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LE LOUP DES CAVERNES

(CANIS LUPUS, Lin.)

Les Oubliettes de Gargas ont#ourni non seulement le squelette presque complet de la galerie du Muséum, mais encore d’autres débris, parmi lesquels deux crânes très intacts, actuellement dans la collection de M. Regiault, à Toulouse.

Quand on compare ces fossiles avec les squelettes de Loups actuels que possède le Muséum de Paris, on ne peut trouver de différences spécifiques, ni même de différences de races. Les particularités qu'une analyse minulieuse peut faire découvrir Sur un crâne ne se retrouvent plus sur un autre crâne du même gisement et ces particularités ne sortent pas des limites des variations individuelles chez les Loups vivants.

Le crâne de notre squelette a une forme allongée, les arcades zvgomatiques sont relativement peu écartées; la crête sagittale est bien dessinée. Par ces caractères, l'animal de Gargas parait tout d’abord différer quelque peu de la plupart des Loups actuels. Mais, tandis que l’un des crânes deM. Regnault offre ce même aspect, un autre crâne est remarquable par des caractères tout à fait opposés; sa face raccourcie, son palais plus large, lui donnent un aspect féroce; en même temps sa boite cérébrale est plus volumineuse et la crête sagittale est effacée. On trouverait des différences analogues en comparant un certain nombre de crânes de Loups actuels.

Par la courbure fronto-nasale et par le grand développement des bulles auditives, les animaux de Gargas ressemblent aux formes vivantes. On ne peut non plus relever aucune différence dans les lignes de suture des os et les trous du crâne.

Dans les Loups actuels, tantôt les dents sont légèrement espacées et tantôt elles sont très serrées les unes contre les autres, suivant que la face est plus ou moins allongée. Ces deux dispositions se retrouvent sur les crânes de Gargas. Celui du Muséum a les dents espacées : sur l'exemplaire à museau raccourci de M. Regnault, les molaires, ne pouvant se développer sur une longueur aussi considérable, se sont serrées obliquement les unes contre les autres et affectent une disposition imbriquée.

Sur le crâne du squelette complet les dents sont un peu moins épaisses que sur l’un des crânes de la collection de M. Regnault, où la carnassière supérieure attemt une longueur de 27 millimètres. Les denticules secondaires des prémolaires sont plus ou moins développés. Nous nous sommes assurés que de pareilles différences s’observent sur des individus actuels.

Dans tous les cas, la dentition de nos fossiles, comme celle des Loups vivants d'Europe, s'écarte de celle des Chiens domestiques par les rapports de longueur des carnassières et des tuberculeuses. Ce caractère, tour à tour préconisé et critiqué par les auteurs, est, à notre avis, le seul que la science possède pour distinguer, avec quelque sûreté, les deux espèces au point de vue ostéologique.

Pour nous rendre compte de sa valeur, nous avons pris des mesures sur plus de 60 crânes de Loups et de Chiens de diverses races. Aprés avoir calculé le rapport existant, pour chaque individu, entre la longueur de la carnassière supérieure et la longueur totale des deux tuberculeuses, nous avons dressé un tableau de tous les crânes d’après la valeur de ces rapports, à partir des plus élevés.

Les Loups d'Europe et les Loups quaternaires Hedrent la tête de ce tableau. Chez eux, la longueur de la carnassière est

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supérieure où tout au moins égale à la longueur totale des tuberculeuses. Chez les Chiens domestiques, la longueur de la carnassière est, dans presque tous les cas, inférieure ou tout au plus égale à la longueur des deux tuberculeuses. Il y à quelques exceptions à cette règle, mais elles ne sont pas très nombreuses et elles s'expliquent jusqu'à un certain point par certaines considérations. Par exemple, les Chiens de la Nouvelle- Hollande appelés Dingos et les Chiens des Esquimaux se rapprochent des Loups par la longueur de leur carnassière qui atteint souvent la longueur des tuberculeuses, mais il faut se rappeler que le Dingo a été regardé par les’ auteurs comme une espèce à part et que, d’après Mivart, les Esquimaux marient leurs Chiens aux Loups pour accroître leur force et leur courage. D'un autre côté nous voyons certains Loups de l'Inde et le Loup des prairies, appelé Canis latrans, se rapprocher des vrais Chiens par leur dentition. Mais le Loup de l'Inde est regardé par beaucoup d'auteurs comme une espèce différente du Loup d'Europe; quant au Canis latrans, sa distinction spécifique n’est mise en doute par personne.

Les collections de paléontologie du Muséum de Paris possèdent un grand nombre de débris de Loups quaternaires de provenances très variées. Nous avons comparé, au squelette de Gargas, des pièces provenant de Gaylenreuth, de Menchecourt, d'Auvergne, de la Charente, de la Dordogne, de l'Herm, de Santenay, de Reïlhac, de Malarnaud, ete. Les caractères de tous ces fossiles sont très uniformes. Ils semblent indiquer que la taille moyenne des Loups quaternaires était sensiblement plus élevée que la taille des Loups actuels (1).

(1) À ce point de vue, on peut signaler la présence, dans les collections du Muséum. d'une mandibule de Loup de grosseur extraordinaire et provenant de la caverne € Gaylenreuth. La carnassière mesure 31 millimètres de longueur. Il est intéressant de

En résumé, il est impossible de distinguer, même à titre de races, les Loups quaternaires des Loups qui vivent encore dans nos pays. C'est bien à tort qu'on à appliqué aux Loups fossiles diverses dénominations : Canis spelæus, Goldf., Lupus spelæus, Blain., Canis juvillaceus, Brav., etc.

Il apparait donc très clairement que les Loups actuels sont les descendants directs des Loups quaternaires. Nous avons également quelques données sur les ancêtres de ces derniers.

La famille des Canidés est très ancienne. A l'époque oligocène, nous la trouvons représentée en Europe par les deux genres Amphicyon et Cynodictis, qui étaient aussi riches en espèces que le genre Canis actuel, mais qui n'étaient pas encore de vrais Chiens.

Il y à ensuite de grandes lacunes dans nos connaissances. Nous ne connaissons, dans le Miocène supérieur, qu'un seul Canidé : c'est le Canis palustris, Meyer, d'Œningen, sorte de renard ayant conservé des affinités avec les Cynodictis oligocènes.

Il faut arriver au Pliocène moyen et au Pliocène supérieur pour trouver de nouveaux Chiens. M. Forsyth Major (1) a décrit, du Val d'Arno, le Ganis etruscus etle Canis Falconeri, qui ressemblent beaucoup à des Loups de taille un peu inférieure à la moyenne.

L’un de nous (2) a montré que, dès le Pliocène moyen, les

constater qu'à l’époque quaternaire tous les animaux avaient des proportions plus robustes que leurs descendants d'aujourd'hui.

(1) Fonsyrn Mason. Considerazioni sulla fauna dei Mammiferi plioceni et post plioceni della Toscana (Ext. Atti della Societa Toscana di Scienze naturali, vol. I et INT, 1877).

(2) Marcezuix Bocze. Les Prédécesseurs de nos Canidés (Comptes rendus de l’Acad. des sciences, 28 janvier 1889). — Description géologique du Velay (Bull. du service de la Carte géolog. de la France, n° 28, 1892).

principales formes de Canidés actuels étaient déjà représentées dans notre pays. On a trouvé dans divers gisements du Plateau central de la France un certain nombre de débris de Canidés. Les uns se rapprochent beaucoup du Canis etruscus du Val d’Arno. D’autres, comme le Canis Neschersensis, rappellent les chacals actuels. Quelques mandibules présentent tous les caractères des mandibules de certaines races de Chiens domestiques. Enfin, il en est qui sont des proches parents des Renards. Tel est le Canis megamastoides de Perrier (Puy-de-Dôme) (1), tel est aussi le fossile de Perpignan décrit par M. Depéret sous le nom de Vulpes Donnexani (2).

Ainsi, ces mêmes types qui, aujourd'hui, s'étendent sur de grands espaces vivaient déjà dans nos pays à l’époque pliocène. Ce fait nous paraît Jeter quelques lueurs sur ce problème si difficile et tant discuté de l’origme des Chiens domestiques.

Plusieurs auteurs ont regardé le Loup comme la souche des Chiens domestiques. Il faut d’abord observer qu’au point de vue anatomique, les Chiens s’écartent des Loups par des caractères qui les rapprochent davantage des formes primitives des Canidés. Celles-ci, en effet, sont remarquables par la petitesse des carnassières et par le grand développement des tuberculeuses qui, d’abord au nombre de trois, se réduisent ensuite à deux, lesquelles conservent encore longtemps une longueur considérable. Le type Loup et surtout le type Cuon, quin’a plus qu'une prémolaire à la mâchoire inférieure, sont donc plus éloignés des formes primitives que tous les autres Canidés actuels. Vouloir que les Loups aient donné naissance aux Chiens, c’est aller à l'encontre de la marche normale de l’évolution.

M. Nehring a déclaré que, par l'emprisonnement et le chan-

(1) Marcezun Bouce. Bull. de la Soc. géol. de France, 3° série, t. XVII, p. 321. (2) Mémoires de la Soc. qéol. de France. Paléontologie, t. 1, 1890.

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gement de nourriture, les Loups prenaient certains caractères des Chiens, notamment au point de vue de la diminution de la carnassière. Sur les crânes des individus morts à la ménagerie du Muséum de Paris, nous n’avons pas constaté de pareils changements. M. Nehring est un trop habile observateur pour que nous puissions mettre en doute ces remarques. Mais sans doute les hommes ne sont pas intervenus pour les changements des Loups en Chiens à l’époque tertiaire.

Autrefois on ne connaissait pas de vrais Chiens dans les terrains antérieurs au quaternaire. Il était donc naturel que les zoologistes cherchassent parmi les Canidés actuels les ancêtres de nos Chiens domestiques et qu'ils voulussent faire dériver ces derniers des Loups ou des Chacals vivant encore actuellement.

Mais puisque aujourd’hui nous savons qu'à l’époque tertiaire des Canidés, ressemblant à certaines variétés de Chiens domestiques, vivaient en compagnie d'autres Canidés ressemblant aux Loups, il est plus simple d'établir des liens de parenté entre les Chiens fossiles et les Chiens actuels qu'entre ceux-ci et les Loups.

Quand on étudie la belle monographie de M. Mivart, on est frappé de voir que, parmi les Canidés sauvages, ce sont ceux à petites carnassières et à grandes tuberculeuses qui s’apprivoisent le plus facilement ou sont susceptibles de vivre en domesticité, tels le Canis jubatus, le Canis cancrivorus, le Canis Azaræ de l'Amérique du Sud, le Canis bengalensis de l'ide, etc.

Le Canis dingo d'Australie, qui a des carnassières plus développées, garde, même domestiqué, un caractère farouche el sauvage.

Enfin les Cuon, qui sont les Canidés les plus féroces et les

plus rebelles à toutes relations avec l'homme, sont aussi ceux qui ont les tuberculeuses les plus réduites.

IL est donc naturel d'admettre que, parmi les espèces sauvages qui l'entouraient, l'homme ait choisi pour les domestiquer celles qui lui paraissaient les plus sociables, c’est-à-dire les espèces à grandes tuberculeuses que nous savons avoir existé dans nos pays pendant les temps géologiques. Les diverses races de Chiens domestiques dériveraient donc, d’après nous, d'un certain nombre de formes fossiles ayant eu des caractères de Chiens et non pas des caractères de Loups,

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