‹ Matériaux pour servir à l'histoire comparée des sciences mathématiques chez les Grecs et les Orientaux (volume 3)Chapitre 2 sur 21 · RUE JACOB · texte numérisé non relu

RUE JACOB

A(yf^

Paris, -i'i juin i8

Quatre ans séparent l'impression du premier et du second tome de cet ouvrage; d'autres travaux, et en particulier la publication des Prolégomènes des tables astronomiques d' Oloug-Beg (in-8°, 1847), ne m'ont pas permis de le terminer aussitôt que je l'eusse désiré. J'ai su mettre, d'ailleurs, ce retard à profit, et les nombreux matériaux que j'ai réunis sur les diverses questions que j'avais à traiter formeront, sous le titre de Notes et éclaircissements , la matière d'un volume complémentaire.

D'un autre côté , les témoignages d'estime que j'ai reçus des hommes les plus éminents

de rLùiro|)e (i), m'ont encouragé à poursuivre une carrière (jue j'avais entreprise par les conseils de mes illustres maîtres, Silvestre de Sacy et Arago, et dont je n'ai pas dévié, malgré d'amères déceptions, depuis seize ans.

Aujourd'hui, grâce à de persévérants efforts, les Arabes reprennent dans l'histoire des sciences mathématiques le rang qui leur appartient; on s'accorde à reconnaître qu'ils ont su combler par leurs écrits cette lacune de plusieurs siècles, qui semblait jetée pour jamais entre l'école d'Alexandrie et l'école Moderne; et l'on peut déjà voir quelle importance attachent les meilleurs esprits aux diverses productions des Orientaux , dans un livre que la France, à une époque d'agitations politiques, n'a pas encore suffisamment apprécié, et qui réalise admirablement l'alliance de la science et de la poésie ; le Cosmos de M. de Humboldt trace un tableau impartial des services que les Arabes ont rendus à

(i) Je saisis cette occasion de remercier M. Quatremère de ses articles sur Oloug-Beg , insérés au Journal des Savants, dans les cahiers de septembre 1847 et juin 18/48.

la civilisation, et laisse en inènie temps pressentir tout ce ((u'on doit attendre de reeherrhes ultérieures hahilenient dirigées.

liacpiestionde la découverte de la A V/m/^/o//, déi^aj^ée des i'ausses interprétations au milieu desquelles on s'était plu à l'obscurcir, n'a rien perdu de sa valeur, et notre opinion, appuyée de l'autorité de M. Mathieu, de M. Poinsot et de nos plus célèbres géomètres, s'est fortifiée de nouvelles adhésions. Jl suffit de mettre en regard de la version si diffuse da Journal des savants, la traduction que nous avons publiée nous-méme du chapitre d'Abou'l-Wéfa, pour comprendre le véritable nœud du débat (i).

L'inégalité signalée dans XAlmageste sous le nom de Prosneiise^ et rattachée par Ptolémée à l'évection ou seconde inégahté lunaire , a de bonne heure attiré l'attention des astronomes de Bagdad. Dès la fin du huitième siècle, ils l'indiquaient dans leurs traités, et l'on sait qu' Alfragan et Thébit-ben-Corrah en avaient fait l'objet d'une mention spéciale, sans s'écarter toutefois de l'hypothèse grec-

(i) Voy. plus liant, t. I, j). 45, lo'i et 184.

( iv ) que. De la tous ces passages d'auteurs arabes (|ui parlent fie la Prosneuse de Ptolémée, et ne Ibnt (jue copier leurs devanciers.

Jusqu'à la seconde moitié du dixième siècle, on n'aperçoit aucune trace de modification aux théories de l'astronome d'Alexandrie, et l'on conçoit aisément que les compilateurs qui se sont servis des traités rédigés à cette époque, reproduisent dans leurs explications les propres termes de l'Almageste : mais à partir de l'année 960 de J. C. , le chapitre de Ptolémée est soumis à un e\amen approfondi ; on observe la lune dans les octants ; on marque les différences qu'offrent les tables grecques et les résultats des nouvelles déterminations; et, vers l'année 980, Abou'1-Wéfa déclare hautement que le Muhazat est une inégalité tout à fait indépendante de l'équation du centre et de l'évection; il l'explique de la manière la plus nette, il en donne le coefficient, et s éloigne complètement, sur les points les plus essentiels, de l'exposé de Ptolémée.

Les deux pren)ièresj>arties du chapitre d'A-

bou'I-VVéfa ne hiisscnt subsister auciiin* incertitude ; c'est l)ien la troisième inégalité lunaire que notre auteur décrit; c\st bien la Variation de rvcho-Brahé; la seule objection qu'on puisse élever contre la réalité de cette découverte, repose sur l'emploi des expressions Trine et Sextile servant à désigner les Octants ; mais indépendannnent des observations que nous avons présentées à ce sujet (i), l'objection se trouve entièrement détruite par le passage déjà cité de Longomontan, qui appliquait en 1622 les mêmes termes à la / aviation signalée par sou collaborateur Tvcho-Bralié (2). — L'astronome danois n'aurait dans cette circonstance que le mérite d'avoir substitué la dénomination à' Octants à une locution en apparence vicieuse. — Tout le monde est donc aujourd'hui d'accord sur ce fait que le passage d'Abou'l-Wél'a indique très-clairement la Variation dans ses premiers paragraphes; les lignes (|ui terminent le chapitre doivent- elles

^1) Voyez ci-(les6iis l. I, p. loi il suiv.

( vj ) liiodilier une opinion si bien établie? voilii toute la question.

Par une interprétation forcée de ces dernières lignes, on prétend que l'inégalité décrite, dépendant de la position de Tapogée lunaire, n'est pas la Variation; on confond ainsi deux ordres d'idées entièrement distincts. Abou'l-Wét'a,tout en tenant compte de l'apogée lunaire, s'écarte, sur le point capital de sa théorie, des hypothèses grecques. On (lit qu'il ne s'est pas compris lui-même, mais ce n'est pas un argument sérieux; et si le chapitre XI de son Almageste ne semble offrir (|ue des sens également faux (i) , est-ce bien à l'auteur arabe qu'il faut s*en prendre? Le texte porte qu'on doit rattacher le mouvement moyen du centre de l'épicycle au centre du monde, pour rendre raison de la troisième inégalité (2); il n'y a rien dans ce peu

(i) Journal des Savants , iS^S, p. i65. (2) Man. ar. n. i i'^8,f. loc: j! vJ^H^*-^ ^-^^-s^' J^l JLjJI ^y J^ y> h^J:.^i\ j^\ j^^^SJ ^As ^jA iT^

de mots (jiii soit de nature à justiHer iiii reproche d'inintelligence. Quelles que soient d'ailleurs les difficultés qu'on cherche à soulever sur le fond du débat, nous nous bornons à cette seule réflexion : l'n astronome observateur, traduisant au seizième siècle le passage d'Abou'1-Wéfa, et vérifiant les mouvements de la lune dans les positions indiquées, eût -il immédiatement reconnu et signalé la Variation (i) aussi bien que Tycho-Brahé? Tout homme de bonne foi répondra par

(i) On s'etoniie [Journal des Savants, i845, p. i65), à propos de la Variation y de ne pas trouver dans Abou'I-Wéfa les périodes moyennes, le mouvement de latitude, la rétrogradation des nœuds; quels rapports ces faits ont-ils entre eux? Al-Conn, dont nous donnons (pielques extraits à la fin de ce volume, parle du mouvement de latitude, de la rétrogradation des nœuds, et ne dit rien des inégalités lunaires. En conclura-t-on que les Arsàbes ne connaissaient aucune de ces inégalités?

l'affirmative, et, pour nous, le problème est complètement résolu en faveur des Arabes (i).

Cette découverte a une haute importance historicpie , |)arce qu'elle prouve que l'Ecole de Bagdad était parvenue à l'extrême limite des connaissances astronomiques qu'il était possible d'acquérir sans le secours des lunettes et du télescope. Les travaux des Arabes méritent par conséquent d'être étudiés avec soin ; les apprécier dans leur spécialité, déterminer le degré d'influence qu'ils ont exercé au moyen âge sur le développement intellectuel des peuples de l'Orient et de l'Occident, tel est le double but que nous nous sommes proposé d'atteindre.

Le premier volume de cet ouvrage, et l'introduction que nous avons publiée en tête des Prolégomènes d'Oloug-Beg, présenter) t une esquisse, bien imparfaite sans doute, des services rendus par les Arabes aux sciences mathématiques; mais les résultats qu'ils constatent, ont imprimé une direction nou-

\^\) De Hunil)()I(U, Cosnws ^ t. II de la tiad., p. 272.

( i« ) velle aux recherches des ériidits et modifié profondéinent les opinions reçues.

1" [ja substitution des sinus aux cordes, rein|)Ioi des tangentes dans les calculs trigononiétriques, l'application de l'algèbre à la géonïétrie, la résolution des équations cubiques, les traités grecs f|ui ne nous ont été conservés que par la traduction arabe (i);

2*^ Des observations nombreuses, la découverte du mouvement de l'apogée du soleil, de l'excentricité de l'orbite de cet astre, de la véritable din^ée de Tannée, de la diminution progressive de TObliquité de l'écliptique, de la valeur exacte de la Précession, des irrégularités de la plus grande Latitude de la lune, de la Variation (2) ;

3° La construction de vastes observatoires enrichis d'instruments de toute espèce, l'invention du Mural, du Gnomon a trou, du Pendule, etc.; une étude attentive des phénomènes célestes, occultations d'étoiles, co-

(i) Voy. ci-dessus t. I, passim, nos Prolégomènes d'Oloiig- Beg, intr. pag. x\x, l\xi, lxxii, et sur les Porismes d'Euclide^ Lxxiv, etc., de Humholdt, Cosmo<i, i, p. i i, p. 276.

(2) V. nos Prolégomènes d'Oloiig-Beg, p. cxxxiv et cxxxv.

niètes, éclipst'S, conjonctions, taches solaires, nébuleuses, étoiles filantes, etc. (i) ;

V* Hcs corrections rcniar(|iiables apportées aux Tiil)les géo^raplii(|uesclePtolénîée, la mesure d'un degré du méridien terrestre, des itinéraires d'une grande précision, etc. (2) ;

Tels sont les faits généraux que nous a déjà révélés l'examen d'un petit nombre de manuscrits, et le chanij) reste ouvert à de nouvelles investigations.

Pendant plus de deux cents ans Bagdad a été le centre d'un mouvement intellectuel qui devait se communiquer à toutes les parties de l'empire des Arabes; l'œuvre de Haroun - AIraschid (786-809) et d'Almanioun (8 1 3-833) , continuée sous leurs successeurs, devait être reprise aii temps de la décadence des Khalifes Abbassides, par les princes Bouides revêtus de la dignité A' Érnir-Al-Omrah

(i) Prolégomènes d'0!uiig-Beg,paj^. xiii, xx, xxviii, xxxvii, iLi, Li, LV, LVii, Lxxxiv, cxxiii, tlc. ; (ic Hiimboldt, Cosmos, I. I, p. /|65, et t. II, |). 270 et 536 ; M. Qu.itremère, /o///-//. ffcs Satf.f sept. 18 ',7, et le présent ouvr;ige , t. I , p. 289, et t II . in^ne.

(2) Prolégomènes d'Oloug-Beg, p. x, tt la septième parlir de ret onviagr , t. II, p. 65 1.

( xj ) (933-lo55). Depuis hi célèbre ambassade envoyée à Charlemagiie (807) jusqu'au démenibremeiil définitif de l'empire Aral)e, vers la tin du dixième sièele, les noms des niathématiciens et des astronomes les plus habiles se pressent sous la plume. Aux auteurs de la Table vérifiée et à leurs collaborateurs Alf'ragan, Alkhovvarezmi , Alkendi , succèdent Thébitben-Corrah, le Mahani , Costa-ben-Luka , Albatégni, les lils d'Amadjour; puis viennent Ebn-al-AaIam, Abderrahman-Soufi , Abou'I- VVéf'a , Al-Chogandi , et tant d'autres qu'il est inutile de rappeler iei(i). A l'époque où r(3rient devient le théâtre de révolutions sans cesse renaissantes par la formation de l'empire des Ghaznévides, de celui des Seldjoukides, etc., le Caire remplace Bagdad avec éclat et reçoit dans ses murs des savants distingués. Ebn-Jounis et Al-Haithem complètent, au onzième siècle, la période la plus brillante des découvertes de l'Ecole arabe.

Tandis que ces découvertes vont se répandve dans l'Afrique occidentale, en Espagne.

.1) Voyez riOb Prolégomènes d' (Jloit^- Beg , iritmcl. pa;^-

VlIl-LX cl CL.

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