‹ Maternité; pièce en trois actesChapitre 7 sur 16 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

LUCIE, ANNETTE. Après un moment, Lucie va lentement ouvrir la porte de la chambre d'Annette.

ANNETTE, entrant.

Tu as pleuré ! C'est parce que nous allons nous séparer bientôt, n'est-ce pas ? Ce n'est pas parce qu'il y a un empêchement ? (Ai^^c wze émotion croissante.) Dis, ma grande, il n'y a pas d'empêchement?

LUCIE

Tu l'aimes donc bien ?

ANNETTE

Si ce mariage ne se taisait pas, j'en mourrais.

LUCIE

Non... tu n'en mourrais pas... Sont-

elles mortes toutes les jeunes filles qui ont dit cela?

11 n'y a pas d'empêchement, au moins?

LUCIE

Mais non.

ANNETTE

Et la date? Vous avez parlé de la date ?

LUCIE

Dans qu'elle émotiontu es, monDieu !...

Il faut commander un peu à tes nerfs, ma petite Annette !

ANNETTE, SG doniinaiiL

Oui. Tu as raison, ma grande. Je suis un peu folle.

LUCIE

C'est le mot.

ANNETTE, (k même.

Alors, raconte-moi en détail. Dans quels termes t'a-t-elle fait la demande?

LUCIE

Tu es donc bien pressée de me quitter? Tu ne m'aimes plus, alors?

ANNETTE, grcwe.

Mon Dieu, si je ne t'avais pas, qu'estce que je deviendrais ! {Un silence.) Seulement, tu ne me racontes rien. 11 me semble que tu ne me dis pas la vérité... Tu me caches quelque chose... Il y a une difficulté, je le devine... Si cela n'était pas, tu m'aurais déjà interrompue pour me dire non, tu n'éviterais pas mes questions, tu me répéterais les mots dont madame Bernin s'est servie.

LUCIE

En effet, il y a quelque chose.

ANNETTE, fondant en larmes.

Mon Dieu! Mon Dieu!

LUCIE

Vous êtes tous les deux bien jeunes...

li faudra attendre un peu... Un an... peutêtre plus...

ANNETTE, (k même.

Attendre!... un an!...

LUCIE

Allons! allons! Calme-toi! Ton chagrin est hors de proportion avec sa cause. Tu me mécontentes, Annette. Tu as à peine dix-neuf ans : quand tu attendrais ta vingtième année pour te marier, il n'y aurait pas grand mal.

ANNETTE

C'est impossible!

LUCIE

C'est impossible? (£'//e la regarde Ion-

guement.) Annette, tu me fais peur! Si ce n'était toi... {Tendre et grave.) Est-ce que j'ai eu tort d'avoir confiance en toi?

ANNETTE

Non!... Non!... Qu'est-ce que tu vas supposer!... Je te jure...

LUCIE

Alors?

ANNETTE

Eh bien, j'ai eu la légèreté de parler de ce mariage à des amies.

LUCIE

Avant de m'en parler à moi ?

ANNETTE, COllfuse.

Ne me questionne plus, je t'en supplie !

LUCIE

Il faut que je te fasse des reproches, que tu mérites. Tu m'as déjà froissée

douloureusement, en ébauchant ce roman en cachette. On m'aurait dit cela de toi, j'aurais refusé de le croire et j'aurais soutenu contre tous que j'avais trop l'estime et l'affection de ma petite sœur pour ne pas être prévenue par elle, dès les premières paroles qu'un jeune homme lui aurait adressées. Je me suis trompée. Nous nous voyons tous les jours, nous ne nous quittons pas, et tu as eu assez de dissimulation pour me cacher ce qui t'emplissait le cœur. Ce n'est pas seulement parce que je suis ta sœur aînée que tu aurais dû tout me dire : c'est parce que je remplace maman auprès de toi. Et même tout simplement parce que je suis ton amie. Ton silence est comme une trahison... Pour un peu, c'est par d'autres que par toi que j'aurais appris que tu étais fiancée !... Eh bien! tu avais mal choisi, mon enfant, et ces gens-là ne valent pas tes larmes; sois fîère, et arme-toi de courage. Je vais tout

te dire. Ils ne veulent pas de toi, ma pauvre petite : tu es trop pauvre pour eux.

.\NNETTE, les yeux fixes.

Ils ne veulent pas de moi ! Ils ne veulent pas de moi !... Mais lui, lui, Jacques, il sait que ses parents me refusent \

LUCIE

Il le sait.

ANNETTE

Et il est prêt à leur obéir, s*ils lui ordonnent de m'abandonner !

LUCIE

Oui.

ANNETTE, uffolée.

Il faut que je le voie. Je vais lui écrire. Il faut que je le voie !... Mais je n'ai plus qu'à me tuer, s'ils ne veulent pas de moi!...

LUCIE, forçant Annette à soutenir son reyard.

Regarde-moi, Annette... [Silence, puis et une voix tendre et grave.) Tu n'as pas un secret à me confier?

ANNETTE, se dégageant.

Ne me demande ri.en. [Très bas.) ou je vais mourir de honte devant toi. (Lucie la force à s'asseoir à côté d'elle et la prend dans ses bras. )

LUCIE

Viens... viens là... dans mes bras...

Allons, pose ta tête sur mon épaule, comme quand tu étais toute petite...

Parle... Dis-moi ce qui t'étouffe... [A son oreille.) Ma chérie, ma bonne chérie... Estu aussi malheureuse que j'ai peur de le deviner?... Dégonfle ton cœur, comme si c'était la pauvre mère que nous avons perdue qui te supplie.

ANNETTE, ti'ès bus, (lûris (ks ifirmes de honte. Oh ! maman, si tu savais ce qu'elle est devenue, ta petite fille!

LUCIE, la berçant presque.

Alors... Dis-le tout bas... tout bas à mon oreille... C'est... [Lucie se lève et se sépare de sa sœur. Elle cache son visaye dans ses mains.) Oh ! toi ! toi ! An nette !

ANNETTE, les brcis tendus vers sa sœur et se tramant à genoux.

Pardon! Pardon! Ma grande! Je t'en supplie, pardonne-moi... Oui, je mérite ton mépris, je mérite ta colère, mais je souiï're à un tel point que je mérite aussi ta pitié...

LUCIE

Toi, Annette ! Toi !

ANNETTE

Pardon ! Veux-tu me faire regretter de de pas m'être tuée sans t'avoir dit mon secret.. . Pardonne-moi !...

LUCIE

Relève-toi ! Tu es trop malheureuse, pour qu'on ne te pardonne pas. {Elle s'assied. )

ANNETTE, toujours à geïiovx.

Je ne savais pas... Je ne savais rien... Il m'a prise... Il m'a prise. Je Taimais depuis longtemps. Quand il était au régiment et qu'il venait en permission, c'était pour moi une fête attendue pendant des semaines et j'étais bouleversée rien qu'à l'idée de le voir. Je ne m'étais pas encore avoué mon amour à moi-même, qu'il l'avait deviné, lui. Il m'en a arraché la confession, en me demandant si je consentirais à être sa femme. — Puis, un jour, ses

parents étaient absents... On est venu chercher Gabrielle, je ne sais plus pourquoi... Lorsque nous avons été seuls.. . je ne comprenais pas... Je l'ai cru subitement devenu fou, mais dès son premier baiser, j'étais comme évanouie, à moitié morte... de bonheur, de terreur, de honte... Il y a de cela trois mois. Le lendemain, je l'ai rencontré dans la rue, il m'a vue dans une telle épouvajpte qu'il m'a dit de lui-même : « Tantôt, je parlerai de notre mariage à mes parents. » Il était sincère, j'en suis certaine, parce que, malgré tout, il est honnête et bon. Seulement il n'aura pas eu assez de courage. Alors, comme je voyais s'approcher la date de leur départ, je lui ai dit hier : « Il faut... » Et puis, voilà, ils ne veulent pas de moi.

LUCIE

Et il sait que. ..

ANNETTE

Non... Depuis cet. atroce après-midi, je n'ai jamais été seule avec lui. S'il arrive que nous ayons quelques minutes de tête à tête, il me dit : « mademoiselle » et je lui réponds « monsieur )). (A voioc très basse.) Et il est le père de mon enfant!

LUCIE, après un silence.

Il n'est plus question maintenant d'une fille qu'on n'épouse pas parce qu'elle n'a pas de dot, il s'agit de réparer une action criminelle. C'est entre mon mari, qui représente ton père, et le père de M . Jacques Bernin qu'il doit y avoir une conversation sérieuse.

ANNETTE

Tu vas dire...

LUCIE

Il le faut. Rentre dans ta chambre. Tu n^es pas en état de paraître au dîner.

[Regarda la pendule.) Je n'ai plus que le temps de m'habiller. Aussitôt après le départ de nos invités, je dirai tout à Julien... Dans combien de temps doivent-ils quitter la ville?

ANNETTE

Dans quinzejours.

LUCIE

Peu importe. Dès demain matin M. Brignac ira chez M. Bernin pour lui dire ce qu'il doit lui dire.

ANNETTE

Ton mari refusera. 11 me condamnera.

Il ne refusera pas. Il fera tout pour te sauver.

ANNETTE

Je ne le crois pas... Tu te trompes, ma grande.

LUCIE

Non. Je ne me trompe pas. Je, t'affirme que non. Va, [Annette sort.)

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