotomique n'existe pas dans le monde réel, on la découvre dans les bases de tous les facteurs moraux des luttes historiques.
Pour que ces deux contraires puissent se former, il faut qu'il y ait dans la société une lutte pour la conquête de droits, une protestation faite au nom d'une masse considérable par des groupes novateurs qui se forment des idées en opposition avec les idées reçues, qui prétendent les faire passer dans la pratique, qui trouvent assez d'appui dans les forces réelles pour parvenir à leurs fins dans une certaine mesure. D'autre part, les conceptions conservatrices sont transformées en systèmes par des théoriciens, qui leur donnent une forme beaucoup plus absolue que celle qui résulte de la réalité : c'est ainsi que la législation des grands pays industriels n'a jamais été conforme aux principes de l'école des économistes dits libéraux.
Se plaçant à ce point de vue de la conquête du droit, Marx a bien fait, en 1847, de ne pas s'en tenir aux descriptions empiriques de la complexité sociale et de présenter le grand conflit des idées juridiques sous la forme de luttes engagées entre couples antagonistes : « Toute l'histoire de la société humaine jusqu'à ce jour est l'histoire de luttes de classes. Homme libre et esclave, patricien et plébéien, baron et serf, maître artisan et compagnon, — en un mot, oppresseurs et opprimés, dressés les uns contre les
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autres dans un conflit incessant, ont mené une lutte qui chaque fois s'est achevée soit par un bouleversement révolutionnaire de la société, soit par la destruction des deux classes en conflit. » (1).
A l'heure actuelle toutes les solutions des grandes batailles politiques dépendent du mouvement qui se produit dans les classes ouvrières (2), toute la pensée moderne est occupée à juger ce mouvement ; elle lui est favorable ou défavorable. Les consciences, s'inspirant des conflits incessants des classes ouvrières et des classes capitalistes, cherchent à s'orienter entre des thèses contraires et ne peuvent le faire qu'en passant par l'abstraction de la division dichotomique. Les propagandistes socialistes ne peuvent se résoudre à subordonner leurs conceptions des classes aux faits, qui nous montrent une excessive complexité de lu structure sociale ; sans la division dichotomique il leur serait impossible de faire comprendre V-dée révolutionnaire, de rtiême que sans la description d'un idéal futur ils ne pourraient faire pénétrer dans les masses la notion de la catastrophe morale. Autre chose est. faire de la science sociale et autre chose est former les consciences.
Comme tous les hommes passionnés, Marx avait beaucoup de peine à séparer dans sa pensée ce qui est proprement scientifique, d'avec ce qui est proprement éducatif ; de là résulte l'obscurité de sa doctrine de la lutte des classes. Très souvent il a matérialisé ses abstractions et il a exprimé ses espé-
(1) Cii. Andler, loc. cif.,' page 20.
(2) Cf. la fin de l'avertissement.
rances socialistes sous la forme d'une description historique, dont la valeur ne dépasse pas celle d'une image artistique destinée à nous faire assimiler une idée.
C'est ainsi qu'il a pu conserver à la fin du Capital l'avant-dernier chapitre, qui avait été écrit probablement bien longtemps avant le livre et qui correspond fort mal à l'état où se trouvait l'industrie en 1867 (1). Dans ce texte on trouve exprimées, d'une manière saisissante, les diverses hypothèses qui dorainent sa conception de l'avenir : l'affaiblissement du parti des capitalistes ; — les divisions qui existent entre eux ; — la croissance du prolétariat et son unification ; — enfin la disparition de la propriété fondée sur le travail d'autrui. Pris à la lettre, ce texte apocalyptique n'offre qu'un intérêt très médiocre; interprété comme produit de l'esprit, comme une image construite en vue de la formation des consciences, il est bien la conclusion du Capital et illustre bien les principes sur lesquels Marx croyait devoir fonder les règles de l'action socialiste du prolétariat (2).
Mais si Marx a fait généralement un usage heureux de cette poésie sociale, ses disciples ont fait, presque toujours, un usage déplorable de la doctrine abstraite de la lutte des classes ; ils ont introduit dans le mon-
(1) Marx y écrit que « s'accroît la misère, l'oppression, l'esclavage, la dégradation (Enlarlung), l'exploitation [Ausbeutung) » de la classe ouvrière ; et, cependant, à la page 127 (col. 2), il avait dit que depuis la mise en vigueur de la législation de fabrique, tout le monde a observé « la renaissance physique et morale des travailleurs ».
(2) C'est, je crois, ici que j'ai indiqué pour la première fois la doctrine des mythes que j'ai développée dans les Réflexions sur la violence.
de de véritables forces magiques, qui opèrent avec autant de ruses que l'Inconscient de Hartmann et permettent d'expliquer les phénomènes historiques les plus complexes, sans la moindre difficulté. Trop souvent les marxistes ne cherchent même qu'à tirer de cette méthode des résultats paradoxaux ; je connais peu d'exemples plus singuliers que les deux suivants, empruntés à un livre tout récent : 1° on nous apprend que Socrate fut un profond politicien, qui créa la morale individualiste de la bourgeoisie comme moj'en de maintenir l'ordre social (1); 2° on nous dit que d'après Marx « la lutte de classes se manifeste d'abord [dans les temps préhistoriques] sous la forme de lutte de sexes » (2).
La conception de la lutte des classes constitue un grand progrès sur les théories qui .font de la société un être pensant, voulant, agissant ; ces doctrines unitaristes ont trouvé, de nos jours, leur expression définitive dans Ihypothèse de l'organicisme social, que l'on a souvent discutée sans la bien comprendre: il ne faut y voir qu'une image construite en vue d'exprimer, sous une forme parfaitement précise, des
(1) Paul Lafargue, Recherches sur l'origine de l'idée de Justice et de Vidée du Bien, page 73. Cette curieuse opinion se trouve dans un chapitre intitulé : Idéal moral bourgeois. Cette brochure avait d'abord paru dans la Neue Zeit, qui est l'organe de la science socialdémocratique.
(2) Paul Lafargue, op. cit, page 48. — Ce dernier paradoxe provient d"un texte d'Engels, dont le sens a été déformé gravement grâce à une lecture hasardeuse ; on sait que beaucoup de thèses dites marxistes ont été obtenues au moyen de telles manigances ; aussi me semble-t-il intéressant de reproduire ici le texte d'Engels. Celui-ci avait écrit : « Dans un vieux manuscrit inédit, élaboré en 1846 par Marx et moi, je trouve cette phrase : La premier»^ division du travail est celle qui se fit entre l'homme et la
thèses que l'on avait jusque-là exposées d'une ma- "~^"^ nière vague et au moyen de figures purement littéraires. L'orgauicisnie n'est pas une grande découverte ; mais ce n'est pas non plus une bêtise, comme on l'a dit souvent ; c'est un auxiliaire de l'esprit, mais un auxiliaire qui se rapporte à un premier moment de l'investigation sociologique.
Pour atteindre la vérité complète, il ne faut ni s'en tenir à ce premier moment unitariste, ni accorder la valeur de réalités aux abstractions auxquelles conduit la division en classes ; il faut procéder à une synthèse. Nous savons, et Marx l'a déjà observé, que la démocratie se considère comme étant audessus des conflits de classes (1); en cherchant comment, sous la pression du mouvement ouvrier, se forment les conceptions démocratiques relatives à
femme pour la procréation des enfants. Et, aujourd'hui, je puis ajouter : Le premier antagonisme de classes qui fît son enlTée dans l'histoire coïncide avec le développement de l'antagonisme entre Thomme et la femme dans la monogamie et la première oppression de classes avec l'oppression du sexe féminin par le masculin. » {L'origine de la famille, de la propriété privéf et de l'Etat, trad. franc., pages 78-79.) — Dans le Capital, Marx a corrigé ce que la phrase écrite par Engels et par lui en 1846 présente d'un peu trop naïf : « Dans une famille et dans la famille élargie, la tribu, une division spontanée du travail s'ente sur les différences d'âge et de sexe, c'est-à-dire sur"^une base purement physiologique « (page 152, col. 1). Nous sommes ici loin de Paul Lafargue.
(1) Marx, La lutte des classes en France, Le XVIII brumaire de Louis Bonaparte, page 246. — Marx, pour expliquer ce fait, se contente de dire que la démocratie « représente une classe intermédiaire où s'émoussent les intérêts de deux classes ». Je crois qu'il faudrait ajouter que la démocratie se regarde comme l'héritière du roi de droit divin, placé au-dessus des conflits privés.
l'évolution sociale, on aura effectué cette synthèse et on aura déterminé les forces décisives qui entraînent les pays modernes dans la voie du progrès (1). Colajanni, guidé par l'instinct „d'un honuïie d'Etat expérimenté, n'a point exposé toute cette métaphj'sique ; il n'a pas cherché quelles relations théoriques existent entre la démocratie et le socialisme ; mais il a écrit tout son livre sous l'influence des idées auxquelles nous sommes parvenus ici par une longue analyse. Il est dès lors facile de comprendre qu'en 1884 des socialistes nourris de la dogmatique allemande aient eu quelque peine à comprendre ses thèses, qui dépassaient alors de beaucoup les points de vue du socialisme germanique.
Je ne veux pas entrer dans la discussion des problèmes traités par Colajanni, d'autant plus qu'il les a discutés avec beaucoup d'ampleur ; je veux me borner à quelques observations d'ordre très général. Il s'agit toujours de déterr^iiner quelles opinions se font les démocrates à propos des évolutions sociales : il est de la plus haute importance, par exemple, de savoir si la coopération, la mutualité et la solidarité
(1) Je n'ai pas besoin de rappeler que Saverio Merlino est parvenu à des idées fort analogues {Formes et essence du socialisme). Il y est parvenu en partant de l'anarchisme, c'est-à-dire d'une conception tout à fait sibstraite et intellectualiste de la société ; son évolution a été déterminée par des préoccupations juridiques ; le juriste ne peut se contenter de tliéorirs ; il est toujours serré de près par les faits et sent la nécessité des applications pratiques de tout discours.
seront considérées comme des règles supérieures, ou bien s'il faut admettre que l'on doit abandonner les hommes aux hasards de la lutte à outrance ; — s'il est possible d'assurer un certain bien-être aux travailleurs ou bien s'il convient de les laisser succomber sous le faix des misères naturelles ; — si toute inégalité et toute lutte doivent disparaître, ou bien si certaines formes d'inégalité et de lutte doivent subsister. ^
Une recherche sociologique complète sur révolution comporte une triple distribution des valeurs ; \ on passe de l'abstraction purement superficielle et logique à la profonde réalité dont notre activité libre, informée par des principes éthiques, après I avoir traversé l'esthétique, nous offre le spectacle. ^
Par la logique nous ne dépassons pas les classifications des produits rigides de notre entendement ; nous reconnaissons que ces classifications ne dépendent pas complètement des sujets traités, qu'on peut les comparer entre elles et qu'il y a profit à contrôler les systèmes les moins parfaits en les rapprochant de ceux qui ont fait leurs preuves scientifiques. Tout le monde sait que l'esprit transporte continuellement des sciences naturelles aux sciences sociales (et réciproquement) des relations abstraites et que c'est ainsi que s'est formée la philosophie évolutionniste. Pour pouvoir entrer en rapports pratiques avec la nature et utiliser ses forces d'une manière vraiment rationnelle, nous sommes obligés de la transformer pour lui trouver une commune mesure avec nous, de la faire semblable à une œuvre humaine, de lui attribuer une valeur artistique. Depuis que l'évolutionnisme a donné tant d'importance à la notion de la victoire des plus aptes, on a repris les considérais
tiens, longtemps négligées, sur l'ordre, 1 harmonie et rutilité des parties ; on a considéré le rôle des organes de laniniai pour la conservation et le perfectionnement du tout ; on est, ainsi, revenu à ce que renfermait de vraiment philosophique l'ancienne théorie des causes finales. Nous considérons les êtres, non plus comme des arrangements simplement mécaniques, mais comme des édifices bâtis par un architecte qui, vraiment artiste, s'élève au-dessus des besoins extérieurs et prétend surtout satisfaire aux convenances internes de sa construction. L'artiste veut créer un ensemble pleinement un ; il cherche à montrer comment il a compris la valeur relative de chacune des parties ; il n'est satisfait que s'il fait comprendre, par des combinaisons intelligibles plutôt que par des signes symboliques, l'accord réalisé entre le but et les moyens.
La société humaine, par suite de l'extrême enchevêtrement des activités, présente un spectacle analogue à celui de la nature ; elle est également un règne de la nécessité ; mais nous pouvons nous servir des conditions mécaniques, off'ertes par elle, pour créer librement ; nous sommes artistes dans les institutions comme dans la construction des monuments. Nous sommes donc amenés à faire aussi de la société une œuvre d'art et à la traiter comme un être dont l'harmonie intéresse notre jugement esthétique. — C'est ainsi que le darwinisme est devenu, pour beaucoup d'auteurs, une théorie sévèrement aristocratique et que certains sélectionnistes ne cessent de réclamer l'extermination des races inférieures. — Lorsque des relations sociales et des usages ont étî idéalisés par la poésie populaire, leur ruine blesse nos sentiments esthétiques, alors môme que parfois nous
reconnaissons que cette ruine est réclamée par des aspirations vers une meilleure justice.
Par la morale nous rentrons en nous-mêmes el nous nous demandons quelles intentions supposent les actes auxquels nous avons rapporté la création de ce que contient l'histoire sociale. Le jugement \ moral est, le plus souvent, mêlé à des jugements \ esthétiques ; il ne saurait d'ailleurs exister sans j ceux-ci, car il présuppose que toute activité a été provoquée par une détermination raisonnée ; nous ne pouvons juger une œuvre qu'en nous l'appropriant et en nous demandant suivant quels principes nous aurions agi en la faisant (1).
L'homme dEtat a besoin de trouver dans l'observation des phénomènes sociaux des systèmes susceptibles d'être considérés comme des expériences, sur lesquels il puisse s'appuyer pour justifier ses réfor-
(1) On voit que cette critique des trois valeurs fondamentales infuse une vie nouvelle dans la vieille triade du vrai, du beau et du bien. Si j'écrivais aujourd'hui ce passage je modifierais l'ordre que j'avais adopté en 1899 ; il me semble, en effet, que l'osprit n'arrive à donner à une connaissance la forme logique recherchée par la science qu'après avoir parcouru un long cliemin esthétique ; on devrait donc placer à la base le beau dans la triade cousinienne. — Dans une étude que j'ai faite autrefois, et dont j'ai perdu le manuscrit, je montrais que Marx avait établi ses thèses du Manifeste communiste d'après la loi de la triade. — Il n'est pas rare que les philosophes évolutionnistes sous-entendent des intentions morales dans la nature. Je crois que VEvolution créatrice de Bergson serait tout autre si l'auteur n'avait eu des préoccupations religieuses.
mes et montrer la possibilité des résultats qu'il attend. Il ne suffit pas d'affirmer, par exemple, que la population se mettra en équilibre avec les subsistances, quel que soit le régime social existant ; il faut le prouver. Cette question de la population préoccupe beaucoup les Italiens (1), et Golajanni Ta examinée fort longuement.
Je vais m'y arrêter, à mon tour, parce qu'il n'y a pas de sujet que les auteurs socialistes aient traité d'une manière plus superficielle. Ils ont proposé des solutions trop souvent absurdes, tel ce collaborateur de la Revue socicMiste, qui espère que les femmes seront dans l'avenir peu fécondes parce qu'elles aimeront passionnément leurs maris (2). Bebel a entendu parler de recettes culinaires qui, pratiquées dans la vieille Bavière, seraient propres à restreindre la natalité, sans nuire à la beauté de la race (3). On sait que Fourier a dépassé tous les autres utopistes par ses solutions extravagantes ; il comptait que sous le régime de l'Harmonie la vigueur exceptionnelle, la bonne chère, les mœurs phanérogames et l'exercice physique limiteraient la fécondité. L'expression bizarre de mœurs phanérogames ne désigne rien de bien admirable : « Les bacchantes, bayadères, faquiresses et autres corporations chargées du service des ar-
(1) La Critica sociale a fort répandu en Italie un livre malthusien de Karl Kautsky, dont les conclusions ne présentent, suivant Nitti. « aucun intérêt ni théorique, ni pratique » {La population et le système social, trad. franc., page 66). Il est clair que le problème de la population dépasse un peu trop le niveau des facultés philosophiques du directeur de la Neue Zeit.
(2) Revue socialiste, juillet 1897, pages 30-32.
(3) Bebel, La femme dans le passé, le présent et l'avenir, trad. franc., page 359.
mées et des caravansérails, seront nécessairement phanérogames ; ce sera de leur part un acte de dévouement dont l'Etat recueillera de grands avantages. Ce genre de mœurs, par son extension aux deux tiers des femmes, sera un très puissant moyen de stérilité » (1). Proudhon, qui connaissait encore d'autres turpitudes, enseignées aux initiés (2), estimait avoir bien le droit d'écrire dans les Contradictions économiques : « Le fouriérisme poursuit de tous ses vœux, de tous ses efforts, la prostitution intégrale. C'est tout le secret de la solution fouriériste du problème de la population. » Il paraît qu'il y avait aussi un cinquième moyen renouvelé des Grecs, car dans l'Avertissement aux propriétaires Proudhon avait dit : « Je sais que Fourier, qu'on n'accuse pourtant pas d'avoir eu des goûts socratiques, a étendu fort au delà des barrières accoutumées les relations amoureuses et que ses spéculations sur l'analogie l'avaient conduit jusqu'à sanctifier les conjonctions unisexuelles. »
L'expérience a montré que les peuples arrivent rapidement à limiter leur population dès que leur degré de culture devient suffisant ; Malthus l'avait déjà reconnu ; mais il avait cru, à tort, qu'il est pos-
(1) Cii. Fourier, Le novv'pau monde industriel et sociétaire, page 400. — Fourier croyait que les citadins oisifs, dont le corps est peu occupé, ont <> leurs facultés matérielles et vitales très engorgées », ce qui les pousse à l'érotisme ; il prescrit aux femmes harmoniennes qui veulent « se disposer à la fécondité » de suivre un récrimp. calme pendant trois mois, afin que « les sucs... se portent sur la partie sexuelle » (pages 400-401).
(2) Proudhon, dans un article du Peuple, a signalé l'existence d'un manuscrit de Fourier, inédit et étrange, intitulé : Amours des saints (12 février 1849).
sible de produire artificiellement cette limitation, en prêchant la continence à des gens incapables de suivre une telle règle. On a souvent expliqué cet arrêt de la population par des considérations purement utilitaires, par des préoccupations qui seraient spéciales à l'ordre capitaliste, et Ton s'est demandé si des réformes socialistes ne produiraient pas des naissances désordonnées et un excès de peuplement. Mais il ne faut jamais oublier que la femme est la grande régulatrice de la natalité et que, partout, elle revendique le droit de ne pas être transformée en bête reproductrice, dès qu'elle n'est plus élevée dans le respect superstitieux de la force du mâle (1).
Les socialistes ont donc eu raison de considérer l'affranchissement de la femme comme une partie très essentielle de toute réforme profonde de la société. Malheureusement, beaucoup d'entre eux ont abordé cette question sans aucune préoccupation morale et ils ont semblé trop souvent demander pour la femme le droit de se livrer à ses caprices amoureux. Il ne devrait exister qu'une seule morale pour les deux sexes ; mais il ne faudrait pas que les femmes imitassent les mauvais exemples que leur ont donnés jusqu'ici les hommes.
Cette question des mœurs est de la plus haute importance pour les réformes sociales ; tous les philosophes, depuis l'antiquité, ont, plus ou moins exacte-
(1) Dans les pays où l'alcoolisme est répandu, on observe assez généralement une natalité abondante, que des sociologues-démographes ont souvent attribuée naïvement à de prétendues vertus domestiques de ces ivrognes. Beaucoup d'enfants sont conçus à des époques d'orgies, c'est-à-dire dans des conditions extrêmement défavorables pour les qualités de la race.
ment, noté l'influence que les usages sexuels exercent sur la marche de la société (1) ; toute notre psychologie se concentre, en quelque sorte, dans ces usages ; il n'y a point pour l'observateur social de loi plus féconde en conséquences que la loi psychoéroiique. C'est pourquoi l'homme d'Etat doit toujours se demander, quand il étudie une réforme législative touchant, par quelque côté, au statut familial, quelle portée elle aura sur la conduite de l'homme et sur son respect pour la dignité de la femme.
Nous pouvons affirmer que le monde ne deviendra plus juste que dans la mesure où il deviendra plus chaste ; je ne crois pas qu'il y ait de vérité plus certaine (2).
(1) Examinant les causes profondes de la victoire remportée par l'Allemagne sur la France, Renan signalait, en 1872, chez nos adversaires <■ la qualité qui donne toujours la victoire à une race sur les peuples qui l'ont moins, la chasteté ». {La réforme Intellectuelle rt morale, page 53.)
(2) Cette thèse a paru scandaleuse à beaucoup de personnes ; elle est tout à fait dans l'esprit proudhonien ; mais, en 1896, Arthur Des.jardins avait dit que sur la question des relations sexuelles « Proudhon joue le rôle d'un hérésiarque » ; l'orthodoxie socialiste serait représentée par les fohchonneries d'Eugène Fournière [P.-J. Proudhon ; sa vie, ses œuvres, sa doctrine, tome II, page 86.) On pourrait former un compendieux recueil d'âneries lubriques en dépouillant les œuvres de cet illustre franc-maçon, qui a découvert que « la prostituée est la compagne naturelle du penseur » (LYime de demain, page 140). La clique démocratique lui a trouvé tant de mér'te qu'elle créa pour lui une chaire de professeur au Conservatoire des arts et métiers ; le burlesque guerrier André le nomma maître de conférences à l'Ecole polytechnique. Le socialisme d'Eu-" gène Fournière était de l'espèce la plus marmiteuse. — Dans les Débats du 16 janvier 1909. écrivant sur le centenaire de Proudhon, .Jean Bourdeau fait cette remarque profonde : " Qu'y a-t-il de commun entre l'idéal austère et stoïque
A l'heure actuelle, la société se préoccupe très vivement de ce qui peut améliorer la vie familiale des classes ouvrières. Il y a un grand effort tenté pour perfectionner la moralité des hommes et rendre plus délicate notre appréciation des rapports sexuels. Le progrès sans lequel le mouvement socialiste avorterait n'est donc pas une utopie : toutes les classes collaborent inconsciemment à rendre plus facile la réalisation des conditions morales du socialisme.
de Proudhon, qui fut la pratique de sa vie, et le Paradis de Mahomet, où tant de socialistes bourgeois promettent de conduire la classe ouvrière, après avoir inscrit sur la porte en lettres flannboyantes : le droit à la paresse ? » Jean Bourdeau fait ici allusion à Paul Lafargue, dont les idées étaient le plus souvent celles qui auraient convenu à un commensal d'Helvétius.
Il me semble que mes idées ont fait quelque chemin depuis 1899, au moins en ItaUe. En corrigeant cette épreuve, j'ai sous les yeux un article publié dans le R^sto del Carlîno du 7 août 1918, par Giuseppe Prezzolini, qui ne croit pas que les socialistes aient le droit d'espérer vaincre le monde bourgeois aussi facilement que les chrétiens ont vaincu le monde antique. Les premiers chrétiens, dit-il, avaient sur leurs adversaires une incontestable supériorité morale : « Ils étaient chastes, tem.pérants et capables de sacrifices ; ils n'imitaient pas les vices de leurs ennemis ». La réforme morale chrétienne était un retour aux usages de la vieille Rome, en un temps où triomphaient les aventuriers favorisés par les empereurs.
Préface pour Gatti 'd
I. Variété des idées sociales que se forment les travailleurs des divers pays. — Persistance de conceptions médiévales en Angleterre. — Ce que Marx a emprunté aux ouvriers anglais.
II. Caractère nomade de l'Américain. — Mélange des intérêts des classes. — Sentiment commun d'élévation progressive.
III. Les syndicats suivant les idées des gouvernements français. — Leur valeur comme forces d'intimidation manœuvrées par les partis, — Pas de progression dans l'éducation juridique.
IV. Coopération agricole. — Sa valeur considérable pour l'observation du juriste. — Espérances que font naître les coopératives en Italie au point de vue socialiste.
Il y a dans le monde beaucoup de thèses qui se maintiennent par la force de la routine et qui ne sont plus fondées sur les faits : c'est ainsi qu'il n'est pas exact de dire aujourd'hui que les partis socia-
(1) Cette préface, écrite à la fin de 1901, précède un volume dont voici l'indication bibliographique : Le socialisme et l'agriculture, par G. Gatti, député au Parlement italien, Giard et Brière, éditeurs, Paris, 1902. Elle a été reproduite dans les Cahiers de la quinzaine, 14* de la III' série, sous le titre : Socialismes nationaux.
listes nationaux ne sont que des fractions d'une grande armée prolétarienne, répandue dans le monde entier, animée d'un même esprit, poursuivant un but identique pour tous. Lorsque l'on veut faire ressortir les ressemblances qui existent entre les divers socialismes, on est obligé de se contenter de formules dénuées de portée pratique ou d'en revenir aux déclarations purement démocratiques.
En réalité, il y a au moins autant de socialismes qu'il y a de grandes nations ; pour les étudier, il ne faut pas seulement connaître le développement industriel de chaque pays, il faut savoir aussi quelles sont les vues politiques dominantes et les diverses manières de comprendre les rapports sociaux, c'està-dire les sentiments juridiques du peuple. On a pu dire qu'il y a autant de socialismes que de races, et Gustave Le Bon s'est efforcé, dans sa Psychologie du socialisme, de mettre en lumière les grandes différences qui existent, à ce point de vue, entre les Latins et les Anglo-Saxons ; son étude est souvent insuffisante, parce qu'elle est fondée sur les qualifications de la psychologie courante ; et nous savons que celle-ci a été conçue pour décrire la vie des classes supérieures ; les explications ordinaires de l'histoire par la psychologie sont superficielles parce qu'elles supposent que presque tout, dans l'histoire, dépend des sentiments des gens du monde.
On admet, comme une chose évidente, que les idées socialistes se rattachent étroitement à l'organisation du travail ; mais cela ne signifie rien tant que l'on ne spécifie point ce qu'en entend par ce terme. Dans un premier sens, on peut dire que les manières de vivre et d'agir des ouvriers se rattachent à leur métier ; mais il ne s'agit pas seulement
de connaître l'outillage dont se servent les travailleurs : le métier est, en quelque sorte, une technique vivante, qui fait de l'homme un élément du mécanisme de la production.
L'homme n'est pas un instrument passif, dont le mouvement soit donné par une définition géométrique ; il faut savoir de quelle manière il s'adapte à son travail ; on est ainsi amené à se poser des questions qui se rattachent à la psychologie de l'attention et qui ne doivent pas être examinées d'une manière générale, mais à propos de chaque genre d'occupation. Marx considérait la race comme un facteur essentiel dans l'histoire de l'industrie humaine (1) ; mais peu de recherches ont été faites par les marxistes dans cet ordre d'idées ; — cette omission de leur part ne doit pas trop étonner, car ils ont, généralement, fort négligé aussi la différenciation technologique dans l'économie (2) et beaucoup trop raisonné suivant la tradition démocratique, qui nivelle toutes choses.
(1) Marx dit dans le Capital : « Abstraction faite du mode social de production, la productivité du travail dépend des conditions naturelles au milieu desquelles il s'ac' complit. Ces conditions peuvent toutes se ramener soit à la nature de l'homme lui-même, à sa jace, etc., soit à la nature qui l'entoure » (page 220, col. 2). Dans L'Allemagne en 1848, il avait paru regarder les Slaves comme spécialement voués à l'agriculture (trad. franc., pages 82-83. — Des voyageurs récents estiment que les ouvriers japonais sont moins aptes que les ouvriers ctiinois à produire économiquement dans la grande industrie.
(2) En 1898 j'écrivais : « Les lois de la technique n'exigent point partout l'emploi d'instruments énormes, à marche très rapide et, par suite, à production journalière colossale. Dans l'agriculture, l'expérience montre que la petite exploitation l'emporte généralement sur la grande » ; et,
Les idées sociales apparaissent seulement quand le travailleur fait un retour sur lui-même pour juger les rapports qui se sont réalisés dans l'atelier : c'est ainsi que la conscience juridique du peuple se remplit de notions qui sont en rapport étroit avec la constitution des classes et qui persistent fréquemment durant des siècles, longtemps après que les conditions primitives ont disparu. Tous les voyageurs nous apprennent que les émigrants transportent souvent, loin de leur pays, des manières tout à fait particulières de comprendre la société : les observateurs ont noté, par exemple, la conduite des Irlandais en Amérique ; dans les professions où ils sont nombreux, l'organisation ouvrière prend des caractères exceptionnels (1) ; — si en Nouvelle- Zélande les Ecossais ont exercé une grande influence sur la législation sociale (2), cela tient moins, je crois, à leur tendance aux solutions théoriques qu'aux idées féodales transmises par une longue tradition (3).
dans une note, j'ajoutais : " La marche intensive est surtout nécessaire dans les industries où la chaleur joue un grand rôle et dans celles où il faut utiliser les produits secondaires jusqu'à la dernière limitp. Il y a aussi intérêt à faire tourner vite les machines rotatives : on peut alors les faire plus légères et mieux utiliser le travail d'ouvriers exercés. » (Saverio Merlino, Formrs et essence du socialisme, préface, pages xxxm-xxxiv.)
(1) Les vieux syndicats de mécaniciens, de chauffeurs, de serre-freins, de télégraphistes de chemin de fer, sont des sociétés secrètes dont les Grands Maîtrps sont des personnages très puissants. {Musée social, avril 1899.)
(2) Pierre Leboy-Be.\ulieu, Les nouvelles sociétés anglosaxonnes, page 137.
(3) En Ecosse, ce fut seulement à partir du 1" juillet 1775 que l'on put embrasser les professions de bouilleur
Ce qu'on appelle, assez mal à propos, le socialisme municipal en Angleterre est basé sur des idées anciennes relatives au rôle des municipalités (1). Si ce genre d'administration fonctionne passablement de l'autre côté de la Manche, cela tient à ce qu'il a été possible, dans certaines villes tout au moins, de conduire les affaires municipales comme des aflaires privées ; cela suppose un ensemble de traditions qui n'existent pas chez nous ; on sait, en effet, que les ouvriers de nos régies administratives ne travaillent pas comme ceux de l'industrie ; et des personnes, qui semblent être bien informées, assurent que l'Etat français fait de sérieuses économies lorsque, ses ouvriers se mettant en grève, il peut acheter des allumettes sur le marché international, au lieu de les faire fabriquer dans ses manufactures.
Enfin, l'idée, si profondément médiévale, du juste prix s'est si fortement maintenue dans la jurisprudence anglaise que nous la trouvons appliquée aux Etats-Unis dans les relations des gouvernements avec les compagnies de chemins de fer. Il y a une trentaine d'années, la Cour suprême décidait que, d'après la common law, les pouvoirs publics peuvent fixer des limites aux rémunérations réclamées « par les entrepreneurs de transports publics, les portefaix, bou-
efc de saunier sans être asservi à Tobligation de les garder toute sa vie. En 1799 on affranchit les anciens ouvriers. La servitude des mines de houille avait été établie par la coutume postérieurement à l'abolition du régime féodo!. (Tho>l\s Erskine NLvy, Histoire constitutionnelle de l'Angleterre, trad. franc., tome II, pages 334-335.)
(2) A la fm de l'Ancien Régime, les villages du Roussillon donnaient à ferme : la boulangerie, la boucherie, le cabaret, la fourniture de la glace. (Jean-Auguste Brutails, Notes sur l'économie rurale du Roussillon, pages 174-175.)
langers, meuniers, maîtres de quai, aubergiste?, et réglementer, en général, l'usage d'une propriété privée dès que cet usage peut affecter l'intérêt public» (1). Il est résulté de cela que, si les charters des compagnies de chemins de fer semblent leur donner une liberté illimitée, presque partout les Etats ont cependant interdit la perception de taxes déraisonnables : et cette législation a été reconnue constitutionnelle (2).
Ce qui caractérise surtout l'Angleterre, c'est le vieux trade-unionisme classique, qui n'a pu se développer complètement que là. Dans la préface qu'il a écrite pour le livre de Louis Vigouroux, sur La concentration des forces ouvrières dans l'Amérique du nord, Paul de Rousiers montre qu'il faut se garder de transporter d'un pays dans un autre de prétendues lois qu'on aurait tirées de l'observation ; les organismes « ne sont pas interchangeables comme les pièces de machines semblables ; [ils] répondent à des besoins différents et conviennent chacun à l'usage auquel ils sont destinés » (3). Il me semble que ce grand économiste n'a pas suffisamment signalé les causes spécifiques qui ont assuré le succès du trade-unionisme anglais.
En Angleterre, l'organisation du travail a été, jusqu'à une époque récente, soumise à des principes du Moyen Age. Il n'y a pas si longtemps que la loi désignait l'entrepreneur et l'ouvrier par les termes
(1) Lavoinne et PoNTZEN, Les chemins de fer en Amérique, tome II, page 492.
(2) Louis-Paul Dubois, Les chemins de fer aux Etats- Unis, page 163, page 179, page 181. (Ce livre est de 1896.)
(3) Louis Vigouroux, La concentration des forces ouvrières dans l'Amérique du nord, pages xx-xxi.
master et servant, qui comportaient un sens quasiféodal ; l'ouvrier anglais était vraiment un asservi; il faut toujours penser à cela quand on lit le Capital. Ce n'est point par un abus métaphorique des mots que Marx compare le capitaliste à un législateur privé, rédigeant un code qui « n'est qu'une caricature de la régulation sociale (kapitalistische Karikatur der gesellschaftlichen Regulirung des Arbeitsprocesses) telle que l'exigent la coopération en grand et l'emploi des moyens de travail communs » (1).
Dans son exposition, Marx s'est efforcé de se pénétrer, aussi complètement que possible, des idées anglaises, de les faire passer de l'état confus qu'elles ont dans la conscience populaire, à un état supérieur et de leur donner ainsi un aspect juridique. Cela crée de très grandes difficultés pour les lecteurs superficiels du Capital qui, souvent, ne réfléchissent pas aux conditions particulières de la société sur laquelle raisonnait l'auteur.
La masse ouvrière est un champ de travail sur lequel les capitalistes moissonnent (2) ; ce champ n'est pas à eux ; ils abusent souvent de leur droit et ils épuisent le domaine ; il faut empêcher cet abus qui compromettrait l'avenir du pays: la limitation de
(1) Marx, Capital, page 183, col. 2. — Cette législation privée {privatgesetzlicfi und eigenherrlich), pleine de colères, manque de rationalité ; elle est donc bien une caricature de l'ordre qui coi-respond à l'organisation de l'atelier, tandis que dans la législation publique on rencontre un essai plus ou moins heureux d'élévation de la vie économique à la rationalité.
(2) Marx se demande (loc. cit., page 113, col. 1) si le fabricant d'acier, Sanderson, croit posséder, en vertu de son outillage, un droit de vingt-quatre iieures sur ses ouvriers (Anweisung auf die Arbeitzeit).
la journée de travail est aussi nécessaire que l'introduction du guano dans l'agriculture anglaise (1).
La vieille législation avait fixé la durée du travail et le salaire ; depuis que le commerce est devenu libre, les capitalistes s'efforcent d'accroître leurs profits, et ce changement est interprété en partant de l'ancienne doctrine juridique du travail : quand le patron parvient à allonger la journée sans augmenter le salaire, il semblerait naturel de dire qu'il diminue le prix de l'heure; Marx, à l'imitation des ouvriers anglais, dit que le patron profite du travail non payé {unbezahlte Arbeit, unpaid labour) (2). Les ruses que les entrepreneurs emploient pour allonger la journée normale sont assimilées constam-, ment à des usurpation et à des vols (3). La grande charte du travailleur moderne est la loi qui sépare « le temps propre de l'ouvrier et celui de son maître » (the worker's oivn time und his masters) (4).
Les idées que les ouvriers anglais se font de leurs dioits sont, en grande partie, basées sur la pratique du long apprentissage qui a habitué les ouvriers qualifiés à se considérer comme séparés du reste des travailleurs : les hommes qui ne sont pas en règle (comme ils disent) n'ont pas qualité pour leur
(1) Marx, loc. cit., page 103, col. 1 ; Cf. page 114, col. 2, page 116, col. i et col. 2.
(2) Marx, loc. cit., page 108, col. 1. — J'ai fait observer déjà dans la Revue internationale de Sociologie (avril 1900, pages 268-269) que toute la théorie de la valeur de Marx est dominée par les idées anglaises qui font de l'tiomme « du temps de travail personnifié » (Marx, loc. cit., page 104, col. 2).
(3) Marx, loc. cit., page 104, col. 2 ; page 108, col. 2 ; page 114, col. 1 ; page 184, col. 2.
(4) Marx, loc. cit., page 130, col. 2.
faire concurrence ; l'ouvrier qui ne paie pas ses cotisations régulièrement à son Union, est un irrégulier contre lequel la persécution est permise ; le blackleg, celui qui vient prendre la place d'un gréviste, est un véritable malfaiteur.
La notion du domicile légal constitue un deuxième élément essentiel dans la formation de l'esprit anglais ; les ouvriers attachent une certaine valeur juridique au lieu où ils ont le droit de travailler ; en 1895, au Congrès de CardifF, les trade-unionistes demandaient qu'une loi interdît de faire venir des travailleurs de districts étrangers. Cette influence traditionnelle du domicile légal a été renforcée par un fait très important : les grandes industries sont généralement concentrées sur une faible étendue de pays ; il est facile de voir combien chez les cotonniers et les constructeurs de navires cette concentration a développé l'esprit de corps.
Enfin, il faut ajouter que jusqu'à ces derniers temps on croyait à la supériorité incontestable de l'industrie anglaise ; les ouvriers pensaient que la production anglaise était assez forte pour imposer ses prix et que les crises provenaient de l'imprudence des fabricants. Avec une marche sage, rien ne pouvait s'opposer à l'établissement de bons salaires {living wage) ; et pour assurer cette marche sage le contrôle des trade-unions pouvait être seul efficace, parce qu'il pouvait seul empêcher la surproduction.
Habitués à se considérer comme étant les seuls qui fussent appelés à se servir de l'outillage perfectionné existant dans le lieu de leur résidence, les ouvriers anglais se sont considérés comme ayant sur les machines une sorte de jus in ve aliéna et entre
eux s'est développé un esprit de corps que l'on ne retrouve que très exceptionnellement ailleurs. Sans cette notion juridique je ne crois pas qu'il y ait de trade-unionisme possible.
Dans le monde moderne les progrès incessants que la science apporte, constituent une source énorme de richesses que l'on peut considérer comme une masse commune et dont les diverses classes s'efforcent de s'approprier la jouissance (1). Une grande question pratique à résoudre perpétuellement par les trade-unions est de savoir dans quelle mesure les nouvelles machines doivent profiter aux ouvriers (2). La législation sociale n'a de raison que tout autant qu'on l'examine à ce point de vue ; les règlements de l'autorité, en réduisant la durée du travail, ou les lois de prévoyance, en créant des institutions de secours ou de retraites, empêchent les patrons d'accaparer tout le bénéfice de la science appliquée et en attribuent une part aux ouvriers. Cette intervention de l'Etat est naturellement subor-
(1) « La grande industrie, écrivait Proudhon en 1851, peut être assimilée à une terre nouvelle, découverte ou créée tout à coup par le génie social au milieu de l'air, et sur laquelle la société envoie, pour en prendre possession et l'exploiter au profit de tous, une colonie. Cette colonie sera donc régie par un double contrat : le contra* qui lui donne l'investiture, établit sa propriété, fixe ses droits et ses obligations envers la mère-patrie : le contrat qui unit entre eux ses divers membres et détermine leurs droits et leurs devoirs. » (Idée générale de la Révolution au XIX* siècle, 6« étude, § 3.)
(2) Dans le Lancasliire, la règle, au temps où Paul de Rousiers faisait son enquête, était d'attribuer aux ouvriers 40 p. 100 des avantages, (Paul de Rousiers, Le tradeunionisme en Angleterre, page 320.)
donnée à cette condition fondamentale, qu'elle soit favorable au progrés de l'économie (1) ; et Marx s'est attaché à démontrer, avec minutie, que cette condition avait été remplie en Angleterre.
Je n'ai pas la prétention de donner ici un tableau complet de toutes les formes que peut revêtir l'organisation ouvrière et de rechercher toutes les conceptions juridiques qui en dérivent ; il est ma- i K ■ nifeste que dans la réalité les types que la science peut établir, ne se réalisent jamais d'une manière pure et qu'il y a des mélanges, comme cela se produit dans toute formation sociale. L'expérience montre que l'on peut cependant trouver, pour chaque pays et pour chaque époque, un type qui est^ vraiment essentiel, qui permet de définir les conditions juridico-économiques du peuple au temps considéré. Pour l'Amérique, cette recherche n'est pas très difficile ; il est clair que c'est dans l'étude de la Fédération américaine du Travail que l'on trouve les éléments les plus spécifiquement américains.
Si le vieux droit anglais est aussi vénéré d'un côté que de l'autre de l'Atlantique, il s'en faut de beaucoup que le contenu de la conscience populaire soit le même en Amérique et en Angleterre ; tandis que dans ce dernier pays, sous l'influence
(1) C'est une considération fondamentale au point de vue marxiste, mais tout à fait secondaire au point de vue des philanthropes ; — à l'heure actuelle, les marxistes ne prennent pas toujours assez garde au danger qu'il y a de faire campagne avec les philanthropes.
de fortes survivances féodales, du domicile légal et du long apprentissage, chaque ouvrier qualifié se considère comme attaché à son métier et à son lieu, — l'Américain est un nomade, aussi bien pour sa profession que pour sa résidence.
Habitué à passer d'un travail à un autre, ne pouvant pas acquérir, par une longue pratique et par tradition, les ficelles de métier, ne possédant jamais ce genre de virtuosité spécifique si longtemps considéré comme essentiel, l'ouvrier américain se trouve être mieux approprié au travail des machines modernes que l'européen (1). Non seulement la production est plus forte, mais encore les progrès sont plus faciles à réaliser en Amérique qu'en Angleterre : l'esprit de routine domine dans le plus grand nombre des ateliers de ce dernier pays ; on le retrouve naturellement à tous les degrés de l'échelle, puisque la majorité des chefs a passé par la vie ouvrière ; il est vraiment étonnant que Barnes, le secrétaire de l'Union des mécaniciens, ne s'aperçoive pas que l'état arriéré qu'il signale dans les usines anglaises (2), provient surtout de la formation de l'ouvrier anglais. En Amérique, tout le monde est animé d'un même esprit progressif ; en Allemagne, la routine des ouvriers a été vaincue grâce à la formation spéciale des ingénieurs sortis des écoles scienti-
(1) Il y a quelques années des fabricants français de boutons de nacre transportèrent leurs machines de France en Amérique et furent tout surpris de voir les Américains produire plus qu'on ne produisait dans des pays où cette industrie était traditionnelle.
(2) D'après un article de Biard sur l'industrie américaine et l'industrie anglaise, dans le Bidletin de la Société d'encouragement, avril 1900, page 639.
fiques et à l'exacte discipline militaire imposée à tout le monde.
Pour l'Angleterre, nous devons continuellement nous référer à des idées réglementaires provenant de la tradition médiévale ; en Amérique, tout est pénétré d'idées commerciales. Barnes se trompe donc gravement quand il croit (1) que l'Angleterre a dépassé le moment historique où se trouve l'Amérique à l'iieure actuelle ; il ne comprend pas les liens qui rattachent les idées anglaises actuelles à un passé lointain, qui ne peut guère revenir.
Toute notion de hiérarchie, ayant ses racines dans la féodalité, est inintelligible pour l'Américain ; il ne semble même pas bien se rendre compte de ce qu'on nomme en Europe lutte de classe, parce que cette notion renferme beaucoup d'éléments historiques. La vie ouvrière n'est point, à ses yeux, un état particulier propre à une section du peuple, mais plutôt une préparation, une école, un moyen de sélection pour tout le monde •■ l'idée fondamentale est ici que tout citoyen doit se considérer comme ayant dû passer par cet apprentissage de l'individu (2).
Les questions sociales ne sont plus posées en partant de l'idée d'un partage à établir entre des classes concurrentes, mais comme des questions d'édu-
(1) Article cité, page 641.
(2) Marx observant, au milieu du xix^ siècle, la mobilité des conditions de vie américaine, pensait que les classes n'étaient pas encore fixées aux Etats-Unis, mais il supposait évidemment qu'elles se fixeraient comme en Europe {La lutte des classes en France. Le XVIII brumaire de Louis Bonaparte, page 205). Les choses ne semblent pas avoir beaucoup changé.
cation intéressant tout Américain, — qu'il soit ouvrier, patron ou commerçant. La première condition que l'on désire chercher à remplir dans un pays de ce genre, est que tout homme voulant s'élever trouve du travail à sa disposition, qu'il puisse en vivre, en attendant qu'il profite des occasions favorables qui peuvent se présenter (1). Il est donc naturel que tant de personnes suivent avec intérêt les efforts tentés par la Fédération américaine du Travail pour organiser les ouvriers, combattre les maisons qui imposent de trop mauvaises conditions et obtenir la réduction de la journée (2).
Aux yeux des Américains les courtes journées de travail offrent deux avantages : procurer de l'occupation à beaucoup de personnes et donner aux ouvriers un loisir qu'ils emploieront à s'instruire. Les philanthropes qui rêvent sur le progrès humanitaire, n'examinent que très légèrement cette question de l'instruction ; il est assez douteux que les ouvriers anglais tirent grand parti des réductions de la journée ; mais en Amérique il n'en est pas de même ; il y a tant de gens qui sont obligés de passer par la vie ouvrière (3) que le pays a un grand intérêt à
(1) Paul de Rousiers raconte que des' Américains richqs, après revers de fortune, n'hésitent pas à gagner leur vie par le travail manuel {La vie amé/icaine. L! éducation et la société, page 21).
(2) Louis Vigouroux. — La concentration des forces ouvrières dans l'Amérique du nord, pages 322-328, pages 243-251, pages 334-347.
(3) Il n'est pas rare de rencontrer des étudiants d'Université qui sont domestiques, allumeurs de réverbères ; Paul de Rousiers dit qu'un élève du séminaire catholique de Boston se plaça comme garçon de restaurant j)i.;nuoint, ia saison thermale à Saratoga pour pouvoir payer son éducation ecclésiastique, [op. cit., page 16.)
rendre cette vie compatible avec la formation normale de l'intelligence.
Dans ce pays où tout le monde veut participer au mouvement progressif et où ce mouvement est appuyé sur des conditions économiques qui en assurent la durée, l'éducation est la constante préoccupation de tous les hommes occupant une grande situation. L'Américain estime qu'une partie notable des richesses produites par la grande force commune qu'engendre la science, doit être employée pour mettre tous ceux qui veulent s'élever en mesure de le faire efficacement. On dépense des sommes énormes pour les écoles ; et de riches particuliers fondent des établissements d'enseignement supérieur, fournissant aux hommes qui veulent apprendre des facilités inconnues en Europe (1). L'expérience a montré que tous ces efforts n'ont pas été effectués en pure perte, comme l'ont été pour la plus grande partie, les sacrifices faits chez nous pour développer les Universités : celles-ci ont formé une jeunesse peu capable de gagner sa vie, qui ne sait vivre que d'emplois et qui a besoin de chefs ; — en Amérique, s'est formée, au contraire, une race d'une énergie exceptionnelle ; Paul de Rousiers y signale ce caractère particulier que généralement les hommes arrivés s'efforcent de forcer à s'élever tous ceux qui peuvent le faire (2). Le système américain a donc fait ses preuves.
(1) Paul de Rousiers, op. cit., pages 150-154.
(2) Paul de Rousieks, op. cit., page 146, page 148. — Chez nous, les gens qui ont eu la chance de parvenir à de hautes situations ressemblent bien rarement à ces riches Américains, dont Paul de Rousiers vante l'intelligent esprit de patronage ; ils redoutent que les succès de nouveaux
Les organisations ouvrières se préoccupent d'amener les industriels à suivre une pratique conforme à leurs vues, en obtenant l'appui de leur clientèle ; c'est ici que se manifeste, d'une manière éclatante, ce caractère mercantile que j'ai indiqué plus haut On s'efforce de faire les consommateurs juges des différends qui s'élèvent entre patrons et ouvriers : si les consommateurs estiment que le progrès moral des travailleurs, que l'on peut espérer atteindre par une réforme des ateliers, vaut la peine d'être payé par une légère augmentation de prix, ils cessent de se fournir chez le marchand boycotté et achètent, autant que possible, des marchandises portant le label.
On a cherché à transporter en Europe ces procédés commerciaux mais ils n'ont eu qu'un succès très partiel ; c'est la preuve matérielle que l'état d'esprit diffère totalement d'un côté à l'autre de l'Atlantique.
Le socialisme américain paraît être jusqu'ici quelque chose de bien vague ; les grandes organisations à grandes visées, comme les Chevaliers du Travail, n'ont pas donné beaucoup de résultats pratiques. Il ne semble pas que les importateurs de théories européennes aient encore pu s'acclimater à la vie américaine ; ils ont surtout dépensé leur énergie à entrer en conflit avec la Fédération du Travail.
venus ne diminuent Timportance qu'ils ont dans l'aristocratie de l'argent ; ils ne favorisent guère que les hommes qui consentent à leur former une cour d'admirateurs.
Pour étudier ce qui est particulièrement français dans rorganisation ouvrière nous prendrons comme types les groupes dont le fonctionnement a motivé depuis longtemps la politique sociale de nos gouvernements (1). Si les syndicats étaient de simples agences des affaires d'un métier, on ne comprendrait pas qu'ils aient été traités avec tant de méfiance sous les régimes les plus divers. Placer des ouvriers, procurer aux patrons des équipes à prix débattu (comme cela se passe pour la composition des journaux à Paris) ou conclure, au nom de leurs adhérents, des contrats collectifs, qui s'appliqueront à tout l'atelier, voilà des besognes qui rentrent dans ce qu'on peut appeler l'organisation commerciale du travail. Les syndicats, aux yeux des bureaux de l'Office du travail français, sont bien autre chose que des agences d'affaires réglant des questions d'intérêt ; ce sont des agences d'altruisme, qui débitent du sentiment : « Par la générosité et la généralité de ses vues, le syndicat professionnel est en train de devenir la meilleure école de dévouement social (1). »
(1) On ne doit s'attendre à trouver ici aucune considération relative au syndicalisme révolutionnaire, dont Fernand Pelloutier (mort le 13 mars 1901) s'était fait l'apôtre dans de nombreux écrits que résume son Histoire des Bourses du travail. — En 1901 je n'avais encore qu'une idée assez confuse des propositions que je devais présenter plus tcird dans les Réflexions sur la violence.
(1) Office du travail. — Les associations professionnelles ouvrières, tome I, page 282.
L'Office du travail observe que des associations peu nombreuses peuvent produire de grands résultats, hors de proportion avec leur importance matérielle ; ainsi, en 1896, deux cents maçons lyonnais et, en 1898, pareil nombre de terrassiers parisiens ont provoqué deux grandes grèves qui ont compris, la première, huit mille ouvriers et la seconde, quinze piille. Ce n'est pas sans raison que de pareils phénomènes ont été rapprochés de ceux qu'on observe en matière électorale, les masses suivent des groupes peu nombreux, unis autour de comités (1). D'après la doctrine de l'Office du travail, le syndicat est une coalition permanente, ce qui veut dire qu'il est une agence d'agitation, suscitant des difficultés incessantes au patron et épiant le moment favorable pour provoquer un conflit (quand le fabricant a de fortes commandes et ne peut pas reculer).
Des associations de ce genre ne peuvent pas conclure de vrais contrats collectifs, parce qu'elles ne sauraient en assurer l'exécution ; elles n'ont aucun moyen pour forcer leurs adhérents à fournir un travail de qualité supérieure. Quand une grève est terminée par une augmentation de salaire ou une réduction de journée, la discipline patronale est obligée de devenir souvent plus dure pour adapter le travail aux nouvelles conditions techniques qui s'im-
(1) Office du travail, loc. cit., page 277. Le rédacteuiministériel fait la remarque importante qui suit : " A la suite de la grève de 1893, le syndicat des mineurs du Pasde-Calais perdit les neuf dixièmes de ses membres, et, cependant, les candidats recommandés par lui pour le poste de délégués mineurs continuèrent à l'emporter sur leurs adversaires. »
posent au chef d'entreprise (1). Il faut éliminer les éléments inférieurs, accélérer la marche des machines, resserrer les temps perdus. De là résultent de nombreuses difficultés pratiques : beaucoup douvriers mécontents s'adressent au syndicat et le forcent à les soutenir contre les nouvelles tendances des chefs d'atelier ; la lutte se termine, presque toujours, par l'expulsion des meilleurs militants, que le patron considère comme constituant un obstacle à l'amélioration du travail. Toute autre solution sera impossible tant que le syndicat sera une « coalition permanente ».
De pareils comités fonctionnent comme des comités politiques et sont à la merci de réunions publiques ; ainsi à Saint-Etienne, en 1899, le syndicat demandait quarante centimes d'augmentation, on vota, dans une grande réunion, qu'il fallait réclamer cinquante. Dans un trop grand nombre de cas
(1) On s'exagère souvent la facilité avec laquelle les travailleurs acceptent rintensification de leurs efforts. A la suite dune grève survenue à la lin de 18yy, dans les mines de la Loire, intervint un arbitrage réduisant la durée du travail de 6 p. 100 et augmentant les salaires de 9 p. 100 ; on avait cru que la production du bassin ne baisserait pas ; mais on constata, à la fin de 1900, qu'elle ne s'était accrue que de 3,6 p. 100, tandis que le nombre des ouvriers s'accroissait de 7,2 p. 100 (Comité central des HomLLÈRES DE France, Réponse au questionnaire adressé le 25 juillet 1901 par la tommission de la durée du travail dans les mines, pages 18-20). — Il est arrivé parfois que des statisticiens ont été troqnpés par les chiffres des compagnies ; celles-ci ont une tendance naturelle à abandonner les couches difficiles quand les frais d'extraction augmentent : il peut donc arriver que la production par homme ne diminue pas quand on raccourcit la journée parce qu'on ne travaille plus que dans des couches riches.
les syndicats sentent leur impuissance et ils s'en remettent aux décisions de leurs adhérents : quelquefois même ils laissent la première place à des comités improvisés et servent seulement de commissionnaires. Il est impossible de traiter des affaires sérieusement par des procédés aussi extraordinaires (1).
On comprend facilement que tous les gouvernements aient considéré les syndicats comme des cercles qu'il était nécessaire de surveiller ; une décision impériale du 30 mars 1868 leur accorda cependant la liberté, mais l'Empire se proposait une double fin politique : combattre linfluence de la bourgeoisie libérale, qui commençait à faire de l'opposition, et effrayer le monde des affaires quand il devenait utile de provoquer une a terreur salutaire de l'anarchie » (2). La politique bonapartiste ne fut pas chez nous, comme on l'a cru souvent, un accident tenant à la présence de quelques hommes ; elle a été continuée par une très grande partie des républicains, Les amis de Gambetta surtout rappellent beaucoup les anciens amis de l'empereur ; ils ont comme eux un grand mépris pour le droit ; la main-forte leur plaît infiniment et les programmes les plus radicaux ne leur font pas peur ; comme leurs prédécesseurs, ils croient qu'il faut s'occuper d'affaires et ne pas trop se préoccuper de l'avenir. La démagogie
(1) Cf. Musée social, février 1900, page 42. Le typs accompli du genre tumultuaire se trouve dans la grève des dockers de Marseille {Musée social, juillet 1901).
(2) J'ai été à même d'observer de près celte politique dans les dernières années de l'Empire ; les amis personnels de l'empereur n'en faisaient pas mystère.
autoritaire contemporaine comprend le rôle des syndicats comme l'avait compris l'Empire.
La loi de 1884 n'accorda aux syndicats que des avantages illusoires ; la grande faveur de la personnalité civile ne sert pas à grand chose et on sait que beaucoup d'associations prospères s'en passent fort bien ; on ne fit rien pour amener les syndicats à devenir des agences d'affaires corporatives. Les ouvriers croient que cette loi a eu pour objet de forcer les patrons à reconnaître les syndicats, c'està-dire à accepter leur médiation pour les contestations : la décision arbitrale de Waldeck-Rousseau sur la grève du Creusot (7 octobre 1899) montre qu'il n'en est rien (1) ; — le syndicat n'a aucun moyen pour contraindre le patron à respecter le contrat collectif ; chaque intéressé devrait plaider individuellement (2) ; — réciproquement il ne peut donner aucune garantie à l'industriel. En réalité, ce contrat collectif n'est pas un contrat ; il n'est qu'une promesse dont l'exécution n'est assurée par aucun moyen de droit ; et la force du syndicat est souvent si faible que c'est même à peine une promesse dans certains cas.
Le caractère démagogique de la loi de 1884 (3)
(1) « L'intermédiaire du syndicat auquel appartient l'une des parties peut être utilement employé si toutes deux y consentent ; il ne peut être imposé » (Office du tr.\vail. Statistique des grèves et des recours à la conciliation et l'arbitrage survenus pendant l'année 1899, page 509.)
(2) Arrêt de Cassation du 1" février 1893 (Office du TRAVAIL, Les associations professionnelles ouvrières, tome I, page 86).
(3) 11 ne faut jamais oublier qu'à cette époque les conservateurs n'avaient pas désarmé ; les élections de 1885 montrèrent qu'un retour offensif contre la République
apparaît surtout dans l'abolition de l'article 416 du Code pénal qui punissait « tous ouvriers, patrons ou entrepreneurs, qui, à l'aide d'amendes, défenses, proscriptions, interdictions prononcées par suite d'un plan concerté, auront porté atteinte au libre exercice de l'industrie et du travail ». Cette rédaction adoptée en 1864 avait aggravé assez notablement l'ancien Code, en imposant aux juges la mission de protéger une chose aussi vague que le libre exercice de l'industrie et du travail ; l'interprétation que le tribunal de Marseille avait donnée à cet article (8 juillet 1864)), dans l'affaire des portefaix, était de nature à rendre toute discipline impossible dans les associations (1). Il y avait donc à modifier la formule, à distinguer au moins trois espèces d'actes : ceux qui sont nécessaires pour assurer l'ordre intérieur du syndicat, ceux qui ont pour objet de donner une sanction au contrat collectif par la mise à l'index de certaines maisons et ceux qui sont motivés par de pures vengeances. Les tribunaux civils apprécient un peu au hasard les conséquences pécuniaires de ces quasi-délits ; il aurait été très
était encore à craindre. La loi de 1884 fut donc une loi de défense républicaine plutôt qu'une vraie loi sociale, inspirée d'une étude sérieuse des besoins des travailleurs.
(1) La société de bienfaisance des porteffiix de Marseille interdisait à ses membres de travailler pour une maison qui ne fût pas agréée par le conseil de la société, sous peine d'amende ou même d'exclusion perpétuelle. Des portefaix ayant été exclus pour s'être laissé embaucher par les Docks, le tribunal décida que <■ soumettre les membres de la société à ces exigences [des statuts], c'est évidemment dépasser la limite des règlements de discipline et d'ordre intérieur, c'est imposer un acte qui attente à la liberté du travail ». (Office du trav.^il. loc. cit., page 43).
utile de poser dans la loi pénale des distinctions précises, mais on ne songeait nullement, en 1884, à l'éducation juridique des masses (1).
Le gouvernement a fait de grands efforts pour prendre contact avec les syndicats ; le bureau créé, au ministère de l'Intérieur, par Barberet. n'ayant pas eu beaucoup de succès, on institua l'Office du travail au ministère du Commerce dans l'espoir que les ouvriers s'en défieraient moins. Cet Office cherche à se rendre populaire en flattant les préjugés des ouvriers; il se garde bien dans ses publications d'expliquer aux grévistes ce qu'ils peuvent faire et ne pas faire ; il évite de leur donner la moindre indication pour les amener à savoir raisonner sur le licite et l'illicite ; il semble même que souvent il cherche à embrouiller les idées des travailleurs. Cette tactique peut être habile, mais elle est bien coupable.
Il n'y a rien de plus important pour l'avenir d'un pays que le progrès de l'éducation juridique du peuple (2). Il faut que les ouvriers arrivent à compren-
(1) Il n'est pas nécessaire d'être grand clerc en socio-i logie pour s'apercevoir que la loi pénale exerce une in-i fluence beaucoup plus efficace que la loi civile dans l'édii-l cation juridique des masses ; celles-ci font une grande différence entre une amende qui punit le trouble apporté à l'ordre et des dommages-intérêts qui ont pour cause un tort causé à un propriétaire ; les prolétaires sont toujours portés à penser que le Code civil e^t uniquement rédigé pour les besoins économiques des patrons, en sorte qu'il leur serait étranger.
(2) Cti. Guieysse, secrétaire de la Société des Universités populaires, a remarqué que les auditeurs de ces conférences ne prennent qu'un intérêt médiocre à ce que disent lpf= avocats sur les lois. (Cahiers de la quinzaine, 2« de la IIP série, page 46.)
dre qu'il y a des raisons de droit devant lesquelles les sentiments doivent fléchir et que tout ce qui les gêne n'est point nécessairement bon à jeter au feu : de ce que souvent les syndicats ont été condamnés pour avoir fait des actes constituant des quasi-délits, devons-nous penser que le quasi-délit doit disparaître de nos Codes ou encore devenir inapplicable aux syndicats ? (1) Il faudrait que les hommes qui parlent au nom du socialisme aient toujours présentes à l'esprit ces fortes paroles que Proudhon a insérées dans son apologie du mutuellisme :
« Dans ces luttes de coalitions entre ouvriers et maîtres... des intérêts d'un ordre plus élevé [que les augmentations de salaires] se trouvent en jeu ; je veux dire la réalisation du droit dans le corps social, manifestée par l'observation des formes légales et le progrès des mœurs qui ne permet pas que la violence, eût-elle cent fois raison, l'emporte sur la loi, celle-ci ne servît-elle que de palliatif à la fraude. Que les ouvriers le sachent donc, non pour leur confusion mais pour leur plus prompt avancement :
(1) Dans un article relatif à la réforme de la loi sur les syndicats, que Waldeck-Rousseau et Millerand avaient proposée en 1899, Marias Moutet signale une note curieuse de rUnion des syndicats de la Seine, publiée le 5 février 1900 dans la Petite République : <■ L'Union estime qu'il y aurait lieu de demander, pour les syndicats professionnels, l'abrogation de l'article 1382 du Code civil, article qui généralement est employé par les patrons et les renégats des syndicats ouvriers, mis à l'index par ceux-ci, pour les faire condamner. » (Mouvement socialiste, 15 m^nrs 1900, page 342.) L'auteur ne présente aucune observation au sujet de cette demande de privilège ; peut-?fre faut-il voir là un exemple de la difficuUé que les ouvriers éprouvent à comprendre les règles du droit civil.
c'est cette ignorance, ce manque d'habitude, je dirai même cette incapacité des formes légales qui a fait jusqu'à présent leur infériorité. » (1).
Les conflits qui se rattachent à la liquidation de l'affaire Dreyfus, ont donné un grand développement à la démagogie en France ; les grèves tendent à devenir de moins en moins des questions économiques pour passer dans le domaine de la politique. Les conflits du Travail et du Capital deviennent des facteurs essentiels dans les luttes des partis : les amis du gouvernement actuel ont prétendu que leurs adversaires avaient entretenu la grève des mineurs de Montceau en vue de créer des difficultés au ministère ; — on a eu de bonnes raisons de supposer que les tullistes de Calais ont refusé d'accepter le règlement du travail en deux postes sur l'incitation d'agents du ministre du Commerce ; il est, en tout cas, remarquable que les tullistes de Caudry, qui, appartenant au parti guesdiste, étaient à l'abri de telles suggestions, trouvèrent très convenable le système de travail, contre lequel s'étaient insurgés les ouvriers de Calais (Socialiste, 21 avril 1901) ; — enfin les menaces de grève générale que font les mineurs semblent rendre les plus grands services
(1) Proudhon. De la capacité politique des classes ouvrières, page 326. — En insistant ainsi sur les formes. Proudhon montre, une fois de plus, à quel point son esprit avait pénétré les principes historiques de droit ; le droit romain a dû sa réputation de perfection à ce gu'il a été constitué au moyen de ce que j'ai appelé ailleurs des fonctions de procédure, analogues à des fonctions mathématiques. (Insegnam^nti social délia économia contemporanea, page 307.) Proudhon s'était donné pour mission de travailler à l'émancipation d'S masses par le droit et par la liberté. (Correspondance, tome XII, page 7.)
à Waldeck-Rousseau que les modérés n'osent renverser.
Cette déviation de l'action ouvrière conduit les travailleurs à penser qu'au lieu de discuter avec leurs patrons sur leurs intérêts économiques, il se rait beaucoup plus avantageux pour eux de s'adresser aux pouvoirs publics, en les invitant - sous menaces de troubles — 'à faire aboutir leurs réclamations. Cet état d'esprit est tout naturel dans les sociétés encore mal préparées à la vie publique ; on avait cru qu'il disparaîtrait avec la pratique de l'organisation syndicale ; il n'en a rien été ; les tendances politiques semblant même devenir tout à fait dominantes, l'avenir du socialisme en France donne beaucoup à réfléchir. Devons-nous penser que le monde des travailleurs se mettra désormais à la remorque de démagogues qui lui promettront de faire passer une partie de la richesse des gras aux maigres ? Le socialisme est-il destiné à devenir, suivant une expression du vieil Engels, un antisémitisme à grandes phrases ? (1).
Il faut espérer que les accidents actuels n'auront pas une influence définitive sur l'avenir du mouve-
(1) Dans l'article qu'il publia en 1894, dans la Neue Zeit, sur le programme agricole, voté par les guesdistes à leur Congrès de Nantes, Engels exprimait la crainte de voir ceux-ci parler aux paysans français un langage analogue à celui des antisémistes allemands, qui promettent aux petits propriétaires et aux petits patrons de garantir leur état actuel contre les dangers dont les menacent les gros capitalistes. Agir ainsi, c'eût été « perdre la dignité du parti, le rabaisser au niveau d'un antiisiémptisme à grandes Iphrases » . {Mouvement socialiste, 15 octobre 1900, page 462 ; cf. pages 458- 459.)
ment ouvrier ; mais il ne faut pas perdre de vue le danger démagogique (1). On peut poser, je crois, en règle que si la démagogie vient à s'installer dans une société offrant déjà des signes de faiblesse, elle accélère la décadence économique. Notre pays est d'autant plus menacé que son énergie est quelque peu épuisée ; l'esprit de confiance dans le progrès s'éteint de plus en plus : la faiblesse du mouvement de la population résulte surtout de cette cause. Nous sommes dans une époque critique : si. appuyée sur la philanthropie et la sottise bourgeoises, la démagogie l'emporte, la France est perdue : un fort courant vraiment socialiste pourrait seul, à l'heure actuelle, sauver la France de cette marche vers la ruine (2).
L'Italie est, encore plus que la France, un grand pays agricole ; et on oublie trop souvent que l'agriculture est de quelque poids dans l'économie des " i nations ; il me semble vraisemblable que l'évolution ' ^ du socialisme devra subir très fortement l'influence d'institutions rurales qui étaient à peu près inconnues il y a trente ans.
(1) La démocratie agit de la façon la plus fâcheuse sur le prolétariat en lui enlevant souvent ses meilleures forces intellectuelles, qu'elle attire vers des carrières politiques fructueuses.
(2) Les Réflexions sur la violence ont été écrites, en bonne partie, pour faire comprendre aux Français les avantages que peut procurer un mouvement révolutionnaire qui, en 1905, semblait avoir évincé la démagogie des mauvais bergers.
Les associations agricoles ont pris chez nous un énorme développement'; on a eu la sagesse de les laisser fonctionner à leur guise et de se contenter des formalités qu'elles remplissent en se constituant sous forme syndicale. Les auteurs de la loi de 1884 ne se doutaient, en aucune façon, des applications que l'agriculture allait en faire ; quand on examine l'extrême complexité des relations (1) qui auraient dû être réglées par une loi complète sur la matière, on doit se féliciter de l'erreur commise en 1884 ; l'expérience a montré une fois de plus, contre les socialistes de la chaire et les professeurs de l'Ecole de droit, que la meilleure manière de protéger les associations, c'est de les laisser tranquilles. -^ Les socialistes ne semblent pas être encore bien fixés sur l'avenir et sur la portée de ces sociétés ; il y a quelques années beaucoup les considéraient comme un moyen de réaliser le socialisme : « Nous ne croyons pas, en effet, que pour s'élever à la propriété collective, les paysans propriétaires soient fatalement, inéluctablement, condamnés à descendre la pente qui conduit au prolétariat et à gravir ensuite le calvaire douloureux de l'exploitation capitaliste. Il leur appartient, au contraire, d'y arriver par d'autres chemins et d'éviter la phase de la prolétarisation, en associant leurs efforts. » (2). Et ailleurs, dans
(1) Les théoriciens de la coopération k la campagne énumèrent les variétés en s'arrêtant aux caractères les plus superficiels ; j'ai essayé de donner un tableau fondé sur les vraies causes de différenciation. (Les divers types de sociétés coopératives. Science sociale, septembre 1899.)
(2) J. Destrée et E. V.4NDERVELde, Le socialisme en Belgique, page 429. — Cette thèse figurait dans un rap-
le même livre, Emile Vandervelde disait encore à propos de la fondation de plusieurs coopératives : « il n'est pas douteux... que l'irrésistible action du développement technique et capitaliste de l'agriculture déterminera dans un avenir prochain, des transformations intellectuelles et morales éminemment favorables au développement de l'idée socialiste. » (1). Aujourd'hui, Emile Vandervelde paraît être beaucoup moins optimiste (2) ; ce changement d'attitude s'explique facilement quand on voit à quels maigres résultats sont parvenus les socialistes belges ; les succès des coopératives rurales catholiques les inquiètent avec raison (3).
Les socialistes belges ne sont peut-être pas très bien placés pour faire la théorie de la coopération rurale, parce qu'ils prennent pour mesure de la valeur d'une réforme l'influence qu'elle peut exercer
port fait le 19 décembre 1897 au Congrès agricole de Waremraes par Emile Vandervelde.
(1) J. Destrée et E. Vandervelde, op. cit., page 329. — C'est la reproduction d'une conférence faite en 1896.
(2) « Je ne pense point, disait-il dans une conférence donnée à Paris en 1901, qu'on puisse attribuer à la coopérative de production en agriculture la portée socialiste que lui assigne Gatti. En réalité, elle aide au développement du socialisme, mais au même titre qu'une fabrique capitaliste quelconque, c'est-à-dire en industrlalisoUît l'agriculture, en formant un prolétariat d'auxiliaires, en marquant une séparation de plus en plus nette entre le Tiers et le Quatrième Etat dans les campagnes » {Mouvement socialiste, 15 avril 1901, pages 472- 473.) Ici, Emile Vandervelde condamne bien crûment les paysans aux souffrances de la prolétarisation, qui auraient pu leur être évitées, d'après son mémoire de 1897.
(3) Mouvement socialiste, 1" avril 1901, pages 388-
sur la prospérité de leurs Maisons du Peuple. Ces dernières institutions se ramènent, en dernière analyse, à ceci : un comité d'hommes politiques ouvre un magasin et dit aux ouvriers : « Assurez la prospérité de cette boutique, en devenant une clientèle fidèle ; nous vous ferons participer aux bénéfices et nous emploierons le surplus des bénéfices à des œuvres de propagande socialiste et d'éducation populaire». Ce n'est que par une figure de rhétorique — frisant l'ironie — que l'on peut appeler coopérateurs les clients d'une Maison du Peuple qui est gouvernée par un groupe très restreint de maîtres habiles (1). Les directeurs de ces magasins ont été parfois amenés, pour accroître les profits, à ouvrir des ateliers de confection et ils seraient disposés à commanditer des laiteries leur fournissant du beurre à bon compte : la coopération rurale serait ainsi une annexe d'un magasin urbain (2) ; impossible d'en méconnaître davantage le vrai caractère I
(1) Dans les conclusions d'une étude consacrée à La fédération ouvrière gantoise, Variez se demande ce que deviendront les institutions socialistes de Gand lorsqu'elles devront se gouverner démocratiquement. {Musée social, janvier 1899, page 41.)
(2) Dans sa conférence de 1901, Vandervelde disait que les socialistes belges comptaient, pour s'implanter solidement dans les campagnes, sur la coopération, et que <■ le pivot de l'organisation rurale [qu'ils avaient réalisée était] la coopération urbaine » {Mouvement socialiste, 1" avril 1901, pages 392-393). Il soutenait, contre Gatti, qu'on ne peut accorder de valeur socialiste à la coopération de production rurale que si elle est rat.taohée à des coopératives de consommation gouvernées par des socialistes {Mouvement socialiste, 15 avril 1901, page 473). Ainsi les (bases économiques de la société sont jugées en raison des intérêts des partis.
L'association agricole est l'association par excellence, celle qui réalise le plus complètement la notion. La société la plus parfaite n'est pas, en effet, celle qui réunit des hommes, mais celle qui met la volonté au second plan pour faire passer au premier les intérêts communs existant entre des biens : c'est faute d'avoir compris cette vérité bien simple que les théoriciens de la coopération tombent si souvent dans le bavardage philanthropique. L'union entre des hommes est toujours précaire ; elle ne se maintient (après les premiers jours d'enthousiasme) que par routine, indifférence, soumission ou par intérêt : et nulle part les intérêts ne sont combinés d'une manière aussi forte, aussi stable et aussi claire que dans les sociétés qui ont pour objet l'amélioration des exploitations rurales.
Dans l'agriculture on rencontre tout ce qui peut donner la force à l'association : les associés ont des intérêts communs d'une nature autrement plus concrète que ne sont les intérêts des actionnaires ; cette coalition d'intérêts se révèle dans la pratique de la vie économique journalière et se rapporte tout au moins à l'achat ou à la vente de produits semblables ; — ils sont d'un même lieu et on ne saurait trop insister sur l'importance de cette considération, car l'unité de résidence crée non seulement un usage commun et continuel des choses collectives, mais à la campagne force presque tout le monde à s'intéresser à la gestion de ces choses collectives ; — - enfin des héritages voisins gagnent tous beaucoup à la multiplicité des services fonciers réciproques ; c'est ce que l'on voit se manifester à un degré éminent dans les pays d'arrosage.
Il est étonnant que Vandervelde, qui a attaché tant
d'importance à la conservation des communaux (1), n'ait pas reconnu que la coopération rurale est fortement apparentée à l'antique association de la marche.
C'est dans la vie des sociétés agricoles qu'il faut aller chercher la théorie de toutes les sociétés ; on ne saurait faire cette théorie en partant des associations si abstraites que nous montre le droit commercial moderne, ni des simples groupements de bonnes volontés en vue d'œuvres spirituelles, ni de la cité politique. Il faut prendre pour point de départ ce qui contient le plus de moyens de travail fixes, groupés suivant un plan et déterminant l'activité des individus, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus concret dans la vie sociale.
Nous trouvons dans ces sociétés rurales complètes quelque chose d'analogue à ce qui a lieu dans la fabrique moderne : « Dans la manufacture, dit Marx, la division du procès de travail est purement subjective ; c'est une combinaison d'ouvriers parcellaires. Dans le système de machines, la grande industrie crée un organisme de production complètement objectif ou impersonnel, que l'ouvrier trouve là, dans l'atelier, comme la condition matérielle toute prête de son travail {als fertige matérielle Producktions bedingung)... Le caractère coopératif du travail y devient une nécessité technique dictée par la nature même de son moyen » (2). Mais dans la fabrique tout dépend d'une volonté extérieure, en sorte qu'il n'y a pas d'association ; tandis que dans un syndicat
(1) Cf. E. Vandervelde, L'exode rural el le retour aux champs, pages 53-68.
(2) Marx, Capital, page 167, col. 2.
d'arrosage il n'y a pas de volonté extérieure et toutes les volontés particulières sont directement siibordonnées à l'instrument damélioration pour tout ce qui concerne le but du syndicat : le caractère ca2)italiste, qui résulte de ce que le plan de division du travail est revendiqué comme propriété du Capital (1), ne se trouve plus ici.
C'est dans ce genre de production qu'apparaît avec toute son étendue le principe de ras:>ociation ; c'est à l'étude de tels groupements qu'il faut avoir recours pour comprendre (par des raisons juridiques) les règles relatives au droit des majorités, soit pour la formation, soit pour l'administration des associations. C'est ensuite par les voies de la logique juridique que l'on peut étendre ces règles aux cas plus abstraits. C'est toujours dans l'observation de ce qui est le plus concret que le droit se reviviiie, tout comme la science.
Les associations rurales deviennent singulièrement importantes pour les socialistes le jour où ceux-ci comprennent que tout changement social suppose l'élaboration de nouvelles formes d'association et l'éducation juridique du peuple. C'est à la campagne, bien plutôt qu'à la ville, qu'ils doivent aller chercher des exemples capables d'éclairer la notion d'association. D'autre part les associations agricoles se présentent à nous comme les facteurs directs et indispensables du progrès technique actuel dans les campagnes : elles agissent donc dans le sens du socialisme. Elles ont d'autant plus de valeur pour uous qu'il est souvent difficile de savoir si certaines
(1) Marx, loc. cit., page 157, col. 1.
pratiques assurent le progrès économique dans l'industrie, tandis qu'ici il ne peut y avoir de doute dans les appréciations.
S'il existe donc dans un pays un socialisme rural — lié d'un côté aux forces qui produisent l'éducation juridique et de l'autre à une organisation du travail où le progrès est facile à mesurer — il ne peut être exposé à tomber dans l'utopie ; il ne peut être que réaliste.
L'Italie possède, depuis des siècles, de grandes associations de dessèchement, de défense et d'irrigation ; depuis quelques années des sociétés de toute nature se sont constituées pour permettre à l'agriculture de suivre la voie progressive ; Mabilleau, Rayneri et de Rocquigny en ont décrit plusieurs types remarquables dans leur livre sur La prévoyance sociale en Italie. Gerolamo Gatti a la bonne fortune de vivre dans une région où les institutions coopératives et les nouvelles méthodes de culture ont pris le plus grand développement ; c'est dans l'Emilie que le député Guerci et le professeur Bizzozzero ont accompli une des œuvres qui prouve le plus l'énergie de nos voisins ; c'est également là que le célèbre Stanislao Solari a inauguré son système d'assolement qui semble destiné à exercer une influence si considérable sur l'avenir de l'Italie (1).
(1) Sur le système Solari, Cf. le livre du professeui FiLippo ViRGiLii, Il problema agricolo e l'avvenlre sociale, qui lui est entièrement consacré. L. Mabilleau, Ch. Rayneri et le comte de Rocquigny en ont signalé les bienfaits {La prévoyance sociale en Italie, pages 272-273). Le clergé catholique s'est fait l'ardent propagateur des idées de Solari.
Dans quelle mesure les associations rurales italiennes se pénètrent-elles de socialisme, c'est ce que je ne saurais déterminer ; mais Gerolamo Gatti semble plein d'espoir et il est mieux placé que nous pour juger ses compatriotes. Si vraiment le coopératisme rural se présente en Italie comme une bonne préparation des paysans au socialisme (1), il faut en conclure que le socialisme est appelé a prendre chez nos voisins des formes nouvelles d'un grand intérêt pour l'avenir.
Le socialisme traverse, en ce moment, une grave crise, qui trouble les meilleurs esprits ; les gens qui se contentent de grands mots et de formules aussi vides que pompeuses, sont les seuls à nier cette crise. Les thèses que l'on regardait jadis comme classiques^ ne s'appliquent pas aux besoins de la pratique actuelle ; il y a dissociation entre la doctrine et la conduite ; le socialisme aboutit à une casuistique permettant toutes les compromissions. Les résultats sont d'autant plus arbitraires que l'écart est plus fort entre la théorie et la pratique ; aussi les plus opportunistes d'entre les socialistes trouvent-ils parfois commode d'être les plus intransigeants. J'écrivais, il y a quelques années, dans la Critica sociale {!" mai 1898) : « La science est. pour Marx, simplement l'ex-
(i) Saverio Merlino était de cet avis, puisqu'il indiquait, dans son livre de 1898, parmi les réformes préparatoires du socialisme « l'institution des coopératives agricoles, l'organisation du crédit mutuel dans les campagnes, les unions de fermiers et de petits propriétaires d'une commune pour l'achat des semences et des engrais et pour la vente des produits du sol » {Foi~mes et essence du socialisme, page 208).
pression abstraite d'une certaine manière d'exercer notre pouvoir sur les choses. Je ne puis pas croire que l'avenir prévu par les programmes maxima soit une des choses sur lesquelles nous exercions notre pouvoir.,. Les programmes minima, trop souvent encore, dépassent les limites de notre action possible ; ils dépassent donc ce que nous pouvons dire de scientifique sur les questions sociales». Au dernier Congrès international, Enrico Ferri exprimait des idées presque identiques : « Je dis qu'on ne peut pas faire de distinction entre les principes et la tactique... Nous disons que la théorie n'est que la pratique généralisée et la pratique n'est que la théorie en action. » (1).
Ramener l'accord entre la doctrine et la conduite, voilà ce que devrait réaliser le socialisme pour vaincre la crise ; mais il ne semble pas que l'on ait fait encore de pas décisifs dans cette voie. Il ne serait pas impossible que l'Italie fût appelée à résoudre / le conflit, grâce à la pratique de ses institutions ni- / raies ; elle a été déjà plusieurs fois l'éducatrice de I l'Europe ; elle pourrait l'être encore une fois de plus; car elle semble être arrivée à une situation qui lui permettrait d'élaborer des doctrines qui revivifieraient le socialisme. On pourrait se demander si j l'Italie rurale du nord ne serait pas une terre d'élec- I tion du socialisme moderne au même titre que ! l'Allemagne industrielle. Dans peu de pays le mécanisme social sur lequel se fonde la doctrine marxiste de la lutte de classe, n'est aussi bien déterminé que dans la vallée du Pô. Le risorgimento
(1) Cahiers de la quinzaine, 16' de la II' série, pages 118-119. — Compte-rendu sténographique.
avait été d'œuvre des villes, où se réunissent les populations qui vivent aux dépens des paysans (gens de loi, usuriers, marchands, agents de la propriété, fonctionnaires, etc.), les socialistes se sont assez facilement emparés des campagnes que leur abandonnait presque entièrement la démocratie urbaine; ils n'ont pas eu beaucoup de peine à faire com,prendre à leur clientèle qu'elle ne devait pas suivre les idées des signori. L'Italie rurale se trouve ainsi nous apporter une double expérience : une expérience idéologique, nous montrant comment se développe la conception de la lutte de classe, entendue en un sens très strict (1) ; une expérience économique, nous montrant ce que peuvent produire les instituts de coopération.
(1) Le roi d'Italie qui se vante d'être un prince démocrate, a tenu à faire entrer son pays dans la guerre contre les Empires centraux, en espérant que le socialisme serait absorbé par la démocratie. Les paysans de la basse vallée du Pô ne se sont pas laissés séduire.
Mes raisons du syndicalisme (i)
I. Illusions rationalistes de Proudhon. — Véritable rôle de l'intelligence. — Justification psychologique des idées de groupe^ de classe ou de métier.
IL Origines jacobines des conceptions syndicalistes vulgaires. — Marx dans le socialisme français. — Saverio Merlino et-la révision du marxisme.
ITI. Incertitudes des socialistes durant l'affaire Dreyfus. — Gouvernement de Défense républicaine. — Mouvement ouvrier dans une démocratie.
IV. Alliance des socialistes et des démagogues contre l'Eglise. — Le socialisme et les Droits de l'homme. — Décadences démagogiques.
V. Résultats inespérés de la violence. — Le syndicalisme comme asile de la philosophie 'marxiste. —
La méthode que j'ai suivie en composant cet essai, ayant paru satisfaisante à divers critiques autorisés, je me crois tenu d'ajouter quelques explications pré-
Ci) Cet essai a d'abord paru en articles dans le Divenire sociale de Rome d" mars-16 mai 1910). Il a été édité en brochure au mois de juillet de la même année. Comme je l'avais écrit pour servir de préface à un livre relatif au syndicalisme, je ne lui avais pas donné de
240 MATÉRIAUX d'une THÉORIE DU l'KOLÉTARIAT
liminaires à l'édition française que j'en donne aujourd'hui ; j'espère parvenir ainsi à faire admettre, par les personnes qui veulent bien s'intéresser à mes travaux, que j'ai eu raison de ne pas recourir au genre d'argumentation empÎ05'é ordinairement par les auteurs qui entreprennent de justifier des opinions politiques ; l'œuvre de Proudhon est très pro- I pre à nous fournir des lumières sur cette question de 1 méthode, parce que nul philosophe n'a été, au cours 1 du XIX* siècle, autant que lui' victime des préjugés " rationalistes. On sait que ceux-ci doivent la plus grande partie de leur force au prestige dont jouis- I sent chez nous les choses du prétoire ; éprouvant I une admiration passionnée pour la jurisprudence, Proudhon trouvait naturel qu'elle imposât ses lois ; au monde entier de l'esprit ; c'est pourquoi les pro- \ blêmes de morale, d'économie et de politique lui ', paraissaient être, en dernière instance, des affaires juridiques. Celte conception a conduit plusieurs fois Proudhon à adopter des philosophies si subtiles, que ses adversaires ont pu l'accuser, avec une certaine apparence de raison, d'avoir, à l'occasion, sophistiquement défendu des paradoxes.
Dans la Justice, au premier chapitre de la première Etude, Proudhon se plaint de ce que la philosophie morale soit atteinte de discrédit depuis que les moralistes, s'inspirant plus ou moins de Jean-Jacques.
titre : le traducteur italien le nomma : Confessioni ; la brochure porte en sous-titre : Coine divenni sxndacalista. Le manuscrit français n'ayant pas été conservé,, j'ai fait une version libre du texte italien. Le § i est entièrement nouveau. J'ai supprimé (comme insufflsamment étudié) ce que je disais, à la fin, sur les analogies de l'esprit syndicaliste et de la pensée contemporaine.
négligent les descriptions intellectuelles ; voulant réagir contre des littérateurs qui « semblent s'être donné le mot pour répandre sur les lois de la conscience le caractère d'une semi-révélation qui satisfait aussi peu la droite raison que la foi sincère», il annonce qu'il va procéder avec la rigueur qu'on a le droit de demander à l'homme de science ; il pose en conséquence sept définitions qu'il croit fondées sur le sens commun (1), et huit axiomes, qui semblent destinés à jouer un rôle analogue à celui des notions communes de la géométrie grecque (2). Cet
(1) « Il est d'autres notions qui reviennent fréquemment dans les livres de morale, dit Proudhon : telles sont celles de religion, justice, liberté, etc. La définition de ces notions est elle-même un problème des plus difficiles, que ces études ont précisément pour objet de résoudre. » Il ne s'est pas aperçu que les prétendues « idées de sens commun » qu'il affirme, présentent, elles aussi, de grosses difficultés ; les définitions que donne Proudhon sont fort chargées de réminiscences théologiques. On a le droit de dire que si Jean-Jacques doit beaucoup au christianisme sentimental, Proudhon est un héritier de la théologie française. Il ne serait pas impossible que la renaissance des études proudhoniennes, que l'on constate aujourd'hui, contribuât à ramener l'esprit des laïques vers la théologie, — de même que les livres de Rousseau ont beaucoup contribué à relever le prestige de la httérature dévote.
(2) Principe de nécessité: Rien de nécessaire n'est rien;
— Principe de réalité : Rien ne peut être tiré de rien, ni se réduire à rien ; — Principe de causalité : Rien ne se produit en vertu de rien ; — Principe de finalité ou de félicité: Rien ne se fait en vue de rien ; — Principe de stabilité et d'égalité : Rien ne peut être balancé par rien ;
— Principe de signification ou de phénoménalité : Rien ne peut être l'expression de rien ; — Principe d'évolution ou de durée: Rien ne devient ou ne décline en zéro de temps;
— Principe de série ou de synthèse : Rien ne se compose que de parties. Toutes ces règles se rapportent peut-tre
l^ppareil ne fournit à Proudhon aucun secours véritablement essentiel pour arriver aux conclusions qui ont fait la gloire de son livre ; on pourrait se demander même si la trop grande confiance qu'inspiraient à Proudhon les formes de la démonstration abstraite, n'a pas contribué à le tromper sur la valeur de certaines thèses contestables ; en tout cas, après avoir lu la Justice, on ne peut manquer de trouver parfaitement motivée la sentence que Daniel Halévy a prononcée contre le « fatras dialectique » qu'il faut écarter si on veut bien entendre la philosophie de Proudhon (1).
Sur la fin de sa vie, comme tous les hommes de premier ordre, Proudhon s'attacha à approfondir des notions qui avaient fait une forte impression sur sa jeunesse ; s'il n'avait pas été enlevé par une mort prématurée, il aurait, sans aucun doute, révisé quelques-unes de ses théories les plus importantes (2), en écartant les apports des maîtres qu'il avait rencontrés, en se livrant tout entier à la réalité
seulement à la structure logique du langage; elles ne pourraient donc nous fournir aucune connaussance.
(1) Dans un très remsirquaible article Sur l'interprétation de Proudhon, dans les Débats du 3 janvier 1913.
(2) Daniel Halévy dit que pour comprendre la pensée de Proudtion « il faut la chercher avec lui, comme lui. N'oublions pas ce qu'il commença d'écrire assez tard, vers trente ans ; qu'il mourut assez jeune, à cinquante-six ans ; qu'il travailla dans la contrainte et dans la hâte, perfectionnant sans cesse ses pensées ; donc qu'il faut considérer surtout la direction de l'œuvre et son dernier état » Il parle d'un commentateur qui regrette que Proudhon ne s'en soit pas tenu à sa première théorie de la propriété. Il estime qu'une telle méthode d'interprétation fausse l'œuvre de Proudhon.
et en plaçant les mécanismes intellectualistes au rang qui leur convient (1) ; son mémoire posthume sur la propriété nous révèle le secret de son génie bien mieux que le premier mémoire de 1840. Tout le monde est d'accord pour regarder comme les plus belles pages de Proudhon celles où, racontant des épisodes de son existence de travailleur, il nous montre le fond de son cœur de Vieux Français (2) ; ses dernières idées sur la propriété sont entièrement dominées par des souvenirs d'une vie paysanne qu'il avait connue dans la Franche-Comté ; mais ses états psychologiques sont illuminés par la littérature la-) tine.-'Cet exemple nous aide à comprendre que le, rôle de l'intelligence ne doit pas être de substituer aux comple3atés__historiques des machines manœuvrant suivant les règles de l'art du logicien ; elle est destinée à nous amener à regarder ce qu'il est important d'observer, à rapprocher les faits actuels
(1) " Prouclhon, dit Daniel Halévy, a d'abord été touché par l'optimisme et le rationalisme de son siècle. Il en a partagé les espérances et par là s'est laissé mener fort près du socialisme et du démocratisme. Mais il a rectifié ses vues, courageusement et à grand'peine. Il a reconnu le caractère permanent, inéluctable, des antagonismes qui traversent la vie des sociétés, comme celle des individus. »
(2) '< Les chercheurs que groupent les Cahiers du Cercle Proudhon, dit Daniel Halévy, se tromperaient s'ils pensaient tirer des œuvres de leur maître un système complet de restauration nationale, une théorie de l'Etat, de la monarchie héréditaire, de l'aristocratie et du peuple. Proudhon ne donnera jamais ces choses-là. Mais si tout leur dessein V (et je l'entends ainsi) est de considérer d'abord, pour étudier les problèmes de l'heure, un type achevé du paysan, de l'artisan français, un héros de notre peuple, ils ne peu- ; vent mieux choisir : qu'ils lisent, qu'ils connaissent Prou- ' dhon. » *
d'exemples fameux, à nous prémunir contre des analogies trompeuses ; en un mot sa mission est de renforcer les puissances de la personne pour la mettre en mesure de produire tout ce qu'on peut attendre d'elle (1).
Nous allons maintenant chercher comment il convient de s'y prendre pour justifier, en s'inspirant des observations précédentes, les idées de groupe, de classe ou de nation. L'usage le plus répandu est de présenter ces idées comme la conclusion d'une suite de déductions susceptibles de satisfaire un logicien qui aurait admis certains postulats. En l'honneur de ces hypothèses fondamentales on invoque des données de bon sens, des faits empruntés à l'expérience de peuples prospères, des enseignements de l'histoire ; on vante les avantages que les hommes pourraient retirer de l'adoption des principes proposés ; on soutient qu'ils présentent à un degré éminent les caractères du beau, du vrai et du bien. Mais les gens prudents, qui tous sont inconsciemment plus ou moins pragmatistes, sachant combien il est dangereux de donner une adhésion inconditionnée aux bases d'une théorie, avant d'être fixé sur toutes les conséquences qu'elle comporte (2),
(1) On reconnaîtra facilement ici un écho de ce que dit Bergson dans l'Introduction à la métaphysique.
(2) Trop souvent les dialecticiens placent à l'origine de leurs raisonnements des formules vagues, dans l'espérance que beaucoup de personnes ne les contesteront pas, tout en n'étant pas d'accord sur les interprétations qu'elles comportent. Au fur et à mesure qu'ils avancent dans leur exposition, ils fixent davantage le sens qu'ils veulent attribuer à leurs postulats ; m.ais ils procèdent parfois avec tant d'adresse que le lecteur ne s'aperçoit pas du façonnement
sont d'ordinaire assez peu sensibles à de telles justifications. La véritable question est, pour un pragmatiste, de savoir si un homme menant une vie honorable, possédant des connaissances étendues et doué d'un esprit critique pénétrant, emploie sa raison d'une manière digne de lui, quand il conforme son activité aux idées que l'on discute. Si l'on a choisi heureusement les personnages représentatifs dont la psychologie doit être scrutée (1), on a devant les yeux des manifestations longuement développées des puissances personnelles, éclairées par l'intelligence et par suite assez faciles à analyser ; tandis que dans la méthode usuelle la discussion concentre ses principales forces sur les origines d'une série dialectique, ici elle se répand d'une façon presque uniforme le long de la route effectivemient parcourue par une âme ; le contrôle du jugement pratique s'exerce alors avec d'autant plus de sûreté que l'on peut décomposer le tout concret en détails très minimes, les petites erreurs d'appréciation commises ne s'accumulent pas et la conclusion est donnée par une intuition bien préparée.
Ce procédé psychologique peut rendre les plus grands services au philosophe qui est appelé si souvent à examiner si une doctrine a devant elle un grand avenir ; les hypothèses qu'il formerait sur les futurs, en s'appuyant sur de prétendues tendances de l'histoire, seraient fort peu satisfaisantes ; mais
qu'ils opèrent sur la matière primitive par transformations mflnitésimales. De toutes les sophistiques, la plus dangereuse est celle qu'on pourrait nommer homéopathique.
(1) Il faut de l'art pour faire ce choix ; mais dans les sciences naturelles ne faut-il pas aussi beaucoup d'art pour découvrir des lois au moyen ?e l'induction ?
en comparant les gens du commun avec les théoriciens qui portent les idées, il découvre, souvent sans beaucoup de peine, s'il existe dans la société des forces capables de faire pénétrer profondément ces idées dans les âmes, de les consolider par des soutiens efficaces et, en conséquence, de leur donner de la durée.
S'il se rencontre un témoin autorisé d'un mouvement social, qui soit bien nourri de l'idéologie de son groupe et dont l'âme soit assez haute pour que sa bonne foi soit au-dessus de tout soupçon, la confession d'un tel homme aura évidemment plus d'utilité qu'une analyse de sentiments collectifs établie par l'historien le plus habile. C'est pourquoi on ne saurait attribuer trop de valeur à VApologie pour notre passé (1) que Daniel Halévy a écrite pour justifier les bourgeois libéraux qui soutinrent la cause de Dreyfus contre un gouvernement dont ils n'avaient qu'à se louer. Cet écrivain dont le beau talent est admiré par tous les juges compétents, après avoir pris une part aussi active que désintéressée à la révolution dreyfusienne, dont il déplore beaucoup de conséquences, a raconté, avec une éloquente franchise, les crises de sa conscience. Il conclut en affirmant que, malgré tout, il recommencerait la campagne dre5'fusarde, si les mêmes circonstances se reproduisaient. Ainsi se trouve démontré, suivant Daniel Halévy, que la bourgeoisie libérale a eu raison d'agir comme elle l'a fait. L'exemple de VApologie pour notre passé m'a pleinement confirmé dans
(1) Cette brochure après avoir paru dans les Cahiers de la Quinzaine (10" cahier de la XP série), a été réimprimée dans le volume Luttes et problèmes, en 1911.
l'opinion que j'avais adopté une bonne méthode en 1910, quand je justiiîais le syndicalisme par une analyse psychologique (1).
Presque tous les socialistes qui parlent du syndicalisme avec sympathie, sont dominés par cette idée fixe : que la société capitaliste pourrait être bouleversée de fond en comble par des forces offrant une grande analogie avec celles qui ont jadis débarrassé la société française des entraves de l'Ancien Régime ; la révolution future résulterait donc d'une étroite collaboration de groupes populaires et des Extrêmes-gauches d'assemblées constitutionnelles ; les transformations seraient probablement plus aisées encore qu'autrefois, car les syndicats actuels, aj^ant. grâce à leur fréquente intervention dans des conflits économiques, introduit une sérieuse discipline dans d'importantes masses de travailleurs, sont bien autrement puissants que ne l'étaient les clubs jacobins.
Cette collaboration est suceptible de revêtir des formes bien diverses. Les socialistes qui se piquent d'avoir étudié, croient assez généralement que les syndicats devraient se placer sous la direction du parti qui représente l'intelligence du mouvement, qui est en état d'utiliser sagement des courants spontanés d'opinions et qui pourrait apprendre aux prolé-
(1) Sans que nous ne nous fussions concertés nous avons publié. Daniel Halévy et moi, nos études presque simultanément.
taires à distinguer le possible du chimérique. Vaillant et ses amis ne veulent pas que la Confédération du Travail soit subordonnée au parti, qui est toujours menacé de dégénérer par suite de l'adhésion de politiciens radicaux étrangers aux aspirations du prolétariat ; ils savent que si les organisations ouvrières continuent à ignorer les difficultés que présente la confection des lois, elles ne se contenteront jamais des compromis que sont heureux d'accepter des parlementaires ; elles constitueront ainsi un moteur capable d'empêcher le parti de tomber dans l'opportunisme. Les jeunes gens qui n'ont pas encore beaucoup de chances électorales, manifestent souvent beaucoup de mépris pour les vétérans, assis dans les chaises curules (1) ; ils prétendent que ceux-ci devraient être des avocats du prolétariat, obligés de soutenir toutes les causes dont les chargeraient les syndicats, alors même qu'ils n'approuveraient pas toutes leurs revendications ; le cœur de la vie socialiste se trouverait ainsi dans le syndicalisme, qui plaît d'ailleurs à ces ambitieux, non encore satisfaits, en leur fournissant de belles occasions pour manifester leurs exaltations de révolte.
Je ne suis pas venu au syndicalisme par les voies jacobines ; il ne me semble pas que j'aie eu jamais une grande vénération pour les hommes de la Révolution française. Tous les hommes de mon âgie
(1) Dans les considérants du programme du parti ouvrier, rédigé en 1883, on lit que ce parti n'est point « entré dans les élections pour s'y tailler des sièges de conseillers ou de députés, qu'il abandonne aux hémorroïdes des bourgeois de tout acabit », mais pour pouvoir faire de la propagande dans les réunions politiques et surtout pour forcer les adversaires à accepter des discussions contradictoires.
avaient été fort impressionnés par les malheurs \ qu'avait engendrés en 1871 l'imprudence des révo- \ lutionnaires, s'emparant du gouvernement de Paris, abandonné par Thiers ; et cependant les chefs de la Commune furent généralement bien supérieurs aux terroristes de 1793. Lorsque je commençai à m'adonner à la littérature socialiste, les élections de 1893 venaient de faire entrer à la Chambre un lot fort hétérogène de députés se disant socialistes, que dirigeait Millerand ; tous les gens raisonnables comprenaient qu'une révolution contrôlée par un tel farceur, ne manquerait pas d'avoir des conséquences désastreuses.
De 1894 à 1897, je consacrai presque tout mon ' temps à travailler pour deux revues marxistes, l'J^re , nouvelle et le Devenir social (1), qui eurent très peu ) de succès ; les socialistes parlementaires s'étaient appliqués fort consciencieusement à les boycotter. Je ne suis pas de ceux qui s'imaginent que les transformations du monde doivent être des applications de théories fabriquées par des philosophes ; mais il me semble que si l'on réfléchit un peu sur l'histoire moderne, on reconnaît facilement la vérité du principe suivant : « Une révolution ne produit des changements profonds, durables et glorieux que si elle est accompagnée d'une idéologie dont la valeur philosophique soit proportionnée à l'importance matérielle des bouleversements accomplis. Cette idéologie donne aux acteurs du drame la confiance qui leur est nécessaire pour vaincre ; elle élève une barrière contre les tentatives de réaction que des juristes et
(1) Gabriel Deville et Paul Lafargue étaient parmi les fondateurs du Devenir social.
des historiens, préoccupés de restaurer les traditions rompues, viendront préconiser ; enfin, elle servira à justifier plus tard la révolution qui apparaîtra, grâce à elle, comme une victoire de la raison réalisée dans j l'histoire». J'étais persuadé en 1894 que les sociaj listes soucieux de l'avenir devaient travailler à approfondir le marxisme, et je ne vois pas encore aujourd'hui que l'on puisse adopter un autre procédé pour construire cette idéologie dont a besoin le mouvement prolétarien.
En 1894, les écrits des socialistes français étaient bien loin de donner l'idée que le socialisme fût capable de se conformer au principe que j'ai énoncé ci-dessus ; Benoît Malon, qui passait alors pour un grand docteur, fut en réalité un médiocre, que Gabriel Deville a jugé d'une façon excellente dans la préface de ses Principes socialistes (1); les deux plus illustres disciples du penseur, Rouanet et Fournière, n'ont jamais été que des journalistes, bien plus remarquables par leur outrecuidance que par leur culture. Les jacobins qui prenaient l'étiquette socialiste, ne désiraient pas que la curiosité philosophique s'éveillât dans le parti ; de simples électeuis qui auraient trop écouté des raisonneurs, auraient pu
(1) Gabriel Deville terminait son portrait de Benoît Malon en disant que celui-ci avait seulement fabriqué « un socialisme bon tout au plus pour les francs-maçons et les spirites ». {Principes socialistes, page xxv.) Dans son ardeur à se mettre au courant de toutes les idées qui obtenaient la faveur de la badauderie, Benoît Malon n'avait pu négliger l'occultisme ; il paraît même qu'il avait donné aussi dans le bouddhisme ésotérique. — Ses admirateurs ont eu la paradoxale ambition d'en faire un moraliste ! Il n'est pas tout à fait inutile de lire le roman que lui a consacré Mme Desprès : L'envers d'un apôtre.
cesser de vénérer les représentants du peuple, qui étaient surtout représentants de l'Ignorance de comités électoraux. Il était donc bien naturel que la bande de politiciens qui suivait Millerand, vît de très mauvais œil les efforts tentés par les rédacteurs de l'Ere nouvelle et du Devenir social ; les articles de Rouanet et de Fournière suffisaient amplement à satisfaire leurs besoins intellectuels ; la métaphysique de Marx constituait un breuvage trop amer pour ces bonshommes. Lorsque le 30 mai 1896. Millerand prononça à Saint-Mandé le discours-progiamme du groupe socialiste parlementaire, il salua en ces termes les maîtres de la pensée nouvelle : « Qu'il soit permis à un socialiste qui, ni par son ancienneté, ni par ses services, n'est un vétéran du parti, de se retourner vers les militants de la première heure, vers les apôtres qui nous ont frayé la voie, et d'incliner l'hommage des nouveaux venus et des jeunes devant les Jules Guesde, les Vaillant, les Paul Brousse, devant la mémoire de Benoit Malon » (1). Les rédacteurs du Devenir social, qui n'avaient aucune estime pour le prétendu patriarche, glorifié par Millerand, ne pouvaient être que des écrivains suspects aux yeux de cet intrigant.
Beaucoup des socialistes qui invoquaient l'autorité de Marx et d'Engels, ne se souciaient pas du tout qu'on étudiât de trop près les textes de leurs prophètes ; ils croyaient avoir tiré des documents
(1) L'omission du nom d'Engels est de nature à surprendre qui se souvient que le vieil ami de Marx était mort l'année précédente ; mais Millerand ignorait probablement le rôle qu'il avait joué. J'espère pour lui qu'il admirait Benoît Malon sans avoir lu ce raseur.
originaux tout ce qui pouvait entrer dans l'enseignement classique du socialisme ; on leur a souvent reproché de n'avoir point cherché à mettre à la disposition du grand public les livres que la socialdémocratie allemande avait répandus par milliers (1). Diamandy, le fondateur de l'Ere nouvelle, a rapporté (dans le numéro du 1" novembre 1893) un propos de Jules Guesde qui montre bien que les marxistes français étaient dans un état d'esprit qui ne leur permettait pas de comprendre l'utilité de l'œuvre entreprise par cette revue : « Jules Guesde me disait avoir conçu le marxisme avant d'avoir rien \connu de Marx » (2). Dès lors à quoi bon écrire des gloses sur les textes de Marx et d'Engels ?
Les recherches auxquelles je me livrais pour composer des articles qui portaient sur des sujets très variés, me conduisaient souvent à m'apercevoir que le marxisme officiel présentait de graves lacunes ; mais accablé sous le poids d'une énorme besogne, je n'avais pas le temps de penser aux moyens qu'on devrait employer pour mieux l'adapter à la réalité ; si je relisais aujourd'hui la collection du Devenir social, j'y relèverais certainement beaucoup de suppositions hasardeuses, d'erreurs et de sophismes. A la fin de l'année 1897, j'eus à étudier un livre que venait de publier Saverio Merlino sous le titre Pro e contro il socialismo ; l'auteur italien s'appliquait à montrer qu'il était devenu nécessaire de réviser les bases des théories socialistes afin de les mettre d'accord avec le mouvement social auquel prenaient
(1) VAnti-Dûhring, par exemple, a été seulement traduit en 1911.
(2) Diamandy, en rapportant ce propos, ne songeait point à être désagréable à Jules Guesde.
part les organisations socialistes ; je vis alors clairement que je devais travailler en dehors de toute combinaison ayant des attaches avec l'orthodoxie marxiste (1). Il me sembla que la meilleure méthode à suivre était d'essayer de corriger les illusions de l'école en examinant des phénomènes observés dans le pays que le maître avait signalé comme offrant les formes classiques de l'économie moderne ; j'étudiai l'enquête faite sur le trade-unionisme anglais par Paul de Rousiers en 1895 ; c'est ainsi que je fus amené à écrire l'Avenir socialiste des syndicats. Les préfaces, des livres de Colajanni et de Gatti, qui ont été reproduites plus haut, se rattachent également à ces études que je faisais pour renouveler ie marxisme par des procédés marxistes (2).
Au moment où je me décidais à changer ainsi l'orientation de mon travail, commençait l'affaire Dreyfus, dans laquelle le gros du parti socialiste voyait une mine de scandales propres à ruiner le prestige de l'armée (3), tandis que les malins du
(1) Le dernier article que j'aie publié dans le Devenir social (octobre 1897) est consacré à la discussion du livre de Saverio Merlino. Cette revue a cessé de paraître à la fin de 1898.
(2) La préface de l'adaptation française du livre de Saverio Merlino {Formes et essence du socialisme) n'a pu être reproduite ici, parce qu'elle n'est bien intelligible que pour un lecteur qui a le livre lui-même sous les yeux.
(3) C'est l'opinion de Joseph Reinach, qui a été bien renseigné sur les motifs qui firent agir les socialistes. (Histoire de l'affaire Dreyfus, tome III, page 73.)
parlement étaient surtout préoccupés de calculer quels pièges ils pourraient tendre à des ministres conservateurs, soupçonnés d'être secrètement favorable aux drej'fusards (1). Les docteurs du socialisme avaient maintes fois affirmé qu'ils possédaient une philosophie qui leur permettait de juger souverainement l'histoire; ils ne purent cependant apporter d'appriéciations originales, élevées ou pratiques sur le plus grand événement de notre époque ; laf révolution dreyfusienne constitue donc une expérience qui établit d'une façon irréfutable l'insuffisance des théories socialistes reçues de ce temps.
Dans un manifeste du 19 janvier 1898, adressé « au prolétariat » par trente-deux députés, on lit ces phrases cocasses : « Pourquoi l'aff^aire Dreyfus a-telle pris des proportions si vastes ? C'est qu'elle est devenue le champ de combat des deux fractions rivales de la classe bourgeoise... D'un côté, les cllé-
(1) A la fin de 1897, Millerand contribua beaucoup à forcer le ministère à prendre position contre les dreyfusards. Dans la séance de la Chambre du 17 décembre 1900, Méline lui rappela que, le 4 décembre 1897, il avait reproché au gouvernement d'être resté quinze jours inactif, sans relever les attaques dirigées contre les chefs de l'armée, d'avoir cédé à des influences de presse, de politique et d'argent, d'avoir été complice de Joseph Reinach, qui, « au lieu d'essayer de réhabiliter un nouveau Galas, aurait peutêtre dans sa famille d'autres réhabilitations à poursuivre ». Dans la séance du 23 mars 1903, Ribot dit aux socialistes : « Que faisiez-vous dans votre parti ? Que faisaient M. Millerand et les autres ? Ils étaient là qui guettaient l'occasion non de se sacrifier pour le droit et la justice, mais d'entrer par surprise dans le gouvernement à la faveur de cette malheureuse affaire... Pendant que M. Jaurès allait à la Cour d'assises fulminer un réquisitoire contre l'armée et ses chefs, que faisait ici M. Millerand ? Il renchérissait sur M. de Mun. »
ricaux... voudraient exploiter la sentence de trahison rendue contre un juif pour disqualifier tous les juifs et avec eux tous les dissidents : protestants et libres-penseurs... La France tout entière serait livrée comme une proie à la bourgeoisie cléricale... De l'autre côté, les capitalistes juifs, après tous les scandales qui les ont discrédités, ont besoin, pour garder leur part de butin, de se réhabiliter un peu. S'ils pouvaient démontrer, à propos d'un des leurs, qu'il y a eu erreur judiciaire et violence du préjugé public, ils chercheraient dans cette réhabilitation directe d'un individu de leur clan, et d'accord avec leurs alliés opportunistes, la réhabilitation indirecte de tout le groupe judaïsant et panamisant... Haut les cœurs, citoyens, au-dessus de cette ignominieuse mêlée ! Prolétaires, ne vous enrôlez dans aucun des clans de cette guerre civile bourgeoise !... Poussez votre triple cri de guerre : Guerre au capital juif ou chrétien ; guerre au cléricalisme ; guerre à l'oligarchie militaire I... Contre le Capital, le Dogme et le Sabre, groupez-vous et combattez en pleine clarté pour la République sociale. »
On aurait eu bien le droit d'espérer peut-être trouver de meilleures raisons dans le manifeste que Jules Guesde I^édigea le 24 juillet 1898 au nom du parti ouvrier pour engager les « travailleurs de France » à se tenir en dehors de l'agitation dreyfusarde (1) ; mais ce document est, lui aussi, déplorablement banal : « Libre à la bourgeoisie politicienne et litté-
(1) Au commencement de l'année 1898, Jules Guesde avait été plus ardent dreyfusard que Jaurès ; personne ne peut supposer qu'il ait changé d'avis pour les raisons invoquées dans ce manifeste ; Cf. G. Sorel, La révolution dreyfusienne, 2* édition, pages 22-23.
raire de se diviser sur la culpabilité ou l'innocence d'un capitaine d'état-major ou d'un commandant d'infanterie, et de s'entredéchirer au nom de la patrie, du droit, de la justice et autres mots vides de sens tant que durera la société capitaliste... C'est à ceux qui se plaignent que la justice ait été violée contre un des leurs, à venir au socialisme, qui poursuit et fera la justice pour tous, et non au socialisme à aller à eux, à épouser leur querelle particulière... Nous n'avons à être ni esterhaziens ni dreyfusards, mais à rester parti de classe et ne combattant que la lutte de classe pour l'émancipation du travail et de l'humanité... [Aussi] à la révision de procès militaires ou civils, pour laquelle on prétend aujourd'hui confisquer nos efforts, opposerons-nous et devonsnous opposer cette révision — ou cette révolution — sociale qui n'en finira pas seulement avec tels ou tels grands chefs militaires, mais avec le militarisme luimême, qui ne fait qu'un avec le capitalisme et ne disparaîtra qu'avec lui. »
Lorsque se forma le ministère de Défense républicaine (22 juin 1899), il y avait huit mois que la France vivait dans le cauchemar de coups d'Etat (1); Waldeck-Rousseau passait pour un homme capable de concevoir des besognes hardies ; quand on sut qu'il confiait le ministère de la Guerre à Gallifi'et, on
(1) Le 16 octobre 1898 avait été formé un Comité de vigilance, où siégèrent. : Guesde, Jaurès, Briand, Millerand, Fournière, Viviani, Allemane ; le 22 parut un msmifeste d'une Coalition révolutionnaire (Allemane, Briand, Broussouloux, Cyvoct, Sébastien Faure, Leyret, Mirbeau, Quillard, etc.), invitant les citoyens à <- disputer aux bandes réactionnaires la rue glorieuse, la rue des revendications énergiques, la rue des barricades » . (Joseph Reinach, op. cit., tome IV, pages 329-330.)
supposa qu'il avait l'intention de constituer un gouvernement à poigne, capable de briser toute opposition en vue de pouvoir faire réviser le procès Dreyfus au milieu d'un universel silence (1). C'est pour cette raison que les radicaux se sentirent tout à coup pris d'une immense pitié pour les communards, jadis fusillés par Galliffet (2). Jules Guesde et Vaillant estimèrent que l'entrée de Millerand dans la combinaison leur fournissait une excellente occasion pour rompre avec le clan de la Petite République ; ils donnèrent des explications déclamatoires dans leur manifeste du 14 juillet : « En sortant du groupe dit d'Union socialiste de la Chambre, qui venait de fournir un gouvernant à la république bourgeoise, les représentants de la France ouvrière et socialiste organisée n'ont pas obéi à un simple mouvement de colère... Il s'agissait d'en finir avec une politique prétendue socialiste, faite de compromissions et de déviations que depuis trop longtemps on s'efforçait de substituer à la politique de classe... La contradiction entre ces deux politiques devait infailliblement
(1) Il est possible que WaldeoJv- Rousseau ait jeongé un moment à un tel rôle, qu'il n'aurait, pu remplir qu'avec l'appui des catholiques ; c'est peut-être dans l'espérance d'obtenir leur concours qu'il fit, en 1898, le voyage de Rome ; mais le Vatican ne voulut pas s'engager avec lui. (Cf. Le pèlerin du Bloc, dans VUnivers, 25 février 1911). Le pape Léon XIII se montra bien peu perspicace.
(2) Joseph Reinach, op. cit., tome V, page 178. — Joseph Reinach rapporte, par contre, qu'un « vieux blanquiste, qui avait été de la dernière barricade de la Commune et même du peloton d'exécution des otages, dit à Rano que mettre Galliffet et Millerand dans le même ministère c'était un coup de génie « (page 176). Les faits reprochés à Galliffet seraient d'ailleurs fort exagérés d'après notre au* leur (page 170).
se manifester un jour ou l'autre. Par l'entrée d'un socialiste dans le ministère Waldeck-Rousseau, la main dans la main du fusilleur de mai, elle s'est manifestée dans des conditions de gravité et de scandale telles qu'elle ne permettait plus aucun accord entre ceux qui avaient compromis l'honneur et les intérêts du socialisme et ceux qui ont charge de les défendre... Parti d'opposition nous sommes et .parti d'opiposition nous devons rester, n'envoyant les nôtres dans les parlements et autres assemblées électives qu'à l'état d'ennemis, pour y combattre la classe ennemie et ses diverses représentations politiques » (1).
Cette scission provoqua une très abondante production littéraire ; la Petite République consulta, en effet, sur l'affaire Dreyfus et sur le cas Millerand, les écrivains socialistes les plus connus d'Europe, qui furent heureux de trouver une occasion de produire leur prose dans la capitale de lumières (2); mais ces éminents penseurs étaient généralement bien incapables de dire grand' chose d'utile sur des ques-
(1) Parmi les noms des signataires de ce manifeste se trouve celui de Marcel Sembat, qui a été, depuis cette époque, rapporteur du budget des postes ; la Commission du budget ne serait-elle donc pas une des représentations politiques de la classe bourgeoise ? Au Congrès international de 1900, Jules Guesde déclara qu'un Suisse socialiste aurait le droit de chercher à se faire élire membre d"un conseil cantonal {Cahiers de la Quinzaine, 16^ de la IP série, page 152) ; cependant, un ministre cantonal aurait souvent des décisions à prendre d'accord avec des collègues bourgeois, qu'il ne pourrait traiter en ennemis. En France même, les maires socialistes sont, en maintes circonstances, dos agents de l'ordre bourgeois.
(2) Ces réponses se trouvent dans la Petite République, entre 'le 17 août et le 31 décembre 1809.
tions qui n'avaient pas été traitées par Marx ou par Engels. Le conflit fut porté devant le Congrès international tenu à Paris en septembre 1900 ; la solution se trouvait en fait remise à l'arbitrage de la socialdémocratie allemande, qui enviait la chance heureuse de ses alliés de France, dont un « camarade » siégeait au ministère, mais qui désirait fort ne pas humilier Jules Guesde, en donnant trop complètement raison à Jaurès (1) ; on se tira d'affaire en votant un texte que l'ingénieux Karl Kautsky avait si habilement arrangé qu'il n'avait aucune valeur pratique (2). Il fut solennellement proclamé : 1° que l'entrée d'un socialiste isolé dans un gouvernement bourgeois ne peut être considérée comme le commencement nonnal de la conquête du pouvoir
(1) Auer,v qui parla au nom du Comité directeur, ne cacha pas le plaisir qu'il éprouverait si son parti acquérait assez d'importance parlementaire pour qu'un socialiste pût être appelé à devenir membre du gouvernement au cours d'une crise analogue à celle qui venait de se produire en France. Il blâma, de la façon la plus formelle, la ttièse que Jules Guesde avait exposée dans son manifeste du 24 juillet 1898 : « S'il s'était présenté en Allemagne une affaire Dreyfus, je crois pouvoir affirmer qu'on n'aurait pas dit : C'est une querelle de bourgeoisie qui ne nous regarde pas. » {Cahiers de la Quinzaine, loc. cit., pages 162-163.)
(2) Emile Vandervelde était l'orateur qui convenait le mieux pour présenter comme une grande chose cet exercice scolastique ; il se surpassa dans le rôle de père noble : << MiDerand et ses amis, dit-il par exemple, ont commis une faute en acceptant sous leur responsabilité personnelle l'entrée dans le gouvernement de Défense républicaine, et ils commettent une faute que nous déplorons plus encore en y restant contre le vœu d'une fraction importante du socialisme. » {Cahiers de la Quinzaine, loc. cit., page 104.) Cependant cet austère censeur allait féliciter Millerand pour la besogne qu'il accomplissait au ministère.
politique, mais seulement comme un expédient forcé, transitoire et exceptionnel ; 2° que ce fait est susceptible de troubler gravement les cervelles des prolétaires s'il n'est pas agréé par la grande majorité du parti, dont le ministre socialiste doit être le mandataire ; 3° que le Congrès ne pouvait rendre un arrêt de principe sur une simple question de tactique. — Tous les bavardages des guides du socialisme aboutissaient au néant : le Congrès se déchargeant de toute responsabilité sur un parti qui n'existait pas encore en France (1).
La conduite tenue par les membres du parti ouvrier socialiste révolutionnaire me paraissait beaucoup plus intéressante à étudier que les dissertations trop souvent vaines des/ professionnels du socialisme. Les allemanistes se sont toujours TTéâucbup défiés des Intellectuels ; ils représentaient un courant d'idées fort analogue à celui qui devait se manifester prochainement dans le syndicalisme ; ils détestaient cordialement Jules Guesde (2) et Vaillant, qui étaient à leurs yeux des bourgeois jacobins, pensant uniquement aux moyens qui pourraient le^ mener à la dictature. Durant l'affaire Dreyfus ils avaient suivi Jaurès, en légionnaires enthousiastes qui ne ménagent point leurs peines quand leur consul est en présence d'obstacles formidables ; ils ne rabandonnèrent point lorsque Jules Guesde et Vail-
(1) Aussi Jaurès accepta-t-il la motion de Karl Kautsky.
(2) On l'accusait souvent d'avoir un orgueil d'artiste, qui lui ferait mépriser les ouvriers ; Joseph Reinach, qui ne l'aime pas, note, avec satisfaction, que cet adversaire irréconciliable des bourgeois n'a « jamais manié d'outil » (loc. cit., page 165).
lant mirent en doute la valeur de son socialisme (1) ; il se trouva finalement que l'archipoliticien Millerand, devenu ministre par la grâce de Joseph Reinach (2), n'eut pas de plus fermes soutiens dans les congrès socialistes que des hommes de labeur manuel, jusqu'alors connus par l'intransigeance de leurs conceptions de classe, qu'il avait traités jadis comme des demi-anarchistes (3).
L'observation de ces faits me conduisait à penser que les théories alors reçues du socialisme ne constituaient plus qu'une littérature de bibliothèque ; adaptées à un régime disparu, elles survivaient sous des formes abstraites, qui ne pouvaient nous guider désormais ; il fallait donc chercher à construire de nouvelles doctrines, fondées sur les résultats de la révolution dreyfusienne. Il me semblait que pendant longtemps le parti républicain qui s'était groupé autour de Waldeck-Rousseau continuerait à faire appel aux travailleurs organisés, pour pouvoir résis-
(1) Joseph Reinach se trompe quand il dit que les allemanistes abandonnèrent Jaurès au mois de juillet 1899 (loc. cit., page 256). Dejeante et Groussier, dont les noms figurent au manifeste de Jules Guesde, avaient abandonné le parti ouvrier socialiste révolutionnaire avant l'affaire Dreyfus.
(2) Joseph Rein.\ch, loc. cit., page 162.
(3) Cette manière de voir était assez généralement admise à cette époque. Saverio Merlino range les allemanistes avec les anarchistes des Temps nouveaux dans le groupe des socialistes libertaires, opposé au groupe des socialistes autoritaires, qui comprend surtout les socialdémocrates. {Pro e contro il sochalismo, pages 277-284.) Il est très possible qu'au Congrès de Londres de 1896 MiUerand ait cru devoir se montrer si ardent contre les anarchistes et leurs alliés, pour des raisons parlementaires : il ne voulait pas que son parti fît peur aux radicaux.
ter aux retours offensifs des conservateurs, moiuentanéraent vaincus ; je supposais, en conséquence, que l'alliance des allemanistes et de Jaurès carattérisait bien le régime nouveau ; c'est cette politique des allemanistes qui donne toute sa signification psychologique à la formule que j'avais écrite dans la préface au livre de Colajanni : « Le socialisme devient de plus en plus en France un mouvement ouvrier dans une démocratie. »
Pendant les temps dreyfusiens (1), presque tous les socialistes prirent une part extrêmement active à une agitation dont les objectifs étaient de faire disparaître l'influence exercée, depuis bien des années, sur le gouvernement de la France par les éléments militaires et de rendre difficile l'existence des institutions essentielles du catholicisme (2) ; pour arriver à produire un changement si profond dans la vie française, des hommes appartenant à tous les rangs de fortune, exerçant des professions les plus diverses et ayant puisé leurs idées primi-
(1) Je crois qu'il conviendrait de désigner ainsi la période qui s'étend de 1897 à l'application de la loi séparant l'Eglise de l'Etat.
(2) « Presque tous les députés socialistes, dit Joseph Reinach en résumant l'histoire des temps dreyfusiens, ajournent leur programme qui les rejetterait dans l'isolement, la théorie et l'opposition, alors qu'à 'prendre la tête du mouvement contre les partis d'Eglise, ils sont ou paraissent les maîtres du pouvoir et participent largement à ses avantages. » {Histoire de l'affaire Dreyfus, tome VI, page ')28.)
tives dans des traditions inconciliables, formèrent un bloc si solide que le principe marxiste de la lutte de classe parut à beaucoup de personnes submergé définitivement dans i*océan démocratique de l'unité du peuple (1) ; l'expérience a fiiuilement montré qu'une telle coordination du socialisme et de la démocratie ne permet pas de conserver à l'idéologie révolutionnaire la hauteur qu'elle devrait avoir pour que le prolétariat pût accomplir sa mission historique. Je croyais alors, comme beaucoup d'autres, qu'une coalition temporaire, établie dans un but bien déterminé et étranger à l'économie, entre gens de groupes que les théoriciens du marxisme regardent comme fatalement ennemis, ne nuit pas nécessairement à l'autonomie de la pensée socialiste. Mes illusions sont exposées d'une manière particulièrement précise dans un Essai sur l'Eglise et l'Etat, que je composai peu de temps après que la loi du 1" juillet 1901 eut donné aux associations un statut qui devait être si fatal aux ordres religieux. L'attitude démocratique des socialistes me paraissait commandée par les conditions historiques créées au cours de la révolution dreyfusienne, conditions que les conseillers les plus écoutés du prolétariat avaient déclaré être très favorables au mouvement ouvrier. Je veux reproduire un assez long fragment des con-
(1) Lp« démocrates, suivant Marx, raisonnent et agissent comme si tout ee qui se trouve au-dessous de la petite bourgeoisie formait une extension de leur groupe. Cette masse forme le peuple ; « Ce qu'ils représentent c'est le droit du peuple ; ce qui les intéresse, c'est l'intérêt du peuple » ; ils dénoncent à l'occasion les « funestes sophistes qui partagent le peiiple indivisible en camps ennemis » 'La lutta des classes en France. Le XVIII brumaire de Louis Bonaparte, page 247).
clusions, qui est plein d'erreurs, non seulement parce que je ne veux pas être accusé de dissimuler mes variations, mais surtout afin de montrer le danger des préjugés démocratiques, dont nous avons beaucoup de peine à nous libérer,.
« Le socialisme, disais-je alors, renferme des élé- /nients spirituels, et tout au moins en renferme-t-ïl / en tant qu'il est intéressé au développement de la démocratie ; car la démocratie n'a essentiellement que des fins spirituelles : la liberté, le droit pour tous. etc. (1). Je sais bien que, pour Marx, le socialisme n'est pas un accroissement de la démocratie (2) et que celle-ci a seulement pour utilité socialiste de jeter de la clarté sur nos luttes (3) ; si elle
(1) Je confondais ici l'utopie philosophique de la démocratie, qui a enivré l'âme de nos pères, avec la réalité du régime démocratique, qui est un gouvernement de démagogues ; ceux-ci ont intérêt à célébrer l'utopie afin de dissimuler aux yeux du peuple la véritabl^g nature de leur activité ; ils arrivent d'autant plus facilement à créer des illusions favorables à leur tyrannie, qu'ils font passer dans le droit quelques formules assez analogues à celles de l'utopie ; les réformes juridiques leur sont utiles pour ruiner les anciennes structures qui favorisèrent le prestige des autorités sociales, dont les démagogues veulent à (tout prix se débarrasser.
' (2) En 1852, Marx définissait ainsi le programme des démocrates socialistes qui formèrent la Montagne à la fin de 1848 : « On demande des institutions républicaines, démocratiques, non pour supprimer deux exrrèmes, le capital et le salariat, mais pour atténuer leur antagonisme et le transformer en harmonie... Quelles que soient les idées plus ou moins révolutionnaires [que l'on invoque], le but est la transformation de la société par voie démocratique, une transformation qui ne dépasse pas les limites de la petite bourgeoisie » {op. cit., page 241).
(1) Dans sa lettre de 1875 sur le programme de Gotha, Marx dit : « La démocratie vulgaire voit dans la repu-
est dans une certaine mesure l'ennemie du socialisme, elle est aussi un aliment de son progrès, car c'est grâce à elle que l'éducation populaire peut se faire de la manière la plus complète (1). La contradiction entre la démocratie et le socialisme porte surtout sur Féconomie ; leur accord sur le côté spirituel de la vie sociale...
« Dans l'affaire Dreyfus, il n'y avait aucune question juridico-économique en jeu ; et, par suite, que viendrait faire là le précepte de la lutte de classe ? Quelques auteurs, mal informés des principes du socialisme moderne, ont trouvé ce bel argument que Dreyfus était riche et que les malheurs d'un officier
blique démocratique la réalisation du millénaire et ne se doute pas que c'est sous cette dernière forme politique de la société bourgeoise que doit se livrer le suprême combat des classes. » {Revue d'économie politique, septembre-octobre 1894, page 767.) En 1852, il avait déjà écrit dans le même esprit : « La république n'est que la forme politique sous laquelle se transforme la société bourgeoise ; ce n'est pas la forme sous laquelle elle vit et se conserve. » {La lutte des classes, etc., page 205.) Il pensait que c'est sous le régime démocratique que l'antagonisme des classes se manifeste enfin « clairement » , en sorte que « toute lutte contre la puissance publique [devient alors] une lutte contre le capital » (page 263).
(1) Cela pourrait être vrai seulement si la démocratie purgeait la société de tous les organismes qui gênent le libre développement des sociétés prolétariennes ; Marx était fort opposé à l'enseigilement populaire par l'Etat, alors que la démocratie attache une grande importance à diriger cet enseignement au moyen d'une puissante administration. L'expérience contemporaine montre que la démocratie engendre des structures de partis politiques très complexes qui tendent à gêner l'autonomie de la vie ouvrière ; on pourrait se demander si cette autonomie n'est pas plus facile sous les régimes aristocratiques que sous Ifs républicains, si préoccupés de solidarité nationale.
riche ne devraient pas intéresser les prolétaires (1) ; ils ajoutaient que beaucoup de pauvres diables étaient martyrisés dans les ateliers de travaux publics (2). L'argument aurait pu avoir de la valeur s'il se fût agi de savoir quel degré de sympathie méritent les victimes des conseils de guerre ; or, il ne s'agissait pas de cela, mais de savoir quelles sont les circonstances les plus favorables pour réunir des forces suffisantes en vue de lutter contre la domination de la caste militaire.
« C'est dans Tanticléricalisme que l'on trouve le plus complètement peut-être l'amalgame des diverses classes sociales ; il représente parfaitement la lutte continuelle contre la domination, parce que le prêtre est en contact journalier avec le citoyen, tandis que l'oligarchie militaire n'exerce qu'une tyrannie intermittente. Je crois qu'il n'y a pas d'action plus importante pour activer la propagation du socialisme dans les campagnes que l'action anticléricale ; qu'on lise, d'ailleurs, les journaux socialistes de province.
(1) Les journaux antidreyfusards insistèrent beaucoup sur ces raisons. Joseph Reinach dit qu'elles gênèrent beaucoup les amis de Jaurès, qui « furent toujours réduits à s'excuser d'être accessibles à la pitié » ; ils employèrent quelquefois de singuliers sophismes pour justifier leur oubli de la haine des classes : « [Dreyfus] n'est plus ni un officier, ni un bourgeois, écrivait Jaurès. Il est dépouillé, par l'excès même du malheur, de tout caractère de classe. Il n'est plus de ces classes dirigeantes... Il n'est plus de cette armée... Il est seulement un exemplaire de l'humaine souffrajice... Il est le témoin vivant du mensonge militaire, de la lâcheté politique, des crimes de rautorité » {op. cit., tome III, pages 255-256).
(2) La peine des travaux publics est prononcée pour des déhts purement militaires.
on verra que leur principal moyen d'influence est la guerre contre ies curés. Le clergé s'est arrangé, en effet, poui' symboliser tous les genres de persécution sous tous les gouvernements : les souvenirs de la Restauration sont restés vivants jusqu'à une époque qui n'est pas très lointaine ; durant les dix premières années de l'Empire le curé a été plus redouté et plus haï que le gendarme (1). »
(1) Pour l)ien faire comprendre ce passage, je crois utile de reproduire ici quelques réflexions, non moins anticléricales, de Lucien Jesn, écrivain dont l'esprit, généralement très réfléchi, était tout dominé par le génie du prolétariat : o Quand 11 y a bataille, il ne faut pas philosopher. Si donc je me trouvais dans un tumulte de ces jours-ci, je crierais vraisemblablement : A bas la calotte ! car on ne crie pas des arguments et on ne nuance pas des élans de combat. Ceci posé, nous pouvons, sur le papier, proposeï des points de vue : 1° Quel est le spectacle le plus comique de ceux qui se réclament d'une tradition d'autorité pour acclamer la liberté, ou de ceux qui prétendent fonder une tradition sur la liberté et font acte d'autorité ? 2» Lorsqu'il s'agit de choses aussi importantes que les formes essentielles de la vie, et qu'au fond la guerre est déclarée entre deux ennemis irréductibles, n'est-il pas charmant qu'on rattache tout cela à des interprétations de texte ? 3" Ils ne veulent pas le détruire, cet ennemi ; ils veulent le soumettre ; et c'est pourquoi nous avons une grande méfiance. Elst-ce que nous aurions affaire, nous d'un clergé gallican et républicain, dont ils s'accommoderaient fort bien ? Ils sont anticléricaux, il fallait être sincèrement antirehgieux. 4° Mais la plus grande folie est de s'attacher aux cléricaux par pitié. Est-ce que nous pourrons vivre avec des hommes qui adorent d'autres dieux que les nôtres ? Il faut souhaiter leur défaite ou la nôtre. « {Parmi les hommes, pages 282-283). — A quelques pages plus haut, parlant d'une pièce que Ma lato avait composée dans le goût des farces do Léo Taxil, il écrit : « L'humanité a mis des siècles à modeler une figure douce de mère, chaste, aimante et douloureuse. Allez au Louvre, vous y verrez cela, et essayez de lire votre pièce devant une Marie de Vinci
Lorsque j'écrivais ces choses, je n'avais pas encore d'idées bien précises sur les questions qui forment l'objet principal des Réflexions sur la violence. Bien que j'eusse publié, quelques années auparavant, l'Avenir socialiste des syndicats, dans le but de montrer combien il est utile à la classe ouvrière de ne pas laisser contrôler son organisation de lutte par des Intellectuels, je distinguais mal en 1901 le socialisme politique du socialisme prolétarien ; les premières agitations dreyfusardes m'avaient fait augurer que le socialisme gagnerait beaucoup à acquérir la claire conscience d'être un mouvement ouvrier dans une démocratie ; la liquidation de la révolution dreyfusienne devait me conduire à reconnaître que le socialisme prolétarien ou syndicalisme ne réalise pleinement sa nature que s'il est volontairement un mouvement ouvrier dirigé contre les démagogues. A la différence du socialisme politique, il n'emprunte point d'éléments spirituels à la littérature démocratique (1) ; les destructions que les démagogues opèrent dans les structures traditionnelles profitent énormément au socialisme politique, beaucoup plus même qu'aux partis républicains avancés qui les ont légalisées ; le socialisme prolétarien s'oppose donc à la démocratie, au moins en tant que
ou de Solario... Aujourd'hui il est aussi vain d'attaquer un dogme avec ces grossiers jeux d'esprit que de le défendre avec des théories sur le parthénogenèse. » Ces idées ne l'empêchent pas d'avouer que si la censure n'avait pas interdit la représentation de cette sottise, il aurait été probablement se battre pour soutenir Malato ; il ne pouvait aller de l'autre côté (pages 2G5-266).
(t) Cette httérature est elle-même presque toujours une dégénérescence de philosophies ayant amusé les gens du monde.
celle-ci favorise le progrès de son contraire, le socialisme politique.
Les aventures des temps dreyfusiens ont montré que la guerre faite au catholicisme a beaucoup contribué à accélérer la transformation des idéologies spécifiquement socialistes en idéologies très voisines de celles qu'emploie la démocratie ; il serait très important de faire une étude approfondie de ce phénomène, afin de savoir si l'anticléricalisme ne constitue pas, d'une manière générale, un danger grave pour le développement du syndicalisme, en facilitant la conquête de la classe ouvrière par les politiciens ; en tout cas, on peut, dès maintenant, regarder comme très imprudent d'engager les organisations ouvrières dans les voies anticléricales (1).
Il est très remarquable que Jaurès ait pu, dès 1902, grâce aux avantages que lui avait assurés sur ses concurrents l'affaire Dreyfus, donner au socialisme politique des formules qui, abandonnant les principes marxistes énoncés par Jules Guesde en tête de. son programme du parti ouvrier, se rattachaient ex-
(1) S'inspirant des conditions dans lesquelles se trouve la socialdémocratie allemande, obligée de maintenir très vif le sentiment de classe, pour pouvoir enlever des voix au parti catholique, Rosa Luxembourg écrivait, il y a une dizaine d'années, ces réflexions qui pourraient être utilisées par nos syndicalistes : « Si les socialistes... ne proclamaient pas, à toute occasion, que les bourgeois mangeurs de prêtres sont avant tout des ennemis du prolétariat... la lutte des classes serait frappée de corruption... Le danger qui résulte de l'accouplement de l'action prolétarienne et de l'action bourgeoise serait incontestablement plus grand que les inconvénients que l'on peut redouter des menées réactionnaires de l'Eglise. » {Mouvement socialiste, l" janvier 190.3, page 37.)
pressément à la littérature démocratique. Voici, en effet, comment débute la déclaration qu'il fit voter au Congrès de Tours (3 mars 1902) : « Le socialisme procède tout ensemble du mouvement de la démocratie et des formes nouvelles de la production. Historiquement, et dès le lendemain de la Révolution française, les prolétaires se sont aperçus que la Déclaration des droits de l'homme resterait illusoire sans une transformation sociale de la propriété. Comment, en effet, la liberté, la propriété, la sûreté, pourraient-elles être garanties à tous dans une société où des millions de travailleurs ne possèdent que leurs bras et sont obligés pour vivre de vendre leur force de travail à la minorité possédante ? C'est .^•donc pour étendre à tous les citoyens les garanties inscrites dans la Déclaration des droits que notre i grand Babeuf a demandé la propriété commune, gairantie du bonheur commun. Le communisme était Ipour les prolétaires les plus hardis l'expression su- Iprême de la Révolution. y>
L'avant- dernière de ces phrases est de nature à troubler singulièrement les gens qui ont entendu dire que le socialisme actuel constitue une des plus fortes expressions de la pensée moderne. Si Babeuf est à classer parmi les grands hommes, c'est que, suivant Jaurès, on devrait nommer grands tous ces personnages, pleins de zèle pour le bien public, un peu écerveîés et graphomanes déclarés, qui, aux époques troublés, se rencontrent par centaines dans les assemblées électives, dans les clubs et dans la presse ; Babeuf ne serait jamais devenu célèbre si la police du Directoire ne l'avait pas représenté comme un redoutable conspirateur, ayant mis en danger l'or-
dre établi par la Révolution (1) ; maintenant que le Congrès de Tours a inscrit Babeuf au livre d'or des génies, d'autres congrès pourront décider que Benoît Malon fut un Platon et Fournière un Aristote î — Je ne puis me résoudre à admettre, comme certains auteurs, qu'une tradition babouviste, transmise principalement par Buonarolti, ait fourni des idées communistes aux réformateurs socialistes, contemporains de Louis-Philippe (2) ; d'innombrables littératures communistes ont, en effet, fleuri dans le monde de la façon la plus spontanée ; il ne faut pas grand génie pour laisser de côté la technique, l'éco-i nomie et le droit, afin de pouvoir se livrer aux ca-' priées d'une imagination philanthropique. — Observons, enfin, que tant de sociologues contemporains veulent à tout prix placer du communisme dans les institutions primitives de l'humanité parce qu'il leur semble impossible de concevoir un régime qui exige moins de travail intellectuel que le communisme. Il ne faut donc pas nous attendre à trouver chez Jaurès
;i) Advielle est persuadé qu'on a attribué à Babeuf un rôle supérieur à celui qu'il avait eu, afin de le perdre plus sûrement ; le Directoire aurait transformé un procès de presse en affaire de conspiration. (Histoire de Gracchus BOrbeuf, tome I, page 495). Son journal était extrêmement redouté par les gens qui avaient exploité sans pudeur le nouveau régime.
(2) Ar^Tox Menger, Le droit au produit intégral du travail, trad. franc., page 159. — Dans le chapitre consacré à la communauté dans les Contradictions éconorai/jues, Proudhon n'attache aucune portée spéciale à Babeuf, qui est mentionné dans la masse des rêveurs qui va de Platon et des gnostiques à Cabet ; il dit que dans ces systèmes « le mérite quant à l'invention est zéro » (§ r') et que leur mécanisme a « l'avantage d'être à la portée de tout le monde » (§ vn).
autre chose qu'une philosophie misérable du socialisme.
En invoquant la Déclaration des droits de l'homme, Jaurès a sans doute eu l'intention de faire croire à ses anciens collègues de l'Université que son socialisme présente sur le marxisme cette éminente supériorité d'être juridique. Dans le document de 1789, le~Tiers-Etat avait exprimé les protestations que l'économie roturière élevait contre l'Ancien Régime ; prétendre appliquer à des prolétaires des garanties que la propriété avait réclamées dans son intérêt est d'un juriste de comédie ; ce charabia de Jaurès revient seulement à réclamer pour le prolétaire autant de bonheur que purent en espérer les bourgeois libéraux de 1789. Ce prétendu socialisme juridique se réduirait donc à une distribution philanthropique de la richesse nationale. Jaurès entend bien évidemment relever la tradition de 1848 que l'on croyait morte (1). Dans une brochure intitulée : Le socialisme, Droit au Travail, Réponse à M. Thiers, Louis Blanc avait dit : « Le moyen d'affranchissement [des prolétaires] avait été indiqué à notre génération par cette formule, gloire éternelle de nos pères : Liberté, Egalité, Fraternité. Il ne s'agissait plus que de bien «définir les trois termes de cette devise sacrée. L'instinct populaire ne s'y trompa point. » Notre auteur entend par : bien définir, supprimer les considérations historiques qui fixaient le sens de thèses anciennes, pour donner aux principes un
(1) Jaurès pourrait emprunter à Cabet cette formule dont se moquait Proudhon : <> Mon principe, c'est la fraternité. Ma théorie, c'est la fraternité. Mon système, c'est la fraternité. Ma science, c'est la fraternité. »
sens qui rendait facile d'en tirer les conséquences désirées, en utilisant le respect qu'ont les masses pour les mots-fétiches des « devises sacrées » . La liberté devient ainsi un « pouvoir accordé à rhomme de développer ses facultés » ; donc plus de régime individualiste du laisser-passe r, parce que c'est « l'abandon du pauvre, du faible, de l'ignorant » ; — « l'égalité consiste dans la facilité donnée à tous de développer également des facultés inégales » ; donc plus de concurrence anarchique qui étreint les facultés du faible ; — la « fraternité n'est que l'expression poétique de cet état de solidarité qui doit faire de toute société une grande famille » ; donc « plus de mobiles puisés dans l'antagonisme ardent des intérêts » qui engendre des haines et prépare des guerres civiles dans les sociétés (1). Il ne faut vraiment pas regretter que Marx nous ait débarrassés de toute cette sophistique démocratique.
Reprenons le texte voté par le Congrès de Tours : « Entre le régime politique, issu du mouvement révolutionnaire, et le régime économique, il y a une contradiction intolérable (2). Dans l'ordre politique, la démocratie se réalise: — le suffrage universel est le communisme du pouvoir politique. Dans l'ordre économique, c'est l'oiligarchie du capital qui pos-
(1) Marx dit que les hommes de 1848 croyaient que « les classes n'étaient séparées que par un malentendu et [que], le 24 février, Lamartine baptisa le gouvernement provisoire : un gouvernement qui suspend ce malentendu terrible qui existe entre les différentes classes», {op. cit.,
(2) Cette contradiction est purement verbale ; elle résulte de ce que les mots démocratie et oligarchie son employés dans des sens qui ne restent pas invariables.
sède, dirige, administre, exploite. Les prolétaires sont reconnus aptes comme ciioyens à gérer les milliards du budget national et communal ; comme travailleurs dans l'atelier, ils ne sont qu'une multitude passive... La tendance irrésistible des prolétaires est de faire passer dans l'ordre économique la démocratie partiellement réalisée dans Tordre politique... Ils doivent nommer eux-mêmes les chefs du travail dans les ateliers, comme ils nomment les chefs du gouvernement dans la cité et réserver à ceux qui travaillent, à la communauté, tout le produit du travail. » L'ancien professeur de l'Université de Toulouse ignore évidemment le premier mot \ du régime administratif de la France. La bureaucratie a encore aujourd'hui une si grande forc€ que les démagogues sont encore très loin de gérer librement les milliards du budget ; les plus importants services de l'Etat (finances, guerre, travaux publics) sont dirigés par des gens qui ont conservé, à un degré tout à fait extraordinaire, l'esprit des vieux corps royaux (1); en se soumettant avec beaucoup de ruse, les directeurs des ministères parviennent à assoupir un peu la folie de leurs maîtres, qui d'ailleurs ne restent pas ordinairement assez longtemps en place pour pouvoir commettre des bévues irréparables. La démocratie confectionne des lois déraisonnables, entreprend des opérations inutiles, distribue de l'argent à de nombreux parasites, mais elle est bien loin de jouer dans les affaires de l'Etat un rôle aussi prépondérant que celui que Jaurès rêve pour elle dans l'industrie.
Les déclamations de Jaurè^ sur l'organisation dé-
/ (1) Les journalistes avancés dénoncent bien souvent ce caractère réactionnaire. •
mocratique du travail n'auraient qu'un intérêt fort minime si an devait les prendre à la lettre ; mais l'expérience a montré maintes fois que pour donner sa véritable signification à une thèse de littérature sociale, il convient de retourner bout par bout, en quelque sorte, la formule ; nous expliquerons donc les aspirations réelles de notre éloquent rêveur en disant que le socialisme politique ne se propose pas d'imposer à la production une constitution démocratique, mais que ses discours sur un tel idéal ont pour but de fournir des moyens d'utiliser démagogiquement les conflits économiques en vue de faire prospérer les affaires des politiciens (1).
Les grèves peuvent être très utiles à des orateurs audacieux qui possèdent l'art d'exciter les sentiments sur lesquels se fonde l'activité de la démocratie : cupidité, haines, rêves puérils de bonheui' ; les concessions que les chefs de fabrique sont amenés à faire, sont assimilées par ces harangueurs à un butin que l'armée prolétarienne aurait conquis sous leur direction, dans une citadelle capitaliste ;
il) Voici quelques exemples de la politique sociale du parti socialiste, que j'emprunte à une brochure de Victor Griffuelhes ; Voyage révolutionnaire. A Limoges, en 1905, une grève éclate à la suite d'une agitation provoquée en vue de faire tomber le maire, qui était socialiste indépendant (pages 40-41) ; — à Roubaix, en 1904, à la veille des élections municipales..., «les politiciens fomentèrent une grève dans Tunique but de créer à la municipalité bourgeoise une situation difficile et de déterminer chez les prolétaires une hostilité contre elle » ; — à Armentières, en 1903, les amis de Jaurès et ceux de Ouesde intriguèrent fort les uns contre les autres, préoccupés fort peu du sort des tisseurs grévistes, mais des conséquences politiques du conflit : <- Les uns voulaient par la grève introduire Jaurès dans le Nord ; les autres voulaient garder le Nord ide tout contact avec Jaurès » (pages 8-9).
les masses finissent par croire qu'en votant pour des candidats qui se donnent pour les dispensateurs du surnaturel démocratique (1), elles augmenteront leur part de jouissances.
Chez nous la démocratie n'a pu encore s'abandonner en toute liberté à ses instincts de spoliation, parce qu'elle trouve utile d'invoquer assez souvent la gloire d'ancêtres, plus ou moins authentiques, dont le désintéressement fui célèbre, parce que les sophistes ne peuvent pas supprimer complètement l'utopie philosophique de la Révolution et parce que les tribunaux rappellent journellement au public les règles que la Révolution a jadis introduites 'dans nos codes ; mais le socialisme politique, habitué à présenter les réclamations économiques des ouvriers comme d'admirables revendications des droits imprescriptibles de la dignité humaine, s'abandonne sans frein au matérialisme des intérêts (2); il tend ainsi à faire reparaître les vices de cette démocratie qui ruina les villes grecques, en
(1) En 1875, Marx dénonçait le programme de Gotha « infesté de la servile croyance des partisans de Lassalle à TEtat, ou, de ce qui ne vaut pas mieux, de la foi au surnaturel démocratique. Ou plutôt, disait-il, c'est un compromis entre ces deux sortes de foi naturelle, également éloignées du socialisme. » [Revue d'économie politique, septembreoctobre 1894, page 768.) .
(2) Dans la déclaration votée au Congrès de Tcars, Jaurès a inséré une phrase qui montre avec quelle impudence les idéalistes du socialisme politique écartent les préoccupations juridiques dont l'importance avait été si grande en 1789 : « Et comme [le prolétariat] ne reconnaît aucun droit à la propriété capitaliste, il ne se sent lié à elle par aucun contrat. » Pourquoi ne pas admettre la reprise individuelle de certains anarchistes ? Ce serait logique, mais dangereux pour la politique électorale.
lançant les pauvres à l'assaut des fortunes aristocratiques. La démocratie moderne pourrait commettre beaucoup plus de fautes qu'on n'en a jusqu'ici à lui reprocher, sans aboutir aux désastres qu'engendra la démocratie antique, parce que l'industrie actuelle tire de la nature des richesses immenses, tandis que l'économie des peuples classiques était pauvre. On ne saurait donc affirmer que les^ socialistes politiques conduiraient à une mort certaine les nations qui auraient confiance en eux (1) ; 1 mais il est tout au moins, incontestable que rien de | grand ne saurait sortir d'un mouvement ouvrier con- 1 duit par des politiciens ; je crois avoir démontré 1 dans les Réflexions sur la violence que le syndicalisme peut, au contraire, être une cause de gran- J deur.
Pour amener les ouvriers organisés à leur assur^er la puissance électorale, les politiciens socialistes ont besoin de trouver dans le prolétariat des serviteurs capables d'acquérir la confiance de leurs camarades, possédant ce genre d'habileté qui permet d'entraîner les gens du commun là où ils ne songent pas à aller, et prodigieusement désireux de ne pas demeurer dans les rangs des producteurs. Ces personnages se donnent le titre de réformistes, parce qu'ils se croient capables d'indiquer aux hommes d'Etat quelles transformations il est urgent de réaliser pour maintenir une paix sociale temporaire ; dans certains milieux bourgeois qui se piquent de comprendre les lois inéluctables du progrès, ils passent pour
(1) C'est ainsi que les Etats-Unis ne sont pas écrasés sous le poids dos crimes de leurs polilicieus.
former l'élite du monde plébéien ; les meilleurs d'entre eux ont des âmes médiocres, raisonnent à peu près comme Joseph Prudhomme sur l'économie, le droit ou l'histoire, et sont doués d'une vanité cocasse qui les livre à la dictature des démagogues dont la langue excelle dans la flatterie. Les plus redoutables sont certains anciens révolutionnaires assagis que j'ai comparés aux mauvais prêtres (1) ; lorsque les uns et les autres avaient cru posséder l'absolu, ils s'étaient débarrassés de la bonne petite morale d'épicier ; après avoir perdu leur foi, ils se trouvent dépourvus de toute force interne pouvant diriger leur conduite vers le bien ; ils n'admirent plus que le succès sans se soucier de savoir quels moyens l'ont procuré. Réformistes et politiciens s'entendent parfaitement à persécuter les travailleurs qui ont le sens syndicaliste : « A Lille, à Roubaix, dit Griffuelhes, malheur à l'ouvrier clairvoyant qui veut connaître et savoir, et qui, ayant appris, veut apporter dans les discussions ou dans les luttes sa pensée et son effort. Il saura ce qu'il en coûte de porter atteinte à l'orthodoxie politicienne. » Dans le Nord, nombreux sont ceux qui « durent quitter la région parce que s'abattaient sur eux la main du patron et celle du politicien » (2). Si grâce aux ouvriers dits réformistes le socialisme politique venait à triompher, nous entrerions —dans une ère d'épouvantable servitude, he sage socialisme ne peut qu'écœurer les hommes ayant quelque sentiment d'honneur.
(1) G. SoREL, Insegnamenti sociali délia cconomia contemporanea, page 344.
(2) Victor Griffuelhes, op. cit., page 15.
La révolution dreyfusienne, qui a permis aux socialistes d'afterrrdrenâ lies situations inespérées dans la hiérarchie gouvernementale, a fait naître dans les classes ouvrières des états psychologiques singulièrement favorables au développement des idées syndicalistes. Je ne crois pas qu'il soit fort difficile d'expliquer ce phénomène, sur lequel Joseph Reinach n'a trouvé à dire que de vagues paroles de philosophe parlementaire (1).
Tout d'abord nous devons tenir compte du désarroi que jeta dans le monde socialisée la composition hétérochte du ministère du 22 juin 189Ô. Millerand, qui, en sa qualité de chef reconnu de la guerre sociale, avait promulgué le program.me de Saint-Mandé trois ans auparavant, entreprenait maintenant d'aider le plus célèbre avocat des procès capitalistes à restaurer l'ordre au profit de la bourgeoisie libérale; quantité de jeunes Intellectuels, croyant que le socialisme avait désormais un bel avenir devant lui, ■ déclaraient bruyamment s'être convertis, pour des \ raisons scientifiques, à des doctrines de rénovation ! intégrale; les vétérans, demeurés fidèles aux vieux / thèmes de Jules Guesde et de Vaillant, se demandaient avec effroi si la révolution qu'ils avaient rêvée pour émanciper des travailleurs, n'allait pas se transformer en une ignoble curée (2). Partisan
(1) Joseph Reinach, Histoire de l'affaire Dreijfus, tomeVI, page 429.
(2) Joseph Reinach âif, que Millerand a « la forte méthode, l'esprit net et d'une implacable précision, la tactique sar vante, la rudesse et les maxillaires » de Dufaure {op. cit.,
de la Défense républicaine, Jaurès était couramment dénoncé comme un sophiste dangereux, un mauvais berger ou même un traître, par des gens qui avaient jusqu'alors célébré en termes excessifs son éloquence, sa haute raison et son universelle compétence ; de leur côté, les amis de Jaurès et de Millerand ne se gênaient point pour représenter leurs adversaires comme des farceurs qui abusaient de mots révolutionnaires dans le but de tromper le bon public (1). — Il semblait que désormais les chefs socialistes ne pussent plus inspirer confiance aux prolétaires, jadis si pleins de vénération pour leurs guides.
Pendant les années où la profession du dreyfusisme fut dangereuse, les hommes de la violence jouèrent un rôle décisif. La province jugeant la lutte furieuse engagée entre révisionnistes et séides de l'état-major à peu près comme l'avait exposée le groupe socialiste parlementaire dans son manifeste
tome V, pagel64). — Il faut être un politicien endurci pour songer à établir un rapprochement entre Thonnôte Dufaure et l'homme auquel Emile Combes a reproché de s'être enrichi des dépouilles des congrégations.
(1) Le 28 mai 1901, au Congrès de Lyon, après que les amis de Vaillant eurent quitté la salle, Viviani stigmatisa en termes véhéments la fuite des pseudo-révolutionnaires, parmi lesquels, d'après lui, se trouvaient beaucoup d'habitués des antichambres ministérielles. « Il ne faut voir dans leur acte, disait-il, qu'une courtisanerie vis-à-vis de l'antisémitisme parisien et du nationalisme. Ils ont l'air de se proclamer indépendants en se disant antiministériels ; ils sont les esclaves de journaux d'outrage, de chantage et de calomnie... Il n'est pas douteux que ceux qui nous ont quittés vont constituer un groupe [parlementaire] auquel ne manqueront ni les étiquettes, ni les couleurs, ni les épithèles. La révolution sociale à la tribune ! Sauf à corriger h VOfficiel par les mots : République sociale. »
du 19 janvier 1898, croyait que deux fractions parisiennes se battaient pour le compte de deux groupes d'exploiteurs de l'Etat ; la grande presse détestait une agitation qui profitait beaucoup trop, à son gré aux journaux qui exploitent la crédulité publique, les parlementaires avaient une énorme aversion pour des discussions (1) qui dépassaient infiniment le niveau des conversations qui se tiennent dans les réunions de groupes et de sous-groupes (2), les républicains de gouvernement étaient persuadés qu'il ne fallait pas prendre tout cela au sérieux, parce qu'un jour ou l'autre le dreyfusisme serait supprimé par un coup de force judiciaire, analogue à celui qui avait mis fin au boulangisme (3). Cavai-
(1) Joseph Reinach a, maintes fois, signalé que la Chambre n'a jamais connu grand ctiose de l'affaire Dreyfus ; au mois de janvier 1898, Poincaré disait que c'était une agitation superficielle, pas même « une crise de nerfs » {op. cit., tome III, page 328).
(2) A propos de la formation du ministère Waldeck- Rousseau. Joseph Reinach dit que Poincaré se trompa « sur la politique des groupes et des sous-groupes [qui] dans le déclassement des partis, depuis l'Affaire, ne correspondait plus à rien de réel hors des corridors du Palais-Bourbon » {op. cit., tome V, page 158). Lorsque le ministère fut constitué, Clemenceau écrivit : « Peut-on attendre que M. Poincaré comprenne que la France est au-dessus de son groupe..., que M. Bourgeois ait achevé ses développements de rhétorique à La Haye ? » (page 177).
(3) Clemenceau a soutenu contre Joseph Reinach que la Haute-Cour, qui condamna Boulanger, fut un tribunal révolutionnaire {op. cit., tome IV, page 122). La thèse de Clemenceau est incontestable ; en étendant sa compétence de l'attentat au complot, la Haute-Cour se donnait le droit de frapper tout chef de parti trop puissant ; en 1899, les premiers présiiJenfs de la Cour de cassation et de la Cour des comptes et Wallon, « le père de la Constitution », essayèrent vainement de ramener le Sénat dans les voies légales (tome VI, page 59).
gnac avait fait étudier par un jurisconsulte liabile le mojen à employer pour traîner les révisionnistes devant la Haute-Cour, sous prétexte de complot (1) ; il est bien probable que les choses auraient mal tourné pour les amis de Joseph Reinach si les conservateurs n'avaient été effrayés par la perspective de livrer bataille aux anarchistes et aux allemanistes. Ce sont, en définitive, les hommes de la violence qui rendirent nécessaire le ministère Waldeck-Rousseau.
Au temps de Waldeck-Rousseau, les préfets et les tribunaux furent très embarrassés pour concilier leurs obligations professionnelles normales avec le désir de ne pas créer des difficultés à un gouvernement dont faisait partie Millerand. Celui-ci, n'ajant probablement pas encore une confiance bien grande dans sa nouvelle fortune, voulait se réserver la possibilité de reprendre sa place à la tête du socialisme parlementaire. Jaurès faisait des efforts inouïs pour empêcher les congrès de prononcer l'exclusion contre son compagnon de Défense républicaine; mais un incident de grève pouvait faire avorter les combinaisons les plus ingénieuses de ces habiles tacticiens de la Doliticaiilerie. Les travailleurs s'aperçurent rapidement que de très puissantes raisons empêchaient les autorités de suivre maintenant les méthodes, un peu rudes parfois, que l'on Avait employées jusqu'alors pour rétablir l'ordre
(1) Joseph Reinach, op. cit., tome IV, pages 123-125. Les ordres du jour Chapuis votés par la Chambre en 1900 et en 1903 (tome VI, pages 113-114 et pages 245-246), invitant le gouvernement à empêcher la reprise de Tagitation dreyfusienne, n'auraient eu aucun sens si on n'avait pas songé aux moyens de réprimer le complot.
dans ks villef, troublées par des conflits industriels; dès que les chefs de l'administration commençaient à redouter des rixes sérieuses, ils s'efforçaient d'amener les patrons à accorder à leurs ouvriers assez de satisfactions pour calmer l'effervescence populaire; on eût dit que le vieux droit bourgeois de répression fût en train de faire place à un droit naturel, nouvellement reconnu, qui accorderait aux grévistes des facultés de luttes qu'on leur avait toujours refusées.
Lorsque j'avais écrit en 1901 la préface pour le livre de Gatti, j'avais cru que le nouveau régime des grèves aurait pour résultat de subordonner complètement les mouvements prolétariens à la politique démagogique ; mais vers la fin des temps dreyfusiens, le syndicalisme révolutionnaire rencontra des occurences qui favorisèrent son émancipation.
Les parlementaires socialistes ayant perdu une gi'ande partie de leur prestige, les hommes de violence s'étant couverts de gloire en faisant réussir la révision de la condamnation de Dreyfus, la timidité des gouvernants libéraux devenant un facteur plus important que les facteurs économiques dans la fixation des conditions du travail, les prolétaires se mirent à penser qu'ils étaient devenus assez forts pour vaincre désormais les résistances capitalistes sans le concours d'étrangers. Nous ne nous demanderons pas si Vaction directe doit demeurer la règle générale des coalitions futures en France (1), parce
(1) Dans l'examen de cette question, il faudrait tenir compte de ce fait que les hommes du peuple s'attachent avec énergie aux institutions, aux mœurs, aux idées, qui leur semblent particulièrement propres à affirmer leur vo-
que les conséquences de l'affaire Dreyfus nous intéressent ici bien plus au point de vue de leur efficacité dans la genèse d'idées qu'au point de vue des phénomènes matériels. Il s'était produit à cette époque une extraordinaire accumulation de hasards, fort analogue à celles qui font parfois apparaître au physicien, dans le laboratoire, d'une façon imprévue, sous des voiles presque transparents, des lois qui avaient échappé à de longues investigations méthodiques (1). On s'aperçut que Vaction directe, avec son cortège très fréquent de violences, nous met à même de bien comprendre la nature profonde du mouvement ouvrier, alors qu'autrefois des manifestations éparses de violence avaient été regardées comme des accidents qui venaient troubler la marche normale du développement de la classe ouvrière.
Le marxisme avait occupé une place trop considérable dans le monde pour qu'aucun homme doué de la moindre perspicacité ipût prendre au sérieux l'idée de le remplacer par les socialismes oratoires, philanthropiques, démagogiques que Jaurès entreprenait de faire renaître. Les efforts accomplis par cet habile manieur des foules, ont seulement abouti à montrer la puérilité de ces romans de palingéné-
lonté de puissance. C'est pour cette raison qu'ils ne peuvent se dégoûter du suffrage universel. C'est aussi à cause de ce sentiment qu'ils se laissent si facilement tromper par les démagogues, qui leur promettent de réprimer l'orgueil patronal.
(1) Le hasard joue un très grand rôle dans les exemples que Claude Bernard donne pour montrer comment il a conduit ses investigations {Introduction à l'étude de In médecine expérimentale, pages 2GG et suivantes).
sie morale. Le marxisme devait être soumis à une révision qui assurerait la conservation de ce qu'il avait introduit de fécond dans l'étude des sociétés, dans l'art de comprendre les transformations de l'histoire, dans la conception de la mission révolutionnaire du prolétariat.
Jusqu'à une époque toute récente des efforts très considérables avaient été faits, sans beaucoup de succès, pour réviser les enseignements de l'orthodoxie marxiste ; Bernstein s'était proposé de rendre la théorie conforme à la pratique des partis socialistes; mais les défenseurs des anciennes positions lui reprochaient de démolir l'œuvre monumentale des ancêtres sans rien mettre de bien so-lide à la place. Beaucoup de marxistes pensaient que la faiblesse des corrections proposées prouvait la vérité du corps principal du système (1). Avant que la révolution dreyfusienne eût changé le régime des grèves, personne ne paraît s'être demandé s'il ne conviendrait pas d'aborder la révision du marxisme en suivant une autre méthode que celle de Bernstein. Lorsque l'action directe eut fait ses preuves, des hommes qui avaient espéré, avec une foi absolument désintéressée, que le socialisme renouvellerait le monde, employèrent leurs facultés d'invention à esquisser une doctrine du mouvement ouvrier qui s'adaptât exactement à cette forme de la lutte ouvrière ; ils observèrent que des liens très intimes existent entre l'idéologie syndicaliste et ce qu'il y a
(1) C'est ce qui explique comment Karl Kautsky, dans la préface du 3 mars 1909, destinée à l'édition française de son Programme socialiste, a pu écrire que les critiques de Bernstein ne l'avaient point amené à faire des changements dans un texte qu'il avait publié en 1892.
de plus original dans l'œuvre de Marx ; ainsi se trouvait enfin réalisée la véritable révision du marxisme (1). Je crois avoir démontré, dans les Réflexions sur la violence, que cette philosophie est appelée à occuper un rang très honorable dans l'histoire de la pensée moderne. De nouvelles séries de hasards ont été peu favorables au progrès des idées que j'ai proposées sur le syndicalisme ; mais j'ai des raisons de croire que les doctrines des Réflexions sur la violence mûrisent dans l'ombre ; elles ne seraient, sans doute, pas si souvent dénoncées comme perverses par les sycophantes de la démocratie, si elles étaient impuissantes.
(1) Cf. G. SoREL, La décomposition du marxisme.