SCENE IV
Ll CIE, MADAME HEllNIN. MADAMH r.KRNIN
Bonjour, madame Brignac.
LUCIE
Bonjour, madame.
MADAME 15ERNIN
Comment allez-vous ?
LUCIE
Très bien, merci, madame; et vousmême?
MADAME IlEUALN
Je ne vous demande pas des nouvelles de M. Brignac.
LUCIE
M. Bernin?
'madame bernin Il se poiio très bien, merci.
LUCIE
Asseyez-vous, je vous prie...
MADAME BERNIN
Merci. Quel beau temps il fait!
Oh! n'est-ce i)as, madame? Vous êtes bien heureuse de pouvoir aller à la campagne. Annette se fait une fête de profiter de la gracieuse invitation...
MADAME BERNIN
Je venais justement, d'abord pour avoir le plaisir de vous voir, ensuite pour vous parler de ce projet.
LUCIE
Et d'un autre, je crois?
MADAME BERNIN
D'un autre?
LUCIE
Non?
MADAME BERNIN
Non, je ne sais pas à quoi vous faites allusion.
LUCIE
Je vous demande pardon, alors, madame... Je vous écoute en ce qui concerne Annette...
MADAME BERNIN
Ma fille a reçu, tout dernièrement, une invitation à passor quelque temps chez nos cousins Guibal, et il nous est tout à fait impossijjle de ne [)as leur envoyer Gabrielle comme ils le désirent... Je venais donc m'excuser auprès de vous...
car Gabrielle n'étant pas là...
LUCIE
Je vous en prie, madame. Est-ce que mademoiselleGabrielleferaun long séjour là-bas?
MADAME BERNIN
Voilà justement ce qui est ennuyeux.
Nous l'ignorons... Ce sera une semaine, un mois... comme aussi il se peut qu'elle y reste tout le temps que nous serons absents de Ghàteauneuf.
LUCIE
Pauvre petite Annette !
MADAME BERNIN
Mais est-ce que vous n'aviez pas l'intention, de votre côté, d'aller quelque part pendant ces vacances de Pâques?
LUCIE
Si.
MADAME BERNiN, sa?is méclmnccté.
Voilà qui me consolo un i)eii et qui consolera mademoiselle Annette de la petite déception qu'elle va éprouver... bien malgré moi...
LUCIE, aprèfi un silence.
Je vous demande jtardon, madame, je vais pout-ètrc être indiscrète...
MADAME BERNIN
Mais je suis certaine que non, madame Brignac.
LUCIE
Je voudrais vous demander... Il y a longt(^mps que mademoiselle Gabriclle a reçu cotte invitation de ces cousins?
MADAME BERNIN
Une huitaine de jours.
LUCIE
Tiens !
MADAME BERNIN
Pourquoi êtes-vous surprise?
LUCIE
C'est qu'elle n'en a rien dit à Annette.
MADAME BERNIN
Elle aura craint de lui faire de la peine.
Hier encore, Annette me racontait que mademoiselle votre fille lui avait annoncé toutun programme de promenades qu'elles devaient faire ensemble... Allons, cette invitation, c'est un prétexte. Je le sens, je le sais. Madame, je vous supplie de me dire toute la vérité. Annette n'est que ma sœur, mais je l'aime comme si elle était mon enfant, et je vous parle comme une mère à une mère... Je mets de côté tout orgueil et je ne vais pas chercher à être habile. Voici tout simplement ce qui
est. Annette se croyait aiméa de votre fils, et lorsqu'on vous a annoncée, ello a supposé que vous veniez nous la demander en mariage. Maintenant vous savez tout ce que je sais. Dites-moi tout aussi afin que nous évitions un malheur.
MADAME BERNIN
Puisque vous me parlez avec cette siml)licité et cette émotion, je vais, de mon côté, vous parl(^r clairement et du fond de mon cœur. En effet, l'invitation faite à Gabrielle n'est qu'un prétexte imaginé par nous pour empêcher que Jacques et Annette ne se revoient.
LUCIE
Vous ne voulez pas qu'ils se revoient?
MADAME BERNIN
Non, [)uisque je ne veux pas qu'ils s'épousent.
LUCIE
Parce que Annette est pauvre?
MADAME BERNIN, Œprès 1(716 hésitatlOïl.
Allons, nous avons .décidé de ne pas mentir. C'est pour cette raison-là, en effet... Ah! ma chère madame Brignac, nous avons été toutes les deux bien coupables de ne pas prévoir ce qui arrive.
LUCIE
Nous avons été coupables?
MADAME BERNIN
Je connais Annette et je l'estime profondément. Je connais aussi votre existence, mieux que vous ne pouvez le supposer, etelle inspire le respect et l'estime. Il n'est donc pas venu à mon esprit que, ni de votre part, ni de celle de votre sœur, il pouvait y avoir, dans la recherche de notre fréquentation, rien qui ressemblât,
GO MATERNITPÎ
de près ou de loin, i\ un calcul. Mais vous deviez prévoir el craindre ce qui est arrivé.
LUCIE
Que pouvais-je craindre? Annette allait voir Gabrielle. Savais-jeque vous laissiez votre fils en tiers avec elles? Vous le saviez, vous, puisque cela se passait chez vous, et c'est vous qui avez manqué de prudence et de perspicacité. Vous avez attiré cette pauvre enfant, vous l'avez exposée au danger, vous l'avez laissée s'éprendre de votre fils, vous avez permis à un amour de grandir entre ma petite S(pur et lui, et vous venez aujourd'hui froidement me dire que ce mariage est impossible, et vous allez partir en me laissant, à moi, l'riïroyable tâche de broyer le cœur decetti^ enfaiil.
MADAMi: llKRNIN
Et qui donc vous jirouve que j(5 n'ai rien
MATERNITÉ Gl
prévu! Mais est-ce que l'on sait le moment où va naître une passion? où la camaraderie va devenir de l'amour? Et tant que je n'étais pas certaine de ce changement^ est-ce que je n'avais pas à redouter, au contraire, d'éveiller ces jeunes curiosités par uneséparationimpossible à motiver? Lorsque, cependant, mes craintes se sont précisées, j'ai fait venir Jacques et je lui ai dit : « Tu es assez grand garçon |)0ur que je te parle comme je vais te parler. Annette n'est pas un parti pour toi. Garde-toi donc d'une surprise du cœur et n'oublie jamais que tu dois respecter cette jeune fille, comme si elle était ta sœur. »
LUCIE
Il ne vous a }>as répondu : « 11 est trop tard, nous nous aimons. »
MADAME BERNIN
Il m'a dit, au contraire : « Je m'étais.
de moi-même, déjà fait cette réflexion.
Tu peux être tranquille, mèr(^, je suis un honnête homme. D'ailleurs, Annette, malgré ses qualités de tous genres, ne répond en rien à l'idée que je me suis faite de celle qui sera ma femme. »
LUCIE
11 y a combien de temps qu'il vous a dit cela?
MADAME BERNIN
Il y a deux mois et demi.
LUCIE
Eh bien, il avait déjà parlé de mariage à Annette... Ou tout au moins il lui avait parlé d'amour, ce qui, venant de lui et s'adressant à elle, ne pouvait pas avoir d'autre signification.
MADAME BERNIN
Je ne puis vous dire que ce que je sais.
LUCIE
Il importe peu, d'ailleurs, madame.
Votre volonté est opposée à ce mariage?
MADAME BERNIN
Oui.
Nettement ? Irrévocablement ?
MADAME BERNIN
Nettement. Irrévocablement.
LUCIE
Parce que Annette n'a pas de dot?
MADAME BERNIN
• Oui.
LUCIE
Votre fils le savait, qu'elle étaitpauvre. Il s'est fait aimer d'elle, cependant.
MADAME BERNIN
Il n'y a pas eu, de sa part, séduction
(j4 MATERNITÉ
voulue. Il a trouvé auprès de sa sœur une jeune fille de son âge, qu'il avait d'abord traitée en camarade, et c'est certainement sans arrière-pensée qu'il s'est mêlé à la société des deux jeunes filles. Il aura ensuite débité quelques galanteries à votre petite Annette et il est fort capable de s'être laissé prendre lui-même à ce jeu. Annette, plus innocente, plus simple, plus affectueuse, plus ignorante aussi, a eu le cœur engaiié plus vite et plus profondément. Mais mon fils est si peu le misérable que vous supposez, que c'est par lui que je suis au courant de tout.
Et lorsque vous lui avez dit de renoncer à Annette, il a accepté !
MADAME lîEliNIN
Il a accepté. Il est raisonnable et pratique et il lui a bien fallu reconnaître la
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justesse et la force de mes arguments. 11 a senti que cette rupture était une nécessité cruelle, mais absolue... Certes, il en a éprouvé un vif chagrin, mais à l'âge de ces enfants, ces douleurs-là ne durent pas.
LUCIE
J'entends... Votre fils n'y pensera plus dans huit jours, mais elle?
MADAME BERNIN
Elle l'oubliera, elle aussi.
LUCIE
Je n'en sais rien... Oh ! la pauvre chérie !... Si vous l'aviez vue là, tout à l'heure, lorsqu'elle est venue m'apprendre !... Ce n'est plus de joie qu'elle va pleurer !... Mon Dieu !... [Larmes.)
MADAME BERNIN, émiœ.
Je vous en supplie, remettez-vous... Je
VOUS assure que je prends part à votre peine... Ah ! si c'était possible, avec quel bonheur j'accepterais Annette pour mon fils ! Celle qu'on va lui donner est une précieuse qui me déplaît, tandis que votre petite, je me retenais pour ne pas l'aimer.
LUCIE
Sivous dites vrai, n'êtes-vous pas assez riche pour permettre à votre fils d'épouser une fille pauvre ?
MADAME BERNIN
Non. Nous n'avons pas, d'ailleurs, la fortune qu'on nous croit. Puis, il nous faut doter Gabrielle. Il ne restera donc rien ou presque rien pour Jacques.
LUCIE
Quand on n'a pas d'argent, on travaille.
MADAME BERNIN
On ne l'a pas élevé pour cela.
LUCIE
On a eu tort.
MADAME BERNIN
Les professions libérales sont encombrées. Voulez-vous qu'il se fasse employé et qu'il gagne deuxcents francs par mois ? Le ménage ne pourrait pas seulement avoir une bonne.
LUCIE
Il n'y a pas que des employés à deux cents francs.
MADAME BERNIN
Supposez qu'il en gagne cinq cents...
Pourrait-il tenir son rang ? Pourrait-il garder ses relations ? Ce serait une déchéance, une déchéance qu'il devrait à sa femme et qu'il lui reprocherait bientôt. Et avez-vous pensé à leurs enfants ? Ils auraient juste assez pour envoyer leur fils
à l'école primaire et faire de leur filleune employée des postes... Et encore leur aurait-il fallu se saigner aux quatre veines pour la nourrir jusqu'au diplôme.
LUCIE
C'est vrai.
MADAME BERNIN
Vous voyez donc que j'ai raison. Je ne vous dis pas que je suis fîère de vous parlerainsi et défaire partie d'une société qui m'impose, par ses préjugés, de pareilles décisions... Mais nous ne vivons pas avec des personnages deroman. Nous vivons avec des gens égoïstes, pratiques et vaniteux.
Vous les méprisez et vous sacrifiez tout à leur opinion.
MADAME BERNIN
C'est que le bonheur de chacun dépend
beaucoup de l'opiaionde ces gens-là. C'est eliequi décrète l'honorabilité. Il faut être une exception pour vivre en dehors de ces conventions ou pour les mépriser.
Jacques est comme tout le monde.
LUCIE
A votre place, je ne m'en vanterais pas. S'il n'était pas comme tout le monde, en effet, ou du moins comme tout ce mondelà, il trouverait dans son amour assez de force pour braver les railleries des oisifs.
MADAME BERNIN
Dans son amour? L'amour passe et la pauvreté reste ; c'est un proverbe. La beauté s'éteint et la misère s'accroît.
LUCIE
Mais vous, vous, madame, vous-même, n'êtes-vous pas, votre mari et vous, la preuve qu'on peut se marier sans dot et faire fortune? Votre histoire est connue.
Votre mari a débuté petit employé, il est devenu petit commerçant, et si la fortune fait le bonheur, vous êtes des gens heureux, vous et lui. Alors ?
MADAME BERNIN
Eh bien, non, nous n'avons pas eu le bonheur, parce que nous nous sommes usés à sa poursuite. Nous voulions « arriver » et nous sommes « arrivés ». — Mais à quel prix! — Employés d'abord, nous avons traîné une vie de misères, de mesquines économies et de rageuse avarice.
Commerçants, nous avons vécu dans la peur de l'échéance, dans la duperie, dans la férocité, dans le mensonge, et la flatterie aux clients. Je connais la route par où Ton va à la fortune. On y pleure, on y ment, on y envie et l'on y méprise, on y souffre et l'on y fait souffrir. J'y ai passé : nous avons résolu d'en épargner les tristesses à nos enfants . De ceux-ci nous avions
limité le nombre ; nous n'en avons eu que deux, et nous avions décidé de n'en avoir qu'un. Il nous a fallu alors redoubler de labeur et de sévérité pour nous-mêmes . Nous avons été, au lieu de deux époux qui s'entr'aident, deux associés qui se surveillent comme deux ennemis, se reprochant l'un à l'autre leurs dépenses ou leurs inhabiletés, et, sur l'oreiller même, disputant encore de leurs intérêts. — La route enfin parcourue, on ne jouit pas de la richesse parce qu'on ne sait pas s'en servir et l'on n'a pas de bonheur parceque la vieillesse qui vient est empoisonnée par les souvenirs et les rancunes des jours mauvais; parce qu'on a trop peiné et qu'on a trop haï. Non, je n'exposerai pas mes enfants à cette lutte puisque je ne l'ai endurée que pour les en préserver. Adieu, madame.
LUCIE
Adieu, madame. [Bîadame Bernin sort.)