‹ Matériaux pour servir à l'histoire comparée des sciences mathématiques chez les Grecs et les Orientaux (volume 3)Chapitre 9 sur 21 · SIXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

SIXIÈME PARTIE

De r Astronomie chez les Chinois.

Lorsque Fréret composait ses intéressants mémoires sur la chronologie chinoise, et puisait, au milieu des documents rapportés par nos missionnaires, les éléments de cet ingénieux système dont on admire encore aujourd'hui l'exposition à la fois claire et élégante, il ne se doutait guère qu'un siècle plus tard, les faits particuliers qu'il avait cherché à mettre en relief, serviraient, sous une plume exercée, à la glorification de \ esprit scientifique des lettrés du céleste empire.

Si, en effet, cet illustre érudit pouvait craindre un reproche , c'était celui d'une trop grande partialité à l'égard des Chinois , et il le sentait bien lui-même : car, en choisissant avec une sagacité remarquable, dans un arsenal de matériaux à peine élaborés, des indications propres à justifier ses idées personnelles, il n'ignorait pas l'existence de certains passages qui s'accordaient peu avec ses hypothèses , et il ne songeait nullement à la dissimuler; aussi n'avançait-il que pas à pas, et

l 56/, ^ avec une rare prudence sur ce terrain glissant , apportant un soin extrême à ne donner aucune prise à la critique , s'entourant de mille précautions pour prévenir les attaques, invoquant sans cesse la perte des anciens monuments, et l'impossibilité d'établir une concordance parfaite entre les diverses parties d'une histoire restituée après coup.

Tous les hommes éclairés savent que rien n'est plus incertain , que rien n'est phis confus que les origines de ce qu'on est convenu d'appeler Castronomie chinoise; il semble que les missionnaires européens, curieux de nous les faire connaître, n'aient eu d'autre but que de rassembler à la hâte et sans examen tous les récits qui rentraient, à quelque titre que ce fût , dans le domaine de la science. Aussi résulte-t-il de cette absence complète de méthode, un pèle-méle inextricable de notions plus ou moins obscures, et de faits contradictoires, source de ces systèmes éphémères, renversés aussitôt que mis au jour, mais que chaque génération semble destinée à voir reparaître. Deguignes et Delambre n'ont eu besoin que de présenter une analyse succincte des documents publiés jusqu'à présent pour arriver à cette conclusion, qu'au temps même de Gaubil , l'astronomie n était pas encore née à la Chine; il s'ensui-

( 565 ) vrai! qu'il n'y en a jamais eu , et cette opinion pourrait bien n'ctre pas un paradoxe; c'est ce qu'il importe d'éclaircir.

Nous avons dit que tout récemment on avait ressuscité les idées de Fréret; et que, sans tenir compte des objections raisonnées qu'elles avaient soulevées , on avait donné à ces idées une portée que le célèbre académicien n'aurait jamais avouée; voici, en effet, les propositions que nous trouvons consignées dans le Journal des Savants (i) :

i" Le système particulier d'observations qui forme le caractère pro])re de l'ancienne astronomie chinoise , est exactement pareil à celui que nous suivons actuellement.

'x^ Les Chinois ont constamment et uniquement employé pour élémentc astronomiques les distances polaires obseivées des astres, et l'instant aussi observé de leur passage au méridien.

v^° Leur mode de division du ciel stellaire indique le grand usage qu ils ont dû faire de la mesure du temps; et ce mode de division, qui est le trait le plus spécialement caractéristique de leur astronomie^ les a conduits à mettre en pratique ce que nous faisons nous-mêmes à présent.

Ces propositions , si elles étaient admises, lais

i) Journal (les Savants , i8/jO, p. 27, 3o et suiv.

566 ) seraient entrevoir, chez les Chinois de rantiquité, une science déjà fort avancée; il s'agit de rechercher sur quelles bases elles reposent. Fréret a très-bien remarqué qu'il ne suffit pas d'avoir entre les mains un instrument qui peut mener aux plus brillantes découvertes; il faut encore savoir en user; or, les Chinois sont les premiers à s'étonner des conceptions merveilleuses qu'on leur attribue; et , comme ils ne veulent pas en décliner riionneur, ils feignent de croire, et racontent très-sérieusement, que toutes les belles connaissances de leurs ancêtres se sont perdues deux cents ans avant notre ère , par suite de l'incendie des livres ordonné par le sauifage Tsin-Chi- Hoang (i).

Pour un esprit réfléchi, cet événement, qui paraît établir une ligne de démarcation bien tranchée entre l'histoire ancienne et l'histoire moderne de la Chine, n'a pas une très-haute valeur. Personne ne supposera que la destruction des monuments écrits puisse faire disparaître entièrement les connaissances historiques et scientifiques de tout un peuple. L'empereur Tsin-Chi-Hoang était un conquérant illustre, qui avait fait construire

(i) Souciet, Observ., t. II, p. 3 ; Fréret, OEuvres complètes, édition in-8°, t. XIII, p. 126 et 127 ; Lettres édifiantes^ toni. XXVI, p. 171 cl 'i37, et t. XL de l'édition in-i8, p. 75 et 121.

( 5(57 ) la grande muraille de la Chine, et qui, pendant son règne , avait déployé une rare magnificence ; si , pour déjouer les menées d'un parti qui menaçait son autorité en s'appuyant sur des passages et des extraits des anciens Iwres, il commanda en il\6 ou plutôt l'an ii?> avant J. C, de brûler ces ouvrages, ne lui attribue-t-on pas, d'un autre côté, l'invention du papier et du pinceau à écrire? Et, quand bien même les traités d'astronomie auraient éprouvé le sort des vieilles chroniques chinoises, les découvertes scientifiques, généralement acceptées, seraient-elles tombées dans un profond oubli? On anéantirait aujourd'hui les admirables productions des Copernic, des Newton et de tant d'autres maîtres, que les brillants résultats dus à leur génie ne s'effaceraient jamais de la mémoire des hommes, à moins d'un cataclysme universel; et, nous devons le faire remarquer, cinq ou six ans s'étaient à peine écoulés depuis l'incendie des livres chinois, que déjà l'empereur Caotzé ordonnait la recherche de tous les ouvrages qui avaient échappé à la destruction , et formait neuf volumes des fragments qu'on était parvenu à rassembler soit de souvenir (i), soit d'après des pièces manuscrites. Ajou-

(i) Frérrt, t. XIII, p. 128.

( 568 ) tez à cela que Tarrèt de proscription de Tsin-Chr- Hoang avait épargné les traités Ôl astrologie, et i\* agri culture {\)\ et l'on vent, malgré ces exceptions et pour se conformer au point de vue des historiens de V astronomie chinoise^ que les traditions scientifiques des anciens temps aient complètement disparu l'an 2i3 avant J. C. ! bien plus, que l'examen attentif des neuf volumes recueillis par Caotzé, puisse seul en révéler quelques traces fugitives! Cette opinion appelle nécessairement un débat contradictoire.

Des neuf volumes connus sous le nom de lii'res classiques^ cinq sont appelés kings, ou sacrés; les plus importants pour notre sujet, sont le Chouking , résumé historique attribué à Confucius; le Chiking, recueil d'anciennes poésies, qui contient trois cents pièces de vers de diverse nature, et le Tchuii'tsieon ^ fragment d'un autre ouvrage de Confucius qui florissait au milieu du cinquième siècle avant J. C.

Que, dans ces écrits, il soit parlé de certains phénomènes célestes qui auront frappé l'imagination des peuples, rien de plus ordinaire; nos chroniques du moyen âge sont remplies de faits semblables, et jusqu'ici l'on n'a pas songé à

(i) Frèret, t. XIII, pag. \iti\ Jnurnnl des Smants y 18S9» p. 7a I-

( 5ti9) en tirer parti pour supposer à nos ancêtres des connaissances étendues en astronomie. Pour les Chinois, c'est autre chose : on croit que leurs annales offrent les plus anciennes observations que Ton puisse employer, et l'on attache à ces observations un caractère scientifique (i). Or, les notions astronomiques dont les Iwres classiques de la Chine semblent faire mention , se réduisent à cinq principales : ce sont, i° le solstice d'Yao, déterminé vers 2357 avant J. C; 1^ l'éclipsé de soleil de 21 55; 3° le solstice de Tchéou-Rong, vers 1 1 1 1 ou 1 100 ; 4" l'indication des étoiles polaires Tay-Yet Tien-Y; 5" l'observation du passage au méridien des vingt-huit dwisions stellaires des Chinois. Apprécions d'abord la valeur historique de ces divers éléments.

Le chapitre du Chou-kin^ relatif à l'empereur Yao présente tous les traits d'une légende de la plus grande simplicité. Les astronomes ou princes Hi, Ho, par ordre de leur souverain, donnent une méthode pour calculer le mouvement du soleil , de la lune et des astres, vers 2357 avant J. C.

(1) Laplace, OEuvres complètes ^ i"-4**, 1846, toi». VI, p. '^64 et 396.

( 570 ) Hi-Tchong se dirige vers l'est pour examiner l'étoile qui se trouve au point de l'équinoxe du printemps, et Ho-Tchong, vers l'ouest féquinoxe d'automne); Hi-Chou, vers le sud (solstice d'été); Ho-Chou , vers le nord (solstice d'hiver) ; ils trouvent quatre étoiles, niao, hiu^ ho et mao^ que les commentateurs identifient avec a hydre, € verseau , TT scorpion, r, pléiades. Gaubil (i) recommande de bien prendre garde aux interprétations des auteurs qui sont venus deux ou trois mille ans plus tard, et son observation est juste : car l'astérisme Mao (r, pléiades), qui, pour Yao, marque le solstice d'hiver (a), est ensuite donné comme le signe de l'équinoxe vernal ; Hiu (ê verseau) est transporté de l'équinoxe d'automne au solstice d'hiver; et les astérismes Ho et Niao deviennent les constellations Fang {j^ scorpion), et Sing (a hydre); on parvient ainsi à fixer approximativement le lieu des solstices et des équinoxes du temps d'Yao. Et sait-on à quelle époque on établit ces évaluations? C'est au treizième siècle de l'ère chrétienne (3), au temps de l'astronome Co- Chéou-King.

D'un autre côté, l'empereur Yao apprend à Hi

(i) vSouciet, Obs, III, 8 et 9.

(3) Journal des Savants, 184O, p. 234

( 57' ) et à Ho (|ue le Ki est de 366 jours, et que pour tlétermiuer l'année et les quatre saisons, il faut employer la lune intercalaire; ce sont, comme on le voit, des données tout à fait élémentaires; Hi et Ho n'avaient pas besoin d'être fort savants pour trouver à peu près le rapport de l'année lunaire avec l'année solaire.

Sous le règne de Chun , en 2^85, Hi et Ho construisent une machine destinée à représenter le système du monde; puis on les voit reparaître en 21 55, à l'occasion d'une éclipse de soleil dont nous parlerons tout à l'heure; si tout ce qui précède n'est pas un conte , à coup sûr on reconnaîtra que la véritable science n'a rien à y gagner, et nous ne perdrons pas notre temps à rechercher si les astronomes Hi et Ho ont pu vivre, à l'exemple des patriarches, plus de deux cents ans. Passons donc à l'éclipsé de soleil de 21 55 av. J. C.

Cette éclipse a donné lieu à bien des commen^ taires; elle pouvait servir de date positive pour la chronologie chinoise; de là les calculs les plus multipliés, les opinions les plus diverses ; il est vrai que quelques missionnaires , peu instruits sur ces matières , dit Gaubil, prétendent que le texte du

( 57'> ) Chou-kiijg ne*lait aucune mention d'éclipsé (ij ; mais la traduction qui en a été donnée doit, au dire de certains sinologues, ne laisser aucun doute I à ce sujet;on lit: Ki, àl'équinoxe\ Tsiou, en automne ; Tching, huit heures du matin ; Yueou, i ^^ de la lune\ Fey-si, elle s'opposa au ^^/^//(réclipsa); yufang, à fani^. Les traducteurs tartares ont dit (2) : en automne, ci la fin des grands jours, le i^*^ de la lune, il y eut éclipse de soleil à la constellation fang. De plus, l'ancien livre Tsou-chou^ dont l'auteur vivait, à ce qu'il paraîtrait, 480 ans av. J. C, cite le texte du Chou-king comme rapportant une éclipse de soleil, et cet ancien auteur se sert du terme formel d'éclipsé de soleil (3). Le Chou-king nous apprend que les astronomes Hi, Ho ils étaient sans doute de la même famille que les premiers Hi, Ho du temps d'Yao) avaient négligé l'observation de cette éclipse, et qu'au lieu de s'acquitter de leur devoir, ils ne pensaient qu'à boire. L'empereur Tcbong-Kang nomma un général pour mettre à la raison, par la voie des armes, Hi et Ho, qui furent défaits et punis de mort. Plusieurs

(1) Lettres édifiantes^ in-12, t. XXVI , p. 98 ; iii-18, l. XL, |). 24.

(2} Delambre, Astr. anc. t. I, p. 353.

(3) Lettres édifiantes^ in-ia, t. XXVI, pag. 99; el iii-18, \. XL, pat;. 25. On m ira plus loin que ce livre ne peut être considère eoiiinie une autorité scrieuse.

( Sy:^ )

missionnaires ont traité de fables tontes ces circonstances, et certes, ils n'ont pas eu tort; la peine de mort semble bien sévère, lorsqu'il ne s'agit que d'une éclipse mal calculée, et cela dans un pays où Ton n'a jamais su prédire exactement un tel phénomène; Gaubil a beau nous expliquer que les astronomes Hi et Ho étaient en même temps des princes puissants, qui, menacés de la vengeance de l'empereur, s'étaient fortifiés dans leurs terres (i), il est difficile d'admettre qu'il soit question, dans cette circonstance, d'une éclipse de soleil ; des lois aussi sévères portées par le gouvernement chinois contre les savants qui ne mettaient pas assez de précision dans leurs calculs, auraient dû créer une pépinière de bons observateurs, et l'on ne peut en signaler un seul; prouvent-elles, d'un autre côté, la haute antiquité de l'astronomie chinoise? nullement, car il est évident qu'à cette époque reculée, il n'existait pas de méthode sûre et détaillée pour le calcul des éclipses. Gaubil émet une opinion contraire; il est saisi d'admiration, et considère comme bien digne de remarque et d'attention , cette science si ai^ancée dans un temps aussi ancien et dans un pays aussi éloigné de celui où se fit la dispersion

(i) Lettres édifiantes^ in-12, t. XXVI, pag. loo; et in-i8, t. XL , ]). ^5.

( 574 ; ilrs nations après le délui^e ; mais il ajoute : a Je pense que les fondateurs de Fempire avaient « reçu des patriarclies, ou même de Noé, bien « des connaissances sur Fastronomie; j'ai bien de « la peine à me persuader que les Chinois, sur « leurs propres observations et réflexions^ aient pu a venir à bout d avoir les connaissances supposées « dans ce que dit l'empereur Yao, et dans ce « que dit le Chou-king sur l'éclipsé de soleil (i). »

Ce jugement porté parGaubil résume parfaitement le problème et l'éclaircit dans ses éléments; il était impossible que le savant missionnaire, en étudiant d'une manière approfondie l'histoire de \ astronomie chinoise^ ne reconnût pas le peu de certitude des anciens monuments soumis à son examen , et l'aveu qu'il laisse échapper est précieux à enregistrer. Nous allons voir que tout ce qui se rapporte à l'éclipsé du Chou-king justifie les doutes de la critique.

Les chronologistes ne sont pas d'accord sur l'année de cette éclipse; les uns la placent en 2159, les autres en 2128. Gaubil croit quelle est de 21 55. Cassini etFréret la reportent à l'an 2007. Voilà bien des opinions différentes; elles ont été soutenues par leurs auteurs avec une conviction

(1} Lettres édifiantes^ p. 102 et 27.

remarquable et dans de fort longues dissertations (i); on pouvait donc supposer le sujet épuisé, et voici qu'aujourd'hui on est forcé de reconnaître que tous les calculs sont faux. On lit dans le Journal des Savants (2) : « Selon Gaubil (3), l'éclipsé mentionnée dans le Chou-king pour le commencement du règne de Ïchong-Kang, aurait eu lieu le 12 octobre de l'an 21 55, en comptant à la manière des chronologistes, ou de Tan 21 54, en comptant à la manière des astronomes. D'après une indication trouvée dans ses manuscrits, la conjonction apparente se serait opérée ce jour-là vers 7 h. 24' ou 7 h. 26' du matin, à Pékin. De là, il conclut que Féclipse aurait été visible, non-seulement dans cette ville, mais même à Ga-ny-hien , résidence de Tchong-Kang, et plus occidentale de Pékin de 20' en temps.

« Le compagnon de Gaubil, dont nous avons les calculs, est plus précis. Selon lui, la conjonction a eu lieu le 1 1 octobre, à 1 1 h. 20' 20", temps moyen de Paris compté de midi,

(i) Fréret, t. XIII, p. i54, 167, 160, 255; t. XIV, p. 56, 80, 143, i52, 173; Ideler, die Zeitrechnung de?' Chine s en , passim.

(a) Journal des savants, 1840, p. '>.l\\.

(3) Souciet,Oè^. t. II, p. 144.

ce qui équivaut au 12 octobre, à 6 h. 56' 3i" du matin, temps vrai, à Pékin. Ce jour-là, le soleil s'était levé à Pékin déjà éclipsé. Le milieu de Téclipse aurait eu lieu à 6 h. i3' 8" ; la fin à 6 h. 49' i4"> ^f ^3 grandeur de Téclipse aurait été de deux doigts. Par la marche et le détail des calculs, M. Largeteau a reconnu qu'ils ont été faits avec les Tables de La Hire, qui ne tiennent pas compte de l'accélération du moyen mouvement; il lésa repris par les Tables du soleil de Delambre et les Tables de la lune de M. Damoiseau, en tenant compte de toutes les inégalités indiquées par la théorie de l'attraction.

« Il a d'abord calculé ainsi les lieux de la lune, du soleil, et les mouvements horaires de ces deux astres pour le 11 octobre 21 54, à 12 h. temps moyen de Paris', compté de midi. "Voici quels ont été les résultats :

/ long, vraies. C 6' 4" o 7" mouv. hor, C 33' 34' 6

An— 2154 ) 0 6*0 55 41 © 2 32 2

OCt. 11 j.+rilj, i

( différ. des longit. 0 3 9 26 mouv. Iior. rel. 312 4

« Avec ce mouvement horaire relatif, les 3"* 9' 26" de différence en longitude ont dû être décrits en 6 h. 6'. Ceci étant soustrait de l'époque choisie, on a la conjonction vraie le 11 octobre à 5 h. 54' du soir, temps moyen de Paris, compté de midi; conséquemment, pour Pékin, le 12 oc-

^ '^77 ) tobre à i li. 3o' 3o" du matin, temps moyen compté de minuit, puisque Paris est plus occidental de 7 h. 35' 3o" en temps. Ainsi Téclipse s'est réellement opérée sous le méridien de Pékin, et à plus forte raison sous celui de Gany-hien, pendant la nuit du 12 octobre, longtemps avant le lever du soleil; de sorte qu'elle n'était pas observable dans ces deux villes, ni même dans les parties les plus orientales de l'empire chinois.

« Pour montrer la cause de la différence qui se trouve entre ce résultat et celui du missionnaire, M. Largeteau remarque que l'accélération du moyen mouvement, appliquée de nos jours jusqu'à cette ancienne époque , diminue la rétrogradation de la lune en longitude de l\ 27' i'\ ou, ce qui revient au même, elle rend la longitude d'alors plus forte de cette quantité qu'on ne la trouverait si l'on appliquait le mouvement actuel à tout l'intervalle; cela recule donc nécessairement l'instant de l'éclipsé de tout le temps que la lune emploie à décrire cet arc par son mouvement relatif. M. Largeteau trouve néanmoins que l'erreur du missionnaire n'a pas été tout à fait aussi grande, et qu'elle s'est réduite à 3" I r 38" par l'effet accidentel d'tine autre erreur des Tables de Lahire, lesquelles supposent le

( 57» ) mouvement séculaire de la longitude moyenne de la lune un peu plus faible qu'il ne l'est réellement.

« Par un calcul absolument semblable, M. Largeteau s'est également assuré que l'éclipsé de l'an •2007 des chronologistes , présentée par Fréret comme étant celle du Clhou-king, a eu lieu aussi à la Chine pendant la nuit , de sorte qu'elle n'y a pas été plus visible que celle de Gaubil; il faut donc assigner, pour l'éclipsé de Tchong-Rang , quelque autre date que celle-là; » et ce serait, quoi qu'on en ait dit, une recherche peu intéressante, que de tâcher de trouver l'époque exacte de cette éclipse. En présence des termes mêmes du Chou-king , on ne saurait jamais obtenir un résultat incontestable. Il serait à craindre que des investigations de ce genre, aussi épineuses que stériles, servissent uniquement à justifier l'opinion des missionnaires qui voient dans le passage du Chou-king toute autre chose qu'une éclipse. On sait à combien d'interprétations différentes se prêtent en général les textes chinois, et on se rappelle cette singulière joute de deux babiles sinologues, qui se sont tout récemment reproché, dans quelques pages de traductions, plus de contre-sens qu'il n'y avait de phrases. C'est ainsi qu'on a tiré du caractère Hetis^ un

^ ^79 ) instrument astronomique, une sphère armillaire construite par Hi et Ho pour l'empereur Chun en 2^85 av. J. C. et surmontée d'un tube, une lunette enfin; Gaubil, avec sa franchise accoutumée, déclare qu'à cet égard il ne garantit rien (i), et il prend le bon parti, car de telles suppositions sont inacceptables.

On a fait grand bruit des observations ordonnées par Tchéou-Rong, à Loyang, vers iiii ou iioo av. J. C; elles présentent, au jugement de Laplace (2), des résultats conformes à la théorie de la pesanteur universelle, et sont précieuses par leur antiquité. Il s'agit d'une longueur méridienne du gnomon et d'un solstice d'hiver nettement déterminés. Tchéou-Rong aurait obtenu l'ombre méridienne d'un pied cinq pouces avec un gnomon de huit pieds , et rapporté le lieu du solstice au deuxième degré de l'astérisme Jiu (e Verseau) (3). Ces assertions ne sont assurément pas sans importance; mais, lorsqu'on re-

(1) Souciet, Obs., t. 111, p. 11.

[i] OEuvres complètes, in-4°, 1846, l. VI, p. 365 et 462.

(3) Journal des Savants y 1840, p. i47-

clierche sur (juelles autorités elles se trouvent appuyées, ou est tout surpris de leur peu de consistance. Plus de cent ans après J. C, Tastronome Li-Fang composa un calendrier auquel il donna le nom de Sse-Fen (les quatre parties), et Ton détermina à Loyang l'ombre méridienne d'un gnomon de huit pieds, au solstice d'été, d'un pied cinq pouces (i); pour attribuer cette observation à Tchéou-Kong, ou pour l'antidater de douze siècles j il faut recourir au Tc/ieou-/i , traité des coutumes et des cérémonies de l'empire, composé à une époque incertaine, et dont le texte a subi plusieurs fois des changements et des altérations (2) ; on y voit seulement qu'on trace la ligne méridienne avec un gnomon , et qu'au solstice l'ombre a un pied cinq pouces; encore a-t-on rattaché à ces indications mille systèmes que Gaubil lui-même traite de faux et de ridicules (3).

Le solstice d'hiver de Tchéou-Kong ne repose pas sur une base plus solide ; la première mention qui en ait été faite remonte à la fin du premier siècle de l'ère chrétienne : une table dressée en 85 de J.C. indique quinze solstices de soixante-

(i , Souci«r , Ohs. t. II, p. II.

(2) A/, t. III, p. 3 A.

(3) /r/., id., p. 3G.

( 58. ) siMZc ans en s()ixante-seize ans, et Gaiibil reconnaît qu'elle est de rirwention de l'historien ini|)érial Pan-Kou (i). Voici comment s'exprime l'auteur chinois: « iiii, cinquième année de la a régence de Tchéou-Rong, première lune, jour «c Teng-se, solstice d'hiver au moment de minuit « et au moment de la conjonction du soleil et « de la lune. » Il n'est nullement question de la constellation nu (s verseau ) dans ce passage. Le seul ouvrage qui l'identifie avec le solstice de Tchéou-Rong est un recueil moderne, le Tien- Yuen-li-li, publié sous l'empereur Rhang-Hi, c'està-dire vers 1700 de J. C. Est-ce là un document assez positif, assez certain pour qu'on pTiisse l'appeler une restitution inespérée (^2)? Personne, assurément , ne sera de cet avis ; mais il y a plus : ce n'est qu'au cinquième siècle de notre ère que l'astronome Ho-Ching-Tien plaçait le solstice d'hiver du temps d'Yao, soit au dixième, soit au premier degré de la constellation /2«(3); pures hypothèses, faites aj)rès coup, et toujours fondées sur une fausse appréciation du mouvement des fixes. Aussi les prétendues observations de Tchéou-Rons

(1) Souciet, Obs., t. II, p. 36.

{2) Journal des Savants^ 1840, p. 149.

(3) Solicitât, Ohs.y t. II, p. 49 et 5i.

( 582 ) peuvent-elles aller rejoindre les Institutions astronomiques (PY'

(lO.

Nous avons déjà remarqué que les caractères chinois, comme dans toutes les langues où les signes représentent des idées, donnent le plus souvent lieu aux versions les plus diverses, et prêtent un merveilleux secours aux faiseurs de systèmes; il suffit de rechercher par le calcul et les formules de la mécanique céleste , ou par le moyen de globes à pôles mobiles, quelles apparences avaient dû se produire à certaines époques très-anciennes , et de les faire ressortir de certains termes douteux ou obscurs qui laissent un libre champ aux hypothèses. Le texte du Chou-king dit que sous Yao ( — aSSy) Téquinoxe d'automne était marqué par l'astre Hiu : première erreur, c'est l'astre Ho qu'il faut lire; cet astre sera l'étoile tt du scorpion dont on a besoin. Or, t: du scorpion fait partie de l'astérisme Fang; Ho devient alors le nom ancien de la constellation Fang, et la question est résolue. Le solstice d'hiver de Tchéou-Rong ( — iiii) se rapproche d'e Verseau ; mais l'historien Pan-Kou ne parle d'aucune étoile ; e verseau est comprise

( 583 ) dans l'aslérisme nu; donc Tchéou-Kong a placé son solstice dans cette constellation. Qui oserait contester un fait si bien établi ? On voit que le procédé est commode. Poursuivons : Gaubil nous apprend qu'on observait à la Chine l'étoile polaire avec beaucoup de soin , et que les dénominations de Tay-y et Tien-y qu'on trouve dans les anciens catalogues représentent des étoiles polaires ; il suppose que Tien-y était le plus près du pôle en 2667 av. J. C. , et Tay-y en 2269 (1). Il y a un grand intérêt à les placer sur le ciel d'Yao ; Fréret voulait que Tyen-y fût a du dragon; maintenant on en fait l'étoile t. Le calcul montre, en effet, qu'alors celle-ci n'était qu'à 1** 4^' 44" du pôle , tandis que a en était éloignée de 2^ 27' iV (2). Pour Tay-y, à laquelle le Journal des Savants prête le caractère d'une polaire observée plus anciennement encore que Tyen-y , ce doit être deux petites étoiles désignées sous les n°* l\i et 184 dans le catalogue de Bode; et en calculant leur lieu au temps d'Yao, on reconnaît que la quarante-deuxième était plus près du pôle que i du dragon ; ce qui implique, sous le point de vue chronologique,

(1) Journal des Savants^ 1840, P- '-^^o. (a) /r/., id.

( 584 ) une contradiction ; lienreiisenient qu'on n'y regarde pas de si près, quand on s'engage dans le champ des conjectures. — En réalité, Tien-y (unité du ciel) et Tay-y (la grande unité) (i) expriment le ciel, avec les qualifications un et grand ; ils signifient également le souverain, l'empereur de la Chine, qu'on identifiait avec le pôle; car il ne faut pas oublier que le principal objet de l'astronomie des Chinois était de distribuer sur la voûte céleste les membres de la famille impériale, les hauts dignitaires de la cour, les chefs du gouvernement et de l'administration. Le tribunal des mathématiques y chargé , non pas de prédire les éclipses , car pour cela il eût été nécessaire de connaître les éléments de la science , mais de faire servir à la politique les phénomènes qui venaient tout à coup frapper les regards , considérait avec soin le rang des étoiles, et leur distance au pôle , pour maintenir l'harmonie des rapports entre le maître suprême et ses sujets , et subordonnait les mouvements des astres aux bonnes et aux mauvaises actions du prince : c'était le plus sûr moyen d'opposer une digue insurmontable aux progrès de la raison humaine (2).

(1) Journal des Savants , I. c. : Vancienne unité.

(2) Voyez plus haut p. 476 et 477, et Journal des Savants, 1839, p. 724.

( 585 ) Que penser, en effet, d'un peuple qui, pendant vingt siècles, ayant entre les mains les instruments qui ont doté la moderne Europe de tant de découvertes admirables, serait demeuré dans une ignorance profonde des lois qui régissent le monde visible? C'est pourtant ce qui est arrivé aux Chinois, s'ils ont possédé les méthodes d'observation qu'on veut bien leur attribuer.

Non-seulementon a cherché, ainsi qu'on Ta vu, en s'appuyant sur les écrits de Gaubil et de Fréret et sur des textes d'une origine équivoque, à présenter les savants du céleste empire sous le jour le plus favorable, mais on a même été jusqu'à dire que le système d'observations qui forme le caractère propre de leur astronomie est exactement pareil à celui que nous suivons aujourd'hui, qu'ils ont constamment et uniquement employé pour éléments astronomiques les distances polaires obseri'ées des astres, et l'instant, aussi observé^ de leur passage au méridien (i); on a enfin prétendu que leur mode de division du ciel stellaire indiquait le grand usage qu'ils aidaient dû faire de la mesure

(i) Voyez [)lus haut, pag. 565.

du temps, et que ce mode de division, qui est le trait distinctif de leur génie scientifique, les avait conduits à mettre en pratique ce que nous faisons nous-mêmes à présent (i).

D'abord, pour mesurer les distances polaires, il fallait qu'ils eussent comme nous des cercles divisés, placés fixement dans le plan du méridien et munis d'alidades mobiles; parce qu'on voit dans l'astronomie de Han , que, vers l'an io4 de l'ère chrétienne (2), il pouvait y avoir de tels cercles faits en métal (et non pas noui^eaux , mais a/iciens\on n'en peut déduire leur existence deux ou trois mille ans avant J. C. On lit dans le Chouking, à l'article Chun-Tieriy que Chun, associé à l'empire par Yao, fit faire un instrument pour ol> server les mouvements des sept planètes ; il y avait un tube sur un axe mobile , et l'instrument était entouré de pierres précieuses. Les Chinois disent des merveilles de cet instrument , et sans savoir au juste ni sa figure, ni ses parties, ni ses différents usages, ils en ont fait des descriptions très-détaillées ; mais elles n'ont , à coup sûr, aucune valeur réelle. En admettant comme authentique le texte du Chou-king, ou est encore porté

(1) Voy. plus haut, pag. 565.

:a) Souciet, Obs., t. II, p. 25.

( 587 ) à faire bien des réserves (i). Je sais, dit Gaubil , qu'on exprime le caractère Heng par un axe audessus duquel était un tube pour mirer; mais cette traduction du caractère Heng pourrait bien avoir son origine dans l'interprétation faite longtemps après , à l'occasion d'un instrument qu'on avait devant les yeux et qui avait un axe de cette sorte (2).

Ajoutons que le plus ancien catalogue chinois où la position des étoiles fixes soit déterminée astronomiquement fut fait, en io5o de J. C. , par les ordres de l'empereur Gin-Tsong. La distance des étoiles au pôle boréal y est marquée assez exactement; mais, avec cela, ce catalogue n'approche pas même encore, dit Fréret (3), de ceux de Ptolémée et des Arabes.

Le second élément astronomique des Chinois, l'instant du passage au méridien, exigeait des horloges pour mesurer le temps. Or, il n'existe aucune description de ces instruments qui soit réellement ancienne; si on voit, dans des ouvrages chinois, des figures représentant des horloges d'eau et même à niveau constant, qu'on fait remonter aux empereurs Yao et Yu , on est obligé de reconnaître

(i) Voy. plus haut, pag. 679.

(2) Id., et Souciet, Obs.y t. III, p= 11.

(3) Fréret, t. XIV, p. 21/4.

que ce sont des dessins modernes, irweiiu's iT imagination (i). Lorsque Fréret tire de l'ordonnance d'Yao la conséquence qu'on observait, plus de 2000 avant J. C, le passage des étoiles au méridien , ainsi que leur lever et leur coucher dans l'horizon à certaines heures , ce qui servait à déterminer les solstices et les équinoxes, en résultet-il que les Chinois avaient compris toute l'importance de cet utile procédé? Comment donc ne se seraient-ils point aperçus, pendant un si grand nombre de siècles, du mouvement àç.^ fixes ou de la précession des équinoxes et du changement de position des étoiles polaires? Gaubil ne nous dit-il pas que l'astronome Tsou-Tchong , en 45o après J. C. , reconnut le premier que M étoile du pôle tournait comme les autres d'orient en occident, et qu'elle devait se distinguer du point fixe appelé pôle boréal (2)?

C'est cependant sur l'observation du passage des astres au méridien que l'on s'est fondé pour mettre en avant cette singulière théorie que nous avons déjà combattue (3), et qui consiste à substituer aux mansions lunaires vingt-huit divisions stellaires distribuées arbitrairement sur le contour

(i) Soiiciet, Obs., t. III, p. 11 et suiv.

(2) Id., t. II, p. 53.

{\] Voy. plus haut , pat;. 544 et suiv.

I 589 ) (1(1 ciel, tliéorie (jui ne sora pas mic dos pages les moins curieuses de riiistoire des erreurs de l'esprit de système.

Si l'on en croit le Journal des Suivants (^\)^ a les Chinois avaient imaginé depuis un temps immémorial, pour rendre la mesure des intervalles de temps plus sûre et plus commode, un moyen que nous employons nous-mêmes. Ils avaient choisi certaines étoiles, dont le nombre a été définitivement de 28, lesquelles sont réparties d'une manière fort inégale et en apparence fort bizarre sur la voûte céleste; ils mesuraient aussi exactement que possible les intervalles de temps qui s'écoulaient entre les passages successifs de ces étoiles fondamentales au méridien; puis, quand ils voulaient déterminer la position relative de tout autre astre, dans le sens du mouvement diurne du ciel, ils avaient seulement à observer l'intervalle de temps qui s'écoulait entre son passage méridien et celui de l'étoile fondamentale la plus voisine ; aussi expriment-ils toujours les lieux des astres par cet intervalle converti en arc. C'est exactement ce que nous faisons nous-mêmes aujourd'hui, seulement nos étoiles fondamentales sont beaucoup plus nombreuses; les intervalles de leurs passages

(i) 1839, pag. 729; 1840, pag. 3o.

( ^9^ / sont déterminés par des instruments sans doute beaucoup plus précis, et, pour plus de sûreté, nous avons soin de rapporter Fastre aux deux étoiles fondamentales les plus voisines, dont Tune le précède, l'autre le suit. Mais la méthode est absolument la même; et quant à notre dernier moyen de rectification , Ton ne peut affirmer que les Chinois n'y aient pas songé aussi , car il est tellement simple, que ceux d'entre eux qui étaient bons observateurs ont dû naturellement le mettre en usage. »

u Or, de même que nous employons toujours, «en Europe, les mêmes étoiles fondamentales, « dont les premières observations bien précises « remontent déjà au temps de Bradley , de même, « par un pareil motif, fortifié par leur invincible « persistance dans la conservation de leurs usages, a les Chinois ont toujours employé et emploient « encore les étoiles fondamentales autrefois adop- « tées dans les anciens temps. Les quatre divisions « stellaires mentionnées dans le Chou-king pour « le temps d'Yao, vingt-trois ou vingt-quatre siè- « clés avant notre ère , se définissent aujourd'hui « par les mêmes étoiles déterminatrices qui les li- « mitaient alors, selon ce que les Chinois affirment «et comme on le voit résulter du calcul. . ., et « le nombre des vingt-huit divisions stellaires de-

( 59' 1 « vait être vrai semblable nient complet à une épo- (( que très-reculée , etc. w

Rien ne manque à cet exposé, que la vérité. Si, // une époque très-reculée^ les Chinois ont observé certaines étoiles à leur passage au méridien (fait dont on pourrait d'ailleurs suspecter l'exactitude, en raison de sa source même), il est plus que probable qu'ils n'ont pas persisté dans l'usage de cette excellente méthode, car ils auraient bientôt reconnu la différence de l'année sidérale et de Tannée tropique, et pendant trois mille ans ils ne s'en sont pas doutes ; ils auraient signalé le mouvement des étoiles à l'égard du pôle , et pendant trois mille ans ils l'ont ignoré. Qu'on ne vienne donc pas nous dire qu'ils mesuraient astronomiquement les distances polaires, qu'après avoir adopté quelques étoiles fondamentales avec la détermination de leur passage au méridien , ils y rapportaient la position de tout autre astre, comme nous le faisons nous-mêmes, et qu'ils ont dû pressentir les perfectionnements que nos astronomes modernes ont introduits dans la science; car, encore une fois, avec de tels secours, ils mériteraient d'être considérés comme les plus ineptes des hommes, pour n'avoir pas su découvrir les notions les plus élémentaires du système planétaire. Que penser , en effet, de Y astronomie d'un peuple qui

( ^9^ ) na pu deviner I ecliptiqiie, qui n'a pas été frappé des différences existant entre ses prétendues dil'isions stcUaires et les mansions lunaires des Arabes, bien plus, qui les a confondues et presque identifiées sans aucun examen ; d'un peuple, enfin, qui n'a jamais cessé de croire que, dans les éclipses, un dragon venait dévorer l'astre du jour ou de la nuit, et qui a institué à cet eTet les cérémonies les plus ridicules (i)? Non, un tel peuple n'a jamais observé d'une manière suivie et dans un but scientifique; un tel peuple n'a jamais eu d'astronomie.

Ce qui le prouve surabondamment, c'est le grand nombre de calendriers mentionnés par les historiens du céleste empire, et tout à fait inconciliables; il est clair que les Chinois, en possession, suivant le Chou-king, d'une année vague de 365 j. ^, et cela dès les temps les plus anciens, voyaient bientôt que leurs suppu-

(i) Gaiibil, Lettres édifiantes ^ t. XL, p. 23, 87 : A la vue (lu soleil éclipsé, les mandarins allaient au palais avec l'arc et la flèche, comme pour être au secours de l'empereur, qui passe pour l'image du soleil. L'intendant de la musique , qui était aveugle, frappait un tambour; les mandarins offraient des pièces de soie à l'honneur de Y esprit; l'empereur et les grands gardaient un jeûne, et étaient simplement vêtus; on immolait un bœuf, etc. Voyez aussi p. 90, yi, sur les cérémnfiics aux principales élniles (sic) .

tations no concordaient plus avec l'état du ciel; et incapables, ou peu curieux de rechercher les lois générales qui pouvaient seules donner l'explication de ces changements , ils dressaient de nouveaux calendriers , destinés à subir le sort des premiers ; de là ces efforls surhumains pour établir une sorte d'harmonie entre des productions disparates , ou pour faire supposer dans un autre âge, des connaissances très-développées , qui auraient complètement disparu par l'incendie des Hvres sous le règne de Tsin-Chi-Hoang.

Les uns ont invoqué l'autorité du Tsou-Chou , fragment d'un ouvrage qui fut trouvé dans un tombeau l'an 264 de J. C. , et qui fut rejeté par les Chinois eux-mêmes, comme ne méritant aucune attention (1); les autres, imaginant des périodes à perte de vue , ont su créer une confusion inextricable pour en faire jaillir toutes les fantaisies de leur esprit ; d'autres , enfin , s'en référant à certains nombres mystiques , à des figures symboliques, telles que les Koua et le Hotou (2), ont pensé qu'il leur serait facile de se jouer de la crédulité humaine; mais quand on examine de près la valeur de tous ces systèmes vermoulus , on en revient promptement à des

(i) Fréret , t. XIV, p. 85. — (-2) V. plus loin , p. 601,

( 594 ) idées plus sages et plus raisonnables sur la prétendue science des Chinois.

Du temps d'Yao, l'année solaire était de 366 jours, c'est-à-dire, ajoute Gaubil (i), qu'on connaissait l'année de 365 j. ^ , et qu'au bout de quatre ans, on faisait l'année de 366 jours; cette année de 365 jours ^ était encore en usage 200 ans après J. C. (2). On avait cherché de bonne heure à faire concorder Tannée lunaire et l'année solaire, et on était arrivé à l'intercalation d'un mois marqué du caractère Jun (porte et souverain.) Le mode de l'intercalation n'est pas indiqué (3) ; mais on se servait de certaines divisions pour la répartition des lunes; c'était les 12 Tchong-Ki (4) et les 1 1 Tsie-Ri (5). Chaque lune répondait à un Tchong-Ki; les Tsie-Ki étaient destinés à déterminer le milieu de l'espace entre deux Tchong-Ki; la lune Jun ou intercalaire res-

(i) Souciet, Obs.f t. III, p. 7.

(2) Journal des savants , 1840, p. 75.

(3) Id., p. 73.

(4) Les douze Tchong-ki étaient i Yii-choui. 2 Tchiin-fen. 3 Roii-yii. 4 Siao-man. 5 Hia-tchi. 6 Ta-chou. 7 Tsou-chou. 8 Tsieou-fen. 9 Tchoang-kiang. 10 Siao-sue. 11 Tong-Tchi. 12 Ta-han.

(5) Les 12 Tsie-ki étaient : i Li-chun. 2 King-tche. 3 Tsing-ming. 4 Li-hia. 5 Mang-Tchong. 6 Siao-chou. 7 Li'tsieon. 8 Pe-lou. 9 rian-lou. 10 Li-tong. 11 Ta-siie. 12 Siao-haii.

( 595 ) tait en dehors de cette ordonnance. Ces vingt-quatre phases de l'année solaire à intervalles égaux donnaient fort improprement aux quatre saisons une même durée (i), et se rattachaient, par leur dénomination même, à des circonstances physiques ou météorologiques qui se trouvent souvent mentionnées. Nous les reproduisons d'après Gaubil, en identifiant le Tsie-Ki Li-chun avec le i6*^ degré du Verseau.

-j / i Li-chun (Tsie-ki), commencement du printemps degré*

=• I répondant à i6 =

§" ï 2 Yu-Chouy (Tchong-ki), eau de pluie i )(

3 King-tche, premiers mouvements des vers ... i6 )(

4 Tchun-fen , milieu du printemps i t

5 Tsing-ming, pure clarté i6 r

6 Kou-yu , pluie pour les semailles i tr

7 Li-hia, commencement de l'été i6v

8 Siao-man, petite plénitude i n

9 Mang-tchong , grains dans les épis i6 n

1 0 Hia-tchi , sommet de l'été i ®

1 1 Siao-chou , petite chaleur i6 s

12 Ta-chou , grande chaleur i P,

i3 Li-tsieou, commencement de l'automne i6 p.

c ^ i4 Tchou-chou, chaleur modérée i m,

i5 Pe-lou, rosée blanche i6 n.

i6 Tsieou-fen , milieu de l'automne i ^

17 Han-lou, rosée froide 16 =^

18 Tchoang-kiang , le givre tombe i ny.

,' 19 Li-tong, commencement de l'hiver 16 nv.

{10 Siao-sue, petite neige 1 >+

) 1 1 Ta-sue, grande neige 16 >*

\ 11 ToDg-tchi, sommet de l'hiver i %

I 23 Siao-han , petit froid 16 %

'^^ 24 Ta-han , grand froid i =

(i) Gaiihil, Lettres édifiantes , \. XL, p. 47.

( 5yG

Ces divisions artificielles iront pas même le mérite de ranciennelé, puisqu'il n'en est parlé que dans le Tsou-Chou, livre découvert à la fin du troisième siècle de notre ère, au milieu des débris d'un tombeau (i); elles n'offrent d'ailleurs aucun caractère astronomique proprement dit.

En est-il de même des cycles chinois?

C'est d'abord un cycle de dix jours , les dix (mr (2); puis un cycle de douze ans, les douze Tse (3); de la fusion de ces deux cycles, on déduit un cycle de soixante jours ou de soixante ans (4). Gaubil , avec sa bonne foi ordinaire , 'déclare qu'il n'en garantit pas l'antiquité (5), et on a vu plus haut que les Indiens paraissent l'avoir reçu des Chinois au sixième siècle de notre ère (6). Quant aux douze Tse, on ne s'en sert pas seulement pour le cycle de douze ans; ils re-

(i) Journal des savants, 1840, p. 36.

(2) Les dix Can étaient : 1 Kia. 2 Y. 3 Ping. 4 Ting. 5 Vou. 6 Ki. 7 Keng. 8 Sin. 9 Gin. 10 Kouey.

(3) Les douze Tse, Tchi on Tchin étaient : i Tse. 2 Tcheou. 3 Yn. 4 Mao. 5 Tchin. 6 Se. 7 Ou. 8 Ouey. 9 Chin. 10 Yeou. 1 1 Su. 12 Hay.

(/») 1 Kia-tse. 2y-tcheou. 3 Ping-yn. 4 Ting-mao. 5 Vou- Iclîin. 6 Ki-se. 7 Keng-ou. 8 Sin-ouey. 9 Gin-chin. 10 Koueyyeou. II Kia su. 12. Y-hay. i3 Ping-tse. 14 Ting-tclieou. i5 Vou-yn, etc.

(5) Souciet, Obs. t. II, p. 137.

16) Voy. plus haut p. 490.

présentent aussi les douze iunes [^i ) comme les Tc/iONg-Ai, et les douze lieures (2) ; on en a fait aussi les douze signes du zodiaque, et, selon les circonstances, celui-ci désigne le Capricorne ou le Verseau , celui-là le Bélier ou le Scorpion (3); on ne se gène pas pour les transformer de toutes les manières ; c'est toujours le même système d'identification après coup, et pour /e besoin de kl cause. Il est clair que primitivement ces divisions n'avaient aucun rapport avec les signes du

(i) Yn première lune, \

Mao seconde lune, >du printemps.

Tchin troisième lune, ;

Se première lune, \

Ou seconde lune , > de l'été.

Ouey troisième lune, )

Cliin première lune, )

Yeou seconde lune, >de l'automne.

vSu troisième lune , ]

Hay première lune, \

Tse seconde lune , [de l'hiver.

Tcheou troisième lune,)

Après midi.

Ou de II h. à Ouey de i h. à Chin de 3 h. à Yeou de 5 h. à Su de 7 h. à Hay de 9 h. à (3) Mao, par exemple, que nous avons vu représenter les

Pléiades (V. plus haut, pag. 479 et 570) , devient altcrnative-

Uient le Bélier, le Scorpion , etc.

Après minait.

Tse de

II h. à

Tcheou de

Yn de

Mao de

Tchin de

Se de

9 h- îi

II h.

9 h h. du soir.

( 598 ) zodiaque : les Chinois, qui ne connaissaient pas l'écliptique, et qui ne tenaient compte que de l'équateur, employaient-ils le cycle des douze animaux ( I ) qu'on retrouve chez la plupart des nations de FAsie orientale, sans qu'on ait jamais su en expliquer l'origine? C'est encore une question à résoudre; Gaubil ne se montre pas non plus trèsenthousiaste du cycle des vingt-huit C/^^, et il n'en croit pas l'usage bien ancien (2). Cr sont, dit-il, les rt vingt -huit caractères des vingt- huit constella- « tions chinoises ; on s'en sert dans le calendrier « pour un cycle de vingt-huit jours ; et les carac- « tères Hiu , Fang , Sing , Mao , marquent tou- « jours un jour cjui répond à notre dimanche. »

Un tel jugement n'est pas de nature à confirmer la théorie des vingt-huit dissions stellaires des Chinois, et ajoute une nouvelle force à notre argumentation. Le cycle de vingt-huit n'a jamais eu, en effet, d'autre base que la révolution lunaire, et hors de là , il ne peut exister que des suppositions hasardées. — Ainsi, de quelque côté qu'on

(i) C'était : 1 Chou, le rat. 2 Nieou, le bœuf. 3 Hou, le tigre. 4 Tou, le lièvre. 5. Long, le dragon. 6 Che, le serpent. 7 Ma , le cheval. 8 Yang, la brebis. 9 Heou, le singe. 10 Ki, la poule. 1 1 Keou , le chien. \i Tchou , le pourceau. V. nos Prnlêgomènes d'Oloug-Beg, pag. 1 1 du texte.

(2] Soucict, Ohs., r. Il, p. i36, et plus haut, p. \?>6.

( 599 ) j)()rt(» SCS regaids, on aperçoit certains faits, certaines pratiqnes isolées, mais sans application suivie et sans date réelle; partout les contradictions abondent; s'il s'agit des divisions de l'année de 365 jouî's j, on veut que les Chinois aient partagé le cercle en 365° et la quatrième partie d'un degré (i). Plus loin, on affirme qu'ils connaissaient, il y a plus de trois mille ans, la division du cercle en 36o°, et chaque degré en 6o' (i). Le jour civil comprenait loo ke , le ke loo', la i' joo", etc. ; mais Gaubil reconnaît qu'il existait à la Chine bien d'autres divisions du jour (3). Attachons-nous donc à faire ressortir les notions sur lesquelles le doute n'est pas permis.

Lorsque les Chinois eurent reçu des peuples occidentaux des principes d'astronomie plus élevés , et en particulier le cycle de dix-neuf ans , ils s'efforcèrent de reconstruire l'histoire céleste des anciens temps, en créant des espaces imaginaires, et en comptant les années, les mois, les jours, les lunes de ces longues périodes; le Tong ou principe se composait de i539 ans ou de 8i cycles de 19 ans; VYuen (source ou origine) comprenait trois longs ou /J617 ans, c'est-à-dire 243

(i) Souciet, Obs., t. II, p. 6.

(2) Id., t. III,p. 5i.

(3} Ir/., t. II , p. 10, et t. III , p. 52.

( 6oo ) cycles de ic) ans; le Chang-Yucn ( Tcpoque primordiale, (ilta origo) embrassait 3i yiien ou 3i périodes de lfi\'j ans; c'était le moment du solstice d'hiver; le soleil , la lune et les planètes étaient en conjonction; l'an io4 avant J. C, 143,127 années solaires s'étaient écoulées, et le Chang-Yuen était accompli. Avec quelques additions de plus, les Chinois attribuaient au monde une antiquité de plusieurs millions d'années, et Oloug-Beg, qui rapporte un chapitre de Nassir-Eddin-Thousi , sur le Chang-Yuen ^^CjLd,, suppose, en 847 de l'hégire (i436 de J. C), 88,639,860 ans passés depuis la création (i).

Il faut voir avec quelle irrévérence Gaubil parle de ces calculs, qui se liaient aux superstitions les plus ridicules y et dont le moindre inconvénient était de faire perdre aux astronomes un temps infini [i\ Ce qu'il y a de plus curieux, c'est qu'on n'abandonna le Chang-Yuen qu'au treizième siècle de notre ère; ce fut Co-chéou-king, élève des Arabes , qui substitua à cette époque feinte une époque réelle, celle du solstice d'hiver de 1280 (3).

(i) Voyez nos Prolégomènes des Tables astronomiques d'Oloug-Beg, pag. ^17 et 3 18, in net,

(2) Souciet, Obs., t. II, p. i5 à 18. Voy. aussi nos Prolégomènes d'Oloug-Be^', p. 323.

(3) Souciet, Obs.y t. II, p. 106.

( 6oi ) La méthode du Chang-Yuen était subordonnée à ridée de ces grandes conjonctions planétaires admises par les astrologues. On a dit qu'en Chine on assistait à la naissance de la fiction, et qu'on en voyait Je but numérique (i); mais il faut bien reconnaître en même temps que ces supputations ne remontaient pas à une haute antiquité, et qu'elles ne servaient qu'à dissimuler l'ignorance des âges précédents.

Ce n'était pas, au reste, le seul procédé qu'employaient les Chinois pour faire croire à la science de leurs ancêtres; les nombres mystiques de Confiicius, les Koiia, le Hotou, le Lo-Chou^ leur étaient d'un grand secours; le Lo-Chou était une espèce de carré magique sur lequel étaient tracés 25 globules blancs et 20 globules noirs; en tout, 45; le Hotou comprenait 25 globules blancs et '3o globules noirs, soit 55 (2). Les Koua (on en comptait 64) étaient de six hgnes^^ espacées ou transformées de 64 manières différentes (3); 8 de ces Roua étaient censés représenter le ciel^ les eaux , le feu, le tonnerre , les vents , Veau, les montagnes et la terre (4). Selon Confucius, le nombre de

(i) Journal des Savants, 1840, p. 76 et 77.

(2) Voyez ces deux figures dans Souciet, Obs., t. II, 3^ pi.

(3) 7^., zV/., 3^ planche.

(/,) Id., fd.

( Go'i ) la grande expansion est 5o , et (/ans l'uscif^e 49 (i); «sa division en deux parties représente « les deux principes; suspendez i, on a 3 divisés « en 4 : ce sont les 4 saisons. En mettant les Ki a ( impair, reste, fraction) entre les doigts, on a « l'image de la lune intercalaire (1). Les nombres «du ciel sont t, 3, 5, 7, 9, en tout 2 5. Ceux de « la terre sont 2, 4> 6, 8, io=i3o, total 55(3). «216 est le nombre qui répond à Tien, le ciel ; « i44 répond à Roen , /a terre ; 216 et i44 font «36o, nombre des joiu's du Ki. ii520 est le « nombre qui exprime toutes choses (4). »

Croira- t-on jamais que ce qui précède soit l'exposé fidèle d'une doctrine en honneur chez les Chinois, d'une doctrine sublime qui donne la clef de tous les mystères de la nature? Rien pourtant n'est plus vrai ; depuis des siècles , les plus illustres mandarins mettent leur esprit à la torture pour démontrer que le Hotouet les Koua comprennent toutes les connaissances humaines; à la faveur d'additions, de multiplications, de divisions, de soustractions et autres opérations arbitraires, ils trouvent dans ces figures la production des êtres,

(1) Soucici, 0/>.v., t III, |). 3.

(2) Id., i<l.

(3) Id., ui.

( 6o3 ) les climats, les saisons, les lunaisons, les révolutions (les planètes; ç\. faisant de tout cela un tout unifanne (i) , ils donnent leurs fausses idées pour celles des anciens. H n'est pas une de nos découvertes modernes, que les Chinois ne s'empressent de faire jaillir des nombres mystiques de Confucius, et c'est avec de pareils éléments qu'on espère inscrire leur nom parmi ceux des promoteurs de l'astronomie et des sciences exactes !

C'est assez nous occuper de ces aberrations d'un peuple qui n'a jamais su s'élever de luimême à la moindre spéculation scientifique; esclave de pratiques superstitieuses ou astrologiques, dont il ne s'est jamais entièrement dégagé, il n'a tenu aucun compte des anciennes observations éparses dans ses annales, si tant est qu'elles soient réelles; et, au lieu d'examiner les apparences de la voûte étoilée avec cette vive curiosité qui s'attache aux phénomènes, jusqu'à ce que les lois et la cause en soient parfaitement connues, les Chinois n'ont appliqué cette persévérance caractéristique dont on leur fait honneur , qu'à des rêveries sans portée en astronomie, triste fruit d'une routine barbare.

Il fallait que la lumière leur vînt du dehors; ce

fi) Soucict, Ohs.y t. I, p. 5, et t. II, p. 90 et 91.

, Go4 ) qui eut lieu vu effet; de là une ligue bieu tiaucliée entre Tliistoirc ancienne et moderne de l'astronomie dans le céleste empire. Nous avons analysé la première partie de cette histoire et montré la vanité des théories étayées sur des textes équivoques ou corrompus; la seconde partie nous offrira un tableau différent et nous révélera les emprunts faits par les Chinois aux nations de l'Occident; nous la diviserons en trois périodes distinctes, représentées par Xinfluence. grecque, Viîi/Iuence arabe et \ influence de l'école moderne. Il ne nous appartient pas d'ex[)oser les travaux de nos missionnaires qui, reçus à la Chine à une époque où les membres du tribunal de mathématiques ne savaient pas même calculer une éclipse, communiquèrent à leurs nouveaux hôtes les vrais éléments du système du monde; mais en nous renfermant dans l'antiquité et le moyen âge, terme de nos recherches, nous avons encore un champ bien vaste à parcourir, puisqu'il s'agit de démontrer que l'astronomie des écoles grecque et arabe constitue la meilleure partie de ce qu'on est convenu d'appeler Xastronomie chinoise.

On se récrie déjà, peut-être, contre la thèse que nous nous proposons de soutenir; on se dit

( 6o5 ) {lir.iprcs avoir combattu les théories qui tendent à (aire des Chinois un peuple doué de l'instinct scientifique, nous allons tomber dans l'excès contraire, en leur refusant toute originalité, et que ce n'était guère la peine de critiquer les idées systématiques de nos devanciers, pour nous briser, du coté opposé, sur le même écueil. Qu'on ne se presse pas trop de juger cette grave question ; si elle n'a pas encore été traitée spécialement, elle était du moins pressentie. Fréret, dont les beaux travaux ont servi de base à la glorification des Chinois, comprenait instinctivement qu'il y avait une voie plus sûre pour arriver à la découverte de la vérité, lorsqu'il s'exprimait ainsi (i) : « Les Chinois ont connu, de très-bonne heure, « les premiers éléments de la plus grande pai'tie des « sciences spéculali^es ; mais ils n'ont jamais porté « ces sciences à un certain degré de perfection. Il a « fallu que, de temps en temps^ des étrangers soient « venus les instruire des conséquences quon devait « tirer de ces premiers principes. Les Chinois, uni- « quement occupés à se procurer les commodités « et les agréments de la vie , ne portaient guère " leurs vues au delà des sciences pratiques et « des arts d'usage, qui ont atteint de très-bonne

(i) OEiwres complètes , t. XIV, p. 21 5.

( 6o6 ; « heure chez eux le terme de leur perfection, et « qui étaient, sous les premiers empereurs, à peu a près au même point où ils sont aujourd'hui.

« Le respect infini dans lequel les Chinois sont -«élevés pour l'antiquité, et une certaine tran- « quillité d'âme qui va souvent jusqu'à Tindo- « lence, les ont empêchés dans tous les temps de «perfectionner les sciences spéculatives; la né- « cessité de pourvoir aux différents besoins , du « nombre desquels la morale chinoise n'exclut pas « le plaisir, a pu seule les tirer de leur indolence. c( C'est peut-être à l'inquiétude naturelle aux « peuples de l'Occident et à cette espèce de II" t< bertina^e d'esprit qui les rend avides de toutes « les nouveautés, que nous devons la perfection à « laquelle les sciences ont été portées chez nous. « Les Grecs , à qui on ne peut refuser d'avoir « possédé au plus haut degré ces deux qualités « de T esprit^ se vantaient d'avoir perfectionné « toutes les connaissances dont les barbares^ c'est- « à-dire les Égyptiens et les Chaldéens , leur « avaient enseigné les principes. Nous n'avons plus « les ouvrages de ces deux nations, et nous ne « sommes plus en état d'apprécier si la préten- « tion des Grecs était bien fondée; s'il est permis « de deviner, j'assurerais qu'ils ne disaient rien «que de vrai, par rapport aux Égyptiens, avec

( ^^^7 ) « qui ils avaient vu j)lus de commerce; tout ce v( qu'on sait des Egyptiens, fait penser qu'ils resa semblaient fort aux Chinois, et que la difficulté «d'entendre leurs caractères énigmatiques faisait (c le plus grand mérite des connaissances où on « parvenait par le travail. »

Cette appréciation ne serait-elle pas justifiée par un examen attentif des faits? c'est ce que nous allons tâcher d'éclaircir.

A. Première période (De 206 as.'. J. C. r^ 718 après J. C). — Influence grecque. r

On se tromperait étrangement, si l'on s'imaginait que de tout temps la Chine est restée ensevelie dans son propre isolement et séparée, pour ainsi dire, des autres nations par un de ces murs de diamant dont les conteurs orientaux se montrent si prodigues.

Après l'incendie des livres et sous la dynastie des Hcin qui encouragèrent l'astronomie (de l'année 206 avant J. C. à l'année 220 de l'ère chrétienne), les gens de Cashgar, de Samarcande , de la Perse et de l'Arabie, de Tai-Tsin (i) et des

(1) On comprend sous ce nom les pays situés entre la Méditerranée et la mer Caspienne. V.Soucict, O^.v., t. II, p. 119.

( 6o8 ) hules vinrent constamment faire le commerce à la Chine (i); on sait d'ailleurs que les Hfin avaient étendu leur domination jusqu'à la mer Caspienne l'an 5o av. J. C. , et qu'ils possédaient | encore ces vastes contrées dans la seconde moitié de notre premier siècle (2).

En l'année i34 av. J. C. , on voit Hoay-nantse d consulter les juifs établis en Chine, sur la chronologie et sur les traditions de leur patrie (3). Gaubil ajoute que les Chinois ne font aucune difficulté d'avouer qu'ils ont tiré leurs connaissances de l'Occident (4).

Sous le règne de Vouti (mort en 87 av. J. C. ), Tchang-Sie visite les pays situés entre le Chensi et la mer Caspienne, et laisse une relation de ses longs voyages (5).

Dans le temps que l'historien Pankou réunit d'importants documents sur l'astronomie , vers Tannée 80 de J. C, son frère Pan-Tchao, général de Tempire, entoie des officiers visiter la Perse et les contrées soumises aux Romains; les rap-

(i^ Sonciet, Obs., t. II, p. i3o.

(2) Voy. nos Prolégomènes d'Oloug-Beg, p. cviii.

(il Lettres édifiantes y t. XL , p. 126.

(4) Id. p. 127 : « Par le caractère Yii les Chinois ont en vue le pays occidental d'où sont venus les premiers princes et législateurs rliiuois. '

(5 Soucii t , Obs., t. 11, p. Hj.

( (ioç) j ports (le c(^s officiers contrihiient à répandre de nouvelles luiTiières sur les sciences des Grecs (i).

L'an 164 de J. C. , arrive à la Chine l'ambassade de Marc-Aurèle (s>,), et déjà l'astronomie de Ptolémée est en vogue dans tout l'Orient.

Plus tard, vers le milieu du cinquième siècle, on nous apprend que le bonze indien Hoey-yen communique aux Chinois beaucoup de choses sur l'astronomie et la géographie (3); un autre, appelé Pou-Kong, leur enseigne, sous la dynastie des Tang^ les noms des douze signes du zodiaque grec (4). Les Tang, qui régnent de 618 à 907 de notre ère , se rendent maîtres de la Transoxiane et deviennent les alliés des rois de Perse, au temps où les Nestoriens persécutés portent , avec l'Evangile, les connaissances des écoles d'Athènes et d'x\lexandrie dans les provinces les plus éloignées de l'Asie orientale. Tai Tsong, second empereur des Tang, reçoit à sa cour, vers 629, avec les plus grands honneurs, Olopen qui fonde des églises chrétiennes au milieu du Céleste Empire (5); enfin un astronome étranger. Rutan, traduit en chinois un traité d'astronomie

(1) Souciet, Obs., t. II, p. 39.

(3) Ici. p. 121.

(4) Id. p. 122.

{5j Id. p. 124.

( Gio ) venu (le rOccideiil vers 7i8f i).()ii comptait alors dans l'année chinoise, an dire de Gauhil (2), jns- ([u'à i5o,ooo hommes venus d'Arabie, de Perse, de Bactriane, de Cashgar, et peut-être de Grèce, de Mésopotamie, de Syrie, etc.; et parmi les étrangers accueillis par les empereurs Tang, se trouvaient des astronomes et des astronomes rnil>/or('s (3).

A cette époque les Arabes musulmans onl achevé la conquête de la Perse; ils viennent de passer l'Oxus et de refouler les Chinois au delà du Furkestan.

Pendant cette période déplus de huit siècles , les Chinois n'ont pas cessé d'entretenir des rapports de politique ou de commerce avec les peuples de rOccident , et ce long espace de temps a vu s'élever, fleurir et disparaître l'école d'Alexandrie. ^

Dès l'année [\^i av. J. C. , le solstice d'été avait été observé par Méton et Euctémon , et le cycle de 19 ans, corrigé plus tard par Calippe (v. 33 1), était appliqué au calendrier; Pythéas déterminait à Marseille, v. 375, la longueur méridienne du gnomon au solstice d'été, et cinquante ans plus

(i) Souciet , Obs., t. II, p. 125.

(2) Id. p. 96.

(3) Id. ib.

( Gi. ) lard, les premiers travaux des Grecs étaient portés par Alexandre le Grand au delà de l'Indiis.

A peine les Lagides, paisibles possesseurs de l'Egypte, avaient-ils imprimé aux sciences exactes cette heureuse impulsion qui ne devait plus s'arrêter, qu'Aristille et ïimocharis (vers 3oo ) fixaient la position des principales étoiles du zodiaque; qu'Aristarque , vers 264 (commenté par Archimède mort en 212), mesurait les grandeurs et les distances du soleil et de la lune; qu'Ératosthène(né en 276, mort en 19.4) faisait connaître la longueur d'un degré du méridien terrestre, et qu'Hipparque (vers 129 av. J. G.) commençait cette série d'immortelles découvertes dont Ptolémée (vers i3o ap. J. C.) nous a laissé le tableau.

Nous ne reviendrons pas sur un sujet que nous avons traité au début de ce livre (i); en rappelant les noms de Géminus (vers 77 av. J. C.) , de Diophante (36o ap. J. C. ), de Théon (vers 365), de Pappus (v. 390), de Proclus (né en 412, mort en 4^5), etc., nous ne pouvons qu'exprimer de nouveau le regret que la plupart des ouvrages sortis de Técole grecque soient perdus pour nous ; mais les connaissances qu'ils renfermaient devaient être propagées dans l'Asie orientale par

(1) Vov. plus haut, p. 10 et sui\ .

( ihi ) ces hardis missiotm.'iires du cliristi.inisine qui ont d lustré les six premiers siècles de Tère chrétienne ; la Chine devait en prendre sa large part; c'est ce qu'il nous reste à démontrer.

L'incendie des livres, en 2 i 3 av. J. C, ne porta pas un coup bien rude à la science des habitants du Céleste Empire, puisque les auteurs chinois s'accordent à reconnaître que du temps de Tsinchi-hoang il n'y avait chez eux ni astronomes habiles, ni traités d'astronomie, ni méthode connue (1 ). Lorsque les Ha/i voulurent régler le calendrier, on ne put établir de concordance entre les calculs et les observations; et il /t'en faut pas être surpris ^ ajoute Gaubil (2), car que peuvent faire des gens qui sont sans connaissances étendues de la théorie des astres , sans livres doctrinaux^ sans instruments et sans observations anciennes ? Ce ne fut que Tan 66 av. J. C. que Ton parvint à formuler quelques règles générales dans un ouvrage appelé San-tong ou les trois principes (3). On y trouve la première mention du cycle de 19 ans, qui s'exprime par le caractère Tchang{[\). Une année commune a douze moislu-

(1) Souciet, Observ.y t. II, p. 3.

(a) Id. p. 4.

(3) Id. p. 7.

(4) Id. p. Il et 18.

( (^i3 V iiaiies, ainsi 19 années conimunes ont 'ij.^ mois Innairos; cependant dans 19 ans solaires il y a l'Mj mois II maires : la diftérence de iiS à -iTt^ est 7; donc nn Tc/ia/fg de 19 ans doit contenir sept mois intercalaires.

En snivant cette méthode, on voit qu'il faut intercaler à la 3^ année , à la iV , à la 9^ , à la 11^, à la i4^, à la 17® et à la 19*" année du Tchang à^ 19 ans; c'est exactement Xennèadécactéride de Méton ; seulement les Grecs faisaient la troisième intercalation à la 8** année et non à h. 9^

Avec cette période de 19 ans, les Chinois imaginèrent de remonter de deux ou trois cents millions d'années; ils donnèrent au monde luie antiquité fabuleuse, et inventèrent leur Chaiig-juen, dont nous avons déjà parlé (1).

Pour apprécier le San-tong dans son ensem ble , il suffit de lire les réflexions suivantes de Gaubil {1) : « 1° Ce que disent les astronomes des u Han sur les retours de la conjonction est faux « et de leur invention , et à cette occasion ils ont « fait une infinité de fausses remarques et de c( faux calculs. 1^ Ce qu'ils disent sur les trois « principes ou To/tg, du ciel, de la terre et de

(1) Yoy. plus haut, p. 600.

(2) Souciel, Obs.f t. II, p. i5.

« rhomme, sur les caractères écliptiques de l'an, « du jour, de l'heure, est iniutelligible et plein a d'idées fausses et quelquefois absurdes. 3^ Ils ne a s'entendent pas eux-mêmes sur ce qu'ils disent <c des nombres. Par exemple, ils remarquent avec « admiration que le nombre 19 est composé de «10 et de 9, c'est-à-dire du dernier nombre « terrestre et du dernier nombre céleste; et ils « ne sont pas moins remplis d'admiration en a remarquant que 19 est le nombre qui exprime « le cycle de 19 ans, où il y a sept intercala- « tions. 4° lïs s'étendent beaucoup sur les nomce bres du ciel, i et 3 ; ils disent que tous les (( deux représentent le ciel, que i coniprend 3, « et que tout vient de ces deux nombres (i). Je « n'ai garde d'ennuyer mes lecteurs par ces ob- « servations hors d'oeuvre que font les auteurs « des Han. Les deux tiers de ce qu'ils appellent « Livres et Préceptes d'Astronomie ne sont rien « moins que cela. Ils aimaient sans doute à écrire « et à faire voir de l'érudition; mais assurément « leur genre d'érudition, en fait d'astronomie, ne « saurait être du goiit des astronomes d'Europe, j) L'an 85 de J. C. voit paraître le livre Sse-fen, les quatre parties. On avait toujours rapporté le

(i) Voy. plus liaut, pag. 602.

( ( ) I J inouveiiieiil ilos ablres a Tôqualcur (i), on cumineiice à leclrterininer selon récliptiqiie;oii reconnaît l'imperfection du cycle tie 19 ans, et on lui substitue une période de 76 ans, composée de l\ cycles de 19 ans; c'est tout simplement la période Calip|)ique, composée de quatre eiuiéadécaétérides de Méton ; et ce qui est tort curieux , c'est qu'à la Chine, comme en Grèce, on maintient Fintervalle de plus d'un siècle qui sépare l'invention première et la correction.

Une fois en possession de cette nouvelle méthode, les Chinois, qui l'expriment par le caractère Pou (2), se jettent encore dans des espaces imaginaires; de 10 pou ils font une période de iSao ans, appelée Ki, et de trois là une période de 45(k> années solaires, qu'ils nomment Yum , supposant que cet intervalle de temps ramené la conjonction au même point du ciel , au même moment du jour de l'an solaire, au même jour du cycle d<- 60 jours et à la même année du cycle de 60 années. Avec ces doiniées, l'historien Pan-Rou dresse une table de solstices (3) qui de l'année 4? remonte à l'année i i i 1 avant Jésus-Christ, en suivant toujours la progression de 76 en 76, et c'est de celle

(i) Soucict, Obs., f. II, p. 5.

2) Ici. p. 11.

(ji6 ) table apocrypluî que l'on conclut la réalité du célèbre solstice de Tcbéou-kong (i); mais le travail de Pan-Kou prouve uniquement qu'on ne savait à cette époque ni observer ni calculer juste le moment du solstice, puisque tout repose sur un système erroné (2). On construisait de la même manière six calendriers n)al digérés, dont le premier était attribué à l'empereur Hoang-ti , mort vers •2686 avant Jésus-Christ , et bientôt après on en déniait rautbenlicité (3).

En 164, les ambassadeurs de Marc-Aurèle parviennent à la Chine, et, cette même année, on construit des armilles, une sphère, un globe céleste, et un livre qui explique l'usage de tous ces instruments. Déjà l'an 99 on avait présenté à l'empereur un placet pour le prier de faire faire des instruments propres à observer et à représenter les mouvements des astres selon l'écliptique; il est évident que jusque-là on n'avait considéré que l'équateur. F.'écliptique était une importation grecque, et l'on ne voit pas que le mouvement de précession fut alors soupçonné par les Chinois : ce n'est qu'à la fin du troisième siècle qu'il en est question pour la première

(i) Voy. plus haut, pag. 679.

(a) Souciet, Obsen>., t. II, p. ^7 ; Laplacf, t. VI, p. 6-27.

(3) Souciet, Obs., t. 11, p. 3o.

( «'7 ) fois (i); en I année l\l\o Tastronoine Hocliniti- Tien enseignait que les étoiles s'avancent d'un degré en cent ans (.2); c'est la détermination d'Hipparque rapportée par Ptolémée, qui n'avait pas su tirer parti des éléments placés sous ses yeux (3). — Vers 460? o" reconnaît que l'étoile polaire tourne comme les autres d'orient en occident (4); mais dans les catalogues on n'assigne encore aux étoiles ni latitude ni déclinaison (5). Enfin, il ne se trouve d'équations additives et soustraclives pour la lune que vers le troisième siècle de notre ère (6); et celte date seule ne permet pas de supposer que la méthode chaldéenne, décrite par Géminus, ait pu parvenir à la Chine sans l'intermédiaire des livres grecs; c'eut été, cependant, un argument qu'on aurait pu faire valoir en laveur de l'opinion que nous avons combattue (7), et il ne paraîtra pas inutile de revenir une dernière fois sur ce sujet.

Pour bien comprendre, en effet, la marche et les progrès de l'astronomie dans l'antiquité , i\

(i) Souciet, Obs., t. II, p. /,6, et t. III, p. 147-

(2) Ici. t. II, p. 49-

(3) Voy. plus haut, p. 278.

(4) Souciet, Obs.y t. II, p. 53, et plus haut, p. 588.

(5) Souciet, Obs., t. II, p. 44, et t. III, p. i4^.

(6) Id. t. II, p. 24.

(7) Voy. i)lus haut, p. 491 *?t suiv.

(il, s , laiit spécifier uxaclemcnt ce qui revient a cliacjiu' j)eu[)le, à chaque époque, à chaque iiiveiileui-; quelles ont été les relations, Uîs rapports des diverses familles asiatiques; quelle influence les Orientaux ont exercée sur le développement intellectuel de l'Occident, et par quelle réaction ils se sont trouvés, plus tard , tributaires de ceux-l;« même qu'ils avaient initiés à leurs propres connaissances ( i ). Les Chaldéens ont, sans contredit, leur part dans les travaux scientifiques des Grecs, et les débris de leur astronomie, que nous avons rapidement signalés, prouvent que cette astronomie avait quelque valeur; on doit pourtant distinguer, comme l'a fait M. Letronne {'a), tout ce qui peut s'appliquer, sans aucun soupçon d'équivoque, aux Chatdi'ens de Babylone, et plusiems notions répandues par des (isirologues , même grecs, appelés Chaldi'cus ou Égyptiens^ selon le genre de divination auquel ils se livraient. C'est ainsi que Sextus Empiricus, en rapportant aux Chaldéens la division du zodiaque par la clepsydre (3), ne veut rien dire autre chose, sinon

i) Voy. ma lottie à MM. les membres du Bureau des lou- ^itudes, i834, p. 3 et suiv..

('2^ Sur l'orij^'ine du zodia<^jue grec et sur plusieurs points de l'astrouornie et de la rlnonologie des Clialdéens. pag. 16, €\iY. du Journal des senn/tts , iH'^q.

(3] Voy. plus haut, pag. /194, et u<»tie nuMUoire sur lc.\ insfrunirnti: astro/io/Njr/iir^ des Arabes y j>. if».

( ^^'9 ) que les aslrologues employaient ce moyen (^sans doute ancien, puisqu'on peut prouver qu'Eudoxe l'a connu) de mesurer l'ascension des parties du zodiaque (i). On continuait à s'en servir concurremment avec la Dioptra d'Hipparque, du temps de Ptolémée, de Proclus et de Théon (2). On sait d'ailleurs que trois des observations rapportées par Ptolémée (3) n'ont point été faites à Babylone , mais bien à Alexandrie ; le /.arà XaX(^aiouc de Ptolémée s'applique tout simplement à une ère particulière suivie par les Chaldéens (4). Il est vrai de dire que les dix observations d'éclipsés citées dans l'Almageste , d'après Hipparque , comme ayant été faites à Babylone , ev Baêu>.(ôvi TeT7]pv]p.svai, entre les années 720 et 38^ avant l'ère chrétienne, indiquent une suite de travaux astronomiques qui pourraient presque justifier le fameux passage de Simplicius, et elles conduisent naturellement à rechercher si r^xéZ/io/;?^ de Géminus et le saros de Suidas, que Laplace (5) considère comme le monument le plus curieux avant l'école d'Alexandrie, sont bien véritablement d'origine chaldéenne.

(i) Letronne, 1. c, p. 16.

(2) Ideler, Ueher die Chaldaèr, tr. Halma, p. 166 et 167.

(3) Jim. IX, c. 3.

(4) Letronne, i. c, p. 53 et s.

(5) OEuvres complètes, t. VI, p. 617.

I/r.iv7/^'///r, dit Géinimis(i), est le temps le plus court qui ramone les mois entiers , les jours entiers et les révolutions entières ; il comprend <)69 mois entiers, 1975G jours, et dans ce temps la lune fait 717 révolutions d'anomalie, 7^3 zodiaques auxquels on ajoute 32^. È^ekiy^i^jç ètti ypovoç èXa/idToç TCeptr/wv oXou; (A^va; xai o>.a; Yt^A^ccç xal oXaç otTwOxaTacTaaeiç t^; (7eV/)vv;ç rapaTervipr,- J

lO^vç'. Le saros était une période sous-triple de l'exéligme, composé de 6585 jours y ou de ii?t mois lunaires; Suidas, à la vérité (2), ne lait le sdi'os que de 222 mois (3); 2àpot (xeTpov xal âpt6p.oç irapa AaAoaioi»; 01 yap px cracùi ttoio'jgiv evtar>T&'j: pcx.ê' y.arà Tr,v XaX^atojv iJ'^(pov, eirep 6 aapo; TCotet [jly,vaç ce>.y;viaîtâ)v dxê oiot yivovTai ir/ èviauToi xat tJt,ïiv£ç cï' (Sari mensura et numerus apud Clialdaios. Eteijim 120 sari constituunl annos 2222 juxta ClialdcTorum calculum ; nempe saros constat <*x 222 mensibus lunaribus, qui sunl 18 ainii cum sex mensibus (4). Pline, en parlant de la })ériode des éclipses (5), écrit 222; mais Halley (6) pro-

(1) Urannlogion de Pétau^ p. 61.

(•2) \\i'\i\\eY^Historia astronorniœ y p. 44-

(3) Édil. de Kuster, au mot 2apoi.

(4) Voy. Bailly, Jstron. anc, p. 297, sur lc> riii aii>.

(5) L. II, c. i3.

(6) Trnns. philo.s, ami., iCnj\, § i|).|.

pose (le lire dans le passage de Suidas ç/.y, ^2'\j ce qui autorise rasscMtion deLaplace (i). Baillv < > i fait au reste remarquer, d'après Fréret, que les Chaldéens pouvaicut avoir deux périodes appelées sares, l'une astronomique de ii3 mois, l'autre civile de 111 mois, ce qui accorderait les deux leçons (3). Le saros, que Fréret (4) fait venir de SAR ou scHAR, vestitutio^ retour, etc., et M. Ideler (5) de sahnrn, luue, contenait dix neres de 1097 jours i4 heures, et le nere contenait dix sosses de 109 jours 18 heures 12 minutes. Ces divisions font voir, selon Fréret, que le saros et ses parties étaient des périodes astronomiques d'un usage réel dans la pratique; et les passages que nous avons rapportés n'altèrent en rien les conclusions de ]M. Letronne (6), qui, repoussant l'existence d'une double année lunaire et civile^ solaire et astronomique , établit qu'il n'y avait chez les Chaldéens qu'une seule année, et que cette année était solaire. On peut dire seulement que les astronomes de Babylone n'avaient pu découvrir

1 OEuvres complètes y t. VI, p. 617.

2 L. laud.

(3) Fréret, Chronologie de Newton, tom. IX de ses Œuvres complètes y p. 3i et sniv.

(4;/^., p. 33 f5) L. iau(i., p. 168.

(6) Sur l'origine du zodiaque grec ^ p. 41.

(jue par luw. loiie^ue suite (.l'observations cette période de 6585 jours |, pendant laquelle la lune fait 29.3 révolutions à l'égard du soleil, i3g révolutions anoinalistiquos et if\i révolutions par rapport à ses nœuds. Ils ajoutaient 10° 4o ^^^ ttt de la circonférence pour avoir le mouvement sidéral du s(jleil dans cet intervalle, ce qui suppose l'année sidérale de 365 jours ^ (i). Ptolémée, en mentionnant cette période, l'attribue aux plus anciens mathématiciens, et Delambre s'appuie sur ce passage (2) pour révoquer en doute l'origine chaldéenne de VcxcUgme. Il regrette que Ptolémée ne nous ait pas dit comment on avait trouvé les 10*^ l\d que le soleil a décrits de plus que ses t8 circonférences par rapport aux étoiles.

Mais le saros (période sous-triple de rexéligme)

comprenait 6585 j. 8 li. env. l/.i

18 annepf; de 305 j. \ \ 6574 12

différence 10 20

En in j 9(1 h. le solfil a mouvement tropique 10° 40' 40", ?.. mouvement sidéral. 10<» 40' 38', 5.

Ptolémée dit lo"^' |, en nombres ronds lo*^ l\o . Les 38'\5 répondent à un quart d'heure à peu près ; l'exactitude est suffisante, et dans les limites du tiers de jour et des deux tiers de degré; les Chal-

(i) Laplace, 1. c, p. 366.

(^) Hist. de l'astmn. anc.^ t. l*"*^, p. io^i ol suiv.

( 6^3 ) (léens ont donc pu trouver cet excès de lo" /jo', sinon par une observation immédiate, au moins par une déduction naturelle de la durée de Tannée solaire de 365 jours ^ qui leur était connue. Maintenant, si Ptolémée ne désigne pas nominativement les Chaldéens comme les inventeurs de cette période, Géminus ne laisse pas d'incertitude à cet égard , et les observations de Delambre ne sauraient ififirmer son témoignage. Les Chaldéens avaient déterminé le mouvement moyen de la lune qui est de i3° lo' 35", ce qui s'accorde, à une seconde près, avec le résultat de nos observations , et ils avaient inventé une méthode ingénieuse pour calculer l'anomalie lunaire. Si Géminus emploie quelquefois le mot XaXJatoi dans le sens d'astrologues (i), il n'est pas probable qu'il lui ait donné cette signification en rapportant une période purement astronomique; et nous avons déjà remarqué (2) combien Delambre le traite sévèrement et souvent sans justice. M. Ideler (3) se prononce en faveur des Chaldéens : « La période de 2^3 lunaisons une « fois connue leur fit , dit-il , bientôt prévoir une « éclipse de lune après une autre; ils ne pi^rent

(i) Letronne, Su?- C origine du zodiaque grec , p. 16. ('2) Mémoire sur les instruments astronomiques^ p. iH. (3) Uehcr die Chaldaër, tr. Halma, p. 168.

» pas ap|)li(|uer aussi iinmédiateinent cette pc- « riode aux éclipses de soleil à cause de la paral- « laxe. )) Si Ton sVu rapporte à Diodore de Sicile (i), ils u'ont eu (ju'une idée très-imparfaite de ces derniers phénomènes; mais on ne doit point croire qu'ils les aient entièrement négligés , comme Bailly les en accuse dans son Histoire de l'astronomie ancienne. Quant à l'anomalie de la lune, ils supposaient que depuis la plus petite jusqu'à la plus grande vitesse de cet astre, son mouvement angulaire s'accélérait d'un tiers de degré par jour (2) pendant une moitié de la révolution anomalistique, et qu'il se ralentissait de la même manière pendant l'autre moitié; ils se trompaient en regardant comme uniformes des accroissements qui sont proportionnels au cosinus de la distance de la lune à son périgée; toutefois, cette méthode employée pour distribuer les inégalités du mouvement des planètes , et appliquée au mouvement lunaire, conduit à une formule dont l'argument, au lieu d'être, il est vrai, proportionnel à une fonction de la distance angulaire, esi proportionnel à une fonction du temps, mais dont la constante est un arc de cercle comme dans les

(2) G<*niinus, 1. c. Laplace, Œuvres complètes y toni. VI |). 617, note 1.

lormulos modernes (i). Cette formule comparée à celles qui ont un sinus pour argument , met dans des lieux peu différents les mêmes sousmultiples de la plus grande équation, et peut de même satisfaire à toutes les inégalités, si l'on place convenablement les époques; en supposant que les Clialdéens eussent signalé les mêmes inégalités que nous savons avoir été connues (îcs Grecs, elle pouvait les représenter presque aussi bien que les épicycles de l'astronome d'Alexandrie ; fondée sur une considération arithmétique trèsdélicate, cette méthode commode n'exige point de connaissances trigonométriques; elle suffit aux besoins d'une astronomie naissante, et s'étendrait aisément à ceux d'une astronomie plus avancée où Ton aurait séparé les constantes et bien disposé les époques.

Ce qui n'est pas moins digne d'attention , comme nous l'avons fait aussi observer, c'est que cette formule très-simple est précisément celle dont se servaient les Chinois lorsque les Européens ont pénétré dans-leur empire, ainsi qu'on peut s'en assurer par la décomposition de leurs tables, dont personne ne s'est occupé jusqu'à présent.

(i) Voy. notre Mémoire sur les instruments astronomiques des Arabes ^ p. 1 1.

I.e père Gauhil, dans son Traité déjà cité(i), expose , au moyen des tables de Tanomalie, quelle a été la méthode chinoise sur les équations de la Inné ; dans la table trentedeuxième, l'anomalie est divisée en deux parties égales; la première s'appelle fsi, la seconde Ic/fi-, la première partie du ts/ est tsou-tsi ^ et la dernière fsi-mo. De même, la première partie du tc/ii est tsou'tchiy et la dernière tchi-mo. Dans le tsi les équations sont additives, et dans le tchi les équations sont soustractives. La plus grande équation se trouve au milieu du tsi et au milieu du tchi (2).

a Depuis le tsi jusqu'au tchi , la lune moule « toujours, et, au moment qui commence le tchi^ « c'est le temps que la lune est dans le plus haut a de son ciel. Depuis le /<:/?/ jusqu'au tsi, la lune v( va toujours en baissant, et le point le plus bas « est lorsqu'elle est au moment qui commence « le tsi. Le temps où la lune va le plus lente- « ment est près du tsi^ et elle va plus vite près « du tchi. »

Le père Gaubil dit que la table qu'il donne est prise de l'astronomie de Cobilay (Rublai-khan) ,

(1) Souciet, 1. 111, p. i3i et suiv

{1) Id.y Ui.y p. 1/,1.

1 6-27 ) ce qui impliquerait un emprunt fait à l'astronomie arabe; et en effet, on peut voir dans les maluiscrils que nous possédons, et notamment dans le Ms. Ar. n" i i4i, îinc. fonds, une méthode analogue appliquée aux inégalités lunaires; mais il ajoute que dès la fin des Han , les Chinois connaissaient Tanomalie de la lune, et employaient à peu près les mêmes équations que du temps de Cobilay, additives dans le tsi et soustractives dans le tchi; il dit aussi (i) « que Liéou-hong est le « premier Chinois qu'on sache avoir première- « ment déterminé les équations additives et sous- « tractives pour connaître le vrai mouvement de « la hme, et qu'il publia sa table l'an 206 après « Jésus-Christ. »

Nous voici donc ramenés, tout naturellement, à la question de savoir, si les Chinois ont emprunté leur doctrine, soit des Chaldéens, soit des Grecs; si la science cVialdéenne ne se serait pas conservée dans l'Inde et dans l'Asie orientale, parallèlement aux travaux de l'École d'Alexandrie, et s'il ne faudrait pas établir une distinction bien tranchée entre ces deux sources, également précieuses, des anciennes connaissances astronomiques. Nous n'insisterons pas sur les arguments que

(1) Pag. i33.

( Ga8 ) lions avons lait valoir contre cette hypothèse (i); et nons n'ajouterons qu'une seule considération basée sur un rapprochement chronologique. An temps (VHipparqne et de Géminus, c'est-à-dire un siècle avant l'ère chrétienne, les Grecs étaient en possession des débris de la science chaldéenne; à l'époque où florissait Ptolémée, ils transmettaient aux Indiens leur zodiaque et leurs principales découvertes; mis, par leurs conquêtes et leurs voyagps d'exploration , en rapport avec la Chine, ils communiquaient à ses habitants des notions, plus justes et plus précises, sur l'ensemble des phénomènes célestes : comment les astronomes du céleste empire auraient-ils attendu jusque-là, pour faire mention d'une méthode exposée dans les livres grecs, et qu'ils auraient reçue dès la plus haute antiquité? Ce serait d'autant plus extraordinaire, que les Chinois ne se font pas faute des suppositions les plus singulières, lorsqu'il s'agit d'une priorité à revendiquer; à l'exemple des Hindous qui font descendre 1'^/mngeste de leurs anciens livres, ils veulent que Ptolémée ait ru son astronomie (2) de leurs ancêtres, et ils justifient fort mal cette prétention, ainsi qu'on a pu le voir.

(i) Voy. plus haut, p. 491 et siiiv.

(a) Lettres édifiantes ^ t. XL, p. 73.

Mais enfin les voilà, au cinquième et an sixième siècle (le l'ère chrétienne, au milieu de lumières nouvelles; ils se sont approprié quelques-unes des découvertes de l'école d'Alexandrie, ils ont depuis un temps intfnémorialX^s procédés d'observation , dont nous faisons nous-mêmes usage aujourd'hui; ils vont, sans doule, donner une inipulsion remarquable â l'étude et aux progrès de l'astronomie?

Quel mécompte! le UïhxxudX des tnathématiques , dont on fait sonner le nom si haut quand on parle des sciences chez les Chinois, et qui n'avait pas encore su, en 566, aller au delà du triangle rectiligne rectangle (i), continue d'inventer des périodes qui ne servent qu'à déguiser son impuissance (2); chargé de prédire certains phénomènes, les éclipses, les tremblements de terre y qui le croirait? le tribunal, composé des hommes les plus instruits du céleste empire, attribue ces accidents aux actions bonnes ou mauvaises des princes, qui modifient les mouvements célestes, et bouleversent la terre (3). — Une éclipse de soleil , annoncée pour l'année 729, n'ayant pas eu lieu, on prétendit que le ciel avait changé les

(1) Souciet, Obs.y t. II, p. 60.

(2) Id., p. 5o, 54, 56, Hi, 6'^, 64, 72, 88, etc.

(3) M, p. 39 et 33. ^

( 63(» ) lois ordinain^s «les révolutions sidérales (i). — Au reste, si l'on voit régner la confusion dans les traités trastrononiie qu'on rapporte à chaque dynastie, c'est qu'au lieu de comparer les observations aux calculs, et de cherchera réformer ce qu'il y a de défectueux dans les méthodes antérieures , les Chinois adoptent constamment de nouvelles règles et de nouvelles périodes aussi défectueuses les unes que les autres (2), et ils rendent ainsi tout piogrès impossible; leurs annales nous font connaître, à l'époque que nous avons atteinte, un grand nombre d'observations, qui laissent toutes quelque chose à désirer; ici, ce sont des ombres méridiennes du gnomon inexactes (3), là des solstices faux (4), ou des équinoxes mal placés (5), plus loin des déterminations sans valeur réelle de la précession et de la latitude de la lune (6), ou des éclipses mal calculées (7); et l'on en vient presque toujours à cette conclusion, que les meilleurs travaux ont

(i) Soucut, Obsin., t. Il, p. 86.

(2) Jd., p. 70.

(3) Id., p. 54 et 65.

;4) id., p. 52, 62, 72.

(5) Id., p. 59.

(6) Id., p. 52,55, 56, 61.

(7) Id.j p. 55, 65, f2, 7^, cu.

i'it perdus (i); c'est la dernière ressource des compilateurs aux abois.

Nous remarfjuerous qu'au temps où les Arabes commencèrent à se livrer à l'étude des sciences, vers la fin du huitième siècle de notre ère, les Chinois suivaient encore les méthodes des astronomes r.ieou-Hiuen (Tcheou-Hiuen) et Y-Hang, qui florissaient vers 600 et 720 de J. C. Un missionnaire donne à entendre que Lieou-Hiueu pourrait bien être un Musulman ou un Arabe (2). Serait-il donc possible que la chronologie chinoise donnât prise à de si étranges hypothèses? Nous ne l'admettons pas, et nous préférons rattacher le dernier effort des astronomes chinois à l'influence des Nestoriens arrivés avec Olopen dans les premières années du septième siècle (3).

L'an 721, une éclipse calculée selon les règles de ce temps-là s'étant trouvée fausse, l'empereur fit venir à la cour un fameux bonze chinois, de la secte de Fo , que nous nommons Y-hang. Ce bonze composa un ouvrage intitulé Ta-jen (la grande abondance) (/j), et ne se montra pas, en

(i) Souciet, Ohserv.j t. II, p. 69, 87, etc.

(2) Id,y p. 65, i32, et plus haut p. 485.

(3) Souciet, Obseiv., t. II, p. 71, 78; voy. aussi p. 56 cJ 67, ce qu'il dit de Tamo et de saint Thomas.

(4) Id., p. 74 et 91. Le Ta-ven est un des nombres de Coiifucius : 5o, et dans l'usage 49.

( ti:^--» )

définitive, beancouj) plus liabile que ses devanciers; il se trompa pour les éclipses de 723 et 729(1), calcula mal celle du Chou-king (2), fit la précession d'un degré er) quatre-vingt-trois ans (3), donna une mauvaise détermination du solstice (4), et supposa une occultation de Sirius par Vénus, qui rappelle le voyage fantastique de la planète Mars (5) raconté par Gaubil.

Suivant les anciens errements, Y-hang adopta Tépoque du Chani^-yuen ^ qu'il fixa, en 724, à 97 millions d'années solaires environ (6); ajoutez à cela, qu'en cherchant les propriétés du fameux nombre Ta-yen (7), il amalgama, pour en venir à bout, « divisions^ multiplications^ additions, soustractions des nombres terrestres , nombre des deux solstices, des deux équinoxes , nombre des i[\ tsieki , des 28 constellations , nombre des 6 lignes qui composent les koua, nombre des quatre saisons , quatre siang , ou quatre images, nombre des 8 koua, » etc. (8), et il acquit une très-haute repu-

(1) Soucier, Obs., t. II, p. 86.

(2) Id., p. 80.

(3) Id„ id.

(5) Id., p. 86, el Lettres édifiantes, t. XI, p. i36.

(6) Souciet, Ohs., t. II, pag. 87. Lisez 96,961,740 ans, el p. 88, 96,962,297.

(7) Voy. ci-dessus, p. 602 tl fi^i.

(8> Sou<irt,0/;y., t. 11,91.

( 633 j tation par ces obscures divagations, que personne, et lui-même tout le premier, ne pouvait comprendre, mais qui étaient du goût de ses contemporains.

11 faut pourtant reconnaître qu'Y-hang aurait des droits à notre reconnaissance, si , comme on le prétend, il avait multiplié à l'infini les observations; on dit qu'il examina les mouvements des cinq planètes , et particulièrement ceux de Jupiter (i ) ; qu'il envoya deux bandes de mathématiciens (2), l'une au nord, l'autre au midi, pour prendre, en différents lieux, la hauteur méridienne du soleil par le gnomon de 8 pieds , et déterminer la distance des lieux; qu'il signala, pour la première fois, l'existence de Canope et des étoiles voisines du pôle sud (3); qu'il fit faire enfin des instruments (4), une horloge (5) qu'on pourrait comparer à celle que le khalife Haroun-al- Racchid offrit à Charlemagne, et qu'il dressa un catalogue d'étoiles avec l'indication des latitudes et des déclinaisons (6); malheureusement, Gaubil ajoute qu'il n'a jamais pu trouver la partie

(i) Souciet, Obs. t. II , p. 84.

(3) Icl.^id,

(4) Id.y p. 84 et 8r>.

(5) Tcl.,id.

(G) ld.,id.

du trailr d'Y-hang, on r«s divers faits dcvaii'iit être exposés (i).

Ici s'arrête la première période de Thistoire de Tastrononiie moderne chez les Chinois; le mathématicien Ru-tan affirma , il est vrai , qu'Yhang n'avait fait que marquer la méthode d'une astronomie d'Occident, appelée Kieou-tche ^ dont il donna lui-même la traduction (2). Mais Rutan était un étranger (3); on décida qu'il avait tort, et jusqu'à la fin de la dynastie des Tang les écrits d'Y-hang régnèrent sans partage (4).

On voit, par ce qui précède, que les Chinois, à l'époque où nous sommes parvenus, se doutaient à peine qu'il y eût une science astronomique; prenant, pour base de leurs calculs, d'anciens calendriers fondés sur de faux éléments, ils s'inquiétaient peu de rechercher la vérité , et s'imaginaient qu'en inventant de longues périodes, ils réussiraient à dissimuler les erreurs dont la cause leur échappait.

Au lieu de faire de bonnes observations, d'en déduire des conséquences mathématiques , et d'apporter d'utiles corrections aux méthodes de

(i) Souciel, Obscrv., t. II, j). 87, 84, 85.

(2) Id., p. 89 et 12 '4, (.1 plus haut, p. 6o(j.

(3) Souciel, Ohstrv y \. IT. p 81^.

( 635 ) leurs (l(»vniiciers, les prétendus astroiioincs du céleste empire voulaierjt que tout lut soumis à des règles variables; persuadés que les lois qui (^résident au cours des astres étaient, à chaque instant, modifiées par les actions des princes, ils ne recherchaient jamais cette précision dont se préoccupe, avant tout, un praticien éclairé; et le vague de leurs explications pouvait autoriser les interprétations les plus diverses (i).

Les annales chinoises , comme les chroniques de tous les peuples, signalent les phénomènes qui ont surpris ou effrayé les hommes; on a noté , en parcourant ces annales , un assez grand nombre de météores ou de comètes décrits avec quelque soin, et l'on a même pu composer une liste d'écHpses qui remontent, chose singulière, à l'an 776 av. J. C, c'est-à-dire , à la première année des olympiades grecques; mais, lorsqu'il s'agit de rattacher à ces observations une intention scientifique, on reconnaît que l'idée n'en est pas même venue aux Chinois. Us ont, il est vrai, emprunté aux Occidentaux certaines hypothèses, mais sans les comprendre, ou du moins sans songer jamais à en tirer parti; leur persistance dans l'usage du

(1) On se souvient de la comète de i3oi, calculée par M. Laiigier; le mcme mol signifiait marcher vers, et ressembler à.

( 636 ) Chang-yiirn ^ t't dans l'interprétation des nombres de Confucius, en est la meilleure preuve; éclairés, à dp longs intervalles, de quelques rayons du génie grec, ils ont paru briller, par moments, d'une lumière inaccoutumée, pour retomber, bientôt après, dans leur obscurité et leur ignorance premières; et ce fait, que nous avons eu déjà l'occasion de constater si souvent, va se reproduire encore pendant toute la durée de l'école arabe; c'est ce que la dernière partie de ce mémoire démontrera clairement.

B. Skconde période. De 775 à 1460 ap. J. C. — Influence arabe.

Vers la fin du huitième siècle de notre ère, les khalifes de Bagdad encouragent les sciences, et leur donnent une impulsion nouvelle. Les livres grecs sont traduits, et jusqu'en io3o une série de travaux, non interrompus, enrichit d'importantes découvertes le domaine de l'astronomie. Lorsque les Ghaznévides et les Turks seldjoukides fondent en Asie leurs vastes empires, l'Egypte devient un instant le centre du grand mouvement scientifique de l'Orient; mais ni les révolutions |)oli tiques qui se succèdent parmi les dynasties musulmanes, ni les croisades, avec leur

( 6^7 ) tuiielu c" coilt'gf, ne semblent porter atteinte à la civilisation arabe; les conquérants Mongols, en s'eniparant de Bagdad , Tan 1^58 de notre ère, trouvent encore, dans cette capitale, des hommes d'un savoir éminent, et à leur tête paraît le célèbre Nassir-eddin-Thousi (i).

Pendant cet intervalle de plusieurs siècles, les Arabes n'ont pas cessé d'être en rapport avec les Chinois (2); maîtres de la Perse en 655, de la Transoxiane en 707, ils ont envahi, de bonne heure, au nord de l'Asie, les territoires possédés par les empereurs de la dynastie des Tang; de hardis navigateurs ont porté à l'extrémité de l'Orient, par les mers du sud, le nom de Mahomet et la gloire de ses successeurs; et tous les récits des voyageurs s'accordent à placer, sous le point de vue scientifique, les habitants du céleste empire, fort audessous des Indiens (3). Ce jugement serait, au besoin , confirmé par les historiens chinois euxmêmes. C'est à peine si, sous les Tang, qui régnent jusqu'au commencement du dixième siècle, les idées arabes ont pénétré au cœur de l'empire. Gaubil nous dit, en fort mauvais style, que les

(i) Voyez notre Mémoire sur les instrum. astronomiques des Jrabes ^ p. 191, et nos Prolégomènes d'Oloug-Beg, p. xcvii. (a) Souciet, Obs,., t. Il, p. 96.

(3) Voyez plus haut, pag. 547.

( 638 ) ouvrages de ce temps-là ne. ressentent point le chinois (i); mais la seule innovation qu'il ait à enregistrer, c'est remploi, eu l'année 89a, d'un premier méridien, pour calculer la distance en longitude des lieux terrestres : les Chinois se seraient-ils donc occupés si tardivement de géographie mathématique?

Après les Tan^, cinq petites dynasties apparaissent sur le trône (de 907 à 960); puis \esSon^ s'emparent do l'autorité suprême, et la conservent pendant trois cents ans (2); plusieurs princes de cette famille se montrent très-zélés pour l'astronomie. En 1022, Gin-Tsong fait construire des instruments, et l'on observe l'étoile polaire, les distances des constellations, l'ombre méridienne, etc. (3) ; en 11 00 et en 1 1 79, de nouveaux travaux sont ordonnés (4); mais ces travaux, s'ils sont réels, ne donnent lieu à aucune détermination de quelque valeur; tous les principes sont confondus; seize réformes du calendrier ont successivement lieu (5), sans que les Song puissent obtenir un résultat satisfaisant. Les Chinois

(1) Souciet, Obs., t. II, p. 96.

(a) ld„ p. 97.

(3) Id,, p. 98.

(4) Jd., p. 100, 182.

(5) Id., p. 102.

( «3^9 ) sont moins avancés, au dire tlo leurs liisloiieiis , qu'au temps de la dynastie des Tang (i), et les erreurs des commentateurs (2) ont seules donné créance à l'opinion contraire. Lorsque Gengisklian (ïchinghiz-khan) , à la tête des Mongols, se rend maître de la plus grande partie de l'Asie, il attire à sa cour un prince illustre, Yelu-Tcliou- Tsay, versé dans l'astronomie, et auteur d'un calendrier (3). Mais Yelu-Tchou-Tsay soutient mal sa réputation , et se trompe sur le calcul d'une éclipse de lune; à la suite de conférences avec des mathématiciens de l'Occident, il est obligé de reconnaître leur supériorité (4), et compose un ouvrage appelé Ma-ta-pa , dans lequel il expose les idées qu'il a puisées chez ces étrangers. Les divers écrits que l'on a conservés de ce ministre astronome n'inspirent pas, à nos missionnaires, beaucoup de confiance; aussi laisse-t-on supposer, comme à l'ordinaire, que ce qu'il avait fait de meilleur a été perdu (5).

(i) Soucie t, Ohserv.^ t. II, p. 97.

(a) Id.y p. io3.

(3) M, pag. io5; et toin. III, p. 96. On croit qu'Yelu- Tchou-Tsay faisait l'année solaire de 365 jours 3635. C'était un prince chinois d'une ancienne dynastie; il se mit au service des Tartares y et fut ministre de Gengis-khan et d'Octai, dont il a écrit l'histoire; il était aussi leur astronome.

(/») Id., p. 106. — (5) Id.

(. 64o ) Nous touchons cependant à une époque de rénovation et de splendeur, qui rompt fort à propos la monotonie des annales chinoises; les successeurs deGengis-khan protègent les sciences et semblent répudier les mœurs barbares de leurs ancêtres, lloulagou et Kublaï, petits-fils du conquérant, objets de sa constante prédilection, sont élevés sous Tinfluence des idées et de la civilisation arabe; et lorsqu'appelés à régner, ils ont encore étendu les frontières de l'empire mongol , le premier par l'invasion de la Perse et la prise de Bagdad en i258, le second par la soumission définitive de la Chine, ces princes qui, depuis l'océan Pacifique jusqu'au golfe de Finlande, commandent à tant de nations, s'attachent à faire fleurir dans leurs Elats les lettres et les arts. Houlagou, en fondant l'observatoire de Méragah (i), fournit àNassir-eddin- Thousi les moyens de faire de nouvelles observations, de perfectionner les tables astronomiques d'Ebn -Jounis chef de l'école égyptienne au dixième siècle. Kublaï accueille avec faveur Gemal-eddin (2), et les traités arabes, traduits en chinois, permettent à l'astronome Co-chéou-king, chargé de présider le tribunal des raathémati-

(1) Voyez nos Prolégomènes d'Oloiig-Beg, p. xcviii. (ai Sonciet , 06^., t. II, p. 129.

qiies; de comimmiquer à sa patrie des connaissances auxquelles elle n'eut point du rester si longtemps étrangère.

Nous avons déjà fait remarquer combien certaines dénominations arabes ou persanes , se trouvaient défigurées dans les livres chinois; le Tchouatou ha-la-ki ^uW! vji^b Tchoiiatou tchopatay j^^ w^l3, etc. (i). lien était de même des mois de Tannée Djélaléenne ('i) :

Faeulhaneultin , pour Fervverdin.

Haeultipihichi,

Ardbihischt.

Hœeulta,

Khordad.

TieuK

Tir.

Moiieulta ,

Mordad.

Ghaaliehanaeul ,

Schahrin

Lieheeul,

Mihr.

Hapan ,

Aban.

Hatsaeui ,

Azer.

Ta-ye,

Dei.

Pahaman ,

Bahmen.

Isephantaeulma ,

Isfendarmudz

Les noms d'hommes ne sont pas mieux traités (3).

(i) Voyez plus haut pag. 485, et notre Mémoire sur les instruments astronomiques des Arabes , p. 199.

(2) Sonciet, Obs.^ tom. II, pag. i33, et nos Prolégomènes d'Oloug-Beg, p. xcvi, et 25.

(3) Id., p. 107, 129, i32.

H(»uppi-iie, au lien (ie Kublai.

Holoyii, Houlagou.

Tsa-nia-loii-tiii , Gemal-eddiii.

Ce sont des transformations analogues à celles que nous avons signalées dans les traités d'astronomie indienne (i); mais, à côté de ces altérations, dont l'origine ne peut laisser le moindre doute, on se trouve sur la trace d'emprunts d'une bien autre importance.

Co-chéou-king est le premier Chinois qui ait étudié la trigonométrie sphérique (2); on savait, en général, avant lui, la proportion de la circonférence au diamètre, comme de 3 à 1; on calculait les triangles rectilignes rectangles et les obliquangles , en les réduisant aux triangles rectangles; là se bornaient les connaissances des Chinois en mathématiques, et Co-chéou-king devait puiser daîis les traités arabes les nouvelles méthodes dont il fit l'application. Ayant trouvé les instruments de ses devanciers défectueux de 4 et 5 degrés (3), il en construisit d'autres sur le modèle de ceux que Nassir-eddin avait placés dans l'observatoire de IMéragah ; il se servit de gnomons de [\o pieds, dont l'idée lui était sug-

\^i) Voy. plus haut, p. 5oi.

(2) Souciet, Obs., t II, p. Il/,, II 5.

(3j /r/., p. io«.

gérée peut-être par le sextant d'Alchogandi i). On lui attribue également un instrument revêtu d'un tube et de deux fils, avec lequel il déterminait, aux minutes près, la distance des planètes et des étoiles; c'était l'armille que nous avons déjà décrite (2). Nous en dirons autant du gnomon à plaque percée d'un petit trou, qui rappelle celui d'Ebn-Jounis. A l'exemple de l'astronome arabe , Co-chéou-king avertit « qu'il faut avoir « égard au bord inférieur et supérieur du soleil, « et que la longueur de l'ombre doit être prise «jusqu'au centre de l'image solaire (3). »

Ce n'est pas tout; Co-chéou-king, abandonnant la routine qui, pendant si longtemps, avait lié les Chinois à leurs périodes imaginaires, supprima l'époque feinte du Chang-juen (4), et y substitua une époque réelle, le solstice d'hiver de 1280, qu'il observa lui-même à Pékin, avec le plus grand soin, au i4 décembre, i h. 26' il^" après minuit. C'est à ce solstice que commence l'année sin-se ou sin-tsu^ et sen-siz y^ y^, la i8«" du cycle sexagénaire, dont nous avons parlé dans

(1) Voy. notre Mémoire sur les instrumcfits astronomiques des Arabes , pag. 199 et siiiv.

(2) Id., pag. ii/i, 197 et 198.

(3) Souciet, Obs.j t. II, p. 112.

(4) Id., ibid.y p. 106 à 109.

iu)s Prolégomènes d'OIoug IJe^* (i j. Co-chéoii-king détermina d'autres solstices (u); il plaça à Pékin le premier méridien (3); il envoya des mathématiciens en divers lieux, pour prendre la hautem* du pôle, qu'il jugeait éloigné d'environ 3 degrés de la polaire (4); il fit l'obliquité de 23" 33' 4^' 17 à 18" (5); il supposa la précession d'un degré en 67 ans (6), et réduisit l'année solaire à 365 j- 24^5 (7). C'était encore un emprunt fait à l'Arabe Ebn-Jounis, qui supposait l'année de 365 j. i[\ii i/a ; Co-chéou-king savait que la sienne était un peu plus longue que celle qui lui était communiquée, mais elle lui donnait une intercalation commode de 97 jours en l\oo ans; au reste, cette année de 365 j. 24^5 ne paraît pas avoir été adoptée à la Chine, puisque 160 ans plus tard, Oloug-Beg se contente de reproduire les chiffres fournis par Nassir-eddin (365 j. 2436) (8).

Co-chéou-king, en s'éclairant des travaux des

(i) Page 4a du texte.

(2) Souciet, 0^j.,t. II, p 108.

(3) Id., p. 107.

(4) Id., p. 109 et 11^.

(6) /rf.,p. 188.

(7) Voy. nos Prolégomènes d'Oloug-Beg, p. 34 du texte, et Journal des Savants y 1840, p. 77.

(8) Voy. nos Prolégomènes d'Oloug-Beg, p. 34 du texte.

Arabes, et (mi tra<;ant les règles d'une aslronoinic que les Chinois placent fort au-dessus de tout ce (ju'ils avaient appris jusque-là (i), ne sut pas toujours éviter les erreurs si communes à ses devanciers; il calcula mal des éclipses de soleil (2), et donna des latitudes inexactes (3); ses catalogues des étoiles et des longitudes terrestres n'ont pas été retrouvés (4), mais tout fait présumer qu'ils étaient une reproduction des tables arabes. Il observa, si nous nous en rapportons à Gaubil, les XXVIII constellations selon l'équateur et selon le zodiaque (5); mais il connaissait alors les XXYIll mansions lunaires des Arabes, et s'il eût remarqué des différences radicales entre ces mansions et les étoiles déterminatrices des astérismes chinois, il n'aurait pas manqué de le dire : comment , d'ailleurs, aurait-il échappé au dilemme que nous avons posé plus haut (6)? Il faut donc accepter encore sur ce point nos conclusions (7), et reconnaître que les tables de Co-chéou-king étaient calquées sur celles des Arabes.

(i) Souciet, Obs., t. V^^, p. 202.

(2) Id., t. II, p. Il 5.

(3) Id.y ibid^j p. 1 10 et 1 1 1 ,

(4) Id.j ibid.^ p. 106.

(5) Id., t. III, p. 106 et 107.

(6) Pag. 486 et /,87.

(7) ^'^^y- ci-dessus, p. 542-5/|5 et suiv.

Il est à regretter que nos missionnaires ne nou> aient pas fourni des renseignements plus complets sur les travaux astronomiques entrepris à la Chine en ce !emps-Ià. Ils se bornent à nous apprendre que Co-chéou-king travailla soixante-dix ans, et qu'il n'eut point de successeur.

C'est à peine si, vers la fin du quatorzième siècle, on peut, en effet, mentionner quelques nouveaux efforts tentés par l'empereur Hong-vou, fondateur des Ming (i368), pour relever le tribunal des tnalhématiques (r); la science était entièrement délaissée. Toutefois l'astronomie arabe n'avait pas cessé d'être en honneur à l'arrivée des missionnaires jésuites (i583); et en 1703, l'empereur Cam-hi ordonnait encore la comparaison de l'astronomie européenne avec celle des nuihométaus chinois (2); mais il faut dire que depuis Co-chéou-king on n'avait fait aucune observation de quelque intérêt, et qu'on ne savait pas mieux calculer une éclipse qu'auparavant.

L'astronomie moderne allait se répandre dans le céleste empiie, et modifier profondément les idées reçues; l'histoire de celte nouvelle période est connue; notre tâche est finie.

^ l; SoilCICl, ( Kis., I 11 , p. I I h

{7.) Ifi.y |>. I ^',.

Des faits que nous avons exposés, il résulte clairement qu'il n'y a jamais eu iV astronomie c/iinoise proprement dite; des traditions confuses, des textes d'une origine suspecle , ont pu dornier lieu à des assertions équivoques, à des hypothèses phis ou moins ingénieuses : il n'y a là rien de ce qui constitue une science.

Les Chinois, imbus de rêveries superstitieuses, ne considérant le ciel que comme un vaste miroir où venait se refléter l'image de leur gouvernement, ne songeaient pas à remonter aux causes des mouvements des astres et à déterminer avec précision les lois de ces mouvements; s'il est vrai qu'ils aient eu des procédés d'observation qui sembleraient être exclusivement du domaine de l'école actuelle, ils n'en ont pas su profiter, et sont restés dans une ignorance complète des phénomènes relatifs à la constitution de l'univers.

Les anciennes observations qu'on leur attribue ne présentent aucun caractère d'authenticité, et Ton intervertit l'ordre des temps, quand on suppose qu'ils faisaient usage, à une époque reculée, de la période de 19 années solaires correspondant à deux cent trente-cinq lunaisons, ^mW*? exactement la même que^phis de seize siècles après ^ Calippe aurait introduite dans le calendrier des

( 6/,8 ) Grecs {ij. Les (chinois n'ont possédé des notions d'astronomie positive que longtemps après la fondation de l'école d'Alexandrie, et ils ont emprunté à cette école, et plus tard aux écoles de Bagdad et du Caire, ce que leurs livres offrent de meilleur.

Les relations de l'Inde et de la Chine remontent à une très-haute antiquité; elles ne sauraient être révoquées en doute. Si les Hindous ont eu, comme quelques personnes sont disposées à le croire, une astronomie originale, comment ces connaissances spéciales qui formeraient une science à part, n'auraient-elles jamais franchi les rives du Gange? Eh bien, les communications que les Chinois paraissent avoir reçues de leurs voisins portent un cachet grec; la question est donc tout entière à résoudre.

Les missionnaires européens ont tiré des annales du céleste empire tout ce qu'il était possi-

(i) Laplace, eV/. de 1847, '• ^ï» P* 5^4« — On voit avec peine dans cette belle édition des œuvres de Laplace, qui a paru sous les auspices de l'État, des erreurs qu'il eût été facile d'éviter avec un peu plus d'attention; on trouve à la page 467 : l'astronome arabe jélne-^a/tendi ; c'est Al-Nehavendi qu'il faut lire. Ahmed-ben-Mohammed-Al-Nehavendi était ainsi nommé parce qu'il était originaire de Nehavcnd, ville de Perse bien connue, située à vingt-cinq lieues au sud de Haniadan; \o\v/. nos prolégomènes d'O'ong-Beg, pag. xv

cl CL.

ble de n'ciieillir sur l'Iiistoire de rastroiiomie, et à cet éijard ils n'ont absolument rien laissé à faire à leurs successeurs; mais de cette multitude d'indications isolées, ils se sont efforcés de construire un édifice solide, et c'était s'engager dans une route semée d'écueils. Ils ne se sont pas aperçus qu'ils prenaient, tantôt pour d'anciens calendriers ou pour des observations réelles, des tables dressées après coup, ou des artifices de calculs fondés sur des époques feintes ou des périodes imaginaires, tantôt pour des textes d'un autre âge, des commentaires modernes; ici, confondant la valeur des mots, là, cherchant des éclipses de soleil dans des passages où il n'était question que de Xéclipse de la puissance souveraine menacée par des rebelles; attribuant enfin aux lettrés chinois des découvertes faites antérieurement par les Grecs ou les Arabes. On a donc tort de chercher à grandir les habitants du céleste empire , au détriment des collaborateurs d'Almamoun, d'Aboul-Wéfa , d'Ebn-Jounis; et nous avions bien raison d'écrire à l'Académie des sciences, dans la séance du 6 janvier i844 • Ce nest pas par des suppositions hasardées ou des appréciations incomplètes , par des interprétations forcées ou des jugements téméraires , rpéon peut réussir à dépouiller un peu nie de la

( 65o ) t!^U)irt ([111 lui (ippaiiient ; et il est aussi iinpossilAe aujourd'hui de refuser aux trav^aux des écoles d'Alexatulrie et de Bagdad le mérite réel et t originalité qui les caractérisent, que de reconnaître ces traits distinct ifs dans tancieiuie astronomie cldnoise , qui n'a jamais été, h proprement parler, une astronomie.

SKPllElMK PAiniE,

l)(\s systèmes géographiques des Grecs et des Arabes.

Ptolémée, qui eut le mérite de tracer dans son Ahnageste le tableau des progrès de l'astronomie grecque à la fin du premier siècle de notre ère, ne devait pas rendre un moindre service à la science en rédigeant son traité de géographie qui, depuis dix-huit cents ans, est resté le modèle et la base des travaux entrepris pour la détermination des mesures terrestres. S'appuyant, comme il le dit lui-même, sur les récits des voyageurs (i) qui avaient parcouru les divers pays du monde avec un esprit attentif, et sur les observations astronomiques, qui seules peuvent se passer de secours étranger (2) , il corrigea soigneusement les fausses appréciations de ses devanciers, et réunit sur chaque contrée tout ce qui concernait sa circonscription , son étendue en longitude

(1) 'l<7Topia 7r£pio8ix7i. — Plolémec, chaj). 2; cl Lelioime, Examen tritiquc des Prolégomènes trad. par l'abbé Halma, p. 6. '/) M, ibUl.

( 652 ) et en lalitiule, et les sil nations relatives des piincipales nations qu'elle renfermait. H s'attacha, à l'égard des villes les plus rennarquables, des fleuves, des golfes, des montagnes, et autres objets qui peuvent entrer dans une mappemonde, à fixer leurs distances, c'est-à-dire, dt^ combien de degrés (dont un grand cercle contient 36o) le méridien d'un lieu est distant de celui qui limite l'extrémité occidentale de la terre, comptés sur V équciteui\, et de combien de ces degrés, comptés sur le méridien^ leur parallèle est distant delà ligne équinoxiale; enfin, à l'exemple de Marin de Tyr, il choisit les îles Fortunées comme premier méridien ou point de départ de ses longitudes, et compta i8o degrés pour l'étendue des terres habitables de l'est à l'ouest.

Quand on pense aux difficultés sans nombre que doit rencontrer un géographe obligé de coordonner des documents de toute espèce, sans pouvoir vérifier par lui-même tous les résultats douteux, on ne saurait être surpris des erreurs considérables qui déparent dans plusieurs de ses parties l'œuvre de Ptolémée. Ces erreurs ont d'ailleurs régné saVis contestation pendant près de deux mille ans, et, à ce point de vue, elles ont un côté respectable. On ne s'aperçut, par exemple, qu'au dix-septième siècle de notre ère, que la

( 653 ) Médiloiranôe îles (irocs avait u\w. longueur clcinesurée, et qu'il fallait réduire son étendue d'environ 20 degrés.

Cette correction si tardive soulève une question préalable : les Arabes, qui ont fait école dans les sciences matbématiques, et qui ont si heureusement rempli, du huitième au quinzième siècle , l'intervalle qui sépare les Grecs des modernes, sous le rapport des découvertes astronomiques, n'auraient-ils point apporté aux tables de Ptolémée quelque perfectionnement dans l'évaluation des mesures terrestres? Après avoir revu et complété l'Almageste, n'auraienl-ils point songé à vérifier de la même manière les longitudes et les latitudes des géographes grecs?

C'est là un problème historique dont on entrevoit déjà la solution ; et l'on a le droit d'être surpris que personne n'ait encore songé à restituer aux Arabes l'honneur de certaines déterminations qui attestent une fois de plus l'activité de leur génie scientifique.

INous n'avons pas à rappeler ici les noms des géographes orientaux que l'on a fait connaître à l'Europe, soit par des traductions, soit par des notices détaillées. M. Reinaud a enrichi son édition d'Aboul-Féda d'un aperçu des recherches entreprises jusqu'à ce jour dans cette direction,

( 654 } et on peut regretter que ce savant n'y ait pas joint un exposé des nombreux travaux encore ignorés que révèlent les catalogues de nos principales bibliothèques, et qui semblent voués à l'oubli. Nous ne rechercherons pas non plus si les premiers itinéraires arabes ont été composés à l'époque des conquêtes des successeurs de Mahomet, et si Ptolémée a pu donner autant de noms de villes ou de tribus, en traitant de l'Arabie, sans avoir eu à sa disposition quelques récits originaux, empruntés aux habitants du pays (i); il nous suffit de constater que les monuments écrits qui nous sont parvenus autorisent à supposer que les Arabes ne se sont pas occupés de géographie mathématique avant la fin du huitième siècle de notre ère (2).

(1) La division de l'Arabie en trois contrées distinctes, telle qu'elle est indiquée par Ptolémée, ne paraît pas avoii été connue des Aiabes, ce qui pourrait faire croire que Ptolémée se sera servi de relations rédigées par des voyiigeurs étrangers à la contrée qu'ils décrivaient; mais, d'un aulr* côté, on ne peut douter des fréquents rapports de l'Arabie et de l'Egypte sous les Ptoléniées, et l'exactitude des indications fournies par le géographe grec donnerait à penser que les Arabes eux-mêmes avaient dû lui communicjuer des statistiques ou des itinéraires assez étendus.

(a) M. Reinaud suppose (p. 41 de son inlroductionj que le traité de géographie de Ptolémée avait été traduit en Perse au cinquième siècle de l'ère chrétienne. Celte opinion a été combattue par M. Quatremère, Journal des Sav. de 1849, P- ''^T»

Les Grecs avaient placé leur premiei méridien aux îles Fortunées, qu'on a cherché à idenlilicr avec les Canaries; les Arabes les imitèrent; plus tard, quelques géographes, et Aboul-Féda est du nombre, substituèrent aux îles Fortunées la côte du continent africain , avec une différence de dix degrés; on n'a pas encore su expliquer les motifs de cette modification (i); et Ton comprend eîi effet qu'une constante de dix degrés appliquée à toutes les déterminations, ne changerait en aucune façon la théorie fondamentale. Il est cependant difficile de ne pas admettre chez l'auteur inconnu de cette innovation quelque intention cachée; et la découverte d'un troisième procédé adopté par les Arabes pour dénonciation des longitudes, donnerait une certaine consistance à cette hypothèse.

Lorsque nous publiâmes, en i834j la traduction du traité d'Aboul-Hassan, qui avait mérité à mon père un grand prix décennal, on put remarquer que les longitudes des villes étaient comptées, non des îles Fortunées, mais de l'horizon occidental de Khohhet- Arine (la coupole d'Anne) (2). Cet horizon se trouvait fort éloigné des

(i) Reinaiid, Introd.y p. ccxxxiii et suiv. (2) Voy. le texte et la table d'Aboul-Hassan dans l'appendice de la septième partie, et le tome l^*^ de la trad.,p. 3i2 et suiv.

( 656 ) côtes de l'Espagne et de l'Afrique, et l'on songea presque aussitôt à un certain passage des tables Alphonsines qu'on n'avait jamais expliqué, et qui signalait l'existence de deux horizons occidentaux distants l'un de l'autre de 17' 3o', l'horizon vrai et l'horizon habité (i). Jj'horizor vrai devait être l'horizon occidental de Khobhet-Arine ^ et l'horizon habité celui d'Aboul-Féda ; mais en rapprochant les longitudes d'Aboul-Hassan des longitudes de Ptolémée, on voyait que cette différence de 1 7*^ 3o' entre les deux horizons était prise sur la Méditerranée. Les Arabes avaient-ils donc reconnu l'erreur des Grecs sur l'étendue de cette mer; et s'ils avaient choisi un premier méridien autre que celui des îles Fortunées, était-ce donc dans une intention vraiment scientifique?

Les deux horizons des tables Alphonsines et les changements apportés par Aboul-Hassan aux longitudes des vdles situées sur le littoral de l'Afrique et de l'Espagne, avaient frappé comme nous MM. de Humboldt et Reinaud (2). L'idée de corrections importantes sur l'étendue de la Méditerranée ressortait de la comparaison des tables arabe et grecque. Exposée dès l'année 1837, elle devait être reprise quatre ans plus tard par un des

(1) Dp Humboldt, Asie centrale y t. III, p. SgB et suiv. [•k] Reinaud, Introd., pag, cclxxvi.

rédacteurs du Journal des Sdiuinh^ sous une ibnne encore dubitative (ij. Le problème n'était pas définitivement résobi; il restait, de pbis, à fixer l'origine et la position de la coupole ctArine, employée par Aboul-Hbassan pour renonciation de ses loni^itudes. La table d'Aboul-Hhassan permettait de trouver approximativement le méridien de cette coupole; mais plusieurs des longitudes indiquées pouvaient être inexactes, par suite d'une erreur de copiste ou pour toute autre cause; et prendre une moyenne entre des évaluations fausses n'est pas un procédé que la science puisse avouer : une semblable pensée devait pourtant venir à l'auteur des méprises que nous avons signalées dans la question des mansions lunaires. Tant il est vrai que la passion qui porte à aligner des chiffres fait passer quelquefois par-dessus les règles les plus simples de la logique.

Les traditions historiques n'étaient pas d'ailleurs d'un meilleur secours; Greaves disait bien que les Indiens avaient autrefois compté les longitudes à partir d'une ville à'Ârirn^ située à 90 degrés du détroit d'Hercule, et ensuite à partir de la ville de Kankader (Cancadora .j.5c^ (2); Hyde (3) nous ap-

(i) Journal des Savants ^ 1841, pag. 602. (2) Greaves, Choj\ et Mawaralnahrœ Description pag. vi. (H) Hyde, Vet. Persarum reLhist. pag. 170 et sniv.

'yx

( G58 , prenait qu\4nft ^A ou Khobbcl-Arine ^\ 'l^î était, aussi bien que Kankader(ou plutôt Gangiliz, le château du Gange), \\\\ des noms du Paradis terrestre, supposé à rextrémité orientale de la Chine; mais personne n'avait cherché à expliquer ces deux assertions contradictoires; Abonl-Hhassan établissait que la longitude J^ t était un arc de l'équateur compris entre le méridien du lieu proposé et l'horizon occidental w^ JLp ^I de Khobbet^Arine^ et que, pour avoir la longitude d'un lieu terrestre, il fallait prendre dans les tables ^■J^^ l/* le temps du commencement d'une éclipse de lune à Khobbet-Arine^ et observer le commencement de cette éclipse dans le pays où l'on était (i\

M. de Humboldt remarquait dans les Mémoires de Christophe Colomb la mention d'une ile d'Arin , qui pouvait avoir quelque rapport avec la coupole des Arabes; M. Reinaud rassemblait de son côté des témoignages arabes, et me communiquait, en i835, une note qui se trouve imprimée en tête du second volume du Traité d'Aboul- Hhassan; un passage d'Abou'lféda, rapporté dans cette note, semblait indiquer que la coupole d'A-

(i) Aboul-Hhassan, Traité des instruments astronomiques des Arabes f i834, tom.l*^ pag. 3i2 et 3i3 ; et ms. ar. delà Bibl.

nat. 1 i/i7, fol. 77.

( ^^^9 ) ////<?, appelée aussi coupole de la Teirc^ s'id(mtifiait avec Lankdessa jaS^ on pays de Lanka (Cejlaii)^ et Ton pouvait attribuer une origine indienne à ces dénominations. — D'autres passages tirés des écrivains du moyen Age, et relatifs à la coupole de la Terre ou d'Arine, étaient recueillis par M. de Humboldt (i) : « Le cardinal d'Ailly (2) parlait d'une ville d'Arim , d'une seconde Syène, située sur l'équateur à une égale distance de l'orient et de l'occident, du nord et du midi. Dans la préface de \ Itinerarium Portugalensium (3), le géographe Jafredus, suivant Madrignani , exposait qu'en tirant une ligne des îles Fortunées à l'extrémité de l'Inde, et une seconde ligne du nord au sud, coupant la première à angle droit, on déterminait par le point de rencontre de ces deux lignes la coupole du monde {totius orhis umbilicuni). D'après les Tables Alphonsines déjà citées (4), la ville d'Arim était située sous le méridien de l'Arménie (lat. 0, long. 72° 3o'), et l'auteur avait soin, comme on l'a vu, de distinguer Voccident vrai de V occident habité^ éloignés l'un de l'autre de 17° 3o'; enfin, Ferdinand Colomb faisait mention de lon-

(i) Asie centrale, t. III, p. Sp^.

(2) Imago mundiy chap. xv.

(3) Pag. 9-

(4) Édition de i483, in fine.

i^itudes comptées du méridien d'Arim, et d'éclipsés de lune qui y avaient été observées. » Après ces citations, M. de Humboldt ajoutait : « Je vous « assure que plus nous réunissons de textes et de <i passages^ et plus la chose desfient obscure; cest « ////. peu honteux pour nous y car nous ignorons ce « qui, du temps de Colomb y était encore dans la « mémoire de tous les peuples de r Occident nourris « de V érudition des Arabes. «

La lettre de M. de Humboldt était du 17 décembre 1837, et ma réponse renfermait sur la | coupole d'Arine une théorie nouvelle qui servit de base à mon premier mémoire présenté et lu à rx\cadémie des inscriptions et belles-lettres en i838 : 1° le passage d'Abou'lféda, cité dans le second volume du traité d'Aboul-Hhassan, recevait une interprétation différente; Arine était un méridien central, s'identifiant avec le 90^ degré de Ptolémée, qui admettait, comme on le sait, 180 degrés pour toute l'étendue des terres habitables; Kankader .jiC^, et non pas Lankdessa j jJc3, était le 180^ degré du géographe grec pris sur Téqtialeur; 2° les Arabes employaient le méridien moyen pour renonciation des longitudes, en raison des corrections qu'ils apportaient aux tables grecques, et les 17° 3o' de différence entre l'occident vrai et l'occident habité, signalés par M. de

{ 66. ) Hiimboldr, étant pris sur l'Océan, devaient être par conséquent retranchés de la Méditerranée; quant aux Indiens, ils étaient supposés prendre Rankader ou GangcUz pour point de départ, en retournant le système de Ptolémée (i) ; 3° ^rine qX. K an Aader éiaxent deux termes systématiques; 4° il ne fallait pas chercher Forigine de cette innovation dans l'Inde, mais bien chez les Arabes euxmêmes. Telles étaient les idées que m'avaient suggérées mes propres investigations jointes à celles de MM. de Humboldt et Reinaud, et je les exposai, le premier, publiquement. Étaient-elles venues à l'esprit d'autres personnes? je l'admettrai volontiers , mais avec cette restriction , toutefois , que jusqu'alors ces personnes ne les avaient point fait connaître; même en i84o, l'opinion qui substituait Lankdessa (Ceylan) à Kankadet\, ne paraissait pas complètement abandonnée (2).

A la fin de iS/Ji , la question fut reprise

(i) Greaves , 1. c. p. V : « Primuni meiidianum in oriente «(quem Graeci, Latini, Persae, Arabes aliique in occidente fi- « gunt) per Cancadoram ducunt ; itaque quae Ptolemaeo maxi- '< ma longitudo, Indis minima est, et e contra. »

(2) On lit dans l'édition du texte d'Abou'Iféda, publiée par MM. Reinaud et de Slane en 1840, mais imprimée quelque temps auparavant, pag. ^77 : «Dans les passages de l'Ayyn Akbery et à\y Borhan Cathi, au lieu de Kauladez il faut lire Lanhadez fj J.nJ pour jAXo ). "

( 661 ) dans deux articles du Journal des Saifants (i). Le passage d'AbouMféda y recevait Texplicalion que j'avais donnée ; quelques-uns des rapports que présentent les tables grecques et arabes s'y trouvaient signalés; cependant l'auteur n'y faisait pas mention d'une note imprimée en 1839, mais non publiée (2), que je lui avais moimême communiquée, et où se trouvaient indiqués les résultats principaux de mon travail; d'un autre côté, étant, sur presque tous les points de doctrine, en désaccord avec le rédacteur du Journal des Savants, je rédigeai un nouveau mémoire (3) qui fixait nettement les droits de chacun. Depuis, M. Reinaud a mis au jour les résultats de ses recherches (4), et je ne saurais partager ses convictions; les considérations qui vont suivre montreront pour quels motifs je suis resté fidèle à mon opinion première.

(i) Journal des Sai>., sept, et oct. 1841, pag. 5i3, 602 et s.

(2) Cette note fait partie de mon Mémoire sur les instruments astronomiques des Arabes ^ inséré dans le 1**^ volume du recueil des Mémoires des savants étrangers de l'Académie des inscriptions et belles-lettres.

i;3) Lu à l'Académie des inscriptions et belles-lettres, dans les séances des 21 octobre, 18 et 25 novembre 1842.

(4) Introduction à la géographie d'Abou'lfeda, in-4°, 1848.

Nous avons d'abord à traiter nue question de pfjilologie ; les Arabes se servent, "pour renonciation des longitudes, d'un méridien moyen qu'ils appellent coupole de la Terre ou dArine; mais les anciens faisaient aussi figurer une coupole de la Terre dans l'exposition de leurs idées cosmogoniques ou cosmographiques. Tout le monde sait qu'Homère faisait de l'île d'Ogygie la coupole du monde (i), si toutefois l'on doit interpréter autrement son expression d'6(;-<pa>.oç 6a>taGcyiç, et n'y voir qu'une image destinée à représenter l'île d'Ogygie battue de tous côtés par les flots de la mer; les peuples anciens considéraient presque toujours leur propre pays comme étant le centre du monde, et ils employaient, pour le désigner, la dénomination de coupole de la Terre {umbilicus Terres) ; ainsi faisait Ézéchiel pour les montagnes d'Israël (a), et cette opinion se retrouve dans Péritsol, à une époque très-rapprochée de nous; ainsi chez les Grecs, la ville de Delphes était placée par Euripide au centre des terres habitées, et

(i) Homère, Odyssée, chant 1*', veis 52. :•>.) Cliiip. XXXVIII, V. 12

cette idée de coupole du continent se trouve reproduite dans Cicéron , dans Tite-Live, etc. Les Arabes l'avaient d'abord appliquée à la Mecque; d'après un passage de l'histoire d'Egypte de Schems-eddin -Mohammed -ben-Abissorour, cité par M. Quatremère (i), on voit que certains auteurs faisaient descendre de la coupole de la Terre les quatre grands fleuves : le Sihoun, le Djihoun, l'Euphrate et le Nil; et la lettre de M. Letronne à M. de Humboldt (2) prouve que cette idée était bien antérieure aux Arabes. Masoudi était le premier, à notre connaissance, qui eût rattaché cette dénomination au point d'intersection du 90^ degré de Ptolémée avec l'équateur; conformément au manuscrit que M. Quatremère possède des prairies dor de ce célèbre écrivain du dixième siècle de notre ère (3) , la coupole de la Terre était située au sud de l'Inde et de l'Abyssinie , à égale distance du nord et du sud, des îles habitées 'iJ^JS\ y\ys\\ (les îles Fortunées) et de l'extrémité de la Chine; et, si nous nous en rapportons au manuscrit dont M. Sprenger vient de publier la traduction à Londres, datis une île dont il ne

(1) Ms. ar. n" 784, fol. i3i v° ; Al-Rhaiczn)i, r. 241. {2) De Huniboldl, Histoire de la géographie du nouveau eontinenty t. III, p. 118.

[-W Fol. 46.

( 665 ) (loiiiK^ \)'ds, il est vrai, le nom (i); nous savons maintenant qu'Albatégni, à la fin du neuvième siècle, et Mohammed-ben-Musa-al-Khowarezmi , dès Tannée 8^5, avaient émis la même opinion (2); il est aussi question de la coupole de la terre dans le manuscrit 619 de la Bibliothèque nationale (3) cité par M. Reinaud (/j). — Jusque-là, nous ne voyons pas qu'elle ait été adoptée comme point de départ dans renonciation des longitudes; mais lorsque, plus tard, elle sert à désigner un premier méridien géographique, elle est appelée A fine ou coupole cC Arine y .1 — .j .! i— 9. Quelle est l'étymologie du mot Arine? existe-t-il réellement un pays, une ville ou une île de ce nom? est-ce x^rîne-Giâne, dans la province de Samarcande? est-ce une épithète de Balk, surnommée Khobbet-al-Selam , la Tour du Salut, ou plutôt K hobbet-al-hlam , la coupole de l'Islamisme (5)? est-ce le Raneh JL des Arabes ou

Madagascar ? l'île à'Arion fils de Neptune, ou tout

(i) Sprenger, El Masudi's Encyclopœdia , etc., tom. I, pag. 196.

(2) Reinaud, introd., pag. ccxxxix, ccxli et cdlxi.

(3) Fol. io5.

(/i) Abou'lféda, 1. c, tom. I*^ pag. 376 ; et Aboul-Hhassan, t. II, av.-pr., p. 3, d'après le Seid-chérif-zein-eddin-Aboul- Hhassan-Ali.

^) Ou plutôt l;i m liopol' de ri^lauiisinc , nol. » t cxtr

( 666 ) siinpleiiieiil le mot persan an^/i ^^ .1, qui signifie premier? est-ce une corruption iMrdn »1^1 (la l*erse) (i) ou iVOui^ein jjjj (a)? Les Orientaux lauraient su et l'auraient dit. On peut trouver une très-grande ressemblance entre ^\\ Ougein et ^,1 Arine; mais comment supposer que des géographes aient eu l'idée de transporter sur l'équateur roîvfvyi de Ptolémée, placée par 117" de long, et 20" de lat. Si les Indiens plaçaient sous le même méridien l'île de Ceylan et Ougein, ils commettaient une erreur injustifiable, puisque cette erreur n'existait pas dans les tables grecques dont ils faisaient usage (3); et les Arabes, à leur tour, en donnant le nom iS Arine au point d'intersection de Téquateur avec le 90^ degré de Ptolémée, n'auraient pas choisi une ville qui ne remplissait pas les conditions du problème, pas plus Ougein que TÉTcivà eaTroptov situé par i"3o'de

des manuscrits, t. XIII, pa^'. 17a, art. de M. Quatremère, ^bL-"^! iJi JLj — >j^!^2L >bL'ilî iJ. — Cordoue, Delhi,

Bagdad étaient ainsi appelées. — Voyez aussi Aboul-Uhassan, t. 1", p. 3 18.

(1) M. Reinaud (pag. ccxxvii) nous apprend que Vlran est place au centre du monde, dans un tableau emprunté au Modjmd-al-levâr^kh, Voy. dans l'appendice l'extrait d'une lettre (pie M. le docteur Perron m'a adressée au moi^ dt mai 18^9.

(a) /r/., p. tcxLi.

(3) Id.y p. LCVXXVIII.

( 667 ) lat. (i). Pour eux .^rinc était le lieu d'une proportion moyenne dans les choses ^ J|jt;ii'4! J^>» •Lii,'^!, placé à une égale distance des deux pôles(î2), et ils ne pouvaient songer à l'identifier avec aucune ville de Tlnde ou de l'Afrique orientale; c'était un terme purement systématique, et en fait d'étymologie, nous ne serions pas éloigné de croire qu'il est d'origine grecque; il sert à représenter le point le plus élevé de la terre qui répond exactement au milieu du ciel. Pourquoi Arine ne serait-il pas le mot aspiov, comme l'avait d'abord pensé M. Quatremère? ou si dans les manuscrits on lit : ourine ^ un dérivé d'oùpavoç (le ciel), de {jLEdoupavvifftç (le zénith de Ptolémée) (3)? Ne vaudrait-il pas mieux voir dans Khobbet-Arine la montagne d'Uranus dont parle Diodore, située dans une île, à Vorient de V Afrique^ et sur laquelle ce dieu de la Fable , tenant l'empire du monde, venait contempler le ciel et les astres? — Faut-il supposer une fausse leçon, .j.l io pour ^.i Li,

(i) Reinaud, introd.y p. ccxlvi.

(a) V. le passage de Djordjani que nous avons cité dans le tome II de notre édition d'Aboul-Hhassan, Paris, i835, introd. : Arine était pris par les Arabes dans le sens à' Equateur.

(3) Ptolémée, 1. II, c. i et 4, sur (jLedoupavvjai; et xa-cà xopucpTflv. — Ms. ar.de laBibl. uat., n*' hSq, anc. fonds, fol. i4 v°. Nous avons nous-mêmes défigure bien dos mots arabes, Zénith de Senit-al-r;is, Amiral d'émir-al-bahr, clc.

en supprimant l'article , à la manière des Persans, et formant les deux lettres ^ du jo mal écrit; ou doit-on lire Àdzrine ^^.31 ou Adrinc ^.:)i, que Castell nous dit être le synonyme du Khohhei (coupole) des Arabes? Ce serait ouvrir un champ indéfini aux conjectures. Quelle que soit d'ailleurs la véritable origine à^ Anne ^ peu importe; il suffit que l'on sache bien que c'est le nom donné au point d'intersection du 90^ degré de Ptolémée avec l'équateur, considéré comme coupole de la Terre, et adopté pour méridien moyen dans renonciation des longitudes terrestres. Nous en dirons autant de Kankader, Kankder ou Gangdiz, servant à désigner le point d'intersection du i Ho^ degré de Ptolémée avec l'équateur. Puisque Arine est le milieu de la cou- |)ole de la Terre, de cette demi-sphère qui constitue chez les Grecs le continent et ses 180 degrés en longitude, pourquoi Kankader ou Gangdiz ne signifierait-il pas la porte de la coupole, Kanka ^iJLs' étant pris quelquefois dans le sens de Khohbet et de Gibbosilas? Préférera-t-on lire iMnkdez \,^j le pays de Lanka, ou bien y verrat-on Catigara (i), ville que Ptolémée place à l'ex-

(1) Journal des Savants j iS^i, pag. 608. M, Reinaud, après avoir substitué Laukdessa à Kaukader dans son édition du texte d'Abou'Ifeda, traduit ensuite ce nom par Catigara; mais à cet égard nous ne pouvons être d( son avis.

( ''«9 ) tréinité orientale des terres liabitables ? iVlais si vous consultez la plupart des manuscrits d'AbouMféda (i), de Nassir-eddin-Thousi, de TAyyn-Akbery , etc., partout vous trouvez Kankader\ et dans les traités de géographie arabe les noms de Catigara (2) et de Kankader s'écrivent tout différemment (ij^xJaa et .aC;;-^); d'ailleurs, Ptolémée met Catigara à 177** long. E. des îles Fortunées, et à 8® 3o' de latitude australe ; les géographes arabes ne peuvent avoir celte ville en vue en parlant de Kankader sur l'équateur et à 180° de l'extrémité occidentale des terres habitables; ils auraient choisi plutôt Cocconagara (Koxxovayapa), à laquelle Ptolémée donne 180° de longit. , et qui offrirait plus de ressemblance avec le mot Kankader que Catigara ou Cal/iaigora(5). Pour-

(1) Gildemeister , Scriptorum arahiim de rébus indicis Lociy etc., p. 98 et suiv.

(2) Edrisi, tracl. de M. Amedée Jaubert, tom. ï, pag. i85 et 188.

(3) Que M. de Huiuboldt, analysant les écrits de Christophe Colomb [Hist. de la géographie du Nouveau Continent^ tom. III, pag. 63), nous montre la liaison des idées de cet illustre navigateur sur le site du paradis terrestre vers la fin de l'Orient j avec celles des Pères de l'Église, et qu'arrivant au parallèle qui s'étend du cap Saint-Vincent à Cangara, il propose de remplacer Cangnra par Catigara, cela se conçoit parfaitement; M. de Humboldt ne fait pas de cette substitution un point de doctrine; c'est ainsi qu'un peu plus loin il se de-

(jiioi, d'ailleurs, Kankader ou Gangdiz ne serait-il point accepté dans son sens propre : la porte ou le château du Gange (Gangothri)? Les anciens géographes de l'école d'Eratosthène, les Latins même du temps de Manilius (1), plaçaient Temhouchure du Gange dans l'océan Oriental, à l'extrémité des terres habitables. Hyde, au lieu de Kankader .:S^ ^ lit Kankadiz \,^Si^ ou Gangdiz, CasteUuni G an gis ^ et il en fait un des noms du paradis (2); nous ne voyons aucun motif de rien changer à la leçon la plus ordinaire des manuscrits, et le terme Kankader peut se jus-^, tifier aussi bien que celui de Gades Alexandrie qu'on opposait au moyen âge au Gades Herculis en les séparant par une distance de 180**; ces expressions de Kankader ou Gangdiz et de Gades Àlexandri ont d'ailleurs entre elles des rapports qu'il serait trop long d'analyser ici; elles touchent à des questions philologiques, fort curieuses à quelques égards, mais pour nous d'un

mande si l'île ou la coupole t^^Arin ne serait pas, selon l'hypothèse d'un savant illustre, une des îles Bahrein dont Colomh aurait fait Bahrin , Ahrin^ etc.

(i) Manilius, 1. iv, v. 764, t. II, p. 88 de l'édit. de Pinpre.

(2) Hyde, loc. cit., p. 170. — Péritsol, Itinera mundi, p. 3/4. Voyez aussi ce que dit !\T. de Humboldt, 1. c, t. III, pag. m et suiv. ; et M. Reinaud, d'après les traditions persanes, mtrofi., pag. cLxxix.

' «7' ) intérêt secondaire, (a* qui nous importe, c'est qu'il soit constant ç\\\ Jrinc et Kankadcr sont deux termes systématiques appliqués à des méridiens nettement déterminés, et que les Arabes avaient adopté un mode d'énonciation des longitudes différent de celui des Grecs; voilà des points établis; examinons maintenant si l'on doit en chercher l'idée primitive chez les Indiens.

Certains auteurs arabes, ne sachant comment expliquer le sens ou l'objet des termes ,4nn^ et Kankader ou Gangdiz, trouvent plus commode de renvoyer pour le mot de l'énigme aux traités cosmogoniques des Indiens , et plusieurs savants se sont appuyés de leur témoignage pour supposer que ceux-ci avaient inventé un nouveau système en géographie. Greaves, dont on ne saurait contester l'immense érudition , après avoir cité l'opinion d'Ali-Roshghi (i), dit positivement que les Indiens avaient adopté Kankader (Cancadora) pour premier méridien, en retournant le système de Ptolémée ; mais que ceci doit seulement s'entendre du quinzième siècle, attendu que bien

(i) V. plus haut, p. 66i.

( ti?^ ) longtemps auparavant ils comptaient leurs longitudes à partir de la ville d'Arira, dans l'Inde (i); il ajoute que les Arabes suivirent plus tard leur exemple; et, ce qui est à remarquer, le savant anglais fixe la position de la ville d'Arim à 90** des deux détroits, celui d'Hercule et celui d'Alexandre^ et à égale distance des deux pôles. Une telle détermination peut-elle s'appliquer à une ville de Tlnde? 11 y a entre ces assertions une contradiction manifeste, dont Greaves ne cherche même pas à se rendre compte : il accepte, sans les discuter, les opinions émises avant lui, et n'approfondit pas la question. Voici donc Arine et Kankader servant chez les Indiens de premier méridien géographique. Mais ce n'est pas tout ; et nous allons bientôt voir qu'on leur attribue l'adoption d'un troisième point de départ pour renonciation des longitudes.

Abou Iféda avait dit que, dans les idées des Indiens, il y avait aux quatre cadrans de la ligne équinoxiale, quatre lieux distincts, Djemkout, Roum,Ranka et l'antipode de Ranka. Ranka était la même chose que la coupole de la Terre ou Aline ^ 'U^\ ^ ^JLs' , et par conséquent situé au

(1) La ville à'Arin et à'Adrine est meiilionnée dans Al- Makkari, trad. de M. de Gayangos, tom. 1**", pag. 81, et dall^ le ms. de \,\ Bibl. nat. n** 584, anc. fond<î, fol. /|5 et suiv.

( 67-"^ ) milieu du monde habitable. Si on lit Lanka au lieu de Kanlia (i ), comme on l'a proposé, ce sera le pays de Lanka ou l'île de Ceyian, et cette interprétation se trouvera en concordance avec un passage du Dictionnaire de Wilson (art. Lanka), qui nous apprend que les Indiens avaient placé leur premier méridien dans l'île de Lanka ou Cejlan; il faut convenir qu'une telle hypothèse, j)ar sa netteté même, semble au premier abord fort admissible; ce n'est plus cette confusion indigeste que nous avons signalée dans l'exposé de Greaves : que les Indiens aient placé leur premier méridien dans l'île de Ceyian , et qu'ils aient précédé les Arabes dans cette modification apportée au système de Ptolémée, ou bien encore que dès les temps les plus anciens ils aient compté les longitudes géographiques à partir de Lanka, rien ne s'accorde mieux avec l'opinion que beaucoup de personnes ont aujourd'hui de leurs travaux scientifiques; mais il faut des preuves à l'appui de cette supposition , et nous allons passer en revue une série de questions que la critique est en droit lie soulever :

1° Le méridien de l'île de Ceyian répond-il au méridien de la coupole de la Terre ou iXArine^

i) Journal des Savants, i^Aï? !>• ^^4 ^^ 6o8.

( C^-jfx ) 'uUmùiu'C avec Kanhd (ou Ijnihi) clans les maimscrils?

1^ Peiit-oii subsliluer Lanka à la leçon de Kan- /y/, lorsque les textes d'AhouIféda n'offrent pas d'exemple de cette variante?

3"^ Est-il certain que Kanka ou Lanka., coupole de la Terre, soit \He de (ejlan ?

4^ Les Indiens ont-ils bien réellement placé leur premier méridien dans Vile de Ceylan , et , subsidiairement , ont-ils jamais eu la pensée à priori de mesurer les distances géographiques par degrés de longitiule?

Un examen rapide de ces diverses questions nous conduira à les résoudre négativement.

1** Tous les manuscrits, sans exception, placent la coupole d Arine à 90 degrés des deux extrémités (orientale et occidentale) du continent; cette position coïncide exactement avec le 90^ degré de Ptolémée, qui passe entre l'embouchure di| golfe Arabique et celle du golfe Persique, un peu à l'est de l'île de Socotora. Si , d'après Abou'lféda , l'on doit prendre Kanka comme synonyme de la coupole de la Terre ou A' Arine , la situation de ces divers points doit être à peu près la même que celle des villes situées sur le 90*" degré du géographe grec. En adoptant, il est vrai, le système de quelques cosmographes de l'Orient, qui mctlent

67.'-. ; dix degrés de distance entre les iles Fortunées et la cote occidentale de l'Afrique, et qui comptent les longitudes à partir de cette dernière limite (i), vous devez reporter de dix degrés à l'est le méridien ^Arine ou de Kanka^ qui traversera Tëquateur au sud-ouest des îles Maldives ; mais de l'île de Socotora et des îles Maldives à l'île de Ceylan, il y a une distance très-considérable, que les Arabes, aussi bien que les Grecs, connaissaient parfaitement. Les nombreux renseignements que M. Amédée Jaubert a publiés, d'après Édrisi, sur la géographie de cette partie de l'Asie, ne laisseraient aucun doute à cet égard, s'il pouvait en exister la moindre trace dans quelques esprits; à plus forte raison les Indiens étaient-ils fort au courant de toutes les particularités qu'offrait la circumnavigation de l'île de Ceylan, et ils savaient assurément quelle était la véritable étendue de cette île, et sa situation exacte. Ainsi, dans l'Ayynakbery, Sérendib est placé à i3o° de long. E. des îles Fortunées, et à l'i^ de lat. N. On ne peut donc confondre le méridien de Ceylan avec celui de la coupole de la terre ou ^ Arine , placé à l\o^ plus à l'ouest.

2*^ La leçon de Lanka ^ substituée à celle de

\\') Greavcs, loc. ril.

Kaiikciy peut -elle être acceptée? Les raisons que nous avons alléguées pour démontrer qu'on ne devait pas lire Catigara , au lieu de Kankader, subsistent dans toute leur force, s'il s'agit de ÏMnka. Comment! tous les géographes arabes, tous les copistes qui se sont succédé, se seraient trompés au point de remplacer le lam initial par un kdf i^l par /), chaque fois que le même mot se présentait à eux, et ils n'auraient point expliqué les motifs de cette substitution! Abou'lféda aurait été jusqu'à nous dire que Ranka devait s'écrire par un noun entre deux kafs (un îi entre deux A:), et il faudrait lire Lanka! C'est une hypothèse qu'il nous semble impossible d'admettre.

3"^ Supposons bonne, cependant, la leçon de Lanka : y a-t-il identité entre Lanka (coupole de la terre) et l'île de Ceylan ? Ni les Grecs , ni les Arabes, ni les navigateurs du quinzième et du seizième siècle, n'ont connu la dénomination de Lanka, appliquée à cette île, qui est toujours appelée Taprobane^ Cejlan^ ou Sérendib. Veut-on, avec les commentateurs de la carte catalane, faire de Taprobane^ Sumatra, et de Jana (par corruption), Lanka ou Ceylan? mais nous trouverions au moyen âge, dans les cosmographies et dans les ouvrages qui ont été publiés sur l'Asie orientale, quelque trace d'un nom dont la réalité n'au-

( ^77 ) rait j)as étc contestée. Bien loin de là, l'idée fie substituer Lanka à Cejlafi ou à Si'rcndU) est une idée toute moderne; on la voit se glisser assez généralement au milieu des annotations que les géographes de nos jours joignent aux anciens traités, où il est question de l'Tnde et de son archipel; mais il faut se tenir en garde contre des assertions hasardées, qui ont cours parce que personne ne songe à les approfondir; et nous allons montrer que l'application du nom de Lanka^ coupole de la terre ^ à l'île de Ceyian , repoussée par les documents de toute nature qui nous ont été transmis par les écrivains du moyen âge, l'est également, si Ton interroge les indianistes, par les monuments que nous ont révélés les admirables études faites sur le sanscrit depuis un demisiècle; il en sera de même d'un premier méridien géographique placé par les Indiens dans l'île de Ceyian ; ce sont bien plutôt des conjectures que des faits établis; et le passage suivant, que nous empruntons au mémoire inédit de M. E. Burnouf, sur la géographie ancienne de Ceyian^ dans ses rapports a^'ec Vhistoire de cette ile^ et dont ce savant nous a permis de faire usage, le démontre clairement :

M Une circonstance remarquable, dit M. E. Burnoul, dans la ijéographie ancienne de l'île de Ceyian, c'est le nombre

« et la diversité des noms sous lesquels cette île a ete conuuc «< de toute anticjiiité ; les pornics mythologiques des Brahmanes « de rinde septentrionale l'appellent Lanka ou Langka (Lan- '» kâdâpa, île de Langkâ), et sous ce nom elle occupe une place '< considérable dans l'histoire héroïque de Rama, qui passe ■< pour en avoir fait la conquête; selon le plus grand nombre -< d'autorités, le nom de Langka est, à proprement parler, cea lui de la ville capitale où résidait Râvana, et ce n'est que « par extension qu'on l'applique à l'île entière. D'autres pen- « sent, au contraire, que Lantjka n'est pas Ceylan, mais une <^ île voisine qu'on peut apercevoir des côtes de Ceylan. Cette • divergence d'opinion, jointe à la grandeur démesurée et à la « position très-méridionale de Langka, selon les Brahmanes, « a fait croire à Wilford que Langka était la presqu'île de 1 Malacca, dont le nom peut n'être qu'une altération de celui •1 Mahâ-Langkâ, la grande Langka; mais ce rapprochement, «i qui paraît être favorisé par la ressemblance des mots Laccâ « et Larigkâ, n'est pas appuyé d'assez de preuves pour qu'on <c puisse l'admettre sur la seule autorité de Wilford, qui la '< donne sans citer aucun texte. Sans chercher si loin l'île de « Langka, on peut remarquer que la tradition singalaise sup- « pose que la ville capitale de Ravana était placée dans l'in- « tervalle qui sépare Manar de Tutacorin, sur une portion « de terre qui passe pour avoir été submergée par la mer, « lorsque l'île de Ceylan fut séparée du continent indien. — « Rapprochée de l'opinion de ceux qui croient que Langka •1 n'est pas Ceylan , mais bien une île visible de Ceylan , cette <« tradition donne à penser que Langka désignant, dans le « principe, la capitale de Ravana, était une île voisine du conn tinent indien , ou un lieu situé dans la partie septentrionale « de l'île de Ceylan , et dont le nom aura été appliqué plus <« tard à la totalité de l'île.

.< Mais il n'est pas aussi facile de concilier ces témoignages

.< avec l'opinion des géographes indiens qui font passer leur

. <« premier njéridieu à Langka. En effet, comme ce méridien

« passe aussi par Oudjcin (anciennement Udjdjayanî), Langka,

^ selon cette projection, doit être reportée à Pouest de Cey-

« laii. l'oui sauver cfltc (liHicullé , les Bi.ihni.uu's pensent « que Langka avait autrefois une plus jjrande etemJuc vers «« l'ouest que n'en a Ceyian de nos jours; et ils vont jusqu'à « dire qu'elle embrassait la douzième partie de l'équateiu'. Une <• opinion aussi erronée n'aurait pas le droit d'occuper la cri- - tique, si elle ne rappelait celle <les anciens, qui ne possé- <« daient que des notions peu exactes sur l'étendue de Ceyian, '< quand ils l'exagéraient, comme Ératosthène et Hipparque, -1 de l'est à l'ouest, ou, comme Ptolémée, du nord au sud. Le " rapprochement permet de supposer ou que les Brahmanes '< ont emprunté cette opinion aux Grecs, ou que les anciens « voyageurs, dont les données ont été mises en œuvre par les « géographes d'Alexandrie, avaient rapporté de l'Inde cette « notion sur la projection de Ceyian. >

On voit déjà, par ce qui précède, combien il faut mettre de circonspection dans l'examen des traditions anciennes ; les Brahmanes eux-mêmes sont obligés d'arriver aux plus étranges allégations pour leur donner un air de vraisemblance; au milieu des incertitudes qu'elles présentent, il est donc bien difficile d'asseoir une opinion définitive. M. E. Burnouf l'a parfaitement senti , et les doutes qu'il exprime devaient être partagés par tous les indianistes ; non-seulement on les retrouve dans l'ouvrage de M. Langlois (i), mais Wilson , dans son dictionnaire (2) , expose les mêmes sentiments. L'illustre Anglais nous apprend , il est vrai , que Lanka est l'île de Ceyian .

(1) M. Langloi>, Théâtre indien, lom. II, pag. 428. (2^ Wilson's Dirl., i*'*" rdil.. pa^. ',78, aii. Lanf<d.

( 68o \ et que les Indiens font passer par Lci/iAa leur premier méridien ; mais il ne renvoie à aucun texte pour justifier celle supposition, qui reste tout à fait isolée et ne se rattache à aucune autre citation. Que dans les poèmes mythologiques des Brahmanes, le nom de Lanka ou Langka , qui est, à proprement parler, celui de la capitale de Ravana, soit étendu quelquefois à l'île de Ceylan, cela ne prouve nullement que ce nom ait dû être adopté généralement dans l'Inde; il faudrait savoir d'ailleurs à quelle époque cette dénomination a été introduite dans l'usage, et si elle a pu arriver à la connaissance des Grecs et des Arabes. Sans aller aussi loin que le colonel Sykes sur l'antiquité présumée du brahmanisme et du bouddhisme, nous croyons qu'il y a certainement ici confusion et de temps et de lieux. Il serait plus sage de laisser dans les écrits héroïques des Brahmanes, les noms supposés de Ceylan (i), et surtout de renoncer à l'idée de faire passer dans cette île, à une époque ancienne, un premier méridien géographique. Séparons complètement iMfika, que nous persistons à lire Kanka avec les

(i) Voy. dans Riltor, t. V, |>. 43i ; VI, 64, 237-266, plusieurs passages qui nous ont été indiques |)ar M. de Hiimboldt. Voy. aussi le M.thavaiisi, éd. Upham. Lond., t. I, p. 5, 67,

( 68i ) Arabes, on la coupole de la terre ^ do Ijuika on Ceylan , et déjà nous verrons poindre la lumière. Cette coupole, on, conrime l'appelle Abou'lféda, Vile, de Knnka, est située à Test de l'île de Socotora, ou beaucoup plus près des îles Maldives, si l'on prend pour point de départ la côte occidentale de l'Afrique, au lieu des îles Fortunées. Voilà cette île, qui n'est pas Ceylan, mais que les commentateurs supposent être visible de Ceylan ; on n'a pas besoin de donner à l'île de Ceylan cette étendue démesurée qu'elle n'a jamais eue du côté de l'ouest, pour expliquer un fait qui se traduit de lui-même; il est aussi inutile d'invoquer les erreurs d'Ératosthène , d'Hipparque et de Ptolémée, pour justifier celles qu'on attribue, bien à tort, aux Indiens. Certainement, ceux-ci ont pu se tromper sur la configuration de l'île de Ceylan; mais lui assigner une étendue de 3o degrés de longitude (12^ partie de l'équateur) , ou près de 75o de nos lieues, c'est une supposition, nous devons le dire hautement avec M. E. Burnouf, qui n'est pas digne d'occuper la critique.

4° Nous n'avons pas heureusement besoin d'attribuer à l'Inde ancienne des notions qui auraient échappé, non pas seulement aux Grecs, mais aux Arabes conquérants de l'Asie orientale, et plus tard aux Portugais (.ux-nièmes; VVilson, qui, dans

( 682 ) suii dictionnaire, admet Kanka comme l'île (l<* Ceyian et comme le point de départ du premier méridien des Indiens, consacre aussi un article spécial à Kanka; il nous dit que les Indiens avaient adopté la dénomination de Kanka pour représenter l'une des dix-huit divisions de la terre habitable (ces dix-huit divisions ne sont probablement autre chose que les i8o degrés de Ptolémée divisés par dix); et il nous donne les noms de la plupart de ces dix-huit divisions (i), qui paraissent former la base de la géographie indienne, et qui ne sont , comme nous l'a fait ol>server iM. Letronne, qu'une application des décans astronomiques à l'équateur, par conséquent une idée grecque; et ce qui est bien digne de remarque, c'est que les ouvrages indiens, cités par Wilson à la suite de ses indications géographiques, sont tous modernes; c'est le Medini Cosha, c'est le Sabdamala, composés postérieurement au douzième siècle (2); c'est surtout le Sabdaretnavali , écrit en 1666, il y a cent soixante et seize ans (6). C'est qu'en effet, il faut le dire, on ne doit point chercher chez les anciens Indiens , non plus que chez les Indiens du moyen âge, un système de

;i Wil^oii's /)/V7., |>. 1^3, 172, .iQf), 10 )6, lo'j/j, io'|5, cU (2) Wilsoii's Dict.y p. XXIX cl xxwi.

'\^ Ifl,^ |). XXXVJI.

( 683 ) i;c'<)graphie générale nettement clélernrîiné, et qui leur appartienne en propre. La difficulté de lirer des géographes grecs aucun résultat satisfaisant sur l'état de l'intérieur de l'Inde dans l'antiquité, avait fait croire qu'on ne pourrait parvenir à le connaître que par les traités que les Indiens ont conservés en langue sanscnte, pourvu toutefois que les fables et les allégories qui forment la majeure partie de ces ouvrages, ne les eussent pas rendus trop obscurs , ou peut-être inexplicables; mais c'est une espérance à laquelle il paraîtrait qu'il faut aujourd'hui renoncer. Les Indiens ont eu d'habiles philosophes, mais là se borne leur gloire; si les sciences leur avaient dû de véritables progrès, assurément la géographie aurait été l'objet de leurs études, et ils l'ont entièrement négligée. Les notions éparses que l'on trouve même dans les Pouranas, dont la date n'est pas très-reculée (i), sont jugées bien sévèrement par les indianistes eux-mêmes j puisque Ward (t. II, p. 449) les déclare utterlj contempdble, tout à fait à dédaigner; et Wilford, qui s'en est occupé spécialement, n'en a rien pu tirer d'intéressant. Les Indiens mesuraient sans doute les distances par journées de marche, ou par coss

I ; M. Lani^lois, Théâtre indien, loin. II, p. !\[\'\.

( C84 ) OU corou (i), mais la géograpliie, prise comme science, d'un point de vue général, leur a été toujours inconnue; ni Arine^ ni Kanka/lei\ ni Lanka, ne leur ont servi de premier méridien pour renonciation des longitudes terrestres; il fallait que les écrits des Grecs et des Arabes leur parvinssent, pour qu'ils semassent leurs ouvrages d'indications bien imparfaites encore , ainsi qu'on peut s'en convaincre par la lecture du grand mémoire de Wilford (2). On peut donc leur demander des descriptions de lieux, des détails sur les mœurs et les coutumes de leur pays, mais non des positions exactement déterminées au moyen d'observations astronomiques. Ils ne faisaient point usage de degrés de longitude, et n'avaient point de premier méridien spécial pris dans la contrée qu'ils habitaient, puisque dans la table géographique de TAyyn-akbery , au seizième siècle, le point de départ des longitudes est encore celui des Grecs, c'est-à-dire, les îles Fortunées.

Si nous admettons, d'ailleurs, l'antériorité des Arabes sur les Indiens , la question s'éclaircira d'elle-même.

Les Arabes substituent au méridien des îles Fortunées un méridien moyen, la coupole cUArine,

(1) D'Aiivillc, Traité (les Mesures itinéraires, p. 1^5 et siiiv. 17) Asiatie researelies, toiii. VllI, |>. 376 et siiiv.

( 685 ) dont on fait une ville, une île, etc. Us disent, cir plus, que les Indiens comptent les longitudes à partir de l'extrémité orientale du continent, en un lieu appelé Kankader ou Gangdiz; les Brahmanes sont bien embarrassés pour expliquer des notions qui devraient leur être familières et qu'ils ne peuvent comprendre; ils savent très-bien qu'une distance très-considérable les sépare de l'océan Oriental, de ce lieu appelé Kankader ; comment auraient-ils été chercher leur premier méridien géographique dans des pays qui leur sont inconnus? Aussi repoussent-ils hautement une semblable assertion ; l'identité à'Arine avec Kanka ou Lanka^ coupole de la terre, leur paraît non moins singulière , et l'analyse du mémoire de Wilford , cité plus haut, montre dans quelle confusion ils sont tour à tour entraînés. Voyant que Kanka est représenté comme étant la coupole du monde (i), ils pensent que ce doit être le Gange. Le Gange coule au milieu de l'Inde, qui, dans leurs idées cosmogoniques , a toujours été le centre de la terre habitable. Cette opinion est donc très-vraisemblable ; mais la coupole du monde est placée sur l'équateur, et les Indiens savent fort bien que l'embouchure du Gange est à une grande distance

(i) Abonl-Hhassan, t. Il, av.-prop., p. 3, citation tl'Abon- 'Ift^da.

( 686 ) «le la ligne équinoxiale. Ils ne croient même pas que Kanka puisse être le Gange de l'île de Ceylan (i),car dans \ Ayya-Akbery^ Ceylan, ou plutôt Sérendib, est située à i3o degrés des îles Fortunées et à it2 degrés de latitude nord; ils conservent donc Kanka comme terme systématique , ils en font l'une des divisions de la terre. Bien plus, frappés de l'opinion de quelques commentateurs qui veulent voir dans Kanka \\\\ ancien Indien très-savant, ils disent que c'est un faux Brahmane (a). Quant à Kankader ou Gangdiz (la porte ou le château du Gange), situé à l'extrémité orientale des terres habitables, ils le remplacent par Yaniakota (le Djemkout d'Abou'lféda), le château d'Yama; et, attendu quYama est chez eux le régent du Midi , et non pas le régent de l'Est , ils ajoutent, comme M. Langlois nous l'a fait remarquer, quYama et Kanka sont synonymes.

Mais à côté de Kanka nous voyons alors surgir la leçon de Lanka. Ward (3) nous apprend que les quatre points de la ligne équinoxiale sont Lanka, Siddheepoor, Ronnika, a l'O., et Yania- Kotee , à l'E. — Lanka et Siddheepoor sont le

(i) Il y a un fleuve de ce nom dans l'île de Sérendib. fa) A falsc Brahman , a Brnhman prrtcndcd. — WiUoii Dict.y art. Kanka.

(S) T. II, p. 34.

Kdiflm t'I Taiitipode du Kanka d'AbouIféda ; on lit, dans le K(da-S<uikalita [\)^ que Lankti ou l/inca est un point imaginaire pris sur Téquateur, au sud-ouest de l'île de Ceylan (p)\ c'est une des quatre villes bâties, suivant la Fable, par Dévalas, à 90 degrés les unes des autres, ainsi que de Soumewu et de Badaouanal ^ les pôles septentrional et méridional, dont les murailles sont d'or (3). Jusque-là , il n'est pas question de faire de Lança l'ile de Ceylan. En outre, les Indiens prétendent que le méridien de Lança passe par quatre villes : i" Lança; 2" Rôhîtaca ; 3° Avanli ; 4" Sannihita-Saras (4), et que Avanti n'est autre que la ville d'Ougein , dans le pays des Mahrattes (5). Nous voici bien loin de l'île de Ceylan. Il y a plus : Lança est considérée comme un point purement astronomique. Quand les planètes, au moment de la création, commencèrent leur révo-

(1) Kala-Sankalita , éd. J. Warren, Madras, 18^5, pag. 9. Voy. aussi le Mémoire de Whish , p. 7 1 , Trans. of the Litt. soc. of Madras j part. ï, 1827..

(2) Romaka, qui est une locution arabe, devient dans le Kala-Sankalita Bornacoti, et Yamacota, Yavacoti.

(3) Recherches asiatiques, trad. de Labaume, t. II, p. 3o6^ 33i, etc.; 1. 1^"", p. lxxiii, 68, 69, 70, io3 et 104.

(4) Id., t. II, p. 3o5; on lit dans le Kala-Sankalita , 1. c. : The meridian of Lança is supposed to pass through Avanti... being Ujjayini now called Ongein, etc.

(5) Recherches nsiatiqucs, I. c, p. 272.

( 688 ) lution, une ligne droite tirée du point équinoxial Ixinca par le centre de la terre , aurait atteint la première étoile du Bélier, en passant par le centre du soleil et des planètes (i). Par lagnas de Lança, on entend les points de Téquateur qui se lèvent respectivement avec chaque trentième degré de Técliptique , compté du Bélier dans une sphère droite (2); et si Ton se rappelle les recherches de M. Letronne sur les constellations zodiacales, on reconnaît encore là une preuve que l'astronomie indienne est celle d'Hipparque et des Arabes. Voici donc Lança identifié avec o du Béher; c'est un premier méridien céleste : cependant on trouve dans les poèmes mythologiques de l'Inde que Lanka est un des anciens noms de l'île de Ceylan, et Legendre (3) cite en tète d'une table de la longitude de la lune : Différence en longitude du premier méridien qui est au milieu de Pile de Ceylan pour Tin>alow\ à t\ lieues à Vouest de Negopatnam , ville maritime aux Hollandais , sur la côte de Coromandel ; de Lanka on fera l'île de Ceylan. Mais ces indications toutes modernes ne

(1) Recherches asiatiques, I. c, p. 3i5 et 3i6.

(2) Id.y id. — Voy. aussi t. II, p. 3o6 , sur le nom de Sàlniata appliqué à l'île de Ceylan.

(3) Lejj'entil, Voyage dans les mers de l'IndCf tom. I*', p. 279. — DelaiuLre, d'après Biiilly, Astron. anc, t. 1^*^, p. /|()5, /,68, etc.

(i8<, ) |)i()iiv<Mit Cil aiUMiiic mnnitM'e que les Indiens aicnl eu un premier méridien géogra[)liiquf. Janiîiis Lftiiha ou AV////y/ (|)(>int équinoxial, coupole de la Terre, ou terme astronomique) n'a été identifié réellement au moyen âge avec Ceyian, et sur ce point tous les indianistes seront de notre avis; un passage cité par M. Reinaud lui-même le prouve clairement (i).

Les Indiens n'ont point eu de méridien moyen pour renonciation des longitudes terrestres; et assurément ce n'est pas chez eux que les Arabes ont trouvé leur premier méridien cV ^rine. Et nous pouvons dire hardiment que les grands travaux entrepris dans ces derniers temps sur la langue sanscrite, travaux qui nous ont donné une idée très-complète des richesses littéraires que les Anglais ont recueilHes dans l'Inde, ne sont pas de nature à faire espérer qu'il puisse être rien changé à ces conclusions.

Une dernière hypothèse reste à examiner : les Arabes n'anraient-ils point emprunté aux Grecs leur méridien de Khobbet-Arine?

(i) Introd., p. ccxxxvii. D'après M. l'abbe Guérin, c'est le nom de Sala ^ 2«Xaî (Geylanj, que l'on donnait à l'île de Taprobane.

I.a coupole (Wlrinc^ placée sur l'équateur à 90 (iegrés ties extrémités orientale et occidentale du corjlinent, représente un méridien central; elle couicide avec le 90*^ degré de Ptolémée. Celle idée d'un méridien central ne pourrait-elle pas appartenir (1) à Ptolémée lui-même, qui aurait distribué dans un ordre symétrique toutes les parties du monde habité autour d'un méridien central , figuré par une ligne droite au milieu de la projection, c'est-à-dire à égale distance des deux extrémités de la terre?

Si Ton considère, en effet, la carte de Ptolémée dressée par Gosselin, on voit que le méridien qui passe pai- le 90^ degré est un méridien central , puisque le géographe grec admet 180 degrés pour les terres habitables de Test à l'ouest; c'est ainsi que dans leurs cartes générales ou partielles, Moletius, Bertius et autres ont toujours soin d'indiquer le meridianus médius qu'ils ont adopté, que ce soit le 36^, le 5o* ou le 74^ degré, etc. Chaque carte a son méridien central; mais il n'y a dans ce fait aucune intention scientifique. — Ptolémée,

(1) Journal des stivanfs , iW/,i, p. 5iG vi suiv.

(l.ms la confection de sa carie , a-l-il pris le ()</ degré pour base de son système géograpliique ? y a-t-il rattaché les longitudes soit orientales , soit occidentales, par suite d'une comparaison raisonnée de tous les documents qu'il avait sous les yeux? Fa-t-il considéré, en un mot, comme devant être le ponit de départ de son travail? Voilà la question.

Les anciens nous ont laissé poiu' les déterminations géographiques des monuments d'une valeur inestimable: ce sont leurs itinéraires (i). Marin de Tyr, sans parler de Posidonius, entreprit de composer avec ces itinéraires une géographie générale, et il renferma toute la longueur du continent entre deux méridiens extrêmes, dont le premier passait par les iles Fortunées, et le dernier par Sera et Thinœ; ces méridiens, selon lui, étaient éloignés l'un de l'autre de 11^ degrés.

Ptolémée vint ensuite : il réduisit les 'ii^^ de Marin de Tyr à 180". S'il avait voulu faire une œuvre nouvelle et vraiment scientifique, il aurait étudié les travaux d'Ératosthène et de Strabon; il les aurait comparés à ceux de Marin de Tyr, et, se formant une opinion personnelle d'après les rectifications qu'il eut apportées aux tables de

(i) Voyez M. Walckenaer, Géographie des Gaules, t. III, introd.

( Oi^l )

ses devanciers , il se serait écarlé du cheimii frayé; puis, adoptant un méridien central poui* premier nirridieii , il aurait distribué les longitudes à l'est et à l'ouest , en s'atlachant à corriger le plus grand nombre d'erreurs possible; l'on aurait pu dire alors que « son esprit éminemment ordonnateur n'avait pu consentir à employer les éléments qui se trouvaient à sa disposition , qu'après une nouvelle discussion , dirigée avec toutes les connaissances mathématiques et astronomiques qu'il possédait (i). » — Mais ce n'est pas ainsi qu'il a procédé, et nous allons voir combien il est resté au-dessous du rôle qu'on voudrait lui faire jouer.

Ératosthène est le premier, parmi les Grecs, qui ait réduit en système la description du globe. Ses connaissances particulières en géographie et celles de son siècle étaient très-bornées; mais il paraîtrait qu'il avait à sa disposition des matériaux d'une exactitude assez remarquable. En effet , il avait porté à 1^26° 7' 34" l'intervalle compris entre le cap Sacré et l'embouchure du Gange, ce qui ne donne qu'une erreur de 26® 4^' 49 ' ; ef » persuadé que le Gange se jetait dans la mer Orientale, il pensait que là se trouvait la limite extrême

^1] Journal de>i Snantx^ 1841, p. 5 16.

tlii C()iiti!iciit. Marin (\v Tvr vint fiisuilc; il ajouta aux terres habitables du côté de l'Orient, riude au delà du Gange; mais exagérant les fausses évaluations d'Eratosthène sur la longueur du eontinont, il compte i4-^" des ï/rs Fortunées à Tembouchure du Gange, et 80° entre le Gange et Tliinœ.

Si Ptolémée , au lieu de conserver Topinion de Marin dans la partie la plus essentielle de son ouvra^^e, s'était efforcé d'en faire ressortir l'inexactitude par la comparaison des monuments, on aulait pu dire assurément qu'il avait discuté avec le plus grand soin tous les systèmes et signalé leurs différences , avant d'adopter lui-même une marche nouvelle et régulière ; mais s'il s'est contenté fie reproduire les données les plus inexactes, sans y rien changer, si . en se présentant comme le restaurateur de la géographie, comme ayant eii quelque soite recréé la science , il admet les erleurs de ses devanciers, cette manière de procéder, sans aucun doute, ne pourra s'appeler dis- <'uter, car on ne discute inie opinion fausse que pour y apporter qjielque correction; et loisqu'on adopte purement et simplement des erreurs consacrées, on s'en rend personnellement responsable, et l'on peut être accusé à juste titre de nianquei fie critique.

f (''94 ) Eh bien, IHoléinée n'apporta aucune modification aux principales longitudes que Marin de Tyr avait fixées depuis les îles Fortunées jusqu'au promontoire Cory de l'Inde, qu'il laissa à 1^5° 20' du premier méridien. Quant aux 100 degrés que Marin ajoutait pour l'espace compris entre le promontoire Cory et Thinae, le géographe d'Alexandrie les réduisit à 54° 4o', en se servant des mêmes itinéraires que son devancier, mais en resserrant les distances d'après les déviations de la route, dont on n'avait pas, disait-il, tenu compte avec assez de précision , et de manière à former un nombre rond de 180 degrés pour toute l'étendue du continent; rien , d'ailleurs, n'était changé aux indications premières, soit pour les degiés de longitude à l'ouest du 90^ degré jusqu'aux îles Forlunées ^ soit pour les degrés de longitude à Test jusqu'au cap Cory; et ce 90^ degré de Marin devenait le 90^ degré de Ptolémée, sans que les positions voisines fussent en aucune façon modifiées : on ne peut donc trouver dans un pareil travail l'idée d'un méridien central pris pour base de tout le système; et si Ptolémée a donné à l'étendue des terres habitables 180°, c'est-à-dire la moitié du globe, on ne saurait reconnaître dans cette détermination une pensée scientifique. Il y a plus : à la fin ilu second livre de so!i

Alinagcslc, IMoléinrc, en parlant dv la situation (les villes les [)lus remarquables de toutes les con- Jrées, suivant leurs longitudes et leurs latitudes raiculées d'après les phénomènes célestes observés de chacune de ces villes, ajoute que c'est au méridien d'Alexandrie qu'il rapportera ceux des autres points de la surface terrestre; il n'aurait certainement pas manqué de substituer son méridien central au méridien d'Alexandrie, s'il s'en était servi dans la confection de sa carte, ou du moins d'en parler quelque part. S'il place Alexandrie à 66** 3o de longitude à Test des fies Fortunées, cette évaluation fractionnaire ne vient pas de la distance angulaire qu'il admctlaii sans doute entre cette ville et le méridien qu'il avait choisi pour placer son vff degré intermédiaire entre les extrêmes , mais des déterminations de Marin deTyr, qu'il ne copie que trop servilement jusqu'au i25^ degré.

Ce n'est pas à dire, pour cela, que nous soyons injuste envers Ptolémée; il est bien loin de notre uitention , on peut le croire, de nous montrer mgrat à son égard , et personne plus que nous n'admire le vaste édifice auquel il a attaché son nom; son Traité de géographie est, pour l'histoire de la science, un monument aussi important, dans sa spécialité, que rx\lmageste. S'il avait pris pour guide Marin de fyr, il a\ail du moins rejeté

ses caites à projection plate, pour adopter la méthode d'Hipparque, dans laquelle tous ies méridiens et les parallèles sont représentés par des portions de cercle qui, à leurs points de rencontre, doivent se couper à angles droits; et les meilleurs géographes emploient, encore aujourd'hui, cette projection, pour décrire les parties du globe comprises entre Téquateur et le pôle. Mais à quelles erreurs ne s'est-il pas laissé entraîner sur les traces de Posidonius et de Marin de Tyr î bien qu'il fut, selon la réflexion de (iosselin, entoure de tous les secours que son siècle pouvait fournir. Les ouvrages d'Ératosthène et d'Hipparque existaient encore, ainsi que ceux où les marches d'Alexandre et de Séleucus étaient tracées ; il avait, de plus, les journaux d'une navigation répétée le long des côtes de l'Inde, et des itinéraires qui détaillaient une roule à travers le continent, depuis la Macédoine jusqu'à la Sérique, bien au delà des sources du Gange; ainsi, il pouvait avoir une idée assez exacte des distances de l'Asie; il était même impossible que son opinion différât beaucoup de celle d'Ératosthène sur l'intervalle qui devait se trouver entre les principaux points qui lui étaient connus. Pourquoi donc les erreurs de Ptolémée sont-elles bien plus fortes que celles d'Ératosthène ■ 11 met \[\6 degrés d'intervalle

. ( %7 ) entre le cap Sacré de ribérie el IVinboiicliure Drientale du Gange; il s'est, par conséquent, trompé, d'après nos observations modernes, de 46'' 36' i5" (i). Rejetant bien loin les évaluations d'Ératoslhène, pour suivre fidèlement celles de Marin de Tyr, il donne à la Méditerranée vingt degrés de plus qu'elle ne doit avoir. Aurait-il méconnu, comme on le lui a reproché, l'étendue qu'il devait assigner au degré de longitude? A-t-il eu le seul tort de substituer à la graduation qui embrassait 700 stades par degré, celles de 5oo stades? M. Walckenaer, dans son Introduction a r analyse géographique j que nous avons déjà citée, a passé en revue les différents modules employés par les peuples de l'antiquité, et recherché avec soin la valeur du stade; et l'on voit, par ses remarques, combien il faut tenir compte de la diversité des mesures anciennes. Mais quelles que soient les difficultés qu'un tel travail présente, on reconnaît qu'il est indispensable, et qu'il faut revenir aux itinéraires, le compas à la main, lorsqu'on étudie Ptolémée, ou s'appuyer sur la découverte d'inscriptions authentiques. Les erreurs du géographe d'Alexandrie sont évidentes; au lieu de se rapprocher, avec Ératoslhène et Slrabon, des dé-

(1) Gosseliu, Céogr. ries Grecs analysée, p. 120 et suiv.

( 6(,8 ) Icrininalioiis modernes, il s'en écarte (léiuesinérneiit. Par un renversement de principes encore plus étrange, tandis qu'il paraît réduire les degrés de longitude à 5oo stades, comme le dit Gosselin, il conserve 700 stades pour les degrés de latitude, et au lieu de chercher, par une discussion intelligente, à se rendre raison des contradictions de ceux qui l'ont précédé, et d'adopter pour sa carte les données communes sur lesquelles ces géographes se sont habilement appuyés, il exagère leurs fausses appréciations et altère de plus en plus la vérité.

Nous avons voulu montrer, par l'exposé de la marche suivie par Ptolémée dans la composition de son Traité de géographie et des erreurs fondamentales qu'il n'avait pas su reconnaître, qu'il n'avait point en l'idée de prendre comme base de son système un méridien moyen, et qu'il n'en avait pas même eu besoin. Nous ne nous arrêterons pas davantage sur ce sujet. Quant à la détermination du méridien terrestre à Torient de Paris, qui couicide le plus approximativement avec le 90^ degré de Ptolémée, par une moyenne prise entre certaines positions choisies, soit dans la table d'Aboul- Hhassan, soit dans les Tables grecques (1), elle

(0 Journal des Savante . i(S '| i, p. Ji8 t'I suiv

( ^M)9 ) reposo sur des élémcrils variables, ineerlains, cl par conséquent une semblable évaluation est tout à iait arbitraire et véritablement indigne de la science. Le géographe grec dit positivement que le SjYiiJiros cxtrema est à 90" de longitude des îles Fortunées; en identifiant cette position avec celle qui lui est assignée par les cartes modernes, nous voyons que ce méridien coïncide avec 54^ 8' E. de P^ris, selon les uns (1) , et avec 56' 46' selon les autres (Mercator, d'An ville, etc.); on pourrait prendre également comme point de comparaison rîle de Tylus ou ^Aracia, dans le golfe Persique, les villes d'ionaca, de Batthina, de Chorodna ou de Parta , échelonnées à différentes latitudes sur le 90"" degré de Ptolémée ; mais extraire de la table de ce géographe sept positions entre 79"" et 93*^ de longitude, et tout en reconnaissant que quelques-unes ne s'identifient pas exactement avec les positions modernes que Ton donne [Aden ^ par exemple, avec Arahiœ ernponum^ le cap Sandm avec le Sjagros extrenia, etc.), couclure de la moyenne de ces sept évaluations entachées d'erreurs, la position physique absolue du 90' degré de Ptolémée, et la fixer à 53" \[\' ^^" de longitude orientale du méridien de Paris, vodà de

.'1) Journal (les Sdinnts, /. cit., labkau V.

( yrx»

ces résiillaLs que personne ne pourra jamais accepter, puisqn'en niullipliant les positions, ou en en rétluisant le nombre, la moyenne n'est plus la inéuie.

Ce qui précède suffit pour démontrer que Ptolémée n'avait attaché aucun caractère scientifique à son 90*^ degré, et qu'il ne lui était point venu a l'esprit de le prendre pour point de départ de ses longitudes comme méridien njoyen.

Mais l'idée de ce méridien, inutile à Ptolémée, devait-elle devenir nécessaire aux Arabes pour leurs déterminations géographiques? Oui, sans doute, et c'est ce que nous allons démontrer.

Lorsque les successeurs de Mahomet se furent rendus maîtres de l'Afrique et de l'Espagne aux septième et huitième siècles de notre ère, les communications entre Alexandrie, Tanger et Tolède devinrent fréquentes. L'établissement du khalifat ommiade de Cordoue n'interrompit en aucune manière les relations entre l'Espagne et l'Afrique, et les diverses dynasties qui se succédèrent dans celte dernière contrée depuis rÉgy[>te jusqu'au 3lagreb , contribuèrent à multiplier les rapports des populations musulmanes le long des cotes de

( 7'^' ' la MéditfM'ranéc , en i\ec-A et an delà du détroit. On sait qu'à la fm du neuvième siècle, et particulièrement vers le milieu du dixième, les sciences cultivées avec le plus grand succès en Orient, depuis le khalifat d'Almamon, commencèrent à se répandre dans les pays occidentaux; le Caire et Alexandrie, Fez et Maroc, Tolède, Cordoue , Séville, devinrent les Foyers d'une activité littéraire qui s'étendit à presque toutes les branches des connaissances humaines. Nous avons exposé ailleurs le résumé des travaux astronomiques de l'école de Bao^dad , et nous avons suffisamment établi que les Arabes s'étaient non-seulement approprié la science des Grecs, mais encore qu'ils avaient ajouté d'importantes découvertes à celles de leurs devanciers; en géographie, leurs progrès ne furent pas moins réels. Maîtres du littoral de la Méditerranée, ils purent reconnaître de bonne heure, soit par leurs observations astronomiques, soit par la détermination de nouveaux itinéraires, soit par la comparaison des écrits d'Eratosthène, de Strabon et de Ptolémée (i), que l'étendue donnée par le géographe d'Alexandrie à la mer Intérieure de l'ouest à l'est était beaucoup trop considérable, et, de plus, qu'il s'était glissé les plus

I, Voyez sur ce point M. Letionne [Journ. dei Savants, 18^1, p. 5S4 et suiv.

"jOA )

graves fireuis il.uis les ilistances interniédiaiics. L'école (le Tolède, car, selon toule apparence c'est là qu'il faut chercher le point de départ de-s modifications apportées aux longitudes de Ptoléniée; l'école de Tolède, disons-nous, applicpia l^robablement les premières corrections aux villes d'Espagne, et indépendamment des erreurs qu'elle eut à rectifier dans leurs positions relatives, elle adopta une constante de 17" 3o' ajoutés aux déterminations de Ptolémée; ce qui donnait raison, à quelque différence près, des 20 degrés que le géographe d'Alexandrie attribuait de trop à la longueur de la mer Intérieure. Le premier méridien se trouvait donc reporté fort au delà des iles Canaries du côté de l'ouest, et l'on établit entre ce méridien ou occident vrai, et le méridien des îles Fortunées ou occident habité, éloignés fun de l'autre de 17" 3o', la distinction dont nous avons parlé plus haut d'après les Tables Alphonsines.

Mais une objection, assez spécieuse au premier abord, s'offre naturellement. Si les Arabes occidentaux réforment les longitudes de Ptolémée en se servant d'une constante de 17° 3o', le premier méridien placé par le géographe grec aux îles Fortunées, et les positions que donnent ses Tables, doivent être reportés à l'ouest de 17" 3o';

oïl 90^ degrt' ilevi<*nt 7.4" 3o', et la corrcciion est lit à lait illusoire. Tel est le raisoniieiiieiit que »ien (les géographes paraissent avoir (ait, et il il est résulté (jue la ville d'Arim ou la coupole TArine, dont la position coïncidait avec le 90^ egré de Ptolémée, a été reportée systématiquenent par plusieurs savants au 72^' degré 3o' à est des îles Fortunées (i), c'est-à-dire à 3o' du néridien tle Tébènes (que nous avons cru être ovin), indiqué par Chrysococca comme point de lépart des longitudes chez les Persans; et c'est ans doute cette position occidentale rapprochée le Syène, qui faisait dire au cardinal Pierre d'Ailly

(i) On pourrait croire, à la vérité, que l'auteur des Tables Uphonsincs place Jrini sur le méridien de l'Arménie, dans la jensée que cette coupole tï Arine ou d'Arim n'est autre que 'Arménie elle-même. Nous savons en effet que ce pays tire ion nom d'Aram, et que toute sa partie orientale, possédée ictuellement par les Persans et les Russes, est appelée dans presque tous les ouvrages orientaux modernes Aran .)iJ> A.ranieh <J^U; et dans les livres Zends on trouve le nom ÏAeriano, qui est évidemment le même que celui d'Aran. \Saint-Martin, Mém. sur l'Arménie , t. I, p. 270, 271). Mais en premier lieu les Arabes désignent toujours l'Arménie par le nom d'Arminiah «ULs/»»), les Persans par celui d'Armen jW^.l, et, en second lieu, jamais ils n'auraient eu l'idée de mettre sur l'équaleur, soit une province, soit une ville de l'Arménie, et dans toutes les tables géographicjues la ville d'Arimy ainsi que l'île et la coupole d'Arine, sont marquées par 0 latitude.

( 7"-1 ) (|ii'Ariin était inic seconde Syène placée sur Té- (juateiir ( I j.

D'un autre coté, comme les \n^ 3o' adoptés |)oiir constante par les géographes arabes , faisaient coïncider assez exactement le premier méridien avec les Açores, dont la position avait été déterminée par les Portngais , on a prétendu (Velsch (2) entre autres) que, par les îles Fortunées, il fallait entendre, non pas les Canaries, mais les Açores elles-mêmes ; et vers la fin du moyen âge , cette opinion a eu de zélés partisans. L'explication ne sera pas difficile. Les Arabes, en prolongeant de 17'' 3o', c'est-à-dire jusqu'aux Açores, la partie occidentale du monde habitable, conservaient religieusement les 180 degrés de Ptolémée; seulement ils faisaient entrer dans les 90 premiers degrés, 1-7° '^o' pris sur l'Océan à l'ouest des îles Fortunées, qu'ils savaient être Icn //es (\i/inrtr.s\, et non point les Jçores. La Méditerranée se trouvait donc réduite d'une somme égale de degrés, et au moyen d'un raccordement progressif qui se terminait avec le rivage orienta

(i) M. Reiiiaud suppose dans son Introd., p. xxxi.vi, que I seconde Syène est T'Eidivà iu.7ropiov de Ptolémée. [1) Welsch, Comm. in Ruznamr natirus , p. /i**.

( 7^^^ ) lit* la Mi'diloi raiiri' olle-mèmc , on icvciiail aux longitudes tle Plolémée (i).

On comprend très-bien que l<*s Arabes repoi-tant leur premier méridien au delà des Canaries, et n'ayant plus qu'un point initial fictif, puisqu'ils ne connaissaient pas la position géograpliique des Açores^ durent recourir à un méridien spécial, dont la situation fût généralement admise. Ils substituèrent donc aux îles Fortunées le 90^ degré de Ptolémée,et comptèrent comme auparavant les longitudes, sans solution de continuité, de l'ouest à l'est, pour toute l'étendue du monde habité; on pourrait croire qu'ils ne le firent pas avant le douzième siècle, puisque Édrisi n'en parle pas dans son Traité écrit en Sicile vers ri3o. Mais pourquoi adoptèrent-ils le 90^ degré du géographe grec et non le i8o^ c'est-à-dire l'extrémité orientale du continent? Ils auraient dit , tout aussi exactement, après avoir appliqué à ces deux méridiens les termes systématiques de Rhobbet-Arine (coupole d'Arine) et de Kankader ou Gangdiz : « Telle ville est à 20" à partir de \ occident vrai ^ à l'ouest de Kankadei\yi que : «Telle ville est à 20° à partir de l'occident vrai , à l'ouest de Khobbet Arine. » Mais ils s'en tinrent à cette dernière dé-

(1) A.boul-Hhassan, toni. T^, p. ii? el siiiv. — Jnurnal des Savants, i8/|i, j>. fSo2.

nomination, parce que les corrections qn'ils apportaient aux Tables de Ptolémée n'allaient pas an delà de la Méditerranée, et que leiu' occident vrai coniciilait avec l'horizon de Rhobbet-Arine : ce n'était point de leur part une ruse, une sorte de déguisement, comme on l'a avancé (i), mais une idée ingénieuse et d'une application facile. ■ La marche suivie par les géographes arabes de l'Occident nous est suffisamment révélée par la 7a/)ie (les longitudes d'Aboul-Hhassan ; et tout imparfaite qu'elle ait pu paraître, cette Table n'est pas seulement utile à l'histoire des sciences par l'indication d'un mode particulier d'énonciation des longitudes terrestres, elle nous donne, comme on le verra plus loin, la solution d^m des points les plus curieux de l'histoire de la géographie, en prouvant que les Arabes avaient reconnu l'erreur de Ptolémée sur l'étendue de la Méditerranée , erreur conservée par Sanson,et que de l'isle a l'un des premiers parmi les modernes cherché à corriger au commencement du dix- huitième siècle. Il ne suffit pas de dire en effet que <c les Arabes durent s'apercevoir de V expansion disproportionnée de la Méditerranée, et chercher à rectifier les évaluations si défectueuses des Grecs (2); » il faut

(i) Journal ries Savants , loc. cit., p. 5i4, 607, etc. (2) Id., id,, p. 602.

( loi ) encore' If (léiiu)hlit r, cl la Table (rAbonl-Hliassaii no paraissait pas de nature à lever les doutes à cet égard, puisqu'elle ne pouvait que « donner une très-pauvre idée des connaissances géographiques des Arabes, en admettant qu'elle dût en offrir l'expression (i).» « Elle révélait des erreurs de 5 à 6 degrés du cercle, entre des Heux si fréquentés et si peu distants les uns des autres, que la seule discussion critique des itinéraires aurait dû les faire découvrir (2). »

Néanmoins, en comparant cette table avec celle de Ptolémée, on ne pouvait manquer d'être frappé d'une singulière modification dans les positions les plus occidentales. Les longitudes de Tolède, Malaga, Cordoue, présentent une différence de 17 à 18 degrés , qui se rapporte assez exactement à la distance de 17 degrés 3o minutes, indiquée par les Tables Alphonsines, entre Voccident vrai et Voccident habité. Quelle était Torigine de cette évaluation nouvelle? Etait-ce une correction purement systématique? Les Arabes avaient-ils été conduits par des observations d'éclipsés faites simultanément à Tolède , à Malaga, à Bagdad ou à Alexandrie, à resserrer l'étendue donnée par les

(i) Jouni, des Savants y 1. c, p. 607. (2) Id., id.^ p. 673.

( 7"8 ) Grecs à la Modilerraiiée, sans faire dans les <listances intermédiaires toutes les rectifications nrcessaires? C'était nti premier point qu'il était important d'éclaircir, et sur lequel les manuscrits arabes, examinés jusqu'à ce jour, ne fournissent aucune indication précise; cependant, on pouvait croire que les Musulmans, maîtres du littoral de l'Afrique septentrionale depuis près de six cents ans, à l'époque où Aboul-Hhassan écrivait son traité d'astronomie (vers l'année i23o de l'ère chrétienne), s'étaient aperçus des fausses évaluations de Ptolémée. On sait que dès 674, Akbah s'était avancé jusqu'à l'océan Atlantique, et qu'il avait préparé, par la fondation de KairoKvdn ^\2( conquête définitive de l'Afrique, qui eut lieu trente ans après, et entraîna celle de l'Espagne (71 '2). Lorsque l'empire des Arabes se démembra par l'établissement du Khalifat (le Cordoue (75o), lorsque des dynasties indépendantes s'élevèrent de toutes parts eu Afrique, les communications entre Tolède, Séville, Cadix, Tanger, Rairowan, Alexandrie, continuèrent d'exister. Les Fatbimiles avaient possédé le Magrcb avant de fonder le khalifat du Caire (969); les pays qu'ils avaient abandonnés tombèrent au pouvoir de dynasties qui, plus tard, devaient faire place aux Almorai^ides (1069) et aux Abiwhades (1149); mais les

( 7^>i) ) îclalioMS (le rts|)a[j[nc , de rAlriqiio projnenu'iil (lilo et (If l'l'lgy[)lc, ne luiciit jamais iiilerroni- |)ues. Sans parler des caravanes de commerce , chaque année le pèlerinage de la Mecque attirail, des l)()rds de l'Océan vers l'Arabie, un grand nombre de fidèles musulmans; et, sans aucun doute, les Arabes, qui avaient une connaissance tiès-exacte des cotes occidentales (i) et septentrionales de l'Afrique , devaient avoii des itinéraires dressés pour ces longues excursions. Le traité d'Edrisi le prouverait au besoin (2). Mais, dira-t-on, ce sont encore des hypothèses; ce qui nous manque, c'est un de ces itinéraires qui puisse les confirmer, et substituer des faits réels à de simples conjectures.

Cet itinéraire , nous le possédons, et c'est la Table d'Aboul-Hhassan qui va nous le fournir. En effet , cette Table , qui contient les longitudes de i3i lieux terrestres, offre deux parties tout à fait distinctes : Aboul-Hhassan avait parcouru en observateur éclairé le midi de l'Espagne et tout le littoral de l'Afrique septentrionale, depuis l'Océan jusqu'à Alexandrie, hj^j\^\ , ayant relevé lui-

(1) W. D. Cooley, T/ic ncgioland oj tlic Jrabs, p. 1 et suiv. [•x) Voyez aiisbi les Rcc/i. g^'o^l''. de M. ^Valt•ke^lacl siii l'Afri(|U( septcntrionak', 1821

( 7'<> même la hauteur du p(jle dans quarante et une villes, de|niis Ifran, ^iyl , par 17° [\o de long., c'est-à-dire, sur nn espace d'environ yoo lieues de rO. à l'E.; il avait réuni dans une Table les longitudes de ces mêmes villes, en les comptant, comme il le dit lui-même, à partir de l'horizon occidental de Kliohbet-Arine. Voilà donc une série de déterminations qu'Aboul-Hhassan a dû vérifier par lui-même; c'est un itinéraire qui comprend le littoral de la Méditerranée, et il faut le séparer des 90 villes ou pays qu'il ne coiuiaissait pas ou qu'il n'avait point visités, et dont il donne la longitude d'après d'anciens écrits.

Il ne suffisait pas, d'un autre côté, de rapprocher les évaluations d'Aboul-Hhassan de celles que contiennent nos Tables actuelles; il était nécessaire de les comparer avec celles de Ptolémée, afin de voir clairement sur quels points les Arabes diffèrent des Grecs, et s'ils leur ont fait d'uliles corrections, en se rapprochant des déterminations modernes.

Ce travail, nous l'avons entrepris, et l'on pourra embrasser d'un coup d'œil les différences de chaque système sur les cartes jointes à ce mémoire, et particulièrement sur un extrait des tableaux que nous avons dressés, extrait que nous publions dans l'appendice. Les résultats ne doivent être

acccplés, il esl m;ii, (\\ir par ii|)|)roxiinatinii ; il laul tenir compte de la valeur du de^ré de Ion ^itiule, soit cliez les (irecs, soit chez les Arabes, soit chez les modernes; il faut se rappeler que iiou^ iTavons pas une seule édition correcte des Tables de Plolémée, dont tous les manuscrits offrent dans les nombres des divergences notables ; il faut» en dernier lieu, reconnaître que l'identificalion des lieux cités par le géographe grec avec les pays et les villes dont les Arabes font mention, présente souvent de très-grandes difficultés. Mais, quoi qu'il en soit, la distinction que nous avons établie entre les déterminations empruntées par Aboul-Hhassan à des ouvrages antérieurs et celles qui lui appartiennent en propre, dégage ses évaluations de ces erreurs grossières dans les nombres, évidentes pour tous et qu'on n'avait pas cherché à rectifier; ainsi Damiette et Alexandrie se trouvent à une distance de 5o' en long., au lieu de i® 54'; Gènes et Rome, qui sont à y 33' l'une de l'autre, sont placées sur le mèuje méridien, etc., sans parler des longitudes orientales qui présentent des divergences de i^ à '28^ Si l'on choisit arbitrairement dans la Table d' Aboul-Hhassan 43 positions parmi lesquelles sont comprises celles des villes que nous venons de mentionner , et qu'après les avoir rapprochées des estimations

modernes, et noté les (li(l(rene(îs, on veuille, pasun milieu aritlimétique entre les résultats obtenus, fixer le méridien de Kliobbet-Arine à 58^47' E. de Paris, on aura fait un travail bien inutile, car on ne saurait tirer des conséquences exactes de documents manifestement erronés; qu'au lieu de 43 positions, ce soit 4^i 44 o" 4^» ^^ moyenne varie indéfiniment; il fallait ou ne prendre qu'une de ces positions comme terme de comparaison, ou les prendre toutes; ou mieux encore, se contenter d'identifier géométriquement le 90* degré des Arabes avec celui de Ptolémée.

I.a partie la plus épineuse de notre travail était la recherche des positions grecques correspondant aux positions arabes. M. Walckenaer a eu plusieurs fois l'occasion de signaler dans sa Gcogniphic. (les Gdulcs les erreurs graves auxquelles ont donné lieu, soit de fausses leçons, soit des rapprochements mal fondés; et les opinions contradictoires des savants sur des positions que l'on aurait du croire très-exactement déterminées, prouvent qu'on ne saurait s'engager avec trop de défiance dans lui tel ordre d'appréciations: à cet égard , rien de complet n'a encore été fait ; les ouvrages des de l'Isle, des d'Anville, des Gosselin, etc., les compilations des Hartmann et des Risehoff, sont d'un faible secours, et le plus grand

service à reiulrc à l'histoire des sciences serait la comparaison raisoiinée ties livres et des tables grecs, arabes et modernes. Pour nous, nous bornant à la Table d'Aboul-Hhassan, divisée en deux sections, nous nous sommes d'aboi'd allaclié à identifier quelquefois approximativement, mais avec tout le soin possible, les positions qu'il donne, avec celles de Ptolémée et des modernes, en faisant usage de tous les documents que pouvait nous fournir la collection géographique de la Pùbliothèque nationale, et que M. Jomard a bien voulu mettre à notre disposition, et nous sommes arrivé aux résultats suivants :

Aboul-Hhassan avait une idée fort nette, pour son temps , de la longueur de la Méditerranée; il corrige l'erreur de Ptolémée, et ses déterminations ne diffèrent pas très-sensiblement de celles des modernes. Pour les quarante et une villes qu'il a traversées, il n'adopte pas la Table du géographe grec avec une constante de 17° 3o'; ses rectifications portent également sur les distances intermédiaires, et l'on voit qu'il s'appuie, sinon sur ses propres observations, du moins sur des observations suffisamment exactes, et non pas sur des données systématiques acceptées d'avance.

Si, au contraire, l'on jette les yeux sur les longitudes qu'Aboul-Hliassan n'a pu vérifier par

( 7'4 ^ lin-inènu,, on s'aper<^'oit aussitùl (|iril iTa lait que copier ses devanciers sans corrections, sans critique; il laisse, à Marseille, la constante de 17" 3o'; et pour quelques-unes des villes de l'Italie qu'il n'a jamais vues, aussi bien que pour les positions orientales , il adopte les chiffres de Ptolémée; il ne paraît même pas s'inquiéter de leur exactitude relative, soit que les maruiscrits qu'il avait à sa disposition fussent défectueux, soit qu'il eut identifié, d'une manière tout à fait erronée, les pays conquis par les Arabes avec les contrées décrites par les Grecs. Sous ce dernier ra[)- |)ort, au reste, il serait très-excusable, puisque de nos jours encore il est fort difficile de reconnaître les lieux que Ptolémée a voulu désigner, particulièrement en ce qui concerne l'Asie orientale et la péninsule de l'Inde.

Quoi qu'il en soit, un premier point se trouve établi : c'est que, pour les pays qu'Aboul-Hliassan n'a pas parcourus, les longitudes rapportées dans sa Table générale ne sont autres que celles des copistes de Ptolémée, a quelques différences près <iunisannneut justifiées par rimperfeclion des manuscrits ilonl il s'est servi : quant aux 4» villes où il a relevé lui-même la hauteur du pôle, le système des Grecs est notahicincnl réformé , ainsi

( 7''' ) qu'on [X'iit le voii sur les caries aiuiexécs à ce volume.

Nous avons dit plus haut que les Arabes occidentaux avaient fait entrer dans les 90 premiers degrés de Ptolémée, 17" 3o' de l'océan Occidental, et que le premier méridien était ainsi reporté des îles Canaries en un point correspondant à la posilion des Açores ( 1 ).

Sans aucun doute, si les Arabes occidentaux eussent connu la situation des Açores, ils n'auraient pas eu besoin de la coupole iïJrine^ c'està-dire, d'un méiidien ceiitral auquel ils pussent rattacher leurs longitudes. M. de Santarem, qui s'est occupé avec un soin tout particulier de l'histoire de la navigation au moyen âge, pense que les Arabes n'avaient pas, en effet, déterminé la position géographique de ces îles; et cette opinion se trouve, à notre avis, complètement démontrée par ce qui précède. Les Arabes occidentaux ont pu établir un commerce de cabotage le long des côtes de l'Afrique jusqu'au 10^ degré de latitude nord (et encore est-il aujourd'hui assez clai-

(i) M. de Humboldr, dans son Cosmos^ t. II de la trad.y p. 53 1, me fait dire à tort que je place le méridien A'Arinc dans le groupe des Açores; il s'agit ici de l'horizon occidental d'Arinf, dont hi position réelle ne peut laisser aucun doute.

( -Jli) )

reincnl clabli qu'ils n'^ loiinèicnt aucim rlablis sèment maritime, et que c'était par les caravanes que les échanges avaient lien pour les villes (lu lifloral, aussi bien qu'entre Glianah, Tekroui et Sedjehnesse); mais qu'ils se soient aventurés <lans l'Océarj, qu'ils y aient fait des découvertes (le terres nouvelles, et qu'ils en aient estimé les distances relatives, voilà ce dont il est permis de flouter.

Puisque le nouveau méridien occidental des Arabes coïncide avec les Açores, sur lesquelles ils n'avaient aucun document précis, nous pouirons du moins prendre pour terme de comparaison les longitudes modernes à partir de ces îles, située^ entre 29 et 3/|° ouest ou méridien de Paris , en adoptant pour constante 33'* 3' {occident vrai des inibcs ou horizon de Kliohbet'ririne)\ eli bien, nous trouvons des points de rapprochement fort curieux entre ces longitudes et celles d'AbouU Hhassan. Lorsque, par suite d'une eireur qui s'explique naturellement, Aboul-Hhassan déterminani la longitude d'un lieu sur un itinéraire que des détours ont allongé, se trompe d'un ou deux degrés, les distances relatives des villes qu'il traverse ensuite en ligner droite sont indiquées assez exactement. La différence devient plus grande lorsque notre vo\ageur arrive aux Syrtes. Mais si l'on

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