SCENE III
LUCIE, AAXETTE.
LUCIE, riant.
Eh bien !
ANNETTE
Il faut que je t'embrasse ! Dans la rue, j'avais envie d'embrasser les passants. (U71 éclat de rire qai se termine par des sanglots.)
LUCIE
Elle est devenue folle, ma petite Aunette.
ANNETTE
Non pas folle,... mais je suis si heu-
reuse
LUCIE
Petite sœur! petite sœur! qu'est-ce que tu as ?
ANNETTE, clttHS ses lamies.
Je suis heureuse ! Je suis heureuse î
LUCIE
Elle va se trouver mal !
ANNETTE
Non, non... ne fais pas attention... Ne dis rien... Ça va se passer... C'est nerveux... [Elle rit et pleure à la fois.) Je suis heureuse, je te dis... Seulement... Seulement. . . Est-ce bête de pleurer comme ça. . . C'est malgré moi... {Elle passe son bras autour du cou de Lucie.) La grande, je t'aime bien... je t'aime bien... (Elle rembrasse. Encore un petit saw/lot.) Dieu ! que je suis bête ! Je ne peux pas me retenir! C'est plus fort que moi !... Là!... attends ! Là ! C'est fini !. . [Elle s'est essuyé les yeux.) Voilà... Je vais te raconter... (Avec un grand bonheur , énuie et candide.) Je vais me marier: M. et Mme Bernin vont venir...
LUCIE
Pourquoi ?
Parce que Jacques les a prévenus.
LUCIE
Jacques?
ANNETTE, (F un trait.
Oui, c'est en faisant de la musique ensemble avec Gabrielle.. Il avait tout deviné... Voilà comment c'est arrivé...
C'est en faisant de la musique... Parce qu'il a une petite voix de ténor... Oh ! pas très musicien... Une fois... (Z^V/e /vV.) Mais je te raconterai ça plus tard... c'est à cause de cela... On se mariera bientôt.. {Nouvelles lanncs. Grave, en élreignant Lucie.) Je l'aime tant, tant, si tu savais!.. Et c'aurait été un si i;rand malheur s'il ne
m'avait pas épousée ! Tu ne me comprends pas ?
LUCIE, riant.
Je devine un peu.
ANNETTE
Tu veux que je te raconte tout, depuis le commencement?
LUCIE
Oui.
Moi, je veux bien... si ça ne t'ennuie pas ; ça me fera tant de plaisir à moi !
LUCIE
Va!
ANNETTE
Voilà, quand nous faisions de la musique à quatre mains avec Gabriel le... II
faut te dire que d'abord je le détestais, parce qu'il a la manie de se moquer de tout le monde. Seulement, il a un cœur excellent... Tiens, un exemple, entre mille..
LUCIE
Tu vas t'égarer... Quand vous faisiez de la musique...
ANNETTE
Oui, je te disais... Quand nous faisions de la musique à quatre mains avec Gabrielle, il avait i)ris l'habitude de venir nous écouter... Il se tenait derrière nous pour tourner les pages, une fois, il a posé sa main sur mon épaule...
LUCIE
Tu n'as rien dit?
ANNETTE
Il avait son autre main sur celle de
Gabrielle, j'aurais eu l'air d'une pimbêche.
LUCIE
Oui, mais Gabrielle, ce n'est pas la même chose.
ANNETTE
C'est ce que j'allais te répondre... Le sang me battait à grands coups dans le cœur et dans la tête... j'étais rouge... je ne savais plus ce que je jouais... Et puis, une autre fois, comme il ne pouvait pas bien suivre... il s'est penché. .. Mais je ne sais. pas pourquoi je te dis tout cela en détail... Nous nous aimons, voilà tout.
LUCIE
Et il te l'a dit, qu'il t'aimait?
ANNETTE, grcive.
Oui.
LUCIE
Et tu m'as caché tout cela? Ce n'est pas bien, Annette...
ANNETTE
Je te demande pardon., mais nous nous sommes aimés insensiblement. Je ne pourrais pas préciser quand cela a commencé. Je me disais même que je me trompais... et lorsque... lorsque nous avons osé parler tous les deux de ce que nous ne nous étions jamais dit et que nous savions si bien l'un et l'autre, alors, j'ai compris que j'avais mal agi... mais j'avais tellement honte que je n'ai pas pu t'avouer ce qui s'était passé...
LUCIE, doucement.
C'est mal, cependant, ma petite chérie !
ANNETTE
Oh ! ne me gronde pas, je t'en supplie,
ne me gronde pas ! Si tu savais quels remords j'ai eus, quels chagrins... Tu ne t'es pas aperçue?...
LUCIE
Si. Il a parlé à ses parents ?
ANNETTE
Il y a longtemps.
LUCIE
Ils consentent?
ANNETTE
Ils vont venir cet après-midi.
LUCIE
Pourquoi ne sont-ils pas venus plus tôt?
Voilà!... Jacques les en avait bien priés.», mais ils désiraient, eux, qu'on ne parlât pas de ce projet... Ils auraient
voulu d'abord marier Gabrielle. Il était même convenu que je ferais semblant de ne pas savoir qu'ils étaient au courant. Alors, aujourd'hui, Jacques que j'ai rencontré dans la rue...
LUCIE
Dans la rue?
ANNETTE
Oui, Depuis quelque temps, il ne venait plus faire de la musique avec nous... Alors, je le rencontre...
LUCIE
Dans la rue?
ANNETTE
Habituellement, nous échangions un salut, et voilà tout... Aujourd'hui seulement, il m'a dit en me croisant : a Ma mère va chez vous. Elle me suit. » Alors,
je suis rentrée tout de suite pour te prévenir. {Avec un sourire de bonheur.) Il était tout pâle. Ne me gronde pas, je t'en supplie... Je suis siheureuse!... Je te demande pardon.. .
LUCIE, embrassant Annette.
Mais oui, je te pardonne!.. Alors, tu vas me quitter, méchante?
ANNETTE
Oui, je suis méchante et ingrate. C'est vrai !
LUCIE
C'est une chose grave que de se marier. Es-tu bien certaine que vos caractères s'accorderont?
ANNETTE
Oh! je crois bien. Nous nous sommes déjà disputés.
LUCIE
A quel propos ?
ANNETTE
A propos d'un livre qu'il m'avait prêté.
LUCIE
Quel livre?
ANNETTE
Anna Karénine . 11 aimait mieux Wronsky que Pierre Levine... 11 disait des sottises, quoi!... 11 n'admettait pas le suicide de madame Karénine. Tu te rappelles... lorsqu'elle se jette sous les roues du train qui emmène Wronsky?... Tu ne te rappelles pas?... Ça ne fait rien.
LUCIE
Alors?
ANNETTE
Alors... On a sonné!... c'est peul-ôtre
eux. [Un silence ; paraît Catherine avec une carte.)
LUCIE
Oui. C'est madame Bernin.
ANNETTE
Mon Dieu! {.Rentrant dans sa c/iatnbre.) Tu viendras me chercher aussitôt...
LUCIE
Oui. (A Catherine.) Faites entrer cette dame.
ANNETTE
A tout à l'heure ! {Elle sort. Lucie se rajuste devant une glace. Entre madame Bernin.)