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A L'ÉPOQUE QUATERNAIRE

Les bords charmants de la petite rivière de l’Angoumois qu’on appelle la Tardoire, comme ceux de la Vézère dans le Périgord, ont été longtemps pour nos aïeux des séjours de prédilection. Ces hommes qui, au milieu des difficultés si nombreuses dont ils étaient entourés, ont laissé les preuves de leurs tendances artistiques sur les ossements des rennes et l’ivoire des mammouths, semblent avoir recherché les sites où la nature présente ses plus beaux paysages. Lartet, Christy, le marquis de Vibraye, MM. Massénat, Philibert Lalande et d’autres encore ont exhumé les restes de l’industrie humaine et les os des animaux qui sont ensevelis dans les abris sous roche des bords de la Vézère. Les débris enfouis sur les rives de la Tardoire ne sont peut-être pas beaucoup moins nombreux, mais, jusqu’à présent, ils ont moins attiré l'attention du monde savant.

C’est l’abbé Bourgeois qui, le premier, s’estoccupé activementdes

gisements quaternaires de l’Angoumois; la mort de cet homme très instruit et en même temps si bon que nul ne pouvait le connaître sans l'aimer, est une grande perte pour notre science. En 1865, il avait été explorer, avec M. l'abbé Delaunay, une grotte située auprès du château de Lachaize, qui appartient à M. de Bodard. Il avait ensuite fait des recherches à Rochebertier (1). Plus récemment, M. l'abbé Delaunay a continué seul les travaux qu'il avait entrepris avec l'abbé Bourgeois; il a bien voulu me faire assister à ses fouilles dans les grottes de Bois-du-Roc et dans l'abri sous roche du Placard à Rochebertier. M. Fermond a formé à La Rochefoucauld une remarquable collection d'objets de l’industrie humaine et de débris d'animaux trouvés surtout à Rochebertier et à Vilhonneur; il a publié une note sur les résultats de ses découvertes (2). Un ancien jurisconsulte, M. Paignon, a fouillé avec succès les grottes qui sont dans son domaine si pittoresque de Mongaudier. En 1877, M. de Bodard a repris les explorations commencées douze ans auparavant dans la grotte de Lachaize. Enfin, M. de Maret a réuni de très nombreux objets provenant des abris sous roche des bords de la Tardoire et principalement de celui du Placard, à Rochebertier.

Au point de vue paléontologique, on peut rapporter à trois époques les couches des bords de la Tardoire où l’on trouve des traces de l’homme.

1. Age du mammouth ou âge des animaux éteints. — Il est représenté par la couche inférieure de la grotte de Lachaize, par le fond de la grotte du Bois-du-Roc ; une des grottes de Mongaudier a fourni à M. Paignon des débris de la même époque. On a ren-

(1) Bourgeois et Delaunay. Notice sur la grotte de Lachaize (extrait de la Revue archéologique. Paris, in-8, 1865). — Grotte de Rochebertier (Matériaux pour l'histoire primitive de l’homme, vol. X, p. 191, 1875).

(2) Un extrait de cette note a paru sous le titre de Notice sur les âges de la pierre et du bronze dans la vallée de la Tardoire, Charente (Matériaux pour l'histoire primitive de l’homme, 2° série, vol. V, p.5, 1874).

DE L’EXISTENCE DES SAÏGAS EN FRANCE. 67 contré quelques silex taillés dans la partie inférieure des grottes, mais on n'y a encore découvert ni sculptures, ni gravures; MM. Bourgeois et Delaunay ont recueilli dans la grotte de Lachaize un os gravé qu'ils avaient d’abord supposé provenir de la couche où sont les débris des espèces éteintes; depuis, ils ont reconnu qu'il devait appartenir aux couches de l’âge du renne, placé au dessus. D'après les pièces que j'ai vues chez MM. de Bodard, Fermond, Paignon, Bourgeois, Delaunay et celles que M. de Bodard m'a envoyées dernièrement au Jardin des plantes, je peux citer les espèces suivantes comme ayant été trouvées dans les couches inférieures :

Hyæna crocuta (race spelæwa).

Ursus speleus.

Elephas primigenius, petit, à molaires dont les lames sont serrées.

Rhinoceros hichorhinus.

Equus caballus.

Bovidés de grande taille (race quaternaire).

Cervus elaphus (race canadensis de la plus grande taille), d’après une énorme mâchoire supérieure et des bois de mue avec les deux andouillers basilaires.

Ces animaux qui vivaient sur les rives de la Tardoire ont été, je pense, contemporains de ceux de l’abri sous roche du Moustier. Les bords de la Vézère, ainsi que ceux de la Tardoire, ont vu l’Ursus spelœus, YHyæna crocuta (race spelea), Y'Elephas primigenius et de nombreux chevaux; le renne, dit-on, s’est trouvé au Moustier, mais très rarement.

Il importe de noter que jusqu’à présent il est difficile de tracer une démarcation nette entre l’âge où les espèces aujourd’hui éteintes étaient encore nombreuses et l’âge du renne ou des espèces émigrées. La destruction des espèces et des races fossiles

paraît s’être faite peu à peu. Les personnes qui ont fouillé dans l’Angoumois et dans le Périgord, ne peuvent y établir de distinction entre les grottes de haut et de bas niveau ; M. Massénat m’a montré au Moustier une grotte, située très près du niveau actuel de la Vézère, où il a trouvé les mêmes silex taillés que dans l’abri sous roche du Moustier, type du Moustiérien de M. de Mortillet. Les dépôts quaternaires qui ont été jusqu’à présent observés dans cette partie de la France, out été formés après le creusement des vallées ; je ne pense pas que les plus anciens d’entre eux remontent plus loin que notre diluvium de Grenelle ou de Levallois.

2. Age du renne. — Ce sont surtout les dépôts de l’âge du renne qui ont été exploités dans la Charente. Les grottes de Mongaudier, de Lachaize, de Bois-du-Roc et principalement l'abri sous roche du Placard à Rochebertier, ont fourni une multitude de débris. MM. Delaunay, de Bodard, Fermond, Paignon et de Maret en ont de très belles séries. Ils ont particulièrement réuni des objets travaillés par l’homme : silex des types nommés couteaux, grattoirs, rasoirs, perçoirs, pointes de flèches ; nucléus; dents percées pour être suspendues; bois de renne ou os disposés en jolies aiguilles, en poinçons, flèches, lissoires et ces instruments qu’on a appelés bâtons de commandement, mais que M. Pigorini suppose avoir été simplement des pièces servant à l’attelage des bêtes de somme. Beaucoup d’os sont ornés de fines gravures; cependant on n’y a remarqué encore qu’un petit nombre de représentations d’animaux. Un morceau de bois de renne sculpté, découvert par MM. Bourgeois et Delaunay à Rochebertier, a été considéré comme un essai de représentation de figure humaine. On a recueilli de nombreuses coquilles, soit d'espèces actuelles, soit d'espèces fossiles, qui ont été apportées dans les grottes par les chasseurs de rennes ; M. le docteur Fischer a donné sur elles de curieux détails. Je n’ai vu qu’un seul fragment de squelette humain, c’est une dent. Au milieu des cendres, des charbons, des résidus de cuisine, on a

DE L’EXISTENCE DES SAÏGAS EN FRANCE. 69 rencontré une profusion d'os d'oiseaux et de mammifères; tous ceux qui renfermaient de la moelle ont été brisés. Parmi les animaux dont on m'a montré les restes, je citerai :

Hycæna crocuta (spelea). Je ne suis pas certain que ses débris proviennent des mêmes couches où abondent les os du renne.

Ursus ferox, d'après des canines et des os des pattes un peu plus grands que ceux d’'Ursus arctos, moins trapus que ceux de l’Ursus spelœus.

Canis lupus.

Canis vulpes.

Lépus timidus.

Lepus cuniculus.

Equus caballus.

Equus asinus? très rare.

Elephas primigenius, très rare.

Bovidés de la taille des grandes races quaternaires.

Bison europœus.

Cervus tarandus, c’est de beaucoup l'espèce dominante.

Cervus elaphus, d'assez grande taille.

Saiga tartarica.

Capra ibez.

M. de Maret m'a dit que M. Milne Edwards avait aussi reconnu parmi les fossiles de la Charente : Arvicola amplhibius, Arvicola agrestis? Spermophilus et Putorius erminea.

Ces animaux ont eu sans doute pour contemporains ceux des bords de la Vézère, dont on trouve les débris dans les abris sous roche de la Madeleine, des Eizies, de Laugerie-Basse que M. de Mortillet rapporte à son étage magdalénien. D’après ce que j'ai vu dans la collection de M. Massénat, les curieux spécimens de l'art humain qui ont si justement rendu célèbre Laugerie-Basse,

ont été recueillis à côté des débris des mammifères suivants :

Hyœna crocuta (spelæa). J'en ai remarqué trois dents.

Canis lupus.

Canis vulpes.

Ursus. J'ignore l'espèce.

Felis leo (race spelæa).

Sciurus vulgaris.

Lepus timidus.

Elephas primigenius (vertèbres, parties de bassin, éclats de gros os des membres, une défense, de nombreux objets en ivoire sculpté, une molaire à lames très fines et serrées qui présente le type extrême du mammouth).

Equus caballus. Ses restes sont très abondants.

Bovidés de grande et de moyenne taille.

Cervus elaphus, race ordinaire et race canadensis de très grande taille.

Cervus tarandus; c’est l'espèce dominante; ses restes se trouvent en profusion.

Rupicapra europæa.

Saiga tartarica.

à. Age de la pierre polie. — C’est surtout auprès de la grotte de Bois-du-Roc, que les explorateurs de l’Angoumois ont trouvé des dépôts de l’âge de la pierre polie (1). Il y a une brusque séparation entre ces dépôts et ceux de l’âge du renne. L’abondance des morceaux de poterie et la nature des instruments les font de suite reconnaître. On n’y rencontre plus de traces des animaux dont les espèces sont aujourd’hui émigrées, comme le renne, le saïga ou les grands bovidés. Les mammifères qui m'ont paru les plus

(1) MM. Bourgeois, Delaunay, Fermond et de Maret ont publié sur les formations néolithiques de la Charente des notes qui ont été insérées dans les Matériaux pour l'histoire de

l'homme.

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